LA PAIIP.SSE. SI
filro incnn<;t:int? Et puis, lunirrai-je. sans effroi, songera In ix mio de clierclier de nouvelles amours .' »
— Oui, ajouta Valemiue avec une auimalion douloureuse et croissanlo, pendant qui^ Florence semblait profoiali-iiicni pensive, v^ui, voilà comment Miclicl envisage l'amonr! Ces alloriialivcs de joie cl de larmes, ces vagues angoisses, tes jalousies folles, mais iciribles, qui, incriminant le passé, l'avenir mc*me, bouleversent ei maiiyriscni le cœur; oui; ces violences, ces imnulles inséparables de la passion font sourire Michel. Ce serait pour lui une fatigue de les ressentir; moi, moi seule en suis déchirée. Son indolence, je ne puis dire son imlifrérencc, car, après tout, il m'aime comme il sait et comme il peut aimer, ainsi qu'il le dit lui-même; son indolence en amour me navre, me révolte, méfait bondir ; mais je nie contiens, mais je sonffre, parce que, nv.dgré moi, je l'adore tel qu'il est; et ce n'esi pas tout: Michel ne semble pas se douter des remords, des transes, des effrois qui m'assiègent chaque jour, car, pour passer des heures, quelquefois même des journées avec lui, il me faut entasser mensonge sur mensonge ; me mettre presque à la discrétion de mes gens, trouver toujours de nouveaux prétextes à mes fréquentes sorties, vivre dans une agitation continuelle, et quand je rentre... ah ! Florence, quand je rentre, si lu savais quel poids affreux j'ai sur le cœur, lorsque après une longue absence je mets la main au marteau de ma porte , en me disant : Tout est peut-être découvert! Et (juand je me retrouve face à face de mon mari, autre martyre : affronter son regard, tâcher de lire sur ses traits s'il a le moindre soupçon, trembler, mais trembler en dedans à ses questions les plus insignifiantes ; paraître tranquille, indifférente, quand je suis bourrelée d'angoisses. Et puis, dernière douleur, dernière bassesse, avoir l'air souriant, empressé même, avec mon mari que j'abhorre. Oui, il faut bien que je le flatte, puisque j'ai peur de lui, puisque j'espère écarter ses soupçons en me composant une physionomie avenante et gaie. Comprends-tu, Florence .' quelquefois il faut que je sois gaie. Comprends-tu? gaie ! quand j'ai la mort dans l'àme. Tiens, Florence, c'est Tenfcr qu'une vie pareille; elle brûle, elle use, elle tue, et pourtant il me serait impossible d'y renoncer.
— Ah ! Valentine, s'écria madame de Luceval en se jetant dans les bras de son amie ; merci à toi, ma tendre amie, merci, tu m'as sauvée !
%r> LES SEPT PÉCUÉS CAPITAUX.
Madame d'Infreville, aussi stupéfaite du mouvement que des paroles de Florence, reçut son embrasscment avec autant d'émotiou que de suroriso.
Madame de Luccval avait en effet, depuis quelques moments, écoulé son amie avec un redoublement d'intérêt et de curiosité; aussi, ne pouvant résister à son émotion, s'était-elle jetée dans les bras de Valentine en s'écriant :
— Blerci, merci à toi, ma tendre amie, tu m'as sauvée ! Madame d'Infreville, après ce moment d'effusion, regarda la jeune
femme avec le plus grand étonnement et lui dit :
— Mon Dieu ! Florence, explique-toi ; de quoi me remercies-tu ? de quoi l'ai-je sauvée?
— En effet, reprit madame de Luceval en souriant à demi, je dois te paraître folle, mais si tu savais quel service tu me rends !
— Moi !
— Oh ! certainement, un grand, un immense service, ajouta Florence avec un mélange d'émotion, de malice et d'ingénuité diKicilc à rendre. Figure-toi que d'abord, en le sachant un amant, je t'ai enviée comme je t'enviais au couvent quand j'étais petite fille et que je t'ai vue mariée, et puis, pourquoi le le cacher ? je trouvais dans le caraclère de notre cout'ji Michel tant de rapports avec mes goûts et ma manière d'être, qcii; je me disais : « Combien ce qui désespère celte pauvre Valentine me séduirait, me ravirait, au contraire, moi qui n'ai jamais aimé. Voilà justement comment je comprendrais l'amour: de la paresse à deux; et il me semble que je serais bien heureuse d'avoir aussi un petit Michel. »
— Florence ! que dis-tu ?
— Laisse-moi donc achever, et, pour ne te rien cacher, comme je pressens l'approche de grands orages entre mon mari et moi, comux il rie devient de plus tn plus insupporlable, i'eutrevoyais vaguement
LA TARliSSE. 37
dans l'avenir (si comme toi je linis^ais par ùlre poussée à boni) la iiéccssilé de elierclier peulcUe un jour des coasolaliuus à une union si mal assortie.
— Ah! Fiorcuce! s'écria Valeniine avec un accent de tendresse alarmée, prends garde, si lu savais!
— Si je savais, reprit mad.iine de Luceval en interronipaiit son amie, si je savais! M.iis jll^lelnenl, et grâce à l"i, mainleuaui je xair, ei après ce que lu viens de me dire, grand Dieu! ajouta l.i juune femme avec une exp; ession d'épouvante n.iive et presque conruiue, à celle heure que je vois ce qu'il en coùie d'angoisses, d'agitations, de peines, de démarches, de tourments, pour avoir un amant, je le jure bien que j mais je n'en aurai ! El je crois, Dieu me pardonne! que j'aimerais encore mieux aller au pôle Nord ou au Caucase a\ec njou mari que de me lancer dans les tribidaiions amoureuses ! j'y mourrais à la peine. Un amant ! juste ciel ! que de l'aligues ! Celte l'ois encore, je l'eu réponds, ma paresse me servira de vertu; dame, chacun est vertueux selon ses moyens, el pourvu qu'on le soit, c'est l'essentiel. N'esl-ce pas, Valeniine?
Florence Ut, en disant ces mots, une petite mine à la fois si sérieuse el si drôle, que son amie, malgré ses cruelles préoccupations, ne put s'empêcher de sourire pendant que n)adame de Luceval ajoiilait :
— Ab! pauvre Valeniine! je te plains, je te plains doublement, car lu as raison, c'est un véritable enfer qu'une pareille vie!
— Oui. oui, un enfer! et, crois-moi, Florence, ma bien-.:iiiiée Florence, persiste dans la résolution, reste liilèle à tes devoirs, si pesants qu'ils te semblent! Ah ! que mon malheur le serve de le<;on, je l'eu conjure, ajouta Valeniine d une voix suppliante, attendue ; ce serait pour moi un éternel remords que de l'avoir donné de nianvaioCs idées ou un méchant exemple. Toute ma vie je me reprocherais comme im crinie la conliani e que j'ai eue en toi, Florence, mon aniic, ma tendre amie, que du moins ce nouveau chagrin me soit épaigné, jure-moi...
— Sois donc tranquille, Valeniine. je suis encore plus de ton avis que toi-même, s"il esl possible. Mais, penses-y donc. Moi, parc-^souse comme je le suis ; moi qui ne puis seuleuicnt quitter mon fuulenil pour laire uu(> visite, aller me jeter dans un tel tourbillon ! el surioul avec un ina'ii comme le mien, (|ni vient chez moi 'Jix lois |>ar jour; eolreprendre d"' irum|ier un pareil homuie! mai.' te Siirjil uu :;avail
qui me donne le vertige rien qu'en y songeant. Non, non, la leçon est bonne, elle portera ses fruits, je t'en réponds, ftlais parions de toi ; je ne vois pas que, jusqu'ici, lieureusenieut, les soupçons de ton mari aient été éveillés.
— Tu te trompes, je le crains, sans en avoir pourtant la certitude.
— Comment cela?
— Mon mari, je le l'ai dit, vit presque toujours hors de chez lui. Il sort le m (lin après déjeuner, dîne le plus souvent chez cette fille qu'il entretient, et où il reçoit sos amis II la conduit ensuite au spectacle, rentre chez elle, où l'on joue fort gros jeu, m'a-t-on dit, et il n'est guère de retour chez lui avant trois ou quatre heures du matin.
— La belle vie pour un homme marié !
— Soit confiance, soit indifférence, il me fait peu de questions sur l'emploi de mon temps. 11 y a deux jours, se trouvant subitement indispo?é, il est rentré vers deux heures de l'après-midi; je le croyais absent pour toute la journée, car il m'avait dit qu'il dînerait dehors; aussi je ne revins de chez Michel qu'à dix heures du soir.
— Mon Dieu ! que lu as dû être saisie en apprenant le retour de ton mari ! J'en frissonne rien que d'y pensert et Ton a un amant!
— J'ai été si épouvantée, que mon premier mouvement a été de ne pas monter chez mol et de ressortir pour ne jamais revenir.
— C'est à quoi je me serais résolue ; et encore, je ne sais, non, décidément je serais morte de peur.
— Enfin, je rassemblai tout mon courage, je montai : le médecin était là. M. d'infreville se trouvait si souffrant, qu'il ne m'adressa que quelques paroles. Je passai la nuit à le veiller avec un hypocrite redoublement de zèle. Lorsqu'il fut plus calme, il me demanda pourquoi je m'étais absentée tout le jour, et où j'étais allée. J'avais médité ma réponse et mon mensonge : je lui dis que j'étais restée toute la journée chez toi, ainsi que cela m'arrivait souvent, puisqu'il me laissait presque toujours seule. 11 parut me croire, me dit même qu'il m'approuvait, connaissant de nom M. de Luceval, et qu'il voyait avec plaisir ma liaison avec sa femme. Je me crus sauvée; mais, hier soir, nouvelles craintes ; j'ai appris par ma femme de chambre que mon mari l'avait interrogée très-adroitement pour savoir si je m'absentais souvent.
— Mon Dieu! toutes les transes ont dû revenir! Quelle perplexité! quelles angoisses!!! et l'on a un amant!
— Mes inquiéludes devinrenl si graves, que je me crus perdac. Voulant sortir à tout prix d'une position intoléruble, ce malin je suis allée clioz Michel. « Prenons un |i.irli iMiènie, lui ai-je dit, je vais loul avouer à ma mère, lui annoncer que mon maria de graves soupçons, qu'il ne me reste (lu'à fuir. Je puiserai dans mon amour pour vous, Michel, la force de convaincre ma mère. Je ne retournerai pas chez mon mari. Nous quitterons Paris, ce soir même, ma mère cl moi. Nous irons à nru\elles; vous viendrez nous y rejoindre. Le peu qui vous reste el mon travail nous sufliront à vivre ; nous voyagerons, s'il le faut, pour trouver d'autres ressources; mais, du moins, si pauvre, si louruientée que soil notre existence, je serai délivrée de celle horrible nécessité de mentir chaque jour, ou de vivre dans de conlimielles alarmes. Ces tortures, vous ne les avez jamais soupçonnées, xMicbel, car je vous les ai cachées, mais je ne puis souffrir plus longtemps. »
— El il a accepté?
— Lui! s'écria Valentine avec amertume, ah! que j'étais insensée décompter sur une pareille résoluiioa de sa pari! 11 me regardait avec stupeur; celte fuite, cette vie agitée, dure, malheureuse peulêlre, épouvantait sa paresse ou plutôt son affreux égoisnie; il a traité ma résolution de folie, me disant qu'il ne fallait prendre ces partis extrêmes qu'à la dernière extrémité ; qu'après tout mon mari n'avait tout au plus que des soupçons, el c'est Michel qui m'a donné l'idée de la lettre que je l'ai demandée.
— Après tout, Valentine, il a peut-être raison d'hésiter à fuir, et cela dans ton intérêt même. Car enfin rien n'est désespéré.
— Florence, un pressentiment me dit que... Mad.nme d'Infreville ne put achever.
Un nouvel incident interrompit cet entretien.
La nuit était presque venue.
L'on touchait à la fin des beaux jours de l'automne ; le salon où se tenaient les deux jeunes femmes n'était plus éclairé que par la clarté crépusculaire qui succède au coucher du soleil.
La porte de l'appartement s'ouvrit brusquement.
MM. de Luceval et d'Infreville apparurent aux regards stupéfaits de Florence et de Valentine.
Celle-ci, saisie d'effroi, s'écria ;
— Je suis perdae !
iO LES SEPT PÈCHES CAPITAUX.
Et, accablée de houte à l'aspect de M. de Luceval.qui accompagnait M. d'Infreville, elle cacha son visage dans son mouchoir.
Florence, se rapprochant de son amie* comme pour la protéger, dit impérieusement à M. de Luceval :
— Que voulez-vous, monsieur?
— Vous convaincre de mensonge et d'une indigne complicité, madame! s'écria M. de Luceval d'une voix menaçante.
— J'avais appris que, depuis quelque temps, madame d'Infreville passait des journées presque entières hors de chez elle, madame, ajouta l'autre mari en s'adressani à Florence, pendant que son amie, agitée d'un tremblement convulsif, continuait de caciier son visage entre ses mains; hier, j'ai demandé à madame d'Infreville où elle avait passé la journée. Elle m'a répondu qu'elle l'avait passée chez vous. Cette lettre de vous, madame (et il la niontia), écrite de complicité avec ma femme, et destinée à me rendre dupe d'un mensonge infâme, est tombée entre les mains de M. de Luceval. Il m'a juré sur l'honneur, et je le crois, qu'il n'avait jamais vu ici madame d'Infreville. Je ne suppose pas, madame, que vous puissiez soutenir plus longtemps ce qui est le contraire de toute vérité.
— Oui, madame, s'écria M. de Luceval, il faut que votre déclaration porte le dernier coup à une femme coupable ; ce sera L'une des punitions de votre odieuse complicité.
— Tout ce que j'ai à vous déclarer, monsieur, répondit résolument Florence, c'est que m idame d'Infreville est et sera toujours ma meilleure amie, et plus elle sera malheureuse, plus elle devra compter sur ma tendre affection.
— Comment ! madame, s'écria M. de Luceval, vous osez...
— J'oserai bien plus, monsieur, j'oserai dire à M. d'Infreville que sa conduite envers sa femme a toujours été celle d'un homme sans cœur et sans honneur.
— Assez, madame ! dit M. de Luceval exaspéré. Assez !
— Non, monsieur, ce n'est pas assez, reprit Florence, j'ai encore à rappeler à M. d'Infreville qu'il est chez moi, et, comme il sait maintenant dans quelle estime je le tiens, il comprendra que sa présence n'est plus convenable ici.
— Vous avez raison, madame, j'en ai trop entendu, dit M. d'Infreville avec un sourire sardonique.
Puis, prenant rudement sa femme par le bras, il lui dit :
LA PAUESSE. 41
— Suivez -moi, madame.
La mallieiireiisc créaliirc, anéantie, éperdue, se leva macliiualement, cacliaui toujours son visage entre ses mains, tant sa home était écrasante, puis elle nniriniira :
— Oh ' ma more ! ma mère !
— Valentiiie je ne le quitte pas ! s'écria Florence en s'clançant vers son amie.
Mais M. de Luceval, poussé à hout, saisit violemment sa femme à bras-le corps, et la contint en disant :
— C'est me braver avec trop d'audace.
M. d'Infreviile proiita de ce moment pour enirahier Valenline, qui, d'une voix entrecoupée par les sani^Iots, jeta ces derniers mots à travers le mouci)oir qui couvrait sa figure.
— Florence, adieu !
Et elle disparut avec M. d'Infreviile.
Madame de Luceval, pâle d indignation et de douleur, resta un moment contenue par sou mari, (}ui ne lui rendit la liberté de ses mouvements que lorsqtie Valentine eut quitté le salon.
La jeune femme dit alors dune voix calme :
— .Monsieur de Luceval, vous avez porté brutalement la main sur moi, de ce jour tout est à jamais rompu entre nous.
— Madame !
— Vous avez votre volonté, monsieur, j'aurai la mienne, et je vous le prouverai.
— Et votre volonté, madame, dit M. de Luceval d'un ton sardonique, me ferez-vous du moins la grâce de mêla signifier?
— Certainement.
— Voyous, madame.
— La voici : nous nous séparerons à l'amiable, sans bruit, sans «caudale.
— Ah ! madame arrange cela ainsi?
— J'ai oui ilire que très-souvent cela s'arrangeait ainsi.
— El, à dix-sept ans à peine, madame pourra courir le monde à son gré.
— Courir le monde ! Dieu m'en préserve, monsieur: vous savez que tel n'e>l pas mon goût...
— Il ne s'ai;it pas de plaisanter, madame! s'écria M. de Lureval, je vous dcmanile si vous êtes réellement assez folle pour vous ima-
giner qu'à dix-sept ans à peine vous pouvez vous passer la fantaisie de vivre seule, lorsque vous êies en puissance de mari?
— Je ne compte pas du tout vivre seule, monsieur.
— Et avec qui madame vivra-t-elle?
— Valentine est mallieureuse ; je me retirerai auprès d'elle et de sa mère. Grâce à Dieu ! ma fortune est indépendante de la vùtre, monsieur...
— Vous retirer auprès de cette malheureuse ! une femme qui a eu un amant, une femme que son mari va cliasser ce soir de sa maison, et bien il fera ! une fenmie qui mérite le mépi's de tous les honnêtes gens. Et c'est auprès d'une pareille créalurv,* (jue voiis voulez vivre ! Mais oser seulement avouer un pareil projcl, c'est à vous faire enfermer, madame.
— Monsieur de Luceval, je suis horriblemcuL fatiguée des événements de celle journée; vous m'obligerez de me laisser tranquille; j'ajouterai seulement que si quelqu'un mérite le mépris des honnêtes gens, c'est M. d'Infreville, car ce sont ses indignes traitements qui ont poussé sa femme à sa perle. Quant à Valentine, ce qu'elle mérite et ce qu'elle devra toujours attendre de moi, c'est la plus tendre compassion.
— Mais c'est inouï ! mais c'esl à vous faire enfermer, vous dis-je I
— Voici mes derniers mots, monsieur de Luceval : Ion ne m'enfermera pas, j'aurai ma liberté, et vous aurez la vôlre, et de ma liberté j'userai.
— Oh ! nous verrons cela, madame !
— Vous le verrez, monsieur.
Quatre ans environ se sont écoulés depuis les événements que nous avons racontés.
L'hiver sévit rudement, le froid est âpre, le ciel gris et morne. Une femme s'avance rapidement dans la rue de Vaugirard, sarrê-
LA l'AHESSB. 45
tant çà et là pour consulter du rcgnrtl les numéros des niaibous, comme si elle cûl cherché une adresse.
Celte femme, vêtue de dfuil, par, il Agée de vingt-deux ou vingttrois ans; grande, svelle, trés-lirnne, elle a de grands yeux noirs, pleins d'expression et de feu; se> Uails sont hcaux, (|iioi<pruii peu fatigués; sa physionomie, vive el mobile, révèle tour à tour une tristesse amère, ou une inquiétude pleine d'impatience; sa démarche saccadée, quelquefois hrusque. décèle aussi une vive agitation.
Lorsque celle jeune fennne eut parcouru à peu près la moitié de la rue île Vangirard, elle interrogea de nouveau An regiril les luunéros du cùlé inqiair, cl, ét.inl arrivée en face du ninnéro à7,elle s'arrêta, tressaillii, et porta la main sur son cœur, comme pour en comprimer les hattements; après être restée quelniies moments immobile, elle se dirigea vers b porte enchère, |)uis fil une nouvelle pause avec une hc'sitalion marquée; mais, ayant aperçu des écriteaux annonçant plusieurs appartements à louer dans celle maison, elle entra résolument et s'arrêta devant la loge du pnrlier.
— Vous avez, monsieur, lui dii-clle, des appartements à louer?
— Oui, madame, le premier, le troisième, et doux chambres séparées.
— Le premier serait sans doute trop cher pour moi, le troisième me conviendrait mieux : de quel prix est-il?
— Six cents francs, madame, an dernier mot ; il est tout fraîchement décoré, il n'y a plus que les papiers à poser...
— Et de combien de pièces se cornpose-t-il?
— Une cuisine donnant sur l'eniiée, une petite salle à manger, un salon et une belle chambre à coucher avec un grand cabinei, où l'on peut mettre un lit pour une domestique. Si madame veut monter, elle verra par elle-même.
— Avant loute chose, je désire savoir qui habite celte maison. Je suis veuve, je vis seule, vous comprenez pourquoi je vous fais cette question.
— C'est tout simple, madame; la maison est d'ailleurs des plus tranquilles; le premier est vacant, comme je vous l'ai dit; le second est oicupé par un professeur à l'éeole de Droit, honmie bien respectable, ainsi que sa dame; ils n'ont pas d'enfants; le troisième est l'apparli ment que je propose à madame, et le quatrième, de deux petites pièces et d'une entrée, est loué par un jeune homme, quand
je dis jeune homme, c'est une manière de parler, car M. Michel Re naud doit avoir de vingt six à vingt-huit ans.
Au nom de Michel Renauii, la jeune femme, malgré le grand empire qu'elle avait sur elle même, lougit et pâlit tour à tour, un sourire douloureux contracta ses lèvres, et ses grands yeux noirs semblèrent briller p'us ardtnts sous leur-- longues paupières.
Dominant pourtant son émotion, elle reprit d'une voix calme et d'un iiir intlifréreiit :
— L';ipi)aricment du troisième est donc immédiatement au-dessous de celui de ce monsieur?
— Oui, madame.
— El ce monsieur e5t-il marié ?
— Non. madame...
— Encore une fois, il ne faut pas vous étonner des questions que je vais vous adresser, mais je dois vous dire que j'ai horreur du bruit audessus de ma lêie, et que je redoute fort la mauvaise compagnie ; or je désirerais savoir si mon futur voisin n'a pas, comme l;uit d'autres jeunes gens, des habitudes bruyantes, et de ces connaissances un peu légères qu'il me serait fort désagréable de rencontrer sur l'escalier en soriaiil de chez moi ou en y rentrant.
— Lui ! s'écria le portier avec un air de récrimination ; M. Michel Renaud recevoir des demoiselles. Ah ! madame ! ah ! madame !
Et il joignit les mains.
Une lucnr de joie el d'espérance éclaircit un instant la triste physionomie de la jeune fcnnne, qui reprit avec un demi sourire.
— Je suis loin de vouloir calonmier les mœurs de ce monsieur, et l'élOiinenient que vous cau^e ma question me paraît rassurant.
— W. Michel Renaud, madame, est rangé comme il n'y en a pas. Tons les jours que le bon Dieu fait, dimanches et fêles, il sort de chez lui à trois heures et demie, ou qnalre heures du malin, au plus lard, ne leiiire (|uaprès minuii et ne reçoit jamais de visites...
— Je le crois, il faudrait qu'elles fussent singulièrement matinales, dit l.t jeune femme, qui parut Irès-vivemcnt frappée de ces détails. Co.iiuieni! tons les jours ce monsieur se lève aussi matin?
— Oui, madame, été conmie hiver, rien ne l'arrête.
— Mais, reprit la jeune femme, connue si elle ne pouvait pas croire à < c qu'elle entendait, c'est donc un prodige d'activité que ce monsieur?
— Je ne pourrais pas vous diio, mailame: loul ce que je sais, c'est qu'il c^l aiis-i inaliiial qu'un c'0(i di' \illaj;o.
— El. saii"^ itidistrotidn, inonsicur, reprit la jeune fomnie de plus en plus slnpoTiiie de ce (pielie ai»priMiail, qui lie est doue la profession de ce monsieur qui sort, cluicpie jour, de chez lui à trois ou quatre heures du matin, et (pii ne rentre qu'après miiuiit?
— Vous m'en deu)andcz là, madame, plus que je n'en sais. Ce qu'il y a de ctTLiiu, c'est (pièce locaiairo-là ne sera pas gênant pnur vous.
— Assurément je ne pouvais renconirer un voisinage plus à mon goût, mais, fianclicment, il est impos.-ible que vous ne connaissiez pas la profession de votre locataire'.'
— (Jue voulez-vous que je vous dise, madame .' depuis trois ans que M. Renaud demeure ici, U ne lui est venu qu'une lettre, adressée à M. Michel ReuauJ tout court., et il ne n îoit âme qui vive.
— Mais il n'est pas muet?
— Ma foi. madame, iJ n'en vaut guère mieux. (Juand il sort, je suis couché ; quand il rentre, idem ; le matin, il me dit : Cordon, s'il vous plail I et le soir en prenant sa lumière : Bonsoir, inonsicur Landril (C'est mon nom.) Voilà toutes nos causeries. AU ! si pourtant, j'oubliais...
— Qu'oubliez vous?
— La veille du terme il me dit, le soir, en déposant ses soi vante francs sur ma table: k Je mets là l'argent du terme, monsieur Landri; » le lendemain soir, je lui dis : « La quittance est à côté de votre bougeoir, monsieur Renaud. » Il l,i prend, me dit: « Merci, monsieur Landri. n Et en voilà pour trois mois.
— Il est impossible, en effet, d "être moins communicatif, et la simple curiosité ne vous a pas donné l'envie de làc ber de pénétrer le secret de cette existence vraiment assez mystérieuse? N'a-t-il pas quelqu'un qui le sert?
— Non, madame, il fait lui-même son ménage, c'est-à-dire qu'il fait son lit, ciie ses boites, bat ses lialiilset balaye sa cli:iinbri;.
— Lui! ne put s'enqiêclicr de s'écrier la jeune femme, avec utv nouvel accent de stupeur.
Puis, se repenanl, elle ajouta :
— Conmieul, ce monsieur prend tant de peine?
— Dnie! npiii le portier, (|ui parut surpris de l'ébahissement de la jeune femme, c'est tout simple, tout le monde n'a pas cinquante
mille livres de rentes, et, quand on n'a pas de quoi se faire servir, il faut se servir soi-même.
— (l'est très-juste, monsieur, dit la jeune femme en deuil eu reprenant son sang-froid ; mais êtes-vous quelquefois entré chez ce monsieur?
— Deux fois, madame.
— Et il n'y a rien d'exlraordinnire dans so-; appartement?
— Ma foi non, madame; il n'habite qu'une des deux pièces, l'autre n'est pas seulement meuhlce.
— Et, d;ins sa chambre, rien n'a pu vous faire deviner quelle était sa profession?
— Mon Dieu, c'est une chaml)re comme toutes les chambres, madame, meublée en noyer et très-propre, un lit, une comuiode, une table et quatre chaises, voilà tout.
— En vérité, monsieur, reprit la jeune femme, sentan: bien que ses questions et surtout ses élonnements devaient sembler étranges, je m'aperçois un peu lard que je suis d'une indiscrétion rare; mais vous la comprendrez, car je suis certaine que depuis que vous avez des locataires dans cette maison, vous n'en avez pas eu un pareil à ce monsieur.
— Pour ce qui est de cela, nradame, c'est la pure vériié. Mais, comme M. Michel Renaud paye son terme rubis sur l'ongle, comme il n'y a pas de locataire moins gênant, vu qu'il ne reçoit pas vu chat, je me dis : « Ma loi, (|u'il soit ce qu'il voudra. » Maintenant, madame veut-elle voir l'appariement?
— Certainement, car, après tout, je trouverai diilicilement , je crois, une demeure plus à ma convenance.
Pendant que cette locataire en expectative conimençait son ascension, sur les pas du portier, une autre scène, assez curieuse, se pas»
LA l'AUESSK. 47
sait dans la maison niiloyeiiiie, Juiii lo rcz-ilechaussée était occupé par un café.
Ce café, peu rréqueiitc d'ailleurs, ne possédait, à ce moment, (in'un seul coiisonnnatcnr, assis devant une l.ibie, sur laquelle étaient une carafe d'eau, du sucre el un verre d';ibsinlhe.
Ce personnage, qui venait d'entrer depuis (|ue!ques instants à peine, était un hunime de trente ans au |ilus, niaigr ', nerveux, un teint hàlé, aux traits fortement accentués, au geste prompt ; il prit plusieurs journaux les uns après les autres, il eut l'air de les parcourir, eu fumant son ei;:are; mais évideinnieiit sa pensée n'était pas à ce qu'il lisait, si touiefois même il lis:iii; il semblait en proie à une tristesse profonde, mèliie, çà et là, de sourdes irritations, qui se manifestaient par la brusquerie de ses mouvements; ce fut ainsi (|u'il rejeta violenmient sur la table de marbre le dernier journal qu'il venait de parcourir.
Apres un moment de réflexion, il appela le garçon d'une voix brève elduie.
Le garçon, homme à chrvcux gris, accomul.
— Garçon! versez-moi un verre d'absinthe, dit l'homme au cigare.
— Mais, monsieur, votre verre est encore plein.
— C'est juste.
El notre hoii;me vida son verre que le garçon remplit de nouveau.
— Dites-moi, reprit l'honmieau cigare, ce café dépend de la mak sou numéro 59, n'est-ce pas?
— »Oui, monsieur.
— Voulez-vous giigner cent sous ? lui dit Ihomiue au cigare. Et ctimme le garçon le regardait toiit ébahi, il reprit :
— Je von- demande si vous voulez gagner cent sous?
— Moi? monsieur; mais....
— Voulez-vous, oui ou non?
— Je le veux bien, monsieur, que faul-il faire?
— Parler.
— Parler de qtioi, monsieur?
— Répondre à quehpies questions,
— C'est bien facile, si je sais.
— Ètes-vous dans ce café depuis longtemps?
— Oh! depuis sa fondation, monsieur, depuis dix ans.
— Vous habitez cette maison?
— Oui, nion-ieiir, je couche au cinquième.
— \ oiis connaissez tous les loc;\laii es ?
— De nom eide vue, oui, monsieur, mais voilà tout. Je suis seul gnnoii ici, et je n'ai guère le temps de voisiner.
Alll•e^ un uiom ni d'hésitation pénible, pendant lequel les traits de l'houinic au cigare exprinièrenl une douloureuse angoisse, il dit au i;;u\on, d'une voix léiièremoii<.«<i''*''*e*i '
— 0"' b bile le qiialriènie'!
^- Une dame, monsieur,
— Une dame seule /
Et sou angoisse parut redoubler, en attendant la réponse du gari^on.
— Oui, monsieur, reprit celui-ci, une dame seule.
— Veuve?
— Pour cela, monsieur, je l'ignoe ; elle s'appelle madame Luceval voilà tout ce que je peux vous dire.
— Vous semez bien, mon cher, que si je vous promets cent sous, c'est pour que vous me disiez quel(|ue «hose.
— Dafi e, monsieur, on dit ce que 1 on sait.
— Bien entendu. Voyons, franchcmrnt, que petise-I-ondansla maison de celle dame? Comment l'iippeiez-vous?
Evidemment le cons()unn;itfnr f.'.isaii celle question pour dissimuler le léger iremblement de sa voix, et prendre le temps de vaincre sou émoLion croissante.
— Celle dame, je vous l'ai dit, monsieur, se nomme mad.nme Luceval, et il faudrait être bien m.din pour jaser sur son compte, car on ne la voit jamais.
— Connnent.'
— Daniel monsieur, il n'est jamais plus de trois heures et demie ou quatre heures du niaiin lorsqu'elle sort de chez elle, été comme hiver ; et moi, qui ne me couche pas avant minuit, je l'entends toujours rentrer après moi,
— Allons donc ! c'e^t impossible, s'écria l'homme au cigare avee autant de stupeur que la femme en deuil en avait manifesté en apprenant les habitudes incroyablement matinales de M, Michel Renaud, Comment, reprit-il, cette dame sort ainsi tous les malins avant qaaire heures?
— Oui, monsieur, je l'enlcnds fermer la porte.
— C'esi à n'y pas croire, se dil l'homme au cigare. Et. en suite d'un moment de réflexion, il reprit :
— Et que peut faire celte femme ainsi toujours hors de chez elle?
— Je l'ignore, monsieur.
— Mais nue pense-ton de cela dans la maison?
— Rien, monsieur.
— Comment, rien! on trouve cela tout naturel?
— Dans les premiers temps que madame Lnceval a logé ici, voilà bientôt quatre ans, sa manière de vivre a semblé assez drôle, et puis )n a fini par ne plus s'en occuper; car, ainsi que je vous l'ai dit, nlon^iour, on ne la voit jamais ; ça fait qu'on l'oublie, quoiqu'elle soit jolie à plaisir.
— Allons, si elle est jolie, mon chor, dit l'homme au cigare avec un sourire s-ardonique, et comme si les mots lui eussent briilé les lèvres, allons, il y a quelque amant, hein?
Et il jeta un sombre et ardent reg.ird sur le garçon, qui répondit :
— J'ai entendu dire que cette dame ne recevait jamais personne, monsieur.
— Mais le soir, lorsqu'elle revient à une heure aussi avancée de la nuit, elle ne rtnire pas seule, j'imagine ?
— J'ignore, monsieur, si quihiu'iin la conduit jusqu'à la porte; vais ce qu'il y a de certain, c'est qu'il ne court pas, je vous le répète, te plus petit bruit sur son compte.
— Une véritable vertu, alors?
— D.ine! monsieur, ça en a bien Fair, et je suis sûr que toute la tnaison en jurerait comme moi.
Celle fois encore il y eut complète analogie entre ce que parut ressentir l'homme au cigare et la joie qu'avait manifcslée la femme en deuil en apprenant par les publiques dénégations du portier (pie M Michel Rcn.iud ne recevait jamais de demoiselles; mais les traits de l'interlx iiieur du garçon, un moment eclaircis, redevinrent sombres, et il reprit :
— Sait-on au moins quelles sont ses ressources, de quoi elle vit, enCn?
— Encore une chose que j'ignore, monsieur, quoiqu'il ne soit pas probable (ju elle viv»* de ses renies. Eh ! eh ! les rentières ne se lèvent pas si malin, surtout par des temps comme aujourd'hui, où il gèle à
pierre fendre , et trois heures et demie sonnaient au Luxembourg lorsque j'ai entendu celle dame sortir ce malin de chez elle.
— C'est étrange, étrange! c'est à croire que je rêve, se dit le personnage.
Puis il reprit tout haut :
— Voilà tout ce que vous savez?
— Voilà tout, monsieur, et je vous certifie que personne, dans la maison, n'en sait davantage.
L'homme au cigare resta un moment pensif, puis, après quelques monienis de silence, pendant lesquels il but son second verre d'absinthe à petites gorgées, il jeta sur la table une pièce d'or étrangère, et dit au garçon :
— Payez-vous, et gardez cent sous pour vous; ils ne vous ont pas coûté beaucoup à gagner, je l'espère ?
— Moni.ieur, je ne vous les demandais pas, et si vous....
— Je n'ai qu'une parole. Payez-vous, reprit l'homme au cigare avec hauteur.
Le garçon alla au comptoir changer la pièce d'or, pendant que le cohsoiiunaieur semblait profondément rêveur. Ayant reçu la monnaie qui lui revenait, il sortit du café.
Au même instant, la jeune femme dont nous avons parlé quittait la maison mitoyenne, et venait en sens inverse de l'homme au cigare.
Lors(|u ils passèrent à côté l'un de l'autre, leurs regards se reuconlrèreni par hasard.
L'homme s'arrêta une seconde, comme si la vue de celte femme lui eul rappelé nn vague souvenir; puis, croyant que sa ni; nioiie le trompait, il continua sou chemin vers le haut de la rue de Vaugirard, taudis que la jeune femme descendait la même i ue.
L'homme au cigare et la jeune fenmie en deuil, après avoir passé à contre-bord l'on de l'autre, comme disent les marins, contiuuèreot
LA PARESSE. bl
leur cliomii) clinrini de son cù'é, |iciiti:iiii nue dizaine de pas, au bout desquels llidnime au ci{!;:»re, semblant revenir à sa première pensée, se relonrna pour re;:ard('r encore la femme en deuil.
Celle-ci. à ce moinoul même, se relournail aussi; mais, voyant rhonuiio (lu'flli' avait rcm.irqué faire le nuMiit- niouvcnïciit, elle détourna brusquement la lèle , et conlinua sa route d'un pas un peu bâté.
Cependant, alors qu'elle allait traverser la rue pour entrer dans le jardin du Luxembourg, elle ne put seinpècher de regarder de nouveau derrière elle; aussi vil-elle de loin l'homme au cigare debout à la même p'ace et la suivant des yeux. Assez impalienlée d'avoir été pour ainsidiresurprise deux fois en flagrant dr-litde curiosité, elle rabaissa vivement son voile noir, et, activant encore sa marche, elle entra au Luxembourg.
L'homme au cigare, après un moment d'hésitation, revin' sur ses pas, les précipita, atteignit bieuiôi la grille, et aperçut de loin la jeune femme se diriger du côté de la grande allée de l'Observatoire.
Un de ces instincts singuliers, qui souvent nous avertissent de ce que nous ne pouvons voir, donna à la jeune femme la presque cerliludequ'elle était suivie ; elle hésit:» longtemps avant de se résoudre à s'assurer de la chose; elle ;dlaii céder à celte tentation, lorsqu'elle entendit derrière elle une marche assez pressée, puis quelqu'un passa à s«s côtés.
C'était l'homme au cigare; il fil une vinglaine de pas devant lui, puis il revint en ligne directe vers la jeune femme Celle-ci obliiiua subitement ;) gauche; son poursuivant fit la même manœuvre, s'approcha résolument, et, ôiaut son chapeau, il lui dit avec une courtoisie parf.iiie :
— Midame, je vous demande mille pardons de vous aborder aiasL
— En effet, monsieur, je n'ai pas l'hi-nneur de vous cunuailre.
— Mad;m»e, permettez-moi une question.
— En vérité, monsieur, je ne sais
— Celte que>tion, madame, je n'aurais pas à vous l'adresser si j'étais as'^ez heureux pour que votre voile fût relevé.
— Monsieur....
— De grâce, madame, ne crovez pas qu'il s'agisse d'une impertinente curio>iié: je suis incapable d'un pareil procédé; mais, tout à l'heure, eu passant auprès de vous, dans la rue Vaugirard, il m'a sem-
blé vftus avoir déjà rencontrée; et comme c'était lors d'une circoDstancft extraordinaire....
— Mon Dit u 1 monsieur, reprit la femme en deuil en interrompant rélrati?er, s'il fanl vous l'avouer, j'ai cru aussi....
— M'avoir déjà rencontré?
— Oui, monsieur.
— Au Chili?
— Il y a huit mois environ?
— A quelques lieues de ValparaÎFO?
— A la tombée du jour?
— Au bord d'un lac encaissé de rochers? Une bande de bohémiens attaquait une voiture où vous étiez, madame.
— L'arrivée <i'un convoi de voyageurs, moulés sur des mulets dont on eiiteridiiit les sonnettes depuis ((uelqnes instants, a fait fuir ces ban. dits Ce convoi qui venait de Valparaiso nous croisa.
— A peu près comme je vous ai croisée tout à l'heure dans la rue de Vaugirard, madame, dit Thomme au cigare en souriant; et, pour plus de sûreté, un des voyageurs et trois hommes de l'escorte proposèient aux personnes de la voiture de les accompagner jusqu'au plus prochain village.
— Et ce voyageur, m'^nsieur, c'était vous. Maintenant, je me le rappelle parfaitement, quoique je n'aie eu le plaisir de vous voir que pendant quelques instants, car la nuit vient vite au Chili.
— Et elle était fort mtire lorsque nous sommes arrivés au village de... de Balaméda, si j'ai bon souvenir, madame.
— Je ne me rappelais pas le nom de ce vil'age, monsieur; mais ce dont je me souviens et me souviemlni toujours, c'est de votre extrême obligeance ; car, après nous avoir escortés jus(|u'au village, vous avez dû rejoindre en toute hàie voire convoi, qui se dirigeait vers le nord, il me semble?
— Oui, madame.
— Et vous l'avez, je l'espère, monsieur, rejoint sans accident, sans mauvaise rencontre? Nous avions cette double crainte : h'S chemins sont alfreux à travers ces précipices, et ces bohémiens pouN aient être restés dans ces rochers.
— J'ai atteint le convoi le plus paisiblement du monde, madame, il n'en a coûté à ma mule que de hàier un peu sa marche.
— En vérité, monsieur, avouez qu'il est fort singulier de renouer
LA PARESSE. bA
(Inns le jardin du Luxembourg une connaissance faite au miVieu des solitudes du Chili?
— Fort singulier, en effet, madame. Mais voici qu'il commence à neiger ; me permettez-vous de vous offrir mon bras et un appui sou^ ce parapluie; j'aurai l'honneur de vous conduire, si vous le désire/ jusqu'à la prochaine place de fiacres.
— Jecr.iins, monsieur, d'abuser de votre complaisance, reprit h jeune f< mme en acceptant néanmoins l'olfre de l'élraiiger; il est dit qu'au Cbi i comme ici je mettrai toujours votre courtoisie à l'épreuve.
Ce disant, tous deux se dirigèrent, en se tenant par le bras, vers la place de fiacres située prociie de l'une des galeries du ihéàlre de l'Odéon. il ne restait qu'une seule voiture ; la jeune femme y monta . son comp.ignon, par discrétion, semblait hésiter à monter après elle.
— Eh bien, monsieur, lui dit-elle avec alfabiliié, qu'attendezvous? Il ne se trouve pas d'autres voilures sur celle place; ne proô' terez-vous pas de celle-ci?
— Je n'osais, madame, vous demander cette faveur, répondil-il en montant avec empressement.
Puis il ajouta :
— Quelle adresse vaif-je donner au cocher, madame?
— Veuillez seulement, reprit la jeune fennne avec im léger embarras, me faire conduire à l'extrémité de la nie de Rivoli, vers la place de la Concorde J'attendrai sous les arcade'> que la neige ait cessé ; quelques affaires m'appellent dans ce quartier.
L'ordre donné au cocher, la voiture se dirigea vers la rive droite de la Seine.
— Savez-vous, monsieur, reprit la jeune femme, que je trouve notre rencontre de plus en plus singulière?
— Tout en reconnaissant, madame, la singulaiité de celle rencontre, elle me semble encore, je vous l'avoue, plus agréable qu'éi range,
— Alliins, monsieur, entre nous pas de ces galanteries, cela i-st bon pour les gens qui n'ont rien de mieu\ à se dire, et je vous avoue que si vous êtes disposé à satisfaire ma curiosité, je ne vous aurai pas adressé la moitié de mes questions lorsqu'arrivera le moment de nous séparer.
— 11 no fallait pas me dire cela, madame; vous me rendrez trèsdiffus dans l'espoir que votre curiosité...
— M'inspirera le désir de vous rencontrer une seconde l'ois, ^
vous ne m'avez pas tout dit aujourd'hui, monsieur. Est-ce là votre pensée?
— Oui, madame.
La femme en deuil sourit mélancoliquement, et reprit :
— Mais, pour procéder par ordre, qu'alliez vous faire au nord du Chili? ie revenais de ces contrées désertes, lorsque je vous ai rencontré il y a huit mois ; et comme je sais que les voyageurs qui se rendent dans ce pays sont fort rares, vous comprendrez et vous excuserez ma question, si toutefois elle vous semble indiscrète.
— Avant de vous répondre, madame, il faut absolument que je vous dise quelques mots de mon caractère, sans cela vous me prendriez pour un fuu.
— Comment cela, monsieur?
— Je dois donc vous déclarer, madame, que je suis possédé, dévoré d'un besoin d'activité, de locomotion, qui, depuis quelques années surtout, ne me permet pas de rester un mois dans le même endroit. En un mot, j'ai la passion, la raonomanie, la rage des voyages.
— Ah ! monsieur.
— Quoi donc, madame?
— En vérité, les singularités s'accumulent dans notre rencontre,
— Pourquoi cela?
— Ce besoin invincible d'agitation, de mouvement, cette aversion du repos, j'éprouve cela comme vous, monsieur, et, comme vous, encore, depuis quelques années, j'ai trouvé dans les voyages d'utiles distractions.
Et la jeune femme étouffa un soupir.
— Oh! n'est-ce pas, madame, que cette vie errante, aventureuse, est une belle et curieuse vie? N'est-ce pas qu'une fois que l'on a senti son charme, toute autre existence est impossible?
— Oui, vous avez raison, monsieur, reprit tristement la jeune femme; au milieu de celte vie active, l'on trouve du moins l'oubli! reste-t-on au contraire inactif, si l'on a des souvenirs fâcheux, ils nous assiègent et nous dominent bien plus sûrement : aussi, ai-je le repos en horreur.
— (.lue dites-vous, madame? Ainsi que moi, vous auriez horreur de ces exislences calmes, mornes, engourdies, qui ressemblent à celle de l'huilre sur son banc, ou du colimaçon dans sa carapace?
— Ah! monsieur, nVst-il pas vrai'.' le inoiivcmont, rnriion, juvqu'au vcrtiije, car le verlige vniis enlève à de irisles réalités!
— T;indis que la torpeur, l'iinmobililé, c'csl la mort.
— (l'est pis que la mort, monsieur, c:>r l'on doit avoir conscience de cette espèce de léthargie d<- l'ànie et du eorj)s.
— Et i»ouriant, madame, s'ceria le comiiagnon de la jeune femme, cédant à de secrets sentiments qu'il pouvait à peine contenir, n'y afil pas des personnes, que dis je? ce ne sont plus des êtres animés, qui resteraient des mois, des aimées eniicres. attachés au même lieu, dans une sorte d*extaso contemplative, goûtant ce qu'ils appellent le charme du far nicnle ?
— S'il y a de ces gcns-là, monsieur, s'écria la femme en deuil avec une douloureuse vivacité, de ces gens qu'une incurable imloleiice cloue pour la vie au même endroit, et qui ont l'audace de vous vanter les béatitudes de leur apathie ; misérable apathie qui paralyse toute énergie, toute résolution généreuse, funeste paresse, morale et physique, qui aboutit toujours au plus cruel, au plus impitoyable égoïsme? Oui, oui, monsieur, il y a de ces gens-là; je ne le sais que trop!
— Vous aussi, madame?
— Comment?
— Auriez-vous été aussi à même de connaître tout ce qu'il y a d'intraitable chez ces caractères, dont la force d'inertie linit par triompher des volontés les plus tenaces?
Et la femme en deuil et l'étranger se regardèrent un moment avec une sorte de stupeur, tant ils paraissaient frappés de l'étrange coïn cidance de leur destinée.
La jeune femme rompit la première le si'enoe, ef dit en sourirant :
— Tenez , monsieur, laisi>uns ce sujet, il éveille en moi de trop douloureux souvenirs.
— Oui, oui, laissons ce sujet, madame, car moi aussi j'ai de pé-
se LES SEPT PECHES CAPITAUX.
niblec souvenirs, et, ces souvenirs, je les fuis comme une honte, comme une lâcheté, car il est honteux, il est lâche de sentir souvent sa pensée occupée de ceux que l'on hait, que l'on méprise ! Ah! madame, pour votre repos, ne connaissez jamais ce mélmge de regrets , d'aversion et d'amour, qui rend parfois la vie à jamais misérable.
La jeune femme éroutait son compagnon avec une stupéfaction profonde et croissante : en parlant de lui, il semblait aussi parler d'elle; mais la réserve qu'elle devait nécessairement apporter dans ses relations avec un mconnii l'empêchant de correspondre ainsi qu'elle l'aurait pu aux dernières confidences qu'elle ven;iit d'entendre, elle reprit donc, autant pour dissimuler ses propres sentiments que pour lâciier de saiisf lire sa curiosité de plus en plus éveillée :
— Vou> parlez, monsieur, d'aversion et d'amour. Comment peuton aimer ce que l'on hait? une contradiction pareille est-elle donc possible?
— Eh ! mon Dieu ! madame, reprit l'étranger avec amertume et entraîné malgré lui par le couraui de ses pensées, n'est-ce pas une énigme, un abîme sans fond que le conir humain? Depuis que le monde est monde, on a, je crois, purlé de l'aurait inexplicable que les car-ïclères les plus opposés exercent parfois les uns sur les autres. Souvent, ce qui esi faible cherche ce qui est fort ; ce qui est impétueux et violent cherche ce qui est doux et timide. Qui opère ces rapproehemenis? Est ce le besoin de contraste? est-ce le charme d'une certaine difficulté à vaincie? Ou ne sait. Pourquoi ces personnes d'uu caractère compléteuieui opposé au nôlre ont-elles cependant sur nous un empire inexplicable .'oh! oui, bien inexplicable, car on les maudit, on les prend en pitié, en dédain, en aversion, et pourtant l'on ne peut se passer d'elles, ou, si l'on s en p;isse, on les regrette au moins autaui qu on les hait, et. lorsqu'on se met à rêver l'impossible, tout ce que l'on désirerait au monde serait d'avoir sur elles assez d'influence pour les transformer, pour leur donner nos goûts, nos penchanis, qu'on leur reproche si cruelb ment de ne pas avoir ; mais, hélas! ce sont là des rêves qui ne servent jamais qu'à faire momeotanénunt oublier de trop tristes réalités.
En p onouçant ces derniers mots, l'étranger ne put retenir une larme et re>ia pensif.
La jeune femme se sentit de plus en plus émue; elle l'avait été
déjà pnr l'arccnl duiiloiiroux et sincère de son compagnon, pendant qu'il p;irlail de ces cunlrasles qui engendrent pour ainsi dire certaines aliiaclions; celle fois encore rélr.in{;er semblait être l'écho de ses propres pt-nsees à elle. Celle courorni (é de situation l'iiiléressait vivement; aussi, voulant, sans livrer elle même son secret, tâcher de péuélrer plus avaui djus le secrolde l'étranger, elle lui dit:
— J'ai comme vous , monsieur , souvent entendu parler de ces couiradii lions; elles me paraissent d'autant plus incompréhensibles, que la seule chance de bonheur probable devrait se trouver dans une cdmplt'te harmonie de caractère.
Mais soudain la jeune femme s'arrêta, rougit, regrettaut ses paroles qui pouvaient passer (et c'était bien loin de sa pensée) pour une sorte d'avance faiie à l'étranger , lui et elle s'étant déjà plusieurs fois exclamés sur l'identité de leurs penchants. Cette crainte fut vaine ; le tour de l'entretien avait jeié le compagnon de la jeune femme dans une préoccupation visible.
A ce moment, la voiture s'arrèla devant les dernières arcades de la rue de Rivoli, et le cocher élant venu ouvrir la portière,
— Comment? dit l'étranger en sortant de sa rêverie, et regardant sa compagne avec surprise, déjà?
Puis, faisant signe au cocher de refermer la portière, il dit :
— .Madame, excusez-moi, j'ai bien mal profité des derniers instants de l'eniretien que vous avez bien voulu m'accorder; mais involontairement j'ai subi linllueuce de certai .s souvenirs. Vous ne me refuserez pas, je l'espère, un dédommagcnunt en me permettant de vous revoir et d'avoir Ihonncnr de me présenter chez vous.
— Pour plusieurs raisons, monsieur, ce que vous me demandez là est impossible.
— Madame, je vous eu conjure, ne me refusez pas; il y a, ce me semble, dans notre destinée lant de points de contact, j'aurais encore tant de choses à vous dire sur les causes de ce voyage au Chili, que vous avez désiré connaître; notre rencoulre est enlin si extraordinaire, que toutes ces raisons vous déi idcrout, je n'en doute pas, à m'accorder la gàce que jf sollicite. .le n o^erais pas insister au nom du petit service (pie j'ai été assez h urcux pour vous rendre auirclois, et dont vous voulez bien vous souvenir.
— Je ne >uis point ingrate, m:)nsieur, croycz-le. Je ne vous ca-
58 LES SErT PÉCHÉS CAPITAUX.
che pas que j'aurais grand plaisir à vous revoir, et pourtant, pentêtre devrai-je renoncer à cet espoir.
— Ali ! madame , que dites-vous?
— Voici ce que je puis vous proposer, monsieur : nous sommes aujourd'hui lundi.
— Eh bien ! madame...
— Trouvez-vous jeudi ici, sous ces arcades, à raidi.
— J'y serai, madame, j'y serai.
—Si au bout d'une heure je ne suis pas venue, c'est qu'il sera plus que probable, monsieur, que nous ne devrons jamais nous revoir.
— Et pourquoi cela, madame?
— Il m'est impossible de vous en dire davantage, monsieur; mais, quoi qu'il arrive, soyez du moins persuadé que j'ai été très-heureuse de pouvoir vous remercier d'un service dont je me souviendrai toujours.
— Comment! madame, il se peut que je ne vous voie plus! je vous quitte, et j'ignore même jusqu'à votre nom.
— Si nous ne devons plus nous rencontrer, monsieur, à quoi bon savoir mon nom? si, au contraire, nous nous retrouvons ici jeudi, je vous dirai qui je suis, et, si vous le désirez, nous pourrons continuer dos relations commencées si loin d'ici, et renouées par une rencontre bien imprévue.
— Je vous remercie, du moins, madame, de cet espoir si incertain qu'il soit; je n'insisterai pas davantage ; à jeudi donc, madame.
— A jeudi, monsieur. Et tous deux se séparèrent.
Le lendemain de l'entrevue des deux voyageurs q.ii s'étaient rencontrés au Brésil, la scène suivante se passait dans la maison de la rue de Vaurigard, 57, au quatrième éiage. Trois heures trois qaartg du matin venaient de sonner dans le lointain.
Ua homme jeune cl d'une beauté remarquable écrivait à la lueur d'uui' |ieliie lampe.
Avoi» iiiiiis bi'suin de dire que ce personnage était M. Michel Renaud, col cxcolloiil mais silencieux local.iire. qui s^orl.iii rcyuiicrcinent de chez là eli.ique u)aliu avant (lualie heures, et ne rciili ait jamais qu'après minuit.
Uichel Renaud écrivait donc à la lueur de sa lampe, alignant, sur un de ces gros registres adoptés dans le cununercc, une l'oule de chiffres et d'indications qu'il transcrivait ;iu net, d'après d autres cahiers assez mal en ordre; il s'occupait, eu un mot, d'écritures de conuneree.
Deux ou trois fois cet aride et fastidieux labeur appesantit les yeux et les mains de Michel, mais il surmonta bravement ces velléités de somnolence, ramena la couverture de laine dont il avait enveloppé ses jambes et ses pieds alin de se réchauffer, soufda dans ses doigts roidis par le froid, et reprit son travail; il n'y ,<vait pas de feu dans celte petite chambre ; l'atmosphère y était glaciale, et les carreaux opaques scintillaient de dessins bizarres formés par la gelée.
Malgré ce qu'il y avait de pénible d.ns celle occupation accompUe durant une rude nuit d'hiver, la physionomie de Michel exprimait autant de salisf.iction que d heureuse quiétude.
Lorsque le dernier quart de trois heures eut sonné, le jeune homme quitta sa labié, puis, la (igure allVciueuse et souriante comme celle de quelqu'un qui s'apprête à présenter un bonjour amical, il alla vers sa cheminée avec empressement, et du manche de sou couteau de buis il frappa deux petit- coujis sur le mur mitoyen qui séparait la maison qu'il habitait de la maison voisine.
Presque aussitôt deux autres coups lui répondirent.
Michel sourit alors avec une expression de satisfaction aussi grande que si on lui etil adressé les paroles du monde les plus agréables. Il s'apprêtait sans doute à y répondre, car déjà il levait le manche de son couteau, lorsqu'un petit coup léger, presque mystérieux, suivi de deux autres plus sono'»;s, anivèrent à son oreille.
Michel rougit, ses yeux s'animèrent, il semblait éprouver un délicieux sentiment; on eût dit qu'il recevait une faveur aussi douce qu'iuattenduc; ce fut donc avec l'expression d'une reconnaissance exaltée qu'il répondit par plusieurs battements aussi précipités que les violentes pulsations de sou cœur.
Celte batterie d'une passion désordonnée se fût sans doule prolongée pendant quelques secondes avec une furie croissanie, si elle n'eût été subitement arrêtée net par un petit coup sec et bref qui retentit de l'autre côté de la muraille, comme une interruption impéralive.
Michel obtempéra respectueusement à cet ordre, et suspendit la trop vive manifestation de son allégresse.
Bientôt après, quatre coups bien distincts, lents, prolongés comme le tintement d'une horloge, et accentués comme un signal, venant encore de l'autre côté de la muraille, mirent un terme à ce mystérieux entretien digne des abords d'une loge de francs-maçons.
— Elle a raison, se dit Michel, voici bientôt quatre heures.
El il s'occupa diligemment de ranger ses registres, de tout mettre en ordre avant de sortir de chez lui et de faire comme on dit : son ménage.
Durant ces préparatifs, nous conduirons le lecteur au quatrième étage de la maison voisine, numéro 5"J, dans l'appartement de madame de Luceval, séparé, nous l'avons dit, de celui de Michel Renaud par un mur assez épais.
Cette jeune fenmie, â;jée alors de vingt et un ans passés, était toujours charmante; mais son enibon|»oint avait un |)eu diminué.
Florer.ce s'occupait, ainsi que son voisin, de faire ses préparatifs de départ.
Une lampe à réflocteHr, très-basse et très-ardente, pareille à celle dont se servent les enlumineurs qui travaillent le soir, éclairait une grande table sur laquelle se voyaient pêle-mêle plusieurs belles lilhoi;raphies à demi coloriées, des couleurs pour l'aquarelle étendues sur une palette de faïence, et plus loin, parmi des bandes de tapisserie commencées, des cahiers de papier de musique destinés à la copie de partitions ; plusieurs de ces cahiers étaient déjà remplis.
La chambre, pauvrement meublée, était de la |»lus extrême propreté; sur le petit lit, déjà soigneusement fait par Florence, l'on voyait son manteau et son chapeau.
Tout en rangeant allègrement dans différents casiers ses aquarelles coloriées, ses copies de n)usique et ses tapisseries, la jeune femme soufflait vaillamment dans ses jolis doigts rosés par le froid qui régnait avec autant d'intensité dans cet appartement que dans celui du voisin ; car dans cette chambre il n'y avait pas non plus de feu.
LA l'AUESSE. Gl
Noire paresseuse devait liuiivor nu t;raiul cliangonicrU entre sa vie préseiile et sa vie passée, lor^iiu'olie se rappi-lail le coulorl et le luxe de l'Iiôlel de Luceval. si favorable au doveloppemeul de eettc iudoleoce dont elle faisait ses délices.
El pourtant Florence semiilail aussi heureuse que lorsque, plongée dans un niociloux fauteuil, les pieds sur le velours, elle jituis^aii dr: son cher far riiaUe. regardant nom hal miment, après avoir dormi sa grasse malinée.lc soleil jouer dans hî feuillage de son riant j;irdin, uu écoutant le murmure de la cascade mêlé au gazouillement des oiseaux.
Oui, celte frileuse, cette dormeuse, qui autrefois passait des matinées entièies à se dorloter, à se pelotonner comme une caille dans sou nid, sous la tiède et pénelranie chaleur de l'édredon, ou à se cliaulfer à la braise ardente de son foyer, en eincnd.ml le grésil tin te i sur la vitre sonore, ainsi que dit le grand poêle, qu'elle lisait au fond d'un somptueux appariement; oui, celle ind lente, qui regardaii comme nue faiigue de sortir dans une élégante voilure doucement suspendue, noire paresseuse, en un mol, ne paraissait pas le m ins du moud'- regretter ses splendeurs évanouies : ce fut au contraire en fredonnant gaiement qu'elle visita les ressorts de se* petits socques, et qu'elle lira de son fourreau uu léger parapluie, prèle à braver neige, bise et froidure.
Ces derniers préparatifs de départ lenîiinés, Florence jeia un coup d'oeil sur la glace de sa cheminée, passa le plat de sa main sur ses épais bandeaux de cheveux blonds, aussi luisants, aussi lustrés, malgré celle toilette matinale, que si une femme de chambre eût passé une heure à la coiffure delà jeune femme, puis... il f.iul avouer celle faiblesse, madame de Luceval étendit, et comme on dit vulj,'airemcnl délira ses deux bra-^, en renversanl un peu son busie en arrière, et laissant tomber avec langueur sa têle charmante sur sou épaule gauche.
Alors Florence poussa uu petit gémissement, plein de douceur et de câliuerie, qui semblait dire :
— Ah ! qu'il me serait doux de rester dans un bon lit, bien chaud, au lieu d'* sortir à quatre luîiires du malin par ce vilain froid noir !
11 est impossible de peindre la grâce indolente de ce mouvement, et la gentille petite moue qui, élouff.mt uu léger bâillement, renfla pendant un iusiant les lèvres vermeilles de cette jolie créature.
Mais bientôt, se reprochant sans doute ce paresseux regret et ce trop grand atlacliement à son réduit, bien froid cependant, Florence mil à la hàle son chapeau, s'enveloppa de son manteau, attacha ses socques à ses petits pieds, prit bravement son parapluie, alluma un modeste rat-de-cave, éteignit sa lampe, et, légère... descendit r.ipidément ses quatre éiages.
A ce moment, quatre heures du matin sonnaient au Luxembourg.
— j\Ion Dieu ! déjà quatre heures! murmura la jeune femme en arrivant au bas de l'escalier ; puis, de sa voix douce et fraîche, elle dit:
— Le cordon ! s'il vous plaît.
Et bientôt elle referma sur elle la porte de sa maison.
L'on touchait à la fin de décembre.
La nuit élait très-noire.
Une bise glaciale soufflait dans la rue déserte, faiblement éclairée çà et là par les lanternes du gaz.
Lorsque madame de Luceval fut sortie, elle toussa légèrement et en manière de signal.
Un hum !... hum!... plus mâle lui répondit.
Mais la nuit était si profonde, que c'est à peine si Florence put apercevoir Michel, qui, sorti de chez lui depuis quelques instants et posté de l'autre côté de la rue, venait de répondre ainsi à l'appel de sa voisine.
Alors tous deux, sans s'être adressé une parole, commencèrent de marcher parallèlement l'un à l'autre.
Celui-ci sur le trottoir de gauche.
Celle-là sur le trottoir de droite.
Une demi-heure avant que Michel Rennud eût quitté sa demeure, un fiacre s'était arrêté à peu de distance du n° 57.
Une femme, enveloppée d'une pelisse, était dans cette voiture, et avait dit au cocher :
— Lorsque vous verrez un monsieur sortir de cette maison, vous le suivrez au pas jus'ju'à ce que je vous dise de vous arrêter.
Le cocher ayant, grâce à la clarté de ses lanternes, vu Michel sortir, et bientôt prendre le trottoir, le suivit en se maintenant au milieu de la chaussée au pas de son cheval.
La fonimo, rcsl(5c dans la voiture qui clicniinail loiiloment, ne quiltait I as Mitliel du regard, cl ain>-i toujours occupée de ce qui se passait sur le trottoir de gauche, elle n'avait pu encore apercevoir sur le trottoir de droite madame de Luceval.
Celle-ci venait à peine de fermer la porte de sa maison, lorsqu'un honinic enveloppé d'un vaste manteau, hAlant le pas comme qu Ii[uiiii qui craint de se trouver en retard, arriva rapidiuiout par le haut de la rue de Vaugirar I.
Cet liomme n'avait donc pu ni cnlendre le signal échangé entre Florence el Michel, ni apercevoir celui-ci, caché qu'il était par le fiacre qui cheminait lentemrnl au milieu de la chaussée,
L'hcmmc au manteau commença donc de suivre pas à pas madame de Luceval, de même que la femme restée dans la voilure ne quittait pas .Michel du regard.
Michel cl Florence, occupés l'un de l'autre, quoique séparés par la largeur d-'j la chaussée, ne prèlèrent aucune alleulion à ce fi.icre, qui chemiiiail lenlement dans une dirediou semblabh' à la leur, rien n'élaiil plus commun que de voir, à celle heure matinale, des liucres regagner au pas leur domicile.
Au momeul où les deux voisins, toujours suivis à leur insu, eutraietil dans la rue de Tournon, l'ange de celte rue élail ohslrué par un embarras de ces charrelles de maraîchers qui, entranl par toutes les barrières, se rendent de grand malin à la Malle.
La fenmie tapie dans le fiacre, le voyant s'arrêter devant cet encombrement, craignit de perdre de vue la personne qu'elle suivait, dit au cocher de lui ouvrir la portièi e, le paya, descendit, 1 1, hàlanl le pas. se remit sur les traces de Michel ; mais, en arrivant vers le milieu do la rue de Tournon, elle remarqua pour la preiuiore fois
l'homme au manteau qui marchait à peu près de front avec elle. D'abord elle ne s'inquiéta pas de cet incident ; cependant ayant, à la lueur d'une lanterne, vu qu'une femme précédait cet homme de quelques pas, et que celte femme cheminait parallèlement à Michel Renaud, elle commença de trouver ceci fort singulier; dès lors sou attention se partagea malgré elle entre Michel, madame de Luceval, et l'homme qui marchait à quelque dislance de celle-ci.
Michel et Florence, bien cncoqueliiohonnés pour se garantir du froid, celle-ci dans son i hapeau et dans son manteau, celui-là dans sou paleiot et dans un large cache-nez de laine qui lui montait presque jusqu'aux yeux, ne s apercevaient pas encore de ce qui se tramait derrière eux, tâchaient d'échanger un regard lorsqu'ils passaient sous la lueur d'un bec de gaz, et se dirigeaient allègrement vers le carrefour auquel aboutit la rue Dauphine.
L'homme au manteau, tout encapé (comme disent les Espagnols) dans les larges plis de s-on vêtement, et profondément absorbé, remarqua tardivement qu'une femme suivait un homme sur le trottoir opposé à celui où lui-même suivait Florence ; il y avait à cette heure trop peu de passants, pour qu'après quelques minutes d'attention il pût se méprendre sur la manœuvre de la femme à la pelisse ; mais combien il fut surpris, lorsque, l'ayant entrevue à la clarté d'un magasin de liquorisle matinalemenl ouvert, il crut reconnaître à sa taille élevée, à sa démarche légère et à son chapeau de deuil, la femme que la veille il avait reconduite en fiacre rue de Rivoli; car l'on a sans doute déjà nommé les dciix voyageurs du Chili.
Celle nouvelle rencontre, cette coïncidence dans leur double poursuite, après leur entrevue du jour précèdent, était iroj) extraordinaire pour ne pas donner à l'homme au manteau le désir d'éclaircir à Tinstani ses soupçons ; aussi, sans quitter pour ainsi dire Florence du regard, il traversa rapidement la rue, et, s'approchant de la femme à la pelisse :
— Madame... un mot, de grâce!...
— Vous! monsieur, s'écria- t-elle, c'était donc vous? Et tous dt'ux restèrent un iastant stupéfaits. L'homme, prenant la parole le premier, s'écria :
— Madame, d'après ce qui se passe, et dans notre intérêt commuo, il faut que nous ayons à l'instant une explication sincère.
— Je le crois, monsieur
— Lli liieii ' m idaino, je...
— Ilaujîi'z-voiis! [iieiu'/. <;:ude à ooite rliarrollc, s'JcrIa la femme à la pelisse eu iiilerruiu|iaiil suo iiiliiioeiiteiii'. «l lui luonlraul uui* vuilure de lailiere qui s'av-mçail au graud irot. enieiiraul le liolloir eu dehors duquel l'hoinnie au uianteau était resté.
Celui-ci se gara pre^tciui-ut ; uiais. peiiilaul ce temps, Floreucc cl Michel, ai rives au caneloiir, veuaitMii de d;s|)araîlrc. grâce a l'avaucc qu'ils avaient prise durant les (pielipies mots échangés entre les deux poursuivants.
La iemme à la pelisse, s'apercevanl la première de la disparitiou de Michel, s'écria avec un accent de dépit douloureux :
— Je ne le vois plus ! je l'ai perdu !
Ces mois rappelèrent à laulre personnage que sa poursuite devait être aussi de»;ue ; en efrel, il se retourna vivement, et ne vil pins riorence.
— Madame, s'écria-t-il, marchons vite jusqu'au carrefour, peut-être csl-il encore temps de les rejoindre. Venez, prenez mon bras.
— Courons, monsieur, courons, dit la jeune femme en s'altaclKint au bras de son compagnon.
Kl tous deux s'élancèrent vers le carrefour.
Arrivés à celte place où ;;l)onlissenl (pialre ou cinq rues étroites et sombres, ils ne irouvèienl personne, et reconnurent combien il gérait vaiu de pousser plus loin leurs recherches.
Après s êire un inslaal reposés de la précipitation de leur course, nos d' ux personnages gardèrent un moment le silence, sungeaul pour ainsi dire à loisir an rajjprochi mcnl singulier de leur desiinée.
Puis l'homme au mmteau :.'écria :
— Ea vériié, madame, c'est à se demander si l'on rêve ou si l'on veille.
— Il n'e-i que trop vrai, monsieur, je ne puis croire à ce que je vois, à ce <|ui se jtasse.
— Je vous le répèie, mailamc, il y a dansée qui nous arrive dep\iis hier quel ;ue chose de tellement inesplicable, que noire réserve uiuluelle ne saurait durer plus longtemps.
— Je le pense comme vous, monsieur; verillez me donner voire bras, je suis glacée, l'émoiiou, la surprise, je ne me sens pas bien, mais eu marchaul cela se di:.aipera.
— Où irons-nous, madame ?
— Peu m'importe, monsieur, gagnons le pont Neuf, les qnais.
El tons deux, descendant la rue Danpliine, eurent en marchant l'enlrelien suivant :
— Je dois d';'.bord, monsieur, reprit la jeune femme, vons faire connaître mon nom, cela est de peu d'inlérèl, sans doute, n^iis enfin il faut que je vous apprenne qui je suis, je m'appelle Vaienline d'Iufreville, je suis veuve...
— Grand Dieu ! s'écria I homme au manteau et s'arrêlani pétrifié, vous !
— Que voulez-vous dire?
— Vous, madame d'infreville?
— Pourquoi cet étonnement, monsieur ? mon nom ne vous est donc pas éirimger ?
— Après tout, reprit l'homme au manteau en sortant de l'espèce d'étonrdissenient où le jetait cette révélation, il n'est pus étonnant que je ne vous aie point reconnue, madame, ni au Chili, ni ici, car la première fois que je vous ai vue, il y a quatre ans de cela, je n'ai pu distinguer vos traits, que vous cachiez dans vos deux mains; puis l'indiiznaiion que je ressentais...
— Que dites-vons, monsieur? il y a quatre ans, vous m'aviez déjà vue, avant noire rencontre au Chili?
— Oui, madame.
— Et où cela?
— En vérité, maintenant je n'ose vous rappeler.
— Encore une fois, chez qui ni'avez-vous vue, monsieur?
— Chez ma femme...
— Votre femme?
— Chez madame de Luceval.
— Coninient! vous êtes?...
— !\I. de Luceval.
Val< ntine d'infreville, à son tour, resta pétrifiée de cette rencontre, qui éveiilait en elle de cruels souvenirs; aussi reprit-elle avec accabliment :
— V()ii> dites vrai, monsieur ; la première et seule fois que nous nous sonnnes rencontrés chez madame de Luceval, il a dû vous être aussi iuïpo-siblc de distinguer mes traits qu'à moi de distinguer les vôtres. Je me cachais le visage, écrasée de honte; et maintenant
encore, ajontn Vnipntine on baissant la lélo rommoprmr so simsraire aux ro}::irils de M. cli' Liucval, l)ieii (]iie (U"> aiiiiios se soient passées di'|uiis colle funeste soirée, je remercie Dieu qu'il fas>o nuii.
— Croyez-le, niailame, c'est à roprel que je vous ai rapiiclé de si pénibles souvenirs, biens pénibles aussi pour moi, car, enirainé par l'animositéilt' M. d'Infrevilic, (|ni vous accablail. j'ai...
Mais Valcfuine rintcrronipil, cl lui dil avec un mélange de curio» site, diiKpiit'iiide et de tendre intérêt :
— El Florence ?
— (Test elle que je suivais tout à l'heure, répondit M. de Luceval d'un air sombre.
— Elle .' connnenl... celle femme c'était...
— C'éliil madimede Luteval.
— Mais po;n'(inoi la suivre?
— Vous ignorez donc?
— Parle/., mon-ieur, parlez...
— Nous sommes séparés, séparés de corps et de biens, répondit M. de Luceval en éloulfaiii un soupir douloureux, il l'a fallu...
— El Eioicnce, où demeure-l-elle?
— Hue de V; ugirard.
— Ail ! mon Dieu! dit Valentine en tressaillant, cela esl étrange.
— Qii'avez-vous, madame?
— Florence demeure rue de Vaugirard, el à quel numéro?
— Au numéro 59.
— El Midicl demeure au numéro ô7, s'écria Valcnline.
— Miiliel! s'écria à son tour M. de Luceval, Michel Renaud?
— Oui... votre cousin... Ildemeuie ;iu quatrième, uumcro 57. nier, I(»rs(iiie je vous ai remoulrée, je venais do m'en assurer.
— El ma femme demeure au même ét.ige que lui ! dit M. de Luceval.
Puis il ajoula, en sentant le bras de Valentine trembler coDVulsive» ment el s'appuxer pesanunenl sur le sien :
— Mon Dieu! madame, qu'avez-vous? Vous faiblissez.
— Pardon, monsieur, le saisissement... le froid... Je ne sais ce que j'éprouve... mais je puis à peine me soutenir, et, je le sens, la têle me lourne.
— .ll;ul;iine, un peu de courage... encore un elfori... seulement Jusquà cette boutique éclairée... là... au coin du quai...
— Je vais lâcher, monsieur, de me soutenir jusque-là, répondit Valeniine d'une voix altérée.
Elle eiil en effet la fori^e de se traîner jusqu'à une boutique d'épicier déjà ouverte ; une femme se trouvait au coniploir, elle s'empressa d'aLcneillir madame d'Iufreville, !a fit entrer dans l'arrièrebouti(|ue, où elle lui prodigua tous les soins possibles.
Au bout d'une heure, et il faisait alors grand jour, une voiture ayant été tnandée à la porte de la boutique, M. de Luceval reconduisit chez elle madame d'Iiifieville.
Madame d"lnfreville s'était trouvée si souffrante, si bouleversée, après ces événements de la nuit, que, hors d'état de mettre quelque suite dans ses idées, elle avait prié M. de Luceval, lors(iu'il l'eut reconduite chez elle, de revenir h^ soir, vers les huit heures, afin d'avoir avec lui un sérieux entrelien.
A huit htures, M. de Luceval se rendit chez Valentine, qui demeurait dans un hôlel garni de la Chaussée-d'Antin.
— Comment vous trouvez-vous, ce soir, madame? dit-il à la jeune femme avec intérêt.
— Mieux, monsieur... beaucoup mieux, et j'ai à vous demander pardon de ma ridicule faiblesse de ce malin.
— N'était-elle pas concevable, madamo, après tant d'événements étranges?...
— Enfin, monsieur, à celle heure, j'ai toute ma tête, avantage dont je ne jouissais pas ce malin ; aussi ai-je éié forcée de vous demander de remettre à ce soir l'eniretien si nécessaire que nous de* vous avoir
— Me voici, madame, à vos ordres.
— Permettez-moi, monsieur, quelques questions, je répondrai en-
LA PARESSE. Cû
siiilc aux vôtros. Vous èli'S, m'avez-vous dit, séparé d:; Florence? Je l'i^iior.iis c'oiii|iIc1l>iiioii1.
— Eu t'ffel. niad. lue, depuis celte triste soirée où je vous ai rencontrée chez uia feuun'',poiir la prc-uiiere fois, ni elle ni moi n'avons eu aucune nouvelle de vous
— Je vous dirai p(iur(|uoi, inonsiour.
— Vous couipreiidrez . uiad.iuic, qu'après la terrible scène qui s'était pissée entre vous, M. d'iurreviile, ma fennne et moi, mou irritation ait été grande; ;iprès vot c dép «ri, j'eus une violente exp'icalion avec Florence; elle me déclara qu'elle voulait se séparer de moi. que je vivrais de mon côté, elle du sien ; elle dé>irail, disait elle, se retirer auprès de vous et de madame vo're mère, supposant qu'il vous serait tiésormais impossible de vivre avec M. d Infreviile.
— Vraiment 1 telles étaient les inleulions de Florence ?
— Oui. m.idame, car elle m'a toujours paru ressentir pour vous la plus tendre amitié ; cepi'iid;uU, ainsi qn-î vous le pensez, je repoussai ce projet de séparation comuje une folie; Florence mafiirma que, bougre, mal gré, no:is serions séparés; je haussai les épaules, et pourtant cette séparation eut lieu.
— Une telle opiniàtreié de volonté m'étonne de la part de Florence, el s'accorde peu avec sou indolence habiluellc.
— Ah! iii:idamc, que vous la connaissez peu, et que je la connaissais peu moi même ! Si vous saviez la force d'inertie d'iui pareil caractère 1 Dès avant la scène dont je vous parle, nous avions eu de vifs dissentiments. Je vous lai dit, j'ai un goût passionné pour les voyages; le pins doux rêve de ma vie eût été défaire i):iriager ce goût à Florence, car j'étsis tres-amoureux d'elle; el enirej)iendrc d'intéressants voyages avec une f .lume aimée, c'eût été pour moi. le bonheur idéd mais Florence, dans son incurable paresse, repoussa toujours mes projets ; snus doute j'eus des loris, je le reconnus, mais il n'était plus temps; je la traitai trop enenlant, je lis trop 1 • maître, le mari, el, quoi jue l'aimant à l'idolàlrie, je crus de sou inlérêt et de ma dignilé d- me montrer sévère, impérieux; et puis, enliu, que vous dirai-je ? vif, emporté conune je le suis, son apaihie railleuse me meitaii hors de moi. Le lendemain du jour où je vous vis chez Florence, elle alla chez vous; on lui dit que vous étiez partie dans la nuit, avec madame votre uiere et .M. d Inlreville ; elle ne put savoir de quel coté vous vous étiez dirigée, sou chagrin fui profond. J'eu
eus tellement pitié, que je reculai de quelque leinps un projet de voyage que j'avais arrêté; plus tard, voulant enfin dominer l\ résistance de ma femme et lui imposer mes goûts, je lui annonçai ma résolution. Il s'agissait, pour commencer, d'un petit voyage on Suisse, une véritab'e promenade: je m'attendais à une vive résistance, il n'en fut rien.
— Elle consentit!
a — Vous voulez me faire voyager, me dit-elle, soit, c'est wire di'oit, ainsi que vous le prétendez; essayez-en, ajoiila-t-elle de son air nonchidant, seulement, je dois vous prévenir qu'avant huit jours vous m'aurez ramenée à Paris. »
— Et au bout de huit jours, monsieur?
— Je la ramenais à Paris.
— Mais comment a-t-elle |.n vous contraindre à ce retour?
— Oh ! dit M. de Luceval avec amcrlnme, par un moyen bien simple. Nous partons; à la prrmicre couchée, je la préviens (|ue nous nous remettrons en route le lendemain à neuf heures, afin de ne pas l'obligera se lever trop tôt.
— Eh bien!
— Elle est restée quarante-huit heures au lit, dans une mauvaise chambre d'auberge, sous prétexte qu'elle était très-fatiguée, me disant avec un calme indolent qui nre\a>pcra : « Vous avex, de par la loi, le droit de me forcer de vous acconqtagner, mais la loi nt; limite pas, je pense, les heures qu'il m'est permis de passer au 11. » Que répondre à cela, madame? El surtout que devenir pendant quarantehuit heures dans ce maudit endroit .' Vous dire, madame, mon irritation pendant ces deux moi tels jours, est impossible, ne pouvant arracher un mot de ma fennne, et réiluil à courir celte peliie ville dans tous les sens pour nie distraire. Cependant, courroucé comme je l'élais, je tins bon. « Elle se lassera jilus que moi, me liis je, elle aime le luxe, le bien-êlrc, toutes ses aises; deux ou trois séances pareilles, dans de mauvaises auberges, auront raison de son entêtement. »
— Je ne sais si vous avez calculé juste, monsieur?
— Vonsallczle voir, madame. Au boni decesdeiix mortels jours, nous repartons, nous arrivons, vers les trois heures de l'après-midi, à un relais silné dans un misérable village, la rouie était remplie dépoussière, Florence avait les cheveux quelque peu pouJreux; elle descend de voi-
LA PARESSE. Tl
turc, ordonnant à sa roniiiie lic chiinilirc de venir la peigner pour lui 6(or colle |iO(issièrc. On louduil ma fcinnie dans une clianibrc dclabrco. Là , ré|iugiiai)l do se eoiielier dans un lit sordide, elle se fait a|)i)orler nn vieux fauteud, s'y établit, et nie déclare (|nc, se trouvant de ^^lu^ en plus l.isse, elle ne bougera celle lois do ([ualre jours ; je crus qu elle plaisantait, elle parlait séricn&enient.
— Coninienl, monsieur, pendant ces «pialre jours?...
— Je ne perdis courage qu'à la fin du troisième, mais il me fut impossible de ré?i-ler plus longUnips ! Trois jours, madame I irois jours entiers d.uis uu lieu pareil ! clierciianl, mais en vain, le moyeu de dompter la résistance du ma femme, ne sachant qu'iniaginer. Requérir la force, faire enlever Florence et la remetlrecu voilure.' quel scandale ! et il eût fallu sans doute recommencer à chaque relais, la menacer, la supplier? peine innlile. 0"e vous dirai-je, madame? le sixième jour après noire dépari nous rentrions à Paris. Peu de tcnips après noire arrivée, j'appris une déplorable nouvelle. Toute la fortune de ma femme élait resiée placée chez son tuteur, ban({uier très-connu; il avait fait faillite, pris la fuite; Florence se trouvait complètement ruinée. J'eus un momenldejoe. Ma femme, désormais sans fortune, se trouvant pour ainsi dire à ma disciélion, se montrerait pcuièire plus iraiiable.
— Je connais Florence, monsieur, et si je ne me trompe, votre espoir a dû être trompé.
— II n'est que trop vrai, madame : Florence, en apprenant la perte de sa fortune, loin de manifester aucun regrel, parut fort satisfaite. Ses premiers mots furent ceux-ci :
« — J'espère maintenant, monsieur, que vous ne vous opposerez plus à notre séparation?
« — Plus que jamais, lui dis-je, car j'ai pitié de vous, et je ne veux pas vous exposer à la misère.
« — Monsieur, reprit-elle, avant la perle de mes biens, j'aurais peut-être hésité à me séparer devons, car je n'ai plus l'espoir de retrouver Valentine, et je ne demandais qu'à vivre en repos, à ma guise; je vous aurais posé certaines conditions; mais, à présent, chaque jour, chaque heure, que je passerais dans cette maison, serait pour moi une humiliation et nn supplice ; ce supplice, je ne veux uas l'endurer; conseulez donc à me rendre ma liberté et à reprendre la vôtre.
« — Mais, malheureuse enfant! lui dis-je, comment vivrez-vous, habituée que vous êtes au luxe, à la paresse?
« — Je vous ai demamlé, en me mariant, dix. mille francs en or sur ma dot, me répondil-elle, il me reste une partie de cette somme, cela me sulGra.
« — Mais cet argent , une fois dépensé , quelles seront vos ressources.'
« — Peu vous importe, me répondit-elle.
« — Cela m'importe tellement que je vous sauverai malgré vous, et, quoi que vous fassiez, je ne me séparerai pas de vous.
( — Ecoulez, monsieur me dit-elle d'un ion pénélré, voire intention est généreuse, je vous en remercie; vous avez des qualités, vous êtes riiomnie le plus honorable du monde, m.iis nos caractères, nos penclKuits, sont et seront toujours en un tel désaccord, que la vie commune deviemlrait pour nous intolérable. De plus, et c'est cela surtout qui me décide, je serais à votre charge, puisque je suis ruinée. Or, sachez-le bien, il n'est pas de [luissance humaine capable de me forcer de vivre avec vous dans une condition pareille. Je vous en supplie donc, monsieu.- de Luceval, séparons nous à l'amiable, et je conserverai de vous un bon souvenir. »
— Ah ! je la reconnais là. Il n'y a pas de délicatesse plus ombrageuse que la sienne. Ce refus , si pénible qu'il fût pour vous, monsieur, sortait du moins d'un noble cœur.
— Je pensais comme vous, madame. Et bien plus, ce qu'il y avait de généreux dans ht résolution de Florence, la fermeté de son caractère dans cette circonslance, sa courageuse résignation à un coup imprévu, tout vint augmenter encore lamimr que, malgré moi, je ressemais toujours pour elle ; aussi, dans l'espoir que la réflexion et la crainte d'une vie misérable la ramèneraient à moi, je repoussai {lus éneriiiquement que jamais toute idée de séparation, promettant îiiême à Florence de tâcher de modeler mes goùis sur les siens. « Celle contrainte, me dit-elle, vous donnerait un vice que vous n'avez pas, l'hypocrisie ; vous avez votre tempérament, j'ai le mien, il n'y a rien à faire à cela; toutes les résolutions, tous les ra souneuienls du monde n'empêcheront jamais, n'est-ce pas, que je sois blonde et que vous soyez brun. Il eu sera toujours ainsi de h disparité de nos caractères; et puis enfin, et surtout, je ne veux pas êlre à votre charge; c'est tout au plus si j'y consentirais vous annant
LA PAUESSE. 73
ilamoui"; or, vous le savez, il n'en est rien; une deraicre fois, je vous en supplie, séparons-nous en amis. » Je refusai.
— El pourlanl celle sépaialion .'
— Celle sépaialion eui lieu, madame; Florence m'y a forcé!
— El par quel moyen?
— Oh 1 par un moyen bien simple et parfailement digne de îon iailolence. Imagincz-vous, madame, que, pendant trois mois, elle ne m'a pas une fois adressé la parole, elle n'a pas répondu à une seule de mes questions, pendant ces irois mois, enfin, son rec.nrd uc s'est pas arrêté une seule fois sur moi.
— Sa ténacité a pu aller jusque-là?
— Oui, madame, et il vous serait, voyez-vous, impossible de vous figurer ce que j'ai souffert; les accès de colère, de fureur, de dé-espoir, où me jetait ce miiiisme obstiné. Figurez-vous un homme assez iusensé pour s'opiniàlrer à vouloir faire parler une statue et à solliciter d'elle un regard. Prières, larmes, offres, menaces, tout fut vain pour lui arracher une seule parole ; rien, jamais rien que l'immobililé, le silence et un dédaigneux sourire. Ah! bien des lois, madame, j'ai senti mon cerveau s'ébranler, mon esprit s'égarer après des heures entières passées aux pieds de cette implacable créature ou dans les emportements d'une rage folle, pendant que ses traits conservaient leur impassible Insouciance.
— Ah ! je le comprends, monsieur, tout se brise devant une telle force d'inertie.
— Que vous dirai-je, madame ? Peu à peu ma santé s'altéra gravement; épuisé par une fièvre lente, ma volonté perdit son énergie, 't, convaincu d'ailleurs de l'inutilité de ma persistance, je cédai.
— Mon Dieu ! que vous avez dû souffrir ! mais lutter plus longtemps eût été inutile.
— Aussi me résignai-je; et voulant autant que possible atténuer l'éclat de cette séparation, je consultai les gens de loi. Us m'apprirent que l'une des causes qui pouvaient amener une séparation de corps était le refus formel que fait la femme de réintégrer le domicile conjugal: ce moyen, joint surtout à l'incompalibilité absolue d'humeur, malheureusement trop prouvée par le silence obstiné que Florence avait gaidé durant trois mois, et par les scènes qui s'étaient passées dans les auberges, lors de mon essai de voyage, ce moyen parut suffisant; il fut convenu que ma femme sortirait un jour de chez moi,
et irait s'établir dans un hôtel garni. Je fis alors à Florence les sommations légales; son avoué y répondit : la séparation fut plaidée et prononcée. Ma santé avait été rudement atteinte, les médecins ne virent de salut pour moi que dans un long voyage. Avant mon départ, je remis cent mille francs à mon notaire, le chargeant de les faire accepter à ma femme. En cas de refus de sa part, il devait lui faire savoir qu'il les tiendrait toujours à sa disposition, et, à cette heure, il a encore cette somme entre les mains. Je partis, j'espérais trouver l'oubli dans les voyages. Loin de là, plus que jamais je sentis combien la présence de Florence me manquait. Je parcourus /Egypte, la Turquie d'Europe et d'Asie ; je revins par les provinces illyriennes, et m'embarquai ensuite à Venise pour Cadix, de là je partis pour le Chili, où je vous rencontrai, madame. Après une excursion dans les Indes occidentales, je fis voile pour le Havre où j'ai débarqué il y a peu de jours. En arrivant ici, ma première démarche a été de m'enquérir de Florence ; après d'assez nombreuses recherches, j'ai appris qu'elle demeurait rue de Vaugirard. Hier, lorsque nous nous sommes reconnus, madame, je venais de prendre quelques renseignements sur elle, en faisant causer une personne qui habite la même maison qu'elle.
— El qu'avez-vous appris, monsieur?
— Sa position de fortune est sans doute bien modeste, car elle loge au quatrième étage, et n'a personne pour la servir : du reste, sa conduite est, dit-on, irréprochable, elle ne reçoit personne. Seulement, par une bizarrerie qui me paraît doublement inexplicable quand je songe à ses anciennes habitudes de bien-être et de paresse, Florence sort tous les jours de chez elle avant quatre heures du matin, et ne rentre qu'après minuit.
— Comme Michel ! s'écria Valentine sans pouvoir cacher sa surprise et son inquiétude croissante. Cela est étrange !
— Que dites-vous, madame?
— Hier aussi, monsieur, j'avais appris que M. Michel Renaud, votre cousin, demeurait numéro 57, au quatrième étage ; que, comme Florence, il ne rentrait jamais qu'après minuit, et qu'il sortait chaque matin avant quatre heures. Impossible de tirer du portier d'autres éclaircissements.
— Que signiûe cela? s'écria M. de Luceval. Michel et ma femme
demeurant au même étage, dans doux maisons miloyeunes ! sorlant et reulraiil aux mêmes lieurcs! Quel mystère !
— Floieiiee eouiiaii donc Mitliel? demanda vivement Valeniiiic.
— M. Renaud est moa cousin, et maintenant je me rappelle que, peu de temps après votre départ de Taris, madame, il est venu me voir et m'a prié de le présenter à ma femme, qui l'a reçu pln^ieurs fois. Mais vous-mêuie, n>adame, vous connaissez donc aussiM. Michel Renaud, puisque vous aviez intérêt à le suivre cette nuit?
— Tout à l'heure, monsieur, je vous dirai tout, reprit Valentine en rouijissanl, car, autant que vous, j'ai iiUérêt à pénétrer le mystère de certains rapprochements entre la vie de Florence et celle de Michel.
— Ah ! madame, s'écria M. de Luceval avec une sombre amertume, il faut vous l'avouer, plus dune foiSt. durant mes longs voyages, j'ai ressenti les tortures de la jalousie, en pensant qne Florence, désormais libre...
Puis, tressaillant, il s'interrompit et reprit bientôt d'une voix sourdement courroucée :
— Libre ! oh ! non; malgré notre séparation, la loi me réserve du moinsie droit deme venger, si la femme qui porte encore mon nom était coupable, et cet homme, cet homme! Oh ! si j'avais la certitude, je le provoquerais, et lui ou moi...
— De grâce, calmez -vous, monsieur, dit madame d'Infreville. Si bizarres que doivent paraître certains rapprochements, rien jusqu'ici n'accuse Florence. Ce malin, elle est sortie de chez elle ainsi que Michel, et quoique la nuit fût sombre et la rue déserte, ils ne se sont pas adressé une parole et se sont toujours tenus éloignés l'un de l'aulre, car ce n'est que longtemps après avoir commencé de suivre .Michel, que je me suis aperçu qu'une femme marchait parallèlement à lui de l'aulre cùté de la rue.
— Eh ' madame, cette affectation même n'est-elle pas signilicalive? Ils sortent et rentrent aux mêmes heures : leur logis n'est séparé que par un mur mitoyen où se trouve peut-êlre une communication secrète. Puis tout le temps qu'ils sont hors de chez eux, que font-ils? où vont-ils? Sans doute ils se réunissent, mais où cela?
— Oh ! ce mystère, nous le pénélrerons, il le faut, j'ai à cela autant d'intérêt que vous, monsieur, et, pour vous le faire comprendre, je vais en peu de mots vous dire quelle a été ma vie, ma triste vie,
depuis le jour où vous m'avez vue chez vous écrasée de honte soir les justes reproches de M. d'Iufreville.
Apres un montent de silence cause par son enibarras et par sa conlusion, madame d'Iufreville reprit courage, et dit à M. de Luceval :
— Lorsqu'il y a quat';:: a^is, monsieur, le mensonge dont Florence s'était rendue complice par dévouement fut découvert en votre présence, mon mari, quittant votre maison, me ramena chez lui. Là, je trouvai ma mère.
« — Madame, me dit M. d'Iufreville, nous allons partir dans une heure avec voire mère. Je vous conduirai dans une de mes fermes du Poitou ; vous y resterez désormais seule avec votre mère : son existence et la vôtre seront assurées à ce prix. Si vous refusez, dès demain, je plaide en séparation, et je vous poursuis comme adultère. J'ai des preuves : des lettres, peu nombreuses, mais significatives, saisies par moi dans votre secrétaire. Je vous traînerai sur le banc des accusés, vous et votre complice, et, à la face de tous, vous boirez la honte jusqu'à la lie. Vous irez ensuite en prison avec les femmes de mauvaise vie ; gprès quoi vous et votre mère serez sur le pavé, où vous mourrez de faim. Si vous vouiez échapper à tant de misère et d'infamie, partez pour le Poitou. Ce n'est ni par compassion ni par générosité que je vous fais cette offre, mais parce que je crains le ridicule d'un scandaleux procès. Cependant, si vous mo refusez, je braverai ce ridicule ; l'infamie dont vous serez couverte me consolera. »
— Ah! s'écria M. de Luceval, je comprends toute la violence des ressentiments d un cœur blessé, mais ce langage est atroce !
— Je devais tout entendre, tout souffrir, tout accepter, monsieur. J'étais coupable et j'avais une mère iiilirme, sans ressources, nous partîmes pour le Poitou, où BI d'Iufreville nous laissa : la ferme que
LA PARliSSE. 77
nous habitions était isolée au milieu dos bois; son va^itc enclos dont nous ne pouvions sortir, toujours soigneusement fermé. Je suis restée avec ma mère dix-huit mois dans celte prison, sans qu'il me fùl permis ou possible d'écrire une lettre et d'avoir la moindre comnv.inication avec le dehors. Au bout do ce temps, je fus libre, j'étais veuve. M. d'Infreville, justement irrité, ne m'avait rien laissé ; ma mère et moi nous tombâmes dans une profonde misère. Mes travaux d'aiguille furent insuffisants à soutenir ma mère, et, après une longue agonie, elle mourut.
Valentine essuya une larme qui lui vint aux yeux, garda un moment le silence, et, surmontant son émotion, continua ainsi :
— Dès notre retour à Paris je m'étais informée de Florence. Je ne pus rien apprendre, sinon que vous éiiez en voyage, monsieur; je la crus partie avec vous. Dans ma détresse, j'eus le bonheur de rencontrer une de nos anciennes compagnes de couvent; elle me proposa d'entrer comme institutrice chez sa sœur, dont le mari venait d'être nommé consul à Valparaiso. C'était pour moi ime position inespérée, j'acceptai, je partis avec cette famille. C'est en revenant d'un voyage fait avec elle dans le nord du Chili que nous nous sommes rencontrés, monsieur. Quelque temps après mon retour à Valparaiso, des lettres d'Europe m'apprirent qu'une parente éloignée de mon père, bien que je ne la connusse pas, m'avait laissé en mourant une fortune modeste, mais indépendante. Je revins en France pour régulariser cette succession, et, il y a dix jours, j'ai débarqué à Bordeaux. Maintenant, monsieur, il me reste à aborder une question très-délicate : mais, si embarrassante qu'elle soit pour moi, je l'aborderai; la franchise de vos aveux m'en fait un devoir.
Et après un moment d'hésitation pénible, Valentine ajouta en baissant les yeux et devenant pourpre :
— Le complice de ma faute était votre cousin, M. Michel Renaud.
— Les quelques mots prononcés tout à l'heure à part vous, ù son >\ijel. madame, m'avaient donné celte pensée.
— J'ai aimé, oh! passionnément aimé Michel; cet amour a survécu à toutes les cruelles épreuves par lesquelles j'ai passé ; l'agiiation, le mouvement d'un voyage qui m'intéressait beaucoup, ont pu me distraire parfois de ce fol amour, et apporter quelque adoucissement à mes peines; mais mon affection pour .Michel est aussi profonde à celte heure qu'il y a quatre ans ; vous comprenez, monsieur, si j'ai dû
m'identifier à vos regrets et à vos chagrins, si j'ai dû apprécier tout ce que vous me disiez hier sur l'inexplicable empire que prennent sur nous certains caractères complètement opposés aux nôtres,
— En effet, madame, le peu de relations que j'ai eues avec mon cousin et ce que j'ai appris de lui m'ont prouvé qu'il était d'une telle indolence, d'une telle apathie, que, dans les premiers temps de mon mariage, je le citais à Florence pour lui faire honte de sa paresse.
— Je les connais tous deux, monsieur ; il est impossible de rencontrer des caractères d'une plus grande simiHtude.
— C'est ce qui les aura sans doute rapprochés. Leur liaison aura sans doute commencé lors des premières visites de Michel ; et pourtant alors, rien dans la conduite de ma femme ne pouvait éveiller chez moi le moindre soupçon. Mais la ruse aidant, on m'aura trompé. Oh! ils s'aiment, madame! Ils s'aiment, vous dis-je ! L'instinct de la jalousie ne trompe pas...
— Je devrais partager vos alarmes, monsieur, et pourtant je doute. Oui, je doute encore, monsieur ; car, si je me croyais oubliée de Michel, j'aurais renoncé à la pensée de le revoir.
— Vous doutez, madame, et ce logement seulement séparé par un mur? Et ces sorties, ces rentrées aux mêmes heures?
— Permettez, monsieur? Florence et Michel ne sont-ils pas libres, parfaitement libres ? N'est-elle pas légalement séparée de vous ? Quel droit, désormais, auriez-vous sur elle.
— Le droit de la vengeance, madame ?
— Et à quoi vous servirait cette vengeance, monsieur? S'ils s'aiment, les plus rudes épreuves ne feront qu'augmenter leur amour, sans vous donner aucun espoir! Non, non, vous êtes trop généreux pour vouloir faire le mal pour le mal.
— Ah ! j'ai tant souffert, madame!
— Moi aussi, monsieur, j'ai souffert. Peut-être de plus grandes douleurs encore m'attendent, et pourtant j'aimerais mieux mourir que de cherchera troubler l'amour de Michel et de Florence, si j'étais certaine de leur bonheur.
— Mais pourquoi l'avez-vous suivi cette nuit, madame, au lieu de l'aborder franchement?
— Parce que, avant de me présenter à lui, je voulais tâcher de pénétrer le mystère de sa vie. Si cette découverte m'eût appris que lui et Florence s'aimaient, jamais ni lui ni elle n'auraient entendu parler
de moi. Si. au coutraire, j'avais la preuve que Micliel est resté lidèU à mou souvenir, uu qu'il est, du luuius, libre <io tout lieu, je lui au» rais proposé un uiuriagc, qui, |)eut-èlrc, assurait le repos de sa vie.
— J'ai moins de résignation, madame.
— Alors, quel était donc votre but en suivant Florence?
— De la surpreudre en faute, car son geore de vie me semblait suspect, et alors, arnié de ce secret...
— Ah: monsieur, toujours l'iniimidatioD, toujours la violence'. Voyez, hélas ! à quoi cela vous a servi !
— Et mes prières, et mes larmes ! et mon désespoir dont elle riait, à quoi cela m a-t-il servi, madame ?
— A rien, sans doute ; aussi, croyez-moi, ce qui a déjà été vain le serait encore. Florence vous a donné des preuves de la fermeté de son caractère; la supposez-vous changée? Erreur ! Si elle aime, sa volonté puisera de nouvelles forces dans son amour même, et si vous vous vengez, vous n'aurez que le triste triomphe d'avoir fait le mal.
— Du moins, je serai vengé! je tuerai cet homme, ou il me tuera.
— Monsieur, si je vous croyais capable de persister dans de pareils projets, je n'aurais qu'une pensée : prévenir Florence et Michel du danger qui peut les menacer.
— Vous êtes généreuse, madame, dit M. de Luceval avec une sombre amertume.
— Et vous aussi, vous êtes généreux, monsieur, lorsque vous ne cédez pas à d'aveugles ressentiments; oui, vous êtes généreux, je n'en veux pour preuve que votre touchante sollicitude lorsque, avant votre départ, et malgré votre désespoir, vous songiez à subvenir aux besoins de Florence.
— C'était faiblesse de cœur et d'esprit, madame; les temps sont changés.
— Tout ce que je puis vous dire, mousieur, c'est que, si vous espérez trouver en moi la complice d'une viiine et méchante vengeance, nous devons à l'instant icrinincr cet entretien. Si, au contraire, vous voulez comme moi arriver à connaître la vérité, afin de savoir si nous pouvons espérer ou si tout espoir doit nous être ravi, comptez sur moi, monsieur; car, en nous servant muluellemenl, nous arriverons >ans doute à la découverte de la vérité.
— Et si la vérité est qu'ils s'aiment.'
— Avant d'aller plus loin, monsieur, donnez-moi votre parole
d'homme d'honneur que, si pénible que soit la découverte que nous pouvons faire, vous renoncerez à toute vengeance, et même à voir Florence.
— Jamais, madame! jamais!... Aimez à votre manière, j'aime à i;i mienne.
— Soit, monsieur, dit Valentine en se levant, nous agirons donc isolément et comme bon vous semblera.
— Mais, madame, je ne puis pourtant pas...
— Vous êtes libre de vos actions, monsieur.
— De grâce...
— C'est inutile, monsieur.
M. de Luceval garda un moment le silence , en proie à la lutte violente de sa jalousie, de sa générosité naturelle et de sa crainte de voir madame d'Infrevilie, ainsi qu'elle l'en avait menacé, avertir Florence des dangers qu'elle pouvait courir. Enfin, cette dernière considération, et, il faut le dire, un fonds de sentiments élevés, remportèrent, et M. de Luceval répondit à Valentine :
— Allons, madame, vous avez ma parole.
— Bien, bien, monsieur; et, tenez, mes pressentiments me disent que cette bonne résolution nous portera bonheur. Car, enfin, raisonnons seulement sur ce que nous savons...
— Voyons , madame. Eh ! mon Dieu ! je ne demande qu'à espérer!...
— C'est justement d'espérances que je veux vous parler.
— Mais lesquelles?
— D'abord, si Michel et Florence s'aimaient... tranchons le mot, s'ils étaient amants, qui les empêcherait de vivre comme mnri et femme dans quelque solitude de province, ou même à Paris, l'endroit du monde où l'on peut vivre le plus à sa guise et le plus obscurément?
LA PARESSE. 8i
— Mais ces apparlcmcnls mitoyens, n'cst-il pas probable (pi'ils comiiuiiiiciiu'ut l'un à l'aiure ?
— A (iijoi bon cos préiaiitions, ce mystère, cette gône si éloignée du carackTC de Michel et de Florence .'
— A quoi bon? mais à se voir sans scandale, madame.
— Mais, encore une fois, eu changeant de nom cl en se donnant pour ujari et fonunc, il/, et mudume licnaud, je suppose, où cill élé le scandale ? qui eirt pénétré la vérité.' qui aurait eu intérêt ù la découvrir?
— Qui? mais, tôt ou tard, vous ou moi, madame.
— liaison de plus, monsieur; s'ils avaient craint quelque chose, ils auraient changé de nom, c'était plus simple et plus siir, tandis que, gardant leurs noms, n'étaient-ils pas bien plus faciles à découvrir, ainsi que l'ont prouvé nos recherches? Et puis enfin, monsieur, s'ils avaient voulu absolument s'entourer de mystère, ne pouvaientils pas tout aussi bien cacher ce qu'ils laissent apparaître de leur vie que ce qu'ils en dissimulent, car ils passent la majeure partie de leur temps hors de chez eux.
— Et c'est là ce qui me confond. Où vont-ils ainsi? Florence, qui pouvait à peine se lever à midi, se lève, depuis trois ans, avant quatre heures du matin, et par des temps aussi détestables que celui de cette nuit.
— El Michel ? n'est-ce pas tout aussi surprenant ?
— Quel changement! à quoi l'attribuer?
— Je l'ignore; mais ce changement môme méfait espérer. Oui, tout me fait croire que Michel a enfin vaincu celte apathie, celle paresse qui lui avait été si funeste, et dont je n'avais aussi que trop souffert.
— Ah! si vous disiez vrai, madame! Si Florence n'était jdus celte indolente qui regardait une course en voiture comme une fatigue et le moindre voyage comme un supplice; si l'existence pénible à laquelle elle a été réduite depuis quatre ans l'avait transformée, avec •luel bonheur j'oublierais le passé ! combien ma vie pourrait être belle encore!... Ah! madamel tenez, je ne crains plus qu'une chose maintenant, c'est de follement espérer. (
— Pourquoi follement ?
— Vous pouvez espérer, vous, madame ! car du moins vous avez été aimée, tandis que Florence n'a jamais ressenti d'amour pour moi !...
— Parce qu'il y avait entre son caractère et le vôtre un complet désaccord. Mais si, comme tout nous le fait supposer, son caractère s'est transformé par les nécessités mêmes de la vie qu'elle mène depuis quatre ans, peut-être ce qui alors lui déplaisait en vous lui plaira-t-il maintenant. Ne vous a-t-elle pas dit elle-même, au fort de vos dissentiments , qu'elle vous tenait pour un homme aussi généreux qu'honorable?
— Mais notre séparation légale?
— Eh ! monsieur, raison de plus.
— Comment?
— Contrainte, Florence a été intraitable; maîtresse d'elle-même, sa conduite envers vous sera peut-être toute autre.
— Encore une fois, madame, je crains de me laisser entraîner à de folles espérances. La déception serait trop pénible.
— Espérez, espérez toujours, monsieur; la déception, si elle vient, ne viendra que trop tôt. Mais , pour changer nos espérances en certitudes, il est urgent de pénétrer le mystère dont s'entourent Florence et Michel , dans ce mystère est certainement le nœud de leurs rapports. Une fois la nature de ces relations connue , nous serons fixés.
— Je suis de votre avis, madame; mais comment faire?
— En attendant mieux , revenir au moyen que nous avons employé hier, c'est le plus simple et le meilleur; en un mot, de les suivre en redoublant de précaution. L'heure à laquelle ils sortent rend notre entreprise bien facile; si ce moyen est insuffisant, nous aviserons à un autre.
— Peut-être serait- il préférable, afin de ne pas éveiller leurs soupçons, que je les suivisse seul.
— En effet, monsieur; et, si vous ne réussissez pas, j'essayerai à mou tour.
Deux coups légers , frappés à la porte du salon, interrompirent Pentreiien.
— Entrez, dit madame d'Infreville.
Un domestique de l'hôtel se présenta tenant une lettre à la main.
— C'est une lettre qu'un commissionnaire vient d'apporter pour madame.
— De quelle part?
— Il ne l'a pas dit, madame, et il est reparti aussitôt.
— C'est bicD, dit Vnlcnliiie en preuuiil la IcUre. Puis s'ailressaul à M. de Luceval :
— Vous permettez?
Il s'inclina. Valenline décacheta la lettre, clierclia la signature ci s'écria bientôt :
— Florence! une lettre de Florence!...
— De ma femnit' ! s'écria M. de Luceval.
Et tous deux se regaidéreui avec stupeur. — Mais comment saitelle votre adresse, madame?
— Je l'ignore, et je reste confondue,
— Lisez, madame; lisez, de grâce!
Madame d'Iufreville lut ce qui suit :
« Ma bonne Valenline,
« J'ai appris que tu étais à Paris; je ne puis te dire le bonheur que j'aurais à l'embrasser; mais, ce bonheur, il me faut l'ajourner et le remettre à trois mois environ, c'est-à-dire aux premiers jours de juin de cette année.
«Si, à cette époque, tu liens à revoir la meilleure amie (j'ai la présomption de ne pas douter de ta bonne volonté), tu iras chez M. Duval, notaire à Paris, rue Montmartre, n° 17; tu lui diras qui tu es, et il te remettra une lettre où tu trouveras ;iion adresse. Quant à cette lettre, il ne la recevra lui-même qu'à la fin de mai, car, à cette heure, M. Duval ne me connaît même pas de nom.
« Je suis tellement certaine de ton amitié, ma bonne Valenline, que je compte sur la visite. Le voyage te semblera peut-être un peu Jong, mais tu pourras te reposer chez moi de tes fatigues, et Dieu sait si nous aurons à causer !
< Ta meilleure amie, qui t'embrasse de toute son âme.
€ Floukuce pe L. d
L'on comprend la surprise profonde de Valenline et de .M. de Luceval en lisant celte lettre. Ils gardèrent un instant le silence; M. de Luceval l'inlerrompit le premier et s "écria :
— Celle nuit, ils se sont aperçus (jiie nous les suivions!
— Comment Florence al- elle su mon adresse.' dit V;ilentine pensive. Je n'ai vu personne à Paris, excepté vous, monsieur, et un de DOS aociens domestiques , à l'aide de qui je suis parvenue à dé-
couvrir l'adresse de Michel, qui a eu pour nourrice la sœur de rhomnie dont je vous parie.
— Pourquoi Florence vous écrit-elle à vous, madame, et non pas à moi, si elle s'est doutée que je la suivais?
— Peut-être nous trompons-nous, monsieur, et m'écrit-elle sans savoir que vous êtes à Paris.
— Mais alors, madame, pourquoi ce retard à vous recevoir, et cette recommandation indirecte de ne pas chercher à savoir son adresse avant la fin du mois de mai, puisqu'elle vous avertit que la personne qui vous donnera cette adresse ne doit la savoir qu'à cette époque?
— Oui, il est évident, reprit Valenlineun peu abattue. Florence ne désire pas me voir avant trois mois, et elle aura pris ses mesures en conséquence. Maintenante Michel a-t-il participé à l'envoi de cette lettre?
— Madame, il n'y a pas une minute à perdre, dit M. de Luceval après un moment de réilexion; prenons une voilure et allons rue de V:\ugirard. Si ma femme a quelque soupçon, quelque crainte, elle sera revenue chez elle dans le jour, ou elle aura fait donner quelque ordre qui pourra nous éclairer.
— Vous avez raison, monsieur; partons, partons.
Une heure après, Valeniine et BI. de Luceval se rejoignaient dans le fiacre qui les avait déposés à peu (Je distance des deux maisons mitoyennes où ils étaient allés se renseigner.
— Eli bien ! monsieur, dit avec anxiété madame d'Infreville, qui, pâle et agitée, était remontée la première en voiture, quelle nouvelle ?
— Plus de doute, madame, ma femme a des soupçons. J'ai demandé au portier madame de Luceval, ayant à l'entretenir d'une affaire très-importante. « Depuis tantôt, monsieur, m'a répondu cet homme, celte dame ne demeure plus ici. Elle est venue en fiacre sur les onze heures, elle a emporté plusieurs paquets, en annonçant qu'elle ne reviendrait plus. Cela était tout simple, a ajouté le portier, car madame de Luceval avait payé six mois d'avance en entrant ici, et avait, il y a quelque temps, donné congé pour le 1" juin. Quant à son petit mobilier , elle fera savoir plus tard comment elle en disposera. » Telles ont été les réponses de cet homme, madame; il m'a été impossible den tirer autre chose. Et vous, madame, qu'avez-vous appris ?
— Ce que vous avez appris vous-mL'ine, monsieur, répomiil Valcnline avec uii accablement croissant. Miolicl est venu sur les onze heures; il a de même annoncé qu'il (|nitlait la maison et (]ii'il ^itiiscrait à la destination de ses meubles. Il avait d'ailleurs aussi donné congé pour lo 1" juin.
— Ainsi c'est le \" juin qu'ils doivent se réunir?
— .Mors, monsieur, pouniuoi me donner rendez-vous ù cette époque?
— Oli ! quoi qu'il en soit, quoi qu'ils fassent, s'écria M. de Luceval, je pénétrerai ce mystère !
.Madame d'infreville secoua mélancoliquement la tète, ne répondit rien et resta profondément absorbée.
H y avait trois mois environ que ÎH. de Luceval et madame d'infreville s'étaient rencontrés à Paris.
Les scènes suivantes se passaient dans une bastide située à deux lieues environ de la ville d'IIyéres, en Provence.
Celte bastide, toute petite maison de campagne , de la plus modeste mais de la plus riante apparence, s'élevait au pied d'une colline, à cinq cents pas de la mer.
Le jardin, d'un demi-arpent tout au plus, planté de .sycomores et de platanes séculaires, était traversé par un cours d'eau rapide ; alimenté par les sources de la montagne, ce ruisseau allait se jeter dans la mer après avoir répandu la fraîcbeur dans ce jardinet.
La maison, blanche, à volets verts, semblait enfouie au milieu d'un quinconce d'énormes orangers en pleine terre, qui l'abritaient contre les rayons brûlants du midi.
Une simple haie d'aubépine fleurie clôturait le jardin, où l'on entrait par une petite porte enchâssée entre deux assises de pierres sèches. Ver» les trois heures de l'après-midi, par un soleil aussi resplendissant que le soleil d'Italie, une calèche de voyage, venant
d'Hyères, s'arrêta non loin de la peiiie bastide , sur la pente de la colline.
M. de Luceval, pâle, la figure contractée, sortit le premier de la voiture, et aida madame d'Infreville à en descendre.
Celle-ci , après avoir un instant jeté les yeux autour d'elle, aperçut, de la hauteur où la voiture venait de s'arrêter, la maisonnette enfouie au milieu des orangers.
Valentine, désignant alors d'un geste la bastide à M. de Luceval, lui dit d'une voix légèrement altérée :
— C'est là!...
— En effet, reprit-il avec un soupir contenu , ce doit être là, d'après les renseignements qu'on nous a donnés. Le moment suprême est arrivé. Allez, madame, je vous attenils; je ne sais s'il n'y a pas plus de courage à rester ici, dans l'angoisse de l'incertitude , qu'à vous accompagner,
— Rappelez-vous, de grâce, votre promesse, monsieur; laissezmoi seule accomplir cette mission peut-être bien pénible ; vous pourriez ne pas rester maître de vous, et, malgré l'engagement d'honneur que vous avez pris envers moi... Ah! monsieur, tenez, je n'achève pas; je frémis à cette pensée!
— Ne craignez rien, madame, reprit M. de Luceval d'une voix sourde, je n'ai qu'une parole, à moins que...
— Ah! monsieur, vous m'avez juré...
— Soyez tranquille, madame, je n'oublierai pas ce que j'ai juré.
— A la bonne heure, vous me rassurez. Allons, monsieur, courage et espoir. Ce jour, que nous attendons depuis trois mois avec tant d'anxiété, est enfin venu. Le même mystère enveloppe pour nous la conduite de .Michel et de Florence. Dans une heure nous saurons tout, et tout sera décidé.
— Oui, reprit M. de Luceval avec accablement, oui, tout sera décidé.
— A bientôt, monsieur; peut-être ne reviendrai-je pas seule.
M. de Luceval secoua tristement la tête , et Valentine, descendant un sentier, se dirigea vers la porte du jardin de la maisonnette.
M. de Luceval, resté seul sur le versant de la colline, se promena d'un air sombre et pensif, jetunt parfois les yeux comme malgré lui sur la maisonnette.
Soudain il s'arrêta, tressaillit, devint livide; son regard élincela.
Il venait de voir, à quel(|iie distance de la haie dont ('-lait entourée la bastide, pa^-ser un homme vêtu d'une veste de coutil blanc et coifTé d'un lar-je chapeau de paille.
Mais bientôt cet homme disparut parmi quelque» rochers bordant la mer, et au milieu desquels s'élevaient ç;\ et là d'énormes chênes de liège.
Le premier mouvemeut de M. de Luecval fut de courir à la voiture, d'y prendre sous une des banquettes une boite à pistolets de combat soustraite aux regards de madame d'Infreville, et de s'élancer à la poursuite de l'homme au chapeau de paille.
Au bout de dix pas, M. de Luceval fil une pause, réfléchit, revint leuieinent auprès de la calèche, et y replaça les armes en se disant :
— Il sera toujours temps ; et, quant à mon serment, je le tiendrai, tant que le désespoir et la rage de la vengeance ne m'emporteront pas au delà de toutes les limites de la raison et de l'honneur.
Puis M. de Luceval, les yeux fixés sur la maisounelte, descendit le seutier, et, semblant lutter contre une puissante tentation, il examina la haie dont le jardin était entouré.
Pend.nii la durée de ces derniers incidents, Valentine, arrivant à la porte extérieure de l'enclos, y avait frappé.
Au bout de quelques instants cette porte s'ouvrit ;
Une femme de cinquante ans environ, très-proprement vêtue à la mode provençale, parut sur le seuil.
A sa vue, Valentine s'écria sans cacher sa surprise :
— C'est vous, madame Reine! ..
— Oui, madame, reprit la vieille femme avec un accent nu'ridional, et sans paraître d'ailleurs nullement étonnée de la visite de Valentine. toujours votre servante; donnez-vous la peine d'entrer.
Valentine sembla retenir une question qui lui vint aux lèvres, rougit légèrement, entra dans le jardin, et la porte se referma sur les deux femmes (madame Reine avait été la nourrice et l'unique servante de Michel Renaud, même au temps de sa splendeur).
Madame d Infreville arriva bientôt sous l'épaisse voûte de verdure formée par le quinconce d'orangers, au centre duquel était bàlic la pi'lite maison blanche.
— Madame de Luceval est-elle ici ? demanda Valeoiioe d'une voix un peu altérée.
La vieille nourrice s'arrêta court, mit un doigt sur sa bouche, comine pour recommander le silence à madame d'Infreville ; puis, d'un geste, elle lui fit signe de regarder à gauche, et resta immobile.
Valeniine aussi resta immobile.
Voici ce qu'elle vit :
Deux hamacs caraïbes, tressés de jonc aux mille couleurs, étaient attachés, à peu de distance l'un de l'autre, aux troncs noueux des orangers.
L'un de ces hamacs était vide.
Dans l'autre reposait Florence.
Une sorte de léger velarhivi en toile blanche, à raies bleues, tendu au-dessus du hamac, se gonflant comme une voile au souffle du vent de mer, qui venait de s'élever, imprimait un doux balancement à ce lit aérien.
Florence, les bras et le cou nus, vêtue d'un peignoir blanc, sommeillait dans une attitude ravissante d'abandon, de mollesse et de grâce. Sur son bras droit, à demi replié, sa jolie tête s'appuyait languissante, et parfois la fraîche haleine de la brise, caressant le front de la jeune femme, soulevait quelques boucles de ses cheveux blonds ; son bras gauche pendait nonchalamment en dehors du hamac, et sa main tenait encore le large éventail vert dont elle s'éventait peu d'instants auparavant que le sommeil l'eût surprise. Une de ses jambes charmantes, découverte jusqu'à la naissance d'un petit mollet rebondi, emprisonné dans les fines mailles d'un bas de fil d'Ecosse, était aussi négligemment pendante en dehors du hamac, et mettait en évidence un pied de Cendrillon, chaussé d'une pantoufle de maroquin rouge.
Jamais Valentine n'avait vu Florence plus jolie, plus rose et plus fraîche : ses lèvres purpurines, à demi ouvertes, exhalaient un souffle pur et doux comme celui d'un enfant, et ses traits, dans leur adorable sérénité, exprimaient une quiétude ineffable.
A quelques pas de là, on voyait au milieu de l'eau transparente du ruisseau, qu'ombrageaient aussi les orangers, une grande corbeille de jonc à demi submergée, remplie de pastèques verts à chair vermeille, de figues empourprées et de raisins précoces, qui rafraîchissaient dans cette onde presque glacée, où étaient aussi presque noyées des carafes de cristal remplies de limonade au citron couleur de
LA PARESSE. 8î)
Tambre et de jus de grenade couleur de rubis. Enfin, sur le gazon pont le ruisseau était eneadré, et toujours bien ù l'ombre, on voyait deux vastes fauteuils, des nattes de paille, des carreaux, des coussins, et autres eugints de paresse et de far nienle ; puis, à portée des fauteuils, une table où se trouvaient pèle-inèlc quelques livres, une pipe turque, des coupes de cristal, et, sur un plateau, de petits gâteaux de mais à la mode du pays. Enliu, pour compléter ce tableau, l'on apercevait à travers deux des percées du quinconce, d'un côté les flots bleus et assoupis de la Méditerranée; de l'autre, les cimes élagéesdes liantes collines, dont les lignes majestueuses se profilaient sur l'azur du ciel.
Valenline, frappée du spectacle qu'elle avait sous les yeux, restait malgré elle immobile et charmée.
Soudain la petite main de riorence s'ouvrit machinalement, l'éventail tomba, et, en s'éch;ippant des doigts de la dormeuse, l'éveilla.
A Taspect de madame d'Infreville, pousser un cri de joie, sauter de son hamac et se jeter au cou de son amie, tels furent les premiers mouvements de Florence.
— Ah! dit-elle en embrassant tendrement Valentine, pendant que des larmes d'attendrissement mouillaient ses paupières, j'étais bien sûre que tu viendrais! Depuis deux jours je t'attendais ; et, lu le vois. ajouta-t-cUe eu souriant et en jetant un coup d'oeil sur le hamac dont elle venait de descendre, le bonheur vient en dormant; proverbe de paresseux, mais il n'en est pas moins vrai, puisque eniin te voilà! Mais laisse-moi donc bien te regarder, ajouta Florence en tenant entre ses mains les mains de son amie et se reculant de deux pas. Toujours belle; oui, plus belle que jamais. Embrasse-moi donc encore, ma bonne Valentine! (ji'andj'y songe, voilà pourtant plus de quatre ans que nous ne nous sommes vues, ei dans quelle occasion encore !
Mais chaque chose aura son temps. Et d'abord, ajouta Florence en prenant son amie par la main et la conduisant auprès du ruisseau, comme la chaleur est accablante, voici des fruits de mon jardin que j'ai fait rafraîchir pour toi.
— Merci, Florence, je ne prendrai rien maintenant. Mais, à mon tour, laisse-moi te regarder et te dire {je ne suis pas une flatteuse, moi!) combien tu es embellie. Quel éclat! quelle fraîcheur ! et, surtout, quel air de bonheur !...
— Vrai? tu me trouves l'air heureux? tant mieux! car je serais bien ingrate envers le sort si je n'avais pas cet air-là. Mais je devine ion impatience, tu veux causer? moi aussi, j'en meurs d'envie. Eh bien! causons; mais d'abord assieds-toi là, dans ce fauteuil. Maintenant, ce carreau sous tes pieds, puis ce coussin pour l'accouder plus mollement. Oh ! on ne saurait trop prendre ses aises.
— Je le vois, dit Valentine de plus en plus étonnée de l'air dégagé de son amie, quoique leur entrevue, en raison de plusieurs circonstances, dût avoir un caractère fort grave. Oui, ajouta-t-elle avec un sourire contraint, tu me parais, Florence, avoir fait encore de grands progrès dans tes recherches de bien-être.
— J'en ai fait d'étonnants, ma chère Valentine. Tiens, regarde cette petite mentonnière fixée au dossier de ce fauteuil.
— Bien, mais je ne devine pas-
— C'est pour se soutenir la tête quand on le veut.
Et, joignant l'exemple au précepte, la nonchalante ajouta .
— Vois-tu comme c'est commode! Mais à quoi pensais-je? Tu me regardes d'un air surpris, presque chagrin, dit la jeune femme en devenant sérieuse, tu as raison. Tu me crois peut-être insensible à tes douleurs passées, et, je l'espère, heureusement oubliées, ajouta Florence d'un ton ému et pénétré. Moi insensible ! oh ! il n'en est rien, je te jure. A toutes tes peines j'ai compati : mais ce jour est si doux, si beau pour moi, que je ne voudrais pas l'attrister par de méchants souvenirs.
— Comment ! tu as su...
— Oui, j'ai su, il y a de cela un an, ta retraite en Poitou, ton veuvage, ta détresse, dont tu as moins souffert pour toi que pour ta mère, reprit Florence de plus en plus attendrie. J'ai su aussi avec quel courage tu as lutté contre l'adversité jusqu'à la mort de ta pauvre mère. Mais, tiens, voilà ce que je craignais, ajouta la jeune
femme en portant sa main à ses yeux, dos larmes, el aujourd'hui nicore!
— Florence, mon amie, dit Valeiiliue eu pariagcaui l'cuiolioa de sa comiiagne, jamais je n'ai doute de ton cœur,
— Bien vrai? '
— Poux-tu le croire ?
— Merci, Valeutine, merci ; tu me rends toute à ma joie de te revoir.
— Mais comment as-iu appris ceqni me regarde?
— Je l'ai appris de ci, de là, un peu de chaque côté. Je menais une vie si active, si agitée.
— Toi!
— Moi, répondit la jeune femme avec une petite mine joyeuse et triomphante, oui, moi. Oh! lu en sauras bien d'autres.
— Certes, si tu le veux, tu me feras tomber de surprise en surprise; car, moins instruite que toi, je ne sais rien de ta vie depuis quatre ans, sinon ta séparation d'avec M. de Luceval.
— C'est vrai, dit Florence avec un demi-sourire, M. de Luceval a dû te raconter tela, et par quels moyens un peu bizarres, mais puisés dans mon arsenal de paresse ( que veux-tu ? on se sert de ce qu'on a ) , j'ai amené mon mari à renoncer à la fantaisie de me faire voyager contre mon gré, el surtout de me garder malgré moi pour sa femme.
— Et cette séparation, ta l'as exigée lorsque lu as appris ta ruine. M. de Luceval m'a tout dit; il rend pleine justice à ta délicatesse.
— La générosité venait de lui, pauvre Alexandre ! A part ses habitudes de mouvement perpétuel et ses nianières de Juif-Errant, il a du bon, beaucoup de bon, n'est-ce pas, Valentine? ajouta Florence en souriant malignement. Quel heureux hasard que vous vous soyez rencontrés si à propos, et que, depuis trois mois, vous vous soyez vus si fréquemment! Vous avez dû ainsi vous apprécier ce que vous valez.
— Que veux-tu dire? reprit Valentine en rougissant et regardant son an)ie avec surprise. En vérité, Florence, tu es folle!
— Je suis folle, à la bonne heure. Mais, tiens, Valentine, soyons franches comme toujours. Il est un nom que tu es impatiente et embarrassée de prononcer depuis ton arrivée, c'est le nom de Michel.
— C'est vrai, Florence, et cela pour plusieurs raisons.
— Eh bien! Valentine, pour nous meitre tout de suite à l'aise et appeler les choses par leur nom, je te dirai que Michel n'a pas été et n'est pas mon amant.
Une lueur d'espérance brilla dans les yeux de Valentine, mais elle reprit bientôt avec un accent de doute :
— Florence...
— Tu le sais, je ne mens jamais; pourquoi te tromperais-je? Michel n'est-il pas libre? moi aussi? Je te répète qu'il n'est pas mon amant ; je ne sais pas ce qui arrivera plus tard, mais je te dis la vérité quant à présent. Et puis enfin, est-ce que lu ne comprends pas, Valentine, toi, la délicatesse même, que, si j'avais été ou que si j'étais la maîtresse de Michel, il y aurait pour toi et pour moi quelque chose de si embarrassant, de si pénible, dans cette entrevue, que je me serais bien gardée de la solliciter?
— Ah! Florence, ton loyal et bon cœur ne se dément jamais, dit Valentine en ne pouvant s'empêcher de se lever et d'aller embrasser son amie avec effusion ; malgré toute ma joie de te revoir, j'avais le cœur serré, contraint; mais maintenant je respire à l'aise, je suis délivrée d'une angoisse poignante.
— Ça aura été ta punition d'avoir douté de moi, méchante amie ; mais tu m'as demandé d'être franche. Aussi ajouterai-je en toute franchise que, si nous ne sommes point amants, nous nous adorons, Michel et moi, autant que deux paresseux comme nous peuvent prendre la peine de s'adorer. Et liens, il y a une heure encore, les yeux demi-clos et fumant lentement sa longue pipe orientale, en se balançant dans ce hamac à côlé du mien pendant que je m'éventais délicieusement, Michel me disait : « Ne trouvez'vous pas, Florence, que notre amour ressemble au doux balancement de ce hamac? Il nous berce entre la terre et le ciel. » Tu me répondras, Valentine, que cette pensée n'est pas très-claire, ajouta Florence en souriant, qu'elle est vague et obscure comme les idées qui nous viennent entre le sommeil et la veille. Je suis de ton avis; maintenant cela me paraît ainsi ; mais, quand Michel me disait cela, je jouissais sans doute de toute la béatitude de corps et de tout l'engourdissement d'esprit nécessaires pour apprécier cette sublime comparaison de notre ami, qui me paraissait alors d'une vérité frappante.
— Michel no m'aime plus, dit madame d'Iiifrevillc d'une voix altérée en regardant fixement Florence ; il m'a tout à fait oubliée!
— Je ne puis répondre à cela, ma bomie Valenline, dit la jeinic femme, qu'en te lacontant notre histoire, et...
— Ahî mon Dieu! dit Valentine en interrompant son amie, tu n'as pas entendu?
— Quoi donc .' dit la jeune femme en prêtant l'oreille et regardant du côté vers lequel se dirigeaient les regards de son amie, qu'as-tn entendu?
— Ecoule donc.
Les deux compagnes restèrent muettes, attentives, pendant quelques instants.
Le plus grand silence régnait au dedans et au dehors du jardin.
— Je me serai trompée, dit madame d'infreville rassurée, j'avais cru entendre du côié de ce massif...
— (Juoi donc, Valenline?
— Je ne sais... comme un bruit de branches cassées...
— C'est le vent de mer qui s'élève par intervalles; il aura agité les grands rameaux de ce vieux cèdre, placé là-bas près de la baie, et dont tu vois la cime au-dessus de ces massifs; le frottement des branches des arbres verts cause souvent des bruits singuliers, reprit Florence en louie sécurité de conscience; puis ei!c ajouta : Maintenant, Valentine, que je t'ai expliqué ce grand phénomène, écoule uotre histoire à Michel et à moi.
Madame d'infreville, revenue de la crainte dont elle avait été un moment agitée, dit à madame de Luccval :
— Florence, je l'écoute ; je n'ai pas besoin de te dire avec quelle curiosité, ou plutôt avec quel intérêt.
— Eh bien doue ! ma chère Valentine, ce que mon mari ne l'a pas
sans doute appris, car il l'ignorait, c'est que, deux jours après ton départ, je reçus une lettre de Michel.
— Et le but de celte lettre ?
— Était tout simple. Sachant par toi que, pour dérouter les soupçons de ton mari, tu voulais me demander de l'écrire, afin d'établir que nous avions eu de fréquentes entrevues. Michel, n'entendant plus parler de toi, fut très-inquiet, s'informa, apprit que, depuis deux jours, tu étais partie avec ta mère, mais il lui fut impossible de découvrir le lieu de ta retraite.
— Vrai? il s'est ému de ma disparition? dit Valentine avec uu mélange de doute et d'amertume. Une fois, enfin, il est sorti de son apathie !
— Oui, oui, méchante, il s'est ému, et pensant que, l'ayant vue la surveille, je serais peut-être mieux instruite que lui, il m'écrivit, me supplia de le recevoir, j'y consentis; rien de plus naturel que sa visite, il était notre cousin.
— Mais ton mari?
— Il n'avait aucune objection à faire, ignorant que Michel fût l'objet de la passion qui t'avait perdue.
— En effet, M. de Luceval n'a su cela que par moi.
— Michel vint donc me voir ; je lui appris ce qu'il ignorait, la cruelle scène dont j'avais été témoin. Sa douleur me toucha; elle était profonde et contrastait avec ce que je savais par toi de ce caractère ennemi du chagrin comme d'une fatigue de l'âme, et préférant aux regrets l'oubli, comme moins gênant.
— Michel est-il donc changé à ce point, que ce caractère ne soit plus le sien ?
— Il est le sien, plus que jamais le sien, ma bonne Valentine. Michel est toujours, a toujours été le Michel que tu as connu. C'est pour cela, je le répète, que sa douleur m'a beaucoup touchée. Nous sommes donc convenus que moi de mon côté, lui du sien, nous ferions toutes les tentaiives possibles pour te retrouver. 11 s'y est brave ment résolu; je dis bravement, parce que tu comprends ce qu'était pour un paresseux comme lui la perspective de tant de peines ! d'embarras! Seulement.. «
— Seulement?
— 11 s'est naïvement écrié : « Ah ! que je la retrouve ou non, c'est bien la dernière maîtresse que j'aurai! t Ce qui correspondait par-
faitement, tu le vois, à ma terreur des angoisses auxquelles peut vous exposer riuconvénicnt d'avoir un amant. Je trouvai en cela Mirliel rempli de bon sens, et l'encoura^'c.ii dans ses démarches pour le retrouver.
— El ces démarches, vraiment il les a faites?
— Avec une activité qui me confondait, car il me tenait au courant de tout; inalheiireusenient les nu'sures de ton mari avaient été si bien prises, que nous ne pilmes rien découvrir, et, de plus, nous ne recevions aucune nouvelle, aucune letiie de loi.
— llélas! Florence, presque prisonnière dans une demeure isolée au milieu des bois, entourée de gens dévoués à M. d'Infreville, tout envoi de lettres m'était impossible.
— Nous l'avons bien pensé, ma pauvre Valentine; mais enfin il nous fallut renoncer à l'espoir de retrouver tes traces.
— Et en l'occupant ainsi de moi, tu voyais souvent Michel?
— Nécessairement.
— Et que pensais-tu de lui ?
— T'en dire tout le bien que j'en pensais serait faire mon éloge, car, chaque jour, je m'étonnais de plus en plusdelinconcevable ressemblance qui existait entre son caractère, ses idées, ses penchants et les miens. Or, comme je ne suis pas d'une modestie farouche lorsque je cause avec moi-même, je trouvais que nous étions tous deux charmants.
— C'est alors que lu as pensé à te séparer de ion mari.
— Qu'elle est donc mauvaise ! dit Florence eu menaçant du doigt son amie. Non, madame, la cause de notre séparation est toute autre; ^ar nous étions, Michel et moi, si fidèles à notre caractère, qu'eu parlant de toi, et conséquemmenl de toutes les algarades, de tous les soubresauts, de tous les émois que causent une liaison criminelle, comme disent les maris, nous nous écriions de la meilleure foi du monde :
« — Voilà pourtant, monsieur, où ça conduit l'amour ! jamais de repos, toujours sur le qui-vive, l'oreille au guet, l'œil inquiet, le cœur palpitant, rôder, ruser, épier sans cesse.
« — El le dérangement, madame? et les séances dans la rue, à l'affût d'un signal, par la pluie et par la neige?
« — Et les reudez-vous manques, après trois heures d'altenic, moQsieur?
(( — Et le tracas des duels, madame ?
« — Et les tracas de la jalousie, monsieur? Et les courses furlives dansd'iiorribles fiacres, où l'on est moulue, brisée !
« — Ah! que de peines! que de fatigues! madame, et, je vous le demande un peu, au résumé, pourquoi?
« — C'est ma foi vrai, monsieur, pourquoi? »
— Enfin, je l'assure, Valentine, reprit gaiement Florence , que si un démon caché eût écouté nos moralités paresseuses, il eût ri comme un fou, et pourtant nous raisonnions en sages. Vint le moment où M. de Luceval entreprit de me faire vr-yager malgré moi ; cette fantaisie lui passa.
— Oui, il m'a dit tou moyen; il était singulier, mais efficace.
— Que voulais-je à cette époque? le repos; car, bien que mon mari eût été très-dur, très-brutal envers moi lors de la scène de ta lettre, ma pauvre Valentine, et que je l'eusse alors menacé d'une séparalion, toute réflexion faite, je m'étais amendée, reculant devant la pensée de vivre seule, c'est-à-dire d'avoir à m'occuper de mille soins dont mon mari ou mon intendant s'occupaient pour moi; je bornais donc mes prétentions à ceci : ne jamais voyager, encourager mon mari à voyager le plus souvent possible, afin de n'être pas continuellement impatientée par ses agitations.
— Et pouvoir recevoir Michel à la guise?
— C'est entendu, et cela bien à mon aise, sans le moindre mystère, sans avoir à me donner la peiné de rien cacher, car rien n'était à cacher dans nos relations; toujours la vertu de la paresse, chère Valentine. Mais ce n'est rien encore, tu sauras tout à Theure quelles merveilles elle peut enfanter cette chère paresse.
— Je te crois, et cette séparation, m'a dit ton mari, fut réellement amenée par la perte de ta fortune? Cela en a été le vrai motif?
— Voyons, Valeniine, franchement, être désormais à la merci de mon mari, à ses gages, pour ainsi dire, est-ce que je pouvais admettre cela? Non, non, je me rappelais trop les humiliations que tu avais souffertes, pauvre fille sans fortune, en épousant un homme riche. Non, non, la seule pensée d'une vie pareille révoltait ma délicatesseet ma paresse.
— Ta délicatesse, soit, mais ta paresse, Florence? Comment cela? ne te fallait -il pas renoncera ce luxe, à cette richesse qui te permettaient d'être paresseuse tout à ton aise ?
LA l'AllESSE. 97
— De deux choses l'une, Valcnline : si je rcsiais aux gages de M. de Luceval, il me fallait ounipltileuioul sacrilicr mes goû:s aux siens, me lanciT dans son tourbillon d'activité, et alliT au Cautasc s'il avait eu celle fantaisie; or, j'aurais, je crois, préléré la mort à celle vie-là.
— Mais pourquoi, au contraire, n'avoir pas imposé tes goûis à ton mari? profilant de l'empire que tu avais sur lui: car il l'aimait, ei ...
— Il m'aimait, oui, comme j'aime les fraises, pour les manger. Mais d'abord jo le connais, il ne pouvait pas pins changer sou caractère quo moi changer le mien ; le naturel eût chez lui repris le dessus, et, tôt ou lard, notre vie eût été un enfer; je préférai donc me séparer tout de suite.
— El Michel fut-il prévenu de ta résolution?
— il la trouva des plus convenables. Ce fut à celle époque que lui et moi nous finies quelques vagues projets pour l'avenir, projets d'ailleurj, toujours subordonnés à toi.
— A moi.'
— Certes, Michel connaissait ses devoirs, il les eût accomplis, s'il fût parvenu à te retrouver. Aussi, pendant qu'il se livrait à une dernière recherche, je m'occupai de mon côié d'arriver à la séparation que je voulais obtenir; je priai Michel de cesser ses visites jus- (ju'à ce que je fusse libre ; sa présence m'eût gênée ; mon mari t'a dit s;ms doute?...
— Comment lu étais parvenue à forcer sa volonté par ion silence obstiné.
— 11 était impossible, j'espère, d'employer un moyen plus doux et de meilleure compagnie;. Enfin, au bout de quatre mois, j'étais légalemenl séparée de M. de Luceval, et il parlait en voyage. Je revis Michel. 11 n'avait, non plus que moi, aucune nouvelle de toi. Renonçant à l'espoir de te relniuvor, nous revînmes à nos premiers projets d'avenir : noire détermination fui arrêtée. Je l'ai tout à l'heure, ma chère Valentine, jiarlé des prodiges que peut enfanter la paresse; ces prodiges, tu vas les connaiire.
— Je l'écoute ; mon intérêt et ma curiosité redoublent.
— Voici quel fut notre point de départ, ou, si tu veux, ajouta Florence en souriant el faisant uue petite mine solennelle, la plus drôle du moude, voici notre déclahatior de piurcipes ù nous deux Michel :
« Pour nous, il n'y a qu'un désir, qu'un bonheur au monde : la parfaite quiétude de corps et d'esprit, appliquée à ne rien faire du tout, si ce n'est à rêver, à lire, à s'aimer, à causer, à regarder le ciel, les arbres, les eaux, les prairies et les montagnes du bon Dieu ; à se bercer à l'ombre en été, à se chauffer durant la froidure. Nous sommes trop religieusement paresseux pour être glorieux, ambitieux ou cupides, pour rechercher le fardeau du luxe ou les fatigues du monde et de ses fêtes. Que nous faui-il pour vivre dans ce paradis de paresseux que nous rêvons? Une petite maison bien close en hiver, avec un jardinet bien frais en été; d'excellents fauteuils, des hamacs, des nattes pour nous y étendre ; de beaux points de vue à la portée de notre regard, pour ne point nous donner la peine d'aller les chercher ; un beau ciel, un climat doux et riant, une nourriture frugale (nous ne sommes gourmands ni l'un ni l'autre) et une servante ; il faut surtout que cette vie soit bien réglée, bien assurée, afin que nous n'ayons jamais l'esprit troublé par des préoccupations d'affaires. » Tel était l'unique objet de nos désirs. Comment les réaliser ? C'est là que nous avons fait des efforts de génie et de courage. Ecoute et admire, ma bonne Valentine.
— Je l'écoute, Florence, et je suis bien près d'admirer, car il me semble que je devine un peu.
— Ne devine rien, laisse- moi le plaisir de te surprendre. Je poursuis : « La nourrice de Michel est Pioveaçale et native d'flyères ; elle nous parla de la beauté de son pays, où l'on vivait, disait-elle, presque pour rien, affirmant que l'on pouvait y acheter, pour dix â douze mille francs au plus, une maisonnette comme nous la dési* rions, sur le bord de la mer, avec un joli jardin planté d'orangers. Justement un des amis de Michel était établi à Hyères pour sa santé; il fut chargé de prendre des renseignements; ils confirmèrent ceux de la nourrice de Michel ; il se trouvait même alors, à deux lieues d Hyères, une petite maison du prix de onze mille francs, admira blement située ; mais elle était louée pour trois années encore, l'on ne pouvait en jouir qu'à l'expiration du bail ; pleins de confiance dans le goût de l'ami de Michel, nous le priâmes d'acheter la maison , mais là était la grande difficulté, le nœud de notre situation. Pour l'acquisition de la maisonnette et pour l'achat d'une rente de deux mille francs suffisant à nos besoins, il nous fallait soixante mille francs environ, alla d'avoir au moins, outre cela, deux ou trois mille francs
d'avance. Or, ma bonne Valcniino, k loul était de trouver les bienheureux soixaijie raille francs, une grosse somnie, comme m le vois.
— Et comment avez-vous fait?
— Il me restait, à moi, près de six mille francs en or que j'avais, lors de mon mariage, demandes sur ma dot.
Un ami de Michel se chargea de liquider ses déplorables affaires; il en relira une quinzaine de mille francs. Ces sommes furent placées. Nous réjolilmes d'y toucher le moins possible, jusqu'à ce que nous fussions en mesure de gagner les quarante mille francs dont nous avions besoin pour arriver à notre paradis.
— Gagner ! Comment pouviez-vous espérer gagner une si forte somme.'
— Eh! mon Dieu! en travaillant, ma chère, dit Florence d'un air conquérant, en travaillant comme des lions.
— Toi! travailler, Florence? s'écria Valenlineen joignant les mains avec surprise, toi travailler? et Michel aussi?
— Et Michel aussi! ma bonne Vaientine.Oui, nous avons travaillé presque nuit et jour, en acceptant les plus drôles de métier du monde, et cela pendant plusieurs années.
— Toi et Michel capables d'une pareille résolulion ?
— Comment! cela l'éionne?
— Si cela m'étonne, grand Dieu !
— Voyons, Valeniine, souviens-toi donc combien nous étions paresseux, moi et Michel.
— Et c'est cela même qui me confond, celte paresse !
— Mais au contraire.
— Au contraire?
— Certainement. Songe donc quel excitant, qiiel aiguillon c'est qr.e
la PABESSB !
— La paresse, la paresse?
— Tu ne comprends pas quel courage, quel élan, quelle ardeur cela vous donne, de se dire à la fin de chaque jour, quelque harassé que l'on soil, quelque privation que l'on ail endurée : «Encore un pas de fait vers la liberté, l'indépendance, le repos et la volupté de ne rien faire!. . » Oui, Valentine, oui... El la fatigue même que l'on ressent alors vous fait songer, avec plus de délices encore, au bonheur ineffable dont on jouira plus tard. £b ! mou Dieu! Uens, c'est eu pc-
lit, et appliqué à la vie réelle, le procédé des joies éternelles ache. tées par les douleurs d'ici-bas; seulement, entre nous, j'aime mieux tenir mon petit paradis sur lerre que d'attendre l'autre.
Madame d'Infreville fut tellement stupéfaite de ce qu'elle apprenait, elle regardait son amie avec un tel ébahissement, que Florence, voulant lui donner le temps de se remettre d'une si profonde surprise, garda un moment le silence.
Madame d'Infreville, sortant enfin de sa stupeur, dit à madame de Luceval :
— En vérité, Florence, je ne sais si je rêve ou si je veille ! encore une fois... loi? toi, si indolente, si habituée au bien-être, un tel courage, une telle opiniâtreté dans le travail?
— Allons, il faut que je l'étonne davantage encore. Sais-tu, Valenlinc, quelle a été ma vie pendant quatre ans, et notamment il y a trois mois, lorsque mon mari et toi vous êtes venus vous informer de Michel et de moi, rue de Vaugirard ?
— L'on nous a dit que chaque jour vous sortiez tous deux le matin, avant le jour, et ne rentriez que bien avant dans la nuit?
— Mon Dieu! mon Dieu! dit Florence en riant comme une folle, maintenant que ces souvenirs me reviennent et que je vois tout cela de loin, combien c'est amusant ! Tiens, voici le récit de l'une des dernières journées qui ont clos mon purgatoire. Elle te donnera une idée des autres. A trois heure du malin, je me suis levée, j'ai terminé la copie d'une partition et la coloration d'une grande lithographie. Tu ne t'étonneras pas, du moins, de mes talents. Tu sais qu'au couvent, ce dont je me lirais le moins mal, c'était de la copie de musique et de la mise en couleur des gravures de sainteté!
— Il est vrai, et cela t'aélé de quelque ressource?
— Je le crois bien; j'ai parfois gagné, rien qu'à ces ouvrages, jus-
qu'à quatre cl cinq francs par jour, ou plulOt par nuit, sans coinpler mes autres étals.
— Tes autres étals... mais lesquels?
— Je poursuis le récit de ma journée. A quatre heures, je suis sor« tic et me suis rendue à la halle. ..
— .M>! mon Dieu ! à la Halle, loil et qu'y faire?
— J'y tenais jus(|u'à huit heures du matin le bureau d'une factrice* trop gra;.dt' dame pour se lever si lot. Du reste, rien de plus pastoral ; un entrepôt de crème, d'œufs et de beurre. J'avais, en outre, ua petit intérêt dans la factorerie, et bon an, mal an, je retirais de cela deuï mille et quelques cents francs.
— Toi. Florence, loi, marquise de Luceval, un pareil métier !
— El .Michel, donc?
— Lui ? et quel métier faisait-il ?
— Il en faisait plusieurs : d'abord celui d'inspecleur des arrivagesà la Halle, ma chère, rien que celai Quinze cents francs, une haute cousiiiération de la part de messieurs les charretiers et de inessi€«s les maraîchers, l'ar là dessus, libre à neuf heures du matin : c'cstalore qu'il se rendait à son bureau et moi à mon magasin.
— Comment, à ton magasin?
— Certainement, rue de l'Arbre-Scc, a la corbkille d'or ; j'étns première demoiselle chez une grande liiigère, une maison de la vieilïe roche, et comme, sans me vanter, je chiffonne avec assez de goût, je n'avais pas ma pareille pour la confection des canezous, dcsheigncuses, des mantilles, des cols, des visites, et pour l'élégance des. garnitures, mais je me faisais payer ircs-cher, quinze cents fraucs (il faut profiter de sa vogue) ; oui, quinze cents francs par an et oonr* rie, s'il vous plaîl! c'était à prendre ou à laisser. Il était aussi formellement entendu que je ne paraîtrai-; jamais à la vente; j'aurais craint d'être recoriuue par quelque pratique, et cela m'eût gênée tm. sortant du magasin.
— Ta journée n'était donc pas finie?
— A huit heures, y penses-tu? car j'avais encore mis pour clause que je serais libre à huit heures, afin de pouvoir utiliser mon temps. Fendant un an je travaillai chez moi à la tapisserie, à la copie-de musique et à mes aquarelles; mais, plu» lard, la femme d'un ami -de Uicbei m'a trouvé quelque chose de. miraculeux, une bonne vieiUs
i02 LES SEPT PECDES CAPITAUX.
dame aveugle, du meilleur monde, mais irès-misanthrope : aussi, ne pouvant sortir de chez elle, et n'aimant pas à recevoir, elle préférait passer ses soirées à entendre des lectures; pendant trois ans, j'ai été sa lectrice au prix de huit cents francs par année. J'arrivais chez elle à neuf heures; tour à tour je lisais, nous causions, puis nous prenions le tlié. Cette dame domourait rue de Tournon, de sorte que Michel, après minuit, venait me chercher en revenant de son théâtre.
— De son théâtre ?
— Oui, de rOdéon.
^ Ah! mon Dieu! s'écria Valenlino, il était acteur?
— Que tu es folle ! d't Florence en riant aux éclats. Pas du tout; il était contrôleur à l'Odéon. Je te dis que nous avons fait tous les métiers. Michel remplissait ces fondions au théâtre, après avoir quitté son bureau où il gagnait ses deux mille quatre cents francs par an.
— Michel? si indolent ! incapable autrefois de s'occuper seulement de ses affaires !
— Et remarque bien qu'en rentrant il mettait encore au net des livres de commerce, ce qui augmentait d'autant nos revenus. Ainsi donc, ma bonne Valentine, tu concevras qu'en vivant avec la plus sévère économie, en nous passant de feu en hiver, en nous servant nous-mêmes, et en employant même nos dimanches à travailler, nous ayons en quatre ans amassé la bienheureuse somme qu'il nous f liait. Eh bien , quand je te parlais des prodiges enfantés par la paresse, avais-je tort?
— Je n'en reviens pas ; c'est à n'y pas croire.
— Eh ! mon Dieu ! Valentine, comme le disait Michel : « Il y a un vif amour de la paresse au fond de bien des existences très-laborieuses. Pourquoi tant de gens, qui ne sont ni ambitieux ni cupides, travaillent-ils souvent avec une infatigable ardeur? Afin de pouvoir se reposer le plus tôt possible. Or, qu'est-ce que le repos sinon la PAr,ESSE? Aussi, ajoutait Michel, on ne sait pas de quels travaux énormes est capable un paresseux bien déterminé à pouvoir paresser un jour. »
— Tu as raison. Je conçois maintenant que l'amour de la paresse puisse donner momentanément une ardeur extrême pour le travail; mais dis-moi, Florence, pourquoi votre logement si voisin et pourtant séparé ?
— Oh! quant à cela, vo's-tu, Valentine, c'a été, de notre part, le
comble de la raison, une résiduiioii d'une sagesse sablimo, liéroique, dit Florence avec un accent do triomplie plein de gentillesse ei de gaieté; nous nous sommes dit ; « Quel est notre but? Amasser le plus vite possible l'argent qu'il nous faut \)o\\r pnresacr un jour; en ce sens, le temps c'est l'argent ; donc, moins nous perdrons de tcntps, plus nous gagnerons d'argent ; or, pour nous le meilleur moyen de perdre beaucoup de temps, c'est d'être <nsemblc, et, par suite, de nous livrer ainsi aux délices de jaser de songes creux, de rêver à deux; nous trouverions cela si cbarmant, que la penie serait irrésistible. Alors, adieu le travaii, c'est-à-dire les moyens de pouvoir un jour paresser à tout j.iuiais; car, pour paresser, encore faut il vivre à sou aise. Ce n'est pas tout, disions-nous encore ; nous avons, il est vrai, une sainte borreur des amours qui donnent de la peine et du souci, c'est très-moral; mais à celte lieiire que nous sommes libres, à celte heure que rien ne nous serait moins gênant que notre amour, eb < eb ! qui sait ? le diable est bien fin, M alors que deviendrait le travail ? Que de temps! c'esl-à-dire que d'argent perdu! car comment trouver le double courage de s'arracber à la paresse et à l'amour ! Non ! non ! soyons inexorables envers nous-mêmes, ne compromettons pas l'avenir, et jurons-nous, au nom du salut de notre divine paresse, de ne pas nous dire un mot, un seul mot, tant que notre petite fortune ne sera pas faite. »
— Comment! pendant ces quatre années!
— Nous avons tenu notre serment.
— Pas un mot ?
— Pas un mot, à partir du jour oîi nous avons commeneé à travailler.
— Florence, tu exagères. Une telle retenue c'est impossible.
— Je l'ai promis la vérité, je te la dis.
— Mais enfin, pas un mot, cela me semble une précaution exagérée...
— Exagérée! Eh! mon Dieu! tout dépendait d'un mot, d'un seul mot, et ce premier mot-là dit, comment répondre du reste ?
— Ainsi, pendant ces quatre années?
— Pas un mol. Mais pour les choses graves, les mesures à prendre concernant nos intérêts, nous nous écrivions, voilà lout. 11 faut te dire aussi que nous avions imaginé un moyen de correspondre à travers la cloison qui séparait nos chambres, c'était juste tout autant qu'il
nous en f;illait, et pour nous dire : — Bonsoir, Michel. — Bonsoir, Florence. — Et le malin : — Bonjour, ^lichel. — Bonjour Florence. — Ou bicu encore : — // est llieure de partir , — et de temps à autre : — Courage, Michel. — Courage, Florence, songeons à noire paradis, et gai le purgatoire 1 — Vois combien nous avons été prévoyants d'adopter cette méthode! Croirais-tu que Michel trouvait encoru quelquefois le moyen de tant bavarder, à coups démanche de couteau frappés sur notre cloison, que j'étais obligée d'imposi r silence à cet tmpor'é. Juge donc si nous avions eu le maiheur de nous parler!
— Et celte étrange correspondance vous suflisait?
— Parfaitement ; n'avions-nous pas une vie commune, malgré celte muraille qui nous séparait? Notre esprit, nos moindres pensées ne tendaient-elles pas an même but? et poursuivre ce but, c'était songer toujours l'un à l'aulre. Puis enfin, malin et soir, nous nous apercevions, nous n'étions pas amants, cela nous suffisait; si nous l'eussions été... brrr... la paille ne vole pas plus vite à l'aimant que nous n'eussions volé l'un vers l'autre, au premier regard. Enfin, il y a quinze jours, notre but a élé atteint; nous avions en quatre ans gagné quarante-deux mille francs et tant de cents francs! J'espère que c'était vaillant ! Nous aurions pu, comme disent les commerçants, nous retirer que\qaes mois plus tôt; mais nous nous sommes dit ou pluîôt écrit : « C'est bien de ne vouloir que le nécessaire ; mais il faut du moins que le pauvre passant qui aura faim et qui frappera h notre porte, trouve aussi chez nous son nécessaire. Rien ne donne pins de quiétude à l'âme et au corps que la conscience d'avoir toujours élé bon et humain. Cela repose. » Aussi, une fois en irain, nous avons mi peu prolongé uoire purgatoire. Eh bien, maintenanl, Vaicntiiie, avoue qu'il n'est rien de tel que la paresse bien dirigée pour donner aux gens activité, courage et vertu...
— Adieu. Florence, dit madame d'hifrcville d'une voix éionfféo en fond;:nl en larmes et se jetant dans les bias de son amie. Adieu, et pour toujours adieu !
— Valentine, que dis-tu?
— Un vague et dernier espoir m'avait conduite ici, csiîcrance insensée, conime touies celles de l'amour opiuiàire cl dcçu... Adieu!
LA PARESSE. WB
CDCorc adieu! Soi> heureuse avec Mielicl; Uicu vous avait crdésTn» pour l'autre ; votre bonheur, vous l'avez vaillanimcnt gagné, méiiJê. Soudain l'on entendit sonner bruyamment ù la petite porte 4i jardin.
— Madame, madame ! dit la vieille nourrice, en accourant aussilM. li-nanl à la main une lettre sans cacliet, qu'elle remit à Valcnlinc; voici oe que le monsieur qui était restédans la voiture m'a dit de v««6 remettre tout de suite ; il venait du cùté de la haie, njouta la vieifta servante en indiquant dn geste la direction de la clôture végéLifc^ masquée de ce côté par un épais massif d'arbustes.
Valentiue, pendant (juc Florence la regardait avec une surpriie croissante, ouvrit la lettre qui contenait un billet, et lut ce qui saà, écrit au crayon :
« Remettez, de grâce, ce mot à Florence, et venez me rejoindre. 11 faut partir, il n'y a plus d'espoir... »
Madame d'Infreville fit un mouvement pour sortir.
— Valentine, où vas-tu? dit vivement Florence à son amie eala prenant par la main.
— Allends-moi un instant, reprit madame d'Infreville en serr«B presque convulsivement les mains de son amie entre les siennes;; attends-moi et lis cela...
Puis, rcmeitani le billet à Florence, elle s'éloigna d'un pas précipité pendant que la jeune femme, de plus en plus étonnée en lisaa£ l'écriture de son mari, lisait ces lignes aussi écrites au crayon :
« Au moment où madame d'Infreville entrait chez vous, je franclnssais la haie de votre jardin ; caché dans un massif, j'ai tout entend». Un vague et dernier espoir m'amenait ici, et. s'il faut tout vous dire, cet espoir déçu, je voulais me venger. Je renonce à l'espérance comme à la vengeance. Soyez heureuse, Florence, je ne puis désormais ressentir pour vous qu'estime et respect.
« Mon seul regret est de ne pouvoir vous rendre une liberté absolue, la loi s'y oppose, il faut donc vous résigner à porter mon nom,
« Encore adieu, Florence : vous ne me reverrez jamais, vousn'ealendrez plus parler de moi ; mais, de ce jour, conservez mon souvenir comme celui de votre meilleur, de votre plus sincère ami,
« Â. DC LnCEVAL. »
Madaiiie de Luceval futaitemlrie à la lecture de cette lettre, qu'elle terminait à peine, lorsqu'elle entendit le roulement d'une voilure qui s'éloignait de plus en plus.
Florence comprit que Valentine ne reviendrait pas. Lorsqu'à la tombée du jour Michel revint trouver madame de Luceval, celle-ci lui remit la lettre de son mari.
Michel fut, comme Florence, ému de celte lettre, puis il dit en souriant :
— Heureusement, Valentine est libre.
Environ deux ans après ces événements, on lisait dans les journaux du temps les nouvelles suivantes :