‹ Les sept cordes de la lyre [par] Michel ProvinsChapitre 9 sur 18 · LES SEI'T CORDES DE LA. LYRE · texte numérisé non relu

LES SEI'T CORDES DE LA. LYRE

Jassin. — Je pense bien que tu as acquis du mécanisme... {Grave.) Mais la foi de l'amour n'entre que dans les âmes qui sont prédestinées à cette religion!... Mme Portier-Rigaut n'est pas de cette altitude.

Stany. — Alors, je me contenterai d'un accès de dévotion...

Jassin. — A ton petit culte?... Farceur!... Eh bien! soit, le sujet, moralement, ne vaut pas une plus grande dépense.

Stany. — Je vais lui ciseler des tirades admirables sur l'emballement des cœurs.

Jassin. — Absurde! C'est sur ton avenir politique qu'il faut l'emballer!

Stany, stupéfail. — Vous croyez?

Jassin. — Si tu lui parles du cœur, tu es fichu !... Mais si tu lui persuades que tu vas, « aux prochaines luttes électorales », descendre dans « l'arène politique î, ce qui est le devoir de tous les hommes qui veulent « lutter » pour les grandes idées « d'émancipation etde progrès »...

— Fais bien attention à tous ces clichés! — Si tu arrives à la convaincre par des phrases de profession de foi de troisième classe, que lu es capable « de remuer les masses », si elle s'imagine voir s'éclairer autour de ton front le nimbe parlementaire et l'auréole ministérielle, alors, il lui sera doux de venir, en Muse, y mettre des baisers!

— Sois aussi pompier que je le suis dans la structure de mes conseils.

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Sta^'y, rianl. — Cela va m'amuser énormément. Seulement, je vais tromper cette pauvre .lulia, puisqu'il s'agira d'une campagne imaginaire.

Jassin. — Pourquoi imaginaire? Fais-la réellement, en Anjou, où tu as tes propriétés, casera bien plus drôle.

Stany, très intéressé, s'approche de Julia pour poser les premiers jalons. La main dans le ^Wet a lete inspirée, il lui sert « laréne politique ,,' ies grandes idées a d émancipation et de pro<^rès» Jes « masses profondes », etc. La jeune tVimé I écoute avec une sympathie très vite ardente. Jeune, riche, remarquahlemenl intelhVent. ne serait-ce pas « l'homme » qu'elle cherche? Aussi, iorsqu en la quittant il lui baise la main, elle lui permet de monter un peu plus haut Trois semaines après, les choses ayant avancé tant sur le terrain électoral que sur l'autre, Stany attend . ulia chez lui pour un premier rendez-vous dont 11 espère beaucoup.

JuLiA, entre, ayant un peu de trac, extrêmement jolie. - Ce n'est pas pour l'homme que je viens... c'est pour le candidat!

Stany, sourire à double sens. — C'est bien, en effet, le candidat qui vous reçoit. (Lui désignant une table chargée de paperasses électorales.) D'ailleurs, voyez... lettres, dépèches, circulaires, portraits, adresses de comité, discours, etc.

JuLfA, ravie. —Oh! faites-moi voir?

Stany, V arrêtant. — Gomment ! tout de suite?. .. sans même me permettre la plus élémentaire galanterie d'arrivée? (// lui baise les mains.)Vous

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savez : dans homme politique, il y a homme!

JuLLv. — Vous êtes trop un cerveau pour ne vouloir que l'amour dans la vie! Sans doute, il peut être le plaisir et la récompense, mais pour des êtres destinés à devenir comme vous des conducteurs de peuple, il y a le but à atteindre, d'abord, et la route pour y parvenir!

Stany, à part. — Cristi ! quelle phrase ! {Haut.) Et si l'on trouve sur les bords de la mute des buissons de roses, est-il donc défendu d'en cueillir?

JtJLiA, touchée tout de même. — Cela retarde.

Stany. — Mais non, cela encourage.

11 y a un silence un peu ému.

Jflia. — Vous me regardez comme si vous faisiez l'inventaire de ma personne.

Stany. — Eh ! Je ne craindrais pas que nous formions tous les deux une petite association cultuelle.

Jull\, d'un geste un peu sensuet, lai fermant la bouche avec sa main. — Voulez-vous vous taire! {Se dirigeant vers la table.) Allons dépouiller!

Stany. — Dépouillons. Voici. Dix-sept comités sont acquis. Seulement, la réaction se dresse furieusement contre moi, me qualifiant de traître, et le parti d'extrême gauche, à qui ma particule reste suspecte, ne me trouve pas assez avancé...

JuuA. — Avancez-vous!

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Stany. — C'est que, sur votre conseil, j'ai déjà corso pas mal de choses. J'en suis à l'abolition des armées permanentes, à la suppression d'une partie des successions, à la socialisation des moyens de production. Maintenant, si je lâche tout à lait la propriété?...

JuLi.\. — L'dchez-\'d. (Emballée.) Après tout, chacun a droit à la même part de jouissance; tous les enfants de la même humanité sont égaux.

Stany. — Allons donc! Est-ce que les intelligences, les facultés et les valeurs morales sont égales? Est-ce qu'un Pasteur est l'égal d'un goitreux des Hautes-Alpes? Est-ce que l'immense collectivité dont il est le bienfaiteur ne lui doit pas plus qu'à ce goitreux? Est-ce que vous-même, créature de charme, de finesse, d'élite, êtes l'égale de ces femmes du bas de l'échelle qui ne sont que des femelles? Allons donc! La nature ellemême a fait ses sélections.

JuLiA. — Mais si vous dites ça aux masses, vous ue passerez jamais !

Stany. — C'est à vous que je le dis. Aux masses, naturelJement, il faut bien leur raconter autre ciiose!... Ah! si vous m'aviez vu, avanthier, à ma réunion de Champourcy!... J'étais en verve... j'avais de l'autorité, du souffle... J'ai fait pa^sser sur mon auditoire le frisson des grandes émotions!... Ces pauvres bougres étaient persuadés que j'avais vraiment le paradis terrestre à leur disposition !

JuLiA, ravie. — Bravo!... J'aime quand vous avez de ces élans !

Stany. — Oui, mais enfin, je promets ce que je ne peux pas tenir.

JuLiA. — Qu'importe! Vous donnez une magnifique espérance, c'est déjà énorme. EL puis, vous réaliserez... au moins un peu, lorsque vous serez arrivé. Car vous arriverez, Stany, je le sens... je le veux!

Stany. — Votre foi me porte. C'est pour vous que, moi aussi, je le veux. Un baiser de vos lèvres vaut bien une circonscription.

JuLiA. — Un baiser?... Je n'ai jamais dit...

Stany, revenant à elle. — Ne le dites pas... mais donnez-le!

JuLiA. — Vous avez une audace!

Stany. — C'est la première qualité d'un homme de gouvernement!

JuLiA. — Vous vous croyez déjà au pouvoir?

Stany. — Je suis au vôtre, seulement. Mais voyons, Julia, est-ce que vous imaginez possible que pendant ces semaines de campagne ardente, de tension intime de nos deux pensées, j'aie approché, sans m'y brûler, de tout ce qui flambe dans vos yeux et dans votre sourire?

JuLiA. — La flamme était pour l'idée!

Stany. — Mais on n'aime l'idée qu'à travers un être. Moi, je n'aime la politique que dans la transparence de votre beauté! {Elle lui met encore la main sur la bouche.) Décidément, c'est

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