‹ Les sept parmi les hommes; romanChapitre 13 sur 16 · LA JOIE · texte numérisé non relu

LA JOIE

n allait à grands pas, droit devant lui, comme enivré de l'air vif des cimes. Joueur, il franchissait d'un bond les fossés, il écrasait les taupinières, et faisait rouler les cailloux sous ses pieds. Il s'interpellait à voix haute, il riait de sa propre folie, il se sentait les épaules plus larges ; une force inconnue lui roidissait les muscles. Tel qu'un porteur de bon message, il marchait, plein de jeune orgueil, secouant ses cheveux en arrière.

Une chapelle qu'il ne savait point à cet endroit, marquait un carrefour. Des cloches sommeillaient aux baies du campanile. Elles s'animèrent tout à coup. Leur appel magnifique s'amplifiait en frappant les coteaux ; elles remplissaient l'espace d'une vibration vermeille, elles jetaient, de sommet en sommet, des voûtes musicales. Son être chantait comme elles un cantique véhément et répandait sa joie sonore.

Trois coups se détachèrent : l'écho du bronze resta suspendu dans l'air limpide.

Marcule ralentit sa course. Il voyait, avec éton-

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nement, des labours étendus sur le versant de la colline : leurs rectangles ondulaient en nappes argileuses ou du vert du blé tendre. Au milieu des vergers tout blancs, des fermes se découvraient çà et là, couchées dans l'herbe comme un bétaril paisible.

Ceux qui traînent la herse, ceux qui manient la charrue, les hommes qui taillent les sarments dans les vignobles, s'arrêtaient de besogner et le saluaient d'une voix chaude. Les femmes, dans les jardins, cueillaient des viornes et des roses : quand elles passaient, le long des haies, avec leurs bouquets dans les bras, elles lui souriaient doucement.

Un bonhefar tranquille reposait sur les campagnes.

Le verssfnt, peu à peu, sVtalait en vastes gradins plantés de pépinières et d'olivaies ; un ruisseau fuyait de chute en chute, à travers les cultures. La Ville apparut entre les arbres, proche déjà, dans le cercle de ses murailles, s'exhaussant d'un seul rythme vers le Temple.

Elle s'effaça derrière un bois d'yeuses et d'arbousiers : pour la rejoindre, Marcule s'engagea •ous les arbres. Il erra quelque temps parmi le» troncs, se butant à des fourrés toujours plu» 4pals et d<mt \qb «urgeoos bas kii écorchaksA le»

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chevilles. Il s'enlisa bientôt dans les frondaisons, revint sur ses pas en cherchant une issue, vagua par des ravines desséchées, sans retrouver sa roule.

Dans un chemin creux, un attelage débouchait : deux bœufs aux fronts opprimés sous le joug, et qui tiraient un chariot à roues pleines, chargé de paniers et de légumes. Les betes poussaient ensemble le même pied, et les deux mufles étroitement unis se balançaient d'un seul mouvement monotone. Les roues criaient sur leur essieu; le véhicule s'avançait avec une pesante lenteur, au milieu du froissement des branches qu'il accrochait autour de lui ; quelquefois il basculait, en geignant, dans les ornières. L'homme qui le conduisait, allait devant ses botes, un bâton sur l'épaule, sans les regarder ; de temps à autre il leur jetait un ordre bref.

— Ainsi — songeait Marcule en l'attendant venir — la raison, sans se détourner, va devant les instincts, comme ce bouvier marche devant ses bœufs, et les mène de la voix.

Il leva Id main, lui souhaita le bonjour.

— Bonjour, répondit l'homme.

Et posant son bâton entre les cornes de ses bctes, il les fit s'arrêter. Elles soufflaient, immobiles, les naseaux contre les herbes*

— J'ai perdu, reprit Marcule, le chemin de la Ville.

— J'y vais tout droit — et l'homme étendait le bras — la route n'est plus longue, mais si tu e.*? fatigué, tu peux t'asseoir entre les paniers.

— Je ne suis pas fatigué.

— Alors, marche à côté de moi.

L'attelage s'ébranla. Le bouvier gardait le silence, comme celui qui sait les heures et le trajet quotidiens et qui calcule l'avoir et le gain possible. D'un accent machinal, il dirigeait dans les tournants l'évolution du chariot.

Marcule interrogea :

— Tu vas à la Ville tous les jours ?

— Tous les matins avant huit heures ; je suis maraîcher.

— Le métier est bon ?

— On vit bien, répondît l'homme, tous ceux qui travaillent vivent bien....

— Les champs» soupira Marcule, savent le bonheur.

Ils se turent. Ils allaient côte à côte, par la route. Le soleil filtrait en gouttes d'or sous le feuillage. Un merle siffla. On entendait le souffle court des bœufs et le craquement régulier du joug dans les entraves.

'— Ck>mment t'appelles-tu P

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— Marcule.

Le bouvier se signa et dit :

— - C'est un saint nom.

— Pourquoi dis-tu que c'est un saint nom f

— Tu n'es pas d'ici alors ? répartit l'homme. Pour sûr, tu n'es pas d'ici — la bouche ouverte, il cherchait sa réponse. — C'est des choses trop difficiles à dire, reprit-il. Mais d'où est-ce que tu es ?

— Je suis d'ici.

— Alors, pourquoi est-ce que tu ne sais pas ce que tout le monde sait bien, même les petits enfants dans les écoles ?

— Je ne sais pas, murmura Marcule,

Un vague délicieux l'enveloppait depuis Tévcil. La lumière, les bruits de la vie, les gestes des hommes, leurs paroles, et ses propres pensées, lui parvenaient comme à travers un brouillard subtil, indécis et magnifiés. Quelque chose de très doux et de très bon semblait venir de tous le» êtres. Il l'accueillait avec une âme ingénue, et sans vouloir comprendre.

Son compagnon l'observait avec franchise ; il le considéra quelque temps, puis :

— Tu n'es pas de la Ville-Ancienne f Marcule leva les yeux, sagi mot dire.

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— Dans la Ville- Ancienne c'est comme ça : oa ne sait rien.

Et comme son compagnon se taisait toujours :

— Pourquoi le moques-tu de moi ? ajouta l'homme, est-ce que je ne vois pas que tu n'et pas d'ici I...

^^ Je suis d'ici I

La sente dévalait sur une chaussée : le bouvier attentif à la manœuvre ne répondit rien. Entre les arbres qui bordaient les champs, la muraille de la Cité se découvrit, jaune clair sur l'outremer du ciel, avec une porte flanquée de tour»»

Marcule s'exclama :

— C'est la Portf des-Pitances I Tu voit biea que je suis d'ici 1

— Alors, répliqua l'autre sans colère, pourquoi est-ce que tu ne sais rien P

— Pardonne-moi — dit Marcule, en lui mettant la main sur l'épaule — il y a beaucoup de choses que je ne comprends pas aujourd'hui. Pourquoi l'air a-t-il un goût qu'il n'a jamais eu P pourquoi ce calme sur les champs, et celte joie sur la Ville, et cette sékénité dans toutes les choses? Pourquoi les hommes se regardent-ils avec bonté?

I^ bouvier hochait la tête en approuvant.

— Ail I s'écria Marcule, le travail a'esl-il dono

plus douleur ni peine ? est-il possible que lu sois heureux ?

— Tout le monde, dit le bonhomme avec simplicité, tout le monde est heureux quand ils travaillent. Voici ton chemin — ajoula-t-il. en montrant la route du bout de son bâton — et que la paix soit avec toi.

Et Marcule s'en fut.

Devant la Porte, il n'y avait pas de mendiants. Un marchand de gaufres, sous la voûte, tisonnait ses charbons. L'odeur de la pâte chaude s'envolait. Trois gosses joufflus suivaient la mécanique du fourneau. Il y avait sur le comptoir une statuette coloriée, d'un dieu à barbe courte, et qui tenait un moule à pAtis?*^rie : une lampe était allumée devant lui, et quelques tiges de muguet baignaient dans un verre d'eau.

Par delà montait la rue, toute vibrante de lumière, emplie du beau tumulte des métiers ; dans le vacarme musculeux des labeurs confondus, des chansons entonnées à voix pleines révélaient une félicité vivace.

Elle rayonnait entre les façades rieuses, peintes de tons lavés, rose, vert franc, bleu de lin, affables, evf^c un air de dimanche, et fleuries, aux croisées, de géraniums et de narcisses. Sous les rinceaux, des femme» se penchaient ; d'autres

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lissaient leurs giaads cheveux, ou tciiJaicnt eui des cordes du linge mouillé : les couleurs ardentes pavoisaient les demeures ; des i? 'hes df soleil tremblaient sur les nuques et se jouaient dans les touffes de fleurs.

Partout gazouillaient des ébats de mioches, et frappait la grêle des pieds mignons. Des rondes, chaînes de têtes blondes, sous les platanes de la double allée, se dénouaient et s'assemblaient ei cadence. Et les tout petits, sur les seuils, st tenaient bien sages, auprès des mamans diligentes, agenouillés et 82 laissant chercher les poux.

Au milieu, en deux files montante et descendante, les chariots roulaient sur le pavé, dans un fracas tressautant de ferraille. Mille bruits assidus tombaient des fenêtres ouvertes : on voyait, dans les salles basses, des gestes amples s'évoquer, des roues et des cordages voltiger dans une poussière fauve, et l'haleine feu des forge' jaillir des hauts soufflets. Et toujours les refrains allègres suivaient le rythme des marteaux.

Marcule s'avançait parmi cette liesse rude et appliquée. Il regardait les maisons fraîches, les ouvriers à la besogne, les femmes assises sous les arl>rcs : iî n(* reconnaissait ni la rue, ni les être», ni le visage des choses.

Il y avait en ce lieu, la dernière fois qu'il y était passé, voici deux ans à peine, des bâtisses de moellons et de plâtras, trouées de lucarnes, avec des murs lépreux, de la détresse à tous les paliers ; et partout la traînée maussade des corvées que l'on subit sans révolte.

— L'aube et le printemps m'ont saoulé, se disait-il. Je ne sais pas où je vais, et je ne connais même plus la ville que j'aimais. Celle-ci ramage dans la clarté, et bénit la vie de ses milliers de voix. Je ne suis pas dans la ville où je suis né. Les pierres ont de la chair trop jeune ; rien n'est à la place que je savais. Je ne connais personne de ceux qui l'habitent. Ce bouvier s'est moqué de moi....

Mais en se retournant vers la Porte-des-Pitances, il retrouvait la voûte qu'il avait franchie tant de fois, et le noble fronton scellé des armes de la Cité.

— Il faut que ce soit la Ville, reprenait-il, et ceci la Rue- Marchande. Et voilà, comme jadis, les artisans. Mais ils travaillent dans la joie ; ils aiment leur œuvre et la veulent bien faite. En vérité, ce ne sont plus les hommes que c'étaient.

Car ceux qu'il croisait avaient des figures heureuses, des mouvements justes et placides ; et leur langage sonnait étrangement à ses oreilles :

il était plus bref que le sien, exact et synthétique, délimitant avec précision les contours de i idée. Leurs paroles, bienveillantes sans effusion, sincères sans brusquerie, disaient le mot qu'il faut dire et n'ajoutaient rien d'autre : elles étaient simples et formelles comme une main ime. Mais elles avaient, à l'égard des enfants, des iullcxi ns câlines, et s'adressant aux femmes, une tendresse mâle et profonde.

Et tandis que Marcule gravissait la pente,' de menus faits, une attitude, des phrases qu'il entendait, lui dévoilaient de fortes volontés.

Quand un homme en aidait un autre, il n'attendait pas son merci, l'autre ne le remerciait point : ils semblaient contents tous les deux.

On laissait leur chaise aux vieillards, on ne les flattait point ; mais les petits étaient fêlés et leuri mères adulées.

Ceux qui s'étaient reposés travaillaient sans contrainte ; ceux qui avaient travaillé se reposaient sans remords.

Ils ne cherchaient pas à faire parfait, ni même mieux que d'autres, mais le mieux possible.

Ils avaient l'esprit vierge : nul ne cachait ni son bien ni son mal ; on ne lui donnait ni blâme ni louange, on laissait pousser librement tous les rameaux et mûrir tous les fruits.

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Jl passait des riches fiers de leurs richesses, des pauvres fiers de leur labeur. Tous n'étaient pas égaux en biens, mais tous étaient satisfaits de leur sort.

Cependant certains hommes parlaient à d'autres avec dcfcrence : ceux-ci savaient peut-être ce que ceux-là ne savaient point.

Il n'y avait ni mendiants, ni chantres récitant des vers, ni prostituées : nul parasite du coeur ni de la pensée. Chacun, en travaillant pour soi, était utile aux autres.

— Ce peuple, songeait Marcule, s*est choisi de pures vérités. Il sait les lois élémentaires ; il sait que le bonheur ne se trouve pas, que le bonheur se crée. Certes, ce ne sont point les hommes de la ville où je suis né.

Et il marchait comme perdu dans un rêve. Il allait aux maisons, il en touchait la pierre avec délice ; il palpait l'écorce des arbres ; il observait la trace de ses pas sur les dalles ; il s'étonnait de la disparité des couleurs et de la multitude des sons, lout lui parîiissait neuf et merveilleux. Il répondait à son a me éblouie :

— C'est mon iviesse que je répands sur les choses. Toutes mes ferveurs, je les attribue à ceux qui passent ; toutes les clartés dont PH)n

être, là-haut, s'est illuminé, j'en revêts les visages et les demeures.

Mais au bout de la côte, il vit une foule qui s'empressait autour d'un bâtiment dont il reconnut l'architecture. C'était le Marché de la Ville, ses colonnades fantaisistes, ses fermes à chevrons ; et celte odeur aussi, de paille et de viande faisandée. La cohue des maraîchers grouillait, comme toujours, dans les rues voisines, parmi les bastions de choux-fleurs, les pyramides de poireaux, et les grands potirons accroupis sur le pavé comme des idoles rousses et ventrues.

Il s'orienta sans peine : la chaussée qu'il venait de parcourir était bien la Rue-Marchande, le quartier, celui des Pitances ; et vers la droite, au fond d'une avenue, devait s'élever le palais du Dispensateur. Il rencontra, en se dirigeant de ce côté, d'antiques monuments qu'il fréquentait depuis son enfance, vieux hôtels superbes, d'un pompeux équilibre, et sur la rue, comme des faces d'orguiJ soucieux. Ils semblaient plus sombres et plus solennels au milieu des maisons neuves qui les entouraient, claires et familières, avec de larges baies fleuries.

— Je ne me trompais point, et personne ne m'a menti. C'est la ville oii j'étais Mn*ï il y a trois ans. Mais comment ce gai sourire a-t-il lui parmi

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des choses si tôt vieillies ? Il me semble que des années ont plu sur les demeures des Riches, et que le bonheur, assis au seuil des autres, me fait signe d'entrer....

Il aperçut la coupole de son ancien palais ; la dernière arcade du promenoir s'infléchissait sur l'avenue. Sous la galerie, nulle queue famélique ; nulle garde ne veillait au portail. Un silence dormeur où ses pas résonnaient.

Il revint en arrière et contourna les bâtiments. 11 voulait revoir les jardins où, tant de fois, il avait souffert, jadis, portant ses lourds trésors et sa force vaine. Celle, maintenant, qui l'animait, c'était franche conquête ou don céleste, qu'importe I il en jouissait égoïstement, comme d'un bien nécessaire et dont il ne faut point joncher les routes derrière soi. De ce butin d'aventurier, il voulait parer ses souvenir».

Il retrouva, parmi des constructions récentes, une venelle dont il avait toujours aimé la quiétude provmciale, et où s'ouvrait une issue des jardins. Il longea le mur décrépit que des iris couronnaient de glaives et de fleurons ; des mimosas versaient leurs grappes en draperies et leur parfum mioUrux : et des rires défluaient dans les senteurs amassées.

Un des vantaux était entrebaillé. 11 le repoussa prudemment et regarda.

Sous les ramures chargées de fleurs, des pelouses se déroulaient, de gazon court semé de pâquerettes, et des arènes circulaires dont le sable chatoyait. Des cyprès s'érigeaient çà et là, pareils à des stèles de basalte ; d'autres arbres dressaient leur tronc : et l'élieinte abandonnée des glycines eniiv^^it leur torse puissant.

Des jeunes gens s'exerçaient à la lutte, aux joutes de la vigueur ou de l'adresse, brandissant l'haltère, lançant au loin le disque, tirant de l'arc ■eus des berceaux. Ils étaient nus et purs, avec des chevilles d'étalon, les cuisses minces à grands méplats, les pectoraux cariés. Leur poitrine s'eraplisaiit d'un souffle égal ; leurs bras ramaient doucement autour d'eux, ou jaillissaient d'un souple effort. En marchant, ils imprimaient sur le sable leurs beaux pieds aux orteils droits.

Quelques-uns discouraient à l'écart, sous un magnolia tout en fleurs : l'arbre, avec son feuillage noir et ses corolles symétriques, se déployait audessus d'eux comme un candélabre de bronze. La plupart étaient assis ou couchés, dans des poses nonchalantes ; un homme, debout au milieu d'eux, appuyé sur la hanche avec une grâce majestueuse, leur parlait, de ses lèvres musi-

ciennes. Ils tendaient vers lui leurs faces vigilantes, et leurs corps sveltes aux muscles long» montaient tout entiers vers sa pensée.

— Voici — balbutia Marcule, le cœur en fcte — voici la race que je voulais. Ils ont la conscience nette et bien portante, et la stature à son image. Aussi l'amour épanche-t-il sur eux les caresses du printemps.

Et il allait, titubant et ravi, renversant la tête sous l'accablante volupté.

— Certe, le sommeil divin le charmait à nouveau : il dormait encore, auprès des siens, dans la caverne de son dieu ; et des songes de plénitude, de mesure parfaite, s'évoquaient autour d'eux....

Il se souvint brusquement qu'ils l'attendaient, là-haut, qu'ils avaient faim. Et son esprit s'affermissant peu à peu, il se rappela qu'il était descendu vers la Ville pour leur acheter des vivres..., qu'il avait pris quatre pièces d'aigent.... Les pentecôtes du matin, la paix sur la terre, l'avaient enchanté....

Il retrouva les écus dans sa ceinture. Ce n'était donc pas une apparence tout ce qui l'environnait, et les hommes avaient ces figures radieuses, et le sourire des choses ne venait point de ses lèvres.

Nul inconnu ne Tégarait : il contemplait la vérité, de ses deux yeux humains.

Et se contraignant à l'acte le plus simple, niant toute curiosité, pour ses frères impatients, il se mit à la recherche d'une boulangerie.

Il la découvrit non loin des Rampes-Sacrées. Le marchand avait une mine toute rose et hilare, avec trois mentons, des prunelles perses luisant derrière le gras des pommettes, et un crâne poli comme un marbre neuf ; quelques chalands écoutaient les histoires salaces qu'il narrait avec un gros rire. Marcule, se mêlant à l'auditoire amusé, Hespirait la chaude odeur du pain, qui lui gonflait le cœur de tendresse. Quand vint son tour, il demanda le plus grand, le plus vermeil, en forme de couronne, et vaste comme la roue d'un chariot. Et il jeta un écu sur le comptoir.

Le boulanger saisit la pièce, examina l'empreinte, le revers, la tranche, fit tinter le métal sur le carrelage, considéra Marcule sans acrimonie et lui dit à mi-voix :

— Passant, pourquoi veux-tu me tromper ?

— C'est un écu, répondit Marcule, je ne veux pas te tromper.

— Passant, répéta le boulanger, ta pièce n'est point bonne et tu ne peux l'ignorer. N'en as-tu pas d'autres ?

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— J'en ai trois autres, mais elles sont pareilles à celle-ci. Mon ami les reçut, voici huit jours, pour un salaire bien gagné.

— Ton ami est donc ouvrier chez les morts ! — s'esclaffa l'autre en tressautant du ventre et des bajoues — car ta monnaie est plus antique qui^ les pères de nos trisaïeuls.

Mais se ravisant tout à coup :

— Peut-être, reprit-il d'un air d'angcisse, vienslu de la Ville-Ancienne ?

— Je ne sais ce que tu veux dire, et je ne connais point la Ville-Ancienne. Pourquoi ne veuxtu point de mon argent ? J'ai faim, mes amis ont faim, et ils attendent mon retour.

L'homme repoussa l'écu et fit, d'un ton cordial :

— Passant, si tu es pauvre, garde ce pain, emporte-le, vends ta pièce à un antiquaire : elle est belle, elle est intacte et fort rare, mais elle n'a plus cours depuis les Temps nouveaux.

— Les Temps nouveaux I prononça Marcule, avec le regard trouble d'un qui verrait poindre une étoile ; que veux-tu dire ? et qu'est ce que les Temps nouveaux ?

— Que ne disais-tu, s'écria le marchand, que tu n'es pas d'ici I Pardonne-moi, étranger. Les voleurs sont peu nombreux dans notie cité et

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nous viennent d' Au-delà-de-la-mer : l'un d'eux sans doute, abusant de ton inexpérience, t'a glissé ces mauvais écus.

— Je suis d'ici, et je connais la monnaie de la Ville.

— En ce cas, répartit l'autre, tu dois savoir ce que vaut ta pièce et qu'elle date de quatre siècles. Va donc l'offrir ailleurs ; mais on aura peul-ctre moins de patience que moi.

Marcule reprit son écu et sortit sans plus rien dire. Ses tempes battaient violemment ; une stupeur énorme l'écrasait. Il lit quelques pas en tâtonnant les murailles, puis s'assit sur une borne et se cacha le visage dans les mains.

Quatre siècles P... les Temps nouveaux ?... cette métamorphose I... les foules prospères, les rues en fcte I... la Ville frémissante d'action, animée d'un sang vif I belle, bonne, juste, heureuse, régénérée I

Et ce mot répandit sur son être comme une inondation de lumière. Régénérée I Quelle voix avait retenti qui l'eût ainsi fait renaître ?... Elle avait entendu cet appel de miracle, elle avait secoué ses torpeurs, elle s'était épanouie dans la Joie I La Joie dont les rayons avaient chu sur les âmes et les avaient dressées, vierges et blanches, dans leur nudité : ils avaient fait craquer sou»

leur flux tiède, ah I et crouler I la carcasse de§ vieilles bâtisses 1 ils avaient coloré de douces blondeurs le front des multitudes ; ils avaient plu sur les champs, ici et là, partout ! et fait surgir du sol fertilisé les riches moissons, les vignes opulentes ' Rayons de Joie, de sainte Joie vernale I et qui plongeant ensuite au sein de la roche, les avaient éveillés, eux Sept, engourdis sous l'aile d'un sommeil immense, depuis quatre siècles I

Il se leva, les mains tendues, avide détreindre et de capter la jeunesse du monde , et ie délire le possédant, il lui prenait envie de danser, les genoux hauts, les bras en croix, et de chanter h large poitrine un cantique d'harmonie sauvage.

Mais une tristesse, soudainement, déposa de l'ombre sur sa face : il se sentait caduc et révolu, chancelant sous le poids de ces siècles écoulés, fantôme d'un très ancien jadis, avec sa doctrine surannée, faite pour des souffrances abolies, indigne de la jouvence au rire d'or qui transfigurait toutes les choses, illuminait les voies spacieuses, comme triomphales, les rampes fleuries de roses et d'eaux jaillissantes et marquait les hommes d'une brûlante confirmation.

Ils étaient allongés sur les degrés de pierre. Leurs propos reflétaient l'apaisement de l'esprit qui s'étire après le bon labeur. D'aucuns ne di-

gaieiil rien : ils contemplaient le midi se déchirer comme une tenture de moire orange, et la guirlande de sourires que déroulaient de marche en marche les femmes qui passaient.

Et des musiques hautaines tombaient des fenêtres oi'veries, ou des gammes d'accords fastueux et passionnés : leur envol, les cris joueurs, les rires en colliers, en panaches, en draperies, et la rumeur dorée des cloches lointaines, se confondaient dans l'ample bruissement de l'eau.

Elle ventit des jardins du Temple et descendait jusqu'au fond de la vallée. Au faîte, d'une poussée mystérieuse, sans rides ni bouillonnement, elle s'épanchait autour des puits, avec une abondance pleine et tranquille. Elle s'élançait, par mille canaux, courait entre des berges de pierre, et s'affaissant tout à coup, suspendait à des balustres la transparence immobile de ses gazes. Elle musait ensuite par des chemins de marbre, elle s'attardait dans les conques, flânait sous des nénuphîirs, se couchait en frissonnant, telle une énamourée, aux pieds d'un bronze nu, et fuyait, malicieuse, par un trou d'ombre. Plus bas, elle renaissait, de fille en fleur, et s'assemblait en gerbes, en bouquets argentés où des prismes palpitaient ; et de fleur en joyaux, diadèmes flottant sur l'embrun, aigrettes et verge»

cristallines ou d'azur. El la brise, ei) s'tbattaiit parmi les blancs jets d'eau, accrochait de longs voiles aux rosiers défaillants de roses.

Ainsi l'œuvre de Valérion s'était accomplie.

Et Marcule vit l'Amour s'approcher, dans les reflets de l'onde aérienne : des couples s'en allaient à pas paisibles, naïfs en leur libre désir, candides et beaux comme de jeunes bctes. Ils avaient «ur les lèvres le signe du printemps. Leurs pieds semblaient danser. Leurs chevelures s'éclairaient de blondes auréoles. L'homme s'avançait, le front levé, regardant bien en face le destin qu'il s'était fait ; et la femme, les mains abandonnées, les seins debout, ondulant au flanc du mâle en un rythme câlin, renversait la tête sur son épaule.

— Que viens-je faire ici ? s'écria Marcule — et il gravissait les rampes avec une hâte singulière — je suis triste, je suis vieux, j'ai les joues terreuses I Je porte mon passé comme un quadruple vêtement d'indigence. Je me croyais chaud de zèle et de piété, et me voilà transi par les siècles. Ah ! quel battement généreux ébranle la poitrine de ces créatures : elles affirment la royauté de leur bonheur. Leurs pas effleurent le sol, et le fantôme que je suis se traîne après leur allégresse. Rien ne fut l'i, jamais I sous mes côtes sèches, dans mon ooeur mort ! Je n'ai jamais

aimé, je n'ai jamais rayonné ma tendresse sur une épouse, je ne me suis pas grandi dans l'âme de mes petits enfants. Et maintenant, il est trop tard 1 Pourquoi n'ai-je pas songé que vivre, que vivre entièrement, c'était donner de la beauté aux autres hommes ?...

L'éclat pourpre des parterres Téblouit : comme autrefois, ils déployaient devant le Temple leur géométrie multicolore et parfumée. Les statues qui les peuplaient, non plus héroïques ni dévotes, célébraient l'harmonie simple du corps humain et les gestes nus du travail.

Marcule suivit un instant les terrasses, cherchant des repères à ses souvenirs, une chapelle, un portique, la perspective d'un cours. Il reconnaissait à peine la ville qui s'étendait sous lui dégagée des brumes de l'aube, elle s'offrait à la vue comme une noble architecture, avec la calme majesté de son ordonnance et l'ampleur de ses détails.

Les boulevards, au creux de la vallée, se greffaient sur de larges carrefours, aires de marbre et de granit où miroitait le bassin des fontaines. Pis avenues serpentaient au flanc des coteaux, d'un mouvement doux et balancé, vers les terrasses : des colonnades interrompaient cette symétrie, des dômes jaspés ou nacarat, et les tours aux cintres

ailés de cloches vibrantes. Certaines voies, alourdies de soleil, encadraient de voluptueux jardins où les demeures s'abritaient, au milieu du silence et des ombrages.

L'air promenait d'arbr« en arbre sa caresse indolente. L'esprit de l'eau remplissait les rues : sa force féconde lustrait les feuillages, sa transparence semblait clarifier les choses.

La Cité, pareille à un croissant précieux étalé sur le versant des collines, s'incurvait au bord du Fleu\e : à la corne occidentale, le môle saillait dans la mer où des navires huppés et pares- 4£ux se dandinaient ; les quais ronflant d'un tumulte actif, et les voies du Négoce, fourmillantei et tapageuses, se développaient sur l'arête intérieure ; à l'autre corne, des brouillards glauquei pesaient sur l'antique faubourg de misère. Marcule n'en discernait que la tache nébuleuse, dont le contour, hélas I n'avait pas changé.

Ainsi toute joie, pensait-il, s'était arrêtée là I cette fière germination des volontés n'avait pu lever parmi les Pauvres I La Ville, pâmée sous la diluvion amoureuse, pouvait-elle avoir des peines recluses ? Les citoyens sans doute avaient déserté les Marais. Mais pourquoi subsistaient-ils ? Pourquoi n'avait-on pas achevé l'œuvre de Valé-

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rion et fait paître le jour dans ces ruelles maadites P

Et il se retourna vers la foule, avec mille questions sur les lèvres.

Elle gravissait les d^rés du Temple, par groupes dévot», et s'engageait sous le péristyle où ne se voyaient nul dieu de jadis, ni lampes votives, ni pèlerins prosternés. Lorsque la porte du sanctuaire venait à s'entr'ouvrir, des bouffées de musique «t d'encens remplissaient les vestibules.

Il la franchit à son tour et demeura quelques minutes aveuglé par la pénombre qui remplissait la nef, tout vacillant sous la bourrasque fanfarante de» orgues. Lentement, le» cernes violets des rosaces se déplièrent à ses yeux : l'abside se découvrit, traversée de fuseaux poudroyants qui déroulaient sur le carrelage les tapis bariolés de» vitraux.

Ce n'était plus la haute effigie de la Déesse qui l'occupait ; un dieu mâle était intrôné sous la coupole : sa robe d'or fin tombait à grandes ondes sur les orteils ; il tenait un épi dans la main droite, et de la gauche élargissait la fente de sa tunique où son cœur sanglant rayonnait. Une bonté consciente et valide émanait de son visage. II dominait de son piédestal un demi-cercle de

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dieux secondaires : l'ombre, en s'épaississant vers les nuirai lies, et les nuées des aromates voilaient leurs traits et réduisaient encore leur stature ; celui du centre, seul, assis aux pieds du maître, apparaissait en pleine lumière, semblable, aver sa barbe courte et l'attribut qui le distinguait, à la ligurine que Marcule avait entrevue sous la Porte-des-Pitances.

11 regarda la foule dans la nef : elle n'était pas agenouillée, elle ne s'abaissait point devant ses dieux, elle semblait s'entretenir avec eux, et les remercier, sans phrases vaines ni machinales, de tout ce qu'elle portait en elle de magnanime.

Les orgues se turent. On entendit s'éployer au dehors l'envol des cloches.

Trois jeunes hommes et trois jeunes filles se détachèrent de l'assemblée et pénétrèrent dans Tabside, les bras chargés de fleurs qu'ils semaient sur les dalles. Devant le dieu qui tenait un épi, l'une des vierges mit un pain ; les autres ravivèrent le foyer des cassolettes. Ensuite, chacun regagna sa place dans la foule.

Ce culte primitif, sans clergé, sans faste ni rituel, par la seule oraison des harmonies et des encens, dont le pain, symbole de vie, et los fleurs formaient l'unique offrande, éveillait dans l'esprit d« Miiicule de loiiitain^ analogicb qu'il

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ne pouvait résoudre. Et il demeurait dans le trouble.

Il chercha des yeux, autour de lui, quelqu'un qui l'écouterait, qui dissiperait ce mystère et son angoisse. Un homme se tenait debout, près de l'entrée, et considérait Marcule avec une émotion fraternelle, comme s'il avait co pris le désarroi de ses pensées. Ils s'avancèrent l'un vers l'autre et se tendirent la main, pareils à des amis qui se retrouvent après un long voyage. Et Marcule interrogea — mais son accent fiévreux révélait son inquiétude : ^

— Je viens d'un pays triste et recru ; je ne sais rien de votre cité ni de vos dieux ; vous me paraissez connaître une vérité que j'ignore. Les vieillards de chez nous m'ont parlé de votre passé : ni le bonheur, ni le travail qui le rend possible, ni la patience qui le crée, n'étaient parmi vous en ce temps-là. Et maintenant, voici que vous êtes riches de bonté, et robustes.

— Etranger, répondit l'homme, tu n'ignores pas la vérité qui nous guide : noire vérité est dans l'amour. Nos actes s'efforcent de lui être conformes et notre dieu la représente. Son image, que tu peux voir au milieu de l'abside, revêtue d'or, avec un épi dans les doigts, symbolise la charité féconde.,..

Un concert d'archets descendait de la coupole : la voix des orgues et la voix délectable des cordes semblaient soutenir et exhausser les paroles éleriielles.

— Cette allégorie n'est point notre dieu luimême, car nous ne sommes plus assez enfants, hélas I pour adorer l'œuvre de nos mains : il n'a point de nom, il n'a ni forme ni visage, et nul évangile ne nous raconte son existence ; il est la chose à quoi notre désir de bien faire s'évertue, l'idéal qui nous unit. Sans doute, les humbles demandent son aide, car ils ont besoin d'un autre qu'eux-mêmes....

Marcule ne disait mot : ce qu'il entendait, c'était l'écho de ses prêches d'autrefois ; mais leurs conseils s'étaient humanisés. Il se sentit dépouillé de ses fruits et pauvre d'un hiver sans plus de sève. 11 balbutia :

— Je suis faible comme eux.

— Tu seras fort si tu goûtes la vie. Les Tempsnouveaux nous ont été donnés pour cela seul, les Temps nouveaux, Tère de simple béatitude que nous apportèrent, voici longtemps, ceux dont tu vois les images auprès de celle de notre dieu. Ils vécurent parmi nous quand la souffrance nous opprimait. Ils furent des nôtres, mais ils étaient plus îjranf!? que nous. Ils travaillèrent de leurs

mains, bons ouvriers, dans la douleur et la misère; ils furent les artisans probes et assidus, gardant au milieu des petits labeurs quotidiens leur ferme volonté , bons ouvriers de notre joie, bons forgerons et bons modeleurs de notre foi. Regardeles bien : ils portent l'outil qu'ils maniaient : l'un tient le marteau, l'autre la plume, celui-ci l'ébauchoir. Et les maximes puissantes qu'ils nous léguèrent sont conservées dans ce Temple, dont l'antique Déesse fut renversée.

— Leurs noms ? dis-moi leurs noms — prononça Marcule, la bouche sèche.

— Ils sont écrits au bas de leur statue, mais à cette distance, tu ne peux les lire, car l'abside est obscure. Le premier, à notre droite, se nommait Bonaventure, mon patron, car j'étudie, et c'est le père de ceux pour qui la tète est le grenier et le cellier des abondances. Celui de gauche s'appelait Valère, patron des forgerons et des fondeurs de cuivre. Celui qui siège entre eux était leur aîné à tous, et s'appelait Marcule....

Celui-ci, de ses lèvres serrées et blêmes, retint un cri ; des larmes roulèrent sur ses joues : pour les contenir, il renversait la tête, comme brisé par la clameur victorieuse qui tout à coup avait jailli des orgues. Et les noms chers, à peine déformés par la légtei>de, apparaiâsaicini, im à un.

au milieu du nimbe musical : Denis ; Maxime ; Johane, patron des peintres ; Martien, père des athlètes et seigneur de la milice.

— Mais voici l'antienne, dit l'homme en •'inclinant.

Les orgues lancèrent la tonique dont la note aiguë circula longtemps de voûte en voûte. Puis un chant très doux s'éleva, sans mélodie précise, exhalant des souffles, des chuchotements, des murmures, les vagues respirations de la terre qui germe et s'épanouit dans l'aube, fraîches naissances de sons bégayants, puérils, naïfs, argentés Sur ces harmonies matutinales, un

chœur juvénile, garçons et filles, modula :

— Aime la vie ! goûtes-en V extase

La phrase fleurissait dans un printemps paisible de sons blancs. Et des timbres plus graves ajoutaient :

— Goûtes-en Vextase jusque dans la douleur,

— Aime la vie, psalmodiaient les voix cristallines : sur l'appui solide et lourd des basses, elles posaient le vol des neumes, traçaient des arcs légers et lumineux. La syllabe vie, passant de bouche en bouche, s'étalait comme un ciel limpide au fond du paysage instrumental.

— Aime les hommes dignes de ce nom, re-

LBS SEPT PARMI LF>i HOMMES

prirent les chantres impubères. Et les mâle» disaient, sur un rythme musculeux :

— Aime les hommes qui portent de grands espoirs dans de larges poitrines.

Marcule sourit à travers ses larmes. Cette antienne, cet hymne, c'était leur foi ressuscitée, leur foi dont ils avaient gravé les lois sur la stèle de bronze, la nuit de l'ensommeillement. Et c'était donc leur âme, à eux Sept, qui vibrait dans ces chants. C'était leur tendresse qui s'épanchait dans les cœurs chaleureux et sur les fronts ensoleillés. C'était leur énergie qui magnifiait ces hommes I

Il se sentait grandir infiniment, toucher de ses paumes et de ses pieds, comme crucifié dans son amour, poitrine contre poitrine, ventre à ventre, toute la Ville ; et le sang de la multitude bondissait à longs flots dans ses artères.

Et il marcha vers son dieu qui l'attendait, au milieu de la nef remplie d'adorations, tandis que l'hymne, s'exaltent, clamait de ses voix viriles :

— - Aime le travail, vent fort qui balaie la tristesse....

Et suivait, sur des lèvres virginales :

— Aurore de paix et d'or au front des heures. L'évangéliste, l'animateur de ces paroles, se

dressait maintenant, à cMé dp sa propre effigie,

cl contemplait la foule, tous ses enfants, nés de ton cerveau et de sa rouge ardeur, couvés dans ta matrice douloureuse : ils tenaient encore à sa chair par de cuisants rappels, ils s'étaient nourris de sa moelle, ils avaient puisé, dans son âpre destin, l'ivresse.

— Aime ton dieu qui renferme en lui la vie, la vie ! la vie ! célébraient les adultes comme délirants à évoquer ce mot vermeil ; tandis que les voix adolescentes ornaient cette rude allégresse :

— Goûtes-en Vextasc jusque dans la douleur.

— Vamour, Vamour ! entonnait le chœur abrupt. Et féminines, d'autres voix :

— Vamour qui crée dans V étreinte, qui crée dans le désir et dans la satiété,

— La bonté 1 le travail !

— Aurore de paix et d'or!

— Le travail et la Joie !

Et le choral entier semblait exulter en agitant ce verbe sonore.

— Aime la Joie ! disaient les chantres groupés dans la coupole.

— Aime la Joie ! sonnaient l'abside, et les cloches, et les orgues aux poumons de 'suivre, et les plectres sur les cordes tendues.

— Aime la Joie ! répondirent les fidèles, sous U nef.

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Et l'hymne se conclut, avec un long frémiwement.

En relevant les fronts, l'assemblée aperçut Marcule : adossé contre son image , il semblait recueillir toutes les harmonies et l'enthousiasme qu'elles provoquaient. Tous le considérèrent dans l'étonnement, mais sans nulle révolte. Au milieu du silence palpitant, il jeta ses pauvres mots, tout ce qui, du trop-plein de son émoi, se heurtait au bord de ses lèvres.

— Mes enfants I enfants à moi 1... petits enfants de ma chair..., laissez-moi vous parler..., écoutez-moi....

Ils se taisaient, parce qu'ils pressentaient, dans cette invocation, un infini de bonheur ou d'alarmes. Lui, se penchait vers eux, les yeux béants de quel mystère, étouffé par l'impossible de son aveu. Et tout à coup, il s'écria, en ouvrant les bras vers l'assistance :

— Enfants miens I ce dieu I ces versets de rédemption I c'est nous I c'est nous qui les avons donnés à votre faiblesse. Je suis votre père à tous I je vous ai tous engendrés. Je suis l'aîné de ceux qui édifièrent votre croyance, ceux qui prêchaient Famour au temps des haines.... Je suis..., je suis Marcule, votre précurseur.

Des murmures s'élevèrent, tout de suite répri-

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mes, parce que cet homme, après tout, devait être sincère et n'exprimer que l'absolu de sa cens cience. Il les examinait, surpris de leur réserve, interrogeant ces visages muets, apitoyés ou déférents.

— Est-ce que vous ne voyer pas que j'ai la vérité sur la face ? J'ai dormi quatre siècles, dans une caverne, sur les monts. Notre dieu m'a réveillé, et je reviens vers vous, avec les miens, vous donner d'autres conseils de rédemption et de volonté. Car nous sommes les Sept qui vécurent parmi les vôtres....

Ils se regardaient les uns les autres. D'oii venait cet homme au langage suranné, dont le gosier s'était fêlé au choc de quelle détresse, et qui parlait de volonté quand les âmes étaient sereines ?

— Ne comprenez- vous pas que c'est le môme cœur qui se livre à vous, comme autrefois, mais plus riche et plus gonflé, de tout ce passé de sommeil immense où je ne vous ai pas aimés.

— Nous n'avons pas cessé de vous aimer, prononça quelqu'un.

— Que signifie, s'entredîsaîent les femmes, ce long sommeil dont il parle ? Est-ce la torpeur des rec4iis de là-bas ?

Mais un adepte, gravissant les marches dô l'abside, s'adressa aux fidèles :

— Si mes frères le permettent, je dirai ce que je sais de cet inconnu.

— Parle, fit-on dans la foule, parle, boulanger.

— Je pense, déclara-t-il, que cet illuminé est sorti de la Ville-Ancienne : il a présenté ce matin, à mon comptoir, de la monnaie des Temps révolus.

— Frères — intervint l'homme de savoir, à qui Marcule avait parlé — cet étranger ne nous veut aucun mal. Ses propos sont faits de douceur et de mélancolie. Je le crois égaré parmi nous : il se dit venu d'un pays triste et las ; sans doute, comme le suppose notre frère, est-il monté de la Ville-Ancienne, d'où je ne sais quel souffle de miracle l'a poussé. Le renouveau, l'air sain de nos collines, l'ont troublé comme un vin trop jeune. 11 divague, dans la jubilation qu'il a de découvrir la vie.

— Je ne divague po'nt, répondit Marcule avec une poignante insistance.

— Pourquoi donc te preiends-tu notre précurseur ? Jamais morieT ne vécut quatre siècles. Les ôept qui n'étaient que des hommes, et bienheureux de ce titre, onl disparu vers l'au-delà des

montagnes : ils reposent au sein de la sainte mort, dans un pays que nous ne savons pas, et nulle puissance ne les peut ranimer. Ils nous ont dit tout ce qu'ils avaient à dire ; leur œuvre s'est nouée, leur œuvre s'est accomplie dans la perfection. Que pourraient-ils, s'ils revenaient, nous donner de meilleur que le meilleur, de nousmêmes ?

Un long silence s'établit entre les deux hommes. Les fidèles les entouraient, sans une parole, sans un geste inutile, puisque l'un d'entre eux, et des premiers, exprimait ce que tous voulaient dire. Une étrange quiétude déliait peu à peu la figure de Marcule.

— Pour quelles raisons, cependant, te réclames-tu l'annonciateur dont avant l'antienne lu ne connaissais point l'existence ? Tu m'as interrogé, tu m'as dit : « J'ignore tout de votre cité et de vos dieux. » Pourquoi donc nous affirmer que tu es Marcule ?

— Tu as raison, balbutia celui-ci en baissant la tête : je ne suis point Marcule....

11 renonçait simplement, parce que toute lutte, en lui, venait de se résoudre.

— Il est digne de nous, chuchotèrent des groupes dans l'assistance.

Et l'hoirime de savoir ajouta :

— Quel d( sir t'a c nduit loin des tiens, hors de la Ville Ancienne? Veux-tu être des nôtres?

— Je ne le puis pas — dit Marcule, d'une voix presque éteinte — Ramène-moi dans la Ville- Ancienne, car je n*en connais plus le chemin.

— Tu dis vrai, fit l'autre en lui prenant le bras avec affection. Parmi nous, vois-tu, il n'est pat possible que tu vives : tu souffrirais de notre joie comme d'une santé trop abondante. Viens donc, pauvre ami.

Et ils traversèrent à pas lents la foule qui s'écartait devant celui qui s'était cru Marcuidj,

Mais il le savait, Thorame trop vieux de quatre siècles, et il souriait à cette vérité dernière qui venait de lui apparaître : Marcule était un artisan douloureux, un être de jadis, qui prêchait une foi nouvelle quand le malheur était dam la Ville,

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