U LES SEPT CORDES DE LA LYRE
Stany. — Alors, j'aurais des chances?
Jassin. — Tu as neuf chances sur dix, si lu manœuvres comme il faut.
g^ANY. — Je vois : prudence, siège en règle, chauffage lent et progressif...
Jassin. — Oh! pas ça. Tu chaufferais pour un autre. Tu vas, au contraire, opérer par surprise et violence.
Stany. — C'est que je ne lui ai jamais dit que des galanteries assez peu osées. Entre cela et... l'investissement...
Jassin. — Il n'y a que l'épaisseur d'un geste opportun. Si tu ne so s pas d'ici maître de la situation, c'est que tu auras gaffé.
Stany. — Comment! vous voulez que ce soir?...
Jassin. — Tout à l'heure, quand la foule des invités venus pour la soirée permettra l'indépendance des tête-à-tête, vous avez là-bas un coin de serre qui semble fait exprès. Elle connaît sa tactique, je te garantis. Elle y passera. A toi de l'y arrêter... et de lui parler ensuite en écoutant...
Stany. — Mon cœur?
Jassin. — Non!... ta jeunesse!
Stany s'installe dans la serre et, quelques instants après, Uane, qui avait vu cette installation, passe lentement, nonchalamment, comme si elle venait chercher un peu d'air plus frais ou étudier les fleurs/rares du jard^in.
Liane, a/)erceva«i Stany qui se lève. — Tiens! vous étiez là ?
LA PASSIORNÉK 15
Stany. — Je trouve ce coin délicieux pour rêver.
Liane. — Tout seul?
Stany. — Je préférerais à deux!... Si j'osais vous demander ce plaisir? {Elle joue une hésilation.) Oh! ce n'est pas un huis-clos, il y a je ne sais combien de portes ouvertes, et sauf dans l'angle de massif où nous sommes, on peut être vu de tous les côtés.
Liane, riant. — Alors, restons dans cet an^le.
Stany. — Je ne vous fais pas peur ?
LiANK. — Pourquoi? Il me semble qu'à dîner vous ne m'avez pas dit des choses bien terribles.
Stany. — J'ai été stupide, n'est-ce pas?
Liane. — Mais non. Vous avez eu la conversation du parfait voisin de table, sur la musique, les théâtres, les incidents à la mode, le danger et l'agrément des autos...
Stany. — Vous vous moquez!
Liane. — Oh! par exemple! pouvez-vous dire!... Moi, qui vante toujours votre correction, votre excellente éducation!
Stany, piqué. — Oui! eh bien! ce n'est pas l'envie qui m'a manqué tout à l'heure de l'envoyer promener, ma correction !
Liane. — jPas possible ?
Stany. — ... Et si je vous avais dit le quart de ce qui passait d'idées folles dans ma têle, à coté de vous, je vous réponds que vous ne me
blagueriez pas sur ma perfection de voisin de table!
Liane. — Vous me stupéfiez! Comment, vous?...
Stany. — Oui, moi, le petit jeune homme, le bon jeune homme! Si je vous parais cela, c'est parce que vous me figez. Chaque fois que je dois vous voir, je prépare des milliers de phrases, et ce soir, surtout, je m'étais promis... Et puis vous m'écoutez avec un tel air d'êlre ailleurs ou de me considérer comme la plus insignifiante des créatures que... que, je le répète, ça me fige.
Liane. — Je vous fige moins, maintenant?
Stany. — Oui, moins... le tête-à-tète... Et puis j'avais tant de choses sur le cœur!
Liane. — Dessus, ce n'esï pas grave.
Stany. — Mais dessus, dedans, autour, partout. Ah ! que vous êtes bien la chatte jouantavec la souris, l'énervant, l'égralignant, se rosissant le bout des griffes d'une gouttelette de sang... Je vous devine, maintenant!
Liane. — Vous avez de la chance !
Stany. — Encore un de ces sourires de souverain mépris qui vous arrêtent les mots dans la gorge.
Liane. — 11 vaut mieux que les vôtres ne viennent pas jusqu'aux lèvres. Je les devine, moi aussi.
Stany, s' emballant, très sincère. — Non, non, vous ne pouvez pas savoir ce qu'il y a en moi de
jamais éprouvé, de vierge, pas au sens rigoureux de ce mot, bien entendu, mais dans ce qu'il traduit d'impression neuve, très troublante, très puissante. Oui, c'est tout cela qu'une fois au moins je voudrais vous persuader... J'essaie, vous voyez, mais les mots sont mauvais, les plu'ases banales..-. Mon Dieu! qu'un bomme réputé intelligent a donc de pauvres moyens pour exprimer ce qu'il ressent.
Liane, dont U émotion qu'elle veut dissimuler se traduit par un battement de paupières. — ■Mais il me semble que c'est très clair comme ça; on comprend!
Stany, démonté, n'ayant pas soupçonné Vémolion. — Ali!... Et alors?
Liane. — Alors, quoi? Où cela nous mène-, rait-il?... L'étape habituelle? Vous oubliez que j'ai un mari, des devoirs, des opinions à ménager!... Vous êtes très jeune ; moi, un peu plus âgée que vous... Si beau que puisse être un rêve, faut-il encore qu'il ait pour raison de vivre l'espoir d'un avenir.
Stany. — Il se suffirait et vivrait par sa force même.
Liane. — Enthousiasme déjeune!
Stany. — Mieux! La foi de l'amour!
Liane. >= — Qui finira un jour par l'athéisme. {Singulière, un peu violente.) Ou alors, si c'était vraiment?...
Stany. — Je vous jure...