‹ Les sept parmi les hommes; romanChapitre 14 sur 16 · L'OMBRE · texte numérisé non relu

L'OMBRE

Il franchit une porte dont le lourd battant, avô<^ un bruit tombai, se referma derrière lui.

Dans les brouillards qui l'enveloppèrent, il distingua l'entrée d'une ruelle boueuse où des lueurs clignotantes, bien qu'il fût jour, se traînaient çà et là. Un silence lugubre bourdonnait à ses oreilles.

Il se retourna vers la porte : elle était close, étroitement, sans trace de serrure ni de poignée, les panneaux unis, d'un métal noir et terne tout rongé d'oxydes. De l'autre côté de la muraille, des pas s'éloignaient, allègrement, vers la Ville forte, vers la Ville régénérée par une croyance qui n'était plus sienne, au précurseur, mais à tous, à tous I Et justement dépouillé des richesses qu'il leur avait of^-^^tes, nu comme un pauvre, il revenait à ces h«ux tristes où son œuvre était née.

En route, l'homme de science lui avait dit : — Pourquoi n'es-tu pas resté avec tes pareils, dans le bourg destiné ? Malgré toi-même, malgré les singulières aspirations qui te soulèvent, tu

gardes en soi le sang corrompu de ta race ; toutes tes pensées dérivent vers ces Temps-anciens dont nous avons perdu le souvenir. C'est pour cela que tu croyais nous apporter la révélation d'un bonheur à toi seul inconnu, celui que nous donnèrent, lorsqu'il le fallait, ces Maîtres que tu prétendais réincarnés en ta personne. Ils furent grands, cer tes, divins peut-être, mais leur vouloir en a fécondés d'autres. Leur voix s'est éteinte depuis longtemps ; d'autres voix ont amplifié leur doctrine. En vérité, il n'était qu'un insurgé de la Ville- Ancienne pour réveiller cet écho séculaire. Quel étrange- appel t'a conduit loin des tiens ?

Marcule ne répondit point, parce que toute parole était vaine, à cette heure décisive.

— Tu es semblable à ceux de là-bas : tu t'engaînes en des dogmes ruinés, et ta révolte môme est d'un âge mort. Vous vous agrippez, vous autres, à des coutumes vermoulues ; rien n'a pu vous faire sortir de ce faubourg maudit où vous retrouvez, sans doute, un paysage, de* ^tres et des mœurs qui vous hantent toujours. 5ous avons voulu vous sauver de vous-mêmes, nous sommes venus à vous avec des visages joyeux et des conseils salubres : vous avez brandi des armes, de ces choses dont nous avions oublié la nature et le nom ! vers ceux qui vous proposaient la fra-

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ternilé. Une muraille 1 une muraille de pierre et de fer s'est élevée entre vous et nous. C'est vous qui l'avez dressée, hideuse et informe. Nul de vous ne l'a jamais franchie, si ce n'est toi ; nul d'entre nous ne le voudrait, car il se ferait lui r pjir les vôtres, à cause de nos fronts qi.j l'ivresse illumine. Mais un mur d'ombre, i)lu3 épais que l'autre, nous sépare, et votre refus dii croire en la vie vous bannit de notre pitié môme ; ijar nos Maîtres n'ont-ils pas écrit : « Aime les hommes dignes de ce nom et qui portent de grands espoirs dans de larges poitrines. »

» Ils ont dit encore — reprit-il après une pause : — (( Tends la main aux déchus. » Je te l'ai déjà tendue, je te la tends une dernière fois. Prendsla, pauvre homme du passé.

— Je ne le puis — répéta Marcule, le cœur gonflé d'amour.

— Adieu donc, murmura son compagnon — et son regard avait une douceur infinie — ne dis pas aux tiens ce que tu as vu parmi nous : ils te crèveraient les yeux pour te punir.

Puis il avait poussé la porte, et l'ombre s'était mise entre eux.

Dans une sorte de guérite délabrée, un homme en armes se tenait debout, appuyé sur une pique.

Ses vêtements pelucheux de moisissure pendaient, déchiquetés, autour de son corps immobile. 11 avait la face grise, les doigts cendreux, les prunelles froides et vitreuses ; et un rictus jaunâtre se figeait entre ses lèvres violacées.

— Ah I fit Marcule en reculant d'épouvante.

Le veilleur ne bougea point et continua de sourire : cette gaîté atroce fendait son visage en deux et communiquait à toute sa personne une hilarante horreur.

Marcule se rapprocha, s'assurant à chaque pas de la rigidité de ce spectre. 11 le toucha de la main : la pique se rompit au milieu ; l'homme chancela et s'abattit. Un petit tas de choses spongieuses et incolores s'arrondissait à terre.

— Certe, songeait Marcule en frissonnant, on l'avait mis là comme gardien du seuil, parce que toute porte veut quelqu'un qui la surveille. Nul ne la franchissant, on avait oublié la mission, on avait oublié l'homme qui la remplissait. 11 était demeuré là, parce que personne n'était venu lui dire de s'en aller ; et près du vantail éternellement clos, il avait oublié, lui aussi, pour quelle raison il se trouvait là. Il était rnort, inutile à soi-même et aux autres, gardant toujours cette porte qui ne s'ouvrait jamais.

Et il s'avança, plaquant les orteils dans la

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bourbe, vers la ruelle où des halos vineux s't'talaient sur les brumes.

Une file d'êtres en robe confuse, et qui portaient une jarre sur l'épaule, s'acheminait sous la grisaille, lis allaient sans parler, droit devant eux, silhouettes monotones et voûtées, rasant les bicoques dont les gouttières suintaient à lourdes larmes sur leurs dos écrasés. Ils arrivaient à une fontaine muette et plongeaient leur jarre dans la vasque sans eau. Puis ils s'en retournaient, plus las et plus tristes, portant à d'autres êtres, qui les attendaient avec des lèvres brûlantes, leurs urnes vides. Ils revenaient, de la même allure brisée : leurs pas, leurs pas multiples, se traînant sans espérance, avaient durci la glaise autour de la fontaine sans voix ; et le geste morne, séculairement penché, poli la pierre de la margelle. De nouveaux groupes s'en venaient toujours, en cortc'ge résigné, les uns suivant les autres, puiser le néant dans la source morte.

D'autres encore piétinaient par les culs-de-sac fangeux, s'éludiant à poser le talon, très exactement, dans une piste déjà marquée ; lorsqu'ils avaient fait une centaine de pas, ils revenaient à reculons, incrustant la plante dans l'empreinte de leur venue, pour compter les pas qu'ils craignaient d'oublier. Et nul d'entre eux n'osait aller

de l'avant vers l'inconnu, ni abandonaer la roule tracée.

— Jette ton espoir devant toi — dit Marcule à l'un d'eux — et mets ta volonté à le rejoindre.

Celui qu'il interpelait secoua la tête : il ne comprenait ni l'un ni l'autre de ces deux mots radieux. Il s'arrêta, les pieds fixés au sol, et commença de geindre. Un chien s'assit devant lui et hurla longuement. Des fenêtres grincèrent, de leur bois mouillé. Il y eut des appels tremblants :

— La Déesse I son fantôme est là qui vague I L'angoisse descendait sur Terrant ; à mesure

qu'il marchait, l'impasse d'ombre s'enfonçait entre les masures terreuses. Devant l'une d'elles, dont toutes les ouvertures étaient bouchées par des moellons, quelques silhouettes s'attardaient. Inquiets et taciturnes, les passants regardaient les cloisons aveugles ; et ils s'entredisaient :

— Ce sont les meilleurs et les prudents : ils songent à leurs fins dernières.

Deux hommes s'étaient enfermés là, dans leur jeunesse. Ils avaient détruit leurs meubles pour barricader la porte ; ils avaient emmuré les lucarnes de leur taudis, calfeutré toutes crevasses où la lumière pût s'insinuer. Des temps, nul bruit, même lointain, ne révélait leur pré-

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sence ; puis un cri de terreur venait de ce sépulcre ; on les entendait lutter un instant contre l'invisiLle ; et le silence, ù nouveau, les ensevelissait.

Depuis trente ans, ils demeuraient au sein de cotte nuit d'afl're, tapis dans cette ruine comme au L/.J d'une casemate, se fortifiant par un labeur sourd et sans répit. Depuis trente ans, ils veillaient, à tour de rôle, épiant jusqu'aux souffles du dehors. Les craquements de leur baraque les redressaient tout à coup, une arme au poing. Et les dents serrées, ils attendaient

Depuis trente ans, ils attendaient la Mort pour l'empêcher d'entrer.

Ici et là, de tous cotés, s'étendait le tragique cimetière des bicoques. Leurs chaumes pourris encrassaient les courtes cloisons trouées de jours étroits et d'un seuil béant qui laissait voir des échines repliées sur une toux caverneuse, des réduits obscurs où des gens travaillaient sans trêve à des besognes insolites.

Ici, des aveugles, tâtonnant de leurs doigts froids, broyaient des couleurs et cherchaient à nuancer des écheveaux ; là-bas, des hommes aux faces égarées frappaient les coi des d'instruments râpeux, soufflaient dans des fliites crevées, maniaient des orgues aphones ou criards : et tous

tendaient vers cette musique discordante leurs oreilles sans tympans. Plus loin, un tisserand se balançait de tout son corps grêle aux mains énormes, poussant de droite à gauche, de gauche à droite, mais sans croiser les fils de la chaîne, sa navette : et le drap s'effilochait à mesure qu'il s'enroulait sur le cylindre.

Au fond des boutiques à gueule noire, les acheteurs se disputaient âprement. Tous se penchaient autour des balances rouillées, avec des coups d'œil soupçonneux. L'on remplaçait, sans se lasser les poids et les plateaux, car chacune d'elles indiquait, pour la même marchandise une mesure différente.

Ils s'enfermaient en des calculs sournois dont ils jetaient le chiffre, tout à coup, au milieu du conllit ; ils divisaient l'objet en parts égales qu'ils pesaient à nouveau; ils raclaient les poids en prétendant que leur valeur n'était pas exacte. Cependant les aiguilles tordues titubaient sur les cadrans faussés ; les fléaux boitaient. La clientèle, courbée sur le.» machines, supputait la mesure qu'elles allaient marquer. Lorsque vingt chiffres dissemblables sonnaient à tous les coins de la boutique, les colères éclataient. Les uns criaient :

— Le marchand nous vole sur les produits I

— Ce n'est pas vrai, rétorquaient les autres, il maquille ses poids I

lis se battaient sourdement, dans l'ombre, avec des poings débiles.

Mais personne ne songeait à régler les balances.

— Ainsi faisaient les hommes de mon époque, se disait Marcule en s'éloignant ; ils pesaient la vie sur des morales détraquées. Nul sentiment n'avait sa valeur saine et réelle. Ils s'accusaient les uns les autres de frelater les causes à leur profit ; et telle passion, comme le désir, devenait vice ou vertu, elle qui n'est qu'un pur et noble instinct. Seuls, les demi-dieux de la Ville forte ont compris qu'il ne fallait point évaluer les choses, mais en jouir. Dans ce faubourg maudit, rien n'a changé....

Autour de lui, des gens allaient, des gens, vers quel but ? des hommes, lourds de vacuité, harassés de leur chair dolente ; des femmes aux seins flasques, sans gloire dorée de chevelure, portant, du pied tirant l'autre et du genou ployé, leurs ventres mères ; et des enfants qui ne riaient jamais.

Marcule suivit leur procession vacillante, par des ruelles obliques, à travers des brumes toujours plus denses et qui laissaient aux lèvres un goût de cadavre. Par instants, k puanteur était si violente qu'elle coupait le souffle. Des charpentes écroulées, dont les débris cariés s'effri-

talent sous les talons, barraient le chemin ; et des spectres poudreux, pareils au gardien du portail, s'acculaient sous les baraques effondrées.

La cohue se pressait, machinale ; et nulle rancœur, nul étonnement ne l'arrêtaient. Aux carrefours, elle rencontrait d'autres cortèges, sans les saluer du geste ni de la voix. Mais un mot, faiblement, circulait de bouche en bouche.

— Les Ancêtres...

Tous se dirigeaient vers les confins du bourg, vers la région la plus désolée, loin, toujours plus loin de la Ville.

Là-bas, aux seuils de masures aux toits fléchis, de petits groupes se tassaient, penchés vers l'intérieur. Ceux-là paraissaient écouter, mais leurs visages n'exprimaient aucun trouble : muets et figés, serrés l'un contre l'autre, ils demeuraient indifférents l'un à l'autre, indifférents, semblaitil, au spectacle qui les avait conduits là.

Ceux que Marcule accompagnait se disséminèrent de porte en porte. Les plus grands poussèrent la tête par-dessus les épaules ; et ils regardaient sans voir. Les autres, obstinément tournés du côté du seuil, devant la paroi molle des échines, avaient la même face grise et close, sans nul dépit.

Au fond des cahutes, les Ancêtres trônaient,

montrant le dos à la lumière, les yeux fermés à l'obscur reflet qu'elle étendait sur la muraille.

Eux, les vieux, ils étaient la sauvegarde et rexenjple, les archétypes de la Ville-Ancienne. Agglutinés à leur siège, ils niaient, non la vie que personne en ces lieux morts ne connaissait, mais la pensée et le mouvement. Jamais un seul d'entre eux ne s'était levé, n'avait tourné la tcte. Les paumes à plat sur les orbites, les coudes aux cuisses, les talons rétractés sous leur chaise, ils semblaient pétriliés. Le sommeil les recouvrait, plies en quatre ; le réveil ne les élirait point. Leurs excréments découlaient autour d'eux : la crue lente et ignoble gagnait un à un les barreaux, débordait l'assiette, gainait leurs fesses dans un moule visqueux. On mesurait leur sagesse à la hauteur du tas.

La peau de ces emmurés, fendue comme l'écorce des vieilles vignes, distillait une crasse épaisse comme une sève. Les ongles de leurs mains se tortillaient, pareils aux vrilles de pampres. Leur barbe longue, en fds brouillés, attachait hnir crâne à leur fiente, ainsi que des racines au ^vl natal.

Et ils étaient piétés contre le temps, bornes d'étrons, vastes fumiers loquaces, ruche riche et refuge sûr d'insectes grouillants et repus. Sous

leurs cheveux moisis qui s'en allaient par automnes, sous les bouquets de poils de leurs aisselles et de leur ventre, des nids de vermine gazouillaient ; et des nuées de mouches vermeilles brillaient alentour, avec un susurrement joyeux. Pour toutes les bêtes parasitaires, puces prestes, bondissantes, couleur de rien, poux sédentaires et doux, morpions sournois, punaises noctambules, moustiques musiciens, vers larvaires, manne d'or vert des chaudes cantharides, pour les merdivores menus et les sanguinaires, ces vieux étaient un univers tiède et embaumé, oi!i se creusaient, l'hiver, des vallées délicieuses, oiï les printemps levaient de rousses végétations.

Ces troncs plantés sur le talus de leurs immondices, quand ils sentaient la foule derrière eux, grognaient tout à coup et se mettaient à prêcher, d'une voix de bois, sans trêve : ils parlaient de la stérilité de tout effort, ils engageaient leurs auditeurs à la contemplation du néant, ils les accusaient de vanité.

— Du crâne aux pieds, déclaraient-ils, l'homme n'est que tripes : il ne laisse après soi que des fosses d'aisance pleines jusqu'au bord.

Quand ils avaient, des heures, vaticiné sans un geste, un léger craquement frémissait au long de leurs vertèbres ; puis ils balançaient le torse

avec nonchalance. Toutes les vies niinuscules qu'ils abritaient chantaient et sautillaient. Parmi l'essaim des ailes émeraudes, ils se dandinaient comme un arbre en fleurs sous le soleil de juin.

Les dévots, porteurs d'offrandes, les présentaient en tremblant : c'était des miches ponces, des fruits blets, de la viande mauve et coriace, que les Ancêtres dévoraient, paupières baissées, dans une bruyante déglutition. La tourbe des fidèles se déplaçait en silence : de porte en porte, elle allait admirer les ermites et recueillir leurs enseignements.

Halluciné par ce spectacle d'horreur, Marcule se trouva poussé au premier rang, devant le plus antique des ascètes. Hérissé de polypes, celui-là, rongé par des madrépores, il émergeait, roc marin, du flux breneux qui peu à peu l'ensevelissait. La verminière qui recouvrait ses épaules semblait communiquer à la chair pierreuse une lente palpitation. Ce patriarche, ce saint moine, avait les coudes pris dans le cimont fécal, et recevait les aliments dans ses paumes ouvertes à la hauteur de ces tempes. En mâchant, il rotait et proclamait :

— L'existence est une mer de bran I l'homme, la bote à gueule fétide I Tout n'est que bran.

Eloignez- VOUS de moi, vous tous qui m'écoulez 1 je vous entends puer dans mes ténèbres.

Et les pâles gens reculaient, avec leurs faces trépassées.

— Voici, reprenait l'ascète, je suis comme un bloc de bran, et je ne sais plus rien.

Marcule fit un pas vers lui.

— Qui marche près de moi ? cria l'ancien.

— Quelqu'un qui sait, dit Marcule, quelqu'un qu i sait que tu mens. Retourne-toi I regarde le jour qui s'étend jusqu'à toi. Au-delà des brouillards qui t'enferment, règne la joie du printemps.

— Tu parles comme un boyau relâché, répondit l'Ancêtre. Je le sais bien, rien n'existe derrière moi, sinon toi-même, puant dément, et les êtres qui m'entourent, envieux de ma sagesse.

— Mais retourne-toi, s'écria Marcule, tu ne sais rien de la vie, vieil obstiné.

— Vieil obstiné, oui I je suis plus lourd qu'un bloc de bran ! Vieil obstiné, oui ! oui ! je ne veux pas regarder derrière moi. Je suis bien, sur mon siège, parmi les bestioles qui vivent de moi. Car toi, jeune insensé, tu sors du sac de ta peau, et tu cours çà et là, dissipateur, écorché par toimême. Va-t'en I je veux rester où je suis, car je suis bien oii je suis.

Marcule tremblait d'une colère puissante ; et le

front noir, les yeux sanglants, il criait plus fort :

— Regarde ! malheureux ! regarde derrière toi !

— Non, non, non, non, non I psalmodiait le vieillard n- nuit est dense comme du bran. Je suis bien ! je ne veux pas voir ce que tu crois voir.

— Regarde, hurla Marculc exaspéré, regarde I Et il saisit de ses deux mains le crâne gras de

crasse, vert de lic.ien-, buté vers l'ombre ; les biceps saillants, les cuisses infléchies, cambré dans un immense effort, il le fit tourner lentement vers le jour. Le torse pétrifié demeurait droit sur le socle (ienteux. La tête, peu à peu, apparaissait dans la clarté ; les vertèbres se déboîtaient, les muscles du cou se tuméfiaient ; le visage monstrueux, avec la barbe déchiquetée, se profila dans la lumière.

— Ha I ha I ha I gémissait l'Ancêtre, aïe I aïe I homme dans mon dos I tu me fais mal I ha I ha I je ne veux pas, je ne veux pas voir I

— Regarde I vociférait Marcule.

Il entendit geindre les fantômes sur le seuil, il sentit leur flot mollasse s'écraser sur ses reins, leurs doigts moites palper ses épaules. Ramassé dans sa fureur, il rua vers eux, sans lâcher le crâne qui résistait encore.

— Regarde ! regarde ! criait-il, comme délirant. La vermine montait à ses bras ; il retenait son

souffle pour éviter l'odeur qui l'étranglait. Et ses

talons, frappant au hasard, s'enfonçaient dans des ventres pourris. En un dernier sursaut, il présenta la face immonde à la clarté. Il y eui un râle, et la tête s'alourdit dans ses mains.

— Il l'a tué I sanglota la foule, il a tué l'Ancêtre I

Et tous fuyaient devant cet homme qui, maintenant, fonçait sur eux, les poings hauts et gluants. A grands coups, il se taillait un chemin parmi ces cadavres pleurards : ils se brisaient sous sa violence ou s'effondraient avec un bruit mat.

Puis ce fut l'inconnu chargé de brumes, des angles, des ruines, des rues de boue, des rues I des rues de gadoue, des rues I où il s'embourbait, des culs-de-sac où il heurtait son corps transi ; et il refluait dans l'épouvante.

Une porte enfin I dans la muraille nue du bourg sinistre, une porte, comme l'autre, hélas I sans poignée ni serrure, pesamment close, qu'il battit de ses poings saignants, de ses genoux, de ses talons meurtris, qu'il secoua, des temps et des temps, avec des appels vers le soleil, et qui, soudain, au choc de son désir massif comme un bélier, s'écroula, béant sur la joie libre.

Et il se mit à courir du côté des collines.

Vf LA PAIX

— J'ai tué, faisait Marcule, j'ai tué I j'ai les mains splendides I j'ai tué quelque chose en moi qui ne voulait pas mourir I

Il allait, rempli d'une ivresse tragique, avec des rires et des gestes fou^, escaladant les rochers, fonçant dans les taillis, avide de crier son épouvante et sa jubilai ion sur le? cimes orchestrales où son beau meurtre semblerait surhaussé.

— J'ai tué I chantait-il — et il élevait ses poings ensanglantés — j'ai tué ma dernière faiblesse I j'ai tué mon amour de l'Homme I

11 s'arrêta, tout frémissant, et il se retourna vers la Ville-Ancienne, avec une grimace de dégoût : au fond de la vallée, un nuage sulfureux l'enfouissait.

Ses yeux en furent soulagés ; et il respira fortement, comme un plongeur qui revient à la surface. Puis il se pencha sur la Ville-Neuve. Ayant contemplé son harmonie éclatante, il dit :

— A ceux-ci j'ai donné tout ce que j'avpis : je ne leur dois phis rien.

Le soleil déclinait sur les vergers, du côté de la mer. Marcule s'orienta vers la caverne, et d'une marche légère, il continua de gravir la pente, murmurant en soi-même :

— J'ai une grande nouvelle à annoncer aux miens, mais je ne veux plus traverser la ville de personne.

A mesure qu'il montait, un calme souriant l'envahissait. Et ses pensées avaient l'air de danser, ou de se poursuivre avec indolence, ou de jouer quelque jeu de finesse et d'espièglerie, peutêtre un peu méchantes maintenant, mais sans cruauté, comme l'est une belle femme heureuse en son indifférence.

— Que sommes-nous allés faire parmi les Hommes ? s'écria-t-il enfin.

Et regardant ses mains visqueuses, ses vêtements souillés, lacérés, couverts d'excréments et de vermine, il tressaillit.

Un torrent bondissait dé roche en roche, avec un bruissement rapide et profond. Marcule se dépouilla de ses guenilles, les jeta loin de lui, et se coucha dans la fuite de l'eau : elle passait sur toute sa chair, tel un baiser multiple ; elle s'éparpillait dans sa chevelure, flottait sur les épaules, ondulait sur le torse robuste, au creux des aines saphirées, et lissait d'une caresse tous les poils de

son corps. Il la ramenait sur sa poitrine, il la contrariait en fléchissant les membres : elle les frappait avec une douce rumeur, encerclant d'anneaux froids ses chevilles et ses poignets. Parfois, il renversait la tête : et l'eau moqueuse le bâillonnait. Il riait en s'ébrouanl. Il se sentait purifié, comme si la candeur et la limpidité de l'onde eussent lavé et pénétré son âme comme sa chair. La paix le baptisait avec l'eau du torrent ; l'esprit de la paix descendait sur lui.

11 se releva, ruisselant de gouttes diamantines, il s'étira dans la lumière, plus délicieuse au toucher qu'une étoffe de soie ; et sans reprendre ses vêtements, il continua d'avancer vers la caverne. Ses orteils semblaient effleurer le sol, tant son être s'allégeait dans le bonheur. Autour de lui, toutes les choses étaient immobiles. Le ciel, vaporeux et dormeur, reposait sur les collines.

Marcule contourna le Temple, à une distance assez longue, comme s'il craignait de rencontrer encore des hommes ; et il suivit les crêtes en marchant vers l'ouest. La Ville s'étageait à sa droite, étendue sous son geste, en sorte que sa main, ouverte devant lui, semblait proléger tour à tour tel quartier ou bien tel autre, les jardins de la rive suburbaine, le Fleuve avec son port, et saisir en se refermant, pareil à un fruit, le dôme

d'un sanctuaire. Rien qu'à rapprocher sa main de ses yeux, il pouvait maîtriser toute la Ville et pétrir ses blancheurs ; plus loin de lui, sa paume flattait le dos moutonné de la mer, inclinant au passage les hautes voiles éployées sur les flots. Mais quand il voulait offusquer le soleil, les rayons lui traversaient la peau, et glissant entre ses doigts, ils l'aveuglaient.

Il s'amusa quelques minutes à ce jeu de géant : puis étant rentré en lui-même, il se dit :

— Notre orgueil est fait de puissances illusoires. Je suis l'animateur de cette Ville et personne ne m'a reconnu. Sans doute, n'étais-je point fait pour commander les hommes, mais pour leur montrer la. route et suivre des yeux leur marche en avant. Maintenant je suis seul. J'ai donné aux hommes tout ce que je possédais : je suis libéré de mon devoir. Maintenant mon bonheur est d'être seul....

Avec une ardeur enfantine, il s'égayait de tout ce qui l'entourait, cueillant des rameaux dont il arrachait toutes les feuilles, lançant des pierres à bout de muscles ; et pillard, le rire aux dents, la face vermeille, il secouait des orangers dont les fruits roux s'écrasaient à ses pieds.

— Voici l'arbre symbolique, se disait-il, l'arbre de fécondité. Il porte, à la fois, des fleurs capi-

leuses, des feuilles éternelles et les fruits de toutes les saisons : les jeunes, verts et acides, ceux qui mûrissent lentement sous le soleil, et ceux dont la sphère d'or s'ofire à l'appétit des goinfre» comme moi.

Et il en mordait à mênïe le zeste, les joues et la poitrine barbouillées de leur sang clair; et il en brisait contre le sol, s'éclaboussant de leur tendreur morcelée ; dieu barbare et prodigue, aux terribles jouissances, impétueux et hilare, ivre de détruire, parce qu'il se sentait la force de créer.

Au tournant d'un sentier, il s'arrêta brusquo ment.

— Silence I murmura-t-il, voici des demeurée humaines.

Il eut un geste et ajouta :

— Silence I ô ma méchanceté I ce sont det demeures divines.

Epiant tous bruits, le moindre chuchotement, de branches ou d'eaux — car des fontaines s'écoulaient sous la verdure — il pénétra dans le jardin d'un oratoire oh des chapelles rondes et blanches se dressaient, parmi des vignes en scions et des platanes. La solitude peuplait ces lieux de bonnes pensées ; un conseil formel venait de ces murs bien construits, de ces arbres bien plantés et droits sur leurs racines, et de la fière symétrie

St2 LliS SEPT PARMI LES HOMMES

des édifices. Un trottoir de marbre les reliait entre eux, marquant la route de la méditation, car ils ne sollicitaient aucune prière, mais élevaient l'esprit par leur harmonie. Ce chemin de pierre, aux dalles parfaitement jointes, aux angles exacts, passant de portail en portail, pour l'instruction du dévot, côtoyant des prairies déclives, pour le ravissement du solitaire, se terminait sous des arcades oii des fresques aux couleurs blondes racontaient une histoire.

C'était celle des Sept et de leur foi. Leurs noms étaient gravés au bord de l'auréole qui les sanctifiait.

On les voyait prêcher devant la foule, au pied d'une ville aride, dont les idoles, en cortège, descendaient les perspectives.

Plus loin, ils peinaient dans l'oubli : Valère forgeait, Bonaventure modelait des figurines, Denis poussait le métier du tisserand, et Marcule, portant un cadavre, frappait à des seuils marqué* d'un signe.

Assemblés dans la forge, ils inscrivaient sur une table de métal les maximes de leur croyance ; au-dessus de la cabane, une colline se dessinait, et leur groupe, debout sur la crête, bénissait la Cité.

Sous le dernier arceau, ils environnaient leur

dieu intrôné : ils tenaient une flamme dans leurs mains, et sa clarté illuminait leur visage ; des bouquets d'épis jonchaient le sol ; une faucille d'argent reposait dans le giion du dieu qui souriait à ses apôtres.

Marcule s'inclina devant l'image. Ses lèvres balbutièrent quelques paroles d'oraison ; mais nul élan mystique ne les inspirait. U s'en éton^ia. Pour se contraindre, il s'agenouilla sur les dalles, et baissant le front, il supplia :

— Dieu qui est nôtre, me voici...

Tout ce qui l'entourait, parfums et brises, trans parences, végétations, et le silence même, appuyait sur sa bouche et scellait sa prière. 11 se remémorait en vain les vertus de son dieu, comment U avait mis dans le cœur des hommes toutes les plénitudes, celle de l'amour, celle du travail, et la magnanimité. A mesure qu'il se guindait vers l'inconrm, la vie l'enveloppait de sa beauté. Il se tournait insensiblement vers le jardin tranquille, parsemé d'arbres et de sources mu siciennes.

Il se releva sans y songer. Le soleil, tombant sur l'horizon, cuivrait le tronc des arbres et mêlait des fruits d'or à leurs ramures. Marcule le contempla, toute la chair vêtue de ses rayons : il se sentait grandir et s'épanouir sous leur abon-

dance et une gratitude infinie le soulevait. Autour de lui, toute les corolles, toutes les germinations, les premières gousses nouées aux branches, les premiers jets des vignes et leurs ceps déployés, les terres encore vierges et celles plus de mille fois fécondes, s'offraient à la possession de l'astre et attendaient sa fougueuse étreinte.

— Ah I — fit Marcule en se caressant la poitrine chaude de lumière — c'est le soleil qui est un dieu I Cela, ajouta-t-il en riant — cela, les hommes de la Vilie ne le savent pas encore I

Et il suivit le chemin de la lumière, marchant vers le promontoire, d'oîi la Cité, ce matin-1^, lui était apparue dans la splendeur. Il badinait, maintenant, jouait à cache-cache avec ses pensées et se persiflait gaîment :

— Vaniteux I grand vaniteux I n'avais-tu pas sacré ton idéal ? n'en avais-tu pas fait un dieu ? Pour les autres hommes, soit I que ton œuvre devienne doctrine et divinité même..., à défaut de quelque autre meilleure : ils ont besoin de dieux nouveaux pour se rafraîchir l'espoir et l'esprit. Mais toi I pauvre prophète I n'en connais-tu pas les origines, la misérable généalogie, les faiblesses ausssi, et de quel côté viendra la mort ? Un dieu peut-il naître, souffrir et mourir ?

« Il est temps, conclut-il, que je ne croie plus à mon propre dieu....

Alors, il frissonna. Se regardant des pieds aux épaules, il se vit nu comme un nouveau-né, toujours plus nu, toujours plus dépouillé : de ses vêtements que les hommes avaient salis ; de toutes ses richesses, de toute sa volonté créatrice, que les hommes s'étaient assimilées, sans bonne mémoire, sans plus se souvenir du créateur ; et nu jusqu'aux entrailles, dépouillé de sa croyance même. Pesant son passé dans ses mains, il se revoyait Dispensateur, se plaignant de son opulence, assoiffé de sacrifice et d'abnégation. Que voulait-il en ce jadis ? plus il donnait, plus il se sentait riche ; maintenant qu'il avait tout donné, il connaissait la vraie richesse, il possédait la Paix.

Tel était son pur, son simple destin : que chaque pierre prenne sa place dans le mur qui s'édifie. Elle frémit sous le ciseau de l'artisan qui lui donne la mesure, la forme et le poids nécessaires. Car la joie des pierres est de supporter les pierres et de faire, toutes ensemble, une colonne, ou une tour qui montre l'heure et le vent, ou les deux triangles jumeaux qui soutiennent le toit, comme deux anges, au-dessus de ceux qui sommeillent.

Il rentrerait dans la caverne, il dirait à ses amis

celle vérilé qu'il venail de découvrir : la joie du créateur est dans le renoncement à son œuvre. Puis ils exhaleraient leur âme dans la Paix.

Il était arrivé à l'extrémité du promontoire, dominant la Ville et la mer. Le soleil s'affaissait au ras des flots, derrière une écharpe de nuées ; par leurs déchirures, ses derniers rayons se répandirent sur la Cité dont les bâtiments s'embrasèrent. Et des guirlandes d'étoiles ou de pampres ciselés semblaient tendues de coupole en coupole, des tapis de pierreries suspendus aux fenêtres, des flanibeaux allumés sur les terrasses, des torrents de gemmes descendre à bonds bruissants la route des fontaines. Les vapeurs qui flottaient, les fumées qui s'envolaient, se coloraient d'ocre et de pourpre. Tout le ciel était pavoisé de bannières.

L'astre se balança dans les nuées, avec une pompeuse indolence ; puis il disparut rapidement, comme entraîné par le poids de sa lourde maturité. Sa lumière, un instant déchue, s'allongea peu à peu sur l'horizon, déborda la rive des nuages, s'élargit dans le ciel, monta jusqu'au zénith où des flocons légers s'avivèrent. En même temps, elle étalait sur la mer des nappes fauves, à l'infini, semées d'îles d'héliotropes, oii de vastes courants circulaires traînaient des ondes

de nacre. Les nuées et les moires de l'eau se confondaient : le ciel s'épanchait sur la mer, la mer s'évaporait dans le ciel. Et des barques vermeilles, avec leurs avirons battant comme des ailes, [)lanaient dans cet éblouissement.

— Voici, s'écria Marcule, je sais maintenant toute la vérité I Le soleil, en mourant, me la délivre, avec tous les trésors qu'il verse sur le monde.

« Dieu resplendissant I face fleurie I couronne au front de ceux qu'il inonde I pentecôte aux flammes spirituelles ! 11 n'a ni bonté, lïî pitié, ni tendresse envers les hommes, il ne leur demande aucune action de grâces, il ne leur veut ni bien ni mal : il ignore leur existence.

« Miel délicieux I forte rosée I il ne connaît la terre, ni les êtres qui la peuplent, ni les choses qui l'enchantent.

u Signe de vie I éternelle majesté, il ne sait ni sa propre richesse, ni le don magnifique de sa chaleur et de sa clarté. Il décline sans tristesse et renaît indifférent. Lui seul est dieu I lui seul mérite le nom de créateur.

Et il remplit ses paumes de baisers et il les jeta sur la mer où le soleil dormait, enseveli jusqu'à l'aube. Puis il ajouta d'une voix qui tremblait :

— Ceci, je ne le dirai pas à mes amis

Ensuite, se carrant sur le sol, de ses deux pieds écartés et fermement assis :

— Je reviendrai, dit-il, dans une aube que je souhaite....

Et tournant le dos au couchant, il pressa le pas vers la caverne. Le crépuscule s'alanguissait autour de lui. Une étoile s'alluma au-dessus de l'asile, et eih brillait dans l'air limpide, comme une goutte suspendue.

En arrivant au sommet d'un tertre, il aperçut les siens debout dans la prairie. Et Valérion héla :

— Ohé I paresseux I qu'as-tu fait depuis l'aube? Alors Marcule, levant les mains vers le ciel

somptueux et paisible, cria d'une haute voix :

— Maintenant, nous pouvons mourir I

Le grand soir d'or remplissait les bras ouverts.

lABLE

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