‹ Les sept cordes de la lyreChapitre 38 sur 47 · LA FILLE D'ALBANO · texte numérisé non relu

LA FILLE D'ALBANO

dans la Chaussée^d'Antin, dans des rues bâties d'hier, alignées comme des vers classiques, blanches cornme les mains dé Toisiveté; et, d'ailleurs» qu'irais-tu faire ailleurs, sultane fourvoyé^ au milieu des profanes que mettrait en fuite ton odeur d'ambre, et des bacheliers d'outre-Seine qui oseraient louer tout haut ta beauté, en dépit du couteau de chasse luisant à la ceinture ç}e ton heiduque?

— Arrête, Carlos! arrête I Ces souvenirs me font malt dit Laurence, dont le cœur battait violemment. Par pitié! ne me force pas de reporter ma pensée sur un passé perdu sans retour^ beau comme la jeunesse, comme elle inressaisissablel

— * Tu croîs I dit l'artiste en saisissant le bras de sa sœur, et ses yeux brillèrent d'un feu subit; tu crois que nous ne pourrons plus être heureux ! Qui donc a brisé notre coupe et caché les morceaux? Quels liens pèsent sur toi? Voilà les seuls...

Et il arracha brusquement le bouquet de fleurs d'oranger, et le froissa dans ses mains.

— Carlos, j'ai fait un serment!

— L'homme n'a pas le droit d'en faire, puisqu'il n'a pas les moyens de les tenir. Fou qui se lie pour le lendemain! Autant vaudrait promettre sur sa tête un ciel d'azur à tout un jour.

— Je suis femme, mon frère, j'ai besoin d'affection. J'étais seule, et j'ai trouvé une famille 2 j'avais rêvé l'amour et je l'ai inspiré.

-^ Le génie n'a pas de sexe. Autre chose est la femme née pour perpétuer l'espèce, et l'artiste qui vit de la vie de tout un monde. L'artiste ne s'appartient pas, les détails de la vie commune ne vont pas à sa taille. Bientôt le dégoût et Tennui, l'ennui

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poignant, la torture, la fin atroce d'une âme active, viendront ternir pour lui ce faux éclat de bonheur qu'en vain promet la vie positive. Ah ! tu l'avais tant promis, de n'être jamais qu'artiste! Tu étais si fière de ta liberté, de tes mœurs pures et larges comme la bonne foi, calmes comme la conscience forte! C'était bien la peine de refuser ce pauvre Henriquez^ qui t'aurait donné jusqu'à son dernier pinceau^ qui te plaçait dans toutes les créations de son jeune talent! Mais tu le sacrifias à sa gloire et à la tienne; tu brisas ton cœur et le sien, et^ maintenant qu'il a conquis le succès sous le ciel de sa patrie, il te bénit, il te rêve encore jeune et belle sous les murs de l'Alhambra, il te pleure en même temps qu'il te remercie de l'avoir sauvé. Te souviens-tu du jour où tu vis son visage pâlir à ton refus, et son enthousiasme se rallumer ensuite à l'avenir de peintre et d'indépendance que tu lui déroulais avec feu? « Elle a raison ! s'écria-t-il en se tournant vers ses compagnons. Al varès, Gaetano, Bragos, en Espagne! —En Espagne! en Espagne! disaientils avec transport. —A Rome! » s'écriaient les autres; et un pauvreplâtre qui représentait l'Amour avec son ca^ quois et son bandeau classiques^» fut ^risé en éclats comme un holocauste à la liberté. Ah! comme ils t'aimaient tous, mes braves élèves! Quel saint respect pour la confiance de ta candeur! Comme, au bruit de tes pas, les statues se voilaient, les chevalets se renversaieutf Et, quand tu t'asseyais par hasard sur un marbre antique, tes cheveux noirs flottants sur ta mantille, les ge. noux plies sous la mandoline émue à l'approche de tes doigts, en moins d'un instant, tu étais représentée 8ur vingt toiles comme si l'atelier avait eu vingt glaces pour te réfléchir ! Ah! que tu faisais palpiter de cœurs

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et brûler d'imaginations! que d'âme tu prétais âil pinceau 1 que de vie tu versais sur la toile! Et cet amoui* (jue tu semais autour de toi, qu'il était jjut' et chaiste dans toutes fces jeUHes têtes épHses de ma Laurence comme d'Un rêve embâumé, comme d*lltte mélodie céleste, comtiie d'une apparition fàrttastiqUfe iiïtgie des tableaux des grands maîtres t... Et maiUtënâht^ tu vas èite iiimée d*Un amoUi^ conjugal^ d'un ambUr terne. et paisible^ sans jalousie et ^atls Vénël^âtioil^ satis enipôrtemént et sans culte ! Puis ils dif ont : I Elle était célèbre, elle s'est faite obsôUrè; elle àtâit Utie grande destinée, et eile Ta étouffée datis sOU mëuage ; elle a renié la gloire pour conquérir réstime... ihisèrei C'est-à-dire, elle nous dépassait de la tête, et nous lui avons crié : A genoux! C'était une étoile aux cieux> nous en avons foit un diamant pour orner notre sceptre; le monde la réclamait, nous l'avons volée au monde. Qu'elle nous bénisse donc, la fertirtie que nous avons dépouillée de son avertir, que nous avons nivelée à notre médiocrité! » Et, s'ils soupçonnent un regret dans ton âme flétrie, s'ils sufpréhtlent une larme se cachant dans tes cils, ils t*en feront un crime, lès barbares! Car, ma sœur, la tristfeîise d'une femmi; déshonore un époux .* pour être Vertueux Jusqu^à la lie, il faut niême qu'elle renoncé à pleurer.

Carlos pleurait lui même en parlant ; Sa soeur Se jeta dans ses bras et l'y serra avec force, eomme si elle eût craint qu'on ne vint l'en arracher déjà.

— Reste I reste I disait le peintre en là pressant sur son sein.

fit ses lal*nies tombaient sur la tête de la fiancée^

-^ Enfantj ajouta t-Il, enfant qui veut une famille!

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Eh! n'as-tu pas le monde? Toi qui Tavais adopté pour patrie, le trouves-tu trop vaste? d^.borde-t-il ton âme? Que fait au bohémien la terre qu'il foule de ses pas vagabonds, le ciel sous lequel repose sa tête indépendante? La terre n'est-elle pas à lui? tous les lieux n'ont-ils pas du soleil? Ainsi l'artiste: il a l'univers pour famille; sa patrie, c'est le sol qui l'inspire. Et puis tu te plains d'être seule. .. Seule, ingrate! et Carlos? et ton frère?

— Mon frère! s'écria la jeune fille en jetant ses bras blancs au cou du peintre.

Et elle pleurait.

— Pleure! lui disait-il, pleure!... Je t'ai vue naître, je t'ai bercée sur mes genoux, je t'ai endormie de mes chants, et tu l'as oublié! Ton enfance a grandi près de moi, je Tai réchauffée de ma tendresse, j'ai couvé ton jeune talent, et tu me quittes! je t'ai façonnée pour la liberté, te voilà esclave ! Appuyés l'un sur Tautre, nous avons défié l'avenir; chacun de nous avait une âme toujours prête pour échanger la sienne^ et tu te trouves seule !

Laurence Tenlaçait de ses bras.

— Malédiction! s'écria-t-il, que ne le disais-tu plus tôt? j'aurais taillé ton âme pour ce monde où tu veux vivre; j'aurais rétréci ton esprit, j'aurais raccourci les lisières, et bientôt, naturalisée dans la société qui t'attire, tu n'y serais pas comme une étrangère, gauche et timide au milieu d'un cercle où l'on ne parle passa langue. Il est trop tard!,.. L'arbuste obéit à la main qui l'incline : l'arbre ne ploie pas, il casse. Va donc y dépérir de misère et d'ennui ; va donc végéter sur ce terrain ingrat où lespace manquera à tes pas, l'air à tes poumons, l'indépendance à ton allure! Et moi, moi qui

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n'atais que toi^ ma sorar, je tnineni mes joars df!;^enchantés loin de toi qui pouvais me les faire :si beanxl

— Ahl... s'écria la jeone fiUe.

Et die arracha de son sein leboaqnel de la fiaue^«

— Vois, cpie le ciel est pur! que Tair est enivrant! que Phorizon est vaste I s'écria Carlos rayonnant de joie et d'espérance; vois, que la campagne est belle! A nous tout celai à nous le monde t...

- Ils tombèrent dans les bras Tun de Tautre.

— - Libre! dit Carlos avec enthousiasme.

— Librel répéta Laurence en respirant plus lar« gement.

£lle écrivit quelques mots sur un papier, le joignit à la couronne blanche qu'elle avait détachée de sa i6i\»^ le plaça »ur une table, et, laissant tomber un dernior regard sur cette chambre qu'elle allait quitter pour jamais :

— • Viens! s'écria-t-elle en saisissant le bras de son frère...

Le curé du village était de retour, les cierges H*aU lumaient, les registres de Tétat civil étaient ouverlH^ et le cortège allait partir. Aurélien, aprt>s «voir vainement cherché sa fiancée dans le jardin et dans le parc, courut à sa chambre, tressaillit à TaHi^et^i des fleurs froissées qui jonchaient le parquet» %tàMi en tremblant le billet et la couronne.

< Je vous la rends, lui écrivait Laurence; JamaU à vous I jamais à un autre f »

— Laurence! où est Laurence? cria d'uni) voIh Umnante Aurélien éperdu, au cortège qui Mllundaii sur la terrasse.

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