LES RICHES
L'inégalité des conditions s'accusait de jour en jour. Les Pauvres besognaient sans trvvu et ne récoltaient rien : ce qu'ils gagnaient par un labeur d'esclaves une organisation puissante de tous les intérêts le leur arrachait aussitôt. Ceux dont les volontés, d'un effort vigoureux, s'essayaient à vaincre l'infortune, étaient écrasés par la coalition des Riches et par l'inertie de leurs frères en misère.
La pitié, s'élargissant au cœur des Sept, absorba le sentiment du devoir ; il les avait contraints à la réserve, parce qu'ils gouvernaient l'une et l'autre classes et ne pouvaient se déclarer pour aucune. Mais ils cherchèrent bientôt à adoucir le sort des Pauvres par une série de réformes qu'ils proposèrent aux castes dominantes : le clergé déclina toute compétence ; les Riches refusèrent de transiger avec la canaille : Maximin réunit leur collège et leur parla de l'équilibre social : ils ricanèrent comme s'ils avaient compris.
Les distributions de blé devinrent plus abon-
36 LES SEPT PAKMI LES HOMMBI
da rites. Les réserves s'épuisèrent. On fît venir du Sud des navires de céréales. Pour en solder l'envoi, Denis frappa de l'impôt général les propriétaires et les marchands. Ils envoy?^rent une ambassade au Gouverneur : il leur répondit par son habituel dédain. Les parasites de leur table descendirent dans les faubourgs et s'efforcèrent d'ameuter la populace : on les chassa avec des huées. Des gens apeurés conseillèrent la prudence: la foule les hissa sur les tonneaux d'un cabaret, tout nus, avec un écriteau sur les fesses.
En même temps, les Sacerdotes, prêtres omnipotents dévolus au culte de la Grande-Déesse, colportaient des bruits étranges: Marcule et ses amis s'éloignaient des saintes traditions consacrées par les millénaires. Ils n'entraient plus au Temple, pour y manifester publiquement leur respect du dogme et leur dévotion envers Celle qui représentait la Collectivité. Ils délaissaient les Dieux du Bien et du Mal, les principes, vénérés depuis toujours, de la Vertu et de la Science.
— îls n'attendent plus rien de notre autorité divine, murmuraient les prêtres non sans colère ; ils prétendent, hors de toute adjuvance céleste, dominer les faits et les accommoder à leur fantaisie. Mais il n'est pas bon, menaçaient-ils, de s'aventurer sur des routes inconnues l Quand le
guide est mort, la montagne devient périlleusel Il ne faut point lâcher la proie pour l'ombre. Ne partez pas sans eau, le puits du désert peut être tari. A voyageur, vieux bâton n'est menteur...
Ayant épuisé leurs proverbes, ils se reprenaient avec circonspection. Ils voulaient être équitables: cette erreur des Magistrats ne produisait aucun scandale. L'espionnage de la valetaille les avait renseignés : les Maîtres se réunissaient pour de frugales collations; ils buvaient à la même coupe, et, les serviteurs absents, ils s'abandonnaient à des entretiens d'une très douce sérénité. L'un des laquais les avait épiés, l'oreille à la serrure; il n'avait rien retenu de leurs propos, mais, par les fentes du verrou, filtrait, disait-il, une clarté extraordinaire.
Les Sacerdotes étaient tranquilles ; il ne s'agissait point d'une apostasie mais d'un caprice de penseurs : bientôt, les Sept reviendraient au Tenple, en suppliant, offrir des dons expiatoires, apaiser, par l'intermédiaire de ses prêtres, la Déesse qu'ils avaient trahie.
Le Peuple la chérissait. Un coup de tonnerre l'avait sculptée en un temps révolu dont les plus vieux n<; pouvaient préciser l'époque. Sa présence faisait la prospérité de la Ville. Presque tous les artisans travaillaient aux besoins du culte : ils ft-
çonnaient de petits temples, coulaient des ex-vot08 de vermeil, de bronze ou de plomb, trituraient la cire des cierges et des emblèmes anatomiques; des orfèvres ciselaient des effigies, des céramistes en modelaient dans l'argile. Les Riches, monopolisant la marchandise, la revendaient aux pèlerins venus de toutes les contrées et dont la presse encombrait le Port. Les bénédictions que recueillaient les voyageurs favorisaient leurs entreprises ; quand ils étaient rentrés dans leurs pays, ils décrivaient la Cité sainte, ses restaurants fabuleux et ses bazars de piété, les proportions énormes du sanctuaire, la splendeur des offrandes, et la statue, érigée dans son marbre précieux, couverte d'or et noyée d'aromates.
Les Pauvres l'enveloppaient d'un culte égoïste et familier: elle était la Gardienne et la Nourrice, elle propageait la renommée de la Ville et assurait leurs jours précaires.
Ils excusèrent cependant la négligence des Magistrats. Une chanson vantait ces « costauds qui n'avaient peur de rien et savaient se conduire ». Le Peuple adorait la Déesse, mais délaissait les autres Dieux: le plus grand nombre, oubliés par des dévots lunatiques, gîtaient sous le toit du Temple oii l'orgueil des Sacerdotes les avait hébergés; quelques-uns, assimilés aux fonctions vitales,
comme celui du Ventre et celui du Commerce, gardaient leur basilique et quelques solennités établies par les siècles. Ce n'était péché, vraiment, ni ti'agédie, de renoncer aux génuflexions devam ces divinités historiques. Les Sept avaient-iU jamais rien fait qui ne fût juste et réfléchi?
Ils se mêlaient du reste à la multitude. Renvoyant leur suite, ils pénétraient dans les marchés, écoutaient les doléances du populaire. Ils approuvaient les revendications légitimes, mais combattaient avec une logique rigoureuse les harangues des agitateurs. Ils intervenaient dans les querelles, s'efforçant de les éclaircir. Les parties s'accusaient de méfaits réciproques. Ils les interrogeaient sans impatience et leur indiquaient leurs torts mutuels. Les adversaires se soumettaient à la décision de leurs chefs : ils la formulaient selon la justice, rarement d'après la loi. Puis ils parlaient de l'origine du conflit et d'une réconciliation possible.
— Il y avait, disaient-ils, pour celui qui tient le glaive du châtiment, une volupté altière à renoncer à la vengeance.
Et leur voix grave s'élargissait; leurs gestes, d'une amoureuse parabole, embrassaient le monde.
— Les hommes n'étaient pas faits pour se
haïr. Quelque dieu créateur avait incarné dans la glaise virile, avec l'esprit incorruptible, un destin de bonté.
<( La sagesse des choses n'offrait-elle pas l'exemple d'une perpétuelle union? Une entr'aide magnanime accordait les organes : le cœur, d'un battement formel, rythme leur entente; les nerfs vibrent; les muscles tirent; les intestins résorbent la nourriture; les artères portent le sang jusqu'aux rameaux extrêmes de l'arbre humain; les sens analysent; et les poumons, d'un effort méthodique, pompent au fluide de l'air la chaleur génératrice. Tous participent avec équité au labeur simple de la vie, et l'anéantissement de l'un d'eux compromet l'existence des autres.
« De même, les sonorités éparses dans l'univers s'attiraient, et joignant leurs dissemblances, formaient des harmonies ineffables. Enfin, traçant dans l'infini des routes sereines, enlaçant les anneaux de leurs révolutions, les astres confirmaient éternellement l'immuable géométrie résolue par l'Amour...
Un sourire les illuminait; leurs bras étendus enveloppaient d'une vaste étreinte la foule attentive.
Mais leurs auditeurs secouaient la tête sans comprendre, puis s'éloignaient en se bourrant des épaules. Ils entraient dans les tavernes, se
donnaient d'ironiques accolades, et, heurtant leurs verres, buvaient à la Fraternité et au succès des Magistrats.
Ceux-ci regagnaient leur demeure en s»ilence : la cohue s'ouvrait à leur passage ; un long murmure les accompagnait. Des femmes s'approchaient à pas furtifs et leur baisaient la main : elles étaient belles, avec des yeux humides de tendresse.
Dans ces colloques, Marcule, suffoquant de charité, s'adressait aux plus mornes, à ceux que leur misère terrait au fond de la tristesse. Il s'asseyait à leur côté et leur parlait des vieux ennuis et des jeunes matins. Quand une lueur passait sur ces faces délabrées, il la recueillait avec ivresse. Ces êtres mal nés, il les appelait ses enfants. Et il n'était pas jusqu'aux Pauvres que cette familiarité ne scandalisât.
Un jour qu'il traversait la Place, parmi l'escorte des quémandeurs et des fidèles à la fortune, il vit s'avancer à sa rencontre un cortège cérémonieux, de gens mafflus et barbus, ou maigres et glabres, tous compassés, pleins de superbe, et portant haut les ventres et les fronts.
— Voici venir les Riches, dit-il à ceux qui l'entouraienl.
L'inclination profonde, obséquieuse et machinale, du plus imposant, des bagues à tous les doigts, une cliarge d'anneaux, partout, et de chaînes carillonnantes, et qui prononça d'un air majestueux :
— Dispensateur, salut 1
Les autres se massèrent à l'entour, en demicercle de figures officielles; et tous ouvraient la bouche comme les exécutants d'un chœur.
— Nous sommes, reprit le chef, venus vers toi en toute confiance.
Nous nous rappelons ce que tu fus naguère, et quel Magistrat prudent conduisait nos destinées. Mais on t'a sans doute circonvenu, car tu n'es plus celui que tu étais: la populace t'a conquis à son bord. Tu n'étais point né cependant pour magnifier ses vices. Tu étais de la race des dictateurs. Laisse aux poètes faméliques le soin d'auréoler les prétendues vertus du Peuple: ils enjolivent sa paresse de mots dorés, ils la nomment du désintéressement I ils chantent ses louanges aux carrefours et ramassent en la baisant la monnaie qu'on leur jette. Ne les imite point, Dispensateur; reviens à nous qui sommes le bras droit de la Cité.
— Je n'ai jamais cessé, répondit Marcule, d'être parmi vous, oarmi tous ceux de cette ville. Je
désire le bonheur de tous, et le vôtre si vous en cherchez.
Un personnage très long, avec un masque triangulaire, fit un pas en avant, et d'une voix coléreuse :
— Nous te remercions, fît-il ; nous avons gagné notre magot avec ces mains-là, avec ces mains qui n'ont pas eu peur de la bataille. Nos femmes et nos enfants, nous les avons logés dans des demeures fastueuses, dont chaque pierre, chaque solive et le moindre lambris, gardent la trace de nos sueurs. Nous avons atteint, d'une poussée rude et quotidienne, le but que nous nous étions fixé. Et maintenant, nous ne voulons pas qu'on nous arrache le fruit de nos peines, nous voulons conserver notre luxe et notre autorité, tout ce qu'un labeur tenace, et non la pitié des gouvernants, tout ce que notre labeur seul nous a donné.
11 était beau d'enthousiasme, et les autres l'approuvaient en remuant la tête.
Marcule souriait.
— Vous ai-je dérobé vos biens? dit-il avec douceur. Que me reprochez-vous?
— lu t'éloignes de nous et tu favorises le Peuple.
— Maximin vous a parlé, vous n'avez pas voulu l'entendre...
l\MI LES HOMMES
Et tandis qu'ils protestaient de leur bonne foi:
— Je sais, ajouta-t-il, une histoire qui vous concerne ; un roi célébrait les noces de son fils...
Les Rioties s'exclamèrent:
— Que nous importe ton histoire de roi I nous ne sommes plus des bambins I
Marcule continuait — et sa parole avait une résonance instrumentale — : ce roi, aux noces de son fils invita les princes du royaume. Or, au matin férial, il envoya vers eux des serviteurs, avec cet ordre : « Dites aux princes : Venez I le festin commence I j'ai tué mes bêtes grasses et mes agneaux blancs ; vous emporterez les meilleurs morceaux, les robes nuptiales et la vaisselle précieuse. » Les nobles, cependant, ne vinrent point. Et le roi, s'arrêtant à la porte de son palais, vit des mendiants assis sur les marches. Et il leur dit : « La table du festin était dressée pour les indignes : prenez leurs places et revêtez les robes d'apparat. »
— Maintenant, dit Marcule aux Riches, que vous en semble.»^
Ils s'interrogèrent du regard, et répondirent:
— 11 nous semble... il nous semble que c'était un roi tort habile. Il ménageait la roture, et, dans son Etat, il avait peut-être raison. Mais il n'en est pas ainsi du nôtre: chez nous, c'est l'argent des
Riches qui fait la Cité florissante, et c'est nous qu il faut ménager.
Marcuie reprit sans amertume :
— Vous ne m'avez pas compris. Je ne veux point acheter à la foule une gloire que je méprise. Mais je ne puis plus me limiter à moimême; j'ai trop vécu dans mon domaine étroit; je veux chercher de l'inconnu et de la beauté parmi les autres hommes.
— Tu nous parles, s'écrièrent-ils, un langage que nous n'entendons pas.
— Nous ne passerons jamais par le même chemin... Lorsque je suis venu, chargé de promesses délicieuses, et l'effusion de l'amitié aux lèvres, vers ceux de votre race, vers la vieille tyrannie du monde, vous ne m'avez pas accueilli, vous n'avez pas accepté la belle part de mon fardeau. Je m'en vais donc aujourd'hui vers les simples, vers ceux qui souffrent et qui attendent. Pour leurs épreuves et leurs déboires, je trouverai une claire embellie. Moissonneur prudent, il faut, pour les semer autour de moi, que j'amoncelle toujours de nouvelles richesses...
Ils l'interrompaient tous à la fois: un clapotement confus de propos inquiets montait avec les gestes affolés.
— Les nôtres aussi disparaîtront dans ce gouf-
fre 1 et les crédits du Trésor, et l'épargne du Temple. Tu nous rendras plus pauvres que les Pauvres I Nous ne voulons être cruels ni parcimonieux, mais où s'arrêtera ta soif de donner ?
Ils se turent, pâles d'angoisse, touchant leurs joyaux pour s'assurer de leur présence. Parmi la cohue qui se pressait derrière eux, Marcule reconnut des visages qu'il aimait, de ceux plus encliantés qui lui faisaient croire au bonheur. Il éleva la voix :
— Mon avidité dépasse la vôtre, mais ce ne sont pas vos biens que j'envie. Avec des mains jalouses, et plus, impérieuses, j'attire à moi les âmes ardentes. Il vous plaît d'entasser les écus et les pierres rares ; il y a d'autres joies cupides : rassembler les forts dans son étreinte, accumuler autour de soi le métal vierge des volontés.
Alors les Riches, avec des accents presque lyriques, se célébrèrent entre eux :
— Certes, le Dispensateur n'avait pas tort. Les volontés unies en faisceau pouvaient seulement commander au monde. Mais n'étaient-ils pas, eux, les Biches, la décision et la persévérance ? Ils l'avaient prouvé par leurs moindres actes. L'étendue de leurs terres, la somptuosité de leurs palais, leurs serviteurs en troupeaux, témoignaient de leur inébranlable fermeté. Ils avaient endigué
toutes les richesses de la Ville, ils avaient bâti les temples, édifié au long des rampes les statues des grands hommes. Leurs navires pointaient sur le ciel des forôts de mâts et de vergues, et portaient aux confins de la mer le nom glorieux de la patrie. Le Dispensateur n'ignorait point ces titres d'élection. Pourquoi son prosélytisme s'inclinait-il vers la plèbe ? pourquoi ne s'adressait-il pas à des citoyens capables, qui joignaient à une saine résolution la puissance monétaire?
Marcule les considérait en silence. Us avaient de gros doigts velus, des mâchoires solides et prognates, le front court, entêté, muet, et le regard froid comme un chiffre. Ils ne mentaient pas; ils s'étaient fait, à coups d'exploits et de conquêtes, leur noblesse d'argent. Leur existence se butait au profit avec l'obstination frontale d'un bœuf tournant sur l'aire. Cet acharnement devenait presque de l'héroïsme. Mais le monde leur était fermé. Ils ne savaient rien de ce qui n'était pas eux-mêmes et leurs proches. Nulle miséricorde ne pourrait les émouvoir; et près d'eux, l'idée mourrait dans sa fleur.
— Que vous importe l'avenir à vous tous qui vivez du seul aujourd'hui I Que ferais-je de vous ? Qu'avez- vous à demander?... D'autres se dressent, pleins de désirs épanouis et de tendres sup-
plications. L'effort sculpte leurs muscles et leurs artères. Au terreau fécond de la douleur, le bon grain fermente et enfonce ses racines. Ils seront les guerriers affirmateurs car la détresse éveille la conscience.
Les Riches éclatèrent en sarcasmes :
— Pourquoi, Dispensateur, pourquoi veux-tu la supprimer?
— Je ne veux pas supprimer la détresse — est-ce qu'on supprime celai — je veua^ la voir consciente de sa force. Je donnerai à l'homme le pain qui sustente et non le bien-être qui amollit. Pour aimer et chanter la vie, il faut la vivre, il faut la souffrir I Je ne crois pas au poète flave qui se parfume de verveine avant que d'écrire le récit d'un combat ; c'est parmi les armes qu'il trouvera le cri pourpre de la guerre. Il y a sur de hauts sommets des neiges virginales que seuls fouleront de leurs pieds nus, déchiquetés aux rocs, meurtris, saignants, mais vainqueurs î les mâles I
11 affrontait de sa foi l'égoïsme des Riches. Et les badauds riaient de leurs mines confondues.
Mais une nénie rauque et blessée rampait sous les portiques ; et un aveugle passa. Cognant son bâton aux angles des pilastres, il vagissait une romance et mendiait à boire. Sa vieille carne de
bête exténuée se choquait aux murailles. Et tâtonnant devant soi, les trous rouges de ses yeux ouverts sur le vide, il marchait dans sa nuit.
Marcule se détourna. Une tristesse infinie lui pesait sur les épaules. 11 perçut des rires moqueurs. Mais ce fut à lui-même qu'il murmura:
— Il y aura toujours des pauvres parmi nous.
Les Riches, augurant bien de son silence, l'entouraient avec des grimaces condolantes ; leur jubilation, cependant, les étouffait. Ils hésitèrent à peine.
— C'était donc là le vaillant lutteur que la misère suscitait, l'homme au cri pourpre, le conquérant des cimes I Avec des yeux pourris, il errait, cherchant sa pitance I
<( L'autorité véritable était dans la richesse. Ils la connaissaient l'auréole des gros sous I Leurs aïeux avaient bouffé les restes à l'office, vidé le» communs, écuré les plats. Certes, ils ne rougissaient pas de leur naissance : la prospérité de leurs affaires attirait dans leur alcôve des filles de noble race, et les couleurs d'une santé robuste avaient effacé les soufflets de la valetaille. Mais sans l'argent, sans les jolis intérêts du prêt usuraire et leur ardeur infatigable au gain, ils tendraient encore le pot de chambre au pipi d'un richard I
« C'était très gentil de rêver, faire le bonhomint
50 LES SEPT PARxMI LES HOMMES
sentimental, chanter les merveilles des temps futurs et annoncer, comme un coq claironnant, l'aube des âges saturniens I En vérité, la base du bonheur c'était l'argent. Il en fallait toujours, tant pour n'être pas la chose d'un autre, que pour avoir la panse pleine et des femmes dans son lit.
Et ils frappaient leur ventre avec orgueil.
Marcule ne les écoutait plus. Leur débit, monotone comme le bourdonnement d'un tour, ronflait à ses oreilles. Il se sentait les aspirations palpitantes d'un convalescent vers la force et la joie; il contemplait l'avenir avec des yeux émerveillés. Une mélancolie très douce l'envahissait, comme une odeur de pluie après l'orage.
Ceux-là, malgré l'insolence de leurs propos, il les savait infirmes et superflus, avec des intelligences étriquées, des énergies tendues vers un but sommaire, des vouloirs sans beauté.
Et rapprochant leurs têtes, ils continuaient :
— Le Dispensateur lui-même subirait bientôt les contraintes inéluctables. C'était à la jeunesse de fonder les républiques fraternelles et d'écrire des poèmes sans retenue: elle imv\^inait des Etats idéaux oii les petits pains fleurissaient sur les chênes; elle crachait vers le Pouvoir des satires licencieuses. Soit 1 tôt ou tard, et pour le triomphe du
bon ordre, rassagïssement amortissait tout ce racarme: le poète composait à la louange du Gouverneur des stances et des dithyrambes; quelque pension fertile en était le prix ou la commandite d'un mécène.
— Et toi-même, Ô Dispensateur, guéri d'une complaisance immodérée, las de venir en aide aux fainéants de la plèbe, tu feras comme tes aïeux, comme nous-mom.es et tous les hommes de bon sens: tu te livreras à la sage administration de tes rentes, tu grossiras ton capitastre et le troupeau sonnaillant de tes écus, exploitant le filon copieux d'un peuple que tu te seras asservi par tes flatteries...
C'en était trop I Marcule leur tourna le dos sans répondre et s'éloigna parmi les siens. Les Riches demeurèrent béants, sous l'averse des quolibets, ruminant encore d'éclatantes péroraisons et des prophéties comminatoires. Puis ils se consultèrent à voix basse. Et la députation, retrouvant sa morgue, tout à coup, avec des visages roides et des gestes protecteurs, fendant la foule, s'achemina vers la Ville-Haute.
Ils s'en allèrent par les avenues paisibles, visitant leurs pareils, divulgant en secret la déchéance du Dispensateur.
C'eu était fait 1 la canaille, triomphant, dispo-
sait des finances publiques. Les Sept se soumettaient à ses caprices. Quand on aurait épuisé les provisions communes, on lèverait le cens sur leç récoltes privées. Puis ce serait l'insurrection, le pillage, les émeutes ruées aux quatre coins du quartier noble, les prolétaires incendiant les hôtels, massacrant les capitalistes I la chute du
bon ordre I la fin des lois I la mort I
Et tous, penchés vers le faubourg du Peuple, écoutaient sa grande rumeur monter comme une menace.