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Les sept péchés capitaux

Ud peintre voudiailil représeulcr dans sa plus charmante exprès. >iou la paresseuse douceur du far niente? Nous allons tenter de luî offrir un modèle.

Florence de Luceval, mariée depuis six mois, n'a pas encore dix. sept ans; elle est blanche et rose, avec de beaux cheveux blonds. Quoique d'une taille svelte et élancée, la jeune femme est un peu grasse; mais ce léger embonpoint est si merveilleusement reparti, qu'il devient un nouvel attrait. La pose de Florence, enveloppée d'un peignoir de mousseline blanche, est pleine de nonchalance el d'abandon ; à demi étendue dans un moelleux fauteuil à dossier renversé, où

repose indolemment sa tête charmante, elle allonge et croise ses petits pieds , chaussés de mignonnes pantoufles, sur un épais coussin, tandis que, du bout de ses doigts effilés, elle effeuille une rose sur ses genoux.

La jeune femme, ainsi placée auprès d'une fenêtre ouverie donnan» Gur up jardin, laisse errer ses grands yeux bleus demi-clos à travers des jeux d'ombre et de lumière , que produisent les rayons dorés du soleil perçant çà et là l'obscurité bleiiâ're d'une allée ombreuse. A l'exlrémitéde cette voûte de verdure, deux vasques de marbre blanc ép:inchent de l'une dans l'autre une eau cristalline ; le nnirmure loin, tain de cette cascade, le gazouillement des oiseaux, la < haleur de l'atmosphère, la limpidité d'un ciel d'été, la senteur embaumée de plusieurs massifs d'héliotropes et de chèvrefeuilles du Japon, plongent la jeune femme dans l'extase d'une béa'.ilnd'c contemplative. Ainsi mollement étendue, laissant sa pensée s'engourdir à demi comme son corps, il lui semble qu'un fluide énervant l'enve'opjie, la pénètre, et elle s'abandonne à ce délicieux anéantissement de tout son être.

Pendant que cette incurable paresseuse cédait ainsi au charme de son indolence habituelle, la scène suivante se passait dans une pièce voisine.

M. Alexandre de Luceval venait d'entrer dans la chambre à coucher de sa femme. C'était un jeune homme de vingt-cinq ans environ, brun, sec, nerveux; l'activité, la pétulance de son caractère, se trahissaient dans ses moindres gestes; il apparten lit à celle classe de gens qui, doués ou aflligés d'un besoin de locomotion incessant, ont, comme on le dit vulgairement, du salpêtre dans les veines, et ne peuvent resier une minute en place, ou sans agir, de-ci, de-là. pour le moindre motif; ce personnage semblait être en dix eniboiis à la fois, eJ résoudre à la fois deux problèmes : celui du mouvement perpétuel et celui de Vuliquité.

Deux heures dt/ l'après-midi sonnaient, M. de Lnreval, levé dès l'aube (il dormait quatre ou cinq heures au plus), avait de à parcouru la moitié de Paris à pied ou à cheval. An moment où il se pi ésentail dans la chambre à coucher de madame de Lucev;il, une des femmes de celle-ci s'y trouvait.

— Eh bien! lui dit son maître d'une voix brève, préeipiiée, qui lui était naturelle, madame est-elle renirée? cst-elle habili-c.' est-elle crête ?

LA PARESSE. s

— Madame la marquise u'csi pas sortie, monsieur, reprit l.i siii- ▼ante, mademoiselle Lise.

— Comment 1 ce malin, madame n'est pas sortie, à onze heures?

— Non, monsieur, puisque madame ne s'est levée qu'à midi et demi.

— Allons, encore cette course remise ! dit M. de Luccval en frappant du pied avec impatience.

Puis il reprit :

— Eiilin, madame est haliillée, au moins?

— Oh! non, monsieur. .Madame est encore en peignoir, madame ne m'avait pas dit qu'elle dill sortir.

— Où est-elle .' s'écria M. de Luceval en frappant du pied ; où estelle?

— Dans le petit salon du jardin, monsieur.

Quelques secondes après, M. de Luceval entrait bruyamment dans le boudoir où la paresseuse était indolemment étendue dans son fauteuil; elle s'y trouvait si bien, si bien, qu'elle n'eul pas le courage de tourner la têie pour voir qui entrait.

— Vr;iiment, Florence, lui dit M. de Luceval, c'est insupportable.

— Quoi? mon ami, lui demanda-t-elle languissamment, sans bouger, cl les yeux toujours attachés sur le jardin.

— Vous me demandez quoi, comme si vous ignoriez que nous devions sortir ensemble à deux heures.

— Il fait trop cliaud.

— Voire voilure est attelée.

— Faites-la dételer; pour un empire, je ne bougerais.

— Voilà autre chose, maintenant ! Mais vous savez bien qu'il est indispensable que nous sortions ensemble, d'autant plus indispensable, que vous n'êtes pas sortie ce malin comme vous le deviez.

— Je n'ai pas eu le courage de me lever.

— Vous aurez du moins celui de vous habiller, et sur Hieure.

— Mon ami, n'insistez pas.

— Ah çà ! Florence, c'est une plaisanterie !

— Pas du tout.

— Mais encore une fois, les achats que nous avons à faire sont de toute nécessiié ; il faut que la corbeille de mariage de ma nièce soit enfin complétée, et elle le serait depuis plus d'une semaine, sans voire incroyable apathie.

— Vous avez très-bon goût, mon ami, occupez-vous de ceite corbeille ; il me faudrait courir de boutique en boutique, monter, descendre, rester debout pendant des heures; cela m'épouvante, rien que d'y songer.

— Allez, madame, à dix-sept ans, une paresse pareille, c'est honteux, c'est monstrueux, c'est une véritable maladie. Dès demain je consulterai le docteur Gasterini.

— Ah ! la bonne idée ! dit Florence en riant. Ce cher docteur, il est si spirituel, que ce sera une consultation trés-amusanie.

— Je parle sérieusement, madame; il doit y avoir quelque chose à faire pour vous guérir de cette inconcevable apathie.

— J'espère bien être incurable ; car, tenez, tout à 1 heure, avant votre arrivée, vous n'avez pas idée du bien-être dont je jouissais, là, regardant pour ainsi dire sans voir, écoutant celte cascade, et ue me donnant pas même la peine de penser.

— Et vous osez avouer cela !

— Pourquoi pas ?

— Non, non, je ne crois point que l'on puisse rencontrer dans ce monde une seconde créature d'une apathie comparable à la vôtre.

— Cependant vous m'avez parlé bien des fois de votre cousin Michel, qui, selon vous, ne me cède en rien en paresse. C'est peut-être pour cela qu'il n'a pas encore pris la peine de venir vous voir depuis notre mariage.

— Oh! certes, vous vous valez tous deux, et encore je ne sais si votre indolence ne l'emporte pas sur la sienne. Mais voyons, Florence, ne plaisantons pas ; habillez-vous et sortons, je vous en conjure.

— Et moi, à mon tour, mon cher Alexandre, je vous en conjure, chargez- vous de ces commissions, et je vous promets d'aller ce soir me promener avec vous, en calèche découverte, au bois de Boulogne. 11 fera nuit, je n'aurai que la peine de mettre un manlelet et un chapeau.

— Comment! mais c'est le jour de réception de madame de Saint- Prix; voilà deux fois qu'elle est venue vous voir, et vous n'avez pas encore rais les pieds chez elle. Vous me ferez donc le plaisir d'y venir ce soir.

— M'habiller, faire mie toilette! ma foi non, c'est trop ennuyeux.

— Madame, il ne s'agit pas de ce qui csl Piiiuiycnx ou aimisaiii; il est dos devoirs de sociclo à remplir, el vous viendrez chez iiiadanK; de Saiul-Prix.

— La société se passera de moi comme je me passe d'elle. Le monde me fatigue, je n'irai pas chez madame de Saint-Prix.

— Vous irez.

— Non; et quand je dis non, c'est non.

— Morbleu ! madame.

— Mon ami, je vous l'ai dit souvent : je me suis ma'iée pour quitter le couvent, pour dormir ma grasse matinée, pour me lever tous les jours à l'heure qu'il me plairait, pour ne plus prendre de leçons, pour jouir du délice de ne rien faire, pour cire, en un mot, ma maîtresse.

— Mais c'est parler et raisonner comme un enfant, comme un enfant gâté.

— Soit.

— Ah! votre tuteur m'avait prévenu. Pourquoi ne l'ai-je pas cru? Mais j'étais à mille lieues de m'imaginer qu'un caracicre comme le vôtre pouvait exister. Je me disais: chez une jeune fille de seize uns, celte apathie, celte paresse, n'est autre chose que l'ennui, que le dégoût que cause la vie monotone du couvent. Une fois dans le monde, le devoir et les plaisirs de la société, le soin de sa maison, les voyages triompheront de son indolence, et...

— C'est pourtant vrai, cela, dit madame de Luceval en interrompant son mari avec un ton de reproche, sous le prétexte que vous aviez encore à parcourir les trois quarts du globe, vous avez eu la barbarie de me proposer de voyager, le lendemain de notre mariage.

— Mais, madame, les voyages...

• - Ah ! monsieur, rien qu'en me parlant, vous m'en donnez le frisson ! Un voyage ! bon Dieu, un voyage ! c'est-à-dire tout ce qu'il y a de plus pénible, de plus fatigant au monde! l'es nuits passées en voiture ou dans d'horribles auberges ; des promenades, des courses sans fin, pour aller voir les prétendues beautés du pays, ou les curiosités de la route. Tenez, monsieur, je vous en ai déjà supplié, ne me parlez plus de voyages, je les ai en horreur!

— Ah! madame, madame, si j'avais pu prévoir!... — Je comprends, je n'aurais pas le bonheur d'être niodaniè de Luceval.

e LES SEPT PECUÉS CAPITAUX.

— Dites que je n'aurais pas le malheur d'être votre mari.

— Après six mois de mariage, c'est gracieux.

— Eh ! morbleu, madame, vous me poussez à bout, aussi. Il n'y a pas sur la terre un être plus malheureux que moi ; car, enfin, il faut bien que j'éclate.

— Allons, éclatez, mais tout doucement, j'abhorre le bruit.

— Eh bien! madame, je vous dirai, doucement, qu'il est du devoir d'une femme de se mêler de sa maison, et que vous ne vous occupez nullemeut de la vôtre; sans moi, je ne sais comment elle irait.

— Cela regarde votre intendant. D'ailleurs, vous avez de l'activité pour deux ; il faut bien que vous l'employiez à quelque cho>c.

— Je vous dirai encore, tout doucement, madame, que j'avais rêvé une vie délicieuse. Je m'étais réservé de parcourir, une fois marié, les pays les plus curieux, me disant : « Au lieu de voyager seul, j'aurai une compagne charmante ; fatigues, hasards, périls même, nous partagerons tout avec courage. »

— Ah ! mon Dieu, murmura Florence en levant ses beaux yeux au ciel, oser avouer cela, encore !

— Quel bonheur! me disais-je, reprit M. de Luceval emporté par l'ameriume de ses regrets, quel bonheur de parcourir ainsi les contrées les plus intéressantes, l'Egypte...

— L'Egypte!

— La Turquie.

— Ah! mon Dieu! la Turquie!

— Et même, si vous aviez été la femme que j'avais malheureasement rêvée, nous aurions pu pousser jusqu'au Caucase.

— Au Caucase! s'écria Florence en se levant cette fois tout à fait sur son séant; car, jusqu'alors, à chacune des énuméralions géographiques de son mari, elle s'était progressivement soulevée du fond de son fauteuil. Est-il possible! ajouta-t-elle en joignant ses jolies mains avec effroi, au Caucase !

— Eh, morbleu ! madame, lady Stanhope, madame la duchesse de Plaisance, et tant d'autres, n'ont pas reculé devant de pareils voyages.

— Au Caucase ! Voilà donc ce qui m'était réservé ! voilà ce qa« vous complotiez en sournois, monsieur, lorsque, toute confiante, je vous donnais innocemment ma main, à la chapelle de l'Asbompiion.

LA PAKESSt. V

Ah ! c'est mauilcnaut que je puis juger du cruel égoïsme de votre caractère.

Et l'iiiduiente retontlia dans son fauteuil en répétant :

— An Cauc.ise !

— Oh ! je le sais bien, reprit monsieur de Luceval avec amertume, vous u'oies i);is de ces rciiuuos capables de faire la plus petite concession uuK moiDd.es désirs de leurs maris.

— Une petite concession ! Mais, monsieur, proposez-moi donc tout de suite un voyage de découvertes à Tombouclou, ou dans la mer Glaciale!

— JUadaïue, ia courageuse femme d'un peintre éminent, madame BiarU, a eu le couraijc, elle, d'accouipaguer gaiement son mari au pôle Nord ; oui, ajouta monsieur de Luceval d'un ton de récrimination courroucé, entendez-vous, madame, au pôle Nord?

— Je n'entends que trop, monsieur. Allez , vous êtes le plus mâchant ou le plus fou des hommes.

— Madame!

— Mais, mon Dieu! monsieur, qui vous retient? Vous avez la passion, la monomanie des voyages; le repos vous donne des vertiges, voyagez! allez au Caucase, allez au pôle Nord, partez, courez, nous y gagnerons tous deux, je ne vous affligerai plus du spectacle; de ma monstrueuse indolence, et vous ne m'irriterez plus les nerfc par celte agitation coniinuelle qui vous empêche de rester un monienî eu place ou d'y laisser les aulres. Vingt fuis par jour vous entrez ches moi pour le seul plaisir d'aller et de venir; ou, mieux encore, car c'est à n'y pas croire, vous vous imaginez d'accourir m'éveiller à cinq heures du matin, pour me proposer des promenades à cheval, ou dt me conduire à l'école de nalaliou. N'avez- vous pas élé jusqu'à m'engager à faire un peu de gymnastique? De la gymnastique! il n'y t que vous au monde pour avoir des idées pareilles ! Aussi, monsieur, je vous le répète, vos propositions sauvages, vos allées, vos venues, ce bruit, ce mouvement perpétuel, cette incessante activité dont vous êtes possédé, me causent au moins autant d'rnnuis que ma paresse vous ea cause; après tout, il ne faut pas croire que seul vous ayez à voua plaindre ; et, puisque nous eu sommes enfin à nous dire nos vérités, je vous déclare à uion lour, monsieur, qu'une pareille vie m'est insupportable, et que, si cela doit durer ainsi, il me sera impossible d'y résister.

s LES SEPT PÉCUÉS CAPITAUX.

— Qu'entendez-vous par là, madame?

— J'entends par là, monsieur, que nous serions bien sots de nous contraindre et de nous mutuellement gêner; vous avez vos goûts, j'ai les miens; vous avez votre fortune, j'ai la mienne : vivons comme bon nous semblera, et, pour l'amour du ciel, vivons surtout £U repos.

— En vérité, madame, je vous admire, c'est exorbitant. Ab ! vous ■croyez que je me suis marié pour ne pas vivre à ma guise?

— Eb! mon Dieu ! monsieur, vivez comme il vous plaira, mais laissez-moi vivre comme il me idaît.

— 11 me plaît, à moi, madame, de vivre avec vous ; c'est pour cela «jue je vous ai épousée, je pense? c'est donc à vous d'accepter mon genre de vie. Oui, madame, j'ai le droit de l'exiger, et j'aurai l'énergie de l'obtenir.

— Monsieur de Luceval, ce que vous dites là est parfaitement rii5icule.

— Ab ! ab! dit le mari avec un sourire sardonique, vous croyez?

— Du dernier ridicule, monsieur.

— Alors le Code civil est du dernier ridicule?

— Eh mais ! sans le connaître, je ne répondrais pas que non, puisspse vous l'invoquez au sujet de cette discussion.

— Apprenez, madame, que le Code civil déclare formellement que 3a femme est tenue, obligée, forcée de suivre son mari.

— Au Caucase ?

— Partout où il lui plaît de l'emmener, madame, pourvu qu'il y ait steinité pour elle.

— Monsieur, je ne suis pas en bumeur de plaisanter ; sans cela, •cotre interprétation du Code civil m'amuserait beaucoup.

— Je parle sérieusement, madame, très-sérieusement.

— Voilà justement le comique de la chose.

— Madame ! prenez garde ; ne me poussez pas à bout.

— Allons, menacez-moi tout de suite du pôle Nord, et que cela baisse.

— Je ne vous menacerai pas, madame ; mais rappelez-vous bien lœe chose : c'est que le temps de la faiblesse est passé ; aussi, lorsiÇDt'il me conviendra de partir en voyage, et ce moment-là est peuliire plus prochain que vous ne le pensez, je vous avertirai huit jours à l'avance , afin que vous ayez le temps de faire vos préparatifs, et,

LA PAUl-SSE. 9

bon gré, mal gré, lorsque les chevaux de |toste seront arrives, il vous faudra mouler eu voilure.

— Ou sinon, le commissaire, et un bon de par la loi, suivez votre mari, je suppose, monsieur ?

— Oui, madame. Vous avez beau rire, vous me suivrez de par la loi, car vous sentez bien qu'il faut cl qu'il existe des garanties à l'endroit d'une chose aussi sérieuse, aussi sainte, que le mariage. Après toul, les goûts, le bonheur, la tranquillilc d'un honnête homn»e ue peuvent pas être soumis au premier caprice d'une enfant gâiée !

— Un caprice! c'est curieux. J'ai les voyages en horreur, la moindre faiigue ni'esl insupporiable ; cl, parce qu'il vous plaît de continuer la tradition du Juif errant, je serai forcée de vous suivre?

— Oui, madame, et je vous prouverai que....

— Monsieur de Luceval, je hais la discussion; c'est un véritable travail, et des plus fastidieux. Aussi, pour me résumer, je vous déclare que je ue vous accompagnerai dans aucun de vos voyages, ne fût-ce (jue pour aller d'ici à Saiut-Cloud; vous verrez si je manque à ma résolution.

Et Florence se replongea dans son fauteuil, croisa ses petits pieds l'un sur l'autre, laissa retomber lauguissamment ses mains sur les accoudoirs du siège, renversa sa tète en arrière, et ferma à demi ses yeux, comme si elle avait à se reposer d'une fatigue accablante.

— Madame I s'écria monsieur de Luceval, il u'eu sera pas ainsi, je ne supporterai pas ce dédaigneux silence.

Quoi qu'il en dit, quoi qu'il en eût, le mari de Florence parla loagtemps sans pouvoir arracher d'elle la moindre parole. Désespéranl de vaincre ce silence obstiné, il sortit furieux.

M. de Luceval était parfaitement sincère dans ses prétenlious. Egoïste, ingénu , touriste effréné, il n'admettait pas que sa femme n'eût point, ainsi que lui, la passion des voyages, ou que du moins elle n'agît pas comme si elle les eût aimés. Il l'admettait d'autant moins, qu'en épousant Florence il s'élait persuadé qu'une enfant de seize ans, orpheline et sortant du couvent, n'aurait aucune volonté, et serait au contraire ravie de voyager, proposition qu'il avait délicatement ménagée à sa femme conmie une surprise délicieuse.

Telle fut l'erreur de M. de Luceval : son notaire lui avait parlé d'une orpheline de seize ans, d'une figure charmante, riche de plus d'un million, qi>i. niacé chez son tuteur, banquier renommé,

rapportait quatre-vingt mille livres de rente. M. de Luceval remercia son notaire et la Providence, vit la jeune tille, la trouva ravissante, en devint amoareux, bâtit follement sa vie à venir sur le sable mouvant d'un cœur de seize ans, se maria, et, au réveil, il avait la bonhomie de s'étonner de la perte de ses illusions ; il avait la simplicité de croire que le droit, que l'obsession, que les menaces, que la force, que la loi, pouvaient quelque chose sur la volonté d'une femme qui se retranche dans une résistance passive.

M. de Luceval avait quitté Florence depuis peu de temps.lorsque mademoiselle Lise, la femme de chambre, entra dans le salon d'un air effaré, et dit à sa maîtresse :

— Ah ! mon Dieu ! madame.

— Eh bien, qu'y a-t-il, mademoiselle ?

— Une dame, qui s'appelle madame d'Infreville, est en bas, dans un fiacre.

— Valeniine! dit vivement la jeune femme avec un accent de surprise et de joie, il y a des siècles que je ne l'ai vue : qu'elle monte.

— Oh ! madame, c'est impossible.

— Comment ?

— Celte dame a fait demander par le portier la femme de chambre de madame la marquise; on est venu me prévenir, je suis descendue ; alors cette dame, qui était toute pâle, m'a dit : (( Mademoiselle, priez madame de Luceval de se donner la peine de descendre, j'ai à iui parler pour une chose fort importante; vous lui direz mon nom, madame d'Infreville, Valentine d'Infreville. »

A peine mademoiselle Lise achevait-elle ces mois, qu'un valet de chambre entra, après avoir frappé, et dit à Florence :

— Madame la marquise peut elle recevoir madame d'Infreville?

— Comment ! demanda Florence, fort surprise de ce brusque reviremeiu dans la résolution de sou amie, madame d'Infreville est donc là?

— Oui, madame.

— Priez-la d'entrer, dit madame de Luceval en se levant pour aller au-devant de son amie, qu'elle embrassa avec efiusiou, et avec qui elle demeura seule.

LA PARESSE. il

Valentine d'^theville av:tU trois ans déplus que madame de Luceval , et formait avec celle ci uu coulrasle frappant, quoiqu'elle fût aussi fort jolie; grande, très-brune, très-mince, sans être maigre, elle avait de beaux yeux, jileins de feu, aussi noirs que ses longs et épais cheveux ; ses lèvres rouges, estompées d'un léger duvet, se» narines ruses, dilatées et palpit.intes à la moindre émotion, l'excessive mobdiié de ses traits, sou geste vif, le timbre un peu viril de sa voix de contralto, tout annonçait chez celte jeune femme un caractère ardeulet passionné; elle avait counu Florence au couvent du Sac7'<;-Ca'»r, où elles s'étaient liées iuiimement. Valeutine était sortie de cette ro traite pour se marier, une année avant sa compagne, qu'elle vint cependant maintes fois visiter au couvent; mais, peu de temps avan*. son union avec M. de Luceval, Florence, à sa grande surprise, n'avai:. plus revu son amie, et leurs relations s'étaient dès lors bornées à une correspondance assez rare du côté de madame d'InfreviU^î, %hsorbée, disait-elle, par des soins de famille; les deux compagnes £9 retrouvaient donc en suite d'un intervalle de six mois environ.

Madame de Luceval, après avoir tendrement embrassé son ami.", remarqua sa pâleur, son a."ilaiion, et. s'adressant à elle avec inquiétude :

— Mon Dieu! Valenline, qu"as-lu donc? Ma femme de chambre m'avait dit d'abord que lu désirais me parler, mais que tu ne voulaiâ pas monter chez moi.

— Tiens, Florence, j'ai la lêle perdue, je suis folle.

— De grâce, explique-loi, lu m effrayes.

— Florence, veux-tu me sauver ii'un graml malheur?

— Parle, parle. Ne suis-jo pas ion amie, quoique tu m'aies bien délaissée depuis six n)ois ?

— J'ai eu tort, j'ai éié oublieuse, ingrate, et pourtant je viens mV dresser à toi.

— C'est la seule manière de te faire pardonner

— Florence, Florence, toujours la même!

— Voyons, vite, que puis-je faire?

— Tu as ici ce qu'il faut [)our écrire?

n LES SEPT PÉCHÉS CAPITAUX.

— Oui, là, sur celte lable.

— Ecris ce que je vais te dicter. Je t'en supplie , cela peut me sauver.

— Ce papier est à mon chiffre, est-ce indifférent?

— C'est au contraire à merveille, puisque c'est toi qui m'écris.'

— Maintenont, Valenline, dicte, je t'attends.

Madame d'infreville dicta ce qui suit d'une voix altére'e, en s'interrompant de temps à autre, vaincue par l'émotion :

(I J'ai été si heureuse de notre bonne et longue journée d'hier, ma chère Valentine , journée qui ne l'a cédé d'ailleurs en rien à celle de mercredi, qu'au risque de le paraître égoïste et importune, je viens encore te demander celle de dimanche. »

— Celle de dimanche, répéta Florence fort intriguée par ce début. Madame dinfreville poursuivit sa dictée :

c Notre programme sera le même. »

— Souligne Programme , ajouta la jeune femme avec un sourire amer, c'est une plaisanterie; puis elle reprit :

fi Notre programme sera le même : déjeuner à onze heures, promenade dans ton joli jardin, travail de tapisserie, musique et causerie jnsqu'à sept heures, puis le dîner, et ensuite quelques tours d'allée an bois de Boulogne, en voiture découverte, si le temps est beau, et la me ramèneras chez moi à dix heures comme hier.

« Réponds-moi par un oui ou par un nom, tâche surtout que c* soit UN OUI, et tu rendras bien heureuse ta chère

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