LES « P.EI'US
Ketty, modeste. — Non..., mais depuis que j'entends chaque jour Monsieur parler à Madame...
VoRLiTz. — Eh! eh! pas mal! {Il chausse son lorgnon et la regarde comme un maquignon examine un cheval.) — Vous êtes Anglaise?
Ketty.— Non, monsieur, Française... Parisienne.
VoRLiTZ. — Aussi, ça m'étonnait.
Ketty. — Seulement, j'ai pris un nom anglais ; ça donne plus do valeur marchande.
VoRLiTZ, enchanté de V expression. — Bon! {Continuant son examen.) Vous êtes jolie.
Ketty, réussissant une rougeur. — Oh! monsieur!...
VouLiTZ. — Si, si... très jolie... fine!... de la race! {fhivant son lait a petites gorgées.) Où en êtes-vous avec les hommes? {Voijant qu'elle hésite.) Oh! je suppose bien que Jeanne d'Arc n'est plus votre cousine. Allez donc! Avec moi, on peut causer affaires.
Ketty, se décidant. — J'ai connu quelques messieurs qui ont été gentils avec moi; seulement...
VoRLiTZ. — Seulement, assez de flirts d'anli-
lambre, n'est-ce pas? Vous demandez de l'avan-
îmenl?
Ketty. — Évidemment, chacun tient à faire carrière. {Jouant Vembarras.) Mais, en ce moment, ce n'est pas ça qui... il y a autre chose...
VoRLiTZ. — Un béguin, je parie?
Ketty, sérieuse. — Oh ! plus, beaucoup plus ! ... Une passion que je n'oserais jamais avouer à celui qui l'a iuspirée.
VoRLiTZ, blagueur. — Diable! c'est une idylle! Mais à moi, voyons, vous pouvez bien raconter. Ketty, croyant qu'on peut marcher. — A vous surtout, je ne peux rien dire.
VoRLiTZ, comprenant, très sec. — On ne prend pas un vieux renard comme moi avec de pareilles sornettes, ma petite.
Ketty, essuyant une larme. — Oh! monsieur, je vous jure...
VoRLiTZ, s' impatientant. — Larmes et serment?... Vous êtes jeune, décidément!... Moyens de sous-lieutenant; nous nous retrouverons quand vous serez général. {S' adoucissant, il lui tapote la joue.) Eh! eh! il paraît que nous avons de l'ambition! {Ayantune idée qui V amuse.) Eh bien! J4i vous aiderai, tenez, je vous donnerai deseonseils; je fournis le capital de début, —un placementde père de famille! Vous commencerez par manger quelques jeunes gens pauvres à un ou deux millions, vous continuerez par les messieurs aisés à quinze ou vingt. Vous tâcherez, entre temps, de réussir quelques duels, un ou deux scandales; nous verrons après. Je ne puis frayer qu'avec des femmes que toute l'Europeau moinsa appréciées.
Ketty, avec élan. — Que vous êtes bon!... Mon entière reconnaissance...
LES « RKI'LIS » 227
VoRLiTz. — Entière, non; pas pour le moment.
Ketty. — Vous ne voulez pas admettre qu'un sentiment d'admiration puisse devenir un sentiment passionné. Je vous assure que je ne mens pas, et qu'à côté de vous j'éprouve...
VoRLiTz, V interrompant. — C'est la didérence qu'il y a entre vous et moi... Moi, je n'éprouve plus.
Kettv. — Pourtant, avec Madame?
VoRLiTz. — En un an, j'ai été juste une Ibis l'amant de Madame! Et encore, quand je dis l'amant!... J'y ai tàchél... Enlin, ça suffisait pour faire acte de propriétaire.
Ketty, stupéfaite. — Alors, pourquoi avezvous une maîtresse?
VoRLiTZ, haussant les épaules. — Gosse, va!... Pour qu'on le sache, parbleu !
A la incine heure aussi, des iuterinédiaires exlrèniemeiit rétribués avaient iimeiié à Carvin un morceau de roi : une fille du pays, admirable de l)eaulé saine, vigoureuse, indomptée. Seulement, croyant bien faire, l'indigène avait agi d'emblée, sans aucune des précautions exigées par l'état sucré de Carvin. Lui aussi, allumé, s'élait dit : <• Zul! Cour une fois, allons-y! » Résultat : évanouissement, trois médecins demanués en toute liàte, — doiitia visite, d'ailleurs, futinutile, Carvin « ayant repris ses sens ». Ou l'inslalla dans un landau, huit ressorts et caoutchouté, qui vint ensuite prendre chez eux Iledeismith cl Vorliiz.
Au passage de la voilure, les deux terrassiers, toujours au travail, relèvent leur échine brûlée de soleil.
Le Premier, au camarade, désignant les trois figures blêmes. — Tiens, v'ià des types qui peuvent dépenser chacun plus de mille francs par minute!
L'Autre, suffoqué d'admiration et d'envie. — Mille francs par minute?... Eh ben! vrai, dans une journée, ce qu'y doivent en bouffer des joies!
SUICIDE D'AMOUli
Un cabinet parliculier dans un des grands restaurants du boulevard. — En tète à tête non pas le coupb) traditionnel fêtant la banale aventure, mais deux bons amis, deux camarades de carrière militaire; l'un, de Fontanel, redevenu délinitivemeiit Parisien après sa démission; l'autre. LoY- SIER, un des plus jeunes commandants de l'armée coloniale, retour d'une mission d'exploration en Afrique. Arrivé le jour même, son premier plaisir a ete de retrouver son ami, de dîner avec lui pour bavarder, passer la revue des souvenirs et se remettre au point sur tous les potins de Paris.
LoYsiER. — Api^ès trois ans de nègres, on est vraiment lieureux de reprendre un air de civilisation.
De Fontanel. — De se blanchir un peu, et de se décarêmer, liein? D'ailleurs, n'as-t'i pas des raisons pour voir tout en rose : le succès, l'espoir d'un avenir superbe, la santé, la liberté du cœur?
LoYsiER. -— Aussi, je tiens à jouir un peu de la vie.. . Je ne suis pas blasé le moins du monde... Tous les joujoux m'amuseront. Est-on gai, ici'.'
De Fontanel. — Non. {Grotesquement lugubre.) La lutte pour la vie dans le grenouillard des intérêts les plus marécageux. Gagner de l'argent! On n'a que ce mot à la bouche. Les | hommes en sont hallucinés, les femmes en de- ■ viennent folles, les enfants l'apprennent au collège, la littérature en est infestée, les théâtres... YoYsiEU. — Ah! là, au moins, on rit?
De Fontanel. — Jamais! Deux genres seulement : Les obscénités — pour gagner de l'argent, — parce qu'il paraît que c'est le goût du public; et le drame noir, avec mise à mort, pour fouetter nos neurasthénies. On se tue à onze heures cinquante sur toutes les scènes de genre, depuis la place de l'Opéra jusqu'à la seule scène du monde où l'on fasse de Fart dramatique, la seule ou l'on ioue moderne, avec deux ou trois grands auteurs, 'les seuls modernes, des artistes modernes, la seule où l'on remanie les chefs-d'œuvre d'hier pour le^ rendre également modernes, la seule qui... \oYS!ER, amusé. — Et comment s'appelle cette