LES SEPT CORDES DE \À LYRE
Jassin, quaranle-huit ans, le physique malicieuL, doucement sceptique, encore séduisant, quoiqu'un peu griffé par la vie passionnelle. Autour de riionime, l'auréolant, la légende de celui qui aima beaucoup et fut beaucoup aimé. Légende très peu au-dessus de la vérité : Jassin fut et reste, non pas l'amant des femmes, mais de la femme, l'amoureux dilettante de cette mystérieuse et mouvante énigme. De ses inultiples expériences, il garde une philosophie plus profonde que désabusée, et si humaine! Sur ses amertumes même glisse un sourire, parce qu'elles viennent de la femme. Aujourd'hui, non pas à la retraite, mais en demi-solde du sentiment, il s'amuse du monde comme d'un spectacle, jugeant les coups, les conseillant quelquefois.
Stanislas DE Vilbray, dit S tany, vingt-cinq ans. Un de (îes merveilleux adolescents comme en produisent quelquefois, à Paris, nos moyens intensifs de culture intellectuelle et artistique. Nature supérieurement sensible mais très saine, de la tète et des muscles, un physique trahissant
l'indéfinissable charme de l'atavisme maternel : en tout, un viril prédestiné aux plus précieuses religions féminines.
Gliez Jassin.
Jassin, se levant, très cordial, à Varrivée de Stany. — Je t'attendais.
Stany, très supris. — Comment pouviez-vous savoir?.,.
Jassin. — N'est-ce pas le jour de tes vingt-cinq ans, et n'as-tu pas dans ta poche une lettre que ton père, avant de mourir, il y a sept ans, avait chargé son notaire de te remettre, ce matin même?...
Stany. — En effet. Vous la connaissez?
Jassin. — J'en connais seulement l'idée principale, ton père ayant dû demander mon consen- , tement à ce qu'il attendait de moi.
Svkm, tirant la lettre. — En voici les termes. (Lisant.) a Mon cher enfant, dans presque toutes les actions humaines, il y a un ressort, apparent oucaché, qui est l'influence de la femme. Excellente ou dangereuse, cette influence est le centre de l'existence des êtres d'élite comme loi. Très intelligent, très riche, en pleine éclosion de rares facultés, tu seras fatalement la fleur tentatrice et tentée qw-e recherchent ces papillons. 11 Lm}io,rte de les bien connaître. Pour cela, les inexpérimentés conamenceiït par le mariage. ' C'est, aa contraire, par lui qu'on doit finir, puisque ic,'*»! ce quîil 'y a de plus difficile. Avant
donc d'arriver au problème de la femme à soi, il faut prendre et apprendre les autres, La pratique n'y suftit pas, étant presque toujours maladroite; elle devient féconde, étant dirigée par un j^uide sûr. Pour loi, il n'en peut être de meilleur que Jassin, mon vieux camarade et ton grand ami. 11 a accepté, écoute-le. Il te fera faire toutes tes classes; après quoi, tu pourras, si cela te plaît, entrer dans le mariage sans y être trop victime ou trop dupe. J'ai l'espoir de t'adoucir ainsi la route de la vie, qui est toujours un peu ce que le cœur la fait. »
Jassin, amical. — Eh bien ! mon cher Stany, je suis à ta disposition.
Stany. — Gomme cela, tout de suite?
Jassin. — Il n'y a pas de temps à perdre. Tu es à cet âge très justement choisi où le jeune homme finit et où l'homme commence. Commençons avec lui. {Il le fait asseoir à côté de lui.) Au point de vue cœur, où en es-tu?
Stany, amusé. — Rien de sérieux. Quelques flirts échangés sans résultat.
Jassin. — Et au point de vue... physiologique?
Stany. — Quelques voluptés aclielées au comptant.
Jassin. — Parfait. Terrain excellent pour y travailler. Maintenant, un peu de psychologie. Désires-tu la femme?... Oli ! non plus le bel animal payé qui est un corps sans àme, mais la créature à conquérir, l'être exquis, complexe, atti-
rant et décevant, adversaire toujours, alliée seulement pour une envolée d'idéal ou de passion, qu'on adore aujourd'hui, qu'on détestera demain, qui mérite tout cela, qui nous domine ou nous est inférieure de toute la puissance ou la bassesse de son sexe. Désires-tu cette femme?...
Stany. — Avec tout l'enthousiasme de mon rêve.
Jassin. — C'est à merveille!... {S' installant.) Prends une cigarette!... Si, si... ça donne de la légèreté aux idées... ïu penses bien que je ne vais pas te faire un cours de pion. Nous causerons en camarades ; je resterai l'aîné, voilà tout. Voyons, que penses-tu de la femme en question?... de celle que nous avons à. attaquer?
Stany. — Je la crois très différente des natures d'autrefois et très spéciale à notre époque.
Jassin. — Oui, la femme est un être d'adaptation, elle se façonne à toutes les situations et à tous les temps. Celle d'aujourd'hui porte donc l'empreinte du nôtre, mais elle n'est pas si dissemblable de ses sœurs du passé. Les femmes gardent plus intact que nous le fond d'humanité, — chose très logique, puisqu'elles le transmettent, — et puis surtout elles ont commencé par être Eve et elles le sont restées.
Stany. — Ce qui signifie que, pour les avoir, il faut toujours un peu, dans des tons différents, jouer l'air du serpent?
Jassin. — Tu y es. Il y aura, en elïet, toujours
un serpent et une femme dans l'affaire, symboles de la tentation et du fruit défendu. Envisa<ieons quelques principes. Ce que ton père a voulu, et ce que je veux, moi aussi, c'est que tu connaisses bien la FEMME! Mais, ce n'est pas Là une unité synthétique qui résume toutes les individualités. Stany. — On ne peut pas dire : qui connaît une femme les connaît toutes.
Jassin. — xVhl mais non. Il serait même plus
Juste de dire : qui les connaît toutes n'est pas
îûr d'en connaître une. Seulement, en suivant la
[méthode expérimentale, on peut se rapprocher le
^plus possible de la vérité.
Stany. — La méthode de l'histoire naturelle, par exemple, qui établit des espèces!
Jassin. — Précisément. L'histoire qui nous occupe étant on ne peut plus naturelle, les sujets [peuvent se catégoriser en classes. C'est là où je voulais en venir; tu vas plus vite que moi, tu me devines, c'est parfait!... Tu seras un excellent iélève.
Stany, souriant. — Je m'appliquerai. Donc ^combien de classes?
Jassin. — Attends ! Une comparaison, d'abord. Tu connais l'expression courante : toute la .lyre?... Appliquée à une chose ou à un être, elle •signifie que cette chose ou cet être possède l'ensemble des qualités, des notes de l'instrument. I L'expression se dit beaucoup des femmes et elle est très exacte, les femmes d'aujourd'hui, —
c'est là leur caractère spécial, — étant prodigieusement sensibles à toutes les vibrations, les prolongeant à l'infini, et capables d'en faire de grinçantes cacophonies ou de sublimes harmonies. Pour que tu sois entièrement éduqué, il faut donc que tu arrives à posséder toule la lyre féminine.
Stany. — Et la lyre a sept cordes?
Jassin. — Classiquement, oui. C'est, en effet, sept études féminines que nous aurons à prendre sur le vif!... C'est-à-dire, toi, le vif, et moi la théorie. Sept genres qui peuvent comprendre à peu près tout l'ensemble des sujets. Je les énumère dans l'ordre où tu auras à les apprécier : 1° La Passionnée...
Stany. — Pourquoi celle-ci la première?...
Jassin. — Parce que la plus facile.
Stany. — La plus agréable aussi?
Jassin. — Ne te figure pas que les autres, moins commodes à obtenir, soient sans agrément!... Au contraire! {Reprenant.) Donc, primo : la Passionnée, et, sous ce titre, se rangent naturellement toutes les femmes de tempérament entier, les voluptueuses, les impulsives, les vibrantes aux choses d'art, les emballées, etc.; 2" Celle qui s'ignore ou qui ignore, la pratiquante d'une religion où il n'y a pas encore eu de révélation : classe assez étendue, allant de l'innocente, — car on peut être innocente, même en pratiquant, — jusqu'à celle que j'appellerai Vindédanchée,
PRliLlDE
et, entre les deux, la naïve, l'endormie, la bchète, le rniit vert, etc..
Stanv. — Vous êtes très intéressant.
.Iassin. — Merci, farceur. Tu aimerais micu.\ la pratique? On y arrivera; {Contimianl.) 3" La chercheuse, embrassant — c'est une manière de parler, — embrassant : la curieuse, la rêveuse, la fureteuse de sentiments, la gourmande de sensations : une nature de demi-temp(!rainenl, aimant les pièces singulières ou rares; V Vambilieuse...
Stany. — Oh ! je vois la variété : femmes politiques, littéraires, les carriéristes, les poseuses, toutes celles que la vanité atfole.
Jassln. — Très bien, élève Stany. Allons, dis un peu sur l'article 5 : La femme d'esprit/..,
Stany. — Les amoureuses de tête, parbleu!.,.
Jassiin. — Brnvo!... On fera quelque chose de toi. Oui, les raffinées, les délicates qu'il faut prendre par l'intelligence... par le haut! Avec elles, les mots valent mieux que les gestes, pourvu qu'ils soient bons. Dérivées de cette classe : les ilirteuses.
Stany. — Enfin, sixième et septième catégor ries?...
Jassin. — Sixième : VIncomprise, étiquette qui couvre ks ennuyées, les ratées, les mala^ droites, les délaissées, généralement toutes les mécontentes du sort. Et septièmement : La dévote, qui se définit d'elle-même, la dévote reli-
gieuse ou laïque, la sournoise, l'eau dormante, la puritaine, l'hypocrite de toutes nuances
Stany, riant. — Eh bien ! quand j'aurai passé par toute cette gamme !.. .
Jassin. — Tu commenceras à pouvoir faire, sans trop de fausses notes, de la musique de chambre. Abordons les principes généraux à appliquer devant l'ennemi.
Stany. — La tactique?...
Jassin. — Oui, tactique, stratégie, travaux d'approche, cheminement. En premier lieu, étudier la position à enlever, déterminer les caractères et la classe de la femme en observation. Lorsqu'on les connaît, se demander si, personnellement, on répond à ces caractères, et si on ne les a pas, — on ne peut pas tous les avoir, — se les donner provisoirement. Pour une passionnée, être Antony; pour Juliette, Roméo; pour Mme Récamier, Chateaubriand ; pour Héloïse, Abeilard; — toutes proportions gardées, bien entendu!... Il faut se faire toujours le miroir des pensées de la femme...
Stany. — ...Qui aime sinon à réfléchir, du moins à se réfléchir.
Jassin. — Juste. En second lieu, pour toute femme, il y a le « point vulnérable », et « le moment ».
Stany. ~ Ah ! si on savait le moment, disait Ninon !
Jassin. — Tu possèdes tes classiques. Saisir le
momenl est une question d'intuition, découvrir le point vulnérable, — qui devient toujours le point de chute, — est une question de psychologie. Et, en résumé, tout cela constitue la première étape : Préparation.
Stany. — La deuxième, VAclion?...
Jassin. — Naturellement, impétueux jeune homme; et la troisième s'appelle la Rupture.
Stany. — Vous l'envisagez?
Jassin. — En toutes choses, il faut considérer la tin. Il y en a toujours une, très différente, suivant la nature de liaison, et il importe que cette fin, comme toutes les morts de choses, d'êtres ou de sentiments, soit aussi douce que possible.
Stany. — Alors, pour tous les cas que je vais aborder, nous suivrons ce programme, et vous me conseillerez à chaque article?...
Jassin. — Jusqu'à ce que tu puisses voler de tes propres ailes !... Là-dessus, fini pour aujourd'hui.
11 se lève.
Stany. — Où travaillerons-nous, la prochaine fois?...
Jassin. — Sur le terrain. Je te donne rendezvous, vendredi, au diner de la comtesse Spadetti. Nous y trou\^eron5 Mme de Grèges.
Stany. — La belle Liane?...
Jassin. — Sur laquelle on murmure cette devise : « Cornélie ne puis, Messaline ne daigne,
Liane suis. » Médite-la. Réfléchis à tout ce que je t'ai dit, et tiens-toi prêt à marcher au feu.
Stany, riant. — Je n'ai pas peur pour ma peau,
Jassin. — Eh! eh!.., il ne faut pas non plus l'exposer inutilement. (// reconduit Stany, qui se dispose à sortir. Lui tendant la main.) Tu ne me demandes pas le prix de cette première leçon?...
Stany, désignant un petit meuble ou il sait que sont enfermés les lettres et les souvenirs d'amour de Jassin.) — C'est peut-être à vous qu'elle a coûté cher?...
Jassin, triste. — En effet ! ... Tu regardes mon. . . cendrier?
Stany. — De tout cela, il ne reste donc que des cendres?...
Jassin. — A part quelques papiers, quelques miettes qui en ' sont presque, qui en seront bientôt, oui. Mais, sur ces cendres, comme dans les cimetières, au-dessus des tombeaux, flotte la substance immatérialisée de ce qui a été, l'âme des choses consumées...
Stany. — C'est une douleur?...
Jassin. — Surtout une douceur; parce que, près d'entrer dans l'âge brumeux, en se retournant sur sa vie, on voit au moins la route où il y a eu des fleurs, des gîtes de joie, du soleil !...
Stany. — Alors, il faut aimer quand même?
Jassin. — Oui, pour avoir de quoi, quand on est vieux, éclairer sa nuit !
Chez la comtosse Spadetli : le dîner dn vendredi, où Jassin, pi'ofesseur de psychologie et de tactique amoureuse, avait retrouvé, comme il était convenu, son élève Stany, placé à droite de Liane de Grèves, [lae splendeur des yflix, de l'odorat et du goût, ce dincr; une splenfleur dm; à l.i plus merveilleuse maîtresse de maison. Suivait l'heure délicieuse : celle oîi a|)rès le repas, les sens caressés par la succulence de la chère allument toutes les chimères de l'esprit. Aux hommes et aux femmes, qui se groupent an gré Je leur fantaisie, la comtesse permet la cigarette, dont la légère fumée, avec celle des illusions, monte et s'évanouit.
Stany, venant rejoindre. lassin sur un canapé lointain. — Mon cher professeur, je crois que votis m'avez poussé une colle, l'autre jour, lorsqu'à la fin de votre première leçon vous m'avez proposé Mme de Grèges comme sujet d'étude.
Jassln. — Parce que?
Stany. — Parce qu'en fait de nature brûlante^
je la crois plutôt hyperboréenne. Et pourtant je vous assure que j'ai beaucoup causé avec elle et que je l'ai observée avec un scrupule !
Jassin. — En effet, je te suivais du coin de l'œil, tu n'en perdais pas une miette!
Stany, enthousiaste. — Ah! elle est admirablement belle, et avec une attirance, un rayonnement!
Jassin. -^ Il y a au moins six mois que tu la connais; tu ne l'avais donc jamais regardée?
Stany. — Jamais autant. Seulement aujourd'hui, avec les diablesses d'idées que vous m'aviez mises dans la tête!...
Jassin. — Alors, parce qu'en pleine table elle ne t'a pas « reluqué » et n'a pas tenu des propos de corps de garde, tu en conclus que c'est une femme de glace?
Stany. — Mais elle ne m'a répondu que des choses parfaitement indifférentes.
Jassin. — ^ Novice!... Regarde-la donc un peu, répondant aussi du bout des lèvres dans le groupe où elle cause. Pourtant, déjà deux fois, profilant d'un jeu d'éventail, elle a jeté les yeux de notre côté; son intérêt est là, elle devine que nous parlons d'elle.
Stany. — Vous la croyez vraiment susceptible de pouvoir être un peu intéressée?
Jassin. — Elle? Mais c'est l'instrument féminin le plus complètement passionné qui soit! Détaille avec moi : unegofge et des attaches aux
|H LA l'ASSlUÎSMiE 13
' "^«"vements lents, souples, de félin, un épiderme légèrement duveté, le duvet des fruits en pleine saveur, prêts à être cueillis, des lèvres. Stany. — Minces...
Jassin. Parce qu'elle les serre... mais, au contraire, fermes, rouges, imperceptiblement humides, des lèvres gourmandes, voluptueuses, des lèvres qu'on sent vouées au baiser, comme d autres à la prière!... Un nez aux ailes ouvertes aspirant la vie, des cheveux serrés, innombrables végétation admirable poussée dans un terrain puissant. Enlin, des yeux!...
Stany. — Oui, étranges!
Jassin. - Mieux que cela : révélateurs. Des yeux ayant dans une limpidité de surface des profondeurs de gouffre, et après de la lumière des ombres brusques comme celle des nuées d orage sur les eaux ensoleillées. Ame à part, et elle en aune très intéressante, c'est un splendide animal ! ^
Stany. — Tigre royal !
Jassin. — ...Disposéàtefaire patte develours.
bTANY. — Qu'en savez-vous?
Jassin. - Mon petit, il y a ce que le langage
vulgairenomme l'o^or^/7,mm«. Psychologiquement, c'estvrai. Le désir même inconscient d'une emmesetrahk immatériellement comme l'ozone trahit le fluide. Le vieil homme de chasse le per- ^■o.t inslinctivement. Tu n'es pas encore fait au g«bier, sans cela tu aurais deviné comme moi.