LES MAITRES
Ils étaient des prenuers parmi les hommes (i),
Ils se voulaient des bâtisseurs, construisant sur de fermes ubsLses.
Montrant à la vie une face grave et volontaire, ils refusaient le bonheur et réprimaient en euxmêmes la soif de jouissance : ils en retrouvaient dans le sacrifice.
Le devoir leur suffisait, comme une loi sans lacunes, leur devoir de bien gouverner les hommes, selon les intérêts de l'Etat et le respect de l'individu.
Mais leur pitié semblait les égarer, et leurs cœurs, prêts à s'épanouir, attendaient quelque chose.
L'amitié les unissait. Leurs pèxes s'étaient connus et avaient fait les mômes campagnes. Eux-
(1) Voir l'Arertissement, p. 7.
mêmes s'étaient inclinés sur des livres semblables, admirant, d'une ardeur juvénile, l'orgueil des poètes, l'impassibilité des philosophes, les merveilles de chaque science et l'exactitude des nombres. Ils avaient étudié, par un juste équilibre, les préceptes de la grammaire, de la composition et de l'éloquence. Puis ils s'étaient libérés peu à peu des chaires solennelles où l'on enseigne en propositions sophistiques le savoir inutile. Ils étaient entrés la même année dans la carrière politique. Leurs existences se confondaient, leurs pensées étaient fraternelles.
Ils avaient, de bonne heure, abandonné la poésie et les artifices de la rhétorique : ceux qui les cultivaient, jugeaient-ils, se soustrayaient à leurs devoirs sociaux pour se livrer tout entiers à l'enivrement de la cadence. Aussi dédaignaient-ils la compagnie des gens de lettres, des faiseurs de prose comme de vers : ceux-ci dévoilaient leur âme avec des gestes vils d'entremetteurs, prostituaient leurs rêves sur le grabat des libraires et se dénudaient sans vergogne devant la foule. Eux, se félicitaient de ne point perdre leur temps à s'attendrir sur les questions du sentiment, à disserter sur les complications mentales ; et les jeux d« Tassonance, de la rime et du rythme, leur semblaient indignes d'une intelligence résolue.
Ils louaient la probité dans les relations, le sage gouvernement de soi-même et la plus sage indulgence envers les autres, l'économie du verbe et la netteté dans la conférence. Leurs repas étaient frugaux, leurs mœurs austères. Bien que jeunes encore, ils s'abstenaient, sans la blâmer, de la fréquentation des femmes. Ils réprouvaient pour eux seuls les mollesses de tous genres : l'usage des parfums et des fourrures, les raffinements de la table, la lecture et la musique.
Ils aimaient l'action, comme leur seule raison d'être. Cette route précise et ce but décidé, joints à leur sens inné des intérêts populaires, les avaient conduits, dès la maturité, aux attributions civiques. Ils se partageaient la gestion des affaires, sous le contrôle tout-puissant du Gouverneur, et veillaient en commun aux destinées de la Ville.
Denis et Maximin établissaient les bénéfices, affermaient les impôts, recueillaient le rendement des monopoles. Ils accordaient aussi les privilèges et dirigeaient les manufactures publiques.
Tout le jour, leurs comptables nombraient des lingots ; des inspecteurs ânonnaient leurs bilans, d*une voix monotone, en multipliant les paperasses. Les plateaux des balances tintaient, les
coffres bruissaient d'un fracas de monnaie. Des gens aux doigts velus, aux faces penaudes, examinaient le flou, le frai et le coin des écus, l'estampille des coupons, la valeur des titres. D'autres les entassaient dans des armoires bardées de fer, avec la satisfaction intime de remuer des fortunes,
Eux seuls méprisaient les richesses. Les pièces qu'ils maniaient parfois gardaient, au fruste de leur relief, la viscosité des sueurs et des salives, et laissaient aux mains une écœurante odeur de peau moite. Dans l'exergue étaient gravés le taux des crimes, le chiffre des prostitutions, toutes, celles de l'amour et celle de la pensée, la vénalité de l'esprit et le baiser des femmes.
Ils songeaient, en se voyant les maîtres du Trésor, à la vanité des joies qui s'achètent et des fastes qu'on accomplit; ils dédaignaient les opulences auxquelles on peut atteindre, les palais que Ton construit, les voyages que l'on réalise.
Cependant la détresse des Pauvres leur poignait rame; et puisqu'un peu de douceur, pour des êtres exténués, veillait dans le métal, ils brûlaient de la tirer de cette splendeur inutile, pour voir sourire un peu les misérables.
Ils reprochaient à Valérion sa rigueur eovers
les hommes : il les aimait cependant, mais d'une tendresse bourrue qui ne s'avouait pas. Il leur était utile sans le vouloir, en rechignant contre la bonté qu*il appelait de la faiblesse; si ses fonctions semblaient généreuses, c'était bien, disait-il, malgré lui.
Il ordonnait des Eaux et des Fontaines.
Il luttait âprement contre l'envahissement du Fleuve. 11 avait protégé les quartiers du Commerce, surélevé les quais du Port, et barré d'un môle de pierre la poussée maritime. Il voulait assainir les faubourgs du Peuple, bâtis sur des palus; mais le Gouverneur, au nom d'une loi séculaire, lui interdisait les travaux.
Sa vigie sur les berges ne se relâchait point: il faisait de ce combat contre les crues une chose personnelle, une action de nerfs et de muscles, dont son honneur était l'enjeu. La Ville, dans l'avenir, devait être lustrée, polie, blanche et rose comme une fille saine, s'orner d'avenues larges et de jardins pleins de cascades. Il la voulait ainsi, affirmait-il, non pour le service des hommes qui croupissaient à l'aise dans leur saleté, mais pour la joie d'édifier des couleurs fraîches, de la pierre jeune, dans une lumière satinée, de suspendre, au versant des collines, des guirlandes de mai-
sons claires, et de faire chanter à l'effusion des flots la louange du gai matin.
Mais tirant du flanc des monts et du terreau sauvage de la forêt la vie fluide et primitive de l'eau, par les artères des aqueducs, il versait au grand corps de la Ville la prodigalité des sources.
Et semblable à quelque dieu générateur des pluies ou à l'allégorie d'un fleuve, il épanchait d'une urne inépuisable le bruissement des ondes. Par lui, l'aime Ville, couchée dans le vallon, comme une truie allaite ses gorets, donnait au peuple en soif les mamelles de ses fontaines.
Bénévent ne croyait plus à l'efficacité de la science. La clarté de ses jugements, l'étendue de ses connaissances, son enseignement méthodique et ouvert, l'avaient élevé au rang d'Educateur. Mais ses longues incursions dans le chaos de la pensée ne lui avaient jamais découvert le lieu paisible oii se croisent les routes de l'harmonie. Seule, la muraille solide et ferme des mathématiques l'avait arrêté un instant: il s'était vite lassé de son architecture absolue. Ses facultés en éveil attendaient plus de l'intuition que des choses soi-disant démontrées. A force de connaître, il ne savait plus rien.
D«»vanl l'auditoire des jeunes gens, il dépliait ics livres du savoir. Avec ses élèves, il évoquait un problème et pénétrait du nœud même de sa volute. Il leur faisait ce qu'il nommait: la critique de la raison impure. Il énonçait les opinions des sages, les aphorismes des penseurs, les affirmations des ignorants.
Il concluait :
— Voilà ce qu'enseigne la conscience vaniteuse.
Puis il fermait ses livres, et se tournant vers la jeunesse attentive:
— Maintenant, disait-il, interrogez vos instincts.
La sagesse qui l'emplissait ne se répandait point avec la rumeur des torrents, elle ne charriait point les limons fertiles arrachés aux rivages ; elle était calme et limpide : les adolescents qui s'y penchaient, apercevaient en elle leur image exacte.
Ils se proclamaient les fidèles et les disciples. Lui, les reprenait doucement:
— J'ai dérobé l'intelligence du Feu, j'en illumine ma propre route; vous suivez son éclat. Je suis peut-être le porteur exalté de la flamme, mais ce n'est pas moi qui l'éveille. Un jour, je vous la remettrai. Abritez-la de vos mains, et dans les
ténèbres sans cesse grandissantes, transmettezvous l'un à Fautre la lumière.
Quelquefois il ajoutait en hochant la tête:
— Ne vous brûlez pas I
A mesure qu'il se détachait de la raison et des principes superflus, il chérissait plus ardemment les beautés réelles. Il aimait le soleil, la respiration des fleurs et de la terre, le vent qui touche le ciel, l'eau émue, et la mer nonchalante dont les pieds bleus marchent sur le sable. Loin des jouissances qu'on analyse, simple comme un enfant, humble comme un vieillard, il recueillait l'universelle chanson des êtres. Rien n'existait qui ne fût digne d'extase.
Il n'avait trouvé dans la science aucune vérité. Quand il parcourait les plus beaux livres, c'était encore la vie qui s'exhalait des feuillets. Il y avait des mots verts comme les palmes, diaprés comme les nuages, vastes comme la mer; des syllabes gazouillaient ; de grands rythmes passaient, avec la fougue du vent. Il attendait l'idée qui se déploierait tout à coup, tel un arbre jaillissant du sol, ou la parole solennelle comme une forêt et pareille à un lac immobile où se reflètent des montagnes.
La vérité I n'était-elle pas dans It vie ? La vérité ! o'était-^k
terait aux hommes celte bonne nouvelle: la certitude au moins de l'amour et de la joie? Quel homme? ou quel dieu?...
Il ressemblait à celui qui hôle le passeur, sur la rive.
Jean était Juge. Il recevait les parties et tranchait les différends. Les plaignants éructaient de» injures, les défendeurs s'enfonçaient dans un mutisme têtu ou s'abandonnaient, au contraire, à la prolixité. Des prêteurs traînaient des insolvables : ils citaient, la bouche pleine d'objurgations, les bras au ciel et le ventre en avant, des cautions aléatoires. Les autres s'excusaient de leur malchance : ils contemplaient avec envie la corpulence de leurs créanciers et rêvaient de s'engraisser, comme ceux-ci, des fruits de l'usure.
On amenait au Juge des criminels plus notoires: les révoltés politiques, et des mâles ardents dont les passions trop longtemps contraintes avaient éclaté tout à coup en un meurtre ou un viol. Il tâchait de les comprendre: il leur parlait d'une voix douce. Il sondait ces cœurs farouchee et meurtris. Ils répondaient par des aveux confus, ou ricanaient avec jactance.
Il interrogeait le reste sans curiosité. C'était la même lamentable histoire de détresse: les déchéanceB» l'alcool, les égoïsmes, lea rancunes, les
intérêts mesquins, toute la honte du mal misérable. Il y avait les drames d'amour et les drames d'argent; il y avait la femme, et la jouissance aux mains sèches. Il y avait la paresse qui dérobe le bonheur d'autrui par impuissance d'en créer. Il y avait la luxure qui ne cherche même pas à conquérir, et qui tue. 11 y avait la misère de l'homme.
Autour des coupables, la meule des délateurs aboyait avec acharnement. Tous avaient jalousé l'indolence des pécunieux, et songé, pour y atteindre, au vol et au massacre. La crainte de la Loi et la débilité de leurs membres les avaient rejetés vers la vertu; ils s'étaient fait des visages de justiciers. Mais Jean, connaissant leur cautèle, leur imposait le silence. Des pitiés infinies le pénétraient. Les vieilles tares héréditaires, les griefs invétérés, et tant de choses qu'on ne savait pas, mettaient un couteau dans la poigne d'un gueux: un Riche passait, dans l'insolence de son luxe... Le fer tombait...
Viendrait-il un jour, l'Enfant d'Astrée, développant de ses doigts menus, autour du monde émerveillé, une aurore d'espoir? La vie s'écoulerait dans une vallée délicieuse, sous le parfum des brises. La terre produirait d'elle-même ses richesses premières: l'or des épis onduleux, et la fève enlacée à la suave acanthe. L'amitié joindrait
les mains des hommes; l'écorce des chênes distillerait le miel...
Les clameurs d'un furieux brusquaient son rêve. L'élernollc vilenie s'élalait. En même temps, la Loi se dressait devant lui, avec son geste impératif. Il formulait ses jugements en phrases concises et remettait le condamné aux gardes des Vigiles.
Martial les commandait. Les patrouilles, parcourant les rues, assuraient leur quiétude et l'entente des citoyens. De temps immémorial, les sergents, en signe de paix, portaient un rameau d'olive. Les étendards figuraient des barques voguant de front, ou des piques enrubannées de roses comme des thyrses: allégories de fraternité qui s'avançaient en tête de la troupe.
On ne la craignait point, mais on aimait son chef dont la douceur était sévère. La lutte séculaire des Riches et des Pauvres remplissait la Ville d'une agitation continue. Mais quand les Vigiles survenaient aux carrefours, les querelles se calmaient, les groupes se dispersaient: c'était la fuite furlivc des agitateurs à solde et des prophètes encanaillés.
Elles fendaient les rumeurs de la foule, en lais-
sant derrière elles un sillage de silence. Par les ruelles étroites et les quais engourdis dans la lumière, sous les promenoirs des jardins, au long des voies tapageuses du quartier commerçant, leur marche dessinait de savantes évolutions. Elles apparaissaient tout à coup dans le lointain d'une perspective, sous la trouée d'une avenue, ou gravissant les escaliers des rampes.
Au crépuscule, leur pas formel remontait vers les casernes. Les trompes sonnaient la veillée. Dans la garance du couchant, les drapeaux abaissaient vers la Ville leurs emblèmes pacifiques.
Aussitôt les Vigiles de nuit se répandaient dans la Cité. Les gardes étaient armés de bâtons; quelques-uns balançaient des lanternes ou levaient des flambeaux. Ils marchaient sans parler, obéissant aux instincts d'une antique discipline.
Ils traquaient, dans les rets multiples de leurs détours, les rôdeurs, les filous, les invertis fardés et parfumés; ils emmenaient les ivrognes braillant par les rues creuses. Des prostituées cherchaient leur vie; leurs rires et leurs bijoux tintaient faux en s'approchant: la consigne était de les laisser passer.
Nuit plus dense de l'après-minuit, toutes fenêtres closes.
Le feu des torches vacillait sur le Fleuve ou se
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brisait dans l'eau des fonUines. Des flammèches filaient ; de courtes visions surgissaient, et se repliaient dans l'ombre: le marbre d'une statue, la face blafarde d'un claquefaim. Des chant» trouaient l'opacité des ténèbres, des râles et det cris, ou le nasillement d'un accordéon. Les gardes frappaient aux volets des tavernes et, de leur seule venue, faisaient taire le glapissement des filles dans les bouges. Ils allaient, jusqu'au matin, par les venelles du Port et les avenues de la Ville- Haute; ils contournaient les quartiers pauvres où la fatigue remplissait leur office.
Martial était leur chef. Il donnait aux citoyens le bon sommeil qui fait le bon travail.
Vers l'aube, lorsque les Vigiles traversaient le quartier des Pitances, des groupes, sous les arcades d'un promenoir, se découvraient dans la lueur des lanternes suspendues à la voûte. Coupé des fûts noirs de la colonnade, cela formait une longue file humaine, frappée de haut par le jour déteint: quelques-uns ruminant des paroles confuses, d'autres se démenant au milieu d'un cercle morose; file d'hommes aux yeux plaintifs, d'hommes anxieux, tous livides, avec des joues contractées, avec des bouches puant la faim. Ceia partait
fi SEPT PARMI LES HOMMES
d'un porche de fer où des bagarres remuaient de sourdes houles, cela traînait, avec des jurons, des reniflements, des prières et des toux de bois, cela traînait, silhouettes vaincues, gestes pesants, cela tntnait, minable, désespéré, au long des murailles salea, jusqu'à bien loin....
Toutes les attitudes de ceux que le guignon frappe et abat.
Il en était qui s'appuyaient aux colonnes, s'arcboutant sur leurs jambes flageolantes. D'autres, plus résistants, ou peut-être parce que la faim ne les saoulait pas encore de ses migraines, restaient debout et se questionnaient d'une voix blanche. La parité de leur détresse les amenait à se conter leurs aventures. Ils disaient d'anciennes splendeurs gaspillées au vertige du jeu ou dans la couche d'une putain, les hasards du fret et les difficultés du petit commerce. La plupart dénonçaient les malheurs des Pauvres, leur existence infortunée sous l'oppression des Riches et du Gouverneur : c'était la dîme, le tribut, les révoltes inutiles, le poids d'un long asservissement. La misère s'évoquait, banale et poignante: les errances, de porte en porte, des jours entiers, à la recherche d'un dur labeur pour un peu de pain; les paresses et les torpeurs qui enlisent ; le bercement maternel de l'absinthe; les
nuits de sommeils brutaux sur les tables des bastringues ou dans un tuyau d'égoût.
Des gens qui se disaient poètes se montraient glorieux de leur destinée de famine. Tel autre avait une fille qui possédait laquais et voitures, et ne lui donnait rien I Des individus à barbe de libertaire levaient les bras, pointaient l'index et vaticinaient énormément: ils réclamaient l'égalité des biens, la suppression des impôts, et prédisaient la venue d'un Gouverneur qui laisserait la dictature aux ouvriers. Leurs voisins hochaient la tête, sans mot dire, par crainte des patrouilles.
D'autres enfin priaient la Déesse et lui promettaient des neuvaines. De très vieux s'écroulaient à terre ; des jeunes gens blasphémaient. Mais les plus pâles, les yeux tournés du côté de la porte, demeuraient immobiles et ne parlaient à personne.
L'aube suintait sur les murailles. Le jour blême découvrait des visages hagards d'insomnie, des lèvres empâtées, des mains violacées de froid, la foule hideuse des ventres-creux, ses guenilles, sa crasse et ses poux, ses défaites aussi, ses grimaces résignées.
L'énervement de l'attente enfiévrait les colloques; une agitation parcourait la traînée humaine.
Près du portail, les gueux se numérotaient: les voix s'éraillaient entre les dents.
Bientôt, le soleil débordait la crête des toits et versait de chauds rayons sur la multitude. Indifférente à cette caresse, parce que seul l'appétit de manger la dominait, elle se repliait dans un gros frottement de pieds gourds. Les conversations s'arrêtaient brusquement; tous les regards allaient vers les vantaux de fer du porche. Des bruits, bien connus des faméliques, des ordres brefs, les sons prévus d'une activité toujours semblable, parvenaient à leurs oreilles comme une musique charmante. Tels pas claquant sur les dalles, c'était l'arrivée des comptables et des commis; des chiffres que des voix échangeaient, formaient la somme des distributions; et ce grincement de verrous qu'on tire, ce choc I qui faisait tous les cœurs battre et toutes les gorges s'étrangler, c'était la double porte s'ouvrant à la foule, la fin des longues attentes I
Le troupeau se pressait, balbutiant de timides mercis, des patenôtres et des vœux. Les plus faibles retrouvaient des forces soudaines. Tous s'avançaient à petits pas, attentifs à ne déranger personne, assez contents de ne pas se faire remarquer. Avec des faces vérécondes, des épaules soumises, des saints très humbles aux valets, aux
statues, aux colonnes, à toute apparence âe richesse et d'autorité, ils pénétraient sous une galerie spacieuse et haute, où siégeait, sur une estrade, derrière une table encombrée, parmi les drapeaux et les emblèmes de l'Etat, le Dispensateur-des-Abondances, Marcule.
Des commis s'empressaient, avec des mouve ments abrégés et méthodiques. Un comptable alignait des calculs sur un registre. C'était le silence obséquieux, les toux rauques, étouffées, c'était l'infâme relent d'homme, de nippes ; l'arôme blond du froment se mêlait à leur puanteur. Les grains tombaient dans les boisseaux, avec un crépitement léger...
Marcule faisait un signe. La voix massive d'un crieur roulait des chiffres et des noms sous la voûte. Le défilé des gueux regorgeait au bas de l'estrade. Ils s'approchaient à pas boueux, débitaient leurs plaintes et leurs obsécrations aux Dieux de la Cité; ils remâchaient sans fin leurs odyssées lamentables, dénombraient leurs enfants et les enfants de leurs enfants... Mais l'émotion les arrêtait: un commis leur présentait un boisseau de froment. Ils se répandaient en bénédictions ; des pleurs grelottaient dans leur gorge; ils serraient la mesure contre leur poitrine, avec une frénésie inquiète. Quelques-uns chancelaient sous le
poids: leurs voisins les observaient en se poussant du coude, sans leur venir en aide. D'autres, enfin, plongeaient leur poing fiévreux dans la tiédeur du blé, et s'en allaient avec des rires déments. Par derrière, c'était l'énorme ondulation des faces et des épaules, le triste cortège de haillons gras, de corps exsangues et d'âmes harassées. Marcule le regardait serpenter sous la galerie, comme un monstre aux mille abcès de malaisQ, tortuer de l'horreur et du dégoût, jusqu'au porche tailladé de soleil, et par delà, toujours, à l'infini I...
Ah I le geste de charité ! la main qui donne et la main qui reçoit I... L'abondance des aumônes s'épuiserait ; mais la cohue famélique, à toutes les portes des providences, gonflait, chaque jour, son flux de prières. Elle implorait les compassions et mendiait du pain, du pain qu'on mord, du pain qu'on hume, et qui craque sous les doigts, et qui s'empâte sur la langue, et qu'on savoure I...
Des vociférations éclataient. Dans l'arc du portail, des silhouettes s'agitaient avec furie. On amenait au Dispensateur des individus à mine sournoise, safres à la curée et bien nourris: ils se coulaient dans la masse pour usurper la part d'un pauvre. Marcule les faisait fouetter devant tous;
LES SEPT PARMI LES nOMMËS
les marrai teux, oubliant leurs maux, applaudissaient.
C'était donc vrai, hélas I avec des griffes et des crocs, l'homme arrachait, d'âpre lutte, hors des bouches affamées, la pitance. Et le Pouvoir donnait l'exemple: les gueux tapis aux fumiers des culs-de-sac, dans les faubourgs des Marais, les gueux enchaînés à des labeurs sans fruit, les Pauvres sentaient courir sur eux la vermine des racoleurs d'impôts. Les carcasses délabrées geignaient sous la pesée du fisc. Le clergé réclamait la dîme, la Ville la corvée, le Gouverneur exigeait le tribut...
— Ton devoir et ta pitié, Marculel
Il se levait, très pâle, et dictait quelques ordres rapides. Une porte s'ouvrait derrière lui; son attitude majestueuse se profilait sur du jour mauve et tamisé. La multitude, qui l'aimait, saluait son départ d'acclamations et de bras tendus. 11 la considérait quelques minutes, avec des larmes dans les yeux, et semblait, en sortant, fuir quelque chose.
— Ton devoir commande et ta pitié se révolte. Il traversait des jardins assoupis de parfums et
de lumière. Des arbres, sous le poids de leur floraison radieuse, se dandinaient avec mollesse ; les pétales pleuvaient dans le bassin des fontaines
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et sur les mosaïques des allées. Un paon rouait. Le chant diamantin d'un jet d'eau frissonnait dans le silence. Des pigeons tournoyaient, et, d'un blanc vol frémissant, trempaient dans l'eau des vasques leurs pattes rosées.
I out à coup, une rafale de clameurs soufflait de la galerie. Il les revoyait tous, rampant, boitant, tirant leurs loques, et les pauvres vieilles barbes gluantes de rogne, les paupières chassieuses et les prunelles éteintes sous des tignasses de chaume moisi, les joues creuses où pétaient les pommettes, les doigts titillant d'anémie et les genoux cagneux dont les rotules s'entrechoquaient; et tous, la bouche distendue vers la pâture qu'ils adoraient, car seul l'eunuque qui n'eut jamais faim, ni de pain, ni d'amour, ne fit de son désir un dieu...
— Ne puis-je leur donner, murmura-t-il, tout ce que je possède?
II leur distribuait la meilleure part des récoltes, les provisions d'hiver; il commençait à puiser dans l'épargne du Trésor. Ses biens, il les avait taris, ne gardant que les revenus nécessaires à maintenir le lustre de son office. Il ne lui restait plus rien que lui-même...
Il se sentait lourd de maturité, comme un pommier chargé de fruits et dont les rameaux s'abait»
LES SEPT PARMI LES HOMMES 3i
sent vers le sol. Ce qu'il avait acquis par l'économie magnifique de toutes pensées, les richesses du sentiment et de l'idée, toutes vertus altières, toutes ferveurs, attirées à soi, volontairement, avec un sage et fécond égoïsme, l'écrasait de sa surabondance.
Maintenant, il lui fallait secouer cette opulence et répandre ses forces inemployées. Mais quelles mains pourraient les recueillir? Ni la volonté, ni l'instinct nu, ni la puissance créatrice, la joie d'évoquer les formes dans la douleur, l'activité consciente et bienheureuse, rien de tout cela ne pouvait leur être donné. Car le Peuple était le Peuple, et ne comprendrait point.
Il ne suffisait donc pas d'être riche et de vouloir le don prodigue de tout ce que l'on a. Pour l'amour sans nulle réserve et l'entier abandon, il fallait chercher la parole ou le geste, le symbole peut-être, qui rapproche de nous celui que noua voulons aimer.