LES SEPT CORDES DE LA LYKE
tagnes, qui semble presque une féerie préparée. A un moment, Stany s'approche de Sabine, qui s'est arrêtée dans une pose voulue de songerie.
Stany, voix musicale. — Vous devez aimer la mer pour la même raison que moi ?
Sabine, demi-regard. — Laquelle?
Stany. — C'est que nous paraissant infinie, nous pouvons lui prêter l'horizon de nos rêves.
Sabine. — Oui, cela permet l'éternelle envolée vers l'au-delà invisible, que nous imaginons plus merveilleux que notre domaine, parce que nos sens ne le perçoivent pas.
Stany. — H y a pourtant un cas où nos sens peuvent tenir tout ce que l'imaf^ination leur promet.
Sabine. — Croyez-vous?
Stany. — Celui d'un amour très rare parce qu'inaccessible à la plupart, un amour qui est la conflagration iiTésistible de deux puissances pareilles et qui jaillit d'elles, se pénétrant aussitôt quoique s'ignorant la veille, comme l'éclair électrique jaillit fatalement de deux pôles par hasard rapprochés.
Sabine, enchantée de ce langage, regardant tout à fait. — il est possible, en effet, que, dans ce cas!... (Aprèsim temps.) L'avez-vous quelquefois rencontré?
Stany. — Jamais! jusqu'à aujourd'hui.
Sabine, délicieusement atteinte de l'allusion si directe. — Ah !... {Sans vouloir répondre, con-
iinuanl Vallusion.) Quelquefois, le cadre aide à l'impression ressentie.
Stany — Celui-ci est admirable.
Sabine. — Il est encore plus beau par certaines nuits éclairées.
Stany. — Je devine que vous venez souvent ici en goûter le charme ?
Sabine. — Souvent, oui... et je reste des heures, sans avoir la conscience du temps.
Stany. — Y viendrez-vous ce soir?
Sabine, après un silence, comprenant loul ce que sa réponse va engager. — Peut-être!...
Ils se séparent, allant se mêler aux groupes d'amis.
Stany, à Jassin, pendant le retour en auto. — J'ai eu, auprès d'elle, des phrases étonnantes!... J'en ai été remué moi-même. Et cela a pris!...
Jassin. — Au point que tu as un rendezvous cette nuit... {Déclamant.) à l'endroit où vient mourir la vague!... Je t'ai entendu!... Ah! malin, je comprends, tu veux profiter de tous tes avantages?... Tu vas arriver avec ton yacht?
Stany. — Que je laisserai de l'autre côté de ce petit cap, tiens! et j'aborderai en canot, comme un héros de Wagner.
Jassin. — Excellent! Ensuite?
Stany. — La suite au prochain numéro. Télégraphiez-moi, par exemple, de vos nouvelles à
Gènes, dans trois ou quatre jours, je vous la raconterai.
La nuit suivante, à l'heure romanesque, toutes les circonstances étant pour Stany, y compris le clair de lune, il quitte le bord de la Brlséis, un très beau yacht, joujou qu'il s'était offert quelques mois auparavant, fait mettre une embarcation à lîi mer et s'approche de la rive de la villa « Khlerais ». On l'y attendait.
Sabiïne, venant au-devant de lui. — Vous avez une façon de faire des visites tout à fait originale... et si charmante qu'on ne peut guère vous en vouloir.
Stany. — Vous m'aviez vanté la beauté de vos nuits éclairées, mais c'est parce qu'il y a vous, parce que vous en êtes l'âme, que la beauté de celle-ci m'émeut plus que je ne l'ai jamais été.
Sabine, ravie de ce lyrisme. — Comme l'avenir s'annonce à nous par d'inconscients avis ! J'avais le pressentiment que vous viendriez.
Sta^'y. — De cette manière?
Sabine. — Je ne savais pas, mais j'attendais!
Stany, à part. — Ce n'était pas bien malin! {Montrant la barque.) Comme disait Banville : la mer est douce comme un lac !... Voulez-vous que nous allions quelques instants?... La pensée causée s'accompagne si bien du bercement de l'eau!... {Voyant qu'elle hésite un peu.) Mes bommes soot très sûrs et nous ne nous éloignerons pas.
LA CHKRCHEUSE 43
Sabine. — Vous avez raison; c'est une sensation à vivre.
Ils montent, et aussilôt, sur un signe de Slany, quatre matelots saisissent vigoureusement les rames et donnent à la bar(|ue un élan de i-ourse. En quehiues minutes, la pointe de la petite baie d'E/e va être doublée.
Sabine, inquiète, saisissant la main de Slany. — OiJ allons-nous?
Stany. — Vers une autre sensation!... Xe vous inquiétez pas, je vous garde.
De l'autre côté de la pointe, la Briséis attend, tous ses feux allumés. On accoste. Et Sabine, sans une parole, tellement son saisissement est grand, monte, soutenue ;"i la taille par Stany.
Stanv, sur le pont, lui eitt brassant la main. — Maintenant, vous êtes chez vous!
Sabine. — C'est délicieux de me recevoir à votre bord... (Stupéfaite de sentir le yacht se mettre en marche.) — Mais comment?... Nous partons?
Stany. — Nous partons.
Sabine, très agitée. — Non, voyons... c'est impossible!... C'est fou!...
Stany. — Fou !... C'est bien pour cela que je le fais.
Sabine. — Mais à la maison, ce sera un effarement... on no sait pas...
Stany, très tranquille. — On saura demain, par une dépêche d'un port quelconque. Vous êtes seule, maîtresse de vos actes. Qu'importe?
Sabine. — Et les amis? le monde?
Stany. — Vous préférez une oj)inion à ce qui pourra être une joie nouvelle?... Ce n'est pas de vous.
Sabine. — Au moins, dites-moi? Où me menez-vous?
Stany, souriant. — Vers l'au-delà invisible et l'horizon des rêves !
Le bateau, très rapide, s'est mis en pleine marche, creusant un sillon dVau qni onrie ses côtés de deux vagues bleues frangées de mousse, f/air vient du large salin et frais, mélangé encore au souffle liède de la terre chargée de parfums.
Stany, conduisant la jeune femme à l'avant. — Ma chérie !
SxBi^K, prolestant un peu. — Oh!
Stany. — Est-ce qu'il existe encore des conventions entre le ciel et l'eau? Non. Vous n'êtes plus Mme Steward, je ne suis plus Stanislas de Vilbray. Nous sommes deux passagers de la vie, libres d'être simplement et entièrement ce que Dieu nous a faits : homme et femme; libres, par conséquent, de suivre les forces mises en nous, et nos facultés éveillées dans le sens où elles nous porteront. N'est-ce pas là aussi, si j'ai bien compris, ce qui a toujours été votre opinion?
Sabine. — Oui... en théorie. {Très tendre.) Mais je n'avais encore rencontré personne pour me mettre si brusquement devant la pratique.
Stany. — Elle vous fait peur?
LA CHKRCHKUSE 45
Sabine. — Encore un peu, et c'est déliieux!... Je ne sais trop si je vis un conte ou une îalité... Je suis comme emportée !...
Stany. — Voudriez-vous maintenant que cela finît?
Sabine. — Non, je ne le voudrais pas.
Stany. — Quand vous songiez seule, au bord de cette mer où nous sommes, ne pensiez-vous pas qu'un jour cette aventure arriverait?
Sabine. — Si, c'est vrai; seulement, sans le connaître, j'en attendais le héros.
Stany. — Et moi l'héroïne!... Dans nos existences, nous avons tous un messie d'amour que nous attendons. {La serrant contre iu/.) Tenez!... la terre a disparu... on ne voit plus rien que le bleu sombre du ciel et de l'eau confondus; c'est bien devant nous, autour de nous, l'immensité sans limites dont nous sommes le centre, étant ceux qui vont s'aimer!... Et ce mol, que rapetisse la banalité d'un salon ou d'un rendez-vous, garde ici toute sa grandeur de nature!... Je peux maintenant vous le dire dans sa plénitude, le « Je t'aime ! » des êtres d'exception tels que nous.
Sabine, extasiée. — Oui, dites-le... Stany!... mon cher Stany... A aucune minute de ma vie je n'ai éprouvé ce que je ressens là... ce que je te dois... ce que tu me donnes!
Stany, penchant sa tête vers la sienne. — Et toi, que me donnes-tu?
46 LES SEPT CORDES DE liA LYRE
Sabine, orgueilleusement et. passionnément. Moi!
Un jour ensoleillé a suivi cette nuit, puis deux autres jours encore et deux nuits, pendant lesquels s'est joujé sur tous les modes le poème de l'amour. Le troisième matin, Sabine monte seule sur le pont, la figure lasse, un peu dure, ses yeux, n'ayant plus en eux d'extase.
Sabine, œw pilote. — Quelle est cette vtMe, là'-bas, devant nous ?
Le Pilote. — • Gênes. Nous avons passe de l'autre côté de la Sardaigne, sans cela, nous serions plus loin.
Sabine, glissant un billet de banque à V homme. — Trouvez le prétexte que vous voudrez et qu'on soit forcé de s'arrêter.
Une demi-heure après, Stany apercevant qu'on entre dans le port de Gênes, monte à son tour, et trouve Sabine regardant avec impatience la rive approcher.
Stany. — Vous voulez descendre à terre?
Sabine. — Et reprendre le train de Nice. Les meilleures folies io'ont-el les pas une fin?
Stany, un peu blessé. — En effet! Je vous accGrapagne.
Sabine. — Non, ce serait faire un scandale d'une absence que je pourrai expliquer.
Stany. — Je rentrerai bientôt à Nice; j'irai \'xjus voir.
Sabine. — Je dois partir en Angleterre.
Stany, lisant en elle V indifférence des curiosités éteintes. — Alors, adieu?
Sabine, hésite un instant, puis, brusquement,
lui donnant la main au moment où le yacht
accoste. — Oui... Adieu!...
\ l ne heure après, Slany trouve à la poste restante cette dépêche de Jassin :
« Ne l'inquiète pas de la rupture. Dans le cas qui l'occupe, elle vient toujours de la femme et résulte de sa déception, lorsque, le feu d'arlilice de volupté une fois éteint, elle n'aperçoit plus, au réveil, que la carcasse de son rêve. »