‹ Les sept péchés capitaux (volume 2)Chapitre 2 sur 10 · FL0RE^CE · texte numérisé non relu

FL0RE^CE

— Et tu rendras bien heurcitse ta chère Florence, répéta madame de Luceval en écrivant; puis elle ajouta, en souriant à demi : — Ce •fji'il y a de cruel à toi, Valentine, c'est de me dicter de pareils programmes, qui ne me donnent que des désirs et des regrets; enfin, ïheure des reproches ou des explications viendra tout à l'heure, cl je me vengerai. Est-ce tout, ma chère Valenline?

— Mets mon adresse sur ce billet, cachète-le , et fais-le porter à Finstanlchcz moi.

Madame de Luceval s'apprêtait à sonner; une réflexion la retint; ^!o dit à son amie, avec un ccriain embarras :

LA PAIil'SSi:. -15

— Vulciiiiiic. je l'en supplie, ne prends pas ce que je vais le dire pour une iiuliscrélion.

— Explique-loi.

— Si je ne nie irompc, le but de celte lettre est de faire supposer à quoiqu'un que nous avons depuis quelque temps passé plusieurs jourui'os oiisomble.

— Oui, oui, c'est cela; ensuite?

— Eh bien! je crois prudent de te prévenir que mon mari est malliLurousemont doué dune si prodigieuse activité, que, quoiqu'il soit presque toujours hors de la maison, il trouve encore le nu)yeu d'être presque toujours chez moi, et d y venir huit à dix fois par jour; de sorte que si, par hasard, son lémoignage pouvait être invoqué, il ne manquerait pas de dire qu il ne t'a jamais vue ici !

— J'avais prévu ce danger; mais de deux dangers il faut choisir le moindre. Envoie, je te jirie, celte lettre à l'iustaui par quelqu'un de tes gens, ou plutôt, non ; il [)ourrait parler. Fais-la mettre à la poste. Elle arrivera chez moi toujours à temps.

Madame de Luceval sonna.

Un valet de, chambre entra.

Elle allait lui remettre la lettre; mais elle changea d'idée et lui dit :

— Baptiste est-il là?

— Oui, madame la marquise, il est à l'antichambre.

— Faites-le monter.

Le domestique sortit.

— Florence, pourquoi ce domestique plutôt qu'un autre? — den)anda madame d'inireville.

— Mon valet de chambre sait lire ; je le crois passablement curieux, et il pourrait trouver singulier que je t'écrive, loi étant là. Le valet de pied que j'ai fait demander ne sait pas lire ; il est assez niais, et il n'y a aucune indiscrétion à craindre de sa part.

— Tu as raison, cent fois raison, Florence. Dans mon trouble, je o'avais pas réfléchi à cela.

— Madame la marquise m'a fait demander? dit Baptiste en entrant d.ins le salon.

— Vous connaissez bien la marchande de fleurs qui a sa boutique aux Bains-Chinois? dit Florence.

— Oui, madame la marquise.

— Allez-y ; vous m'achèlerez deux gros bouquets de violettes de Parme...

— Oui, madame.

Et le domestique s'en allait.

— Ah ! j'oubliais, dit madame de Lueeval en le rappelant, vous mettrez cette lettre à la poste.

— Madame n'a pas d'autres commissions ? —-Non.

Et Baptiste sortit.

Madame d'Infreville comprit l'intention de son amie, qui avait eu la précaution de donner comme accessoire la commission principale.

— Merci, merci, ma chère Florence, lui dit-elle avec effusion. Ah ! fasse le ciel que ton bon vouloir ne me soit pas inutile !

— Je l'espère, je le désire, mais...

— Florence, écoute-moi. Ma seule manière de te prouver ma reconnaissance du grand service que lu viens de me rendre, est de me mettre à ta discrétion, de ne te rien cacher. J'aurais dû peut-être commencer par là, et d'abord te dire le but de cette lettre, au lieu de surprendre ainsi cette preuve de ton dévouement et de ton amitié; mais, je l'avoue , j'ai craint ton blâme et un refus en t'apprenani que

Et après un moment d'hésitation douloureuse, Valentine dit résolument, tout en rougissant jusqu'aux yeux :

— Florence... j'ai un amant.

— Valentine, je m'en doutais.

— Oh ! je t'en prie, ne me juge pas sans m'entendre...

— Ma pauvre Valentine, je ne pense qu'à une chose, à la confiance que tu me témoignes.

— Ah ! sans ma mère, reprit Valentine avec angoisse, je ne serais pas descendue à la ruse, au mensonge, j'aurais supporté toutes les conséquences de ma faute, car j'ai du moins le courage de mes actions ; mais, dans le triste état de santé où se trouve ma mère, un éclat la tuerait. Ah ! Florence, si je suis coupable, je suis bien malheureuse, dit madame d'Infreville en pleurant et en se jetant au cou de son amie.

— Valentine, je t'en conjure, calme-toi, dit la jeune dame en partageant l'émotion de sa compagne, confie-toi à ma sincère alîection.

LA PARESSE. li

Parle, épanche ton cœur dai» ud cœur ami, C'est du moins une con» solaiiou.

— .le n'ai d'espoir que dans ton attachement. Oui, Florence, je crois, je sais que tu m'aimes, celle conTictiou me donne seule la force de te faire un aveu pénible ; et, liens, il en est un autre dont je veux loul de suile débarrasser mon cœur. Si je suis vtnue, après une longue séparation, te demander le grand service que tu m'as rendu, c'est moins encore pcul-èlre parce que je complais aveuglément sur ton amitié, que parce que, de toutes les femmes de ma connaissance, lu élais la seule chez qui mon mari ne fût jamais venu. Maintenant, écoule-moi : lorsque j'ai épousé M. d'Infreville, tu te trouvais encore au couvent; tu étais toute jeune (ille, et la réserve m'empêchait de te conlicr bien des choses, de te dire que je m'étais mariée sans amour.

— Comme moi, murmura Florence.

— Ce mariage plaisait à ma mère, et m'assurait une grande fortune. Je cédai malheureusement à l'influence maternelle, et, je l'avoue, je me laissai aussi éblouir par les avantages d'une haute position. J'épousai donc M. d'Infreville, sans savoir, hélas ! à quoi je m'eng;igeais, et à quel prix je vendais ma liberté. Quoique j'aie le droit de me plaindre de mon mari, ma faute devrait minieriiire toute récrimination. Cependant il faut bien que, sans excuser ma faiblesse, tu en comprennes pour ainsi dire la falahlé. M. d'Infreville est un homme valétudinaire, parce que, dans sa jeunesse, il s'est livré à tous les excès ; morose, parce qu'il regrette le passé ; impérieux et dur, parce qu'il n'a pas, ou qu'il n'a plus de cœur. Je n'ai jamais élé à ses yeux qu'une pauvre fille sans fortune, qu'il avait daigné épouser pour s'en faire une sorte de garde-malade ; pendant longtemps j'acceptai ce rôle, je l'accomplis religieusement ; rôle pénible, houleux, parce que les soins que je donnais à mon mari ne partaient pas du cœur; mais trop tard, hélas ! j'aTtis reconnu combien ma conduite avait élé vile.

— Valeniine...

— Non, non, Florence, ce n'est pas trop sévère. J'ai épousé W. d'Infreville sans amour, je /ai épousé parce qu'il était riche, je lui ai vendu mon àme et mon corps ; c'est une honte, te dis-je.

— Encore une fois, Valeutine, tu t'accuses à tort, tu auras songé moins à toi qu'à ta mère.

— Et ma mère songeait bien moins encore à elle qu'à moi. En me pressant à ce mariage, va, Florence, la ricliesse de M. d'Infreville a rendu ma déférence fdiale trop facile. Enfin, je me résignai d'abord à mon sort. Au bout de quelque temps de mariage, mon mari, jusqu'alors trop souffrant pour sortir de chez lui, éprouva une grande amélioration dans sa santé, grâce à mes soins, peut-cire; mais, de ce moment, ses habitudes changèrent, je ne le vis presque plus, il vivait hors de chez lui, et bientôt j'appris qu'il avait une maîtresse...

— Ah ! pauvre Valeniine!

— Une fille connue de tout Paris; mon mari l'entretenait d'une manière splendide, et si ouvertement, que j'ai appris ce sca-.idale par le bruit public. Je hasardai quelques remontrances à M. d'Infreville, non par jalousie, grand Dieu ! mais je le priai, par convenance pour moi, de ménager du moins les apparences. La modération même de mes reproches irrita mon mari ; il me demanda, avec le plus insolent dédain, de quel droit je me mêlais de sa conduite. Il me rappela durement que je lui devais un sort auquel je n'aurais jamais pu prétendre, et que, m'ayant épousée sans dot, il devait se croire à l'abri de mes récriminations.

— C'est odieux !... c'est infâme !

— Mais, monsieur, lui dis-je, puisque vous manquez si ouvertement à vos devoirs, que diriez-vous donc si j'oubliais les miens ?

— Il n'y a pas de comparaison à faire entre vous et moi, me répondit-il. Je suis le maître ; c'est à vous d'obéir ; vous me devez tout, je ne vous dois rien; ayez le malheur de miuiquer à vosdevoirs, et je vous mets sur le pavé, vous et votre mère, qui vit de mes bienfaits.

— Ahl c'est trop d'insolence et de cruauté...

— J'eus une bonne et honnête inspiration; j'allai trouver ma mère, bien résolue de me séparer à tout jamais de mon mari, et de ne pas retourner chez lui. « Et moi ? que deviendrai-je, me dit ma mère, souffrante, infirme comme je le suis? la misère pour moi, c'est la mort, et puis, ma pauvre enfant, une séparation esl impossible : lOD mari est dans son droit, tant qu'il n'entretient pas sa maîtresse là où tu l)flbites; la loi est pour lui, et comme il a besoin de toi, comme il est accoutumé à tes bons soins, il ne voudra pas entendre parler de séparation, et te forcera de rester avec lui; fais donc contre fortune bon cœur, ma pauvre enfant; celte maîtresse ne durera pas toujours;

p;ilicncc. tôt ou tard ton mari te reviendra; la résignation le touchera ; d'ailleurs, il est d'une si faible santc-, (|iie son ca|»rice pour cette créature sera certainement le dernier ; alors tout reiircndra comme par le passé ; crois-moi, mon enfant, en pareil cas, une liounêie femme souffre, attend et espère. »

— Comment ! ta mère a osé te...

— Ne l'accuse pas, Florence. Elle avait si peur de la misère « moins pour elle que pour moi, je le répète; et puis son lang;ige n'éiaii-il pas, après tout, celui de la raison, du droit, du fait, et en tout conforme à l'opinion du monde?...

— Délas! il n'est que trop vrai...

— Eli bien! soit, me dis je avec amerlame, une fière et légitime révolte m'est interdite, le mariage ne doit plus être pour moi qu'un dégradant servage. J'accepte. J'aurai la bassesse de l'esclave; mais aussi j'aurai sa ruse, sa perfidie, son manque de foi ; après tout, la dégradation de l'âme a du bon ; elle bannit tout scrupule, anéanlii tout remords. De ce moment je fermai les yeux, et, au lieu de lutter contre le courant qui m'entraînait à ma perte, je m'y abandonnai...

— Que veux-tu dire?...

— C'est maintenant, Florence, que j'ai besoin de toate l'indulgence de ton amitié. Jusqu'ici, je méritais quelque intérêt peut-être, mais cet intérêt va cesser.

L'entretien des deux amies fut alors interrompu par la femme de chambre de madame de Luceval.

— Que voulez-vous? lui demanda Florence.

— Madame, c'est une lettre qu'un commissionnaire vient d'apporter de la part de monsieur.

— Donnez.

— Voici, madame.

Après avoir lu, Florence dit à son amie :

— Peux-lu disposer de ta soirée et dîner avec moi? M. de Luceval me fait savoir qu'il ne dînera pas ici.

— Après un moment de rédoxion, madame d'Infreville répondit ;

— J'accepte, ma chère Florence.

— Madiime d'Infreville dînera avec moi, dit madame de Luceval à la femme de chambre; et faites dire à ma porte que je n'y suis ab.-o« lumeni pour personne.

— Oui, madame, répondit mademoiselle Lise. Et elle sortit.

ni

Nous quitterons un instant les deux amies pour nous occuper de M. de Lucev;il. Celui-ci, ainsi qu'il venait de le faire savoir à sa femme, ne devait pas dîner chez lui.

Voici pourquoi :

n avait, nous l'avons dit, quitté madame de Luceval très-furieux, très-décidé à user de ses droits et à lui faire subir ses volontés et ses fantaisies pérégrinatoires.

Il n'était encore qu'à quelques pas de sa demeure lorsqu'il fut abordé par un homme de quarante-cinq ans environ, d'un extérieur distingué, mais dont les traits fatigués, flétris, portaient l'empreinte et les rides dune vieillesse précoce; sa physionomie, dure, froide et hauîaine, prit, à l'aspect de M. de Luceval, une expression de courtoisie banale, et, le saluant avec une extrême politesse, il lui dit :

— C'est à monsieur de Luceval que j'ai l'honneur de parler?

— Oui, monsieur...

— J'allais chez vous, monsieur, pour vous faire à la fois des excuses et des remercîments.

— Avant de recevoir les uns et les autres, pourrai-je du moins savoir, monsieur?...

— Qui je suis? pardon, monsieur, de ne pas vous l'avoir dit plus tôt. Je suis M. d'Inlreville, et mon nom ne vous est pas inconnu, je pense?...

— En effet, monsieur, répondit M. de Luceval en paraissant se remémorer quelque circonstance, nous avons des amis communs, et je me félicite de la bonne fortune qui me met à même de vous conuaitre personnellement, monsieur. Mais nous ne sommes pas éloignés de chez moi, et, si vous voulez bien ra'accompagner, je me mettrai tout à vos ordres.

LA PARKSSK. 19

— Je serais il'abord désolé, moiisioiir, de vous donner la peine de retourner chez vous. Puis, s'il f.iul tout \oiis dire, ajouta M. dlufrcville en souriaul. je craindrais de reucoalrer madame de Luceval.

— Et pourquoi eela, monsieur?

— J'ai eu de si grands (oris envers elle, nionsietir, qu'il faudra que vous soyez assez bon pour l'aire agréer mes cxeuses à madame de Luceval avant que j'aie l'honneur de lui être présenté.

— Pardon, monsieur, dit le luari de Florence, de plus eu plus surpris, je ne vous comprends pas...

— Je vaism'expliquer plus clairement. Mais nous voici au Champs> Éljsées ; si vous le voulez bien, nous causerous en marcliaul.

— Comme il vous plaira, monsieur.

Et M. de Luceval, qui mettait aussi dans sa marche l'activité dont il était possédé, commença d'arpenter le terrain à pas précipités, accompagné ou ihitôt suivi de M. d'Iufreville, qui, débile et usé, avaii graad'peine à se tenir au niveau de son agile iuterlocuteur ; néanmoins, coutinuaut l'eulrelicu, il reprit d'une voix déjà an peu haletante :

— II est vrai, monsieur, lorsque tout à l'heure j'ai eu l'honneur de vous dire mon nom, et d'ajouter que sans doute il ne vous était pas inconnu, vous m'avez répondu qu'en effet nous avions des amis communs... cl je... Mais pardon, j'ai une grâce à vous demander, dit .M. d'Iufreville en s'iuterrompant tout essouffle.

— De quoi s'agit-il, monsieur?

— Je vous prierais de marcher un peu moins vite, je n'ai pas la poitrine très-Iorte. et, vous le voyez, je suis haletant.

— C'est au contraire à moi, monsieur, à de vous prier d'excuser la précipitation de ma marche; c'est une mauvaise habitude dont il est difficile de se défaire, d'ailleurs, si vous le désirez, nous pouvons Dous asseoir ; voici des chaises.

— J'accepte, monsieur, dit M. d'Iufreville en se laissant tomber sur un siège, j'accepte avec grand plai-ir.

Les deux interlocuteurs commodément établis, M. d'Iufreville reprit :

— Permettez-moi de vous faire observer, monsieur, que mon nom doit vous être connu par un autre intermédiaire que celui de dos amis commims.

— Par quel intermédiaire, monsieur?

— Mais par celui de madame de Luceval.

— Ma femme?

— Sans doute, monsieur, car, quoique je n'aie pas eu jasq-j'ici l'honneur de lui être présenté, ainsi que je viens de vous le dire (et c'est ce dont je venais un peu lard m'excuser auprès de vous); ma femme étant intimement liée avec madame de Luceval, nous ne sommes pas, grâce à elles, étrangers l'un à l'autre; leur intimité a commencé au couvent ; elle a toujours continua, puisque ces dames se voient presque journellement, et...

— Pardon, monsieur, dit M. de Luceval en interrompant son interlocuteur et le regardant avec une nouvelle surprise, il y a sans doute quelque erreur.

— Quelque erreur?

— Ou quelque confusion de noms.

— Comment cela, monsieur?

— Je quitte rarement madame de Luceval; elle reçoit fort peu de monde, et je n'ai jamais eu le plaisir de voir chez elle madame d'Infreville.

Le mari de Valentine parut ne pas croire à ce qu'il entendait et reprit d'une voix oppressée :

— Vous dites, monsieur?...

— Que je n'ai jamais eu l'honneur de voir madame d'Infreville chez ma femme.

— C'est impossible, monsieur, ma femme est sans cesse chez la vôtre !

— Je vous répète, monsieur, que jamais je n'ai vu madame d'Ial'reville chez madame de Luceval.

— Jamais!... s'écria le mari de Valentine avec une telle expression de stupeur, que M. de Luceval le regarda tout surpris et reprit :

— Aussi, monsieur, vous faisais-jc observer qu'il y avait sans doute confusion de noms lorsque vous me disiez que ma femme recevait journelleiiicnl la vôtre.

M. d'Infreville devint livide; de grosses gouttes de sueur coulèrent de son front chauve. Un sourire aincr et courroucé contracta ses lèvres blafardes; puis, se dominant et voulant, aux yeux d'un étranger, prendre, comme ou dit, la chose en homme de bonne compagnie, il reprit d'un ton sardonupie :

— Heureusement cela se passe entre maris, monsieur, et nous de-

LA PAnESSR. 21

vons avoir un peu do compassion les uns [tour les autres. Après tout, chacun son tour, car l'on no sait pas ce ijui peut arriver.

— Que voulez-vous dire, monsieur?

— Ah ! ma vague défiance n'ciail que trop fondée, murmura M. d'Infreville avec une rage concentrée; que ne me suis-je inloriné I lus tôt de la vérité? Oh! les femmes! les misérables fennnes!

— Encore une fois, monsieur, veuillez vous expliquer.

— Monsieur, reprit M. d'Infreville d'un ton presque soleimcl, vous êtes un galant honnne, je me conlie à votre loyauté, certain ([ue voire témoignage ne me fera pas défaut lorsqu'il s'agira de confondre et de punir une iufàme. Car, maiuteuaQt, je devine tout. Oh ! les femmes! les femmes !

M. de Luceval, craignant que les exclamations de son compagnon n'attirassent l'attention d'autres personnes assises non loin d'eux, lâchait de le calmer, lorsque, par hasard, il aperçut le valet de pied chargé par l'amie de Valentine de mettre une lettre à la poste.

Ce garçon, un peu niais, un peu flâneur, s'en allait dandinant, tenant la missive à sa maiu. M. de Luceval, le voyant porteur dune lettre sans doute écrite par Florence après la vive explication du malin, céda à un invincible mouvemeul de curiosité. Il appela le valet ie pied, qui accourut, et lui dit :

— Où allez-vous?

— Monsieur, je vas acheter des violettes pour madame la marquise et raelire cette lettre à la |)osie.

Et il la montra à son maître.

Celui-ci la prit, jeia les yeux sur l'adresse, ne put retenir un mouvement de surprise; puis, se remettant, il dit au domestique en le congédiant du geste :

— C'est bien; je me charge de cette lettre.

Le valet de pied s'étant éloigné, M. de Luceval dit au mari de Ya- Icutioe :

— Excusez-moi, monsieur, mais j'ai obéi à je ne sais quel pressco» liment iiui ne ma pas trompé ; celle lettre de ma femme est adressée à madame d'Infreville.

— Mais alors, s'écria le mari de Valentine avec une lueur d'espoir, vous voyez donc bien que, du moins, ma femme et la vOlrc sont ea correspoudancc.

— Il est vrai, monsieur, mais je l'apprends aujourd'hui pour la première fois.

— Monsieur, je vous adjure, je vous somme d'ouvrir celte lettre ; elle est adressée à ma femme, je prends sur moi toute la responsabilité.

— Voici cette lettre, raonsi'^ur, lisez-la, répondit M. de Luceval, non moins intéressé à connaître le billet que M. d'infreville.

Celui-ci, après avoir lu le billet, s'écria :

— Lisez, monsieur, c'est à devenir fou; car, dans cette lettre, votre femme, rappelant à la mienne qu'elles ont passé toute la journée d'iiier ensemble, journée non moins agréable, ajoute-t-elle, que celle de mercredi, l'invite à revenir dimanche.

— Et moi, je vous jure sur l'honneur, monsieur, reprit M. de Lnceval après avoir à son lour lu la lettre de Florence avec ébahissement, je vous jure qu'hier Eia femme s'est levée à midi, que je l'ai décidée, à grand' peine, à sortir en voiture avec moi, vers les trois heures; nous sommes ensuite rentrés pour dîner, et, après dîner, deux personnes de nos amies sont venues passer la soirée avec nous. Quant à la journée de mercredi, je me rappelle parfaitement que je suis venu plusieurs fois chez ma femme, et je vous affirme de nouveau sur l'honneur, monsieur, que madame d'infreville n',a pas passé la journée chez nous.

— Mais, enfin, cette lettre, monsieur, comment l'expliquez-vous? »— Je ne l'explique pas, monsieur, je me borne à vous dire ce qu'

est. J'ai autant que vous à cœur, croyez-le bien, de pénétrer ce mystère.

— Oh! je me vengerai ! s'écria 51. d'infreville avec une fureur concentrée. Maintenant, je n'ai plus de doute ! Ayant appris que depuis quelque temps ma femme s'absentait pendant des journées entières, cela m'a donné de vagues soupçons. Je lui ai demandé la cause de ces absences, elle m'a répondu qu'elle allait passer souvent ses journées aUj'"'?ès d'une de ses amies de couvent nommée madame de Luceval. Ce ni)m était si honorable, la chose si possible, l'accent de ma femme si sincère, que je la crus comme un sot. Cependant je ne sais quelh^ méfiance instinctive, jointe au désir de faire auprès de vous, monsieur, une démarche convenable, m'a décidé à venir vous trouver, et vous voyez ce que je découvre. Oh! la misérable! l'infâme!

— De grâce, calracz-vous, dit M. de Luceval en tâchant d'apaiser le

LA PARLSSE. 23

courroux de son iutcriucuicur, raiiiinatiou de notre enirelicii uitirc les yeux sur nous, on nous rogar-le; prenons un fiacre, el allons à l'instant chez moi, monsieur, car il faut que ce mysière s'éclaircisse, je frémis do penser que ma femme, |)ar une con)plaisancc indij^'nc, s'esi rendue peut-être complice d'un odieux mensonge. Venez, nmnsieur, venez. Je compte sur vous, comptez sur moi ; c'est un devoir pour les honnêtes gens de s'enlr'aiilfr. tie se soutenir, en de si funestes circonstances ; il **'*'^ 6C fasse, il faut confoiidre les coupables.

— Oh! oui, monsieur, union et vengenuce- vengeance implacable! murmura M. d'Infrevillc.

Et, son émotion augmentant sa faiblesse, il fut obligé de s'appuyer sur le bras de son compagnon, pour gagner, tout tremblant de colère, une voiture où tous deux montèrent.

Ce fut environ une heure après cette rencontre fortuite et fâcheuse des deux maris que Florence reçut un billet de M. de Luceval qui lui annonçait qu'il ne dînerait pas chez lui.

Pendant que l'orage conjugal s'amasse de plus en plus menaçant, nous retournerons auprès des deux jeunes amies, restées seiiits par suite du déport de la femme de chambre qui venait d'apporter la letirc de AL de Luceval.

Lorsque, après le départ de la femme de chambre, madame de Luceval et madame d'Infrevillc se trouvèrent seules, celle-ci dit à son amie :

— Tu m'as proposé de finir la journée ici : j'ai accepté ton offre, ma bonne Florence, autant pour rester auprès de toi que pour donner, en cas de malheur, quelque apparence de vérité à mon mensonge.

— Mais ma lettre .'

— Je serai censée m'étre croisée avec elle, el dire venue chez toi après la lettre envoyée.

— C'est juste.

— Maintenant, mon amie, je réclame toute ton Indulgence, peutêtre aussi ta compassion pour ce qui me reste à te confier.

— Compassion ! indulgence! est-ce que tout cela ne t'est pas assuré d'avance, pauvre Valentine ? Malheureuse comme tu l'étais en ménage, froissée, humiliée, dégradée, qui ne te plaindrait? Mais voyons, je t'écoule.

— Je ne sais si je l'ai dit que nous occupions le premier étage de l'hôtel de M. d'Infrevil'ie; des fenêtres de ma chambre à coucher on plonge directement dans un petit jardin dépendant du rez-de-chaussée de la maison voisine. Trois mois environ avant que j'eusse découvert que mon mari avait une maîtresse, et alors qu'il était encore très-souffrant, le jardin et le rez-de-chaussée dont je te parle, inhabités depuis quelque temps, subirent de grands changements; le genre de vie que je menais alors me retenait presque constamment chez moi, la mauvaise santé de mon mari l'exiipêchant de sortir. C'était au commencement de l'été. Retirée dans ma chambre, pour être plus chez moi lorsque M. d'Infreville n'avait pas besoin de mes soins, je travaillais souvent auprès de ma fenêtre ouverte. La saison était magnifique. Je remarquai ainsi les changements qu'on faisait au jardin voisin; ils étaient singuliers, mais ils annonçaient autant de goût que d'originalité; peu à peu, dans mon triste désœuvrement, ma curiosité s'éveilla. Je voyais chaque jour les ouvriers exécuter ces travaux, sans apercevoir jamais le nouvel habitant du rez-de-chaussée : j'assistai de la sorte à la transformation d'un jardin assez maussade en un lieu délicieux ; une serre remplie de plantes rares, et communiquant à l'une des pièces de l'appartement, fut appuyée au mur du midi; le mur qui lui faisait face disparut sous une grotte de pierres rocheuses entremêlée d'arbustes. De l'un des côtés de ce rocher une cascade retombait dans un large bassin, et répandait partout la fraîcheur. Enfin, une galerie de bois rustique, recouverte en chaume et espacée par des arceaux, dissimulait l'autre pan de muraille dont était entouré ce jardiu, qui fut bientôt tellement encombré de Heurs, que, de ma fenêtre, il ressemblait à un gigantesque bouquet. Tu comprendras tout à l'hourc pourquoi j'entre dans ces détails.

— Mais ce ravissant séjour, au milieu de Paris, c'était un petit paradis!

— C'était charmant, en ci'fct. car ics murailles disparaissaient soiib

LA l'AlltSSE. 2J

les plus ri;uils aspects. Une volioro dort'o, remplie d'oiseaux inaijnifujiics, s'cli'va au uiiliou d'une pelouse de gazou, uue sorte de vernitdah iudieiuie, forniaiil uue léj^ére galerie couverte, fui oousli uile devant les fenêtres du rez-de-chaussec, cl meublée de soplias, de coussins turcs cl d'épais lapis; ou y transporta aussi un piano. Celle galère à jour, au besoin alirilée par des slores, offrait pour l'été uue retraite pleine d'ombre cl de fr.iîclicur.

— En vérité, c'esl un coule des Mille et uue Nuits! Quelle imaginalion ne fallait-il pas pour rassembler tant de merveilles de goùl et de bien-êlre dans un si petit espace ! El Vinvcnteur ne paraissait pas?

— Il ne parut que lorsque tous ces arrangements furent terminés.

— El déjà lu n'avais pas été assez curieuse pour làcbcr de savoir quel était ce mystérieux voisin. .Moi, je le l'avoue, je n'aurais pas résisté à la lenlalion.

ValenlMie sourit irislemenl et reprit :

— Le liasard avait voulu ([ue la sœur d'un vieux maître d'iiôiel de M. d'Infreville fût l'unique servante de ce mystérieux voisin. Uenseignée par son frère, celle femme avait même indiqué a sou niaiirc cet apparlemcul et ce jardin ; un jour, cédant à ma curiosité, je demandai à noire maître d'iiôlcl s'il savait qui devait veuir liabiter le rcz-de-cbaussee de la maison voisine; il me dit (pie sa sœur élaii au service de ce nouveau locataire. J'appris ainsi sur lui ceriaius détails qui déjà n'excitèrent que trop mon intérêt.

— Vraiment 1 et qui élait-il, ma cbère Valeuline ?

^ Il n'y avait pas au monde, disuii-on, d'àme meilleure ei plus généreuse que la sienne ; pour l'en donner un exemple entre plusieurs, lorsqu'à la mort d'un oncle dont il bérilail de biens assez considérables, il voulut prendre plusieurs domestiques, celle vieille servanie, dout je l'ai parlé et qui avait été sa nourrice, lui dit, les larmes aux yeux, que jamais elle ne pourrait s'iiabituer à voir chez lui d'aulres sei vileui's qu'elle. Eu vain il lui promit qu'elle serait au-dessus de lous et considérée comme fenune de conliance, elle ne voulut entendre a rien. Lui, dans sa boulé parfaite, a insista pas, et, malgré sa nouvelle fortune, il garda uui(iuemcut a sou service celte vieille servante. Cela le semble puéril, peut-être, ma cbère Florence, mais...

— Que dis-tu, au contraire, je trouve ce senlimeut d'une délicalusse touclianle. Souvent il n'eu faut pas davaulage pour juger sûrcmcnl d uu carac'*re.

— Aussi, dès ce momeiil, je jugeai notre voisin bon et généreux. J'appris aussi, avant de l'avoir connu, qu'il se nommait Michel Renaud.

— Ah ! mon Dieu ! s'écria madame de Luceval, Michel Renaud?

— Sans doute, mais qu'as-tu donCj Florence ?

— Voilà qui est étrange...

— Achève...

— Est -il fils du général Renaud, mort dans les dernières guerres de l'empire?

— Oui, lu le connais?

— Il est cousin de M. de Luceval.

— Michel!!!

— Et il ne se passe presque pas de jour que mon mari ne me parle de lui.

— De Michel ?

— Sans doute. Biais je ne l'ai jamais vu, car, bien qu'il ait été prévenu du mariage de M. de Luceval avec moi, comme tous les membres de sa famille, il n'est pas encore venu nous voir ; cela ne m'étonne guère, car mon mari n'a jamais eu que peu de relations avec lui.

— En vérité, ce que tu m'apprends me confond. Michel, le cousin de ton mari ? Et comment, et à quel propos 31. de Luceval te parlet-il donc si souvent de Michel?

— Ilélas! ma pauvre Valentine; à cause d'un défaut qui m'est, à ce qu'il paraît, commun avec M. Michel Renaud, dél;iut qui fait mon bonheur, défaut qui devrait être la sécurité de mon mari, et qui fait son désespoir : mais les hommes sont si aveugles !

— De grâce, explique-toi.

— Tu le sais, au couvent, j'étais signalée comme une incurable paresseuse. Que de remontrances! que de punitions j'ai subies pour ce cher {léfaut !

— Il est vrai.

— Eh bien ! mon défaut a pris des proportions incroyables. Si incroyables, qu'il est devenu presque une qualité.

— Que veux-tu dire?

— Figure-toi que, loin de vouloir les imiter, j'éprouve la plus grande compassion pour ces malheureuses femmes que leur fol amour du monde jette dans le tourbillon de ses fêtes : tristes plaisirs dont

la seule jv iisoo mr donne le frisyon ; car, hélas' n'est-ce pas, Viilciiliuc, un eu a vu, de ces iururlunées, de ces martyres vulouiaiies , aller chaque jour jus<]ue dans trois ou quatre b;ils ou soirées, sans compter les spectacles! or, pour peu qu'elles soient comieiles avec cela, c'est à faire frémir. Courir chez ses couturières, tliez ses marchandes de modes, chez sa (leuristo; s'habiller, se déshabiller, essayer des robes, se faire tirailler les cheveux, s'emprisonner dans un corset, faire trois toilettes par jour; danser, valser, galoper, poker. Non, voistu, Valeiuine, il faut avoir des membres d'acier, des tempérame is d'acrobate pour se résigner à de tels exercices, et cela tous les jours, tous les soirs, toutes les nuits, pendant quatre à cinq mois de l'année! Ali! ma chère Valenliue, qu'il y a loin de cette furie de dclassements, dont un seul suflirait à me harasser, au délicieux repos que je goûte dans ce fauteuil, où je passe ma vie, trouvant d'inépuisables jouissances dans l'indolente contemplation du ciel, des arbres, du soleil 1 L'hiver arrive-t-il, je me trouve tout aussi heureuse de me dorlotler au coin de mon feu, ou sous mon édredon, en entendant grésiller le givre à mes carreaux. Que te dirai-je? je savoure enfin en toute saison le suprême bonheur de ne rien faire; rêvant, songeant, tantôt éveillée, tantôt à demi endormie, lisant parfois quelques poêles, parce qu'il y a, pour ainsi dire, après chaque vers, un long repos pour la pensée. Je suis enfin capable, faut-il l'avouer celte énormilé, de rester toute une journée couchée sur l'herbe, taniôtoccnpÉE à dormir, tantôt à regarder passer les nuages, à écouter le veui dans la feuillée, le bourdonncuient des insectes, le murmure de l'eau; en un mot, ma pauvre Valeuline. jamais sauvage rêveuse et paresseuse n'a rcssenli plus délicieusemcnl que moi la béatitude infinie d'une vie libre, oisive et indolente; aussi, personne u'esl plus que moi religieusement reconnaissante envers le bon Dieu, qui nous a douées de félicités si simples et si faciles... Mais, Valenlinc, reprit la jeune femme en regardant son amie avec surprise, qu'as-tu donc? Ces regards inquiets, cette émotion que tu contiens à peine ; Valenline, encore une fois, je t'en supplie, réponds-moi.

Après un moment de silence , madame d'Infreville, passant sa luaiu sur son front, reprit d'une voix légèrement altérée :

— Ecoute la fin de mon récit, Florence; tu devineras ce que je ne puis, ce que je n'ose te dire eu ce moment.

— Alors parle , parle, je t'en prie.

-^^ La première fois que je vis Michel, reprit Valeniine, il élai» sous cette espèce de galerie couverte dont je l'ai parlé. Il y passait sa vie durant l'été; cachée derrière ma persienne, je pus l'examiner à loisir; je ne crois pas que l'on puisse imaginer des triiits plus beaux que les siens. A demi couché sur un divan turc, vêtu d'une longue robe de chambre de soie de l'Inde, il fumait un narghiiéh dans une altitude de nonchalance tout orientale; le regard fixé sur son jardin encombré de fleurs , il semblait écouter avec ravissement le murmure de la cascade et le gazouillement des beaux oiseaux de sa volière; puis il prit un livre, qu'il déposait de temps à autre comme pour songer à ce qu'il venait de lire. Deux de ses amis survinrent. L'un paSse à juste litre pour un des hommes les plus éminents, les plus célèbres de ce temps-ci, c'était M'".

— Certes, il n'est pas de personnage plus illustre et plus justement coHbidéré. — Je le connaissais de vue et de réputation, sa trèshaute position, la diflérence d'âge qui existait entre Michel et lui, me firent trouver sa visite, chez ce jeune homme inconnu, presque extraordinaire.

— Eu effet, cette visite me semble flatteuse pour notre cousin.

— Michel l'accueillit avec une affectueuse familiarité. Il me parut que M*** le traitait sur le pied d'une égalité parfaite ; un long entretien commença; éloignée ainsi que j'étais, je ne pouvais rien entendre. Pour compenser cet empêchement, et toujours cachée par mes Persiennes, je pris une lorgnette de théâtre, et j'étudiai curieusement la physionomie de Michel pendunt cette conversation; je distinguais jusqu'au mouvement de ses lèvres; je trouvais un singulier attrait dans cet examen, et, sans deviner le sujet de l'entretien, je m'aperçus facilement qu'une discussion animée s'était élevée entre W" el Michel. D'abord, celui-ci parut être énergiquement combattu; mais bientôt je vis à l'expression du visage de M*'* qu'il se laissait peu à peu convaincre par Michel, mais non sans résistance. Parfois, cependant, un signe d'assentiment spontané témoignait de l'avantage que prenait Michel, et qui finit par lui rester; je ne puis te peindre le charme des traits de ton cousin pend;int ce long entrelien ; à leur mobilité, à ses gestes, je voyais qu'il employait tour à tour une chaleureuse éloquence, une fine raillerie, ou de graves raisonnements pour répondre à ses interlocuteurs et les ramener à son opinion; ceux-ci marquaient leur adlioMon tantôt par un sourire, tantôt par

LA PAUESSE. 27

leur air convaincu ou eiitraiaé. Col cuireliou dura loiiRlcmps; lorsqu'il fui lormiut', les amis de Michel piireut coii^îé de lui, avec uti redoublomenl de cordialilé ; il (il mine de vouloir se lever pour les accoMipajjiier, mais eux le forcorenl gaienieul à rester étendu sur son divan, semblaiil lui dire qu'ils savaient trop combien il en coûterail à sa paresse pour se déranger. J'ai su depuis ([ue 3I"",ayanl ù prendre une résolution très-inqiorlante, était venu, ainsi que cela lui arrivait souvent, consulter Michel, dont le tact était exquis et le jugement aussi élevé que solide. Que te dirai-jc, mon amie, dès ce premier jour, qui me permettait déjà d'apprécier Michel, quoique jamais je ne lui eusse parlé, j'épruuvai pour lui un inlérêt qui ue devait, hélas! que prendre trop de place dans ma vie.

Et la jeune femme resta un moment silencieuse.

A mesure que Valenliiie parlait, Florence s'intéressait d'autant plus à ce récit et au héros de ce récit, qu'elle lui trouvait de nombreux points de contact avec son caractère, avec ses j;oûls, avec ses penchants à elle. M. de Luceval, en lui parlant de la paresse incurable de son cousin Miclicl, en manière d'épouvaniail, ne lui avait jamais rien dit de ce qui pouvait excuser ou poétiser celte disposition morale et physique à l'indolence.

Florence comprit alors la surprise et peut-être même le sentiment de jalousie involontaire que Valenlinon'avait pu dissimuler, alors que son amie lui développait ingénument sa théorie de la paresse et les délices qu'elle y trouvait.

S:ins doute, madame d'Infreville ne pouvait être aucunement jalouse de madame de Luceval , c'eût été de la folie, Florence ne connaissait pas Michel Renaud, et elle se montrait trop sincère amie pour vouloir le connaître plus lard , dans quelque sournois dessoin de rivalité.

Néanmoins Valeniine, ombrageuse comme toutes les natures vioknles et passionnées, ne |)ouvait vaincre une sorte d'envie vague et inquiète, mêlée de récriminations contre elle-même. Uélas ! elle songeait ù lous les éléments de sympathie et de bonheur qui se rencontraient dans l'etrango conformité de caractère qu'elle remarquait entre Florence cl Michel l'cnaud.

Mailnmc de Luceval, après être restée un moment muette et pensive coiiMiie son amie, dit à Valentine :

— Je comprends parfaitement que les divers incidents de cette première journée où tu voyais notre cousin Michel aient fait sur toi une vive impression; tu le trouvais d'une rare beauté, son esprit était éminent, puisqu'il semblait exercer de l'influence sur l'un des hommes les plus considérables de ce temps-ci; enfin, ce ijue tu savais de 1;! délicaie déférence de Michel pour sa vieille nourrice te prouvait qui! avait un généreux cœur. Hélas, il n'en fallait pas tant, pauvre Valeniine, pour t'intéresser profondément dans la triste situation où lu te trouvais.

— Enlln, Florence, si tu ne l'excuses pas, lu conçois du moins comment ce sentiment a pu naître dans mon cœur?

— Non-seulement je le conçois, mais je l'excuse. Abreuvée de chagrins, d'humiliations par ton mari, ta position était si cruelle! Com:iii:nt n'aurais-tu pas cherché à t'en distraire ou à t'en consoler?

— Je n'ai pas besoin de te dire que, toute la nuit, je pensai malgré miii à Michel. Le lendemain, dès que cela me fut possible, je couru:, à ma persienne, la journée était superbe; Michel la passa comme !a veille, dans la galerie, couché sur son divan, fumant, rêvant, lisant, cl jouissant, comme il me l'a dit plus tard, du bonheur de se wUir vivre; ce jour-là, je vis entrer chez lui un homme vêtu de noir, et portant sous son bras un large portefeuille. Je ne sais pourquoi, et toujours grâce à ma lorgneite, je devinai quelque homme d'affaires; en effet, il lira de son portefeuille plusieurs papiers; il se pré|;ar;iit à les lire à Miihel, lorsque celui-ci les prit et les signa sans même les parcourir ; après quoi l'homme d'affaires prit dans sa poche un paquet de billets de banque qu'il remit à ton cousin, en paraissant le prier de les compter, ce dont celui-ci se garda bien, témoigiiant ainsi sa confiance aveugle en cet homme.

— Do tout ceci il ressort, dit Florence, que notre cher cousin est fort insouciant de ses affaires.

— Ik'ias ! que irop, maHicurcusement pour lui.

lA PAftESSE. Si

— Est-ce que sa fortune?...

— Tu sauras tout... i'rètc-moi eacorc quelques moments d'uttention. Pendant cotte journée, qui se passa cuiuinc l'autre dans une complète indolence, la nourrice de Michel lui apporta une lettre; il la lut! Ah ! Florence, jamais je o'ai vu la compassion se poindre d'une manière plus touchante sur une ligure humaine ! Ses yeux hc remplirent de larmes, il ouvrit le meuhle où i\ avait serré les hilleis de hanque, et on donna un à sa nourrice. Le premier mouv- mont i!e cette digne femme fut de sauter au cou de .Michel. Tu ne peux l'imaginer avoe (piolle délicieuse émotion il parut recevoir ces caresses presque maternelles.

— Bon et généreux cœur! dit Florence attendrie.

— Le soleil était couché depuis longtemps, lorsque je pus m'cn- (ermer chez moi, reprit Valenline, et revenir à ma chère fenêtre. Je cherchais Michel des yeux, lorsque je vis une jeune femme entrer dans la galerie, et courir à lui.

— Ah ! pauvre Valentine !

— Je reçus au cœur un coup violent. C'était stupide, c'était fou, car je n'avais auoun droit sur Jlichel; mais celle impression fut involontaire ; aussitôt je quittai ma croisée, je me jetai dans un fauteuil, et, cachant ma figure dans mes mains, je pleurai longtemps, puis je tombai dans une douloureuse rêverie ; au bout de deux heures, je crois, j'entendis soudain un prélude de piano, et bientôt deux voix, d'un lavissant accord, commencèrent à chanter le duo si passionné de 3Iaihilde et d'Arnold de Guillaume Tell.

— C'était Michel !

— Oui, c'était lui; et cette femme?

Il est impossible d'accentuer la manière dont Valentine prononça ces mots : EL cette femme ?

Après un instant de pénible silence, elle reprit :

— La nuit était calme, sonore; ces doux voix vibrantes, pleines de passion, sembhiient s'élever vers le ciel, comme un chant de bonheur et d'amour : pendant quelque temps j'écoulai malgré nmi ; mais, à la fin, cela me fit tant de mal, que, sans avoir le courage de m'éloigaer, je couvris mes oreilles de mes mains; puis, rougissant de cette faiblesse ridicule et voulant chercher dans la douleur même je oe sais quel charme amer, j'écoulai de nouveau, le chant avait cessé. Je me rapprochai de la persienue, les llcurs du jardin embaumaient

l'air, la fraîcheur de la nuit était délicieuse, pas un souffle de vent n'agilait les arbres, une lueur affaiblie comme celle d'une lampe d'albâlre perçait à travers la transparence des stores baisses de la galerie. Le pins grand silence régna pendant quelques instants, puis j'entendis crier le sable des allées sous les pas de Michel et de cette femme-, la nuit était assez claire, je les distinguai tous deux. Ils se promenaient lentement et se tenant tendrement enlacés; je refermai brusquement ma fenêtre, mes forces étaient à bout : je passai une nuit affreuse. Ah ! Florence, que de passions nouvelles, violentes, terribles, éveillées en deux jours! L'amour, le désir, la jalousie, la haine, le remords, oui, le remords ; car, de ce moment, je sentis qu'une force irrésistible m'enlramait à ma perte, et que je succomberais dans la lutte ; tu connais l'énergie, l'ardeur de mon caractère. Cette énergie, cette ardeur, jeles portai dans ce malheureux amour. Que tedirai-je? Longtemps je résistai vaillamment; mais, lorsque l'indigne et brutale conduite de mon mari m'eut exaspérée, je me crus dégagée de tous liens , et je m'abandonnai en aveugle à la passion dont j'étais dévorée.

— Au moins, tu as été heureuse; Valentine, bien heureuse ?

— Ce furent d'abord les jaies du ciel, quoique parfois flétries, malgré moi, par le ressouvenir de cette femme, dont Michel s'était d'ailleurs depuis longtemps séparé. C'était une cantatrice célèbre, actuellement, je crois, en Italie. Je le trouvai tel que je l'avais rêvé, esprit à la fois remarquable et cbarmant, cœur excellent, délicatesse exquise, enjouement et bonne humeur inaltérables , tendresse passioimée, grâce, égards, prévenances, il réunissait tout. Et cependant cette liais )n durait à peine depuis deux mois, qu'en adorant toujours Michel j'étais la plus malheureuse des créatures.

— Pauvre Valentine ! comment cela? D'après ce que tu viens de me dire, Michel devait réunir toutes les quahtés désirables pour te rendre heureuse?

— Oui, répondit Valentine en soupirant; mais toutes ces qualités étaient chez lui paralysées par un vice incurable, par...

Et madame d'infreville tressaillit et s'arrêta court.

— Valentine, pourquoi l'interrompre? lui demanda Florence en la regardant avec surprise. Pourquoi cette réticence? Parle, je l'eu conjure. N'as-tu pas en moi toute confiance?

— Ne l'eu donné-jc pas une preuve par mes aveux?

LA PAR KSSK. «

— Si, oli ! si; mais achève.

— Après tout, reprit iiiailanic (i'iiifrcville en sniip d'un niomeni iriiésilaiioii, ma rôliceuco, tu vas lu comprondre. Kliliicn! loul ce qu'il y avait do bon, d'i-xcolieiil, d'clevo, do tondre chez Michel, èlait gâté par uuc apathie incurable.

— MoD défaut ! dit madame de Luceval, et tu craignais de me dire cela.

— Non, non, Florence, ion indolence à toi est charmante.

— 51. de Luceval n'est |>as du tout de cet avis, dit la jeune femiit/ en souriant à demi.

— Ton indolence n'a du moins, ni pour ton mari, ni surtout pour toi, aucune fâcheuse conséquence, reprit Valeuiine, ton indol' nce fait tes délices, et personne n'en souffre. Mais elle a eu chez Michel lies suites fatales; d'abord il a laissé ses intérêts de fortune aller comme ils purent, ne voulant jamais prendre la peine de s'en occuper. L'n homme d'affaires infidèle, encouragé par cetie incurie, non content de le voler indignement, l'a jeté d;ins des opérations fructueuses pour lui, ruineuses pour Michel, trop indolent pour vérifier ses comptes. Que te dirai-je? à celle heure, je ne sais s'il lui reste de quoi vivre de la manière la plus humble.

— Pauvre garçon! mon Dieu! que c'est triste ! Mais comment ton infinence n'a-t-elle pu vaincre celle funeste paresse ?

— Mon influence! reprit Yalcniine en souriant avec amertume, quelle influence peut- on prendre sur un caractère pared? Raisonnements, inquiétudes, avertissements, prières, tout échoue devant cette inertie satisfaite et sereine, car, chez Michel, jam;iis un mot dur ou brusque; oh ! non, il recule devant l'impatience ou la colère comme devant une fatigue; toujours calme, souriant et tendre, il répond aux remontrances les plus sages, aux supplications les plus désolées, par une plaisanterie ou par un baiser. C'est en se jouant ainsi de mes conseils, de mes prières, qu'il est arrivé à une position qui m'épouvante pour lui ; car, ayant pu vivre jusqu'à présent dans cette incurie, dans cette oisiveté qu'il prise avant toute chose, une fois sa ruine accomplie, il sera incapable de trouver en lui assez de courage, assez d'énergie, pour sortir d'une si funeste positiou.

— Tu as raison, Valentine, cela est plus grave que je ne le pensais.

— Grave, oui, bien grave, reprit la ieunc fcoime en tressaillant,

c.r lu ne sais pas l'horrible idée qui m'obsède comme un spectre.

— <^uo veux-tu dire?

— ?uichel est un homme d'un esprit trop juste pour se faire uneiliiision bur l'avenir; il sait bien que, son dernier louis dépensé, il n'a rii.:n à allcndre de personne et encore moins de lui-même.

— A quoi pense-l-ii donc alors?

— A (iuoi ? dit Valentine en frémissant.

l'iiis SCS lèvres tremblèrent, et elle ajouta d'une voix altérée :

— Il pense à se tuer.

— Grand Dieu! il t'a dit?...

— Ob ' non, reprit Valentine avec un redoublement d'amertume et d'afilic'iion ; non, il s'est bien gardé de me dire cela. Un tel aveu eût amené ce que l'on appelle une scène de ma part, des larmes, des désolations infinies. Non, non, il ne m'a pas avoué que, par paresse, il se tuera t, comme jusqu'ici il a vécu pour la paresse; mais un jour il lui est échappé de me dire en riant, comme la chose la plus simple du inonde : Heureux morts... éternels paresseux!

— Ah! Valentine, cette idée est horrible!

— Et c'est pourtant, vois-tu, avec cette idée que je vis, dit la malheureuse femme en fondant en larmes. Et cette terreur qui plane sur tontes mes pensées, sur touies mes actions, je suis obligée de la dissininler devant lui, car, s'il me voyait triste, préoccupée, sais-tu ce qu'il me dirait avec son tendre et gracieux sourire :

(( — Ma pauvre Valentine, à quoi bon la tristesse? Ne sommes-nous pas jciKic's cl amoureux? Ne pensons qu'au bonheur. Je l'aime autant »iu"il m'est possible d'aimer; je t'aime comme je puis et comme je sais aimer; accepte-moi tel que je suis; sinon, si involontairement je t'ai chagrinée, si je ne te plais plus, laisse-moi, cherche mieux, et restons amis. A mon sens, l'amour ne doit être que joie, félicité, tendresse et repos ! Ce doit être un beau lac, toujours frais et calme, où se reflôk'Dt les plr.s riantes fcliciiés de la vie. Pourquoi l'assombrir, le troubler par des inquiétudes inutiles? Ne peut-on s'aimer tranquille' meni /* Va, mon ange, jouissons en paix de notre jeunesse, celui qui a vécu en sa vie dix jours d'un bonheur complet, radieux, doit être content et mourir en disant : Merci Dieu!!! Nous avons vécu cent et plus de ces jours-là, ma Valentine! et nous en vivrons mille et davantage s'il te plait, car je l'adore. Ne suis-je pas trop paresseux pour

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