‹ Les sept cordes de la lyre [par] Michel ProvinsChapitre 18 sur 18 · scène · texte numérisé non relu

scène

De Fontanel. — Impossible de te le dire...

Elle a horreur de la réclame.

LoYSiER. — Alors, partout suicides... et suicides d'amour, sans doute?...

De Fontanel. - H faut bien en mettre au théâtre, puisque cela n'arrive jamais dans la vie.

LoYSiKR, clmngeant de Ion, très sérieux,. — Quelquefois!

De Fgntanel. — Allons donc ! Je te défie de m'en citer un exemple, un vrai, c'est-à-dire uai suicide pur, causé uniquement par le sentiment, sans qu'aucune circonstance d'argent, de famille, d'intimité, de maladie, ne l'ait influencé.

LoYsiEu. — Je suis précisément chargé de remplir la plus délicate des missions à propos d'une mort de ce genre, dont je suis le seul confident. Tu as connu le capitaine Gerbert?...

De Fontanel. — Parfaitement, un de nos conscrits de Saint-Cyr, — un garçon délicieux, très Llorid, très doux, un peu poète! — Il avait été rejoindre la mission l'année dernière? Tous les journaux ont raconté sa fin tragique... Un accident, n'est-ce pas?... 11 s'est noyé dans les rapides du Congo?

LoYSiER. — Il s'est noyé volontairement, après la plus douloureuse agonie de cœur que j'aie vue.

De Fontanel. — Pour un amour africain?

LoYsiER. — Non! Pour un amour parisien, un amour non partagé. Notre pauvre ami s'était expatrié, désespérant d'être jamais aimé, et pensant, là-bas, pouvoir oublier, guérir!...

De Fontanel. — Et, là-bas, dan^; la solitude, le cœur et la pensée multipliant le sentiment au centuple, il en a été la victime?

Lovsii-:r. — Oui! Ne sachant pas, j'attribuais son mal à une de ces mystérieuses maladies des pays de lièviv, lorsqu'un soir, à bout de forces,

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il m'a tout confié. Il avait aimé, ici, une jeune femme très étrangement jolie, une de ces femmes qui, au premier contact, charment et inquiètent. Tu la connais, je crois, et, moi^ j'ai été reçu trois ou quatre fois chez elle : Mme de Jardes.

De Fontanel, stupéfait. — Comment? Mme de Jardes?... Celle qu'on appelle « le Mystère de l'avenue Marceau », parce qu'elle y a son hôtel, et qu'on n'a jamais su si elle y était une Messaline ou une Mme Récamier. Il a couru sur elle des centaines d'histoires, mais pas une certitude.

LoYSiER. -- Tu comprends qu'entre ses griffes Gerbert a été une souris aussitôt déchiquetée que prise. Il l'a aimée avec toute sa nature de rêveur sentimental; elle n'a pas voulu céder, souriant de ses mots de grand amour, incapable de comprendre ou d'éprouver...

De Fontanel. — Ou éprouvant ailleurs... Ah! le malheureux, je devine... Et tu dis qu'il t'a raconté?...

Loysier. — Oui! Le dernier jour où nous ayons causé... Le lendemain, nous devions partir dans des directions différentes. Il m'exposa toute sa détresse et me dit : « J'en terminerai bientôt avec la vie, d'une manière qui n'atteindra pas ma mémoire ; ce sera. . . un accident. Mais toi, aussitôt que lu auras regagné Paris, va chez Elle et dislui que c'est pour elle que je me suis tué!... Qu'au moins elle soit émue de cet hommage, puisqu'elle ne l'a pas été de l'autre... Qu'une

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fois, seulement, pour moi, son impassibilité se trouble!... Et, cela dit, tu ne resteras pas auprès d'elle, je t'en prie... tu partiras tout de suite, tu ne la reverras pas!... J'ai trop peur, môme de l'autre côté de la vie, de yarder la souflrance et la jalousie!... »

De Fontanël. — Comme c'est rare, un pareil amour, et que c'est bien la punition de la coquetterie féminine de passer, sans la voir, à côté de cette sublimité... Moi-même, je ne la croyais pas possible.

LoYSiER. — Pourtant elle a été... car, deux jours après, nous apprenions, par un indigène, qu'on avait retrouvé une barque brisée au-dessous des rapides... Le corps, accroché au fond de quelque abîme, n'a jamais reparu...

De Fontanel, impressionné. — Et tu comptes bientôt remplir ta mission auprès de Mme de Jardes?...

LoYsiER. — Demain!... J'ai liàte d'en être allégé. Je ferai mon récit en quelques mots et je partirai, comme mon ami l'a voulu.

De Fontanel. — .Tu me raconteras?... Je serais curieux de connaître l'eftet...

Loysier. — Il n'est pas possible qu'une femme, si placide que soit sa nature, n'éprouve pas un choc!

De Fontanel. — Qui sait? Les âmes féminines sont de tels gouffres!...

Chez Mme lluguettc de Jardes. — Cinq heures. — Une demi-obscurité. — Huguelte étendue, les yeux dans le vague, l'âme en baJade, rêve de je ne sais quel désir inassouvi, et sur le bord de 'la bergère, ses petits pieds, en une danse agitée, trahissent tout son énervement.

Jnlia, une camériste confidente, entre à pas ouaiee.

HuGUETTE. — N'allume pas encore!... {Après un temps.) Ah ! Julia, que je m'ennuie et que j'ai le cœur vide!... J'embrasserais un buste pour pouvoir élreindre quelqu'un...

Julia. — iMadame a ses nerfs?...

HuGUETTE. — Aimer!... Dire qu'il n'y a que cette chose, qu'elle est la cause et la fm de tout et qu'elle reste l'illusion toujours espérée, jamais

atteinte !

Julia. — Il me semble pourtant que Madam<^ a atteint pas mal de fois?...

HuGUETTE. — Des réalités, oui; mais tellement au-dessous, toujours, de ce qu« je rêve!...

Julia. — Madame creuse trop...

On sonne. Julia va s'informer et revient avec la .carte de Loysier.

HuGUETTE. — Le capitaine Loysier?... Gui, je me rappelle... très aimable, assez beau garçon, pas du tout l'officier de salon. ..maistrès'décidé... Un homme!... C'est ça, n'est-ce pas?

Julia, fwtée. — C'est ça, madame... {Voyant que sa maîtresse, de quelques gestes devant la ^aœ, se met sous les armes.) Je fais entrer.

Loysier se présente sans embarras, mais correct, très froid.

SUICIDE D'AiMOUR 235

LoYSiER. — Je ne sai^, madame, si vous avez quelque souvenir?...

UuGUETTE, souriant, extrêmement engageante. — Mais plusieurs souvenirs, monsieur. Vous m'avez été présenté par le baron de Treyves, et vous êtes venu à quelques-unes de mes soirées avec M. de Fontanel et le capitaine Gerbert...

LoYSiER. — A propos de mon pauvre ami Gerbert, je...

IIuGUETTK, sans Ventendre, continuant. — Nous avons même dîné à côté l'un de l'autre, chez la comtesse de Nados... mais asseyez-vous, monsieur!... (la vous est égal, ce demi-jour?...

LoYsiER, s'inslallant. — Tout à fait...

HuGUETTE. — J'adore bavarder sans qu'on se voie beaucoup... Il semble que les paroles aient plus de sonorité, d'intimité, quand les yeux n'ont rien à faire, vous ne trouvez pas?

LoYSEER, 56' laissant accrocher à la conversation. — Sans doute... Lorsqu'un de nos sens n'est pas occupé, les autres peuvent prendre davantage de notre activité.

HuGUETTE. — Il y aurait peut-être toute une théorie à fonder sui' notre observation : fermer l'écluse à certaines de nos facultés de sensations, pour donner plus de force aux autres.

LoYsiER, voulant revemir à la question. — Cest ce que peut produire une idée fixe ou un sentiment unique.

IIdguette, riant. — Oh! vous, capitaine, vous

ne devez pas être pour le sentiment unique!... D'abord, ça n'existe pas.

LoYSiER. — Je vous assure que si, et justement, je...

HuGUETTE. —Allons donc! Vous n'avez pas si vite changé d'opinion. Et je me la rappelle, votre opinion... Yous me l'aviez exposée à ce dîner dont nous parlions, en termes si décolletés... LoYSiER. — Moi?

IIuGUETTE. — Oui! oui! Ne faites pas le bon apôtre... Aujourd'hui, retour d'Afrique, vous me paraissez beaucoup plus vertueux, on voit que vous revenez de province... mais ce soir-là vous étiez diablement Parisien.

LoYSiER, chatouillé. — Le moyen de ne pas l'être auprès de vous?... Yous donneriez de l'esprit à un innocent.

HuGUETTE, amusée. — Yous me prenez pour l'arbre de la science!

LoYSiER, s'échauffant. — Je vous prends pour l'énigme féminine la plus mystérieusement attirante que j'aie rencontrée.

HuGUETTE. — Bah?... {Uagaçant.) Eh bien! essayez de la déchiffrer. (Il reste interdit.) Approchez-vous, mon cher capitaine, le sphinx ne vous dévorera pas... Yous avez peur?

LoYsiER. — Un peu!

HuGUETTE. — Yous me regardez avec des yeux sondeurs! Mais il fait si peu jour! (Tendant la main vers un bouton électrique.)

Pour que votre examen soit plus facile, voulezvous que...?

LoYsiER. — Inutile, nous sommes très bien... D'ailleurs, ce n'est pas cette lumière qu'il faut pour voir clair dans une âme...

HuGUETTE, haussant les épaules. — Ne cherchez donc pas l'impossible... Voir clair dans la mienne, je n'y suis môme pas arrivé... Et puis c'est de l'ame d'une femme surtout qu'on doit dire qu'elle n'est pas servie par des organes. Les voies de pénétration pour l'atteindre passent à travers la chair... Et notre chair, il y a ceux qui la laissent glacée, quoi qu'ils fassent, et il y a ceux qui lui donnent la fièvre!... Les uns ont en réponse des gestes de vertu, les autres les mouvements inconscients de l'abandon... (Loi/sier saisit presque malgré lui une main qui est très voisine de la sienne.) Il me semble qu'en voilà un!...

LoYsiEH. — Oh! je vous demande pardon!

IIuGUETTE. — Pourquoi pardon? Vous en êtes irresponsable... On n'explique rien, je vous dis, des impulsions de nos êtres... Les choses les plus inouïes sont possibles quand la nature les dicte... Comment se fait-il que vous ayant rencontré à peine deux ou trois fois, que ne nous étant pas vus depuis quatre ans, nous en soyons, en quelques minutes de conversation, à parler de choses telles que je ne les permettrais pas à un autre au bout de mois et d'années?... Est-ce la

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circonstance?... Est-ce parce que vous êtes arrivé au moment précis où une de mes forces de sympathie avait besoin de s'employer?... Est-ce que votre arrivée m'a brusquement révélé une aspiration?... {Le voijant très indéais.) Eli bien ! qu'y a-t41?

LoYSiER. — J'ai la crainte de mal comprendre ce que vous voulez dire...

HuGUETTE. — Il n'y à rien a compreTadre,iene comprends pas moi-même. {Lalliranl à elle,) Mais vous ne connaissez donc rien de certaines femmes pour avoir peur que je me moque de vous?.,. LoYSiER, bouleversé. — Iluguette!

IIuGUETTE, brusque. — Ayez pour moi une insulte, pensez ce que vous voudrez, c'est tout de même une chose très belle que ce sentiment impérieux qui détruit du premier coup toutes les conventions et m'enlève jusqu'à la pudeur de ce que j'ose vous laisser deviner.

LoYSiER. — Vous me donnez le vertige!... je ne sais plus... je subis... j'obéis...

n la serre avec violence.

HuGUETTE, ravie. — Ah ! une minute de passion brutale... de désir brusquement allumé!...

LoYsiER, affolé. — Je vous aime!...

IluGUETTE, se livrant toute, avec un élan de fille. — Oh! le mot que n'ont pas usé des années de flirt!.,.

SUiClDK DAMOLR 2;!9

{Après les premières phrases un peu etnharrasséés et désillusionnées t/ui suivent.) Esl-ce que vous n'étiez pas l'ami du capitaine Gerbcrt?

LoYSiER, confus, baissant la tête . — Si!

IluGUETTE. — Qu'est-ce qu'il est devenu?... {Légèrement.) Vous savez qu'il m'avait l'ait une cour des plus assidues... Il s'agissait, à l'entendre, d'un amour idéal, magnifique. {Sceptique.) 11 s'en est guéri là-bas de ce fameux amour?

LoYSiEK. — Non, madame... il en est mort!... {Après un temps.) Il s'est tué!... C'est ce qu'il m'avait chargé de vous apprendre, et c'e>i pour cela que j'étais venu. {Maîtrisant avec peine sou émotion.) Il m'avait même dit : « Tu ne resteras pas auprès d'elle... j'aurais trop peur, a])rès ma mort, d'avoir encore une soullVancc de jïilousie... ))

IIuGUETTE, se lève sans la moindre émotion, allume l'électricité, et, devant une glace, arrangeant ses cheveuÀ'. — Il avait toujours été un peu toqué!...

Dans le rapide de Marseille à Paris, un compartiment réservé. Occupant le coin de droite, le capitaine André Hascei.in, de l'infanterie de marine, venant d'àcliever, à vingt-huit ans, un des plus lieaux raids de l'Exploialion africaine : la route ^ d'Algérie an Congo par le Tchad et le Haut-Ou-* banghi. Sa figure amaigrie mais très énergique, accusant la maturité plutôt que la jeunesse, les yeux ardents nuancés d'une tristesse indéfinie, le capitaine Rascelin regarde les paysages fuir le long du train, la pensée presque absente, tandis qu'il répond à Tatlectueuse causerie de son ami Darnier, venu au-devant de lui à Laroche, pour lui apporter les félicitations du gouvernement et la croix de la Légion d'honneur.

Darnier, surpris de sa distraction. — Ah ! ça, sais-tu bien que lu n'es pas du tout l'homme du retour triomphal?

André. — Oh ! les expressions follement exagérées des Parisiens !

Darnier. — Comment, exagérées? Tu as accompli un des actes les plus étonnants de l'his-

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loire coloniale, et cela sans aide, presque seul... Depuis huit jours, les journaux ne s'occupent que de toi. On t'attend à ton arrivée comme un souverain; je t'apporte la croix; demain, tu auras le quatrième galon, tu n'as pas trente ans, et il semble presque que tu ne sois pas satisfait?

André. — Oue veux-tu? C'est l'imperlection de notre sort, il y a toujours une amertume au fond de nos meilleures joies.

Darnier, le regardant. — Quelle amertume? Une appréhension du retour?... C'est cela... La crainte de certaines désillusions après quatre ans d'absence?

André. — Ce n'est pas ce que tu crois....

Darnier, malicieux. — Question de femme, pourtant?

André. — Oui, mais pas d'amour. 11 s'agit de ma mère.

Darnier, d'un autre ton. — 11 faut que ce soit l^bien sérieux pour te gâter un pareil moment.

André. — C'est très sérieux, hélas! et depuis longtemps ! {Après un silence, serrant avec émotion la main de son ami.) Écoute, mon cher ami, je ne t'ai jamais laissé soupçonner certaines tristesses intimes qui ont été pour moi un très grand chagrin depuis les premières heures de l'enfance. Je t'en parle aujourd'hui parce que les circonstances le veulent, et puis parce qu'il y a des mo- • ments où la confidence vient aux lèvres comme la goutte d'eau s'échappe d'un vase à pleins bords.

{Se rapprochant.) Si j'ai le cœur comme serré, écrasé, au milieu de ce que tu appelles mon retour triomphal, c'est que je sens par les lettres, volontairement vagues, reçues de mon père, que quelqu'un ne le partagera pas.

Darnier. — Ta mère? Oh ! tu lui prêtes un sentiment!...

André. — S'il était conscient chez elle, ce serait en effet d'une telle injustice !... Mais je ne crois pas qu'il le soit. Il s'agit, je l'espère au moins, d'un de ces états singuliers, résultant d'un courant inexpliqué, d'une inversion mystérieuse de maternité. Gela existe.

Darnier. — Je suis tellement surpris!... Moi qui connais Mme Rascelin — comme on connaît dans le monde, il est vrai — moi qui la jugeais suivant ses très aimables apparences : accueillante, très douce, même exagérément bonne, car je l'ai entendue se passionner dans certaines discussions, se rangeant toujours du côté du

cœur.

André. — Oui, ma mère est d une sensibilité extrême, créature vibrante de charme et de bonté, c'est vrai; mais, comme tu dis, de bonté passionnée; et la passion est toujours un sentiment exclusif! Est-ce pour cela qu'aveugle sur la souffrance d'un autre, elle a toujours concentre sur un seul être sa puissance d'aimer.

Darnier. — Sur ton frère?

André. — Tout a été pour lui, toujours. Les

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câlineries, les enfantillag-es d'abord, puis les tendresses, les attentions presque ridicules qui trahissent la partialité du sentiment; enfin, les indulgences... capitales et jusqu'à l'argent!... Oh ! de cette faveur, je ne suis pas jaloux; mais du reste, je l'ai été, je le suis... Je n'ai jamais cessé d'en soullVir...

Darnier. — La préférence est d'autant plus étrange que ton frère est l'aîné.

André. — De beaucoup. Roger a trente-six ans passés.

Darnikr. — Justement, tu étais le cadet, le petit, comme disent les mamans qui, dans ce mot, cherchent l'excuse d'une faiblesse.

André. — Peut-être ai-je été trop le petit î Je suis arrivé trop tard, dans un ménage trop vieux. Est-ce cela? iMa naissance aurait-elle été un dérangement à un équilibre d'avenirs et d'intérêts? — Et pourtant, mon père, quoique intluencé, est toujours resté juste pour moi... Ou bien, est-ce que d'un seul coup ma mère ayant donné toute sa maternité., je n'ai plus été pour elle l'enfaiit,, mais l'intrus?

Darnier. — Vraiment, tu songes à des choses...

André. — Ah ! que veux-tu, il faut bien aller jusque-là pour lâcher d'expliquer... d'excuser l'inexplicable.

Darnier, songeant. — Ah ! oui, inexplicable, par exemple ! Quand on songe à rexislence menée

par ton frère : enfant, le vrai cancre, et homme, le fêtard, le triste fêtard, joueur, vicieux, égoïste et nul.

André. — C'est peut-être là l'explication : on me reproche les succès, les réussites qu'il aurait dû avoir.

Darnier. — Et que tu as eus, toi ! Dieu merci, sans les avoir volés. Car si de quelqu'un on peut dire qu'il s'est fait de lui-même!...

André. — J'ai travaillé pour ne plus penser; j'ai pris une carrière qui m'expatriait pour ne plus voir. Sans doute, j'aurais dû négliger cette douleur, je n'ai pas pu. Elle a toujours pesé sur moi, elle a dominé ma vie... elle l'a même décidée. Je me disais, le temps effacera, mais souvent, surtout quand il s'agit de ces maladies d'âme qui tiennent aux fibres secrètes, le temps n'efface pas, il creuse.

Darnier. — Qui sait? En quatre ans, il peut s'être passé bien des choses.

André. - — On les aurait dites, ou je les aurais devinées.

Darnier. — Allons donc! Dans ce Paris qui te fêtera, il est impossible qu'on ne te fasse pas chez chez toi le retour que tu mérites.

André, sans illusion. — Dans une heure, je le saurai.

Chez les Rascelin.

Rascelin, très impatient, voyant rentrer sa

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femme. — Ah! enfin, vous voilà! Vous savez l'heure qu'il est?... Le temps d'arriver à la gare...

Mme Rascelin, agitée. — Naturellement, vous ne pensez qu'à ça. Le retour théâtral d'André! Gela vous est bien égal que votre autre enfant soit peut-être à la veille de se tuer!

Rascelin, Iranquillement. — Qu'est-ce qu'il a encore fait, le garnement?

Mme Hasgelln. — Toujours des paroles de reproche avant de savoir. {Soupirant.) k\\ ! pauvre Roger, s'il ne m'avait pas eue dans la vie !...

Rascelin. — Il aurait peut-être fait quelque chose de plus propre, tandis qu'avec votre inlassable ftiiblesse...

Mme Rascelin, se fâchant. — Il la fallait bien, mon inlassable faiblesse comme contrepoidsà votre intransigeante sévérité. Si vous n'aviez pas été si dur avec votre fils, n'excusant jamais rien...

Rascelin. — Oh! j'ai trop excusé, au contraire!... Mais ne revenons pas encore sur cet éternel sujet. Quelle est la dernière frasque de M. Roger?

Mme Rascelin. — Vous n'avez vraiment pas de cœur; si vous aviez vu le malheureux comme je viens de le voir! {Se rapprochant pour le récit.) Cette femme qu'il aimait, son amie, sa chère Valentine...

Rascelin. — Cette grue l'a enfin lAché? Mme Rascelin. — Ah ! le malheureux, il en a

été si bouleversé que, croyant pouvoir retenir encore l'infidèle, il a voulu de l'argent, beaucoup d'argent!... Dans ces moments, la passion affole toutes les facultés, on ne raisonne plus...

TUscELiN. — Il a joué?

Mme Rascelin. — Oui... D'abord, le peu qu'il avait...

Rascelin. — Et ensuite ce qu'il n'avait pas?.,. Naturellement, ça lui ressemble!... ComMen doit-il?

Mme Rascelin. —Trente mille!.... Mais je ne vous demande rien, j'ai ma fortune personnelle.. . je paierai.

Rascelin. — Vous oubliez que vous avez un autre fils et que, sur ce que vous appelez votre fortune personnelle, il a les mêmes èroits que son frère.

Mme Rascelin. — H n'en a pas besoin.

Rascelin. — A^lors, parce qu'il n'-a pas besoin, qu'il s'est fait une carrière, wn nom, une célébrité même, c'est une raison pour le frustrer de tout? Vous êtes ^d'une injustice ;par ?irop révoltante, à la fin ! Votre aberration est inouïe !

Mme Rascelin. — C'est vous qui êtes inouï !... n'ayantjamais eu un,geste de pitié. Tout le monde ne naît pas vertueux,; il y a des natures qui sont moins armées pour la lutte, qui succombent plus facilement... Sont-elles responsables?

Rascelin. — Oh! je connais la -théorie:! la «égation de tous les mérites et l'absolution de

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toutes ses faiblesses. Extrêmement commode : « Je suis une fripouille, pas ma faute, c'est dans ma nature, c'est plus fort que moi!... Vous avez fait de grandes choses, vous êtes un honnête homme, la belle affaire? vous êtes né comme ça ! » Vraiment, c'est tellement stupide !...

Mme R.\sce<:lin. — Vous ne comprendrez jamais la beauté d'un mouvement de générosité.

Hasceun. — Et vous, vous ne l'appliquerez jamais à celui de vos enfants qui en est digne. Mais assez discuter, je suppose que vous n'allez pas refuser de venir au-devanl d'Andn;?

Mme Rascklin. —Je ne peux pas laisser Roger une heure de plus dans l'angoisse pour me donner un plaisir de vanité. Quand j'aurai apporté à mon fils la quiétude du secours certain, je rentrerai; vous me trouverez ici !

Rascemn, haussant les épaules. — Allons, il n'y a rien à vous faire entendre.

Sur le quai de la gare de Lyon, une foute nerveuse. Le tram arrive, stoppe, et quand, à la portière du wagon, parait le jeune officier, les acclamations, les bravos, parlent en sahes enthousiastes. Lui, du premier regard, cherche les deu.\ êtres qu'il voudrait voir. iX'apercevant que son père, il a une crispation de creur qui le fait pcàlir. El'le est donc bien là, toujours pareille, la douleur attendue. Après l'effusion du retour, les compliments oflicifls, la cordialité intéressée des amis, André monte en voiture avec son père, et, dans son premier mot intime, mot d'enfant où entre toute sa détresse d'homme, il demande :

— Et maman?

Rascelin, embarrassé. — Au moment de partir, elle a été un peu souffrante...

André, avec reproche pour ce mensonge. — Oh ! mon père ! {Après un silence.) C'est donc toujours la même chose?

Rascelin, avec découragement. —Toujours.

André, avec effort, songeant. — Elle n'est pourtant pas mauvaise.

Rascelin. — Non. Mais sur ce point seul, mon pauvre enfant, il y a comme une paralysie des facultés affectives... Elle ne sent pas, elle ne comprend pas, elle est inerte dans une moitié de sa § maternité.

André. — Oui, c'est ça!... c'est ça! (Voulant être courageux.) Mon frère, au moins, est-il un peu mieux?

Rascelin. — Ton frère? Il vient encore déjouer^ sur parole, et de perdre ce qu'il n'avait pas, pour garder une maîtresse..; L'événement est d'hier. André, infiniment triste. — Je comprends... Ma mère est auprès de lui pour le consoler.

Rascelin, n'y tenant plus, prenant son fils à pleins bras. — Ah ! mon enfant, mon cher enfant!... Moi,je suis fier de toi et je t'aime!... Ah! Dieu, le bonheur de la famille, que c'est ça souvent, avec le heurt des élans et des hostilités mystérieuses! La nature met le principe des forces contraires j usque dans le germe de la vie !.. . Tu penses assez haut pour regarder en face ces vérités-là...

Andrh. — Oui, mais elles font douter de tout!

On arrive à la maison. Andrô se jette dans les bras à peine entr'ouverts de sa mère. Dans son étreinte, dans son assaut d'affection, il cherclie à galvaniser l'inexistante tendresse.

Mme Rascelin, sans un mot pour lui. — Ton père l'a raconté? Le malheureux Roger!... Enfin, je viens de le voir, il est plus tranquille.

André, glacé. — Tant mieux !

Rascelin, outré, montrant la croix épinglée sur l'uniforme du capitaine. — Mais vous ne voyez donc rien?... Le ruban rouge...

Mme Rascelin, inconsciente. — Oh ! ne le garde pas ce soir : ton frère doit venir, et comme il n'a pas eu, dans la vie, la même chance que toi!...

llueVelasquez, l'appartement de Jean deMûntprat: non pas la garçonnière du débutant dans la carrière sertlimentrtte, imis-le « home » dn célibataire « arrivé ». beaucoup de tableaux et. d'objets d'art permettant à une femme, aperçue dans les parages de ce*home, l'alibi «l'une visite de sedleetiomieur. Jean entretient jalousement la légende de cette épithète, qui a deux sorties : une sur l'art, l'autre sur l'amour.

Ue Mauprat a eu à déjeuner un ancien ami, SÉvRiEH, — son frère prêcheur — un fervent de la tradition et du mariage. Père de quatre entants, époux sans peur et sans reproches, itubu d un respect attendri pour ce qu'il Mppelle V Institution, c'est-à-dire l'état matrimonial, qui est pour lui une sorte d'état de grâce, susceptible de faire, comme le Divin, bien des miracles.

Et c'est la discussion préférée des deux hommes que celle qui s'engage à chaque instant entre eux sur un pareil sujet. Les articles récents de deux remarquables écrivains leuronl fait remettre, ce jour-là, à l'heure de la cigarette, la question sur le tapis.

Séyrier, après imeheure de controverse. — Tu as beau dire, la seule manière de nous refaire une morale sociale, c'est de revenir au mariage^ hermétiquement clos.

*J<EAN, reclifianl. — C'est, au contraire, de l'ouvcir au grand large...

Skvrieu, haussant les épaules. — L'union libre !

Jean. — Préfères-tu l'union actuelle, l'eatrebâillée, par où passent tous les courants d'air et où les époux attrappent toutes les gi'ippes de l'adultère?

Sévrier. — Grâce aux garnements comme toi qui ouvrent continuellement les portes.

Jean, ironique. — Parce que la serj'ure de VInstitution ne fonctionne pas!

Sévrier. — Je te demande pardon ! Pour (quelques cambriolages qu'elle subit — surtout dans les grandes villes — cette serrure sauve l'immense majorité.

Jean. — Elle la sauve?... Tu veux dire qu'elle l'emprisonne! C'est donc par la force que le ma^ riage s'impose, et non par tme intluence spéciale, un charma suiyoïeris, connue tu Tas prétendu souvent.

Sévrier. — Je le prétends encore.

.Iea>. — Tu retardes. Ce ebarme mystique est allt- rejoindre aux vieilles lunes tous les ménages traditionnels et toutes les croyances symboliques. On ne croit pas plus à la bénédiction nuptiale qu'à la salière renversée sur la table. Et encore cette superstition-là aurait la vie plus dure que l'autre.

SÉ.VRIER. — Séducteur et sceptique 'professionnel, tu es l'homme le plus mal situé pourju-

.ger le mariage. Tu ressembles à celui qui voudrait apprécier un spectacle d'après les mécontents qui en sortent. Mais le vrai spectacle, les vrais artistes, lu ne les connais pas.

Jeàn. — Quels sont donc les vrais artistes de ce fameux mariage?

Sévrier. — Tous ceux qui n'en sont pas les cabots î Les personnages silencieux, les honnêtes femmes, les honnêtes gens, les jeunes filles qui voient dans l'union désirée plus même qu'une institution, un sacrement !

Jean, éclate de rire et va donner un coup d'œil sur la rue. — Que tu m'amuses avec ton vieux matériel de clichés sonores !

Sévrier, furieux. — Tu ne crois même pas à la jeune fille? C'est infect!... Je te garantis, moi, que la jeune fille française est restée très saine, très droite de pensée et de cœur.

Je^n, Sauf celle qui, aimant un individu qu'elle ne peut pas épouser, se marie avec un autre, après avoir pris l'engagement formel de revenir au premier.

Sévrier. — Ça n'existe pas!

Jean, très afflrmatif. — Si !

Sévrier. — Tu en connais, toi, de cette

espèce?

Jean. — Non seulement j'en connais, mais j'en attends! Si tu me vois un peu nerveux et occupé à regarder de temps en temps à la fenêtre, c'est qu'une jeune... personne de l'espèce en ques-

lion doit précisément venir ici tout à l'heure 1

Sévrier, tournant le dos. — Tu es fou !

Jean. — Puisque tu ne crois pas, je vais mettre les points sur les i. On peut te confier un secret professionnel, tu es trop vertueux pour le violer. Tuas connu, je crois, Mlle d'Engely?

Sévrier. — Chrisliane d'Engely, qui est maintenant Mme rioscolte ? Parfaitement. Une jolie blonde, assez neutre d'expression, des yeux très bleus, un profil de vierge des Primitifs?

Jean. — Signalement excellent! Eh bien! cette jeune fille française, au profil de vierge italienne est venue plusieurs fois, ici même, rendre visite à quelqu'un qu'elle aimait et qui l'aimait.

Sévrier, figé. — Toi?... Elle a été la maîtresse ?

Jean. — Ah ! non, non, jamais ! J'efl'euille, je ne moissonne pas!

Sévrier. — Puisque vous vous aimiez à ce point, pourquoi pas le mariage?

Jean. — Parce qu'à Paris, le ménage de deux êtres de luxe coûte un prix fou, qu'elle n'avait rien, et moi pas assez pour deux.

Sévrier. — Et alors elle a épousé Roscotte qui est fabuleusement riche? C'est du propre!

Jean. — Ne reprochons pas aux enfants du siècle d'être pratiques, puisqu'on les a élevés comme ça! Christiane a, en effet, épousé Roscotte parce qu'il était riche, mais après m'avoir fait, dans un baiser de ses lèvres sur les miennes,

254 LllNSTITUTieN

le serment de revenir ici et êtretoutce qu'elle n'a pas été, le lendemain de son retour de voyage nuptial. Elle est rentrée hier soir, après trois mois de séjour en Italie; je l'attendsaujourd'hui. C'est ça qui fêle tes illusions, hein?

Sévrier. — >^on ! Elle ne viendra pas.

Jean. — Et pourquoi ça ?

Sévrier. — Pour deux raisons : la première c'est que Roscotte est jeune, de physique très viril, et fort capable de se placer en mari qui s'impose.

Jean. — Elle ne l'aimait pas.

Sévrier. — Avant !... Mais ensuite ?... 11 a un; avantage énorme à être le premier occupant au-| près d'une femme qui a du;.. cœur... Disons 1( cœur, ça comprend tout.

Jean, ayant ime grimace. — La seconde rai-j

son?

Sévrier. — La seconde, c'est qu'on ne com* met pas un sacrilège le lendemain d'une première^ communion. Le charme opère encore. Et c'est là| où tu vas te trouver nez à nez avec l'influence d^ l'Institution! Aussi tu peux m'en croire, inutile^ de l'attendre, elle ne viendra pas !

Jean, qui est près de la fenêtre, saisit le bras de son ami et lui montre dans la rue cette vision| parisienne : l'arrêt ouaté d'un auto, coupéj bleu-de-roi, à la portière imperceptiblementl armoriée, d'où descend, comme d'un écnn,| une jolie femnie aux cheveux d'un blond dor: patiné, aux yeux bleus perdus dans la brume^ ' ■ du voile.

L'IMSTITUTION 255

Jean, avec un sourire supérieur, regardant la pendule. — A l'heure exacte!

Sévrier, ayant aussi un sourire et filaiU par la sortie des collectionneurs. — La suileà cesoir... .le t'attends à dîner!

Quelques socoiules après, la jeune feiuine entre, souriante, simple, presque léf,'-èri', coniiiiti en visite. iJ'un gentil geste de défense, elle donne seuleniont sa main à baiser à Jloiilprat, qui se pré<;ipitait pour un accueil plus complot.

GiiRiSTiANE. — Suis-je de parole? J'ai voulu, comme c'était promis, venir dire un petit bonjour [ à l'ami, mais je ne reste pas!

Jean, surpris et onhiHe. — Comment, vous rie restez pas?

GtraisTiANE. — Roger m'attend à son cercle, nous avons des courses indispensables...

Jean. — Eh bien! les courses et Roger attendront...

Christiane. — Ah! non, non, impossible!...

Jean. — Parce que?... {Ironique.) MàsiÏGu Roger serait-il de l'espèce des Louis XIV?

Ghistiani:, Ircs ndlnrelle. — G'est mon mari, voyons !

Ji^AN, a un iiioiin'iHt'Ht de dépit, puis le dominant. — Alors, vous reviendrez uneauti^e fois?... Rientôl?...

Christiane, plus grave. — Je ne reviendrai pas.

Jean, hirssr, presque avec un cri. — Christiane !

Christiane. — Eh bien?

Jean, se passant la main sur le front. — Voyons ! voyons ! il me semble que je deviens fou. J'entends des mots si différents de ceux que j'attendais... Je vous vois autre, changée. Ce n'est plus la femme que vous étiez, ce n'est plus la Christiane qui s'était grisée ici avec moi aux mêmes gestes de passion, que j'ai tenue frémissante dans une de ces étreintes où avec la chair qui se promet l'âme se donne! Non ! Alors que je vous attends dans l'impatience, dans l'angoisse de ce don merveilleux et pervers, vous arrivez tranquille, les yeux calmes, sans un mouvement de nerfs sous la peau, comme une personne que j'aurais vue la veille, qui me quitterait pour aller chez sa modiste ou son pâtissier, et avec qui nous n'aurions jamais échangé que les plus indifférentes banalités ! . . . C'est inouï !

Christiane, songeuse. — Vous avez peut-être raison... Je me rends compte, en effet, que je ne suis pas telle que vous pouviez m'attendre... Ce n'est pas ma faute.

Jean, stupéfait. — Pas votre faute?

Christiane. — Il s'est passé à mon insu, en moi, quelque chose que je ne puis ni vous dire, ni définir.

Jean, violent. — Vous aimez votre mari?

Christiane. — Je ne sais pas !

Jean, furieux. — Et vous ne m'aimez plus? Christiane. — Je ne sais pas !.. . N'ayez pas de

LINSTITL'TION 257

colère, mon ami, je vous jure que je suis irresponsable de ce que j'éprouve... que je ne m'explique pas !

Jean, amer. — Moi, je m'explique !... (Presque bas.) L'empreinte du premier occupant, comme disait Sévrier. (Ironiquement.) Leca^nr!...

Christiane, quine peut pas comprendre. — Je vous assure que mon cœur vient toujours à vous 1

Jean. — Seulement le corps ne le suit plus... Vous m'accordez le cœur de l'âme, le cœur mystique, mais le cœur vivant, brûlant, par où passent les muscles et le sang de la vie, où viennent et d'où partent toutes les vagues de volupté, celuilà a subi la marque du mari, le stigmate de la première brisure de chair vive, comme un forçat le fer rouge de l'État !

Christiane. — Jean, ne me parlez pas avec cette violence!

Jean. —Eh! je vous parle comme j'éprouve, moi aussi !...

Christiane. — Étais-je donc une proie pour vous?

Jean. — Vous êtes comme toutes les femmes qui, par leur faculté de ressentir, sont près de la nature, vous êtes certainement la proie promise à l'amour libre, spontané, vainqueur des formules. Vos sens croient l'avoir aujourd'hui dans le mariage, parcequ'ilsprennent l'initiation pour de la science, parce qu'ils ne savent pas. Mais, après-demain, quand ils sauront, quand ils com-

prendront par l'âge, l'éducalion faite, les sensations devinées et désirées, qu'il y a mieux, que la passion est le seul élan divin que l'humanité puisse atteindre, c'est à moi que vous reviendrez... et non plus paisible, mais angoissée, bouleversée comme moi, jouet de la tempête d'autant plus certaine, que déjà l'orage a été en vous.

CjîmsTi>ŒiÈ, troublée. — Taisez-vous !... Taisezvous ! . . .

Jean. —Oui, parce qu'aujourd'hui c'est la sérénité de ce que vous jugez l'azur infini et le beau fixe !... Je ne veux pas gâter d'un point noir l'horizon de votre ciel... (Se dominant.) Je vais être le camarade, l'ami discret, le témoin respectueux de la belle journée conjugale... Je regarderai dans vos yeux monter, puis descendre son soleil!...

Christiane. — Et s'il ne descendait pas?

Jean. — Si long que soit l'après-midi, il y a

toujours un soir... et la nuit!...

II y a un silence. Us se regardent longuement l'un et l'autre, puis lui se lève.

Christiane. — Mavisite est donc finie?

Jean. — Celle de l'honnête femme, oui.

Christiane, se levant aussi. — Vous me reconduisez?

Jean, auvrant le vestibule. — Jusqu'ici.

Christiane, inpressionnée, au moment de sortir. — Même pas un baiser ?

Jean. — Celui d'amant, ne puis ; celui de frère,

ne daigne !... D'ailleurs, je ne frappe jamais aux portes lorsqu'il n'y a personne.

CiiRiSTiANE, d'un autre ton. — Venez donc dînersamedi ?. . . Nous serons une douzaine. . . Notre \ première réception.

Jean, correct, s'inclinant. — Très aimable de songera moi, madame... j'irai.

Le soir, chez Séviiei-, riieurc du diner.

Sévrier, devinant à Ventrée de Montprat ce ' qui s'est passé. — Ah! ah î... On t'a donné congé !... Je t'avais bien dit, la jeime fille française...

iExr^, se mettant à table, traïKjuillement. — J'attends la femme... après vacations!

Dans un grand collège des environs de Paris, établissemeat modèle ; méthode anglo-saxonne, grand air, travail à doses homéopathiques, chanibres particulières pour les élèves, etc.. Malgré les innombrables jours de congé, quelques internes pourtant ne sortent que fort rarement : les fils de parents qui ne peuvent pas ou ne veulent pas se mettre à chaque instant les enfants sur les bras. Ceux-ci, entre eux, déjà philosophes un peu amers, s'appellent « le salon des refusés ». — Deux frères, Albert et Jean, faisaient depuis longtemps partie du groupe. L'aîné, dix-sept ans, le cadet, seize, finissaient ensemble leurs éludes, étant à quelques semaines du baccalauréat. Enfants d'un père et d'une mère divorcés, ils avaient grandi à ce collège, ne sortant qu'une fois par mois pour aller alternativement, 1 un chez le père, l'autre chez la mère. Ils revenaient presque plus tristes de ces jours dits de congé, mûris avant l'âge, se communiquant leurs impressions, s'aimant beaucoup, instinctivement, comme par besoin de compenser ce qu'ils ne trouvaient pas ailleurs. ,

Ce jour-là a été leur dernière sortie. Le soir, ils se retrouvent. Jean va causer dans la chambre d'Albert.

iEkfi, jugeant son frère aussi embrumé que lui. -Pasfolâtrespournous,lesjoursde famille, hein!

Aldert, amer. — Ah! oui, la famille! Sapristi!

Jean, étonné. — Tu as eu des histoires avec le père?

Albert, vivement. — Du tout... je disais ça...

Jean. — Où t'a-t-il mené?

Albert. — Gomme d'habitude, nous avons visité un musée et assisté à une conférence.

Jean, singulier. — Il pose à l'austérité, notre auteur.

Albert. — Oh! non, c'est bien sa nature!

Jean. — Garde tes illusions î

Albert, triste. — En efTet, il vaut mieux les garder!... Mais pourquoi dis-tu cela?

Jean. — Pour rien. Avec maman, nous avons été au théâtre — comme d'habitude aussi, — des pièces soi-disant rigolos, pas pour jeunes filles. Moi, ra m'écœure, ces machines-là... et puis, ça me gêne de les entendre avec maman.

Albert. — Elle croit que ça nous amuse... Elle ne se rend pas compte.

Jean. — Oui... étourdie... pas méchante. Il y avait avec nous le vieux général et M. de Moraines.

Albert, pâlissant. — Moraines, encore?

Jean. — Toujours! Et il a déjeuné... Je ne peux pas comprendre que maman supporte cet individu ! En voilà un puant à qui je flanquerais avec plaisir une paire de claques.

Albert. — Notre mère a tort de le voir... cela fait causer.

Jean, inquiet. — On t'a répété quelque chose sur elle?

.Albert. — A moi? non... Qui veux-tu?

Jean. — Parce que tu as dit cela d'un drôle de ton. Tu as été seul avec papa toute la journée?

Albert. — Non, aux repas, il y avait des invités, un ménage de raseurs et une dame que papa a priée de servir de maîtresse de maison. Elle s'est assise en face de lui.

JEA.N.' — Une dame très en l'air, robe chic, faisant du bluff?

Albert. — Au contraire, prude, drap noir, faisant la sucrée.

Jean, ironique. — Ah! ah! elle est bonne. Gomment appelait-elle papa?

Albert. — Elle ne l'appelait pas... Ils avaient l'air un peu gelé.

Je^n. — Devant toi, parbleu! Et cela ne t'a pas fait faire de réflexions?

Albert, absorbé. — Oh! si. J'en ai fait des réflexions, aujourd'hui... plus que je n'aurais voulu... Mais lu as donc appris des choses?...

Jean. — C^-taines choses, oui, comme je devine que tu en as découvert d'autres.

Albert, prudent. — Raconte d'abord, tu es le plus jeune. Qu'est-ce qu'il y a eu ? Des potins de domestiques?...

Jean. — Non, c'est notre mère qui m'a fait des contidences sur papa.

Albert, stupéfait. — Notre mère?... Ah! par

2bJ

exemple!... c'est inouï qu'aujourd'hui même?... Ji^AN. — Pourquoi?... Papa aussi s'est déboutonné sur maman?

Aliîkrt. — Un peu, oui, sous Je pnHcxlc (pie

j'étais t-nind, que j'allais quitter le collège,

entrer dans la vie... qu'il fallait que je sache...'

Jean, ironifpie. — Mômes raisons... presque

les mêmes phrases. Plutôt renversant !...

Alhkrt. — La môme idée leur est venue à tous les deux instinctivement, par jalousie l'un de l'autre. Ce qu'ils se détestent, c'est effrayant! Jean. — Oh! oui, c'est effrayant!

Albert. — Gomment y a-t-ello rir dr sou histoire, maman ?

Jean. — C'est en revenant du (h(';iir(>, avaiil le dîner; nous étions seuls dans sa chambiv; |, . lampes n'étaient pas allumées; il v avait le demi-jour brumeux, presque la nuit, où l'on se devine i)Jus qu'on ne se voit. Je ne sais pas si cela te fait cette impression, mais, à ces heures-là, j'ai comme un besoin d'aimer, de me donner... on dirait que le cœur n'a pas de respect humain comme quand il y a de la lumière... Je ne dirais pas cela à des camarades; ils rigoleraient; mais toi, tu dois me comprendre?

Albert, grave. — Je te comprends très bien Alors?

Jean. — Alors, ayant tout à coup ce besoin d'embrasser, je me suis approché de maman qui ne disait rien, et je lui ai pris la main que j'ai

couverte de baisers. Elle a eu un élan, elle m'aj saisi contre elle, elle m'a serré fort, très fort.^ Elle aime bien quand elle veut, maman ! Albert. — Et puis? ^ ^

Jej^n. Et puis, nous avons causé. Elle m'a dit : « Tu as l'air triste; est-ce que ta journée n'a pas été bonne?... » Je lui ai répondu : « Ma journée est toujours bonne quand je suis avec vous. » Elle a repris : « Je préfère vous amuser quand vous venez me voir, ton frère et toi, plutôt que de vous assommer, un jour de sortie, de conférences et de cours... » Moi qui cherche toujours à arranger les choses, je dis : « H ne faut pas en vouloir à mon père. Il n'aime que ce qui est sérieux. » Là-dessus, maman ne répond rien. Puis, tout d'un coup, d'un ton changé, elle commence : « Écoute, mon cher enfant, dans quelques jours tu vas quitter le collège, être libre; tu es trop grand garçon pour ne pas savoir ce qui a séparé tes parents. L'austérité de ton . père n'est qu'une façade. Ton père, moi étant sa :| femme, connaissait très intimement une artiste qui, maintenant demeure avec lui... ils font ménage. » , Albert. — Parbleu! c'est la dame qui ma

servi aujourd'hui!

Jean. — Sans doute. « J'ai eu un chagrin fou, — m'a dit maman, — mais il a bien fallu que je me sépare, la vie n'était plus possible. Je ne dis pas cela, mon petit Jean, pour que tu n'aimes

soin DE CONGE

plus ton père, — lu n'as aucun grief contre lui, — mais pour que tu m'aimes, moi, davantage!.. Toujours tu trouveras ici un refuge d'affection. » Là-dessus, j'ai pris maman dans mes bras, jr; l'ai plainte... nous avons pleuré. Elle m'a encore dit bien des choses : que de bons amis l'avaient entourée, qu'on avait consolé sa solitude, que, surtout, un homme excellent s'est dévoué pour elle...

Albert, violent. — Moraines?

Jean. — Lui-même! J'ai eu un recul quand elle m'a dit ça... J'ai essayé de débiner l'homme exquis, mais pas moyen. Elle est envoûtée, la pauvre maman. — « M. de Moraines, s'est-elle écriée, un cœur d'or, désintéressé, délicat, etc. » Le panégyrique a duré vingt minutes. Après tout ça on a dîné, le cœur d'or est revenu, m'a fait un tas de cajoleries sans résultat, et je suis parti pour rentrer à la boîte. Et toi, comment c'esl-il venu la scène avec le père ?

Albert, sombre. — Après le dîner, papa m'a e mmené dans son cabinet. D'abord, il a commencé par les phrases sur mon entré(3 dans la vie, l'âge de raison où l'on doit apprendre toutes les vérités, quelque cruelles qu'elles soient!... Et il avait pris une tète pour m'exposer ça ! Il a ajouté, de la voix que tu connais : « Ces préliminaires étant posés, je dois, vis-à-vis de toi, mon cher enfant, remplir un devoir, un devoir qui m'est d'autant plus pénible qu'il s'agit pour moi de te

parler de ta mère dans des termes bien différents de ceux que j'aurais désirés. Mais il le faut... J'ai trop le ciille de la dignité et de la vertu pour tolérer qu'à l'âge où ton frère et toi vous allez tout comprendre, vos cœurs puissent être aveuglés par de funestes exemples. »

Jean. — Eh bien! il en a un toupet de te dire ça à deux pas de sa maîtresse! Et puis... il a attaqué maman ?

Albert. — Plus! Ill'a accusée.

Jean, s animant. — Accusée de quoi"?

Albert. — ... De n'avoir pas eu la vie correcte qui convenait... de l'avoir obligé à divorcer par suite de légèretés...

Jean. — Oui, nous le disions, elle est un peu| étourdie, maman; mais s'il n'y a que ca?

Albert. —H y a autre chose... (Sur un regwrd" anxieux de son frère.) Non, je ne peux pas redire... les phrases ne veulent pas passer... ça m'étouffe...

Jean. —Mais quoi, voyons?... que maman a aimé?... qu'elle a un am...

Albert, vivement. — Ne dis pas le mot!

Jean. — Un ami?... c'est ça?

Albert, baissant la tête. — Oui.

Jean. — Maman?... (Sigwe cV Albert. Ayant w^ cri.) Cela n'est pas vrai !

Albert, avec élan. — Allons donc! tu penses, comme moi?

Jean, frémissant. — Non, pas vrai !... Moraine

fait du flirt, pose au séducteur; maman l'accepte, parce qu'il la distrait, parce qu'elle s'imagine que le monsieur lui est dévoué; mais croire qu'elle a fait avec lui cette... cette chose... cette saleté!... Ah! non, non et non!... Je ne le croirai jamais. Albert. — Moi non plus.

Un très lonj? silence... Les deux frères réfléchissent t'i\ face l'un de l'autre.

Jean, relevant la tète. — Qu'est-ce que tu as répondu au père?

Aldei'.t. — Rien. J'étais comme paralysé... Il a ajouté que nous trouverions toujours près de lui protection et alTection.

Jean. — Gomme l'autre! chacun faisant de la réclame pour nous accaparer.

Albert, avec un gros soupir. — Ils auraient mieux fait de garder pour eux ce qu'ils tioiis ont raconté.

Ji;an. — Pour sur! Papa surtout!... Maman aussi a eu tort, mais enfin ce que l'on dit sur le père, ra produit toujours moins d'effet... tandis que toucher à la mère !

Albert. — Oh! oui, la mère! Et cette idée qui sei\^ toujours dans ma cervelle maintenant, cette idée que, lorsque je l'embrasserai, un autre homme aura fail cela pour autre chose...

Jean, bouleversé. — Tais-toi... tais-loi... Puisque ce n'est pas vrai.

Albert, après un nouveau silence. — Si pourtant ca l'était, vrai?

Jean, même doute. — Tu ne crois donc pas non plus qu'ils auraient inventé tous les deux?...

Albert. — Dame! {Se levant très triste.) Si c'est ça, la vie !

Jean. — Oncomprend les types qui se bouclent dans les trappes.

Albert, sceptique. — A quoi bon?... puisque ça ne mène à rien! Seulement, moi, je ne me marierai jamais.

Je^n. — Et moi, si je me marie, je n'aurai pas d'enfants... Pas besoin de semer la graine de souffrants!

Jones Wilke, un de ces Américains mullimillionnaii-es vivant entre New-York et Paris, se partageant entre le Nouveau-Monde et l'Ancien, travaillant dans l'un, et venant s'amuser dans l'autre. Devenu, par les habitudes d'un séjour annuel, presque boulevardier, mais gardant toujours un peu de cette crainte de l'étranger qui se méfie précisément de l'esprit ironique du boule^ vard, et de l'influence troublante de la Parisienne.

AuLETTE DE GiVRÉ, une étoile des milieux mondains les plus cotés. Très recherchée dans celte sphère de haute vie parisienne, où toute femme seule est admise grâce à une élégance raffinée et à un vague diplôme de veuve, Mme de Givré y tient cour d'amour, très entourée, très adulée, très désirée, ayant pire que la beauté, cet indéfinissable je ne sais quoi de magnétisme voluptueux, et de splendeur charnelle qui envoûte l'homme, l'asservit. Elle est de ces femmes très rares qui,' dans les robes les plus fermées, donnent l'impression du déshabillé, de la peau agissant à travers l'étoffe, irradiant en quelque sorte les ondes et l'arôme du nu : la créature de péché — ce que nos pères appelaient simplement la femme dangereuse.

Jones Wilke avait commencé avec elle par le flirt et en était arrivé à peu près à la passion. Ar-

lette, par des coquetteries savantes et graduées, l'avait amené à ce degré où riiomme est un Samson bien près d'être tondu par Dalila. Ce jour-là, Mme de Givré, désirant brusquer les choses, accueille assez froidement l'Américain qui s'en étonne.

WiLKE. — Les Parisiennes sont extraordinaires avec leurs sautes de vent! On les quitte la veille, convaincu, par tout ce qu'elles ont dit et laissé deviner, qu'on est à deux pas du but, et le lendemain, patatras! on s'en trouve à mille lieues. Enfin, pourquoi? Qu'ai-je pu faire? Que s'est-il passé entre hier et aujourd'hiii?

Arlette. — J'ai réfléchi.

WiLiŒ. — Ah! Et alors vous ne croyezplus à ce qui est pourtant éclatant de vérité, de sincérité, de... enfin de tout : mon amour pour vous?

Arlktte. — Si, je crois. Mais je ne vois pas à quoi cela peut aboutir. Voici trois mois que vous ^ffvez auprès de moi une assiduité qui ne. m'est pas îndiflerente, je l'avoue, mais qu'on remarque, qu'on trouve compromettante. Et alors, franchement, pourquoi me compromettre inutilement?

WiLKE. — Le reproche est délicieux quand c'est vous qui n'avez pas encore voulii...

Arlette, l'interrompanL — Je n'ai pas voulu être votre miaîlresse, c'est vrai !,.. maisilyaautre chose...

Wjlke, sans enthousiasme. — Le mariage?

Arlette. — Le seul dénouement possible avec

MARIAGE DK SUKETK 271

une femme comme moi; vous auriez dû le comprendre.

VViLKE. — J'ai compris, en effet, que par votre situation mondaine, votre nom, la réputation que vous avez su garder, vous êtes, en effet, de celles qu'on épouse... Je vous demande pardon de mes expressions un peu trop nettes... C'est ma manière d'Américain. {Reprenant.) Vous avez en plus de la valeur d'échange matrimonial, d'être extrêmement fine et intelligente, vous êtes d'une race, d'une élite supérieures; donc vous aussi vous pouvez comprendre et accepter ce que je ne proposerais pas à d'autres. Or, voici mon opinion : Je ne repousse pas du tout le mariage, mais je ne l'admets qu'entre gens qui se connaissent et savent qu'ils pourront agréablement vivre ensemble. Or, nous savons bien que nous pourrons agréablement aimer ensemble...

Arlette. — Vous parlez pour vous?

WiLKE. — Ne jouons plus à cache-cache. Je parle pour nous deux. Nous savons cela, mais nous ignorons si notre existence intime, commune, pourrait être supportable.

Arlette. — Comment pouvez-vous imaginer?...

WiLKE, — Ah ! c'est qu'il y a tant de différence entre les heures où l'on aime et les autres!... Alors, pourquoi pas un essai?

Arlette. — Un essai?

WiLitE. — Oui, parlons très franc; ce qui

VOUS empêche de m'accorder... tout ce que je désire, ce n'est pas l'idée morale de la faute, ni même le préjugé, c'est la peur de l'opinion. Si les adultères se passaient comme par enchantement dans une île déserte, il n'y a pas une femme sur cent mille qui serait arrêtée par sa seule vertu.

Arlette, souriant malgré elle. — Votre opinion est bonne!

WiLKE. — Oui, elle est bonne, parce qu'elle est juste. Donc, supposons ce projet: vous annoncez votre départ pour un voyage de quelques mois, en Egypte, par exemple, raison de santé Au lieu de cela, vous filez sur le Havre, où vous trouvez mon yacht, et moi à son bord, vous attendant. Nous partons pour l'Amérique où personne ne nous connaît; je vous installe dans une de mes villas — celle que vous choisirez sur la carte, —vous y serez traitée, comme à mon bord, en souveraine, et vos désirs les plus fous seront des ordres. Nous nous aimerons... autant que la nature le permettra... passez l'expression, c'est ma manière... et au bout de quatre mois, fixons ce terme, si nous trouvons que nos goûts, nos habitudes, nos idées peuvent, en dehors de l'amour, nous constituer une existence commune savoureuse, vous deviendrez devant les autorités de mon pays Mme Jones Wilke. Sinon, un de mes navires — j'en ai douze là-bas — vous reconduira en Europe, au port que vous désigne-

rez. Vous rentrerez à Paris en racontant vos impressions de voyage sur les bords du Nil, et en rapportant des bibelots d'Orient qui vous auront amusée en Occident — perles, diamants, etc.. (La regardant.) Il me semble qu'il y a là quelque chose de romanesque et d'original qui peut vous tenter?

Arlette. — Mais cela me tente!...

WiLKE, ravi. — Très bien...

Arlette. — Attendez!... Je dis tentation, je ne dis pas consentement et péché.

WiLKE. — Bastel... Le péché n'existe que sur les continents; le nôtre se passera entre le ciel et l'eau; la mer purifie tout! Et puis, la fin justifie les moyens; notre but est vertueux, puisqu'il s'agit d'aboutir au mariage, et qu'il y a quatrevingt-dix-neuf chances sur cent...

Arlette, coquette. — Bon; mais si nous tombons sur la centième?...

WiLKE. — Ah! vous ne savez pas à quel point je suis en votre pouvoir. {S' approchant.) Essayez donc d'un baiser pour mesurer votre toute-puissance?... {Très savamment, elle penche la tête pour qu'avec une caresse prise à la naissance du cou, Wilke reçoive tout Varome de son corps. Très emballé.) Arlette! Arlette! Quelle piété d'amant je vais avoir pour vous!... Elles seront délicieuses, nos fiançailles roses!...

Arlette, souriant. — Notre école d'application!

VViLKE. — Bravo!... Ce n'est pas de l'autre côté de l'eau que nous trouverions de ces motslà... de ces mots de Parisienne qui intoxiquent! Alors, à quand le départ?

Arlette. — C'est qu'il faut que je prépare mon absence et ses prétextes.

WiLKE. — Moi aussi, j'ai quelques affaires importantes à régler. Voulez-vous à quinzaine? (Signe d'assentiment.) Mais, d'ici là, vous me permettrez d'entretenir le feu sacré!...

Ils se quiUent sur des rires et de jolis mots de tendresse, lui, enthousiasmé, très pris; elle, convaincue que, puisqu'il se met pendant quatre mois à la merci de sa caresse, elle la fera infaillible et deviendra inévitablement par elle Mme Jones VVilke.

Dehors, au bout d'une demi-heure de promenade rafraîchissante, l'Américain redevient un homme pratique, et, sautant en voiture, se fait conduire chez une Mme Marie Clapier, fort ancienne maîtresse à lui, très brave femme, très simple, très effacée, dont il a eu deux enfants et qu'il va voir de loin en loin. Elle l'accueille comme la plus humble servante recevant un souvwain, reconnaissante au « maître t> du moindre geste de bonté...

Marie, heureuse. — Oh! que tu es gentil de me faire une petite visite!... Je n'osais presque plus l'espérer... depuis deux mois...

WiLKE. — Oui... oui... J'ai été très occupé... Les marmots, comment vont-ils?

Mafîie. — Bien; ils sont en classe.

WiLKE. — Et toi? ça inarche?

Marie. — Oli ! moi, le sujet n'est pas intéres-

MARIAGE DK SÛRETÉ 275

sant. Quand tu es là, je suis radieuse; quand tu n'yespasje vis deton souvenir... et de tes bontés.

WiLKE. — Oli! mes bontés!... Je ne fais pas grand'chose pour toi... tu te contentes de peu.

Marie. — Je me contente et je me contenterai toujours de la place que tu veux bien me donner. Si petit qu'il soit, je sais que depuis bien des années j'ai un coin dans ton cœur. Que pourrais-je rêver de mieux, moi qui étais si peu cl qui, en oulre, deviens une vieille femme?

WiLKE. — Tu es la meilleure et la plus dévouée des femmes, voilà ce que tu es. Et je vais le prouver mon opinion. Assieds-toi et causons alVaires. Tu sais que j'aime à les traiter rapidement! (Après un temps.) Il faut que d'ici à quinze jours, c'est-à-dire avant mon départ pour l'Amérique, nous soyons mariés.

Marie, défaillant de surprise. — Mariés!... Nous?... Ensemble!

WiLKE, riant. — Mais oui, ensemble! (La regardant.) Pauvre Marie, elle en est toute pâle!

Marie. — Et tu m'emmènes?...

WiLKE. — Ah! non, je ne t'emmène pas; lu resteras ici à Paris, comme d'habitude. Je t'augmenterai ton train, voilà tout; mais il me sera agréable que tu continues à avoir une existence retirée, sans tapage.

Marie. — Je n'en aime pas d'autre; tu peux être tranquille. D'ailleurs, je ferai toujours ce que tu décideras.

276 MARIAGE DE SÛRETÉ 'r^M

WiLKE. — Tu ne me demandes pas pourquoi j'ai pris une pareille résolution?

Marie. — Si lu jugeais à propos de me le dire, tu me le dirais. Je n'ai pas le droit de t'interroger, ets'il y a des raisons...

WiLKE. — Précisément, il y a actuellement des raisons que je ne peux pas l'expliquer. Marie. — Mais je ne te demande pas...

WiLKE. — 11 est vrai qu'à côté de ces raisons, il y a les autres. J'aime mieux que nos enfants soient légitimement mes fils; et puis, lu es la femme qu'il me faut, avec la vie que j'ai : bonne ménagère, bonne mère de famille, douce, dévouée, pas gênante... Alors, ça te va dans ces conditions?...

Marie. — Tu me donnes le plus grand des bonheurs possibles pour moi, comment cela ne m'irait-il pas? Si un jour tu me le retires, je n'aurai qu'à me résigner... Je t'aurai été utile en devenant ta femme; si plus tard il faut te servir en ne l'étant plus, en m'effaçant par un divorce, tu me trouveras prête.

Wilke, sans être pkis touché que cela. — J'espère que nous n'aurons pas besoin de cette extrémité. {L'attirant.) Allons, viens m'embrasser, ma bonne Marie. {Il lui donne un baiser paternel, puis songeant.) Qui m'aurait dit, la première fois que je t'ai rencontrée chez mes amis Rochebel, institutrice de leur fille... Marie, songeant aussi, — Il y a dix-huit ans...

VViLKE. — Dix-huit ans!... Tu avais vraiment droit à (Je l'avancement.

Marie, plus bas, un peu confuse. — Non, puisque... puisque... je ne suis plus en activité!

WiLEE, riant. — Ah! ahl... C'est ça qui te tracasse?... Eh bien! nous célébrerons notre jour de noces! A propos, qu'est-ce qui te ferait plaisir comme cadeau : des bijoux, des dentelles, une auto, une maison, quoi?... Dis?

Marie. — Un petit chien pour me tenir compagnie. Je suis si seule, quand les enfants ne sont pas là.

WiLKE. — Tu auras ce qui existe de plus rare dans les spécimens de la race canine... je te le promets. Et cela ne m'empêchera pas d'y njouter quelques autres petits souvenirs, pour te faire penser à moi, pendant que je ne serai pas là.

Marie. — Tu seras absent long;temps, cette fois?

WiLKE. — Oui... trois, quatre... cinq mois... je ne peux pas savoir... Je t'écrirai.

Marie, un peu triste. — xMoi aussi.

WiLKE. — Non... non... des télégrammes chiffrés seulement, à des destinations que je t'indiquerai. Je ne serai jamais à la même place. (Se levant.) ie file pourm'occuper des formalités. Tu sais, le mariage de stricte intimité, les quatre témoins, le pasteur, un point, c'est tout.

Cinq mois après, dans la royale villa de Wilke, près de Newport. Une délicieuse soirée liède de

la fin de juin. Paresseusement étendue dans rocking-c'hair qui la berce, Ariette savoure UB< heure d'intimité heureuse, ayant auprès d'elle l'AniéricaiM, qui interrompt galamment sa cigarette pour venir lui baiser les mains.

Arlette. — Savez-vous, mon cher Jones, qu'il y a quatre mois aujourd'hui que je suis devenue g votre... complète amie?

WiLKE, faisant l'étonné. — Allons donc?... Quatre mois?... Le temps a passé si vite et si charmant, que je ne m'en suis pas aperçu.

Arlette. — Moi non plus; vous avez fait de ' moi la femme la plus fêtée et la plus heureuse, et je vous en remercie. Mais l'expérience est plus que suffisante pour nous prouver que nous pouvons être les époux les mieux assortis...

Wilke, ennuyé.— Ah! le mariage?... Nous sommes si bien comme cela...

Arlette, subitement inquiète. — Comment?... Vous ne supposez pas que je vais rester indéfiniment votre maîtresse?

WiLKE. — Pourquoi pas?...

Arlette, bouleversée de sentir la proie lui écluifper. — Vous dites?... Ah! prenez garde, par exemple! .

Wilke, très calme. — Votre menace ne me faitç pas peur, chère amie; mais néanmoins, voyezcombien j'ai eu raison de la prévoir, sachant^ que, malgré les jours les plus doux passés ensemble, les dessous des âmes s'ignorent jusqu'à ce qu'un éclair brusque d'intérêt les dévoile.

Avant de quitter Paris, pénétré de ces principes, et connaissant ma faiblesse, si .grande devant votre charme, j'ai, ce que vous appelez en français, coupé le pont derrière moi! J'ai épousé une vieille maîtresse dont j'avais deux en fruits!...

Ablette, jjcUe, étranglée d'indir/nation. — Tl y a aussi un mot en français qui juge celte infamie!...

WiLKE, toujours paisible. — Je vais te le traduire de l'anglais, ça se dit : Etre pratique.

Un appartement de luxe, délicat, portant la marque du plus subtil eoùt féminin, un nid de choses soyeuses, raffinées, douillettes, avec des nuages de dentelles, tamisant aux fenêtres les rayons de soleil, d'adorables bibelots d'art, des tleurs, mettant dans l'air tiède l'arôme des serres parfumées. Au milieu de ce décor, — comme dans les torets chaudes, le frileux et brillant oiseau des îles, — une Parisienne, une vraie, l'être charmant, voluptueux, aux nerfs tendus comme les cordes d un instrument divin, et jouant, comme Im, tous les ,^ airs, depuis VArioso d'Amour jusqu'aux pizzi- | catti de l'esprit le plus malin. Cette Parisienne, J LucE DE VioNEL, admirablement conservée dans a son écriu de luxe, jouait, à trente-neuf ans, la femme de vingt-cinq, avec sa taille sans embonpoint, son visage sans une ride, ses cheveux sans une défaillance de teinte. Et, dans le corps non vieilli, restait toujours une àme gamine, curieuse, gourmande.

Luce avait une sœur aînée, Suzanne Chalandron, excellente personne, mais son antipode; posée, tranquille, un peu carrée, habitant la province, et en province, cette ville attardée, désuète,^ au nom sonnant le vieux : Màcon, avec, sur 1 a, 1 accent circonflexe formant èteignoir.

Tous les deux mois, le 15 régulièrement, Suzanne venait à Paris voir sa sœur Luce.

Luge, se levant à Ventrée de Suzanne. — Six heures tapant ! J'en étais sûre ! Pas de danger

que lu arrives jamais le 10 ou à sept heures. D'ailleurs, j'en suis ravie. (L'embrassant, gentille.) Chère grande, que j'aime malgré sa régularité d'horloge pneumatique.

Suzanne, très affectueuse. — Chère cadette, que j'aimeaussimalgrésonirrégularilé de jolie montre dont la petite bébête bat souv(;nt la breloque.

LucE, riant. — Dis tout de suite que je suis une toquée?

Suzanne. — Un peu! (Reniflant.) V a-t-il un parfum nouveau?

LucE. — Non. Pas la moindre odor masculina. Tu peux renifler. Ça sent la vertu.

Suzanne, la regardant. — Alors, le thermomètre sentimental?

Luce. — Quinze degrés, un demi-froid, celui de ma saison. Tu peux te déchapeauler, t'installer en toute confiance. Il y a deux mois, après mon dernier grand chagrin de cœur, je t'avais juré que tout était bien fini. C'est la vérité, et j'ai tenu mon serment. Tout est bien irrévocablement fini. (Soupirant.) Je suis une vieille femme.

Suzanne. — Pas extérieurement, sapristi !

Luce. — Oui, mais intérieurement. Je sens l'automne en moi, le demi-froid, comme je disais. (Imperceptiblement comique.) Sur mon cœur, il tombe des feuilles mortes.

Suzanne. — Quelques-unes que le soleil a trop chauffées. Mais il reste encore pas mal de feuilles vertes à tes branches.

LucE. — Non, je t'assure. Tu ne peux pas t'imaginer ce que je suis devenue sérieuse. Je m'embête moi-même.

Suzanne. — C'est bien ça.

LucE. — Je veux dire que je ne pense plus qu'aux choses graves, à mes devoirs, à tous mes devoirs.

Suzanne. — Alors, ton mari doit te trouver joliment changée?... ton pauvre mari à qui tu en as tant fait voir.

LucE. — Je lui en ai fait voir, mais il n'a jamais rien vu; donc il ne trouve rien de changé. Et pourtant je m'applique à être une épouse modèle. J'écoute ce qu'il dit; je m'intéresse à ses travaux; j'ai des attentions pour lui. Le soir, nous lisons en tête à tête, c'est admirable.

Suzanne. — Ce que tu as l'air convaiucue., toi!

Luge. — Si, si, très convaincue, la vraie conversion. Ainsi je suis devenue une mère... romaine. Je lis les thèmes de mon fils avant qu'U f aille au lycée, je lui fais réciter ses leçons. Le jeudi, je le promène dans les musées ; la fibre me vient. Encore quelques mois, et je serai d'un maternel !

Suzanne. — Et le Père Mapillon, ton ancien confesseur, l'as-tu revu?

Luge. — Oui, oui. Je l'ai vu ; ma religion remarche. D'ailleurs, j'en ai toujours eu, delà religion.

LK DEIl.MKU 283

Suzanne, rectifiant. — Une cerliiinc religion d'un parisianisme demi-païen, qui met de l'eau bénite sur les chairs encore tièdes des baisers.

Luge. — Ça les efface tout de même !

Suzanne. — Jusqu'à la prochaine chute rendue plus facile parce qu'on sait que l'église est à côté .

Luge. — Tu deviens très sévère, grande ! Que veux-tu, je fais ce que je peux, et je ne peux pas du premier coup atteindre à ta perfection.

Suzanne. — Oh ! ma perfection ! Je suis simplement une honnête femme.

Luge. — Pour certaines, c'est très difficile d'être cela. J'ai eu assez de mal à y arriver. Mais maintenant, par exemple, ça y est! Sans doute, en moi, tout n'est pas complètement blanchi, comme dans une cellule ; sous le blanc, on aperçoit, par-ci, par-là, les peintures profanes; mais avec encore une couche ou deux de bonnes résolutions...

Suzanne. — Tu as une manière de dire les choses!...

Luge. — La preuve que mes résolutions sont bon teint, c'est que j'irai bientôt passer un mois chez toi ! Tu en restes cristallisée de stupéfaction? Oui, un mois, une retraite, rien qu'en famille, avec toi et ton Chalandron. [Gaie.) Ton mari à qui tu n'as rien fait voir, toi, car je suis bien sûre qu'il ne t'a jamais aperçue déshabillée.

Suzanne. — Tu as des plaisanteries de corpsde-garde !

LucE. — Il y a des mois qui partent sans qu'on ait eu le temps de les désinfecter ! {Gamine, venant Vembrasser.) Mais crois-moi donc, grande! Je te dis que je suis devenue une femme de tout

repos...

Suzanne, demi-sceptique. — Allons, je le crois. (Elle se lève et passe l'inspection de V appartement.) Joliment fleurie, la cellule!... C'est toi qui t'es payé cette magnifique corbeille de chrysanthèmes?

Luge. — Non, c'est un ami, M. Maurice d'Olivette...

Suzanne. — Tiens! tiens!

LucE. —Oh! un très brave garçon, incapable de ce que tu t'imagines. Ce n'est pas lui qui songerait jamais à la femme de son prochain, il a bien trop de principes!... D'ailleurs, le Père Mapillon le connaît : un ancien élève à hii, il avait tous les prix d'instruction religieuse.

Suzanne. — Je me méfie de principes aussi couronnés.

Luge, riant. — Ce n'est cependant pas comme

pour les chevaux.

Suzanne, examinant un cadre. — De qui, cette

photographie? ^

Luge, un peu embarrassée. — Celle de Mau- .

rice. I

Suzanne. — Il est bien joli garçon, pour un

brave garçon !

Luge. — Il n'y a pas incompatibilité.

Suzanne. — Et tu l'appelles déjà Maurice?

Luge. — Parce qu'il vient dîner souvent... mon mari l'appelle comme ça... on le traite en camarade... Ne fronce pas le sourcil, je te jure qu'il n'y a et qu'il n'y aura jamais rien... M. d'Olivette est même le seul homme qui m'ait donné cette impression de sécurité dans l'amitié!... Pas de risques d'incendie!...

Suzanne. — Prends tout de même garde au sinistre !

Un mois après, chez Luce, même décor, plus fleuri. L'heure de lu hrume. Maurice entre. Luce, dans un élan passionné, court à lui et s'abime dans ses bras, sur ses lèvres.

Luce, reprenant le souffle. — Ah ! que c'est fou de venir ici le lendemain de. . .

Maurice. — J'ai lutté toute la journée, je n'ai pas pu davantage! Pardonne!... Depuis cette heure radieuse d'hier, je ne suis plus moi, je ne me trouve plus, je suis tout en toi !...

Luce. — Ah! mon chéri, mon aimé, mon

amour!

Maurice. — C'est dans mon être un tel chant de reconnaissance! Il me semble qu'avant je n'avais jamais compris ce que voulait dire ce mot: la passion !

Luce, se blottissant contre lui. — Que c'est bon d'être coupable ! {Apercevant la photographie de sa sœur.) Oh\ sapristi!... (Elle va la retourner

contre le mur.) Je la mets à l'envers pour qu'elle ne voie pas le sinistre.

Suzanne, apparaissant sur le seuil de la porte. — Je le verrai quand même !

LucE, a un cri, s'écarte de Maurice, puis, trop heureuse pour être très confuse. — Comment! le voilà? Le 17 d'un mois impair?...

Suzanne, sévère, ne songeant pas au jeu de mots. — L'impair n'est pas de moi !

Luce présente cérémonieusemejit M. d'Olivelte au momenl où il va se retirer.

Maurice, s'inclinant avec beaucoup de respect devant Suzanne. — Madame, Dieu lui-même est tombé trois fois en montant au calvaire.

Suzanne. — On voit, monsieur, que vous avez eu le prix d'instruction religieuse. [Elle le congédie sèchement, puis, seule avec sa sœur.) Décidément, tu es incorrigible !

Luge, rageuse d'avoir été pincée. — Eh bien! oui, là, c'est vrai, je le suis!... je le serai toujours, c'est dans ma nature!... {Comique.) Tout le monde ne s'appelle pas Suzanne !

Sl'zanne. — Cela signifie?

Luce. — Gela signifie que depuis je ne sais combien de siècles, tu es la même personne qui reste toujours chaste, même avec des vieillards ! . .. Eh bien ! moi, même avec des jeunes gens, je ne peux pas, l;i !

Suzanne, avec reproche. — Luce !

u: i)i:r..Mi:ii 28"

l.LCE. — Oui, moi... j/' suis Luce ! Luce, puce, quelque chose de léger, d'inconslant, d'inconsistant, sautant d'une idée à un sentiment, etd'une résolution à une défaillance... Pas de notre faute si le bon Dieu nous a faites comme ça, la puce et moi!... Puisqu'il est bon, il ne doit pas s'en formaliser.

Suzanne. — Tu ne sais plus ce que tu dis! Luce, énervée, fondant en larmes. — Xon, je ne le sais plus... je suis agacée... nerveuse... furieuse ! . . .

Suzanne, doucement. — Et honteuse !

Luce, se laissant aller sur Vépaxdede sa sœur. — Oui, honteuse!... Oh! ma grande!... ma grande ! . . .

Suzanne, affectueuse. — La détente ! Allons, ne pleure plus, console-toi! Quand je le vois comme ••a, je n'ai plus le cœur de te gronder!

Luce, s' exclamant. — Tu me connais. Tu sais bien que je ne te mens pas, quand je dis qu'il y a en moi une force diabolique (jui m'emporte, comme un vent de bourrasque, dans la voile d'une toute petite barque... Alors, je chavire ! Ce n'est pourîant pas moi qui le fais souffler, ce diable de vent !

Suzanne. — Pourquoi aller en barque? Si tu restais au port?

Luce. — Sans doute ! Seulement, quand on voit l'horizon, la mer bleue, le soleil !... Toi, je le l'ai déjà dit, tu n'as pas de mérite à rester à

2yj^ LE DERNIER

l'ancre. Que veux-lu? Nous avions une maman rigide et un père charmant qui a aimé, trop aimé, jusqu'à en mourir. Tu as l'atavisme de l'austérité; moi, l'autre '....Aie pitié!

Suzanne. — J'ai bien pitié, mais enfin, ma pauvre enfant, tout doit finir, lu n'as pas l'air de te douter que tu as trente-neuf ans !

Luge. — Si ! je m'en doute, quand je n'aime

pas !

Suzanne. — Enfin, voyons, tes devoirs, ton

grand fils?...

Luge. — Voilà : quand j'aime, il me semble que je suis la fille de mon mari et la sœur de

mon fils.

Suzanne, découragée. — Allons, il n y a rien a

faire !

LucE. —Si! si!. ..il y a.. .je veux, jet assure

que je veux.

Suzanne. — Bien!... Tu ne reverras plus ce...

monsieur?

Luge, écrasée. — Neplus le revoir? Ne plus/... Oh' ça, c'est impossible... Je te promettrais que je ne tiendrais pas... Ça serait au-dessus de mes

forces ... Suzanne. — Alors, en quoi consistent tes

bonnes intentions? , ,

Luge. — Mais à essayer de m'éteindre pelit a

petit.

Suzanne. — C'est vraiment peu.

Luge. —Davantage, tiens! 11 yaunechoseque

LE DtRNIER 289

je te jure absolument, c'est que Maurice sera le dernier. Oui, le dernier... je te l'affirme; seulement, laisse-le-moi encore un peu... Après celuilà... je te promets de vieillir !

Suzanne hausse les épaules, indignée d'une telle Inconscience; puis, essayant de fai rejouer le grand secours, elle parle morale pure, religion. Il n'est pas possible que Luce reste sourde à cette voix qui, depuis son enfance, malgré tant de crimes, lui promet l'indulgence, le pardon, en cas de repentir sincère! Et, en effet, l.uce s'attendrit, elle sent une influence très douce s'emparer d'elle, l'envelopper, et, tandis que, dans un élan habituel à toutes les mystiques, son âme donne un coup d'aile, elle, les genoux tléchissant, s'abîme dans une prière. Ses lèvres disent les mots du Pnter, et son esprit, flottant entre la chair et le Ciel,, en fait cette transposition :

Notre Père qui êtes aux cieux de ma lanlaisie,

Que mon petit nom soit adoré,

Que mon règne arrive ;

Que ma volonté soit faite sur la terre comme la vôtre au Ciel ;

Donnez-moi moi mon tlirt quotidien;

Pardonnez-moi mes offenses comme je me pardonne

Celles que j'ai faites aux autres;

Laissez-moi succomber un peu à la tentation.

Et délivrez-moi du mal... lorsque je ne pourrai.

Plus le faire!...

Le Palais de Justice d'une petite ville de province. Le cabinet du juge d'instruction, Clément Val- GRIN, donne sur la cour d' « honneur, où les pavés dorment dans des lits de mousse, entourant une pelouse chauve. Au fond, la façade grise, décrépite, du palais. Devant, la vieille grille rouillée qui s'ouvre sur la rue calme, ouatée d'herbe aussi, où passent seuls les rares justiciables, les hommes de loi et « ces messieurs de la magistrature ». Valgrin-est le plus apprécié d'entre eux, par les personnes de la ville qui sont « pour qu'on ait de la poigne! » Intransigeant, dur, autoritaire, iil se venge des mécomptes d'une carrière peu brillante sur tous ceux qui felèvent de sa justice, cherchant, malgré ses cinquantetrois ans, l'occasion, le coup d'éclat qui lui permettra de décrocher enfin le gros avancement.

L'audience vient de Unir. Valgrin, le verbe haut, la toque en bataille, rentre dans son cabiaet, suivi du greffier.

Le Greffier. — Qu'est-ce que vous dites de , cet acquittement?

Yalgrin. — Stupide! absurde!... Le président veut la faire au Bon Juge. C'est comme cela

qu'on ruine toute aulorilé!... Il n'y a plus de répression.

Le Greffier. — H y a la loi d'indulgence.

Valgrin. — Ce n'est pas avec l'indulgence qu'on empoche les délits, les crimes, qu'on préserve la société! Une seule chose a toujours agi : la peur du châtiment.

Le Greffier, rêveur. — Pourtant, leprésident a dit une belle parole : « Il y a tant d'éléments, tant de circonstances, tant d'influences qui viennent dans nos pauvres êtres diminuer la responsabilité de l'acte! »

Valgrin, haussant les épaules. — Vous voilà aussi sentimental et j)leurnichard que lui! C'est effrayant, la contagion de ces théories! 11 n'y a plus qu'à fermer les prétoires et à laisser le champ libre aux fripouilles.

Le (iiici'i 1ER, — Tous ceux qui commeltenL une faute ne sont pas des fripouilles.

Valgrin. — Si, si, tous!... Ce sont les médecins en quête de publicité qui ont imaginé les influences héréditaiics, les fcilalilés criniiuelles, la suggestion... un tas de blagues ' Moi, je suis pour la responsabilité absolue. On est parfaitement maître de soi... toujours; et quand on fait une bélise, c'est qu'on le veut bien. Véritableincnl, vos idées veules de pardon pour toutes les fautes vous dégoûteraient d'être honnête. Il n'y aurait plus à cela ni mérite, ni intérêt.

Le Greffier. — Tout le monde n'a pas votre solide vertu, monsieur le juge.

Valgrin. — Parce que tout le monde n'a pas voulu s'imposer la contrainte d'une discipline morale. Je m'y suis plié dès le plus jeune âge, je me suis vaincu moi-même. Aussi, je vous f... mon billet que tant que je serai juge d'instruction, les bandits n'aurontqu'à bien se tenir!... Ce n'est pas à moi qu'on la fera à l'entraînement irrésistible et aux circonstances fatales ! Que je pince seulement l'auteur du vol de Marcigny, vous verrez!...

Le Greffier. — Une grave affaire.

Valgrin, très animé. —Une affaire magnifique!... Si je la réussis, c'est le siège de président assuré. (Autre ton.) Quand on pense, cette pauvre vieille Mme Douard, la propre tante du député, bâillonnée, à demi assassinée par un misérable qui lui a emporté tout ce qu'elle possédait. Eh bien! a-t-il des circonstances atténuantes, celui-là, en a-t-il, hein?

Le Greffier. — Non, sans doute. (Après un temps.) J'ai vu le brigadier Frizel partir ce matin avec le gendarme Rebuchon. Est-ce que vous avez une piste ?

Valgrin, clignant de Vœil. — Si j'ai une piste? Vous savez ce Grinval, ce cabot de la troupe ambulante qui a passé la semaine dernière, cet avorton sinistre qui jouait les comiques, avec ses cheveux collés auxtem.pes, sa

LL DKCIIl'.T

figure blafarde, déprimée, suant le vice?... On l'a vu rôder, la nuil, aulour de Marcigny... Je suis sûr, absolument sûr que c'est lui ! Il y a un flair professionnel qui ne liompe pas.

Le Greffiei;, apercevant à travers les rideaux les (jenclarmes qui amènent un prisonnier. — On dirait que le voilà?

Valgrin, bondissant pour regarder. — Oui, oui, le voilà, c'est bien lui!... {Radieii.c.) Ali! ah!... je le liens! Il faudra qu'il soit malin pour s'en tirer, celui-là. Qu'on l'amène, et l'interrogatoire tout de suite! Je sens la ve-ine, mon cher Liégette, je la sens.

Pendant que LiégeUe donne les ordres, Valgrin s'iiislalle, drape ses manches satinées, prend le faciès et la pose d'un homnio qui sent avoir à sa merci la vie d'un autre être. La porte s'ouvre. Encadré par les gendarmes, Grinval apparaît. C'est bien le portrait tracé. Dans la figure glabre, très pâle, les yeux brillent, inquiétants, audacieux, ne se baissant pas, de ces yeux qui cachent un gouffre d'âme oîi i:roupissenl des choses innommables. Des vêtements trop larges, ayant habillé des plus opulents que lui, llottent autour de son corps squeleUicfue, le faisant ressemblera ces épouvantails mis dans les champs pour effrayer les oiseaux.

Devant le regard étrange de (iriuval, le juge a un « mouvement » involontaire.

Grinval, avec un sourire équivoque et faux. — Ah! ah! vous me reconnaissez, monsieur le juge...

Valgrin, sec. — Je vous ai vu au théâtre, l'autt^e jour.

Grinval. — Peut-être que nous sommes de plus vieilles connaissances.

Yalgrin. — Possible que, dans ma carrière, j'ai déjà eu à vous condamner... Des gibiers de votre espèce !

Grinval, se redressant. — Gibiers de mon espèce?... Mais dites donc, je suis un citoyen comme vous. De quel droit m'insultez-vous? De quel droit me faites-vous arrêter et conduire ici, entre deux gendarmes?

Yalgrin. — Je vais vous le dire.

GuiNVAL. — ... Parce qu'il y a un vol dans le pays, que je suis un pauvre bougre d'artiste aimant à rêver le soir aux étoiles — ma seule joie ! — alors, on se dit : « C'est lui qui a fait le coup! »

Yalgrin. — Puisque vous y venez de vousmême.

GniNVAL. — J'y viens, parce que j'ai assez de psychologie pour deviner ce qui se passe dans le cerveau d'un petit juge de province.

Yalgrin, /lin ew^. — Outrage à la magistrature!

Grinval. — Mais non, je ne dis pas ça pour vous êtes désagréable... C'est pas votre faute si vous n'êtes pas à la Cour de cassation.

Yalgrin, étouffant. — Taisez-vous!

Grinval, grommelant. — Si je me tais, ce ne sera pas le moyen de savoir la vérité.

Yalgrin. — L'ironie vous coûtera cher, mon garçon.

LK DECllI'T

Grinval. — Je ne fais pas d'ironie... le prends inlérêl à votre situation. Vous ne voulez pas, c'est bien; il n'y a qu'à s'enlendre... Je vous parie que, tout à llieure, nous serons les Ineilleurs amis du monde.

Valghin, sans repondre. — Votre nom?

Grinval. — Vous le savez bien, il était sur l'afficlie : Grinval.

Valgrin. — Grinval, un nom de comédie; mais l'autre? le vrai?

Grinval. — Je vous affirme qu'il n'y a pas une lettre de Grinval qui soit étrangère à mon nom.

Valcrin. — Mauvais système, de chercher à égarer la justice.

GitiNVAL. — Vous avez raison; tenez, je veux l'aider, la justice. D'abord, ça me fait de la peine de vous voir barboter à côté de la question. Je n'ai qu'un mol ;'i vous dire pour vous démontrer mou innocence, pour établir un alihi indiscutable. Mais ce mot peut compromettre de hautes personnalilés de la région. Mon devoir est de ne le confier qu'à vous, à vous seul. {Voyant V hésitation de Valgrin.) Oh! ne vous imaginez pas qu'il s'agit d'un piège quelconque : je vous jureque je suis sincère et que, lorsque vous m'aurez entendu...

Valgrin, indécis, V interrompant. — Vous savez bien qu'un interrogatoire, pour être valable, doit être fait en présence du greffier, signé par l'inculpé...

Grinval. — Si VOUS estimez, après ma déclaration confidentielle, qu'il faut reprendre mon interrogatoire, je serai entièrement à votre disposition. Groyez-moi, monsieur le juge, je vous épargne une très grave erreur.

Valguin, impressionné, faisant signe à Liégelle et aux gendarmes. — Sortez, sans vous éloigner.

Grinval, haussant les épaules. — On m'a fouillé... je n ai pas d'arme.

Valgrin, seul, avec l'inculpé. — Eh bien?

Grinval, cVun autre ton. — Eh bien! je m'étonne que votre sagacité d'instructeur ne vous ait pas fait remarquer dans Grinval l'anagramme de Valgrin. Par conséquent, moucher papa...

Valgrin, se reculant, très pâle. — Vous!... C'est vous... mon fils?...

Grinval. — Il paraît que j'ai plutôt changé, depuis quinze ans que nous ne nous sommes vus. C'est vrai que j'étais encore presque un gosse, quand vous m'avez jeté à la porte de la maison paternelle, où vous me deviez pourtant du pain jusqu'à ma majorité.

Valgrin. — Misérable! Bandit!

Grinval, menaçant. — Pas d'injures, ou je cogne!... {Tirant une lame de la doublure de son gilet.) On m'a fouillé; mais j'ai encore ça! {Arrêtant le bras du juge, prêt à sonner.) Si vous appelez, je crie devant tous qui vous èles.

Valgrin. — On ne vous croira pas!

Grinval. — Et la preuve, que j'ai mise en lieu sûr? Ah! ah! vous êtes vraiment jeune! (Le dominant.) C'est ça, soyez raisonnable et causons. (Ironique.) Je vous apprendrai encore voire métier! C'est vrai que j'en ai tant fait de métiers!

Yalgrin. — Des métiers de crève-de-faim.

Grinval. — Évidemment, puisqu'au sortir de la maison de correction où votre indulgence paternelle m'avait placé, vous m'aviez noyé dans la vie, sans le sou ; fallait manger... fallait tâcher, au moins! J'ai été tout : commissionnaire, balayeur, crieur public, mousse, croque-mort en Australie, dentiste d'un roi nèi^re, fondateur de religions en Colombie, médecin-accoucheur au Guatemala. C'a été ma plus belle période, j'ai beaucoup travaillé, je réussissais... et si je n'avais pas voulu mettre les enfants au monde trop tùl...

Valgrin. — Des crimes... vous avez commis des crimes? (Accasateur.) C'est bien vous qui êtes l'auteur de l'attentat de Marcigny?

Grinval, le bravant. — Cei-tainement, c'est moi! Mais dans ce crime, puisque le mot est de vous, dans ce crime, comme dans tous les autres, j'ai eu un complice.

Valgrin. — Ne mentez pas pour vous disculper.

Grinval. — Jamais je n'ai si bien dit la vérité. {Se dressant.) Ce complice, c'est vous! Oui, vous.

mon père, mon auteur, vous qui m'avez fait de votre germe, de votre sang...

Valgrin. — La théorie de toutes les épaves sociales.

Grinval, lui coupant la parole. — Je vais vous le montrer pourquoi je suis une épave socfale ! Mes études de médecine m'ont servi, j'ai pioché les traités des grands maîtres, ce qui m'a permis de comprendre la dernière lettre que ma mère m'ait écrite. Ah! vous ne saviez pas ça? Parbleu! la pauvre femme, souffrante et inutile, ayant cessé de plaire, vous aviez divorcé... Elle est morte de chagrin, d'abandon, de remords; mais, avant de mourir, elle s'est confessée à moi, son fils; elle m'a demandé pardon... Oui, monsieur, pardon de m'avoir mis au monde de complicité avec vous... parce que de cette union ne pouvait naître que ce que les puériculteurs appellent un dégénéré, un déchet humain ! — Ma mère, que vous avez épousée par cupidité, n'élail pas mariable : anémique, malade, fille d'épuisés. Vous, gâté parles noces de brasserie, le sang empoisonné...

Yalgrin, — Je vous défends...

Guijnval, lai serrant le bras. — Ah! vous m'écouterez quand même... Je suis le juge, maintenant. {Reprenant.) Vous, dis je, iucapabled'être le porle-graines, le mot est encore de la Faculté, — le porte-graines sain, robuste, sans tare, celui qu'il faut être sous peine de commettre un crime de procréalioi).

Alors,

Valgrin, plastronnant, ironique c'est moi le coupable?

Grinval. — Plus que vous ne le pensez, monsieur. Cfir, une fois marié, vous aveztraiti' votre femme comme une fille, l'exténuant, l'avilissant... J'ai été conçu un jour de noce conjugale, après bouteille de Champagne, petits verres, etc.. C'était votre méthode pour obtenir les illusions d'amour... votre manière à vous, comme à beaucoup d'autres, de comprendre le plus sacré des actes humains... celui qui crée un autre être, mais lui donne tous les vices, toutes les passions, toutes les surexcitations qui grouillent à ce moment de création trouble...

Valgrin. —C'est vraiment trop!...

Grinval. — Pas assez... Vous avoz fait bonne mesure. Écoutez! Moi conçu, dans la femme vous n'avez même pas respecté la mère; votre plaisir avait ses habitudes!... crime de gestation ajouté à celui de conception, — la science est formelle. Et je suis né avant terme, produit de couveuse, hydrocéphale, avec le crâne monstrueux, gonflé de toutes les fermentations ataviques. (Avec un sourire.) C'est à ce moment qu'a commenci' votre système d'éducation, système de coups, de punitions pour redresser l'exquise nature que je tenais de vous. Vous appeliez ça : me faire de la morale. Et c'est encore au n»m de cette morale que vous m'avez mis dans une maison de correction. Vous avez commis tout

cela sans vous dire une seconde que j'étais un déchet de vous, un malade, un condamné de la vie par vous, et que ces misérables-là ne se frappent pas, mais se soignent !

Vâlgrin. — En voilà assez!... toutes ces inventions...

Grinval. — Inventions?... Ma mère a menti peut-être? Il n'y a pas une phrase que je vous ai dite qui ne vienne d'elle. Et elle, je le répète, m'a demandé pardon, tout en n'étant que votre victime.

Valgrin.— En admettant que j'aie eu quelques torts, cela vous excuse-t-il? Votre volonté, votre conscience...

Grinval. — Conscience de larve, monstrueuse comme mon cerveau...

Valgrin, solennel. — Le devoir?...

Grinval. — Comment donc! Il aurait fallu qu'ayant subi toutes les injustices, je respecte toutes les lois, qu'ayant souffert, je ne me venge pas, et qu'ayant faim, je ne me serve pas? (Violent.) Eh bien! je me suis servi... Oui, dans une folie de privations qui m'a halluciné, l'autre jour, j'ai failli tuer; j'ai volé... et je garderai!... Maintenant, arrêtez-moi, condamnez-moi si vous l'osez, mon père? (Valgrin, bouleversé, reste une seconde sans répondre.) Peut-être préférez-vous que je vous répète tout cela dans l'interrogatoire officiel!... le greffier attend!... (Le sentant vaincu, il lui tend la plume.) Il n'y a pas de

preuves contre moi, signez le non-lieu... (Pendant que, subjugué, il consent à signer.) Vous classerez l'affaire, ou vous -trouverez un autre coupable... C'est l'enfance de l'art.

Valgrin, ayant une révolte. — Vous êtes la honte de ma vie.

Grinval. — Oui, la honte vivante, dressée devant vous... et qui parle! {S' étant assuré que le papier libérateur est en règle, il appuie luimême sur le bouton électrique.) Maintenant, je sonne, nous nous sommes assez vus.

Le greffier et les gendarmes rentrent et regardent, surpris, la figure altérée du juge.

Valgrin, faisant un grand effort. — Cet homme m'a, en effet, fourni la preuve formelle qu'il était, le soir du crime, chez une personne connue de moi, que je ne peux pas nommer, {Aux gendarmes.) Ouvrez les portes... (A Grinval.) Je regrette, monsieur...

Grinval, se retirant. — Ne vous excusez pas... tout le monde se trompe. (Sortant la tête haute.) Messieurs!...

Le BniGADiER. — Monsieur le juge n'a pas d'autre mandat à nous donner?

Valgrin. — Non... nous verrons demain.

Le Greffier, étonné. — Demain?... Et s'il est trop tard?... si l'œuvre de la justice?...

Valgrin, V arrête d'un grand geste vague, puis se laissant aller la tête dans ses mains, absorbé. — Bah! son heure arrive toujours!

A Étretat. — L'heure du bain. De la mer à l'amphithéâtre de la plage, tous les échelons d'acteurs et de spectateurs. Dans l'eau, loin, les premiers

. rôles de la natation; sur le bord, les timides, qui reçoivent en frissonnant la première caresse des vagues ; sur la planche, ceux et celles qui, d'un geste théâtral, surgissent de leurs peignoirs et posent pour l'instantané ; ensuite, les premiers tirailleurs de curieux ; puis les familles en grand' gardes autour des tentes; enfin, couronnant les positions, la grosse artillerie des lorgnettes. Du haut en bas, les langues s'agitent sur le « prochain », et ce n'est pas Dieu qui les mène. A cette minute, le point de mire général est la sortie du bain de la belle Irène Myriel, fdie du richissime manufacturier, fiancée depuis quelques jours au jeune Adhémar Roscotte, de la puissante dynastie des Roscotte, les milliardaires internationaux. C'est le grand mariage de la saison. On en cause surtout dans une des grand' gardes de famille, dont le groupe d'amis est très nombreux.

M. DE Ghazette, abaissant sa lorgnette. — K n'y a pas à dire, elle est très jolie... Et quelle académie !

Mme BouviLAiN, pincée. — Il existe vraiment

des êtres qui ont trop de chance... Beauté, santé, fortune!...

M. Mazerel. — Le fait est que voilà des petits jeunes gens qui vont entrer en ménage avec un milliard, an moins.

Mme BouviLAiN. — C'est effrayant ! Ce qu'elle doit être poseuse, la demoiselle!

Mlle Marguerite Souvigny. — Mais non, pas trop !

Mme Souvigny, imporlanle. — Ma fille l'a beaucoup connue... Et si nous avions voulu entretenir des relations!...

Marguerite. — Irène a passé près d'un an chez les Dames de l'Immaculée-Conception, où j'ai été élevée. Elle avait alors seize ans, moi quinze, nous étions très bonnes amies.

M. de Ghazette. — Pourquoi n'est-elle pas restée au couvent?

Marguerite. — Elle s'cnniiyail.

Mme BouviLAiN. — Pauvre chérie! Et puis, sans doute, elle était dans les cancres?

Marguerite. — Au contrair(!, toujours la première... Extrêmement intelligente... Elle effarouchait même les boimes sœurs.

xMme BouviLAiN. — Si elle a encore Tintelliigence pour elle! lleurcuseinent qu'elle en aura sans doute les inconvénients... Elle déraillera!... {A Mme Souvigny.) C'est probablement pour cela que vous n'avez pas voulu continuer les rapp(jrts?. .

M. Mazerel. — Vous avez peut-être eu tort. Les Myriel unis aux Roscotle représentent une des plus grandes forces financières du monde... C'est cà considérer. A notre époque, il faut être pratique.

Mme SouviGNY, à sa fille. — Le fait est que les circonstances te faisant retrouver ici avec elle, tu pourrais essayer?... D'autant plus que vous êtes un peu toutes les deux dans la même situation, puisque toi aussi tu vas te marier. Et puis, ton fiancé est ingénieur, il ne serait peut-être pas maladroit, comme dit M. Mazerel, de se ménai^er des appuis chez de pareils gens.

Marguerite. — Je veux bien, maman; seulement, il faut trouver le moyen d'abordage.

M. DE Chazette. — Eh ! parbleu, une rencontre soi-disant de hasard. Mlle Myriel est rentrée dans sa cabine... Venez avec moi, nous aurons l'air de nous promener, et, quand elle sortira, nous nous arrangerons pour être sur son passage. Si elle vous reconnaît, je m'efface discrètement et vous laisse ensemble.

Après discussion générale, ce plan de contact est adopté. Quelques minutes après, par une manœuvre habile, les deux jeunes filles se croisent.

Irè.ne, très étonnée, puis spontanément gentille. — Vous? Marguerite?

Marguerite, s' approchant, réservée. — Mademoiselle Irène!

Irène. — Pourquoi ce mademoiselle céré-

monieax?... Ne sommes-nous pas de vieilles camarades?

Marguerite. — Je craignais... avec tant de millions!

Irène, riant. — Ah! c'est à cause de?... Alors embrassons-nous!... ça efface!... D'abord, vous savez bien que je suis socialiste.

Marguerite, amusée. — Ce qui ne va pas vous empêcher d'augmenter prodigieusement votre capilal.

Irène. — Dans l'avenir, mieux vaudra avoir à rendre qu'à prendre.

Marguerite. — C'est bien de vos formules, toujours de l'esprit; vous n'avez pas changé.

Irène. — Oh! si, beaucoup; vous verrez... A vingt ans, dans notre milieu, on mûrit vite... trop !

Marguerite. — Moi, j'ai encore des quantités d'illusions.

Irène. — Oui, je me rappelle... une ame à panaches!... En classe, vous faisiez des vers que la sœur Ursule trouvait trop profanes... Que c'est amusant de se retrouver... de bavarder!... Vous vous promeniez seule?

Marguerite, faisant mine de chercher M. de Chazette, qui 's'est défilé. — iNon, avec un ami de ma famille... Ma mère est un peu plus loin.

Irène. — Bah! elle ne sera pas inquiète... nous irons la rejoindre tout à l'heure. Maintenant, restez un peu avec moi, voulez-vous?... Je

VOUS présenterai à de rnes amies qui vous intéresseront... Je vous assure qu'elles, ce ne sont pas les illusions qui les étouffent.

.Marguerite. — Alors, je ne tiens pas aux amies... je ne tiens qu'à vous.

Irène. — Gentil! {La regardant.) Vous êtes devenue extrêmement jolie, savez-vous?

Marguerite. — Oh! par exemple!... C'est vous qui êtes...

Irène. — Moi, oui, je sais. (Ironique.) La beauté impériale... comme on l'a dit, le physique qui dompte les mâles!... Mais vous, c'est tellement autre chose, plus fin, plus gracieusement jeune, d'un charme qui repose... Ces coquins d'hommes ont dû le constater?

Marguerite, rougissant. — Un seul.

Irène. — Ah! ah! Flirt sous roches?

Marguerite. — Oh! pas flirt, fiançailles.

Irène. — Pas possible ! Vous vous mariez aussi?

Marguerite. — Dans quinze jours.

Irène. — Comme moi? Mais c'est délicieux. Nous allons avoir une foule d'impressions à nous communiquer.

Marguerite. — Les vôtres seront plus intéressantes que les miennes.

Irène. — Parce que?...

Marguerite. — Mais parce que... par votre mariage, c'est un monde de féerie qui s'ouvre devant vous... Avoir une aussi formidable for-

LtS DEUX ÉCOLES

tune, dont dépendent des millions d'êtres, c'est gouverner un royaume... Vous allez devenir reine.

Irène, un brin mélancolique. — i*eut-èlre. Mais les reines ne sont jamais heureuses dans leur intimité.

Mai!GU[:rite, — Pourquoi ne pourraient-elles pas?...

Irène. — A cause de ceci : que les rois, inévitablement, les trompent.

Mahguerite. —Oh! qu'est-ce que vous pensez déjà?

Irène. — Je pense à l'avenir, tel qu'il sera... tel qu'il ne peut pas ne pas être.

xMarguekite. — Mais, M. Adliéniai' Koscotte, que j'ai aperçu, paiait un channaut i^airon?

Irène. — De physique, oui, charmant; mais l'âme? Elle ne peut pas être autre que son milieu l'a formée; et si vous saviez ce que sont moralement ces êtres élevés dans cette puissance absolue de l'or, sachant que rien n'y 'résiste!... Tout est stérilisé de leurs sentiments, ils né comprennent même rien de l'individualité d'autres créatures et des devoirs de respect, d'altruisme ou de dévouement qu'on peut avoir vis-à-vis d'elles.

Marguerite, très troublée. — Enfin, pourtant, il vous aime, votre fiancé ?

Irène. — M'aimer, lui?... C'est-à-dire que, pour la grandeur de sa maison, il lui fallait se

marier, et alors, parmi les jeunes filles de son clan de haute fortune, il m'a préférée, parce qu'étant belle je représente encore une valeur... On parlera de Mme Adhémar Roscotte... C'est une vanité. Mais, de l'amour?... Non, mettons un peu de goût, de désir, pour la jolie fille, désir qui s'éteindra bien vite après l'échéance.

Marguerite, stupéfaite. — Et vous consentez à un mariage dans de pareilles conditions?

Irène. -— Étant ce que je suis, et du monde où je suis, je ne pourrais pas en trouver un qui fut dans d'autres conditions.

Marguerite. — Et vous pensez réellement que votre... bonheur ne peut pas durer?

Irène. — J'en suis certaine... C'est dans les faits contre lesquels il n'y a rien à essayer... Pourquoi me leurrer?

Marguerite, n'en revenant pas. — Mais alors, vous, vous acceptez, dès maintenant, d'être toute la vie seule, malheureuse?

Irène. — Pas du tout... Je trouverai des consolations.

MARGUEr.iTE, épouvantée. — Oh! Irène!

Irène. — Eh bien! que voulez-vous? J'ai la plus ferme intention de faire une héroïne et de ^ rester iidèle à des devoirs conjugaux et sociaux ' d'ailleurs assez mal définis; mais je suis d'argile comme tout le monde, et d'une argile qui sera j exposée à de si hautes températures de tentation ^ qu'elle a bien des chances de se craqueler... Ce J

n'est pas cynique ce que je vous raconte là, c'est la simple constatation de ce qui se passe fatalement dans le cercle... vicieux où je vais vivre. La chose mémo qui vous scandalise et me fait aussi un peu peur y est tenue pour si peu importante qu'on se demande si réellement elle l'est. , Marguerite, répétant sa phrase. — Et vous allez, avec de pareilles idées, au mariage, à la bénédiction nuptiale?...

Irène, un peu ironique. — Oui, à la bénédiction nuptiale, à la marche de Mendelssohn, au solo de violoncelle, au prône de Monseigneur, toutes choses qui vont vous impressionner délicieusement, n'est-ce pas, ma chérie?

Marguerite. — Il ne faut pas non plus me faire passer pour la petite oie blanche; mais il est certain que j'attends une très grosse émotion du sacrement que vous plaisantez,

Irène. — Parce que vous croyez vraiment au sacrement, au symbole... Vous pensez qu'il y a autre chose que des mots dans les cérémonies?

Marguerufe. — Oui, je pense qu'il y a un grand acte... le plus grand de ma vie.

Irène. — Vous me dites cela avec une sévérité!

Marguerite. — Oh ! non... je ne censure personne... D'ailleurs, peut-être ai-je tort d'être naïve, et peut-être avez-vous raison d'être sceptique... Mais ma naïveté me donne des espérances si radieuses, si douces!... Je ne considère

pas, ainsi que vous, le mariage comme une impasse, comme un chemin conduisant à autre chose, je le considère comme devant être pour moi le commencement et la lin de tout.

Irène, la regardant, surprise elle aussi. — Vous devez adorer votre fiancé? Que fait-il dans la vie ?

Marguerite, fièrement. — Il est ingénieur... sorti le premier de l'École des mines après Polytechnique; tous ses chefs lui ont prédit le plus hel avenir. Sans fortune... {Enthousiaste) mais il a celle du cœur; c'est l'être le plus loyal, le meilleur, et c'est Fàme la plus haute. Je suis convaincue que j'ai été et que je resterai sa seule affection.

Irène. — Est-ce admirable d'aimer comme ça et d'avoir cette confiance! C'est très bon, n'est-ce pas?

Marguerite. — C'est très bon, parce que moi aussi je me livre tout entière et pour toujours.

hiÈNE, impressionnée. — Dire que je ne pourrai jamais éprouver de pareils sentiments... parce que je n'ai pas en moi la température voulue pour qu'ils fleurissent!... (Uêveuse.) Ou alors, si un jour elles poussent, ces fleurs, ce sera pour donner du fruit défendu.

Marguerite. — Au lieu de songer à cela, si vous essayiez d'être heureuse avec ce que vous allez avoir?

Irène. — Ce que je vais avoir? Je ne peux pas croire à sa solidité, pas plus que vous ne croyez à sa fragilité. Nous sommes ainsi faites, l'une et l'autre; ce sont deux systèmes, deux écoles, résultantes fatales de nos atavismes, de nos natures, de nos milieux sociaux... L'avenir nous dira quelle est la meilleure, s'il y en a une ! Vous serez peut-être, plus heureuse en commençant, ensuite plus malheureuse, quand vous tomberez de vos illusions, c'est-à-dire de haut; moi, j'aurai moins de bonheur au début, peut-être jilus après... si tant est que la chose existe.

Marguerite, grave. — Elle existe certainement dans le devoir.

Irène. — C'est qu'elle vous dit sérieusement des choses merveilleuses! Le devoir, en quoi consiste-t-il, lui aussi? Chez nous, c'est de n'avoir qu'une épouse; chez les Musulmans, c'est d'en avoir plusieurs; chez les Esquimaux et ailleurs, c'est de prêter la sienne à des amis. Certains peuples tiennent pour vertu la fécondité, d'autres la stérilité, d'autres la sélection, etc., etc. Alors quoi? Où est-il le devoir absolu?

Marguerite. — Dans ce que dit la conscience.

Irène. — Mais, ma pauvre amie, la conscience est un miroir... Elle ne reflète que les images qu'on lui a toujours montrées! {Plus légèrement.) Et puis, vrai, nous avons assez philosophé, arrive que pourra! {Elles sont près du

groupe des amies d'Irène.) Je vous présente, n'esl-ce pas?

La présentation a lieu, qui interrompt à peine la conversation générale de ces demoiselles, dont f le ton, des plus osés, presque cynique, déplaît fort à la nouvelle venue. Quelques snobs, de même dégénérescence, passent près des jeunes lilles et les interpellent sans rien des formules protocolaires d'autrefois.

De Cârugge, la vitre dans F œil. — Mazette, quel étalage !

Sybil, comme dans un boniment. — Approchez, messieurs, faites votre choix.

Blackmeyer. — Trop cher !

Chazal. — La marchandise est un peu piquée

des vers.

Jeannine, ironique. — Sans doule, monsieur apporte du neuf? {On rit.)

Chazal. — Vous n'en voudriez pas.

Odette. — Possible ! Mais entre le tout neuf et le vieux à raccommoder !

Comte Vernillat. — Mademoiselle est save-

tière ?

Odette. — Dame ! Pour me mettre à voire

diapason !

Jeannine, à de Camgge, toujours sous son carreau. — Qu'est-ce que vous orgnez?

De Carugge. — Les pêches à quinze sous.

Jeannine. — Si vous n'en voulez pas, n'en écœurez pas les autres.

De Carugge. — Pardon, il y a amateur.

Odette. — Amateur toujours, mais pas preneur?

SyniL, reprenant le boniment. — Allons, messieurs, on liquide!... Tous les objets se va^ent et seront au plus fort et dernier enchérisseur.

Marguerite, se levant, agacée. — Je proteste, par exemple!

Blackmeyer, stupéfait. ~ Et moi, je demande à être spécialement présenté à la personne qui vient dé protester.

Tous. — Moi aussi!

Irène. — Trop tard, gourmands!

De Carugue, toujours insolent, à Martjuerile. — Gomment, déjà vendue, mademoiselle?

Marguerite, Vexécntant. — Non, monsieur : donnée !

Les DE Jalâmonde, châtelains du Tremblay, Parisiens les trois quarts de l'année, jouent en ete aux grands seigneurs, en s'otlrant des séries d'invités, non pour le plaisir d'avoir des hôtes aimables, mais pour l'orgueil de faire crever de jalousie les hobereaux de la contrée. Ces séries ne comprennent que des noms ayant, dans une branche quelconque, notoriété ou célébrité; « un recueil d'illustrations », disent modeslment les maîtres de la maison.

Actuellement, au Tremblay, villégiaturent deux académiciens, un ministre, un prélat étranger, un de nos peintres les" plus cotés, une princesse, une dnchesse, deux jeunes femmes, des archiniillionnaires de la banque et de l'industrie et enfin, le grand chirurgien Charmandhier, membre de l'Institut, celui-là, vraiment, un peu plus ancien ami que les autres de Jalâmonde Après le déjeuner, au cigare, ils causent ensemble.

Gharmandrier. — Comment, vous atlendeî:^ encore du monde?

Jalâmonde. — Du monde, non, une seule personne aujourd'hui, et qui vient pour vous : MmedeTazel.

Charmandrier, 1res troublé. — Mme deTazel?

jALAMO?iUE, le refjardant. — Eh! eh! il paraît que la nouvelle vous fait un certain ell'et; presque autant qu'à Mme de Tazel elle-même, lorsque, en déjeunant l'autre jour avec elle, chez les Roville, où elle était venue pour les chasses, je lui ai annoncé votre arrivée.

Charmandrier, toujours ému. — Et c'est elle qui a demandé?

Jalamonde. — Elle s'est invitée. J'ai compris qu'en lui ménageant une rencontre avec vous, je lui ferais plaisir; il me semble que je vais vous en laiie aussi à vous; alors, j'ai droit à être récompensé; je subodore une histoire, racontez-la moi.

CnARMA^iDRiER, suiis répondre directement. — Elle n'a pas été très heureuse avec son mari, je crois, Mine de Tazel?

Jalamonde. — Pas Uès, non. Li" (omte de Tazel avait pour lui son tilrc el une belle fortune, mais en dehors de cela, Irrs pauvre sire, intellecuiellement surtoul, tandis <iti .'lie a été une des feinmes les plus charmantes...

Charmandrier, songeant. — Oh! délicieuse I

Jalamonde. — h'avcz-vous connue quand elle s'appelait Mlle de IJrissol?... \]ïi éblouissemeut!

ÇuAiniA-NDRiEi'., souriant à snii saurmur. — C'est vrai! un (■blouisscment!... Il y a vingtqualic ans!... El, le croiriez-vous, les hasards de

la vie sont si singuliers que je ne l'ai jamais rencontrée depuis.

Jalamonde. — Pas possible? -

Gharmandrier. — Pourtant, elle m'est restée si vivante dans le souvenir!... A-t-elle beaucoup changé?

Jalamonde, avec une hésitation. — Vous jugerez. J'attends mon histoire?

Gharmandrier, se rapprochant. — Oh! elle est naïve, comme une image d'Epinal. Mlle de Brissol et moi nous étions du même pays, Ferrières, un petit village de l'Anjou, elle, ou plutôt sa famille, habitant le château, la mienne, une modeste demeure, moitié maison bourgeoise, moitié ferme. A vingt-quatre ans, après des études de médecine, médiocrement finies, je revins passer les vacances à Ferrières; des circonstances de voisinage entre les Brissol et mes parents nous firent presque intimes.

Jalamonde. — Je vois : flirt de campagne!... Idylle!...

Gharmandrier. — Beaucoup plus : une vraie passion, du moins de ma part. Je dirai même : la seule passion que j'ai eue dans ma vie. Vous en verrez tout à l'heure les conséquences.

Jalamonde, — Et de sa part à elle?

Gharmandrier. — Au moins un sentiment assez tendre, ému ou davantage, je ne sais pas au juste. Mais, ayant osé demander sa main, elle me fit comprendre, influencée peut-être par sa

LE LEVIEU 317

famille, que j'étais un trop mince personnage; roturier sans fortune, et petit médecin sans avenir.

.Ialamonde. — Mazette! en voilà un pronostic!

CiiARMANDKiEU. — Attendez! Elle avait raison, car mon avenir, précisément, date de ce refus. J'en éprouvai un tel bouleversement, mon amour m'avait si violemment conquis, que je voulus, pour celle qui m'avait repoussé tout en m'aimant, acquérir une notoriété si haute, qu'elle me fit son é^al.

Jalamonde. — Dieu! Vous l'avez assez dépassée! Elle, jolie femme quelconque; et vous, un de nos plus i^rands savants.

GiiARMANDuiER. — Pour moi, elle n'était pas une jolie femme quelconque, elle était le rêve, l'idéal, ce qu'on n'atteint qu'en devenant un héros; et je n'ai pas à lui en vouloir, puisque, sans le savoir, c'est elle qui m'a fait ce que je suis. Elle a été mon génie inconscient, mieux que cela, mon, levier, sans lequel je serais resté le pauvre petit médecin de campagne. Dans tous les actes de mon existence de travail, à chaque effort, je l'ai eue là, devant moi, dans la pensée.

Jalamonde. — Même mariée?

Charmandrier. — Même!... Elle était restée la créature que j'avais divinisée. Sans doute, avec le temps, ce qui était le sentiment romanesque s'est émoussé, mais le culte est denueuré et c'est ce qui vous explique, malgré les longues années

passées, mon extraordinaire émotion de tout à l'heure.

Jalamo.n'De, comique. — Diable! Mais me voilà très inquiet de vous mettre en présence!... Elle, veuve; vous, toujours célibataire; on ne sait pas ce qui peut arriver.

GuARMANDRiER. — Quc voulcz-vous qu'il arrive? Se souvient-elle, seulement? Ce qui a été mon roman, mon histoire, pom^ elle fut à peine un chapitre, sans doute aussitôt oublié que lu.

Jalamonde. — Eh! eh! qui peut le dire? Elle était bien troublée l'autre jour (Avec intention.) la belle Mme de Tazel, quand je lui ai parlé de vous. (Le regardant.) Je parie que si elle reprenait sa lecture à votre chapitre, vous ne fermeriez pas le livre?...

Charma>drier. — A mon tour de vous répondre : Qui peut le dire? Le fond de l'âme' est si ignoré, même de soi, que je ne peux savoir quelle impression j'éprouverais en me retrouvant en présence de Mme de Tazel, et quels sentiments du passé cette impression ressusciterait.

Jalamo>'de. — Il y a un moyen de le savoir tout de suite. La voiture va partir pour'fiUer cheicher la comtesse à la g.ai^e... montez-y! Dix kilomètres de retour, c'est presque une heure de tête-à-tôtc. {Le voyant hésiter.) Allons, est-ce dit?

Chaiîalvndrier, se décidant. — C'est dit. Pour une fois, je puis bien m'offrir une petite folie; mais, comme disent les artistes, j'ai le trac.

LE l.EVIEU 319

Jalamonde, demi-sourire. — Je vous attendrai à votre arrivée... pour les impressions.

I ne heure après, à la gare, Charniandrier, fiévnnix, angoissé, voit le traim s'arrêter et les voyageurs (le>cenilrc. liiie dame j)asse devant lui, qu'il ne connaît pas. Assez Ibrte, la taille épaisse, habillée tro|) jeune pour sa figure bouflie et uKupiillée, elle seuibie chercher quelqu'un, puis apercevant Gharn)andrier, elle se précipite à sa rencontre, rougissant coiuiue une jeune lille.

Mme DE Tazel. — Oli ! maître ! maître î Vous ! vous!... que je suis heureuse!... Est-ce que vous ne me reconnaissiez pas?

GiiARMANDUiER, confontlu, anéduLi . — Oh! mille pardons, comtesse! Et moi qui avais sollicité l'honneur de venir vous chercher! Je suis d'une distraction!

Mme DE Tazel, minaudcuil. — Le propre des grands savants. Mais je ne vous en veux pas. C'est si aimable d'èti^e venu à ma rencontre.

CnAitMANDRtEu, regreUcuil déjà ce qn'il a dit, fait un (/este vague. Pendant qu'ils se dirigent vers la voilure, il la regarde encore, essayant de découvrir dans cette boulotte fardée quelque chose de la merveilleuse créature de son rêve, puis à lui-même. — Plus rien!... Il n'en reste plus rien!

Mme DE Tazel, qui n'a pas compris. — Voici que vous pariez tout seul. Décidément, vous êtes troublé, mon cher maître. {Arrivant près de la Victoria.) Nous montons?

b20 LE LEVIER

Chârmandrier, lui offrant la main. — Si vous voulez me permettre de vous aider?

Elle permet, s'appuyant plus qu'il ne faudrait sur cette main offerte, puis s'installe largement, de façon à ce que le mouvement de la voiture lui crée, avec son voisin, forcément rapproché, des points de contact. Les chevaux partent.

Mme DE Tazel, soupirant. — Qu'il y a longtemps que nous ne nous sommes vus?

Chârmandrier. — A peu près un quart de siècle.

Mme DE Tazel. — Mais, moi, j'ai pu vous suivre. La montée de votre chemin a été si lumineuse!

Chârmandrier, insensible à la flatterie. — J'ai travaillé un peu.

Mme DE Tazel. — Travaillé un peu ! {Forçant la note.) Vous êtes donc aussi modeste que grand? {Après un silence.) Ah! si vous saviez ce que j'ai amèrement regretté certaines paroles dont j'ai été coupable envers vous!

Chârmandrier. — Quelles paroles? Je ne me souviens pas.

Mme DE Tazel. — Très généreux; mais, moi, je me souviens; à notre dernière rencontre, à Feriuères, quand, dominée par mes parents, j'ai dû vous répéter une leçon que mon cœur n'avait pas apprise. Que de fois je me les suis reprochées !

Chârmandrier, — Reprochées sur le moment ou plus lard?

Mme DE Tazel, naïvement. — Plus tard... quand vous avez été...

Gharmanduier. — Ah! oui. Quand j'ai été connu! Mais alors, vous n'aviez rien à regretter, puisqu'un excellent mariage...

Mme DE Tazel. — Ah! non, par exemple!

Mon mari élail un imbécile.

Gharmanduier. — Riche, en tous cas.

Mme DE Tazel. — Sans doute; mais à côté des sommes folles que vous gagnez...

CiiARMANDRiER, slupéfcdl de Cette bêtise de femme mûre et pratique, si différente de la finesse, de i esprit y que V amour lui avait jail trouver à la jeune fille. — ■ Il est évident que si vous nous avez comparés à ce point de vue!

Mme DE Tazel, qui n\i pas saisi. — Dites que vous ne m'en voulez pas de cette... chose d'autrefois?

Charmandrier. — Eh! pourquoi vous en voudrais-je, chère madame? La destinée m'a comblé au delà de toutes mes espérances.

Mme DE Tazel. — Oui, mais je parle de la question... sentiment. Vous avez souffert?

CnARMANDRIp]R. — El VOUS?

Mme de Tazel, qui n'a jamais souffert que de vanité. — Moi? Ah! grand Dieu! Mais j'ai failli tomber malade!

CiiARMAiNDRiER. — Failli, heurcusement ! Laissons cela, allez. La vie fait bien ce qu'elle fait. Elle nous a privés peut-être d'une joie trop

escomptée pour nous éviter de grosses désillusions.

Mme DE Tazel. —Comment, des désillusions? C^ARMA^•DRIER. — Je veux dire que, dans l'intimité conjugale, le temps et la pratique usent et changent bien des choses. Si vous m'aviez répondu autrement à Ferrières, nous en serions sans doute aujourd'hui à un bonheur bien usé. Mme DE Tazel. — Tandis qu'il nous reste tout neuf... Vous avez raison.

CiiARMAîsDRiER, abasouTcU. — Tout neuf?

Mme DE Tazel. — Eh ! oui, puisqu'à vingt-cinq ans de distance, les circonstances nous offrent une revanche.

Charmandrier, craignant de comprendre. — Gomment, une revanche?

Mme de Tazel, tendre. — Même célèbre, vous êtes donc resté timide? Moi, j'ai compris, mon cher grand ami, votre villégiature au Tremblay, l'amba-sade de Jalamonde auprès de moi pour m'inviler, safaçon dem'insinuer quenous serions ensemble chez lui... votre venue à ma rencontre très publiquement anormale, tout cela est d'une transparence de cristal. Je vous répète que j'ai compris, et c'est pour cela que, sans autres préliminaires, je viens de vous parler comme je l'ai l'ail. Je sais qu'avec vous, il faut que ce soit la femme qui ose, sans cela vous n'aboutiriez jamais!

(:iiAi;^iAM)iuER, très ennuyé. —Je suis désolé

. LE LKVIKll :»^:!

de rectifier votre interprétation sur certains actes de pur hasard; mais j'ai appris seulement aujourd'iiui, après le déjeuner, que vous dussiez venir chez les de .lalamonde. Je n'ai donc rien cotnhiné.

Mme DH TAZb:L. — Sauf votre présence dans cette voiture?

Chahmandrier. — Un hommage de galanterie, tout simplement; et un ex-voto! (Voyant qu'elle cherche à comprendre.) Ne cherchez pas, c'est inutile.

Mme DE Tazel. — Tant pis si j'ai parlé trop vite! En tout cas, si cela peut nous ('viter des mois de diplomatie, je ne reg^rette pas ma sincérité.

GiiARMANDRiER, glacial. — Moi aussi, je serai très sincère, madame, et vous dirai ceci : c'est qu'à mon âge et dans ma situation, on continue sa vie dans le sillon qu'on a creusé. Je resterai Iq travailleur ot le célibataire que j'ai toujours été.

Mme de Tazel, furieuse. — C'est irrévocable?

CiiARMANDRiER. — Oh! irrévocablc!

y\mem:T.\zEL,vivement au cocher. — Retournez à la gare.

Charmandrier, descendant, au domestique. — Reconduisez madame, puisqu'elle le désire; j'attendrai sur la route.

Mme DE Tazel, exaspérée^ répondant au respectueux salut de Charmandrier. — Vous pouvez vous vanter de savoir toujours manquer les occasions.

Charmandrier, — Cela m'a si bien réussi une première fois!...

Deux heures après, Charmandrier, désillusionné, tout son pauvre rêve en miettes, raconte à de Jalamonde les péripéties de la journée.

Charmandrier, concluant. — Ah! mon cher, quelle chute! Bête, intéressée et laide! Et c'était ça l'idole! Et toutes les chimères de la vie, toutes les illusions, c'est ca! Ah! si dans la fièvre de leur éclosion on pouvait en avoir la vision vingtcinq ans après! Que l'ancienne jolie femme, devenue une vieille femme, est donc un enseignement, et qu'on a tort de ne pas étudier les visages flétris de celles qui ont été adorées! Ils résument toutes les philosophies ; toutes les passions y ont passé qui s'y sont éteintes, tous les mensonges de leur charme y ont fleuri, résumés en quelques lignes jaunies, en quelques traits plus profonds, empreintes creusées par la vie, comme le burin d'un gramophone creuse les sillons de tous les airs. Il n'y a plus qu'à tourner la manivelle des |; souvenirs pour les faire répéter.

Jalamonde. — Seulement, vous avez refusé de la tourner, la manivelle?

Charmandrier, triste. — Oui, à cause du contraste. J'en étais resté à la musique qui^a une âme!...

L'EKCUSE

Comédie, bal et souper par petites tables cliez la piiiicesse (rAndilly, « dans son inaj,'ni(ique hôtel de l'avenue du Bois » (phrase consacrée). Une heure du matin : dans les salons, l'almosphère surchauiïée, aux elïluves mélangés de chairs et de fleurs, grise les têtes, y produit ces combustions spontanées de passion, dont on voit la flamme à travers les yeux... Dans un coin de serre, délicieusement disposé pour la confession des désirs, trois personnes causent distraitement, suivant chacune le dessin d'une pensée intime : Laurinp, Juliac, une très jolie femme qui rêve de transformer certain flirt cordial en alliance, son mari, une nature assez froide, et Jane de Saint- Gilles, une autre trcsjolie femme, assez lasse des alliances pour revenir à la simple amitié. Sous un prétexte dont on voit la ficelle, Laurine laisse seuls son mari et Jane.

JuLiAC. — Vous ne craignez pas le huis-clos de ce lête-à-lôte?

Jane. — Aupi'ès de vous, je ne me sens pas en danger.

Juliac. — C'est peu flatteur.

Jane. — Ou beaucoup ! {S' apercevant que les

regards de Juliac caressent ses épaules.) Eh! mais, est-ce que, par hasard, je me tromperais? Juliac. — Il y a des heures où nos natures humaines, comme les appareils électriques, irradient davantage ou sont de réceptivité plus sensible. Est-ce moi, ce soir, qui ai cette réceptivité, ou vous qui possédez plus complètement encore que d'habitude votre irradiation de charme, je me sens dominé par cette force que les saints appellent la tentation...

j^^E. — Et les laïques, le désir? (Souriant.) Laissez-le donc tranquille... Vous n'êtes pas l'homme de ça !

Juliac. — Gomment, je ne suis pas l'homme?

Jane. — Non; outre un tempérament assez calme, vous avez le cœur trop droit et l'intelligence trop haute pour vous plaire dans tout ce qu'une liaison d'amour entraîne de petites choses peu appétissantes.

Juliac. — Permettez, j'éprouve!...

j^NE. — Naturellement!... Je sais bien que j'ai cette attirance très spéciale dont vous parliez, et qui fait qu'un épiderme de femme agit comme un aimant sur des nerfs d'homme. Mais c'est justement pour cela qu'on m'a choisie, qnon me met tous les jours sur votre route, qu'o*^ nous a laissés seuls, dans des circonstances où la peau du décolletage radio-excite avec son maximum d'intensité!.". Naturellement, vous éprouvez... ; C'est ce qu'on voulait.

JuLiAC, surpris. — On désigne quelle personne, d'après vous?

Jane. — Parlons en camarades. Je fais mieux que de vous aimer, je vous estime, je vous admire presque : vous êtes un caractère si différent des autres!... Et mon désir à moi est de devenir votre amie... Comprenez-vous que je suis très sincère?

ivLikC, impressionné. — Oui. Et jevousécoule.

JaiNE. — Alors, je vais trahir unsccret féminin... qui au fond est très peu de chose à côté du mal que cette trahison peut éviter. Le on désigne votre femme! {Mouvement de JiUiac.) Et je le démontre... Laurine est de cette cat('^orie de créatures honnêtes qui grillent de faillir, mais qui, craignant, pour la suite, ce que la vieille littérature appelait le miroir de la conscience, veulent mettre entre leurs fautes et ce miroir l'écran d'une excuse! L'excuse, en paieil cas, c'est la faute du mari. Avec les maris ordinaires, la chose va toute seule; les neuf dixièmes d'entre eux, par leur conduite, fournissent le prétexte avant (pi'on le leur demande. Mais vous n'êtes pas, vous, un mari ordinaire...

JuLiAC. — Très aimahle.

Jani:. — Rien d'aimable, je vous ai déjà dit mon sentiment. Vous avez en plus de la supériorité intellectuelle, cette supériorité morale de n'avoir jamais trompé votre femme. Eh bien! voilà à quoi elle veut vous amener.

JuLiAC. — - C'est une supposition résultant de certaines remarques?

Jane. — C'est une certitude résultant de ces remarques et d'une confidence. Laurine a pour M. d'Argyle un sentiment qui est bien près de devenir passionné !... Vous ne le saviez pas?

JuLiAC. — Je le soupçonnais un peu... Mais quant à croire Laurine capable d'aller jusqu'à l'adultère!..,

Jane. — Elle y glisse petit à petit, comme nous toutes, comme les glaciers descendent, en se fondant, vers les plaines tièdes. Pour le moment, en effet, elle trouve un peu énorme de vous tromper, et c'est pour cela qu'avec une immoralité qui serait révoltante, si elle n'était pas une commande de l'instinct, elle vous prépare toutes les occasions de faillir le premier. Vous ne me croyez pas?

JuLiAC, indécis. — J'ai de la peine.

Jane. — Pourtant, réfléchissez aux essais : Mme Roselyne, qu'on a invitée un mois chez vous à la campagne; la petite Yvonne Lucy, des Variétés, qu'on a fait venir quotidiennement pendant trois semaines, sous prétexte de comédie à répéter; Mme de Varèges, qu'on a fait donner comme la garde, parce qu'elle ne craint pas pour sa peau; enfin moi, qu'on réservait comme suprême argument. Et si j'avais profité d'une surprise d'épiderme que vous auriez regrettée

après-demain, le loiir était joué. Eli bien! il ne Tant pas qu'il soit joué... Ëles-vous certain maintenant que je sois votre amie?...

JuLiAC, après une minute d'indécision. — Oui, j'en suis sûr... et je vous remercie... J'hésitais parce que...

Jane, finissant sa pensée. — Parce qu'il est si rare, n'est-ce pas, qu'une femme comme moi refuse une conquête?... Que voulez-vous, pour une fois, je veux me payer ce luxe.

JuLiAC, lui embrassant la main. — Vous êtes la plus spirituelle et la meilleure...

Jane. — La meilleure, je ne sais pas, car, dans ma vertu, il y a peut-être la rosserie d'empêcher une aulrc femme d'aimer ! Ne cherchons pas... Au fond des plus pures actions, il y a un résidu qu'il vaut mieux ne pas analyser. Maintenant, convenons de notre plan...

JuLiAC. — C'est vrai qu'il faut que nous ayons l'air... de ce que nous ne ferons pas!..,

Jane. — Absolument. Donc, rencontres partout : Bois, visites, théâtres, dîners, etc. Avec la rapidité actuelle de la transmission des potins, c'est l'affaire de huit jours pour que notre pseudo-liaison soit connue de tout Paris.

JuLiAC. — Dommage, peut-être, de n'en avoir pas le bénéfice?

Jane. — Si nous trouvons que c'est vraiment dommage, nous verrons après.

Chez les Juliac. Neuf heures flu soir. Lauriiie, dans le petit salon, écrit. Juliac, en habit, traverse la pièce sur la pointe des pieds, simulant une sortie clandestine.

Laurine, gaie. — Vous sortez?

ivLikC,joiiant la surprise. — Ah ! vous étiez là?... Oui... je sors... {Balbutiant une explication.) C'est Ghazal, du Cercle, qui m'a offert d'aller avec lui à la répétition générale du Vaudeville.

Laurine, cachetant sa lettre et se levant. — Vous n'allez pas avec Ghazal... Vous allez avec Mme de Saint-Gilles!... Ne faites pas l'étonné, vous ne savez pas mentir. ..D'ailleurs, c'est inutile; dans la journée, me croyant sortie, vous avez téléphoné à Jane.

Juliac, se faisant piteux. — En admettant, il ne faudrait pas conclure de ce fait...

Laurine. — Oh! évitez-vous la peine d'un plaidoyer. Vos actes, depuis quinze jours, sont d'une si naïve imprudence, qu'il ne m'est pas possible deconserver le moindredoute. D'ailleurs, j'ai des pi^euvcs : des phi^ases non équivoques entendues, des sorties en voiture, stores baissés, des rencontres dans un hôtel voisin de l'Opéra, renommé pour ses « five o'clock flirt » 1 Vous vous êtes conduit en vrai collégien, car un homme de votre âge ne devrait plus commettre de ces gaffes!... On voit que vous n'avez pas l'habitude !

Juliac. — C'est vrai!

L'EXCUSE ::;i

Laurine. — Vous avouez?

Jl'LIac, confus. — Il y a, dans nos existences d'hommes, des circonstances!... On n'est pas toujours maître d'un mouvement de nature! Vous savez bien, j'étais attaché à mes devoirs... Seulement, que voulez-vous? Mme de Saint-Gilles était votre amie intime, elle venait tous les jours... Forcément, de cette intimité constante, s'est dégagée une tentation.

Laurine. — Mais, ne vous excusez pas...

JuLiAC. — Si, si... Ah ! je sens l'odieux de ma faute... Vous me dites ironiquement de ne pas m' excuser.

Laurine. — Pas ironiquement, je vous assure.

JuLiAC. — II serait possible que voire indulgence allât jusqu'à me pardonner?

Laurine. — Pourquoi pas? Nous sommes au vingtième siècle!... On ne doit plus être l'esclave des formules et des préjugés. Kn rélléchissant, en jugeant le monde d'aujourd'hui, j'ai acquis des idées très larges.

JuLiAC. — Ah !

Laurine. — H y a certainement, comme vous le dites, des forces de nature dont on n'est pas le maître et qui brisent toutes les règles convenues... La force d'aimer est de celles-là... On ne la commande pas... on la subit; et le droit de l'exercer, malgré tous les serments religieux et légaux me paraît imprescriptible...

JuLiAC. — Moi, qui avais peur de trouver un

332 LEXGUSE

juge. . et je me découvre le plus éloquent des avocats! Mais comme j'ai dû vous faire souffrir, pour que vous en arriviez à cette sérénité philosophique ! Ah ! je suis un misérable !...

Laurine. — Ne vous torturez pas, mon cher ami; je vous ai affirmé que je saurais oublier.

JuLiAC. — C'est que vous ne m'aimez plus?

Laurine. — Au contraire, je vous aime mieux... de plus haut!

JuLiAC, lui baisant la main. — Vous êtes une sainte!... (S' apercevant qu'elle fait signe aune femme de chambre de prendre la lettre écrite.) ou une canaille !

D'un geste rapide, il intercepte la lettre, puis congédie la domestique.

Laurine, frémissante. — Vous êles fou!... Je vous défends !...

JuLiAC. — N'ayez pas peur, je ne l'ouvrirai pas... Je sais ce qu'il y a dedans : la fixation, pour demain, de votre premier rendez-vous avec M. d'Argyle.

Laurine, lui tenant tête. — Et quand cela serait?... Je pense que j'en ai bien le droit?

JuLiAC. — Après ce que j'ai fait, n'est-ce pas?... La peine du talion?

Laurine. — Je vous en avais toujours prévenu.

JuLiAG. — Et vous êtes ravie de pouvoir enfin l'exercer?... Vous avez assez espéré, préparé ce' résultat? (Lui saisissant les poignets.) La nuit du

^jr L'EXCUSE 333

bal chez la princesse d'Andilly, Jane, que vous aviez laissée exprès en tête-à-tête avec moi, m'a raconté votre manège, tous les appàls tendus : Mme Roselyne, Yvonne Lucy, Mme de Varèges, elle-même, toutes les chairs fraîches mises par vous à la portée de mon appétit... Je ne voulais pas croire... C'est alors qu'on m'a offert de simuler une liaison pour me convaincre. « Avant trois semaines, m'avait dit Jane, votre femme aura cédé à d'Argyle. » En effet, il y a dix jours que je joue la comédie de l'adultère, et vous lui écrivez... C'était donc bien cela?...

Laurine, bouleversée et irritée. — Très ingénieux comme défense, mais moi non plus, je ne crois pas.

JuLiAC. — Même si je vous avais trompée... vous, en étant la cause, où serait votre droit? Est-ce qu'une faute légitime l'autre?

Laurine. — Elle l'excuse!

JuLiAc. — Allons donc!... Voilà le mot!... Eh bien ! elle n'excusera pas, car je ne suis pas l'amant de votre amie !

Laurine. — Qui me le prouve?

JuLiAC. — Rien, c'est vrai!... Absolument rien... que la parole d'un homme dont la profonde tendresse ne t'ajamais menti !... Laurine?... (Elle le regarde, alteinte par la vérité de cet appel d'ajfeclion.) Cela doit se reconnaître pourtant, ceux qui, dans leur vie, ne peuvent aimer qu'une femme !

Laurine, cédant, conquise, vient se jeter sur r épaule de son mari. — Pardon!... (Puis, très bas.) Il était temps de me sauver !

JuLiAC, embrasse lentement, douloureusement le front aux cheveux fous qui est à la portée de ses lèvres, puis, regardant cette tête de femme, où germent, comme dans toutes, les plus mystérieuses contradictions, il dit très bas. — Sauvée aujourd'hui!... Mais demain?... Il faut regagner sa femme tous les jours.

Evian-les-Bains. Au Splendide-Hôtel, type de Palace sauvé du cosmopolitisme banal par la sélection de ses hôtes ; presque tous se coiuiaissant au moins di' vue, ou se reconnaissant pour « s'être rencontrés quelque part », en tout cas se sachant de même espèce : arthritiriues très précieux, ensablés de luxe, surmenés (le rintelligencc, de la lortune, du monde, vedettes de la politique, etc. Lo soir, sur la terrasse fleurie, dominant le lac qui semble une nappe d'élain patiné d'or, on se rencontre, on cause, on potine, on flirte! L'élégance des femmes devient un concours quotidien, et les smokings, qui lorgnent, en profitent pour raconter les histoires et légendes des plus connues d'entre elles. Les autres, celles qu'on ignore, prêtent à la psychologie; on reconstitue le roman de leur vie en raison de leur veuvage apparent ou suivant la qualité du monsieur qui les accompagne.

La' Bllote, — homme assez vulgaire d'origine et de façons, mais un juge très parisien par les goûts et la spécialité, — juge conciliateur pour instances de divorce. La Belote, esprit gaulois mais malheureusement accablé d'une femme énorme et de cinq enfants qu'il traine à sa suite, cherche, à l'heure du cigare, une minute de liberté et d'aventure. Tout à coup il reconnaît Mme DE Berzé, une de ses divorcées de l'hiver,

336 LA RKVAKCHE

qui, avec un sourire niché dans les plus exquises lèvres, le regarde depuis un instant. Il la salue la bouche en cœur, exagérant une galanterie qu'il croit du meilleur ton.

Mme DE Berzé, un peu malicieuse. — Vous me reconnaissez, monsieur le juge conciliateur?

La Belote. — Comment donc, une de mes plus jolies opérées!

Mme DE Berzé. — Eh ! On a le mot pour rire au Palais? Vous dites ça d'un petit air dégagé. Il m'avait bien semblé en effet, lors de... notre entrevue dans votre cabinet, que vous n'étiez pas un magisli^at d'avant-hier. Est-ce vrai, monsieur ^ le juge? I

La Belote, satisfait. — Oui, je suis plutôt ^ d'après-demain. Mais, je vous en prie, pas de for- î mule protocolaii^e, pas de « Monsieur le juge »... Ici, devant vous, je ne suis qu'un homme.., heureusement!... D'ailleurs, au tribunal aussi, je ne suis souvent qu'un homme.

Mme DE Berzé. — Ça veut dire que la toge ne vous défend pas des petites faiblesses de notre nature?

La Belote, soupirant avec intention. — Oh! non, elle ne m'en défend pas! {Après un léger silence.) J'ai même à votre sujet, chère madame un léger remords qu'il fautque je vous confesse... Je le peux, aujourd'hui que votre porcelaine conjugale est définitivement cassée...

LA REVANCHK

Mme DE Berzé. — Vous continuez à avoir des mots!

La Belote. — ...Qui font image, n'est-ce pas? Porcelaine! On voit!... la fragilité!... la fêlure!... la casse!... Donc, je peux vous avouer mon petit remords. Eh bien, lors de votre tentative de conciliation, je n'ai peut-être pas fait tout ce que j'aurais dû pour voire rapprochement avec Georges. Je dis Georges car votre mari étaft un si ancien ami...

Mme de Befizé, sérieuse. — Je sais. Mais pourquoi n'avez-vous pas fait?...

La Belote. — Beaucoup de raisons. D'abord, quand je vois une très jolie femme emprisonnée dans le mariage, elle me donne toujours l'impression d'une non-valeur, — à mon point de vue masculin, bien entendu!... et alors, je suis tenté de la remettre dans la circulation.

Mme de Berzé. — Charmant!... Ces idées-là, c'est quand, chez vous, l'homme enfonce le juge?

La Belote. — Précisément!... Mais j'ai eu un autre motif plus... plus noble. Je tenais à faire plaisir à Georges! {Elle le regarde suffoquée.) Vous savez ce que c'est que la camaraderie? On serencontreau cercle, on fait le bridge ensemble... Votre mari me disait toujours : « Tu devrais bien me débarrasser de ma femme... Ce n'est pas elle qui m'ennuie, c'est le conjugalat. » Alors, vous comprenez... je me suis laissé glisser!... D'ailleurs, je me disais, in petlo : « Le mal n'c&t pas

grand, il n'y a pas d'enfants, et une femme déli cieuse est toujours contente de pouvoir se donne! une seconde fois ! »

Mme DE Berzé, furieuse, mais se contenani — Vous avez une façon d'apprécier les intentions que vous ne connaissez pas!... Et alors? après? Je serais vraiment curieuse desavoir...

La Belote, content de lui. — Alors, j'ai un peu tru(]ué... Oui, j'ai corsé les motifs... nuancé les griefs! (Riant.) L'histoire du flagrant délit a été très drôlement maquillée.

Mme DE Berzé. — Comment? Georges ne m'avait pas trompée?

La Belote. — Oh! je ne dis pas, peut-être deux ou trois petites peccadilles volantes!... Mais la liaison dangereuse que j'ai dramatisée, non, elle n'a pas existé, pas plus que votre flirt — que j'ai exploité — avec M. de Gimel.

Mme DE Berzé, se dominant pour chercher une vengeance. — Vous agissez comme ça avec tous les ménages?...

La Belote, inconscient. — Ceux qui m'inté-j ressent seulement. Je n'attache pas au mariage une importance énorme; de notre temps, c'est si peu de chose I

Mme de Berzé, triste. — Un mariage, oui, mais un ménage ! {S' éclairant.) C'est égal, comme | conciliateur, vous êtes plutôt original! Vous séparez comme d'autres bénissent!

La Belote. — Oh! vous n'allez pas m'en von- ^

loir? Dans le fond, je suis sûr que vous avez été ravie. D'ailleurs, la lune de miel de la liberté vous va!... Jamais je ne vous ai vue plus ravissante, plus, comment dirai-je?... plus dans la plénitude d'un charme de femme troublant et tentateur!

Mme DE Berzé. — Mazetle! quelle plirasc provocante! Mais, en avez-vous bien le droit?

La Belote. — Que voulez-vous dire?

Mme DE Berzé. — Oui, à la salle de restaurant, de loin, il m'a semblé vous apercevoir dînant avec une dame très forte et ciiK] ou six mioches assis par rang de taille... Des parents à vous, sans doute?

La Belote, lugubre. — Hélas, mieux que cela : ma famille, qui me suit partout, ne me lâche pas d'une semelle, en aucune circonstance, jamais!

Mme de Berzé, jouant la surprise. — Comment, c'est à vous tout cela?

La Belote. — Tout cela, comme vous dites, les marmots et la grosse dame! Oh! la grosse dame!... ma femme!... C'est elle qui estcoMante, rasante et jalouse... à m'arracher les yeux! Elle me rend ridicule. Au Palais, on a fait un à-peu-près affreux sur elle si énorme et sur moi si mince : on nous appelle la Pelote et l'Epingle!

Mme DE Berzé, éclatant de rire. — Ce mot-là aussi fait imagi;!... Décidément, on ne s'ennuie pas dans la magistrature! Mais, dites-moi, puisque Mme La Belote est aussi rasante, ce serait bien le

340 LA REVANCHK

cas de lui appliquer vos théories sur le divorce.1 La Belote. — Hélas! impossible! (Fw/gfaîVe.)

C'est elle qui a le sac... Moi, personnellement, je

n'ai pas de fortune.

Mme DE Berzé. — Je comprends. Ça vous

donne l'esprit de famille !...

En marchant, elle veut l'entraîner du côté des salons.

La Belote. — Oh! non, pas par là. Si Honorine me voyait faire la cour à une femme aussi capiteuse — c'est une expi^ession de son cru...

Mme de Berzé, jouant la surprise. — Vous me faites donc la cour?

La Belote. — Mais je vous crois! Et je compte l'aggraver.

Mme DE Berzé. — Avec mon consentement?

La Belote. — Pourquoi pas? Vous êtes libre de votre pei^sonne et de vos actes; moi, du premier jour où je vous ai vue, j'ai conçu un senti-^ ment... dont le trouble de cette rencontre me fait voir toute la force; comme homme, je suis accep^ table, surtout je connais la vie et les passions; alors, pourquoi ne pas vous offrir, si cela vous plaît, quelques moments agréables?

Mme de Berzé. — Vous avez une façon déli-l cate de poser la question de confiance!

La Belote, inconsciemment goujat. — C'est vrai, je ne fais pas de guii'landes. Mais, entre gei qui savent le fond des choses, à quoi bon? mot n'est jamais que le vêlement du désir.

LA UEVANCHE :i41

Mme DE Beuzi:. — Il peut être plus ou moins boutonné. {Ayanlconçxtunplan.)Enl\n, passons, puisque l'intention est bonne.

La Belote. — Oli! excellente, je vous assure. Et si vous me permettiez?...

Mme DE Berzé. — Eh bien, si je vous permettais de me rencontrer, de causer, d'être... un ami un peu assidu, comment feriez-vous avec Honorine?

La Belote, enthousiasmé. — Oh ! je m'arrangerais... D'abord, ici, il y a les promenades, les excursions. Honorine ne peut pas trotter; à Paris, les prétextes de ma l'onction, on expédie un divorce un peu plus vite.

Mme DE Berzé. — Comme le mien? Laissons Paris, ne voyons pas si loin. Mais maintenant, si je vous autorisais, vous pourriez... flirter? C'est bien le mot, n'est-ce pas, dont il faut habiller votre désir, pour le moment?

La Belote. — Pour le moment, oui... Vous avez l'esprit d'un excitant!...

Mme DE Berzé, ajoutant le regard. — Et malgré Honorine, vous marcheriez? — Je me sers un peu de votre langage...

La Belote, après un coup d'œil inquiet du côté du salon. — Je marcherais! {Prenant une résolution.) Après tout, Paris vaut bien une messe !

Mme DE Berzé. — Je ne me savais pas aussi... capitale dans votre sentiment.

La Belote, très allumé. — Encore plus que vous ne croyez!

Mme DE Berzé, s'avançant, coquette. — Eh bien ! mon cher conciliateur. . . je vous autorise ! . . .

Quelques jours après, les choses SMvamment conduites par Mme de Berzé ont suivi leur cours habituel. Le juge, qui ne s'est jamais vu à pareille fête, est très emballé, seulement il est dans des transes mon elles au sujet de sa femme, qui a commencé à ouvrir l'œil.

Un soir, v(n*s dix heures, dans le grand hall des divines sources, tout à fait désert à celle heure.

La Belote, arrivant en retard, essoufflé. — Il m'a fallu des pi'odiges pour m'échapper. J'ai eu une explication orageuse avec Honorine à cause de vous. Mais qu'est-ce que ça fait, je vous retrouve, je vous vois, c'est l'essentiel.

Mme DE Berzé, grave. — Il ne faut plus nous voir, mon ami. Ce que vous m'apprenez me dicte le devoir que je n'ai pas eu le courage d'écouter plus tôt... nous devons nous séparer, je partirai demain.

La Belote, désespéré. — Partir? Quand vous avez mis en moi l'unique grande passion que j'aie éprouvée, quand vous l'avez laissé grandir, quand j'allais toucher presque h l'espérance de la voir partagée? Ah ! non, je ne peux pas ! Je ne veux pas !

Mme DE Berzé. — Permettez! Je ne tiens pas à ce que Mme La Belote en arrive à des voies de fait.

La Belote. — Ne craignez rien, ce serait moi qui les subirais.

LA REVANGin: 3i3

Mme DE Berzé, ht/pocrite. — Mais j'en serais navrée! Je ne veux, pour rien au monde, être la cause de diFficultés entre vous. Vous avez le bonheur du foyer...

La Belote. — Ah! ne blaguez pas, je vous en prie. J'ai un foyer comme l'enfer en a un.

Mme DE Berzé. — Bah! on s'habitue à tout. Et vous oublierez très vite notre aventure, ce llirt que j'ai eu le tort, en effet, de partager un peu, et dans lequel vous avez mis, non pas mio passion, mais une amourette.

La Belote, sincère. — Ah! vous ne pouvez pas voir en moi, je vous jure. . .

Mme de Berzé. — Ne jurez pas, mon ami, disons-nous adieu, et laissez-moi partir. (Lui tendant la main pour un baiser.) Jetez l'eau bénite sur ce qui va être un souvenir.

La Belote, la tête perdue. — Non!... Jamais!... Si vous partez, je vous suis.

Mme DE I^KRZÉ, après un silence cah-nlé, le fixant d'un regard qui signifie une foule de choses. — Par exemple, si vous faisiez cela... oui, je croirais à votre amour.

La Belote. — Vous me déliez?

Mme DE Berzé. — Ce n'est pas par défi que je vous veux!

La Belote, exultant. — Que vous me voulez?... Elle a dit!... Vous avez dit?

Mme DE Berzé, s'éloignant. — Je dis simpleplement ceci : c'est que demain, dans l'après-

3i4 LA IIEVANCHE

midi, je serai à Territet, Grand-Hôlel, et que j'y resterai vingt-quatre heures.

La Belote, à lui-même. — L'après-midi... j'aurai le bateau du soir pour rentrer... (Haut.) J'y serai!

Mme DE Berzé. — Vous me sacrifieriez?

La Belote, tranquillisé par l'idée du bateau. — Tout.

Mme DE Berzé, avec un jeu de scène admirable, lui serre silencieusement les mains, puis, f très bas, presque en se sauvant. — J'ai peur de | vous aimer!

Lui reste figé de joie et d'espoir, décidé à toutes les imprudences qui peuvent s'expliquer par les apparences et les hasards d'une simple fugue d'excursion. Le lendemain, en effet, il arrive à Territet, mais Mme de Berzé, par suite d'une erreur de trains, malicieusement combinée, ne le rejoint que quelques instants avant l'heure de bateau. Naturellement, elle le lui fait manquer., Une fois certaine que par aucun moyen il ne peut! éviter de passer la nuit, elle se dit subitement souffrante : le voyage, l'émotion, le trouble d'un pareil rendez-vous déterminent, soi-disant, une crise de cœur et de nerfs : palpitations, névralgies, migraines. Il faut appeler le docteur qui ordonne le repos. Elle se relire dans sa chambre, tandis que La IJelole, anéanti, passe la soirée dans le salon de l'hôtel, à feuilleter des magazines anglais. A l'aurore, il saute dans le premier train et, par le IJouveret, regagne Evian.

Quinze jours après, à Paris, Mme de Berzé reçoit celte désolée lettre :

« Chère amie trop aimée, (( La nuit, que vous ne m'avez même pas payée

d'un baiser, m'a coûté mon présent et mon avenir. A ma rentrée, j'ai essuyé, d'Honorine furieuse, les voies de l'ait que vous appréhendiez : deux gifles, suivies d'une scène comme les Harpies elles-mêmes n'auraient pu en inventer. Le soir, ma femme partait, suivie de nos cinq enfants, et, aujourd'hui, elle m'intente une action en divorce, basée sur mon inconduite!... Quand puis-je espérer au moins la compensation réelle de cette inconduite?

(( La Belotk. » ■

Réponse :

« Jamais! vous aviez cassé ma « porcelaine conjugale », j'ai cassé la vôtre. Nous sommes quittes! »

M. et Mme Moriceau ont marié, la veille, leur fille unique, Georgette, — ce qui çi été, pources braves et paisibles bourgeois, un événement capital. Moriceau est le tyfie de ces hommes à principes ca|,iilonnés, nés aux environs de 1840, et qui sont toujours restés un peu « Louis- Philippe ». 11 était, ainsi que sa très fidèle épouse, « Madame Léonie », en pleine maturité d'âge lorsque leur arriva cette petite (ieorgette, délicieuse surprise vivante, sur laquelle ils ne comptaient plus. Aussi, que de soins, d'éducation, que de précautions pour qne rien n'atteigne ni le corps ni lame de l'entant chérie! M. et Mme Moriceau étaient affolés quand, par hasard, dans la conversation, quelqu'un disait undeces mois pouvant faire comprendre (|ue lout sur la terre ne se passait pas comme en un Paradis idéal. A vingt ans, Georgette n'avait t ncore vu, en fait de théâtre, que Faust et Mignon, « parce qu'avec le chant, disait M. Moii>:eau, on ne comprend pas les paroles! î Aussi, le mariage do cet ange, si précieusement couvé, avait été une révolution. La veille, au soir, donc, il avait fallu la laiss'^r partir avec « ce Monsieur », — Paui, Jacquelin, — un charma;it garçon, sans doute, lauréat de l'École des Chartes, beaucoup

L'ARBRE DE LA SCIE?» Cl. 347

d'avenir, mais enfin un homme! — Georgette

était partie avec un iiomme!

Ce ni;ilin-là, les domestiques avaient remis un peu

d'ordre dans l'appartement, bouleversé par les

invités du lunch.

Ap es un déjeuner morne, Moriceau et Léonie

passent au salon pour attendre « leurs enfants »,

qui doivent venir les voir avant de partir pour le

voyage de noces.

Moriceau, ramassant sous un fauteuil un pétale de rose. — Encore de ces sacrées fleurs!

LiîoNiE, triste. — Ne sois pas de mauvaise humeur, on a pu oublier en faisant le inénage...

Moriceau. — Ça m'agace de respirer cet air encore impréi>né du parfum des lilas bjancs, des roses blanciies, des lis blancs!... Sacristi! à l'heure qu'il est, nous ne sommes plus au blanc.

Léonie. — Qui sait?

Moriceau. — Quoi? Tu t'imagines que cet individu a laissé tranquille notre pauvre Georgette, alors qu'il pouvait, à son aise, disposer de sa victime?...

Léonie. —Allons! allons! tu dis des mots...

Moriceau. — Ah ! c'est que cela m'enrage à un point!... Quand je pense que pendant vingt ans nous nous sommes ingéniés à ce que rien des réalités charnelles ne lui parvienne à l'esprit, à ce que pas un atome de la poussière du siècle ne filtre jusqu'à elle...

Léonie. — Nous avons peut-être eu tort. {Geste de Moriceau.) Oui, tort. Puisqu'elle devait

348 L'ARBRIi DE LA SCIENCE

les connaître un jour, les réalités de la vie, il aurait peut-être mieux valu l'y préparer.

MoRiCEAu. — Tu dis ça, toi? Tu aurais toimême consenti à polluer la pureté de...?

Léonie. — Il ne s'agissait pas de polluer, mais de prévenir... d'instruire utilement, sainement; et alors, la transition aurait été moins brusque.

MoRiGEAu. — Le fait est que quand je songe à ça!... Passer de l'innocence à cette horreur!

Léonie. — Voyons, mon ami, tu vas trop loin. Après tout, nous l'avonsconnue, cette horreur... (Plus bas.) Nous la connaissons encore.

MoRiCEAu. — Eh! nous, ce n'est pas la même chose!

Léonie. — Pas la même chose? Prends garde, c'est le mot de tous les parents n'admettant pas que les enfants soient de chair comme eux, et, comme eux, aient des désirs, des aspirations, des passions.

MoRiCEAU. — Possible! (Cherchant quoi dire.) Mais nous, nous étions jeunes.

Léonie. — Eh bien! eux aussi.

MoRiCEAU. — Et puis, nous nous aimions... et puis, surtout, j'avais un caractère capable de m'inspirer les procédés les plus délicats...

Léonie, V interrompant. — Oh! n'empêche que tu n'y as pas été par quatre chemins... Je nous vois encore arriver à l'hôtel de la Cloche, à Dijon!... A onze heures, on soupait, et à minuit vingt, j'étais déjà ta femme!

MoRiCEAU, ray/. — Ah! ali ! je reconnais que je n'avais pas une nature à faire de la psychologie! J'étais un vrai jeune... la trempe des hommes de la Restauration, des hommes d'impulsion et d'amour franc, net, vigoureux!... Rien d'alamhiqué... Et si j'ai fait de loi ma femme avec cette... rapidité que tu rappelles, cela prouve en ma faveur, car tu étais hien la plus naïve petite personne!...

Léonie. — Ne t'imagines donc pas de pareilles bêtises!... Notre Georgette, oui, est d'une ignorance totale, parce que nous l'avons isolée de tout; mais il est extrêmement rare qu'une jeune fille — qui n'est pas bête — ne saciie pas un peu de quoi il retourne.

MoRicEAu, très étonné. — Alors, lu savais?

Léonie. — Oh! je ne te dis pas que je connaissais l'arbre de la science depuis la souche jusqu'au l'aile... mais enfin, j'avais des notions sur... les branches principales.

MoRiCEAu. — Tu ne m'avais jamais dit?...

Léonie. — Naturellement! Cela fait tant plaisir aux hommes de croire qu'ils nous ont tout appris!

MoRicEAu, embêté. — Possible' Mais pour vous apprendre ce que vous ne savez pas, y a-t-il encore la manière ! Et cette manière, les hommes de ma génération et de mon éducation l'avaient au suprême degré. (Se redressant.) Nous étions des gentlemen! Mais les jeunes gens d'aujour-

d'hui, avec leurs idées de jouisseurs, leur préoccupation d'être modernes... Ah! ça doit être du joli!

Léonie. — Les choses de l'intimité sont toujours les mêmes... très faciles quand on s'aime...

MoRicEAU, malgré lui, furieux. — Eh bien! c'est ça que je ne peux pas admettre!

Léonie. — Qu'est-ce que tu dis? (7^ laregarde, irderdil.) Tiens! vois-tu, voilà ce qu'il y a au fond de notre prétendue pudeur scandalisée... Nous sommes jaloux!... jaloux que notre Georgette aime quelqu'un d'amour, quand elle ne nous aime que d'affection, jaloux que ce quelqu'un nous Tait prise, jaloux qu'elle ait éprouvé, avec lui, des sensations inoubliables, supérieures à notre tendresse, jaloux d'avoir modelé pendant vingt ans une œuvre à qui le souffle d'un autre a donné l'étincelle de la vie.

MoRiCEAu, baissant la tête. — Tu as peut-être raison. {Un grand silence. Il arpente le salon, faisant des gestes ; puis il allume une cigarette, et la rejetant.) Enfin, sacrebleu ! c'est bien notre droit cependant de savoir comment ça s'est passé!

Léonie. — Puisque les enfants vont venir, lorsque nous aurons causé, je prendrai Georgette à part : entre une mère et sa fille, on peut se conlier bien des choses. Et toi, rien ne t'empêche de parler à Paul.

MoRiCEAu. — Oui, oui, n'aie pas peur, je lui parlerai, à ce gaillard-là, el delà bonne manière. Ça ne traînera pas.

Ils s'arrêtent à cette résolution, satisfaits et plus calmes.

Dans le coupé qui les emporte, stores baissés, vers le domicile paternel, Paul et Gnorgette s'étreignent, se grisant de becquetées et de caresses, comme des pigeons au printemps.

Georgëtte. — Si maman savait que voilà deux mois que nous nous embrassons comrnc ( a !

Paul. — Et si ton père, l'homme de I8i0, soupçonnait que j'ai trouvé une merveilleuse petite femme, toute désireuse des caivvsiN que son amour lui avait fait presque deviner!

Georgette. — Oui, pauvres pai^etits! !liix (iiii s'imaginent que je croyais à la ]('>i;cnilo tin < lioii ! Oh! ce qu'ils m'ont amusée souvent, avec leurs précautions d'hygiène morale! Ils s'imaginent donc que notre pensée, notre cdHir, notre nature ne nous soulïlenl pas le secret du my^^tère?

Paul. — Que veux- lu? tous les parents sont comme ça. Ils sont instinctivcineiU furieux que le mystère, dont ils ont usé et souvent abusé, devienne le plaisir et crée réiiiancipation de ces enfants auxquels ils ont si jalouse:nent caché c( l'arbre de la science ». Eh bien! la bonne tactique, c'est de leur rendre la pareille, et de ne jamais parler des félicités intimes. Faire comme si elles n'existaient pas, puisque c'est la convention de toutes les relations de raniille et du

monde. Comprends-lu, ma petite Georgette ?

Georgette. — Très bien!... Je ferai ,1a sainte Nitouche! A la plus petite allusion, je prendrai des airs scandalisés!... (Riant, elle se blottit contre lui.) Paul, scandalise-moi un peu, en attendant?...

Paul, ravi, l'embrassant. — Vous êtes une petite polissonne que j'aime, madame!

L'arrivée se fait chez les Moriceau. Chacun prend un maintien. On dissimule la gêne du premier contact en exagérant les effusions et les exclamations. Les généralités épuisées, la conversalion devient difficile à cause de cette satanée question à laquelle tous pensent sans en parler. Sous un prétexte quelconque, maman Léonie emmène Georgette dans sa chambre. Les deux hommes restent seuls.

Moriceau, cordial. — Eli bien! mon gendre, fatigantes, hein! toutes ces cérémonies et formalités matrimoniales?

Paul, très simple. — Mais du tout, beau-père, je vais à merveille.

Moriceau. — Et dites-moi, entre nous, cette pauvre Georgette, un peu lasse?

Paul, jouant Vétonnement. — Lasse? non, pourquoi? Elle m'a dit ce matin qu'elle ne s'était jamais sentie si bien portante.

Moriceau. —Ah! tantmieux!... tantmieux!... (Embarrassé.) Alors, je vois que...

11 s'arrête.

Paul. — Vous voyez quoi, beau papa?

Moriceau, qui n'ose pas aborder nettement la

LARBFII': DK LA SCIENGK 35:5

question. — Eli bien! mais que vos preinières heures de ménage se sont bien passé?... sans incident?

Paul. — Sans aucun incident...

MoRicEAu. — Ah!... sans aucun incident?...

Paul. — Evidemment!... Pourquoi voulezvous?... Nous avions un excellent appartement, un grand appétit pour la petite dînette d'hier soir... Ensuite, une bonne causerie pendant laquelle nous avons beaucoup parlé de vous... de vous deux... Enfin, sommeil bien !;agné, après une pareille journée!

MoRiCEAU. — De sorte que?...

Paul. — Quoi?

MoRiCEAU. — Rien!... Je voulais dire : Vous aviez une chambre confortable?...

Paul. — Oui... oui... On nous avait soignés... C'était parfait!...

MoRicEAU, très gêné,- cherchant toujours la transition qu'il ne trouve pas. — Enfin, vous êtes contents?... tous les deux?

Paul. — Tous les deux!... Moi, je serais bien difficile de ne pas l'être, avec une femme aussi délicieuse que Georgette.

Le sujet étant décidément inabordable, les deux tioinines se mettent à parler affaires et actualités politi»:|ues.

Dans la chambre de Mme ]Moriceau. — Le « sujet » a été encore plus difficile ù approcher pour maman l^éonie, qui vis-à-vis de sa fille s'est toujours placée en mère d'essence idéale, ayant enfanté par l'opération du Saint-Esprit.

Léonie, embrassant Georgelte }wiir la dixième fois, sans pouvoir amorcer une question 'possible. — Enfin, tu es heureuse?

Georgette, naturellement. — Mais, très heureuse, maman.

Léokie, hésitant. — Tu ne vois rien à me confier qui ait provoqué chez toi un bouleversement?... une révolution?

Georgette, adorable de naïveté. — Rien du loul !... Une révolution?... Pourquoi veux-tu?

Léonie, embarrassée. — Je ne sais pas... Je dis cela à cause de la transition... Tu étais habituée à la vie de famille... à ta chambrette... Et puis, tout d'un coup...

Gkorgette, — Oh ! mais nous étions très bien installés, à l'hôtel!... En arrivant, hier soir, on a rangé avec Paul toutes nos petites affaires... Puis dîner en tète-à-tète... Ce qu'on a causé!... Et surtout ce qu'on a parlé de vous!

Léonie, émue. — Ah !

Georgette. — Tout le temps!... Paul vous aime beaucoup... Il a même un faible pour toi...

Léonie, après une hésitation. — Et... vous avez bien dormi?

Georgette. — Admirablement! Après une journée aussi remplie, tu comprends?

Léonie. — Alore, tu n'es pas fatiguée?... tu te sens comme à l'ordinaire?

Georgette. — Que tu es donc toujours

L'ARBRE Dr, LA SCIKNCE 355

inquiète et agitée, ma pauvre maman! (Candide.) A quel propos ne me senlirais-je pas romme à l'ordinaire, puisque je te dis (pie j'ai dormi comme une marmotte!...

Pas moyen, décidément. Maman Léonit^ y rtMionce. La conversation s'éteint, on va reti'onver le père et I^aul, et après quelques banalités linales, le vieux ménage et le nouveau se sépar ni, le vii:ux cherchant à égayer sa tristesse, le jeune à dissimuler sa joie.

MoRiCEAU, seul avec sa femme, la regardant. — Rien pu savoir!... Et toi?

Léome. — Moi non plus... I*]lle ne m'a parlé que de leur installation à l'hôtel... du dîner... de leur bon sommeil...

MoRiCEAU. — Lui aussi!... Ali ! ça, dis donc? j'en suis à me demander si ce gaillard-là n'a pas tout simplement pioncé comme une toupie?,.. Ah! si je savais qu'il a commis une pareille goujatei4e!...

Léonie. — Non!... je suis sûre que non!... Seulement, il nous était impossible à tous aujourd'hui de... traiter la question... Il y avait une pudeur instinctive : pour nous, à avouer que nous avons pratiqué des choses que nous tenions pour répréhensibles, puisqu'on les avait cachées; pour eux, à dire qu'ils les connaissaient à leur tour, et qu'ils ne les trouvaient pas si horriliques. Plus tai^d, quand la pratique de la vie aura usé ce mensonge de façade et d'éducation et qu'elle nous aura descendus du piédestal de

parents pour nous remettre, comme les enfants, simples êtres humains, alors, on pourra causer.

MoRiCEAu, après avoir réfléchi. — Tu disais tout de suite que tu étais sûre... de la chose?... Comment?

LÉONiE. — Oh! simplement par l'attitude de Georgette. On sent que pour tout son être, aujourd'hui, Paul est le numéro un, et nous le numéro deux. Sans doute, elle a été très affectueuse; mais l'affection, c'est toujours le numéro deux de l'amour. Ça y est, je te dis; et nous voilà hien seuls.

MoRiCEAu. — ^Très seuls ! C'est drôle! j'éprouve une singulière impression... Je te regarde; il me semble que nous nous retrouvons moins papa et maman, davantage mari et femme?

Léonie. — C'est bien en nous, en nous deux maintenant qu'il faudra chercher un peu de bonheur!

MoRiCEAu, venant embrasser Léonie. — Ma pauvre femme!... Tiens! Allons dîner au restaurant... nous mangerons une bisque!

A Urée-les-lJains, le fameux Hôtel Iiiternalional qui, avec ses prétentions de palais, et son clinquant (le faux grand luxe, a été sacré par le snobisme r < hôtel le plus chic de l'Europe », parce qu'on y paye une chambre cinquante francs, une côtelette cent sous et un œuf deux francs. Y descendent donc les multi-millionnaires, ou ceux qui veulent le paraître, les usés de toutes les jouissances, qui viennent essayer le prodigieux matériel d'inquisilion pour jobards à exploiter, que l'on trouve à Urée La plupart de ces grands fêtards et grands malades amènent leurs domestiques. De celte façon, on peut imprimer sur la liste des étrangers : « M. T;utempion et sa suite », « Mme Hranchut, une gouvernante, etc. » Or, quels domestiques? Non pas de l'espèce des serviteurs d'autrefois, qui étaient les amis de leurs maîtres, non pas de ces braves gens comme il y en a encore, qui servent honnêtement, mais de cette race de « larbins de riches ->, gens de grande maison, comme ils disent : les hommes, vêtus en gentlemen, glabres, l'œil faux, l'attitude insolente; les femmes, félines et doucereuses devant les maîtres, derrière cette façade hypocrite, fourmillant de vices comme les hommes et, comme eux, cherchant à les sati>faire.

A l'hôtel, l'heure du dîner c des gens ». Non pas un office, mais une belle salle à manger, avec

salon d'attente. Sur la table, très élégamment disposée, de l'argenterie, des fleurs, un menu complet. Pour le service, d»'S maîtres d'iiùtel en habit, comme à l'étage au-dessus.

Le Maître d'iiotel, gravement à la porte du salon. — Ces dames sont servies.

On passe à table avec cérémonie. Chic anglais. Les hctmnies, à la boutonnière ornée d'une rose ou d'un oeillet, offrent le bras aux femmes qui, elles aussi, ont fait toilette, corsages ouverts, des bijoux, des fleurs.

M. Paul, à M, Alexis, valet de chambre de M. Negropoulo, financier. — La présidence est à la haute banque.

On s'installe. Le potage est servi. Chacun s'occupe galamment de sa voisine.

M. Charles. — A propos de banque, est-ce que ton bourgeois n'a pas eu quelques difficultés? J'ai vu dernièrement dans le Journal...

M. Alexls. — Je te crois, il a frisé la correctionnelle... frisé au petit fer. Un soir, j'ai bien cra que ça y était; les flics avaient cerné l'hôtel.

M. Antoine. — Oui, mais c'est un rude malin.

Al. Alexis, tti'ec mépris. — Unerude fripouille, sui^out. Il a toujours un fonds de réserve pour arroser au dernier moment. C'est égal, celte fois, il a eu chaud, le patron ! C'est pour ça que nous sommes ici; il s'est tracassé, ça lui a fichu de l'acide urique !

M. 'Clkmen.t. — Ce qui en a fichu au mien,

c'est qu'il a pris une pelle dans la conférence internationale pour l'affaire de la Mingrélie.

M. Léonard. — On disait pourtant que c'était un des Torts de la diplomatie?

iM. Clément. — Fort? oh ! la ! la ! S'il m'avait pas! On cause le matin pendant (ju'il se passe au vernis; jejui souille ses notes aux puissances. C'est moi qui ai arrangé le conflit des Balkans. Sans ça c'était la guerre aux quatre coins de l'Europe. Maisje voulais avoir mon été tranquille.

M. Gilbert. -— Oli! puis, vrai, se battre pour toute cette clique de dirigeants !

M. Paul. — Sûr que c'est pas à faire. La guerre ne sert qu'à défendre l'auge des exploiteurs, et ils le sont tous.

Mme Eugénie. — Tous, non, il y a des exceptions. Ainsi, madame...

M. Antoine. — Ohé ! l'ingénue qui croit à la vertu de « sa madame »! Pauvre chatte! Savezvous ce qu'elle économise avec sa fabrique de chaussures? Un demi-million par an, et ses ouvriers gagnent cent sous parjour, et vous soixante francs par mois. C'est-y de l'exploitation, oui ou non ?

M. Charles. — Eh bien ! et mon type, qui se fait quatre millions par an avec ses magasins universels !

M. Léonard. — Et le mien, qui a des mines dans l'Alaska ! Ce qu'il doit en faire crever des humains, là-dedans!

-560 LES VAf.tTS

Mlle LuGY. — Et la mienne, qui possède les fameuses eaux de Marizy-les-Bains — Source Royale; dix mille bouteilles par jour ! Il y a beau temps que la Source Royale est à sec. C'est une usine souterraine, avec laboratoire de chimie, qui fabrique aujourd'hui la plus pure des eauoc de table.

M. Clément, à M. Julien. — Qu'est-ce qu'il vend, ton singe?

M. Julien. — Rien. Un aristo, château féodal, des terres. Il pressure les populations agricoles.

M. Paul. — Moi, le mien brocante des tableaux de maîtres ! Chefs-d'œuvre pour galeries de milliardaires américains. Ah ! mes enfants, si vous voyiez ce maquillage !

M. Gilbert. — Mon patron, lui, maquille la littérature. Des pauvres bougres, qui ont du talent, lui apportent des romans, des pièces. Il donne le coup de pouce, la signature. Ça y est. II empoche la forte somme, les rosettes, l'Académie. Les autres crèvent de faim à cinquante centimes la page.

M. Paul. — Je vous le disais, n.. de D....! Tous, partout, des exploiteurs, des voleurs! Et on ménagerait ces oiseaux-là! Ah! non; vous entendez, mademoiselle Eugénie?

Mlle Eugénie. — Je ne dis pas; Madame est peut-être une canaille, mais elle donne beaucoup.

M. Clément. — Donner?... Bien sûr qu'ils

LES VALETS 36t

donnent, pour poser à la philanthropie, pour nous écraser sous leurs bienfaits ; mais faut voir le ton et l'insolence.

M. Léonard. — Quand ils donnent, ils ne font que restituer; on ne leur doit rien.

M. Julien. — N'empêche qu'on est obligé de servir.

Mlle Justine. — Oh ! le moins possibl.e. On en fait toujours assez pour leur argent.

M. Paul. — Parbleu! on sert, parce que c'est trop dur d'avoir un métier et de gagner sa bonne vie ; sans ça !.. .

M. Alexis. — Et puis, est-ce qu'on sait?... si la grande lessive sociale arrive, il faut être là pour prendre leur place.

Mlle Flora. — Bah ! Il y a quelquefois de bons moments. On ne s'embête pas ce soir. Qu'est-ce qui paye le champ...?

M. Clément, au maître d'hôtel. ■■ — Est-ce qu'on peut coller quelques bouteilles sur la note des singes?

Le Maître d'hôtel, complice. — Mais oui, on leur chargera les imprévus, allez donc !

Le Champagne est apporté. Les coupes se remplissent. La gaieté monte.

Mlle Flora. — C'est pain bénit, de leur faire des farces.

M. Charles, confidentiel. — Oh ! que je vous en raconte une ! Mon type reste dans son plumard

le matin, pour boire son eau. Position horizontale, prescription du docteur.

Tous. — Comme le mien !

M. Charles. — Paraît que ça les rince mieux. C'est moi qui suis chargé de lui apporter le bouillon tout frais de la source. Plus souvent, que je vais aller faire un kilomètre et descendre les escaliers ! Je lui colle l'eau du robinet des water. Et il la déguste, que ça fait plaisir à voir ! (On rit.) Une heure après, il urine, dans un bocal gradué, aussi clair que de l'eau de source, c'est le cas de le dire. Et il est enchanté. « Elle est merveilleuse, dit-il à tout le monde; seulement, il faut venir la consommer sur place. » {On se tord.)

Mlle Flora. — Il n'y a que la foi qui sauve. Et ils ont tous des manies. Ma patronne me rase tous les jours, avec sa constipation. Quand une matinée se passe sans résultat, elle est d'une humeur de chien; elle geint, pas moyen de sortir. Alors, moi, pour être tranquille ici, je lui fourre une petite purge dans son verre du soir. Elle est enthousiasmée de sa cure, et le docteur est abruti ! . . . Tous les malins, il demande à voir la matière, parce que, comme l'eau de source est astringente, c'est le premier cas qu'il voit en sens contraire ! Il va en faire une communication à l'Académie ! (On se retord.)

M. Clément. — Moi, c'est à Paris que j'ai fait la meilleure. Le macaque était à Constantinople

pour une mission diplomatique; ma femme pince la scarlatine. Pour ne pas la gober, moi, en cohabitant, je descends ma légitime dans l'appartement. On l'a soignée trois semaines dans le lit de Monsieur. A son retour, ce qu'il était content, Monsieur, de rentrer chez lui ! Et comme il voyage toujours avec une pharmacie d'antiseptiques et qu'il a un appareil pour désinfecter les chambres d'hôtel, vous voyez ça d'ici?

M. Alexis. — Il a mouché la scarlatine?

M. Clément. — Non ; il a toujours une veine de c..., ce qu'il est ! (A miss Angell, qui prend des airs effarouchés.) Nous scandalisons l'Anglaise.

Miss Angell. — Moa, je étais toujours correcte.

Mlle Cécile. — Seulement, vous couchez avec votre maître quand sa femme n'est pas là.

M. Clément. — L'Entente cordiale !

Mlle Cécile, à miss Angell. — Ah ! pas la peine de nier; j'étais, avant-hier, dans la chambre d'à-côté, pendant... l'opération.

Miss Angell, candide. — C'était la nuit... sans lumière, donc pas impropre... Chez nous, pour la vertu, quand on peut pas regafider, c'était siouffisant.

Tous, 1res amusés à Fraillein. — Et en Allemagne?

Fraulein. — En Allemagne, regarder, ça on peut faire. Moi, en France, che regarde beau-

coup et chécoute les batrons pur puvoir envoyer

à un monsieur le lieutenant que je che connais ^

là-bas des betites renseignements. f

Le Maître d'hôtel. — Si ces dames et ces î messieurs veulent venir pour le repas des chiens ?

M. Paul. —Ah! zut, pour les sacrés cabots! On ne se dérange pas, ce soir : on cause.

M. Charles, au maître d'hôtel. — Fichezleur ce que vous voudrez... S'ils crèvent, tant mieiix !

M. Alexis. — Ah ! oui, par exemple ! En voilà encore une manie des bourgeois, de voyager avec leurs sales toutous !

Mlle Cécile. — Et les bourgeoises?... c'est pire! (Imitant.) ^ie vous confie Dick, faites-y bien attention!... Ne donnez pas de poulet à Mireille, pauvre fille ! ça la dérange!... Comment Nelusko a-t-il fait ses affaires, aujourd'hui? Mal?... Alors, un petit lavement demain !» Ah ! malheur ! Et dire qu'elles aiment mieux ces animaux-là que leurs enfants.

Mlle Justine. — Parce que ça ne les vieillit pas. Moi, chez nous, j'ai liquidé l'habitude. Trois chiennes de suite.. Un bain la nuit, en hiver... ^^ un mois ou deux après les pauvres bêles s'étei- ■^' gnaient comme la Dame aux Camélias.

Le dîner s'achevant, la conversation générale s'éparpille en petites causeries à deux. On se groupe, on marivaude, on flirte. rï

M. Gilbert, à Mlle Flora... continuant un

duo. — Je vous assure que ce n'est pas le simple désir. Il y a plus, beaucoup plus.

Mlle Flora, souriant. — De la passion? Vous croyez à ça ?

M. GiLBFÎRT, ciselant ses phrases. — J'y crois depuis que je vous ai rencontrée ici. Je ne peux pas vous traduire assez ce qui se passe en. moi; c'est du trouble, de l'angoisse. Je ne pense qu'à vous. Je ne vois que vous, et quand vous disparaissez au tournant d'une porte ou d'un vestibule, je reste là, mes yeux ravis, laissant vivante à mon cerveau la vision délicieuse de vos mouvements et de votre charme.

Mile Flora. — La jolie phrase! Elle est de vous?

M, Gilbert, gui Va apprise dans un manuscrit de son maître. — Mais certainement! Ne me croyez-vous pas capable?... Et elle est encore si loin de ce que j'éprouve. Il y a plus de beauté jeune dans une seule de vos fossettes que sous le maquillage de toutes les princesses qu'on admire ici. Pourquoi ne voulez-vous pasm'aimer?

Mlle Flora, conquise. — Je n'ai pas dit que je ne voulais pas. J'ai dit que ce serait trop peu de plaisir pour beaucoup de regret, puisque vous partez dans trois jours pour rentrer à Paris avec votre type.

M. Gilbert. — Eh bien ! rentrez-y aussi... Vous avez bien de l'influence sur votre madame?

Mlle Flora. — Sur Gastorine ? Ah ! oui, vous

savez pas ? Je l'ai surnommée Gastorine parce que son amant s'appelle M. de Polux... peau de luxe, comme nous disons à l'office. (Poseuse.) On a de la littérature aussi.

M. Gilbert, souriant. — Du calembour, la fiente de l'esprit qui vole, dirait Victor Hugo. (D'un autre ton.) Dites donc alors, elle rentrera volontiers si son amant est à Paris?

Mlle Flora. — Mais pas du tout, il est arrivé ici depuis deux jours ; truc convenu. Madame s'est fait porter malade et ordonner les eaux pour avoir une lune de miel tranquille, loin de son mari.

M. Gilbert. — Eh bien, prévenons-le, le mari, une lettre anonyme à M. de Chaintrey. Il arrive, surprend les amoureux, pétard, scandale. Madame est obligé de partir et nous nous retrouvons.

Mlle Flora, sans hésitation, admirative. — Ça y est ! Vous avez des idées, vous !

M. Gilbert, s' asseyant pour écrire. — Des idées, et le style qu'il faut, vous allez voir : <( Monsieur, un de vos amis les plus dévoués, indigné de la conduite de Mme de Chaintrey, croit devoir vous prévenir : Votre femme n'est venue à Urée que pour rejoindre son amant, M. de Polux. Leur liaison est si publique que tous les honnêtes gens en sont scandalisés. Il est temps que vous avisiez! » {Cachetant.) Après-demain, Othello sera là.

Mlle Flora, se laissant asseoir sur les genoux de M. Gilbert. — Vous êtes un petit homme que

j'aime.

M. Gilbert. — Alofs, à quelle heure les derniers outrages ?

Mlle Flora, riant, bas. — Ce soir, quand Castorine dormira.

Us s'ombrassent.

Tous, s' exclamant. — Eh ! là-bas, les amoureux?... Ily a delà lumière.

•Depuis un instant les sonnettes des maîtres cotnmencenl à carillonner à tous les étages.

M. Alexis. —Onze heures! Faut aller coucher la ménagerie !

Au 37. Chambre de Mme de Chaintrey. Flora, exquise de prévenances, sourires respectueux, regards de chien fidèle, aide sa maîtresse pour les soins du soir ; elle range sur la table une ravissante robe de mousseline en dentelles sur laquelle elle jette un regard d'envie.

Mme DE GiiAiNTREY, dans la situation où elle est, se sentant le besoin de conquérir sa camériste. — Je crois que vous m'êtes bien dévouée,.Flora?

Mlle Flora, yeux blancs. — Oh! madame!... Je me jetterais au feu pour Madame.

Mme DE Chaintrey. — 11 me semble que cette robe vous ferait plaisir? Prenez-la.

Mlle Floiîa, se confond en remerciements, puis d part. — Elle me la donne pour me corrompre... Quelle rosse!

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