LES SKPT CORDES DE LA LYRE
Jassin, lui prenant le bras. — Inutile!.... Elle ne viendra pas.
Stany. — Qu'en savez-vous?
Jassin. — Je n'en sais rien, mais j'en suis sûr. . . Est-ce que, dans ses dernières conversations, elle n'a pas discrètement fait allusion à une absence possible?
Stany. — Oui, un séjour dans le Midi que veut lui imposer son mari.
Jassin, souriant. — Oh! imposer! C'est plutôt de Grèges qui le subira. Voyage de circonstance et de transition qu'on va t'annoncer ce soir dans un petit mot très aimable, mais banal.
Stany, fiévreusement. — Comment! vous supposez?... Oh! non, non... elle est incapable.
Sonnei-ie dans l'aïUichambre. Le professeur et l'élève se rf>gardent : Slany, anxieux; Jassin, aHechieusement ironique. Un domestique apporte un télégramme.
Stany, voyant l'écriture, bouleversé. — D'elle!
Jassin, l'empêchant de décacheter. — Attends ! Voici le résumé : impossibilité de venir, ordre du mari, départ subit, retour indéterminé, défense d'écrire, formule de tendresse quelconque. Maintenant, décachette !
Stany, lisant, les yeux troubles. — « Ami cher, je suis toute navrée de n'avoir pu aller près de vous aujourd'hui. Ce dont j'avais grand'peur est arrivé. Mon mari, ayant peut-être quelque soupçon, a décidé brusquement, pour ce soir,
notre départ. Nous allons à Nice. De là, paraft-il, en Italie, peut-être en Sicile; et je ne sais plus quand il lui plaira de nous laisser rentrer à Paris. Soyez raisonnable, pour qu'au moins je n'aie pas le chagrin de vous savoir malheureux. Les deux baisers que mes lèvres mettent pour vous sur ce papier vous diront toute ma tristesse.— Votre Li.
« P-^- — Annette ne m'accompagne pas. Ne cherchez donc aucun moyen de m'écrire. »
Stany reste anéanti, puis douloureusement. — Mais vous connaissiez donc?
Jassin. — Je connais la manière de celte catégorie féminine, et particulièrement celle de Liane, puisque je l'ai... éprouvée!
Stany, bondissant. — Comment! vous avez été?...
Jassin. — Je l'ai été!... oui, mon petit, comme pas mal d'autres! Et comme toi, comme ces autres, je l'ai inlîniment aimée!...
Stany, pleurant de colère. — Ah! la misérable!... Je vais...
Jassin. — Tu vas lui faire tenir, ce soir, par Annette, \in petit mot ainsi conçu : « Ma chère amie, j'ai reçu votre lettre, j'ai compris. Vous m'avez donné les heures d'amour les plus merveilleuses que j'ai vécues... Je resterai le meilleur de vosamisa Comme ça, tu demeures un homme bien élevé, et tu gardes ce qu'il y a de meilleur dans une liaison d'amour : la possibilité d'en causer le souvenir.
L' " INDÉCLANCHÉE "
Chez Jassin, à la Croisette, près d'Épernon, très agréable propréité, ni castel, jii villa : la maison confortable du célibataire parisien qui aime à se reposer, tout en recevant quelques amis de choix. Stany villégiature chez son « professeur » depuis quelques jours. La veille, il y a eu une douzaine de personnes à diner : voisins de campagne et indigènes d'Épernon. Jassin et Stany échangent des impressions à leur sujet, en fumant un cigare après le déjeuner, devant un admirable horizon de champs et de bois éclatant de sève prinlanière.
Stany, voulant paraître indifférent. — Qu'estce que c'est exactement que cette Mme Antoinette Reverchan que vous aviez à dîner, hier, avec son mari?
Jassin, riant. — Ah! ah ! Je t'y attendais!
Stany. -— Comment? {Il regarde Jassin, et devinant tout à soup.) Parbleu! j'y suis!... Cette villégiature que vous m'avez offerte et que je ne m'expliquais pas, ce repas d'autochtones donné,
L' « INDÉCLANCHÊE » "23
je le comprends maintenant : pour rendre plus intimes mes relations commençantes avec les Reverchan, tout était combiné par vous pour préparer le terrain de ma seconde expérience?
Jassin. — Mon Dieu, oui. J'ai vu que tu étais suffisamment guéri de la première.
Stany, songeur. — Est-ce curieux tout do même!... L'autre jour, j'ai revu, en etïet, Mme de Grèges, et nous avons causé comme de très affectueux camarades.
Jassin. — Je te l'avais dit. La première rupture, c'est la première balle reçue dans la chair vive. On crie, on saigne!... Et puis, cela se referme. Cela s'est refermé, et vous restez bons amis. C. Q. F. D.
Stany. — Alors, pour en revenir à Antoinette?...
Jassin. — Te rappelles-tu ma définition de la deuxième catégorie de nos études féminines?
Stany. — Par cœur. (Récitant.) « Seconde corde de la lyre : celle qui s'ignore ou qui ignore., la pratiquante d'une religion où il n'y a pas eu de révélation, classe assez étendue, allant de l'innocente, — car on peut être innocente tout en pratiquant, —jusqu'à celle qu'on devrait appeler Vindéclanchée... »
Jassin, Vi-nl£rrompant. — Tu sais ta leçon! Voici donc l'histoire des Reverchan ; tu concluras après. Antoinette, née de parents parisiens venus s'implanter à Epernon après fortune
défaite dans une vie mondaine au-dessus de leurs moyens : donc, atavisme latent de goûts luxueux^ artistiques, jouisseurs, etc. La petite ensuite élevée dans les plus rigides principes provinciaux, afin qu'elle réalise le type de « la jeune fille sérieuse ». L'ayant réalisé, par une sorte de superposition de nature artificielle, est devenue l'épouse du notaire Reverchan, tabellion jusqu'au bout de l'ame et des cravates, comme tu as pu le voir.
Stany. — Elle doit avoir dans les vingt-quatre ou vingt-cinq ans, la notairesse?
Jassin. — Vingt-cinq, et déjà sept ans de mariage. Depuis ce mariage, n'ayant été que cinq ou six fois par an à Paris, assez peu pour n'en pas prendre l'état d'esprit, suffisamment pour en garder la tentation.
Stany. — Quant au mari, cela me paraît être une de ces huîtres!...
Jassfn. — Professionnellement, non; mais conjugalement, oui. 11 est de l'espèce très répandue de ceux qui s'imaginent qu'il faut enseigner à sa « légitime » le strict nécessaire pour la maternité, sans le moindre superflu.
Stany. — Les gens qui imposent les chemises de chasteté éteignent les lumières et les mots...
Jassin. — Et livrent une créature, ainsi comprimée, si son tempérament a de l'horizon, au premier venu qui saura mettre de la virtuosité dans un baiser.
L' « INDECLANCHEE » 25
^P Stany. — Virtuosité me plaît! Et mon dilet- *tantisme y serait volontiers porté au sujet de cette demi-provinciale qui devrait être assez... harmonieuse, si on savait en jouer.
Jassin. — Analyse-la un peu, pour voir comment tu progresses dans les observations. Stany. — Fruit encore vert, par suite du clit sentimental où on l'a laissé, mais prêt à ^ûrir s'il vient un jour d'ét('. De jolies lignes physiques, arrondies, savoureuses, trahissant le goût des sensations douces et tendres, un caractère qu'on sent tenu depuis des années en double bride, mais où il y a des impatiences, des piaffements; la voix clairement timbrée, mélodieuse, la voix qui est toujours un peu la musique de l'âme! Une seule chose me déroute : ses yeux! Ils sont t»ris, brumeux... pluvieux même.
Jassin. — Tu n'as pas vu, à certaines éclaircics de regard, que derrière cette pluie-là le soleil était prêt à percer? Un peu de bon vent chassant les nuages, et ça y ser.). Allons, ton petit instantané psychologique n'est pas trop mal. Maintenant, tu le rappelles le premier acte de la lactique : Préparation? Comment vas-tu préparer?
Stany. — L'attaque brusquée m'a si bien réussi avec Liane de Grèges?
Jassin. — Ici, ce serait faute capitale. Gomme dit le proverbe . « Mieux vaut douceur... » Gampagne de longue haleine, cheminements succes-
iiG LES SEPT CORDES DE L4 LYKE
sifs et progressifs : à chaque jour suffit son étape ! Une fois, c'est une phrase à double sens; puis un frôlement appuyé de soupirs; une troisième fois, des confidences : excellent, la confidence! Les trois quarts du temps, c'est par ce sentier invisible aux autres qu'on se glisse dans la position. Enfin, dernière période : le hasard heureusement préparé d'un tête-à-têle. Pour ce dernier acte, je t'aiderai, et nous eu recauserons.
Stany. — Je vous remercie.
Jassin. — ■ Ne me remercie pas trop, car bien des moralistes trouveraient le métier que je fais auprès de toi un peu équivoque. Je joue les Méphisto. Mais, après tout, ne tombent que les femmes qui doivent tomber; et puis, comme disait certaine grande dame du xviii' siècle : (( Une chute féminine, à y regarder de près, est si peu de chose! » Enfin, un acte d'amour est-il vraiment une chute? N'est-ce pas plutôt une ascension vers un idéal plus noble, vers un sentit ment phis élevé que celui . des coutumières et assey, basses servitudes intimes d'un ménage sans amonr ou que l'amour a quitté? J'ai sur tout cela des idérs assez spéciales.
Sta^y. — Et très justes!
Jassin, sceptique. — Oh! mon cher garçon, sait-on ce qu'il y a de juste ou d'injuste en ce monde? Il y a autant de morales que de peuples, et autant de consciences que d'individus. Et peutêtre que chacun d'eux, dans les circonstances où
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1 est placé, avec ses facultés ou ses infirmités, a "^raison de penser et d'agir comme il le fait. Alors, ne creusons pas.
Stany. — Et agissons d'après nos forces déterminantes!
Jassin, souriant. — Or, actuellement, les tiennes te portent à tenter la conquête de la petite l^fcotairesse? Essaye! Je ne te garantis pas le siicf^cès, car il y a dans les natures reconstruites en province des murs de préjugés que les meilleurs
plosifs passionnels ne démolissent pas. A toi de découvrir le ressort des serrures secrètes.
Stany. — Le ressort qui les « déclanche » ?
Jassin. — Parfaitement. Tu as du temps devant toi, liberté entière, l'auiVole d'im Parisien fêté et le printemps pour coni[»lice : Marche; je marquerai les points.
Trois semaines se passent à exécuter le |^)ioijramme convenu. Les occasions de voir les lievercliun se sont multipliées. Parties d'autos, de tennis, de golf, diners, comédies de salon, tout a été rais en œuvre pour favoriser les rencontres journalières. Stany est devenu ofliciellenient le camarade très apprécié du notaire et l'ami non moins apprécié de sa femme. Les choses en sont là. Jassin en cause avec son élève.
Jassin. — Oui, pendant ces trois semaines, sans rien te dire, je t'ai regardé faire; c'était vraiment îissez bien.
Stany. — J'ai obs<'rv(' la gradation : soupirs, régalais, allusions, coniidences.
Jassin. — Et qtie l'a-t-elie confié?
Stâny. — Celte phrase : « J'ai tout pour être moyennement heureuse, il me semble que je le suis, mais il me semble aussi, à d'inconscientes aspirations qui m'étonnent, que je pourrais l'être
davantage. »
Jassin. — Parfait! Aspirations, désirs vagues, recherche du mieux. J'ai remarqué, d'ailleurs, ces derniers jours, chez Antoinette, certains battements de paupières significatifs, rideaux tirés sur des sensations intérieures, prêtes à se trahir. Reste à essayer le baiser, sur les mains ou le poignet, ou entre gorge et nuque, là où il y aura un coin de chair vulnérable : c'est l'étincelle à y glisser; la réaction sensuelle à tenter. Si le bouleversement se produit et que tu puisses risquer jusqu'aux lèvres, tu seras le maître.
Stany. — Oui, mais les circonstances du têteà-tête?
Jassin, aperçoit Mme Reverchan qui, venant à pied, franchit la grille du parc. — Tiens! les dieux sont pour loi! Je savais bien qu'elle profilerait de sa liberté pour venir.
Stany, surpris. — De sa liberté?
Jassin. — Oui, j'ai imaginé une affaire appelant Reverchan pour vingt-quatre heures à Paris. Et je fais mieux, je m'éclipse aussi, filant en auto pour le rejoindre. Vous allez donc être seuls et tranquilles. Tu as pour toi la paix des campagnes, une des premières journées de brûlant soleil, et toute une soirée... peut-être même davantage !
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Stany, serrant les mains de Jassin. — Vous êtes un ami excellent!
Jassin, sortant. — Le l)on à tout faire!
Stany, sur te perron, recevant Antoinette. — C'est moi qui vous ferai les honneurs de céans.
Antoinette, ronciissant. — Et M. Jassin?
Stany. — Parti à Paris pour je ne sais plus quelle aiïiiire sérieuse.
Antoinette. — Mon mari aussi!... C'est pour ça que... {Se reprenant.) C'est-à-dire qu'étant seule, après le déjeuner, je suis sortie pour une promenade; sans m'en apercevoir, j'ai maichc plus que je ne croyais... et il fait si chaud déjà que je me suis sentie lasse... Comme j'étais près d'ici...
Stany. — Maisentrez... venezvous reposer!...
Antoinette. — Pas longtemps. Et vous me ferez reconduire?
Stany. — Je vous le promets.
Il la conduit dans un petit salon servant de pièce intime.
Antoinette, hésitant un peu. — C'est là que vous me recevez?
Stany. — Oui, parce qu'il y a une bergère pour vous reposer, et que c'est dans ce salon où je vous ai' vue pour la première fois. Or, comme c'est un de mes meilleurs souvenirs!...
Antoinette. — Ne dites donc pas d'amabilités que vous ne pensez pas.
Stany. — Vous ne pouvez pas savoir, au contraire, à quel point je les pense! {Uinstallanl doucement.) Tenez, je vous vois encore vous asseyant ici — est-ce curieux? — dans la même robe qu'aujourd'hui. On me présenta. 11 y eut entre nous un échange de regards. Pourquoi, au lieu de l'indifférence d'une rencontre banale, aije ressenti alors en moi une de ces inexprimables commotions qui sont comme un pressentiment d'avenir?
Antoinette, voulant être calme. — Avenir de bonne amitié.
Stany. — Vous croyez qu'il n'y a pas un peu plus? Une nuance rose sur ce mot gris?
Antoinette. — Si vous le nuancez, je ne pourrai plus l'entendre.
Stany. — Pourquoi donc? Les mots ont les reflets de nos sentiments. Est-ce notre faute si, en causant, nous avons trouvé qu'inconnus d'hier, nous étions, au contraire, de très anciennes connaissances par des pensées communes, par les mêmes manières de voir, d'apprécier, de sentir? Vous ne trouvez pas très bonne cette douceur d'intimité de deux êtres que la vie avait façonnés pour être unis et qu'elle s'amuse un peu cruellement à faire rencontrer, afin qu'ils aient le regret et aussi la tentation de mesurer tout le bonheur qui pourrait être?
Antoinette. — Oh! ne dites pas cela!
Stany. — Le dire n'est pas un crime... puis-
L" « INDÉCLANCHÉE » 31
que c'est vrai. Du moins, je parle pour moi!..*. Si vous saviez à quel point je suis devenu autre, depuis que je vous connais! Mon Dieu! j'étais, avant, le jeune Parisien, un peu gâté, sulTisant, assommant surtout par des idées cavalières sur les conquêtes du cœur. Maintenant qu'un sentiment d'amour, un vrai, le premier, est entré en moi, d'athée il m'a rendu croyant, timide, n'osant plus; j'ai la foi de celle qui a t'ait le miracle!
Antoinette, touchée et très troublée. — Stany, vous dites que vous n'osez pas, et vous me parlez d'amour, comme si ce n'était pas cela, pour moi, la chose impossible et défendue.
Stany. — Je ne veux pas vous servir les formules habituelles sur les préjugés du devoir. Mais croyez-vous vraiment que celui qui a fait nos natures soumises à mille forces diverses, passionnées, changeantes, avait prévu l'imbécile loi humaine qui les décrète immuables, précisément dans ce principe de l'attraction des êtres qui échappe totalement à notre volonté? Non, vous ne le pensez pas, même si vos lèvres, trop habituées, prononcent les mots convenus. Ou alors, s'ils sont vrais, c'est que de nous deux (lyrique), malheureusement, je suis le seul ta aimer. -
Antoinette, vivement. — x\on ! non ! {Confuse.) Ah! Dieu!... Dire que sans nous en apercevoir, nous en sommes déjà à discuter cela!... Je ne
m'attendais pas! Vous m'avez surprise!... (Très énervée.) Et je ne peux pourtant pas vous laisser croire que, moi, je suis restée insensible...
Stany, avec joie, lui prenant la main. — Ce n'est pas vrai?
Antoinette. — Non, hélas! ce n'est pas vrai; je ne sais pas mentir. J'ai éprouvé aussi une... sympathie plus forte que ma raison... Et chaque fois je suis heureuse de vous voir, de vous parler...
Stany, pressant. — Antoinette!
Antoinette. —Oh ! j'ai tort !... Je m'en veux !.. .
Stany. — Pourquoi?... Parlez!... Parlez encore!...
Antoinette, s exaltant. — Si, je ne devais pas ; mais les persiennes closes empêchent-elles le soleil de glisser des rayons dans les chambres noires? C'est comme cela, tenez, que ce que j'éprouve est entré en moi... comme une lumière, une chaleur, me pénétrant, sans que je puisse m'en défendre.
Stany, pressant. — Ma chérie!
Antoinette, résistant au baiser qui approche. — Oh! Pas cela!... Je vous en supplie!... mon cher ami!...
Stany, humble. — Je ne veux le prendre que si vous me le donnez!... {Implorant.) Là, sur votre main?... Ce n'est pas bien grave!...
Elle abandonne sa main... à l'engrenage! Stany, lentenrient, longuemenl, y met ses lèvres. Un très-
L* « INDÉCLANCHÉE »
sailleraenl l'avertit de leur action. 11 y glisse leur caresse jusqu'à la naissance du bras, puis monte, cherchant la nudité sous l'étolTe légère. Il semble qu'on même temps, la chaleur vive du baiser s'insinue dans les veines, les envahit comme un toxique qui vient affluer au cœur et prendre le cerveau !
Antoinette, très pâle, la respiration angoisse, — Stany!... ayez pitié!... J'étouffe!
Mais, la sentant vaincue, il l'attire devantage. Elle
s'anéantit, les yeux clos, acceptant sur sa bouche glacée la brûlure de l'autre !
Un mois après. Même décor. Dialogue entre Jassin et Stany.
Jassin. — Mon petit, nous ne pouvons pas lester indéfiniment ici. En outre, on cause déjà ^rop dans le pays... Ton intimité avec Antoinette levient compromettante pour elle... Qu'est-ce [ue lu comptes faire?
St^j^y. — J'allais vous le demander? Cette itimilé a été exquise les quelques fois où elle fut bmplète... Mais je comprends que pour ce délicieux plaisir il ne me faille pas briser une vie que |*ai déjà bien gâtée.
Jassin. — Le printemps de Nice est une merveille. Filons!
Stany. — J'ai peur de la souffrance que je vais ainsi causer.
Jassin., — Ne t'hypnotise pas trop sur cette souffrance. D'abord, tu vas l'alténuer en promettant à Antoinette de la revoira Paris. Comme elle y vient diflicilement, ce sera la rupture par
refroidissement mutuel. Ensuite, dis-toi bien que tu as été pour elle surtout un initiateur. Par le déclanchement produit, elle a aimé en toi moins l'amant que l'amour, et l'amour elle le retrouvera.
Stany. — Alors, la pauvrette va chercher les aventures?
Jassin. — Pas prouvé du tout. Le second amant, en pareil cas, est souvent le mari. Il profite de la vitesse acquise.
Stany. — Mais vous-même avez dit que Reverchan en était resté à l'école primaire de la science... conjugale!
Jassin. — Eh bien! ce ne sera pas la première fois qu'une femme instruite aura fait passer son époux à l'enseignement secondaire!
Descendant le perron d'un des Palaces de Nice ou depuis (quelques joui-s ils sont casernes, Slany et le « Professeur » Jassin montent en aulo. La voiture bondit, impatiente de dépenser ses IIP. Étant par hasard bien disposée ce jour-là, et le mécanicien, par hasard aussi, n'ayant rien à faire pour son compte, tout va des mieux : le moteur ronfle régulièrement, les paysages fuient comme des panoramas mouvants, et les deux amis causent, les yeux ravis par les villas tapissées de roses, les champs d'orangers et les haies de mimosas ([ui leur jettent au passage leurs souffles parfumés.
Stany. — Alors, tu me lïiènes chez cette Mme Sabine Steward, à laquelle tu m'as présenté l'autre soir chez les Délinelles, en me disant: (( Prends une pose énigmatique, prononce deux ou trois mots qui auront l'^ur profond, et file ! »
Jassin. — Oui, je te mène chez elle, villa Khelmis,' demeure somptueuse, sorte de temple païen construit en face de la mer, dans la partie un peu sauvage de la gorge d'Eze: un paysage de Puvis de Chavannes.
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Stany. — Originale, alors, la dame? {Convaincu.) Mais étrangement belle !
Jassin. — ^ Ah! ah! mon gaillard, cela va te changer de la petite notairesse d'Épernon !
Stany. — Pauvre et charmante Antoinette !... (Après un soupir léger.) Seulement, celle-ci, je ne sais pas trop qu'en penser avec ses cheveux aux reflets de cuivre rouge, ses yeux ayant des teintes de tourmaline, ses lèvres dédaigneuses, sa chair qui semble splendide de santé malgré ses tons d'ivoire neuf !... Elle sera plus difficile que l'autre à comprendre et à prendre!
Jassin. — Crois-tu? Et si tout cela était une manière d'être voulue, un décor décadent et artiste sur un simple fond de curiosité?
Stany. — Comment! Ce serait votre numéro trois? La chercheuse de sentiments et la gourmande de sensations? le demi-tempérament amateur de pièces rares?
Jassin. — Si l'on en croit certains évokition-. nisles, nous avons tous, hommes et bêtes, une commune origine matérielle qui a laissé en nous des atavismes d'animaux. Celle que tu nommes Vélrange Mme Steward était tout simplement née avec le tempérament de la fouine, c'est-à-dire tempérament rasé, indiscret, fureteur et carnassier, faisant son régal du sang des pigeons. Jeune ftlje, elle était donc seulement cela : petite personne maligne et curieuse et s'appelait bourgeoisement Marguerite, Ce n'est que plus tard.
LA ClltUCIIEUSfc; 37
rsqiie, faite femme, le sexe eut mis en elle son iempreinte définitive, ({irelle devint hi chercheuse de sentiments et de sensations.
Stany. — Ce qui signifie, d'après vous, que le sexe, une fois exploité, rapetisse ou exagère les instincts primitifs?
Jassin. — Exagère le plus souvent, surtout si ^Bs circonstances y aident, et c'est bien le cas. i^^oussée dans un milieu très mondain, Marguej^riie se toque d'un jeune explorateur qu'elle suit ^Hans les Indes et au Thibet, où il meurt d'une ' blessure reçue dans un temple. L'année suivante, cette histoire ayant fait à la jeune femme une auréole, elle épouse, à Nice précisément, un richissime Anglais, Marc Steward, qui claque gentiment d'une congestion quelques mois après. Stany. — Est-ce que, à ce propos, il ne court pas une légende sur Mme Steward?
Jassin. — Si, légende de crime vague... qu'elle fait courir elle-même pour se créer une « atmosphère ». C'est à partir de ce moment, d'ailleurs, (ju'elle change Marguerite en Sabine, se fait construire une villa païenne (ju'elle place sous le vocable de la Précieuse Chanleuse grécobyzantine, et se compose des altitudes qui donnent à sa beauté un caractère mystérieux et inquiétant.
Stany. — Et alors, à partir de ce moment aussi, elle cherche l'étrange, l'inédit, Vinéprouvé?
Jassin. — L'inéprouvé en amour principalement. Klle rêve de joies nirvaniennes et impossibles qu'elle croit atteindre à chaque enthousiasme nouveau.
Stany. — Elle en a eu beaucoup, de ces enthousiasmes?
Jassin. — Beaucoup de projetés, mais j'estime, assez peu de réalisés. Si la chose te tente?
Stany. — Gela me tente comme l'arorae d'une fleur inconnue qui peut être bienfaisante ou vénéneuse.
Jassin. — Respire! Tu n'en mourras pas. — Nous arrivons; laisse-moi d'abord, auprès de Sabine, poser ton personnage, de façon à lui donner l'envie de le creuser. Réfléchis d'ici là à ce qui pourrait faire galoper son imagination.
Stany et Jassin sont reçus avec une pose pompeuse par Mme Steward entourée d'une cour d'amis. Elle est bien la déesse du temple et la petite llamme bleue du samovar à thé semble brûler à côté d'une idole. Sur un plateau, toute la gamme des choses qui se peuvent consommer, depuis les boissons anglaises au whisky et au porto, jusqu'à la pure et simple Cachât des ensablés très précieux.
Deux ou trois fois, les regards de Sabine se posent sur Stany, nuancés d'une petite lueur, que Jassin devine aussitôt.
Jassin, à Mme Steward. — Je vous ai amené un original.
Sabine. — Votre jeune ami?
Jassin. — Jeune, mais déjà vieux routier sur l'article des sensations. Il passe son temps à les
soupeser et a couper en quatre le fin du fin de ce qu'on peut ressentir.
Sabine, intéressée. — Tiens! liens! C'est pour cela qu'il parle aussi peu?
Jassin. — Il vit en dedans de soi-même, fl se regarde éprouver, pestant contre la vulgarité, la ' platitude de nos mœurs, regrettant les splendides corruptions des décadences anciennes. CTest vraiment un singulier type. ^- Sabint;, le lorgnant. — Oui, on devine une ^Kie qui cherche et qui veut.
^RJassin, voyant que cela mord. — Avec cela, ^jas commode à influencer. Il est si dédaigneux de ce qu'il appelle : faire de nouvelles connaissances! Il faut croire que vous l'avez joliment intéressé; c'est lui qui a insisté pour venir dès aujourd'hui.
Sabine. — Ah! {Après un tonps.) Mais pourquoi ce dédain? M. de Vilbray, tel que vous le dépeignez, doit pourtant aimer la femme?
Jassin. — Sans doute; mais il a été si gâté! C'est prodigieux, les occasions que ce garçon a eues! Et quelles occasions !
Sabine. — Il n'en a pas profité?
Jassin, magnifique. — 11 a choisi !
Sabine, très impressionnée, n^iais ne voulant pas le paraître, s'éloigne. Eite propose un tour daus le parc dont les massifs un peu recherchés, les corbeilles et les piaules descendent jusqu'au rivage. Le soleil, prêt à entrer dans la brume du soir, teinte d'améthyste et de rose le décor des mon-