‹ Les sept péchés capitaux (volume 2)Chapitre 5 sur 10 · FRANCE · texte numérisé non relu

FRANCE

On écrit dlhjêres, à la date du 29 décembre :

« Un phcuumèiic de végétation extraordinaire s'est dernièrement ["icbCiilc dans nos contrées. L'on nous avait parlé d'un oranger en pleine lloraison à celle époque de Tannée. Comme nous paraissions douter de ce prodige, l'on nous a proposé de nous convaincre, et nous nous sommes rendu, à deux lieues d'ici, dans une peiiic maison siiuée au bord de la mer; là, au milieu d'un quinconce d'orangers, nous avons vu, de 7ios yeux vu, ce qui s appelle vu, un do ces arbres magnifiques littéralemeul couvert de boutons et de fleurs qui parfumaient lair à cent pas à la ronde. Nous avons élé bien payé do la peine de noire excursion par la vue de celle merveille et par l'accueil plein de bonne grâce qu'ont bien voulu nous faire les maîtres de la maison, M. et madame ilichel. »

V'N va LA PARëS9«

L'AVAÏIICE

LES MILUONNMRES

L'emplacement appelé depuis longues années le Charnier des Innocents, siiué près des Piliers des Halles, a toujours été cité pour le grand nombre d'écrivains publics qui ont établi leurs échoppes dans ce quartier populeux de Paris.

Par une belle matinée du mois de mai 18**, une jeune fille de dixhuit ans environ, vêtue comme une pauvre ouvrière, et dont la figure charmante et mélancolique était d'une pâleur mate, sinistre reflet de la misère, parcourait le Charnier des Innocents d'un air pensif. Plusieurs fois elle s'arrêta indécise devant quelques échoppes d'écrivains publics; mais, soit que les uns lui parussent trop jeunes, les autres d'une physionomie peu engageante, soit enfin qu'ils fussent alor> tous occupés, elle couiiiiuaii lenicmcnt ses recherches.

Avisant, cependant, à la porte de la dernière échoppe, un vieiW lard d'une physionomie vénérable, remplie de douceur et de bonté, la jeune fille n'hésita pas à entrer dans la maisonnette de bois.

L'écrivain public, frapj)é, de son côlé, de la louchante beauté de la jeune fille, de sa tournure modosle, de son air timide et triste, l'accueillit avec une affabilité paternelle, la fil entrer dans l'échoppe,

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dont il ferma la porie ; puis, tirant discrètement le rideau de la petite fenêtre, le bonhomme, presque vêtu de haillons, indiqua d'un geste une chaise à sa cliente et s'assit dans son vieux fauteuil de cuir.

Mariette (c'était le nom de la blonde jeune fille) baissa ses grands yeux bleus, rougit beaucoup, et garda pendant qatlques instants un silence embarrasse, presque pénible. Une vive émotion agitait son sein sous le vieux petit châle de mérinos gris qu'elle portait sur sa robe d'indienne fanée, tandis que ses deux mains, croisées sur ses genoux, tremblaient légèrement.

L'écrivain, désirant rassurer la pauvre fille, lui dit affectueusement :

— Allons, mon enfant, remettez-vous. Pourquoi cet embarras? Vous venez sans doute me prier de rédiger une pétition? une demande? une lettre?

— Oui, monsieur... c'est... c'est pour une lettre... que je viens.

— Vous ne savez donc pas écrire?

— Non, monsieur, répondit Blariette en rougissant davantage encore, car à sa timidité naturelle se joignait la honte de son ignorance.

L'écrivain public, regrettant d'avoir peut-être humilié sa cliente, reprit d'un ton affectueux :

— Pauvre enfant 1 me supposez-vous capable de blâmer votre ignorance?

— Monsieur...

— Ah! croyez-moi, reprit-il d'une voix pénétrée, c'est au contraire de l'attendrissement, de la compassion que j'éprouve pour les personnes qui, comme vous, n'ayant pu acquérir une éducation première, sont forcées de venir à moi. Pauvres créatures, obligées de s'adresser à un tiers qu'elles peuvent croire indiscret, moqueur ! Et cependant il faut qu'elles le mettent dans la confidence de leurs pensées les plus secrètes, les plus chères! C'est bien pénible, n'est-ce pas ?

— Oh! oui, monsieur! dit Mariette, touchée de ces paroles. Être obligée de s'adresser à un étranger pour...

La jeune fille n'acheva pas, rougit encore, et ses yeux devinrent humides.

L'écrivain public reprit, en regardant la jeune fille avec un inlérôt croissant :

— Encore une fois, rassurez-vous, raou eufaiil. Avec moi vous D'avcz ù cr.iiiidre ni iudiscreiiou ni moquerie; j'ai toujours regarde comme quelque chose de louchant, de sacré, la confiance que ioul obligées de ni'accorder les personnes que le hasard ou le malheur a déshéritées des bienfaits de lédiieaiion.

Puis, souriant avec bonhomie, l'écrivain public ajouta : — Ah çà, mademoiselle, n'allez pas croire, au moins, que je vous parle ainsi pour me vanter aux dépens de mes confrères, et leur enlever une cliente! Non, non, reprit-il plus sérieusement, je vous parle comme je pense, et, ù moji ûge, ou peut avouer cette préiention-li.

Mariette, de plus en plus surprise et émue du langage du vieillard, lui dit avec reconnaissance :

— Ah! merci, monsieur; vous rae soulagez de la moitié de ma peine, en comprenant, en excusant mon embarras. Oh! oui, ajoutal-elle en soupirant, c'est bien cruel de ne savoir ni lire ui écrire; mais, hélas! cela souvent ne dépend pas de nous.

— Eh! mon Dieu! ma pauvre enfant, il en aura été de vous, j'en suis sûr, comme de tant d'autres jeunes filles qui s'adressent à moi : ce n'est pas la bonne volonté qui leur a manqué pour apprendre, c'est de le pouvoir. Celles-ci, en l'absence de leurs parents occupés hors du logis, et obligées, dès leur enfance, de garder leurs sœurs ou leurs frères plus petits, n'ont jamais eu le temps d'aller à l'école ; celles-là, mises en apprentissage de trop bonne heure...

— Comme moi, monsieur, dit Mariette en soupirant.

— On vous a mise, toute enfant, en apprentissage?

— A neuf ans, monsieur, et jusqu'alors j'étais restée à la maison pour garder un petit frère qui est mort peu de temps avant mon père et ma mère.

— Pauvre enfant ! votre histoire est à peu près celle de beaucoup de vos compagnes, qui sont dans la même position que vous. 31ais comment, en sortant d'apprentissage, n'avez-vous pas tùché de vous instruire?

— Et le temps, monsieur, dit tristement Slariette, c'est à peine si, en prenant sur mes nuits, mon travail peut suffire à moi et à ma marraine...

— llélas! oui, le temps! dit le vieillard. le temps, c'est le pain pour les travailleurs, et trop souvent il faut opter : mourir de faim ou rivre dans l'ignorance.

Puis il ajouta de plus en plus iiuéressé : — Vous me parlez de voire marraine; vous n'avez donc plus ni père ni mère?

— Non, monsieur, je vous l'ai dit, répondit tristement Mariette. Puis elle reprit en soupirant: — Mais pardon, monsieur, de vous avoir fait perdre ainsi beaucoup de votre temps, au lieu de vous avoir dit tout de suite quelle lettre je viens vous demander.

— Ce temps, je ne pouvais mieux, l'employer qu'à vous écouter, mon enfant, car je suis vieux, j'ai de l'expérience, et je suis certain que vous êtes une brave et digne jeune fille. Maintenant venons à cette lettre. Voulez-vous m'en dire le sujet, pour que je la rédige? ou bien préférez-vous me. la dicter?

— Je préfère vous la dicter, monsieur.

— Alors je suis prêt, mon enfant, dit le bonnomme en mettant SCS lunettes et s'éiablissant devant son bureau, la tête baissée sur son papier, afin de ne pas augmenter l'embarras de sa cliente en la regardant.

Après un moment d'hésitation, Mariette commença de dicter ce qui suit à voix basse, et en tenant ses yeux baissés : « Monsieur Louis... »

Au nom de Louis, le vieillard fit un léger mouvement de surprise inaperçu de Mariette, qui répéta de nouveau d'une voix un peu émue : « Monsieur Louis... »

— C'est écrit, mon enfant, dit le vieillard, toujours sans regarder Mariette.

Celle-ci continua en s'inierrompanl parfois et en hésitant, car il était facile de deviner que, malgré sa confiance dans le vieillard, elle ne lui livrait pas toute sa pensée : « Je suis bien triste; je n'ai pas encore reçu de vos nouvelles. Vous m'aviez pourtant promis de m'écrire pendant votre voyage, monsieur Louis. »

— Pendant votre voyage, répéta le vieillard, dont les traits étaient soudain devenus pensifs, et qui j dit en lui-même avec une vague anxiété : Voilà un rapprochement étrange. Il se nomme Louis, et il est absent. Mariette continua de dicter :

« J'espère, monsieur Louis, que vous vous portez bien, et que ce n'est pas pour cause de maladie que vous ne m'avez pas encore écrit, car ce serait pour moi deux chagrins au lieu d'un.

fl C'est aujourd'hui le G mai, monsieur Louis, le six mai. Aussi je n'ai pas voulu passer celle journée sans vous faire souvenir de moi.

Peul-êlre que tous aurez eu la incnic idée, el qu'aprcs-dcmain je recevrai une loltre do vous, comme vous recevrez collc-ci de; moi. Alors ce ne serait ni par oubli ni par maladie que vous auriez laut U\rdé à m'écrire. Comme j'en serais heureuse ! Aussi je vais allendrc jusqu'après-demain avec une grande impatience. Dieu veuille qu'elle ne soit pas trompée, monsieur Louis! »

Mariette, en dictant ces derniers mots, étouiïa un soupir. Une larme roula sur ses joues. Elle s'interrompit durant quelques instants.

Les traits de l'écrivain public, toujours courbé sur sa table, étaient invisibles à la jeune (ille, et prenaient une expression de plus en plus attentive et sérieusement inquiète; deux ou trois fois, tout en écrivant, il tâcha de jeter à la dérobée sur sa cliente un regard chagrin el scrutateur.

Il était facile de deviner qu'au touchant intérêt qu'il avait d'abord involontairement ressenti pour Mariette succédait chez le vieillard une sorte d'éloignement causé par de graves appréhensions.

La jeune ouvrière poursuivit sa dictée en contiuuanl de tenir ses yeux baissés :

« Je n'ai rien de nouveau à vous apprendre, monsieur Louis ; ma marraine est toujours bien malade; ses souffrances empirent; cela aigrit encore son caractère. Afin de la quitter le moins possible, je travaille maintenant chez nous au lieu d'aller chez madame Jourdan. Aussi les journées me paraissent longues et tristes, car le travail fait en commun, à l'atelier, avec mes compagnes, était presque un plaisir et allait bien plus vite; aussi je suis obligée de veiller très-tard, et je ne dors pas beaucoup, car c'est surtout la nuit que ma marraine souffre davantage et qu'elle a le plus besoin de moi. Quelquefois je ne m'éveille pas aussitôt qu'elle m'appelle, parce que souvent le sommeil est plus fort que moi; alors elle me gronde uu peu ; c'est bien naturel, car elle souffre.

« C'est pour vous dire, monsieur Louis, que, comme toujours, je ne suis pas très-heureuse à la maison, et qu'un mot d'amitié de votre part me ferait grand bien. Cela me consolerait de tant de choses tristes !

« Adieu, monsieur Louis, je complais sur Augustine pour vous écrire, mais elle est allée dans son pays, et j'ai été obligée de madresser à une autre personne, à qui j'ai dicté cette lettre. Ah ! monsieur Louis, jamais je n'ai été plus chagrine de ne savoir ni lire ni

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écrire qu'en ce moment. Adieu encore, monsieur Louis, pensez à moi, je vous en prie, car moi je pense toujours à vous.

« Je vous salue de bien bonne amitié. »

La jeune fille étant restée silencieuse après ces derniers mots, ic vieillard se retourna, et, levant enfin les yeux sur elle, lui dit :

— Est-ce tout, mon enfant?

— Oui, monsieur.

— Et de quel nom faut-il signer celle lettre?

— Du nom de Mariette, monsieur.

— Seulement Mariette?

— Mariette Moreau, si vous voulez, monsieur. C'est mon nom de famille.

— Signé : Mariette Moreau, dit le vieillard en écrivant ces noms. Puis, ayant plié la lettre, il reprit en dissimulant la secrète angoisse

avec laquelle il attendait la réponse de la jeune fille :

— Et celte lettre, à qui faut-il l'adresser, mon enfant?

— A M. Louis Richard, à Dreux, bureau restant.

— Plus de doute! se dit le vieillard en se disposant à écrire sur la 'ettre l'adresse que Mariette venait de lui dicter.

Si la jeune ouvrière n'eût pas été elle-même très-préoccupée, elle aurait sans doute remarqué l'expression contrainte qui se peignait depuis quelques instants sur la pbysionoraie de l'écrivain, et qui s'accentua plus durement encore lorsqu'il fut bien certain du nom de celui-là à qui cette missive ingénue était destinée. Jetant à la dérobée un regard irrité sur Mariette, il sembLiil ne pouvoir se résoudre à écrire l'adresse qu'elle venait de lui dicter, car après avoir seulement mis sur l'enveloppe ces mots : A Monsieur, Monsieur... il laissa tomber sa plume, et il dit à l'ouvrière, en lâchant de sourire avec sa bonhomie accoutumée, afin de dissimuler ses ressentimenls et ses appréhensions :

— Tenez, mon enfant, quoique ce soit la première fois que nous nous voyous, il me semble que vous avez déjà quelque confiance en moi.

— C'est vrai, monsieur; avant de venir ici, je craignais de n'avoir pas le courage de dicter ma lettre à quelqu'un que je ne connaissais pas; mais vous m'avez accueillie d'une manière si bonne, que je n'ai presque plus été embarrassée.

— Embarrassée! pourquoi, mon enfant? Je serais votre père, que

L'AVAniCE. 145

je ne trouverais pas un nwl à redire à la lellrc que vous ccrivci à... à M. Louis... et même, si je ne crait^nais d'abuser de celle confiance que vous diies avoir en moi... je vous demanderais... Mais non... ce serait trop indiscret.

— Que me demandcriez-vous, monsieur?

— Quel est ce M. Louis Richard?

— Mon Dieu! moii>icnr, ce n'est pas un secret. M. Louis est clerc de notaire ; rélude où il est eniployé se trouve dans la même maison que Tatelier où j'allais travailler; c'est ainsi que nous nous sommes «ounus, il y a aujourd'hui un an le 6 mai.

— Ah ! je comprends maintenant pourquoi vous insistiez sur la date de votre lettre : c'est l'anniversaire de votre connaissance!

— Oui, monsieur.

— Vous vous aimez? Allons, ne rougissez pas, mon enfant; vous attendez sans doute le moment de vous marier?

— Oui, monsieur.

— Et la famille de M. Louis consent à ce mariage?

— M. Louis n'a plus que son père, monsieur, et nous espérons qu'il ne nous refusera pas son consentement.

— Et le père de Louis, quel homme est-ce?

— Le meilleur des pères, à ce que m'a dit M. Louis, et supportant sa pauvreté avec grand courage, quoiqu'il ait été à son aise autrefois; mais, à cette heure, JI. Louis et son père sont aussi pauvres que nous deux ma marraine. C'est cela qui nous donne bon espoir pour notre mariage. Entre pauvres gens, il ne peut y avoir de difficultés.

— Et votre marraine, mon enfant, il me semble qu'elle ne vous rend pas la vie très-heureuse?

— Que voulez-vous, monsieur? il est si naturel d'être de mauvaise humeur quand on n'est presque pas un moment sans souffrir et qu'on n'a jamais eu que du malheur dans sa vie!

— Votre marraine est donc infirme?

— Elle a perdu la main, monsieur, et clic a une maladie de poitrine qui la lient au lit depuis plus d'un an.

— Perdu la main, comment?

— Elle était cardeuse de matelas, monsieur; elle s'est piquée, en travaillant, avec son aiguille à crochet; la piqûre s'est envenimée faute de soins, car ma marraine n'avait pas le temps de se faire soi»

gner, et on a été obligé de lui couper le bras. De temps à autre la plaie se rouvre encore, et lui est bien sensible.

— Pauvre femme! dit le vieillard d'un air distrait.

— Quant à la maladie de poitrine de ma marraine, reprit Mariette, bien des cardeuses eu sont atteintes comme elle, à ce que dit le médecin, parce qu'elles respirent sans cesse la poussière malsaine qui sort de la laine des matelas qu'elles battent. Ma marraine est comme courbée en deux, et presque toutes les nuit:; elle a des accès de toux si déchirants, qu'il faut que je la soutienne quelquefois dans mes bras pendant plusieurs heures.

— Ainsi votre seul travail fait vivre voire marraine?

— C'est tout simple, monsieur, elle ne peut plus gagner sa vie.

— Ce dévouement de votre part est généreux.

— Je fais ce que je dois, monsieur; ma marraine m'a recueillie chez elle après la mort de mes parents, elle a payé pour moi trois années d'apprentissage. Sans elle, je ne saurais pas l'état qui me fait vivre ; n'est-il pas juste qu'elle profile maintenant de l'aide qu'elle m'a donnée autrefois?

— Et pour subvenir à ses besoins et aux vôtres, vous travaillez beaucoup sans doute?

— Le plus que je peux, monsieur, quinze à dix-huit heures par jour.

— Et la nuit, au lieu de prendre un repos nécessaire, vous veillez votre marraine ?

— Qui la veillerait si ce n'est moi, monsieur ?

— Mais pourquoi n'a-t-elle pas lâché d'entrer à l'hôpital?

— Le médecin a dit qu'on ne la garderait pas à l'hospice, parce que sa maladie de poilrine était incurable. El puis d'ailleurs je ne sais si j'aurais eu le courage de l'abandonner ainsi.

— Allons, mon enfant, je ne m'étais pas trompé. Vous êtes une brave et digue jeune fille, dit le vieillard en tendant sa main à Mariette.

Dans ce mouvement, soit par maladresse, soit volontairement, l'écrivain public fit choir sur son bureau son encrier, de sorte que l'encre se renversa en partie sur la lettre, à laquelle il ne manquait plus que l'adresse.

— Ah! mon Dieu ! quel malheur! s'écria Mariette. Voici la lettre toute pleine d'encre, monsieur.

— Maladroit que je suis ! reprit le vieillard d'un air fiché. Mais il n'y a (jue ileini-mal, la lettre n'est pas longue. J'écris vile, je m: vous demande «pie dix niiiniles pour la recopier, mon enfant ; eu même temps je la relirai tout haut, et vous verrez de la sorte si vous trouvez queltpie chose à changer ou à ajouter.

— Monsieur, excusez, mon Dieu! la peine que je vous doiuic.

— Tant pis pour moi, mon enfant. C'est ma faute, dit le vieillard, tt il connnença de relire la lettre à haute voix tout en écrivant,

ot comme sil l'eût recopiée à mesure qu'il avançait dans cette lectare.

En se livrant à ce nouveau travail, une violente lutte intérieure semblait se réllécliir sur les traits de lécrivain public : tantôt il soupirail d'un air satisfait et dégagé, tantôt au contraire il paraissait confus et évitait d'arrêter ses yeux sur la candide figure de Mariette. Celle-ci, accoudée sur la table, appuyant son front dans sa main, suivait d'un regard mélancolique et envieux la plume rapide du vieillard et les caractères qu'il traçait, caractères indéchiffrables pour elle, et qui cependant, se disait-elle, allaient reporter sa pensée à celui qu'elle aimait.

La jeune ouvrière n'ayant rien trouvé à retrancher ou à ajouter à sa missive ingénue, l'écrivain public la lui remit après l'avoir soigneusement cachetée.

— Monsieur, demanda timidement la jeune lille eu tirant de sa poche une petite bourse contenant deux pièces de dix sous et quelques sous, combien vous dois-je?

— Cinquante centimes, répondit le vieillard après avoir hésité un instant, pensant que c'était peut-être au prix de son pain de la journée que la pauvre fille donnait de ses nouvelles à son amant. Cinquante centimes, reprit donc l'écrivain, et il est bien entendu, mon enfant, que je ne vous fais payer qu'une des deux lettres que j'ai écrites. Je suis seul responsable de ma maladresse.

— Vous êtes bien hounête, monsieur, dit Mariette, touchée de ce qu'elle regardait comme uue preuve de la générosité de l'écrivain ; puis, après avoir payé sa lettre, elle ajouta :

— Vous avez été si bon pour moi, monsieur, que j'use tous demander un service.

— Parlez, mon enfant.

— Si j'avais d'autres lettres à faire écrire, il me serait presque

impossible de m'adresser niainlenant à d'autres qu'à vous , monsieur. >

— Je serai à voire service.

— Ce n'est pas tout, monsieur; me marraine est comme moi elle ne sait ni lire ni écrire. J'avais une amie en qui je me confiais ; mais elle est absente. Pourriez-vous, dans le cas où je recevrais une lettre de M. Louis, prendre la peine de me la lire? Je vous dicterais tou de suite après ma réponse.

— Certainement, mon enfant, je lirai vos lettres; apportez-les-moi toutes, répondit le vieillard en dissimulant sa satisfaction.

— C'est moi qui vous remercie de la confiance que vous me témoignez. A bientôt donc. Allons, vous sortez d'ici, je l'espère, moins embarrassée qu'en y entrant.

— C'est qu'aussi, monsieur, je ne m'attendais pas à trouver en vous tant de bonté.

— Adieu donc, mon enfant, habituez-vous à me regarder comme voire lecteur et votre secrétaire. Ne dirait-on pas maintenant que nous nous connaissons depuis dix ans'

— C'est bien vrai, monsieur. Au revoir.

— Au revoir, mon enfant,

Mariette venait à peine de sortir de Icchoppe de l'écrivain public, qu'un facteur poussa la porte et dit cordialement au vieillard, en lui remettant une lettre :

— Tenez, père Richard, voici pour vous une lettre de Dreux. Je n'aurai pas ainsi la peine de la porter jusque chez vous, rue de Grenelle, et vous l'aurez plus tôt.

— Une lettre de Dreux ! dit vivement le vieillard en la prenant. Merci, mon garçon.

— Puis, examinant l'écriture, il se dit :

— C'est de Ramon, que va-t-il m'apprendre? que pense-t-il de mon fils? Ah 1 que vont devenir maintenant des projets depuis si longtemps formés entre moi et Ramon?

— Père Richard, c'est six sous, dit le facteur en tirant le vieillard de sa rêverie.

— Six sous! s'écria l'écrivain public. Diable! elle n'est donc pas affranchie ?

— Voyez le timbre, père Richard.

— C'est vrai, dit le Tieillard en soupirant. Et, tirant comme à regret

i.'AVAniCE. iiy

(le sa poclic la pièco ilo dix sous qu'il vonail de recevoir, il la roinit au tacunir.

Piirant cel incident, Marietlc s'éiaii liàlce de retourner cher elle.

Mariette, après avoir quitté le Cliarnicr des Innocents, arriva bieii(i)i dans celte sombre et triste rue nommée rue des Prêlrcs- Saiiit-Germain-l'Auxerrois, et entra dans l'une des dernières maisons qui font face aux noires murailles de l'église. Après avoir traversé une allée obscure, Mariette commença de gravir im escalier délabré non moins obscur que l'allée; car il ne recevait de jour que par une cour si étroite, qu'elle ressemblait à un puits carré.

La loge de la portière était située à quelques marches du palier du premier étage ; la jeune fille , s'arrêlant devant celte loge, dit à une femme qui s'y trouvait :

— Madame Justin, avez-vous eu la bonté de monter chez ma marraine voir si elle n'avait besoin de rien ?

— Oui, mademoiselle Mariette, je lui ai porté son lait; mais elle est d'une humeur si massacrante, qu'elle m'a reçue comme un chien. Si c'a n'avait été à cause de vous, je vous l'aurais joliment relevée du péché de paresse !

— Hélas ! madame Justin , il faut avoir pitié d'elle ; elle souffre tant!

— C'est ça, vous l'excusez toujours, vous qui êtes son pâtira, mademoiselle Mariette; ça prouve votre bon cœur, mais ça n'empêche pas que voire marraine soit méeiiante comme un une rouge. Pauvre 61lel allez, onpeui bien le dire, vous faites votre purgatoire d'avance, et, s'il n'y avait pas de paradis, vous seriez volée.

— .\dieu, madame Justin , je monte bien vite chez nous.

— Attendez donc un instant, j'av là une lettre pour vous.

— Une lettre"' s'écria Mariette en redevenant loute rouge et sentant son cœur battre d'aise et d'ecpoir. Une lettre de province?

— Oui, mademoiselle, elle est timbrée de Dreux et coûte six sr\us. La voici. Il y a au coin de l'enveloppe : Très-yressée-.

Mariette prit vivement la lettre, la mit dans son sem; puis, iiranl sa petite bourse, elle y prit la dernière pièce de dix sous qui s'y trouvait, et paya la portière, qui lui rendit sa clef.

La jeune fille monta rapidement chez elle, à la fois heureuse, triste et inquiète; heureuse d'avoir reçu une lettre de Louis, inquiète de la signification de ces mots : Très-pressée, inscrits sur un coin de l'enveloppe, ainsi que l'avait dit la portière; triste, enfin, parce qu'il lui faudrait attendre plusieurs heures peut-être avant de savoir ce que Louis lui écrivait, car elle craignait de s'absenter de nouveau après avoir laissé sa marraine si longtemps seule.

Mariette atteignit enfin le cinquième étage de cette maison délabrée, triste et empestée par les eaux d'immondices presque toujours croupissantes dans les plombs établis à chaque palier. Ce fut avec un grand battement de cœur que la jeune fille ouvrit la porte de la pauvre chambre lambrissée qu'elle occupait avec sa marraine. Celle-ci était couchée dans le seul lit que possédaient les deux femmes. Un mince matelas, alors roulé dans un coin et la nuit étendu sur le carreau, servait de coucher à Mariette ; une table à ouvrage, une vieille commode, deux chaises, quelques ustensiles de ménage accrochés au-dessus de la cheminée, située enire deux placards, tel était l'ameublement de ce logis, d'une extrême propreté cependant, et à peine éclairé par une petite fenêtre prenant jour sur la cour sombre et infecte.

Madame Lacombe (ainsi se nommait la malade) était une grande femme de cinquante ans environ, d'une maigreur et d'une pâleur effrayantes, d'une figure désagréable et dure; un sourire amer, sardonique, causé par les longs ressentiments de la misère et de la douleur, contractait incessamment ses lèvres blafardes; presque courbée en deux dans son lit, on ne voyait d'elle au dehors que son bras mutilé enveloppé de linges, et sa figure atrabilaire, coiffée d'un vieux bonnet d'où s'échappaient çà et là quelques longues mèches de cheveux gris.

Madame Lacombe semblait alors souffrante et courroucée ; ses yeux caves brillaient d'un feu sombre. Elle fit un effort pour se retourner dans son lit, afin de mieux regarder sa filleule, et elle s'ccria d'uce voix menaçante .

L'AVARICE. l'2l

— D'où vions-lii?

— .Nfa iiiarrame, je...

— Coiirciise!... Tu nie laisses seule exprès, pour me faire damner, û"csl-cc pas?

— Je suis restée à peine une heure dehors, ma marraine.

— El lu espérais me iroiiver morte de rage en arrivant, lioiu?

— Oli 1 mon Uien, mon Dieu!

— Oui, va, pleurniche ! Je ne suis pas ta dupe. Tu as assez de mol, lu en as trop ! Le jour où l'on clouera ma bière, ça sera fête pour loi, cl aussi pour moi, car c'est trop souffrir ! Non, ajouta cette malheureuse en portant la main à sa poitrine et pous>ant un loiit,' et douloureux gcmissemont , mort et passion! C'est trop souffrir aussi !

Mariette essuya les larmes que lui arrachaient les sarcasliqucs duretés de la malade, s'approcha d'elle, et lui dit avec un accent de douceur angélique :

— Votre dernière nuit a été si mauvaise, que j'espérais que la journée serait boime et que vous auriez un peu dormi ce malin pendant mon absence.

— Que je souffre ou que je crève, qu'est-ce que ça te fait, pourvu que tu t'en ailles courir les rues?

— Je suis sortie un instant ce malin parce que cela était nécessaire ; mais, marraine, en m'en allant, j'avais prié madame Jnstiti de...

— J'aimerais autant voir la mort que cette créature-là... Aussi, quand tu lo peu\, tu me l'envoies. C'est toujours ça en attendant.

i^larietle sourit avec une amertume navrante, uc répondit rien à ' ^ nouveau sarcasme, et reprit doucement :

— Ma marraine, voulez-vous que je panse voire bras?

— Non; Iheure est passée; lu l'as fait exprès.

— Je suis fâchée d'avoir été en retard ; mais permeilez-moi toujours de vous panser.

— Laisse-moi tranquille!

— M.»is, ma marraine, la plaie s'aggravera.

— C'e>t ce que tu veux.

— Ma marraine, je vous en prie!

— Ne m'approche pas!

— J'aiicniliai, dit la jeune fille en soupiraat ';~

Puis elle reprit :

— J'avais dit à madame Justin de vous monter votre lait: le vçilà. Voulez-vous que je le fasse chauffer?

— Du lait, toujours du lait ! le cœur m'en soulève. Le médecin avait ordonné de me donner du bon bouillon fait avec de la bonne viande et une moitié de poule. Ah ! bien oui; j'en ai eu lundi et mardi, et puis voilà... et nous sommes à dimanche.

— Ma marraine, ce n'est pas ma faute; le médecin ordonne (1), mais il faut trouver l'argent pour suivre ses ordonnances, et si je gagne vingt sous par jour maintenant, c'est à grand'peine.

— Tu ne regardes pas à la dépense pour ta toilette.

Mariette secoua tristement la tête, et répondit avec une résignation touchante :

— Vous l'avez vu, j'ai passé l'hiver avec cette robe d'indienne, ma marraiue. J'économise tant que je peux, et nous devons deux termes.

— Ça veut dire que je te suis à charge, n'est-ce pas? Voilà tes reraercîments! Et je l'ai ramassée dans la rue! et je t'ai fait apprendre ton état! Va, ingrate! mauvais cœur!

— Non, ma marraine, je ne suis pas ingrate ! Quand vous êtes moins souffrante, vous me rendez plus de justice, répondit Mariette contenant ses larmes. Mais, je vous en prie, ne restez pas ainsi sans rien prendre, cela vous fera mal.

— Je le sais bien, j'ai des crampes d'estomac à n'y pas tenir !

— Vous voyez! Tenez, prenez votre lait, je vous en prie, ma marraine.

— Va-t'en au diable avec ton lait! tu m'impatientes!

(1) A propos des ordonnances de médecin, quelquefois en désaccord (quoique indispensables) avec les ressources des malades, nous avons conservé celle-ci, laissée à une pauvre femme de nos pays; elle était veuve, et, en allant au bois et à la bruyère toute la journée, elle pouvait à peine, vu sa faiblesse (causée par une lente décomposition du sang), gagner cinq à six sous par jour.

Voici l'ordonnance :

Prendre tous les matins à jeun, une cuillerée de vin de Séguin (à douze francs la bouteille).

Dnjeuncr avec des œufs frais et une côtelette grillée.

Prendre, sur les dtus heures, un bon bouillon.

Dîner avec un potage gras, une tranche de bœuf grillée et des légumes.

Boire, à chaque repas, un verre de vin pur.

Se garantir surtout du froid et de l'humidité; exercice modéré par le beau temps.

Celte ordonnance, que Ion prendrait pour une ironie cruelle, ne contenait cependant que les prescriptions indispensables, faute desquelles la pauvre créature devait périr dans un temps donné et très-rapproché. (Eugène Sue.)

— V^u'm-vous que j'aille vous chercher deux œufs frais?

— .TTin.

— Ou que je vous fasse cuire un peu de rii au beurre? -^ Je veux du poulet.

— IVlu marraine, c'esl que...

— C'osi que quoi?

— Je ne poux pas prendre uu poulet à crédit.

— J'aurai assez d'un demi ou d'un quart. Tu avais ce malin vingtscpl sous dans ta bourse.

— C'est vrai, ma marraine.

— Alors, va m'achetcr un quart de poulet chez le rôtisseur.

— Ma marraine, c'est que cet argcut...

— Cet argonl?

— Je ne l'ai plus. Il ne me reste que quelques sous.

— Et tes deux pièces de dix sous?

— Ma marraine...

— Répondras-tu? Tes deux pièces de dix sous, où Font-elles?

— Je... je ne sais, répondit la pauvre fille en rougissant et se reprochant la dépense de sa correspondance avec Louis. Ces petites pièces nuront glissé de ma bourse, et je ne les ai pas retrouvées.

— Tu mens, tu rougis.

— Je vous assure...

— C'est ça, dit la malade avec un ricanement sardonique, pendant qui' je suis à râler de besoin sur mon grabat, elle aura été goinfrer des gâteaux !

— Moi, mon Dieu!

— Va-t'en! sors d'ici! laisse-moi crever de faim si tu veux, mais que je ne te voie pas!

El cette malheureuse, poussée à bout par l'acre ressentiment de sa soulfrance et d'un malheur acharné, ajouta avec un éclat de rire d'une ironie sinistre :

— Tu liens bien à me le faire boire, ce lait! Il y a peut-être quelque chose dedans... je te suis si à charge!

A celte accusation, encore plus insensée qu'elle n'était atroce. Mariette resta un moment interdite, car elle ne comprit pas tout d'abord le sens de ces horribles paroles; mais, lorsqu'elle l'eut compris, elle se recula en joignant les mains avec effroi; puis, ne pouvant retenir ses sanglots et cédant à im mouvement irrésistible, elle se jeta au cou

iU Vis SEPT PECUES CAPITAUX.

de la malade, l'enlaça de ses bras et la couvrit de laimes, de baie^rs , en murmurant d'une voix déchiranle :

— Oh! marraine! marraine'

Cette protestation navrante contre une accusation qui ne pouyait naître que d'un cerveau délirant rappela heureusement la malaoe à la raison; son cœur ulcéré, corrodé, se détendit un peu, et, ainsi que cela lui arrivait parî'ois , elle eut conscience de son affreuse injustice en sentant ruisseler sur ses joues fiévreuses les larmes de sa filleule.

Madame Laconibe prit alors une des mains de Mariette dans la sienne, et, de son bras mutilé, lâcha de presser la jeune fille contre sa poitrine, eu lui disant d'une voix émue :

— Allons, petite, ne pleure pas: es-tu bêle ! Tu ne vois pas que je disais ça en riant?

En riant ' lugubre plaisanterie, digne, hélas ! de cette sombre misère.

— C'est vrai, marraine, reprit Mariette en essuyant du revers de sa main ses yeux et ses joues baignés de pleurs ; c'est vrai, j'ai eu tort de croire que vous parliez sérieusement ; mais ça été plus fort que moi.

— Que veux-tu? il faut avoir pitié de cette pauvre marraine, ma petite Mariette, reprit la malade avec un morne accablement. A force de souffrir, vois-tu, la poche aie fiel aura crevé, et j'ai le cœur comme la bouche, amer, amer!

— Je sais bien que c'est malgré vous que vous vous emportez quelquefois, marraine. Dame! c'est si facile d'être toujours juste et content quand on est heureux ; tandis que vous, vous ne l'avez guère été, heureuse.

— C'est vrai, dit la malade eu éprouvant une sorte de satisfaction cruelle à justifier son caractère atrabilaire par l'énumération de ses griefs contre une implacable destinée ; c'est vrai. 11 y a beaucoup de sorts comme le mien, mais il n'y en a pas de pires. Battue en appren. tissage, battue par mon mari jusqu'à ce qu'il se soit noyé étant soûl, devenue pouinonique et estropiée dans mon état, je traîne mon boulet depuis cinquante ans, et bien malin serait celui qui pourrait me dire : a Femme Lacorabe, vous avez été au moins une fois heureuse, là, ce qui s'appelle heureuse, pendant un jour, un seul jour de votre chienne de vie, » C'est pourtant vrai, ça, ma petite Marictie; j'ai eu,

L'AVARICE. 12j

^omme oq dit. une vie sans dimanches, quand il y eu a lant d'autres pour qui chaque jour est un dinianclie.

— l'auvre marraine ! je ne comprends que trop bien ce que vous avez dû souffrir, allez !

— Non, petite, non, lu ne peux pas comprendre cela, quoique lu aies déjà bien connu la peine avec tes di\-luiit ans ! mais au moins, loi, tu es gentille, et, quand lu as un bonnet blanc el frais, avec un boul de ruban rose sur les cheveux blonds, el que lu vois dans ion miroir ta jolie mine, lu as de petits momcnls de contentement.

— Marraine, écoulez; je...

— Je le dis que si, moi : ça contente toujours, sois franche, petite; avoue que tu es tout aise et un peu fiérotle quand on se retourne pour le regarder, malgré la mauvaise robe de deux sous et tes gros souliers lacés?

— Oh ! pour ça, marraine, des que je m'aperçois qu'on me regarde ça me rend toute honleuse. Tenez, quand j'allais à Tatelier, il venait un monsieur qui me regardait toujours en venant parler à madame Jourdan ; ça m'impatientait à mourir.

— Oui ; mais au fond, ça contente, et, quand tu seras vieille, tu te souviendras du temps jadis ; tu auras du moins comme quehiue chose qui reluira dans ta jeunesse ; tandis que moi, je ne vois que du noir, et je ne sais plus seulement si j'ai été jeune ; mais pour laide, j'en suis sûre.

— Oh ! marraine!

— Si laide, que j'en prenais les miroirs en grippe ; aussi je n'ai jin trouver pour mari qu'un vieil ivrogne qui me rouait de coups, et je n'ai pas même eu la chance de me réjouir de sa mort, car il m'a fallu payer ses dettes de cabaret ; enfin, comme je suis née coiffée, je suis devenue estropiée, incapable de travailler, je mourrais de faim ii je ne t'avais pas eue.

— Allons, marraine, vous n'êtes pas juste, dit .Mariette avec un tendre sourire , voulant dissiper la noire humeur de madame Laeombe ; vous avez, à ma connaissance, eu du moins un jour heureux dans votre vie.

— Lequel donc ?

— Quand, après la mort de maman, votie voisine, vous m'avez prise avec vous par charité.

— Eh bien?...

— Est-ce que cette bonne action ne vous a pas satisfaite? Est-ce que ça n'a pas été, au moins pour vous, un jour heureux que celiri-Iâ, marraine?

— Si lu appelles ça un jour heureux... merci!

— Comment?

— Dis donc que ça été un de mes jours pires, au contraire.

— Ah ! marraine ! dit tristement la jeune fille.

— Pardi ! mon ivrogne de mari était mort, et, une fois ses délies payées, je n'avais plus de soucis que pour moi ; mais, en me chargeant de toi, petite, c'est comme si je m'étais trouvée veuve avec un enfant sur les bras; et tu crois que c'est gai, toi, pour une femme qui déjà se suffit à peine à elle-même ? Mais lu étais si gentille, avec ta petite tête frisée et les yeux bleus ; tu avais l'air si triste, agenouillée devant le corbillard de la mère, que je n'ai pas eu le courage de le laisser aller aux Enfants-Trouvés. Aussi quelle mauvaise nuit j'ai passée en me demandant ce que je ferais de toi, ce que tu deviendrais si le travail venait à me manquer ! Tiens, vois-lu, Mariette, j'aurais élé ta mère, que je n'aurais pas été plus tourmentée; et lu appelles ça un jour heureux pour moi I Non, non! si j'avais été dans l'aisance, à la bonne heure ! j'aurais dit : Le sort de cette petite est assuré ; et c'est là une chose qui vous contente ; mais te faire seulement changer de misère, il n'y a pas là de quoi être gaie.

— Pauvre marraine ! dilla jeune fille profondément attendrie. Puis, souriant dans ses larmes el voulant lâcher de rendre un peu

de calme à cette âme si ulcérée, elle reprit :

— Eh bien, marraine, ne parlons pas de jours, mais seulement de moments ;car moi, je veux vous trouver absolument en flagrant délit de bonheur, en ce moment, par exemple.

— En ce moment ?...

— Vous èies, j'en suis sûre, contente de ne plus me voir pleurer de chagrin comme tout à l'heure, el cela, marraine, grâce aux bonnes paroles que vous me dites.

La malade secoua tristement la tête.

— Quand mon humeur acariâtre s'apaise un peu, comme maintenant, sais-iu à quoi je pense ?

— A quoi, marraine ?

— Je me dis : Mariette est une bonne petite fille, c'est vrai; mais

L'AVARICE. iT,

je suis presque toujours si dure, si injuste pour clic, qu'au fond eXe doil un- (ir-iesUT, cl je le mérite.

— Allons, marraine, dit douloureusement la jeune fdle, voilà (juc vous rcvenei à vos mauvaises pensées de tout à l'Iieure.

— Avoue que je ne mo trompe pas. Eh! mou Dieu ! je ne le dis pas cela pour te gronder! Tu as raison. Tu te lues de travail pour moi, tu me nourris, tu me sors, et le plus souvent je te paye en dureti's... V.i. pauvre petite, ma mort sera pour toi un bon débarras, et mien^ vaut que Thommc à b bière vienne plus tôt que plus lard.

— Vous l'avez dit tout à l'heure, marraine : quand vous parlez de choses si vilaines et si tristes, c'est une plaisanterie, et je les prends ainsi, repartit îHarielle en tâchant encore de sourire, bien qu'elle sentit de nouveau son cœur se briser en voyant la malade sur le point de retomber dans ses noires extravagances ; mais celle-ci, touchée de l'expression d'angoisse qu'elle remarqua de nouveau sur les traits de sa liileule, lui dit :

— Puisque je plaisante, petite, ne prends donc pas un air si chagrin; voyons, allume le réchaud, fais-moi une soupe au lait, et, pendant qu'elle chauffera, tu panseras mon bras.

Mariette fut aussi conienie de ces ordres de sa marraine que si elle lui eût dit les meilleures paroles; elle se hâta do prendre sur une planche du placard le seul morceau de pain qui restât céaus, Témiuça dans un poêlon rempli de lait, alluma le réchaud, le porta sur le palier, et revint auprès de la malade. Celle-ci lui lendit alors son bras mutilé, qui, malgré la répugnance que devait lui inspirer une plaie putride, fut pansé par Mariette avec autant de patience que de deMériié.

La résignation de la jeune fdle, son dévouement, ses prévenances, ses soins empressés, émurent de nouveau le cœur de madame Lacombe. Le pansement terminé, elle dit à sa fdleule, sans pouvoir s'empêcher de joindre au témoignage de sa reconnaissance une comparaison amcre :

— On vanti' les sœurs de charité; il n'y eu a pas une qui mérite a moitié autant que loi, petite.

— Ah ! marraine, ne dilcs pas cela.

— E-i-ce que la plupart ne sont pas comme nous des enfants de misère?

— Mais les bonnes sœurs se dévouent à soigner des étrangers.

mapiaine, tandis que vous êtes pour moi comme une mère. Je feis mon devoir, j'ai donc moins de mérite qu'elles.

— Oui, pauvre Mariette, parles-en de ma tendresse pour toi ! elle est belle ! Tout à l'heure encore je l'ai fait fondre en larmes, et sans doute je recommencerai demain.

Mariette, afin de s'épargner le chagrin de répondre aux amères paroles de sa marraine, alla chercher la soupe au lait, qu'elle apporta fumante après avoir éteint le réchaud.

La malade mangea celte soupe avec assez d'appétit ; à la dernière cuillerée, elle dit à Mariette :

— Mais j'y songe, petite, et toi ?

— Oh ! moi, marraine, j'ai déjeuné, répondit la pauvre menteuse* Ce matin j'ai acheté un petit pain de seigle que j'ai mangé tout en marchant. Mais laissez-moi arranger votre oreiller ; vous pourrez peut-être dormir un peu ; vous avez passé une si mauvaise nuit!

— Tu le sais bien ; lu as toujours été sur pied.

Bah ! je ne suis pas très-dormeuse, moi, marraine, et la veille ne

me fatigue pas. Allons, vous trouvez-vous mieux couchée ainsi?

— Oui. Merci, petite.

Alors je vais prendre mon ouvrage et me mettre auprès de la

fenêtre. Il fait si sombre, et j'ai un travail si vélilleuxl

— Qu'est-ce que tu couds donc là?

— Oh! une pièce magnifique, marraine, une chemise de batiste superfine. Madame Jourdan m'a confié , eu me recommandant bien de ne pas la perdre, celle superbe garniture de valenciennes, qui vaut à elle seule deux cents francs, ce qui mettra chaque chemise à trois cenls francs pièce au moins, et il y en a deux douzaines à faire. 11 paraît que c'est pour une demoiselle enlretenue, ajouta naïvement Mariette.

La malade partit d'un éclat de rire sardonique.

Qu'avez -vous, marraine? dit la jeune fille assez surprise.

— Une drôle d'idée.

— Ah! dit Mariette, non sans appréhension, car elle connaissait le caractère habituel des plaisanteries de madame Lacombe, et quelle idée avez-vous, marraine?

— Je me demande à quoi ça sert qu'il y ait sur la terre tant de pauvre monde qui, comme loi et moi, ne connaissent dans la vie que peine et misère ; le sais-tu, petite, à quoi ça sert?

L'AVARICE. l'j'.t

— Dame, marraine, que voulez-vous que je vous dise?

— Ça sert à ce qu'une honuêle fille connue loi, qui n'a que deux ou trois mauvaises clieraises de calicot rapiécées à se mellre sur le corps, gagne vingt sous par jour à coudre des chemises de trois cents Iraiics pour... Bon courage à l'ouvrage, petite 1 je vais làclier de rôver cinieliére par là-dessus !

Et la malade se retourna du c6lé de la ruelle, et ne dit plus rien.

Heureusement. Mariette avait le cœur trop pur et était trop préoccupée pour sentir la désespérante amertume des derniers sarcasmes de sa marraine; et, pendant que celle-ci était tournée du côté de la muraille, la jeune fille tira de son sein la lettre très-pressée que la portière lui avait remise, et , tout en continuant de travailler, elle posa celte lettre sur ses genoux et à l'abri des regards de la malade.

Mariette s'aperçut bientôt que sa marraine s'était endormie. Suspendant alors un instant son travail, la jeune fille, qui jusqu'alors avait couvé du regard la lettre de Louis Richard (dit fils de l'écrivain public), lettre posée sur ses genoux, la décacheta et l'ouvrit. Vaine et puérile curiosité ! car, nous l'avons dit , la pauvre ouvrière ne savait pas lire. Aussi rien n'était à la fois plus touchant et plus pénible que de voir la jeune fille contempler avec un vif battement de cœur ces caractères pour elle incompréhensibles; elle remarqua seulement, avec un mélange d'inquiétude et d'espoir, que la lettre était très-courte.

Cette lettre si courte et si pressée, ainsi que le marquait l'annoialion visible à un coin de l'enveloppe, annonçait-elle une bonne ou une mauvaise nouvelle?

Mariette, les yeux fixés sur le mystérieux écrit, se perdait en conjectures, songeant qu'évidemment une lettre si brève, après une si longue séparation, annonçait quelque chose d'inattendu : soit un prochain retour, car si Louis devait arriver presque en même temps que sa lettre, il n'aurait pas eu besoin d'écrire ; soit une mauvaise nou-

velle imprévue qui ne laissait pas à Louis le temps de s'expliquer longuement.

Ces poignantes perplexités firent éprouver à Mariette un des mille tourments auxquels sont exposés les infortunés que le malheur ou l'abandon déshérite d'une éducation première. Tenir là, dans sa main, sous ses yeux, quelques lignes qui vous apportent la joie ou la douleur, et ne pouvoir pénétrer ce secret ! être obligée d'aller demander à un étranger de lire ces lignes, et de recevoir de sa bouche au moins indifféreiite l'annonce d'une nouvelle à laquelle votre vie est pour ainsi dire suspendue !

Telles étaient les réflexions de Mariette. Ses angoisses aileigoirent bientôt à leur comble ; aussi, voyant sa marraine continuer de dormir, elle résolut, au risque d'être cruellement traitée à son retour (les bons moments de madame Lacombe étaient rares), elle résolut de courir chez l'écrivain public. La jeune ouvrière se leva de sa chaise avec précaution, afin de ne pas éveiller la malade ; mais, au moment où elle s'approcha de la porte en marchant sur la pointe du pied, elle fut soudain arrêtée par une pensée désolante.

Elle ne pouvait faire lire sa lettre à l'écrivain public sans lui demander d'y répondre, réponse peut-être imposée par le contenu de la lettre de Louis; il faudrait donc encore payer le vieillard, et Mariette ne possédait plus que ce qu'il lui fallait pour acheter le pain de la journée, pain qu'elle devait solder comptant, le boulanger, déjà créancier d'une vingtaine de francs, refusant d'ouvrir un nouveau crédit. Mariette avait touché la veille sa semaine, ne montant qu'à cinq francs, les soins qu'elle donnait à sa marraine absorbant une partie de sou temps. La plus granJe partie de cette modique somme avait été employée à rembourser la portière de quelques avances, et à donner un à-compte sur le blanchissage ; il n'était resté à Mariette que vingt-cinq sous, sur lesquels elle avait déjà prélevé les frais de sa correspondance avec Louis.

En présence des besoins de sa marraine et de sa position d^à si obérée, la pauvre enfant se reprochait cette dépense épistolaire cooàiue une prodigalité coupable.

L'on sourira peul-clre de pitié à la peinture de ces angoisses navrantes, de ces cruelles récriminations contre soi-même à propos de deux ou trois pièces de cinquante centimes. Ilélas ! il nest pas de petite somme pour le malheureux ; une augmentation de dix sous sur

LAV.UtltE. 131

son salaire lui perniei sonveui de souicuir son existence au lieu de iiiouiir un peu cliaqiu' jour eC de sentir sa vie s'épuiser, se larir dans nue sorte d'a^unie vivaulo, étal moyeu entre la maladie el la saolii, qui cotuluil |ircmalurtiuii-ul tant de gens au luiiibcau.

Mariette, alinde s'éi)ar;j;iier un surcroît de dépense, songea d'abord à faire lire la lettre de Louis par la portière; mais, craignant le bavardage et peut-être les railleries de celle femme, dans sa délicate su^ce^ tibililé, la jeune fille selfiaya, et elle prcféra accomplir un |)é:iible sacrilice. 11 lui restait uno robe dune jolie étoffe qu'elle av;iil aeltetée au Temple et refaite à sa taille; elle la conservait, ainsi qu'un dit, pour les grands jours; deux ou trois fois seulement elle l'avait portée pour se faire belle et sortir avec Louis. Mariette mil en soupirant sa jolie robe dans un petit cabas de paille, y joignit un ticbu de soie, afin de porter le tout au mont-de-piété. Tenant dune main son petit paquet, et marclianl légcrcnicnt, aliu de ne pas troubler le sommeil de sa marraine, la jeune ouvrière alleignait la porte lorsque madame Lacombe fit un mouvement, et, scvcillanl à demi, murmura :

— Allons ! elle son encore ! et...

Mais elle n'acheva pas, et retomba dans son assoupissement, Mariette, profitant de celte circonstance, resta un moment immobile et muette, puis, ouvrant la porte avec la plus grande précaution, elle sortit, retira la clef, qu'elle déposa en passant chez la portière, et se rendit en hâte au mont-de-piété. On lui prêta cinquante sous sur sa robe et son fichu. 3Iunie de cette sonmic, .Mariclto courut au Charnier des Innocents, afin dy retrouver l'écrivain public.

Depuis le départ de Mariette, et surtout depuis qu'il avait pris connaissance de la lettre que son fils lui avait écrite de Dreux dans la matinée, le vieillard réfléchissait avec une anxiété croissante aux entraves que pouvait apporter à ses projets le secret que le hasard lui avait fait découvrir lors de son entrevue avec la jeune fille. Soudain, il la vit paraître de nouveau à la porte de son échoppe. Ne cachant pas sa surprise, mais dissimulant les vagues inquiétudes que lui causait le retour subit de sa cliente, l'écrivain lui dit :

— Qu'y a-t-il, mon enfant? Je ne m'attendais pas à vous revoir sitôt.

— Monsieur, répondit Mariciteeulirautde sou sein la lettre qu'elle

i52 LES SEPT PÉCHÉS CAPITAUX.

avait reçue, voici un mot de M. Louis; je viens vous prier de me le lire, et d'y répondre si cela est nécessaire.

Et la jeune ouvrière, palpitant d'inquiétude et de curiosité, attendit la lecture des quelques lignes de Louis. L'écrivain public, qu'elle ne quittait pas du regard, lut en un instant cette courte missive, cacha difficilement la contrariété qu'elle lui fit éprouver; puis, soudain, feignant un douloureux étonnement, il déchira la lettre, à la grande stupeur de Mariette, et s'écria :

— Ah! pauvre enfant!

Et il jeta les morceaux de la lettre sous son bureau, après les avoir froissés entre ses mains.

— Monsieur, dit Mariette en pâlissant, que faites-vous?

— Ah ! pauvre enfant ! répéta le vieillard d'un air consterné.

— Oh ! mon Dieu! murmura la jeune fille en joignant les mains, il est arrivé malheur à M. Louis!

— Non, mon enfant, non; mais ce que vous pouvez faire de mieux, c'est de l'oublier.

— L'oublier !

— Oui, croyez-moi, renoncez à de trop chères espérances.

— Comment! M. Louis... Que lui est-il donc arrivé, mon Dieu!

— Tenez, ma pauvre enfant, c'est quelque chose de bien triste que l'ignorance, et cependant, en cette occasion, je vous plaindrais de savoir lire.

— Mais., monsieur, qu'y a-t-il dans cette lettre?

— Il ne faut plus songer à un mariage désormais impossible.

— M. Louis m'écrit cela?

— Oui, en faisant appel à la générosité, à la délicatesse de votre cœur.

— M. Louis me dit de renoncer à lui, et qu'il renonce à moi?

— Hélas ! oui, pauvre enfant ! Allons, du courage, de la résignation!

Mariette devint pâle comme une morte, garda un moment le silence, pendant que de grosses larmes coulaient de ses yeux; puis, se baissant soudain, elle ramassa les morceaux lacérés de la lettre, les remit à l'écrivain, et lui dit d'une voix altérée :

— Monsieur, j'aurai le courage de tout entendre : rajustez ces morceaux ; j'écoute.

— Mon enfant, croyez-moi, n'insistez pas, je vous en supplie I

L'AVAUICE. ISn

— Monsieur, lisez ! par grâce, lisez !

— Mais...

— Ignorer ce que dit celle lelirc, si pénible qu'elle me soit à entendre... Al»! tenez, monsieur, ce serait à en mourir!

— Je vous ai fait connaître le sens de ces lignes, épargnez-vous un nouveau coup.

— Monsieur, ayez pillé de moi ! Si, comme vous me l'avoz dit, je vous inspire quelque intérêt, lisez ! au nom du ciel, lisez ! (Juc je sache au moins toute retendue de mon malheur. Et puis, il y aura pcutêlre une ligne, un mot de consolation.

— Allons, pauvre enfant, puisque vous l'exigez, dit le vieillard eu rajustant les morceaux a côté les uns des autres, pendant que Malii'iie, anéantie, les trails bouleversés, attachait un regard fixe et déïolé sur l'écrivain public, écoutez donc cette lettre.

Et il lut :

« Ma chère Mariette,

« Je vous écris en hâte quelques mots ; j'ai la mort dans l'âme. Il faut renoncer à nos projets; il s'agit pour moi d'assurer à mon père l'aisance et le repos pour ses vieux jours. Vous savez si j'aime mou père. J'ai donné parole. Nous ne pouvons plus nous voir.

f Une dernière prière : je l'adresse à la délicatesse, à la générosité de voire cœur; ne teniez pas de me revoir ou de changer ma résolution. Il me faudrait opter entre mon père et vous ; peut-être, en vous revoyant, n'aurais-je plus le courage d'accomplir mon devoir de fils. Le sort de l'avenir de mon père est donc entre vos mains. Je compte sur la générosité de votre cœur. Adieu ! la douleur me fait tomber la plimie des mains.

1 Encore adieu, et pour toujours adieu!

fl Louis. •

Tant que dura la lecture de ce billet, Mariette aurait pu offrir à un peintre le triste modèle de la douleur : debout el immobile auprès du bureau de l'écrivain, les bras pendants, les mains jointes et les doigts entrelacés, muette, les lèvres agitées d'un tremblement convulsif, les yeux baissés et noyés de larmes qui coulaient sur ses joues, la pauvre créature écoutait encore, quoique le vieillard eût termiué sa leciure.

154 iES SEPT TECUES CAriTAUX.

Le premier il rompit le silence, et dit :

— J'étais bien certain, mon enfant, que cette lettre vous ferait un mal affreux.

Mariette ne répondit rien.

— Mon enfant, reprit le père Richard, ne tremblez pas ainsi ; asseyez-vous. Tenez, buvez un peu d'eau fraîche.

Mariette n'entendit pas : le regard toujours fixe et baigné de pleurs, elle murmura à mi-voix, avec une expression déchirante :

— Allons, c'est fiai ! rien, plus rien au monde ! C'était trop heureux! Ah! je suis comme ma marraine : le bonheur n'est pas fait pour moi !

Puis elle ajouta avec un sanglot étouffé et un accent impossible à rendre :

— Enfin !

— Won enfant, reprit le vieillard, involontairement ému de ce morne désespoir, de grâce, remettez-vous.

Ces paroles rappelèrent la jeune fille à elle-même; elle essuya ses yeux, et dit à l'écrivain d'une voix qu'elle tâcha de rendre assurée :

— Merci, monsieur.

Puis elle ramassa lentement sur la table les morceaux de la lettre lacérée.

— Que faites- vous? dit le père Richard avec inquiétude. A quoi bon conserver ces débris qui ne vous rappelleront que trop de douloureux souvenirs ?

— La tombe de quelqu'un que l'on a bien aimé rappelle aus^i de douloureux et chers souvenirs, répondit Mariette avec un sourire uavrant, et pourtant on ne la délaisse pas, celte tombe!

Et, après avoir réuni les morceaux de papier dans l'enveloppe, Mariette la mit dans son sein, et, croisant son petit châle, elle se disposa à sortir en disant au vieillard :

— Je vous remercie de votre complaisance, monsieur.

Et, par un scrupule de délicatesse, elle ajouta timidement :

— Quoiqu'il n'y ait pas eu de réponse à écrire à cette lettre, monsieur, je dois, après la peine que vous avez prise, vous offrir...

— Ce sera donc dix sous, comme pour une lettre, dit le vieillard en interrompant Mariette. Ei, sans hésiter le moins du monde pour accepter cette rémunération, il la reçut, l'empochant avec une sorte

L'AVAnicE. i:,r,

de scii'^iinliio, ninlprc- les éniolions diverses dont il élail agile depuis le retour de la jeune Glle.

Allons, mon eofaui, au revoir, dit-il, et ce sera, je l'espère, dans des circonstances moins tristes.

— Que Dieu vous entende, monsieur ! répondit Mariette

Elle s'éloigna lentement, tandis que le père Richard, ircs-cmpressé de retourner chez lui, fermait les volets de son échoppe, terminant ainsi sa journée plus tôt que de coutume.

Mariette, en proie aux plus poignantes, aux plus noires idées, marcha machinalement devant elle, sans se rendre compte du chemin qu'elle suivait. Elle arriva ainsi aux environs du pont au Change.

A l'aspect de la rivière, la jeune fille tressaillit comme on s'éveille en sursaut d'un rêve, et murmura :

— C'est mon mauvais sort qui m'a amenée ici I

En traversant rapidement le trottoir, elle s'accouda au parapet, contemplant d'un œil fixe les eaux rapides du fleuve.

Peu à peu Mariette subit celle sorte de fascination étrange que cause l'attraction de lahîme. A mesure que son regard suivait le courant, elle se sentait prise d'une sorte de vertige. Toujours accoudée au parapet, sa tête entre ses deux mains, elle se penchait de plus en phis au-dessus de la rivière.

— Là est pourtant l'oubli de tous les chagrins ! se disait cette mallienrouse enfant; là est un refuge assuré contre toutes les misères, contre la crainte de la faim, de la maladie, ou d'une vieillesse malheureuse, malheureuse comme celle de ma marraine... Ma marraine! mais sans moi qu'est-ce qu'elle va devenir?

A ce moment Mariette se sentit saisie fortement par le bras, et entendit une voix lui dire d'un ton effrayé :

— Prenez donc garde, ma petite, vous allez tomber dans la rivière!

La jeune fille frémit, se redressa, jeta les yeux autour d'elle d'un air hagard, et vit une grosse femme, d'une bonne et honnête figure, qui reprit affectueusement :

— Savez-vous que vous êtes bien imprudente au moins, ma petite, de vous pencher ainsi sur le parapet l J'ai vu le moment où vos pieds allaient quitter terre.

— C'est que je ne faisais pas attention, madame ; je vous remercie.

— Mais il faut faire altenlion, ma petite. Oli ! mon Dieul comme vous êtes pâle ! est-ce que vous vous sentez mal ?

— Non, madame... un peu de faiblesse seulement, dit Mariette, qui éprouvait une sorte d'étourdissement douloureux; ce ne sera rien.

— Appuyez-vous sur moi. Vous relevez sans doute de maladie?

— Oui, oui, madame, ajouta Mariette en passant ses mains sur son front. Où suis-je, s'il vous plaît?

— Enlre le pont Neuf et le pont au Change, ma petite. Vous êtes étrangère à Paris, peut-être?

— Non, madame ; mais tout à l'heure j'ai eu une espèce d'étourdissement. Maintenant cela passe, et je me reconnais.

— Vous ne voulez pas que je vous accompagne, mon enfant? dit cordialement la grosse femme. Vous tremblez de tout votre corps. Voyons, prenez mon bras.

— Je vous remercie, madame, je demeure tout près d'ici.

— Ça aurait été tout à voire service, ma petite. Allons, bon courage!

Et l'obligeante femme poursuivit sa route.

Mariette, revenue tout à fait à elle, n'en ressentit que plus amèrement son horrible chagrin, auquel se joignait la crainte d'être brutaement reçue par sa marraine, alors que la pauvre enfant aurait eu tant besoin de consolation, ou du moins de cet isolement, de ce calme morne où parfois la douleur s'engourdit.

Désirant conjurer les durs reproches que la prolongation de son absence pouvait lui attirer, et se rappelant le désir exprimé le matin par sa marraine de manger du poulet, Mariette espéra se faire pardonner sa sortie en satisfaisant au caprice de la malade, et, riche de ce qui lui restait des cinquante sous qu'on lui avait prêtés au mont-dc-piété, elle entra chez un rôtisseur, acheta un quart de poulet, deux petits pains blancs chez un boulanger, et se hâta de rentrer au logis.

Un cabriolet assez élégant était arrêté à la porte de la maison où demeurait Mariette; elle ne remarqua pas d'abord cette circonstance, et s'arrêta chez la portière pour lui demander sa clef.

— Votre clef, mademoiselle Mariette? lui dit madame Justin; je ne l'ai pas : ce monsieur vient de la prendre à l'instant,

— Quel monsieur?

L'AVARICE. ir,7

— Un monsieur décoré. Oh! oui, on peut tlirc qu'il ost décoré, celui-là : un ruban de deux iiouces qui vous fait les cornes! Je n'ai vu jiersounc d'aussi décoré que ça !

— Mais, dit la jeune fille irès-surpriso, je ne connais pas de monsieur décore; il se sera sans doule trompé!

— Oh ! non, ma fille, il m'a demandé si c'était ici que demeurait une femme Lacombe, nue eslro[)iée ([ui habilail avec sa filleule, coulurière de son état; vous voyez bien qu'il n'y a pas d'erreur.

— Vous n'avez donc pas dit à ce monsieur que ma marraine était malade et ne pouvait voir personne?

— Si, ma petite; mais il m'a répondu qu'il voulait lui parli r tout de même, et qu'il venait pour une affaire très-importanle cl irèspressée; alors, mui, je lui ai donné la clef, et je l'ai laissé monter seul, ne me souciant pas d'èlre rudoyée par votre marraine.

— Je vais voir ce que c'est, madame Justin, dit Mariette.

Et, de plus en plus étonnée, elle atteignit le palier du cinquième étage.

Là elle s'aperçut que l'étranger avait laissé la porte enlr'ouverte, et ces mots arrivèrent jusqu'à elle :

— Puisque votre filleule est sortie, ma brave femme, cela se trouve à merveille, je vais donc m'expliquer clairement. Mariette, au lieu d'entrer, céda à un sentiment de curiosité involontaire, et, restant sur le palier, elle écoula l'entretien de sa marraine et de l'éiranger.

Pendant que Mariette écoulait à la porte de la chambre où sa marraine s'entretenait avec un étranger , voici ce qui se disait et ce qui 66 passait dans cette chambre.

L'élranger, homme de quarante-cinq ans environ, d'une figure assez régulière, mais flétrie, creusée par les excès, portail de longues moustaches qu'un cosmétique quelconque rendait d'un noir aussi luisant et aussi cru que celui de sa chevelure arlislemenl frisée, qui évidemment devait aussi à l'art son ébcne meuieur. La physionomie

de cet homme offrait un mélange de fausseté, de ruse et d'impertinence. Il avait de gros pieds, de grosses mains, et, malgré ses visibles prétentions, on voyait qu'il était de ces gens vulgaires destinés non pas à imiter, mais à parodier la véritable élégance. Vêtu avec une recherche de mauvais goût, ayant un large ruban rouge noué au revers de la redingote, il affectait aussi de se donner une tournure militaire. Conservant son chapeau sur la tête, il s'était assis à quelque distance du lit de la malade, et, tout en causant avec elle, il mordillait la pomme d'une petite canne enrichie de pierres fines.

Madame Lacombe, dcjcà revenue à ses habitudes atrabilaires et sar- ^oniques, regardait l'étranger avec autant de surprise que de méfiance, et, en attendant qu'il s'expliquât, elle commençait à ressentir à son égard une certaine aversion, causée par l'air insolent et protecteur de ce personnage.

— Puisque votre filleule est sortie, ma brave femme, avait dit l'étranger à la malade, cela^ se trouve à merveille, et je vais m'expliquer clairement.

C'est à ce moment que Mariette, arrivant sur le palier et trouvant la porte enlrc-bâillée, s'était arrêtée pour écouler. La jeune fille entendit donc l'entretien suivant .

— Monsieur, reprit la malade d'un ton revêche, vous m'avez demandé si j'étais la femme Lacombe, marraine de Mariette Moreau; je vous ai répondu que oui. Maintenant qu'est-ce que vous me voulez ? Expliquez-vous.

— D'abord, ma brave femme...

— Je m'appelle madame Lacombe !

— Diable ! Eh bien donc , madame Lacombe, reprit l'étranger avec un accent de déférence moqueuse, je dois vous dire d'abord qui je suis, je vous dirai ensuite ce que je veux.

— Voyons.

— Je me nomme le commandant de la Miraudière. Puis, effleurant du doigt son ruban rouge, il ajouta : Ancien militaire , comme vous voyez, dix campagnes, cinq blessures.

— Ça m'est égal. Après?

— J'ai les plus belles connaissances de Paris, des ducs, des comtes, des marquis.

— Qu'est-ce que ça me fait, à moi?

L'AVARICE. ir.'j

— J'ai cabriolet , el je dépense au moins vingt niille francs par année.

— Pendant que moi et ma fiilmile nous crevons à moitié «le faim avec nos vingt sous par jour, quand elle peut les gagner encore! dit amèrement la malade. Voilà la justice du monde, pourtant !

— Non, ce n'est pas juste, ma brave maman Lacombe! s'écria le commandant de la Miraudière. Non, cela uï-st pas juste ! el je viens ici pour faire cesstr celte injustice.

— Si c'e^t pour vous moqnor de moi que vous êtes moulé , reprit la malade d'un air sombre et courroucé, laissez-moi tranquille 1

— Me moquer de vous, maman Lacombe, moi! Tenez, jugez-en d'après ce que je viens vous offrir. Voubz-vous une belle chambre dans un joli appartement, une bonne pour vous servir, deux fins repas par jour, le café le matin, et cinquante francs par mois pour Tolre tabac , si vous prisez, ou jiour vos petites fantaisies, si vous ne prisez pas, maman Lacombe? Ilcin ! qu'est-ce que vous dites de ça?

— Je dis... je dis... que ça c'est des menteries... ou bien qu'il y a quelque chose là-dessous. Quand on oflre tant de choses à une pauvre vieille femme estropiée, ce n'est pas pour l'amour de Dieu, bien sûr!

— Non , maman Lacombe , mais pour l'amour de deux beaux yeux.

— Quels beaux yeux?

— Ceux de votre filleule, maman Lacombe, répondit cyniquement le commandant de la Miraudière. Il n'y a pas besoin d'aller par quatre chemins.

La malade Ct un mouvement de surprise, ne répondit rien, jeta d'abord un regard pénétrant sur l'étranger, et reprit :

— Vous connaissez donc Mariclte?

— J'ai été plusieurs fois faire des commandes de linge chez madame Jourdai), car j'aime fort le beau linge, moi, ajouta cet homme en jetant un regard complaisant sur les plis brodés de sa chemise. J'ai donc vu souvent votre filleule au magasin ; je l'ai trouvée charmante, adorable, et...

— Et voDs venez me l'acheter!

— Dravo, maman Lacombe ! vous êtes, je le vois, femme d'espril et de bon sens; vous comprenez pardieu les choses à deun-moL

Voici donc mes propositions : un joli appartement fraîchement meublé pour Mariette , avec qui vous logerez ; cinq cents francs par mois pour sa dépense, une femme de chambre, et une cuisinière qui vous servira de bonne, un trousseau convenable pour la petite, et une bourse de cinquante louis pour son entrée en ménage, sans Eompter les cadeaux si elle se conduit honnêtement. Voilà pour ]c solide. Quant à l'agrément, promenades en cabriolet, loges au spectacle (je connais beaucoup d'auteurs), et j'ai de superbes relalions avec des dames très comme il faut , qui tiennent des tables d'hôte, donnent des bals, et font jouer à la bouillotte; en un mot, une vie enchantée, maman Lacombe, une vie de duchesse! Voyons, ça vous va-t-il?

— Pourquoi donc pas? dit la malade avec un sourire sardonique. Des canailles de pauvresses comme nous, ça n'est bon qu'à se vendre quand elles sont jeunes, ou qu'à vendre les autres quand elles sont vieilles!

— Allons , maman Lacomlje, pour calmer vos honnêtes scrupules nous mettrons soixante francs par mois pour votre tabac, et je vous ferai hommage d'un superbe châle boiteux, afin que vous représentiez dignement et maternellement auprès de Mariette, que vous ne quitterez pas plus que son ombre, car je suis jaloux comme un tigre, et n'aime point à être jobarde.

— Ça se trouve bien. Justement , ce matin , je disais à Mariette : Tu es une honnête fille, et tu gagnes à peine vingt sous par jour à coudre des chemises de trois cents francs pièce pour une femme entretenue.

— Des chemises de trois cents francs pièce commandées chez madame Jourdan? Attendez donc... maman Lacombe... je connais ça; mais oui, c'est pour Amandinc, qui est entretenue par le marquis de Saint-llerem, mon intime. C'est moi qui ai donné sa pratique à madame Jourdan... une vraie fortune pour elle, quoique ce diable de marquis paye rarement : il aime mieux ça ; mais, en revanche , il met à la mode tous les fournisseurs qu'il prend et toutes les femmes qu'il a. Celte petite Amandine était la plus obscure des parfumeuses du passage Colbert, et, en six mois, Saint-llerem en a fait la femme la plus à la mode de Paris. Voilà pourtant où peut un jour arriver Mariette , maman Lacombe ! porter des chemises de trois cents francs pièce au lieu de les coudre ! Ça ne vous fait pas suer d'orgueil?

LAVAlUCt:. Hl

— A moins qu'il n'arrive à Mariclte ce qui est arrivé ù une pauvre fille que j'ai connue, et qui s'était aussi perdue par misère.

— Et que lui est-il arrivé, à celte lille, maman Lacombe?

— Elle a été vok'o*

— Volée?

— On lui avait aussi promis des monts d'or; son monsieur l'a logée en garni, et au bout de trois mois il l'a laissée sans le sou. Alors de désespoir elle s'est tuée.

— Ah çà! maman Lacombe, dit l'étranger avec hauteur, pour qui me prenez-vous? Est-ce que j'ai l'air d'un escroc, d'un UobcHllacaire?

— Je n'en sais rien, je ne m'y connais pas.

— Moi, ancien militaire! vingt campagnes, dix blessures! moi qui suis à tu et à loi avec tous les lions de Paris! moi qui ai cabriolet et qui dépense au moins vingt mille francs par an ! Voyons, pariez franchement, que diable ! sont-ce des sûretés, des avances que vous voulez ! Soit, l'appartement sera meublé dans huit jours, le bail signé demain eu votre nom, avec payement par moi d'une année d'avance; et, de plus, si nous nous arrangeons, voilà pour arrhes, vingt-cinq ou trente louis que j'ai sur moi, dit l'étranger.

Et, en effet, il tira de la poche de son gilet vingt-huit pièces d'or, qu'il jeta sur la table à ouvrage placée tout auprès du lit de la malady. Puis il ajouta :

— Je ne suis pas comme vous, moi, maman Lacombe; je n'ai pas peur d'élre volé.

Au tintement de l'or, la malade se pencha vivement hors de son grahal, et jeta un regard d'âpre convoitise sur ces pièces éiincelantes; de sa vie cette femme n'avait eu en sa possession une pièce d'or : ces louis étalés devant elle lui causaient une sorte débiouissemenl; elle ne put même s'empêcher de faire jouer et miroiter entre SCS doigts le brillant métal.

— .Mions donc ! se dit le tentateur avec un sourire de dédain ; il a fallu le montrer l'hameçon pour t'y faire mordre, vieille mégère !

— Enfin, dit la malade d'une voix avide et oppressée, enfin j'en aurai au moins touché de cet or !

— Ce n'est rien que de le toucher, maman Lacombe : le joli, c'est de le dépenser.

— Voilà pourtant, reprit-elle en empilant les louis avec une aitcn-

lion puérile, voilà pourtant de quoi vivre bien à son aise pendant cinq ou six mois!

— Allons donc, maman Lacombe, c'est chaque mois que vous et Mariette vous auriez cette somme si vous le vouliez ; oui, cette somme en or, entendez- vous? en bel et bon or comme celui-là !

Après un long silence, la malade leva ses yeux caves sur l'étranger et lui dit d'une voix émue, pénétrée :

— Monsieur, vous trouvez Mariette gentille? Vous avez raison, il n'y a pas de meilleure créature au monde. Eh bien, soyez généreux envers elle ; cette somme que voilà, ce n'est pas grand'chose pour un homme riche comme vous : faites-nous-en cadeau.

— Hein? s'écria Téiranger.

— Monsieur, reprit la malade en joignant les mains et avec un accent véritablement touchant, mon bon monsieur, soyez charitable; cette somme n'est rien pour vous, et elle nous remettrait à flot pour longtemps; nous payerions ce que nous devons; Mariette ne serait plus obligée de se tuer de travail; elle aurait le temps de chercher un ouvrage mieux payé, et nous devrions à votre bonté cinq ou six mois de tranquillité, de paradis. Nous vivons de si peu ! Voyons, mon digne monsieur, faites cela, nous vous bénirons, et il sera dit qu'une fois dans ma vie j'aurai eu du bonheur.

L'accent de la malade était si sincère, sa demande si naïve, que l'étranger fut encore plus blessé que surpris de cette proposition, ne pouvant ni croire ni comprendre qu'une créature humaine fût assez stupide pour faire sérieusement une pareille demande à un homme de sa sorte, et il se dit :

— C'est peu flatteur ! la vieille rouée me regarde comme un vieux pigeonneau bon à plumer.

Puis il ajouta tout en éclatant de rire :

— Ah çà, maman Lacombe, vous me prenez donc pour un philanthrope, pour un inspecteur du bureau de bienfaisance, ou pour un élève en prix Montyon? Oui, oui, on vous en fera des charités de six cents francs, remboursables au porteur en bénédictions ou en reconnaissance à son ordre, merci! En voilà une banque !

La malade avait cédé à une de ces folles et soudaines espérances qui parfois entraînent malgré eux les êtres les plus défiants, les plus endurcis par le malheur de leur implacable destinée : mais, confuse

L'AVAIllCE. ! r.

et Iniu'e de sa lourde méprise, madame Lacombc reprit avec tiii ricauemoiil suidoniquc :

— Pardon, excuse, mousiour, de vous avoir insulté.

— Il u'y a pas de quoi, mainaii Lacoiubc; j'ai, vous le voyoz, \iion pris la clioio; mais fmissous-eu. Faut-il, oui ou non, que je rompoche CCS beaux louis que vous aimez laul à uiauier?

El il avança la maiu vers les pièces d'or.

La malade, par un mouvi meut presque niachiual, repoussa vivement la ujain de 1 clrani;er; t.es yeux hrillèrcnl de cupidité au fond de leur p ofonde orbite, et elle dit duue voix sourde eu couvant les louis du rejiard :

— Un moment, donc! on ne vous le mangera pas, votre or!

— Mais ce que je vous demande, au contraire, à cor et à cri, maman Lacombe, c'est que vous le mangiez, cet or, à condition de...

— Je connais Jlariolte, répondit la malade, le rejj'ard toujours ardeinineni (i\o sur les louis, elle ue voudra pas.

— Bab ! bab !

— Je vous dis qu'elle est bouuèle, moi; elle pourrait, comme tant d'autres, écouter quelqu'un qui lui plaise, mais vous, jamais; elle refuserait; elle a ses idées; oui, vous avez beau rire!

— D'accord ; je crois à la vertu de Mariette, car je sais ce que madame Jourdan, cbez qui elle travaille depuis plusieurs auuées, m"a dit de votre fdlcule.

— Eb bicu, alors?

— Eb bien, je sais aussi, maman Lacombe, que vous, qui avez de l'influence sur elle, que vous, qu'elle craiut comme le feu (madame Jourdan me l'a dit), vous pouvez amener et au besoin contraindre Mariette à accepter, quoi? sou boubeur; car, après tout, vous êtes loijées comme des mendiantes, vous mourez de faim. Or, si vous re ^ tusez, savez-YOus ce qui arrivera? Celte petite, avec son beau désic leressement, se laissera tôt ou lard enjôler par quelque mauvais gamin, ouvrier comme elle.

— C'est po^siblc, mais elle n'aura pas vendu son àme.

— Ta, ta, ta! ce sont des mots que cela, et un beau jour sou amant la plantera là peut-êlre, et, pour ne pas mourir de faim, la petite unira connue tant d autres, je vous en réponds !

— Obi c'est possible, dit la malade avec uq gémissement courrouce, c'est une mauvaiic conseillère que la faim, quand oa paiii

pour soi et pour son enfant! et avec cet or que voilà, combien l'on en sauverait, de ces pauvres filles! et si Mariette devait finir comme elles, ne vaudrait-il pas mieux tout de suite?

Et pendant quelques instants les émotions les plus diverses se peignirent sur les traits hâves et contractés de la malheureuse femme. Le regard toujours attaché sur les louis, elle parut en proie à une violente lutte intérieure; puis, semblant faire un effort désespéré, el fermant soudain les yeux comme pour échapper à la fascination de l'or, elle se rejeta sur son grabat en disant à Tétranger :

— Allez-vous-en, laissez-moi tranquille!

— Comment! maman Lacombe, vous refusez?

— Oui.

— Positivement?

— Oui.

— Allons, je reprends cet or, dit l'étranger en ramassant lentement les louis et les faisant tinter. Je les remets dans ma poche, ces brillants jaunets.

— Que Tenfer vous confonde, vous et votre or! s'écria la malade exaspérée; gardez-le, et surtout allez-vous-en tout de suite; je n'ai pas recueilli Mariette pour la perdre ou pour lui conseiller de se perdre. Plutôt que de manger de ce pain-là, j'aimerais mieux allumer un réchaud de charbon et en finir tout de suite, nous deux, la petite el moi.

A peine madame Lacombe prononçait-elle les derniers mots, que Mariette, pâle, indignée, les joues baignées de larmes, s'élança dans la chambre et se jeta au cou de la malade, en s'écriant :

— Oh ! marraine, je savais bien que vous m'aimiez comme votre fille!

Et, se retournant vers le commandant de la Miraudière, qu'elle reconnut, car souvent il l'avait obsédée de ses regards chez madame Jourdan, elle lui dit avec un profond dédain:

— Je vous prie de sortir d'ici, monsieur.

— Mais, chère petite colombe...

— J'étais là, monsieur, à cette porte; j'ai tout entendu.

— Tant mieux! vous savez mes offres, et je ne me dédis pas. ma belle!

— Encore une fois, je vous prie de sortir d'ici, monsieur!

•— bon, bon, l'on s'en va! petite Lucrèce! on s'en va! mais je vous

donne huit jours pour réfléchir, dit Téirangercn quittant la chambre. Cepeudanl il s'arrêta au seuil de la porte ol ajouta :

— Vous n'oublierez pas mou nom, chère petite : le coDiniandaut de la Miraudicre; madame Jourdan sait mon adresse.

Et il disparut.

— Ah ! marraine, reprit la jeune ûlle en revenant auprès de ia malade et l'embrassant avec une nouvelle effusion, comme vous m'avez dcleudue! oonuno votre cœur a parlé pour moi!

— Oui, reprit aigrement la malade en se dégageant brusquement de %itrciuie de sa UUeule, oui, et avec ces bollee vertus-là, au lieu d'avoir tout à gogo, on crève de faim.

— Mais, ma marraine...

— Allons, c'est bon, c'est dit ! s'écria la malade d'une voix acerbe et impatiente, c'est convenu ! J'ai fait mon devoir, lu as fait le tien; je suis une honnête femme, tu es une honnête hlle. Grand bien l'en arrivera, et à moi aussi! compte là-dessus!...

— Mou Dieu! ma marraine, écoutez-moi...

— Je le dis, vois-tu, que si un beau matin on nous trouve ici mortes, avec un réchaud de charbon entre nous deux, ça sera bleu fait. Ah! ah! ah!...

Et, en riant ainsi d'un rire sardonique, cette malheureuse créature, tellement ulcérée par le malheur, que tout s'aigrissait en elle, tout, jusqu'à la conscience de son honnêteté, rompit l'entretien avec sa ûlleule et se retourna brusquement dans la ruelle de son grabat.

La nuit était à peu près venue.

Mariette alla prendre sur le carré, où elle l'avait laissé, son cabas, qui renfermait le souper de sa marraine. Elle plaça ces aliments sur la table, près du lit, et alla ensuite silencieusement s'asseoir auprès de l'étroite fenêtre, à travers laquelle n'arrivait qu'un jour crépusculaire. Tirant alors de son sein les morceaux de la lettre de Louis, la jeune ouvrière se mit à les contempler, et tomba dans un abîme de désespoir.

Le commandant de la Miraudière, en quittant la chambre de Mariette, s'était dit :

— Bah ! bah! c'est un premier coup de feu; la petite réfléchira, el la vieille rouée se ravisera. Ses yeux de chouette papillotaient à l'aspect de mon or comme si elle eût regardé le soleil eo plein midi. Et

puis leur ignoble misère parlera pour moi ; je ne désespère de rien. Deux mois d'une bonne vie pour la remplumer, el celte pelite sera une des plus jolies filles de Paris; cela me fera beaucoup d'honneur à peu de frais. Mais après les plaisirs songeons aux affaires. Et il s'agit d'en faire une excellente. Une vraie trouvaille, ajoula-t-il en montant dans son cabriolet, qu'il dirigea vers la rue Grenelle-Sainl-Honoré. Devant le numéro 17, maison de modeste apparence, il descendit, et, s'adressant au portier :

— C'est ici que demeure M. Richard?

— Le père et le fils logent ici, monsieur.

— Je voudrais parler au fils. M. Louis Richard est-il chez lui?

— Oui, monsieur ; il vient à l'instant d'arriver de voyage, il est avec son père.

— Ah! il est avec son père! Je ne pourrais donc pas lui parler à lui seul?

— Ils n'ont qu'une chambre pour eux deux ; c'est difficile, monsieur.

Le commandant de la Miraudière tira de son carnet une carte de visite où était son adresse, et il ajouta au crayon, au-dessous de son nom : « Attendra demain chez lui, de neuf à dix heures du matin, M. Louis Richard, pour une communication très-intéressante et qui ne souffre pas de retard. »

— Mon cher, dit alors M. de la Miraudière au portier, voici quarante sous pour boire.

— Merci, monsieur ; mais à propos de quoi?

— A propos de cette carte, qu'il faudra remettre à M. Louis Richard.

— C'est bien facile, monsieur.

— Mais il faut seulement la lui remettre demain matin quand il sortira, et surtout sans que son père en ait connaissance ; vous comprenez ?

— Parfaitement, monsieur; ça sera d'autant plus facile, que M. Louis sort tous les matins à sept heures pour se rendre à son étude, et que le père Richard ne va, lui, à son bureau d'écrivain public qu'à neuf heures.

— A merveille. Auisi jepeux compter sur votre promesse?

— Oui, monsieur, vous pouvez regarder la commission comme û elle était faite.

Le commandant de la Miraudière remonta en cabriolet et s'éloigna.

Peu de teiups après son départ, un facteur apporta une lettre pour Louis Ricliard, liHie «icrile le malin mémo eu présence de Mariette par l'écrivain public, qui, ou le voit, avait adressé la lettre à Paris, rue de Grenellt, an lieu de l'adresser à Dreux, poste restante, ainsi que le lui avait demandé la jeune fille.

Nous iulrodo irons inainieiiaui le lecteur dans la chambre occupée par le père Richard el par 60u fils, qui venait d'arriver à l'instant de Dreux.

Le père Richard et son fds occupaient, au cinquième étage d'une vieille maison, une chambre qui aurait pu faire parfaitement le pendant de la demeure de Mariette et de sa marraine. Même misère, même déuûment : un grabat pour le père, un lit de sangle pour le {Us, une table vermoulue, quelques chaises, une sorte de vieux bahut destiné à serrer les bardes ; tel était l'ameublement.

Le père Richard, en revenant de son échoppe, avait acheté et rais sur la table le repas du soir : une appétissante tranche de jambon, dans un morceau de papier blanc servant d'assiette, et uu pain de quatre livres tendre. Une bouteille d'eau fraîche était placée eu regard dune maigre chandelle, qui dissipait à peine les ténèbres de la chambre.

Louis Richard, âgé de vingt-cinq ans environ, avait une physionomie ouverte, remplie de douceur et d'intelligence; sa bonne grâce naturelle se faisait même jour sous ses habits râpés, usés, blanchis sur toutes les coutures.

Les traits de l'écrivain public exprimaient une grande joie, cependant tempérée par Tinquiéiude que lui causaient, pour certains projets depuis longtemps caressés par lui, les divers évéueuients de la journée.

Le jeune homme, après avoir déposé son modeste sac de nuit, venait d'embrasser sou |»ére, qu'il adorait. Le bonheur de se retrouver auprès de lui, la certitude de voir Mariette le lendemain, épanouissaient la figure de Louis et augmentaient sa bonne humeur naturelle.

— Ainsi, mon garçon, dit le vieillard en s'asseyant devant la table et dépeçant le jambon, tu as fait un bon voyage?

— Excellent, mou père.

— Ah çà! dis-moi ce que... Mais veux-tu dîner? Nous causerons en mangeant.

— Si je veux dîner, mon père ! je le crois bien ! je n'ai pas mangé à table d'hôte comme les autres voyageurs, et... pour cause, ajouta gaiement Louis en frappant sur son gousset vide.

— Bla foi ! tu n'as rien à regretter, reprit le vieillard en partageant en deux portions inégales la tranche de janf^on et donnant à son flls le plus gros morceau; ces dîners d'auberge sont chers et ne valent pas le diable.

Ce disant, il offrit à Louis un formidable croûton de pain tendre ; puis le père et le fils se mirent bravement à manger, comme on dit, sur le pouce, arrosant leur repas de glorieuses rasades d'eau claire, et faisant tous deux preuve d'un robuste appétit.

L'entretien continua de la sorte pendant le dîner.

— Voyons, mon garçon, reprit le vieillard, conte-moi ton voyage.

— Ma foi, mon père, il est bien simple, ce voyage. Le notaire, mon patron, m'avait donné le projet de plusieurs actes à faire lire à M. Ramon. Il les a lus et étudiés, en y mettant, il faut le dire, le temps... cinq grands jours! après lesquels ce cauteleux personnage m'a remis lesdites paperasses annotées, commentées; puis. Dieu merci! me voilà.

— Dieu merci ! Ah çà ! est-ce que tu le serais ennuyé à Dreux?

— Je me suis ennuyé à la mort, mon bon père.

— Quel homme est-ce donc que ce il. Ramôn, chez qui les gens s'ennuient si fort?

— La pire espèce d'homme qu'il y ait au monde, cher père... un avare !

— llum ! hum ! fit le vieillard en toussant comme s'il eût avalé de travers. Ah ! il est avare ! Il faut qu'il soit riche, alors?

— Je n'en sais rien; mais l'on peut être avare d'une petite fortune comme d'une grande, et, s'il faut mesurer les biens de ce M. Ramon à sa parcimonie, il doit être archimilliomiaire... Vieil Harpagon, va!

Et Louis mordit son pain avec une sorte de frénésie.

— Entre nous, mon pauvre garçon, si tu avais été élevé dans le

.uxe el dans l'abondance, je concevrais tes récriminalions à l'endroit de ce vieil Harpagon, comme tu dis ; mais nous avons toujours vécu dans une telle pauvreté, que, si avare que soit ce M. llamon, lu n'as pas dû trouver une grande différence entre son existence et la nôtre.

— Ah ! mon père, que dites-vous là?

— Comment?

— M. Ramon a deux servantes, et nous n'en avons pas; il occupu une maison tout entière, et nous logeons tous deux dans celte mansarde ; il a trois ou quatre plats à son dîner, et nous mangeons sur le pouce un morceau de n'imporlc quoi. Eh bien, nous vivons pourtant cent fois mieux que ce grippe-sous !

— Je ne te comprends pas, mon enfant, dit le père Richard, qui semblait de plus en plus contrarié du jugement que son fils portait sur son hôte de Dreux ; il n'y a pourtant aucune comparaison à établir entre l'aisance de ce monsieur et noire pauvreté.

— Mon cher père, nous sommes franchement pauvres, au moins! Nous supportons gaiement nos privations, et si, dans mes jours d'ambition, j'ai rêvé quelquefois une vie un peu meilleure, vous le savez, ce n'est pas pour moi, car je me trouve satisfait de mon sort.

— Cher enfant, je connais ton bon cœur, je sais combien tu m'aimes, et ma seule consolation dans notre pauvreté est de savoir qu'au moins lu ne le plains pas de la condition.

— M'en plaindre! est-ce que vous ne la partagez pas? Et puis, après tout, que nous manque-t-il? le superflu.

— Il nous manque au moins l'aisance.

— Ma foi, bon père, je ne m'en aperçois guère ; nous ne mangeons pas de poulets truffés, c'est vrai, mais nous mangeons à noire faim cl de franc appétit, témoin ce papier vide et la rapide disparition d'un pain de quatre livres à nous deux ; nos habits sont râpés, mais ils sont chauds; notre chambre est au cinquième, mais elle nous abrite; nous gagnons à nous deux, bon an, mal an, seize à dix-huit cents francs; ça n'est pas lourd, mais nous ne devons rien à personne. Allez, cher père, que le bon Dieu ne nous envoie jamais de plus mauvais jours, et je ne me plaindrai pas.

— Je ne peux te dire, mon enfant, combien tu me fais plaisir eu me pariant de la sorte, en acceptant si résolument ton sort. Vrai! lu te trouves... tu Ce- t'uijours irniivë heureux ainsi?

— Très-heureux.

— Bien vrai?

— Pourquoi vous tromperais-je? Voyons, bon père, ai-je jamais eu l'air soucieux, chagrin, comme tout homme mécontent de son sort?

— C'est qu'aussi tu as un si rare, un si excellent caractère!

— Ça dépend ; car, s'il me fallait, par exemple, vivre avec M. Ramon, cet abominable fesse-mathieu , je deviendrais insupportable, indomptable, hydrophobe!

— Mais qu'as-tu donc contre ce pauvre homme?

— Ce que j'ai? La rancune féroce qui résulte d'un supplice de cuq jours !

— Un supplice?

— Et qu'est-ce donc, cher père, qu'habiter une grande maison délabrée, si nue, si froide, si sombre, qu'auprès d'elle un tombeau paraîtrait une demeure réjouissante? Et puis voir dans ce grand sépulcre aller, venir, comme des ombres, deux vieilles servantes, mornes, maigres, affamées ; et quels repas, grand Dieu ! que ceux où le maître de la maison semble compter les morceaux que vous mangez ! Et sa fille donc! (Car ce malheureux-là a une fille, et son espèce se perpétuera peut-être, hélas!) Kt sa fille, qui préparait sur la table la part insuffisante des domestiques, et allait serrer elle-même, sous des doubles tours de clef, les reliefs du maigre festin ! Tout ce que je peux vous dire, cher père, c'est que moi, qui jouis d'un fameux appétit, comme vous savez, au bout de cinq minutes de séance à la table de cet Harpagon, j'étais rassasié, et, qui pis est, révolté! Car enfin, de deux choses l'une : ou l'on a de l'aisance, et l'avarice est hideuse; ou l'on est pauvre, et alors il est stupide de vouloir paraître jouir d'une certaine aisance.

— Ah ! Louis, Louis, toi que j'ai connu toujours si bienveillant, je te trouve étrangement hostile à ce pauvre homme et à sa fille!

— Sa fille I peut-on appeler ça une fille?

— Que diable me chanles-lu là? C'esi peui-êli'e une licorne?

— Ma foi!

— Allons, tu es fou!

— Ah çà, mon père, comment voulez-vous donc qu'on nomme uni. grande créature sèche, hargneuse, maussiulo, avec des pieds ci des mains comme un homme, une figure de çasse- noisette, et un nez

ah : Dieu du ciel! quel Qcz ! long de ça... et d'uu rouge brique. Muis il laut ôiro juste : eu revanche, celle incomparable créalure u les cheveux jaunes et les dents noires.

— Le porirail n'est pas flatté, ilais, que veux-tu, toutes les femmes ne peuvent être belles; va, crois-moi, souvent un bon cœur vaut mieux qu'une jolie raine; et, quant à moi, la laideur m'a toujours iuspiré de la pitié.

— A moi aussi, mon père. J'avais d'abord grande envie de plaindre cette demoiselle en la voyant si disgracieuse, et surtout coud;imûée à vivre avec mi homme tel que son grippe-sous de père. Que voulez-vous? eu fait de père, vous m'avez gâté. Mais, quand j'ai vu cotte créature à liez rouge harceler, gronder sans cesse ses deux malheureuses servantes, leur mesurer les morceaux, renchérir encore d'avarice sur son père, et cela à propos des plus petites choses, alors ma première compassion s'est changée en aversion pour ce méchant nez rouge, et comme, de plus, il est dans la conversation très-sec et fort tranchant, ce nez rouge (au ûguré, s'entend), malgré la bénignité de mon caractère, j'avais à chaque instant l'envie de contredire le 7iez rouge pour le vexer; mais, craignant de nuire aux intérêts de mon patron, qui m'avait envoyé chez ce vilain client, j'ai rongé mon frein.

— El tu te dédommages, je l'espère !

— Tiens, ça soulage. Avoir eu pendant cinq grands jours ce nez rouge sur le cœur !

— Décidément, c'est un parti pris, une fâcheuse prévention, et je parierais, moi, que celle demoiselle, qui te paraît tranchante, avare et revèche, esi tout simplement une femme d'uu caractère ferme et d'habitudes ménagères.

— Clier père, qu'elle soit ce qu'elle voudra , peu m'importe! Seulement il y a dans certaines familles de bien singuliers contrastes.

— Que vcux-iu dire ?

— Figurez- vous ma surprise eu voyant dans une des chambres de celte triste maison un portrait de femme d'une figure si charmante, si une, si distinguée, que celle image semblait être placée là tout exprès pour faire coutinuellcment dépit et injure au méchant ne% rouge. Ce portrait, d'ailleurs, ressemblait à s'y méprendre à un de mes anciens camarades de collège. Frappé de celle circonstance, je demandai à l'harpagon quelle était cette peiniure. U me répondit

«I*iin ton bourru que c'était le portrait de sa sœur, feu madame de Saint-Ilérem.

« — Cette dame serait-elle la mère d'un jeune homme nommé Faini-IIerem? » demandai-je à mon liôte. Ah! ah! mon bon père, iil Louis en riant aux éclats ; si tu savais !

— Eh bien, quoi ?

— A voir la mine de M. Ramon en m'entendant seulement prononcer le nom de Saint-Herem, on aurait dit que je venais d'évoquer le diable, car le nez rouge s'est aussitôt signé d'un air pudibond et alarmé. (J'oubliais de te dire, pour compléter, que le nez rouge est îrès-dévot.) Alors son digne père s'est écrié qu'il avait en effet le malheur d'être l'oncle d'un infernal bandit nommé Saint-Herem.

— Ce M. de Saint-Uerem est, je le vois, un homme de fort maufaise réputation.

— Lui ! Florestan ! le plus brave, le plus charmant garçon du inonde !

— Mais enfin, son oncle t'a dit que...

— Tiens, cher père, juges-en : au collège, moi et Saint-Herem nous étions très-liés ; je l'avais depuis longtemps perdu de vue, lorsque, il y a six mois, passant sur le boulevard, je vois tout le monde s'arréïer pour regarder sur la chaussée; je fais comme tout le monde, et qu'est-ce que j'aperçois? un phaéton attelé de deux magnifiques chevaux, avec deux petits domestiques derrière. Cet équipage était si élégant, si charmant, que tout le monde, je l'ai dit, se retournait pour l'admirer. Or sais-tu qui conduisait cette délicieuse voilure? mon ancien camarade de collège, Saint-Herem, plus brillant, plus beau que jamais, car il est impossible d'avoir une plus jolie figure et une lournure plus distinguée.

— Ce M. de Saint-Herem m'a tout à fait l'air d'un dépensier, d'un prodigue.

— Attends donc la fin, cher père. Soudain l'équipage s'arrête, et, pendant que les petits domestiques, descendus de leur siège, se tiennent à la tête des chevaux, Saint-Herem saute de sa voiture, court à moi et m'embrasse, dans sa joie de me retrouver après une si longue séparation. J'étais vêtu comme un pauvre diable de clerc de notaire que je suis : ma vieille redingote marron, mon pantalon noir et mes souliers lacés. Tu me vois d'ici. Mais, cher père, avoue-le, bleu des élégants, bien des lions, comme ou dit, auraient reculé devant

L'AVARICE. i:,.,

nne accolade donnée en public à un gaillard fagote comme je Pétais. Floreslan n'y fit pas soulomonl altculion, lui, tant il avait de plaisir à me revoir. Moi, j'étais tout heureux et presque houleux de cetic preuve de son amitié, car nous faisions événement, à cause môme du contraste. Saiut-Uerem s'en aperçut et me dit :

t — Ces gens-là sont stupides avec leur air ébahi. Où vas-tu ?

a — A mon élude.

« — Allons, viens, je t'y mène : nous causerons plus longtemps.

• — Moi, lui dis-je, monter dans ton bel équipage, malgré mon parapluie, ma redingote marron et mes souliers lacés ! ■ Florestan lève les épaules, me prend sous le bras, et, bon gré. mal gré, me pousse dans sa voiture et me mène à mon élude. Pendant le trajet, Saint- Derem me fait promettre d'aller le voir, et il me descend à la porte de mon notaire. Eh bien, mon père, ne peut-on pas juger un bomme d'après un trait pareil ?

— Penh!... fit le vieillard d'un air fort peu enlhousiastc. C'est un premier bon mouvement, voilà tout ; mais je me défie fort de tous ces gens à grand étalage. D'ailleurs, lu n'es pas en position de fréquenter un si gros seigneur.

— Certes. Et cependant il m'a bien fallu tenir ma promesse d'aller déjeuner chez Florestan un dimanche. Prave garçon ! il m'a reçu en grand seigneur quant au luxe ci à la bonne chère; mais, quant au bon accueil, toujours en camarade, en vieil ami de collège-, puis, quelque temps après, il est parti pour un voyage, et je ne l'ai plus revu.

— C'est singulier, Louis, tu ne m'as jamais parlé de ce déjeuner.

— Il est vrai; mais sais-tu pourquoi ? Je me suis dil : Ce pauvre bon père, qui m'aime tant, va peul-êlre s'imaginer, dans son inquiète sollicitude, que la vue du luxe de Florestan est capable de me tourner la tête, de me faire prendre en dégoût notre pauvre condition ; ce soupçon seul serait un chagrin pour ce cher père : cachons-hii donc qu'une fois dans ma vie j'ai fait un déjeuner de Sardanapale, do Lucullus.

— Cher et brave enfant! dit le vieillard avec émotion, je comprends la délicatesse de ta conduite, j'en suis profondément touché; c'est pour moi une nouvelle preuve de ton bon et généreux cœur ; mais écoute-moi, car c'est justement à ton cœur, à ta tendresse pour moi que je vais m'adresser.

— De quoi s'agit-il donc?

— Il s'agit de quelque chose de très-sérieux, de très- grave, nonseulement pour toi, mais pour moi.

La physionomie du vieillard devint presque solennelle en prononçant ces derniers mots. Le jeune homme le regarda avec surprise. A cet instant, le portier vint frapper à la porte et entra :

— Monsieur Louis, dit-il, c'est une lettre pour vous.

— Bien, dit le jeune homme en prenant la lettre avec distraction, car il cherchait quel pouvait être l'objet du grave entrelien que son père allait avoir avec lui.

Le portier, ne trouvant pas le moment opportun pour remettre au jeune homme la carte de visite laissée par le commandant de la Miraudière, ajouta en s'en allant :

— Monsieur Louis, si vous sortez ce soir, n'oubliez pas d'entrer à la loge, j'aurais quelque chose à vous dire.

— Bien, fit le jeune homme en n'attachant aucune importance à ces dernières paroles du portier, qui bientôt quitta la chambre.

Le père Richard avait d'un coup d'œil reco;inu la lettre que le matin même, de son échoppe, il avait adresrcc à son fils, à Paris, rue de Grenelle, au lieu de l'adresser à Dreux, poste restante, ainsi que l'en avait prié la pauvre .Mariette.

Un moment, le vieillard, instruit du contenu de cette lettre écrite par lui-même, fut sur le point d'engager son fils à la lire immédiatement; mais, après réflexion, il adopta une idée contraire, et dit :

— Won cher enfant, lu auras tout le temps de lire celte lettre. Maintenant écoute-moi, car, je te le répèle, il s'agit d'une chose de la plus haute importance, et pour toi et pour moi.

— Je suis à vos ordres, mon bon père, répondit Louis en laissant sur la table la letire qu'il venait de recevoir.

Le père Richard garda un moment le silence, et, s'adressant à son ûls:

— Je l'ai prévenu, mon enfant, que je voulais faire appel à Ion bon cœur, à la icndrcsse.

— Oh ! alors, mon père, vous n'avez qu'à p;irler.

— Tu m'as dit tout à l'heure que si parfois tu rêvais une existence meilleure que la nôtre, ce n'clait pas pour loi, satisfait de Ion humble condition, que lu formais ce désir, mais pour moi.

— Cela esl vrai.

— Eh bien, mon enfant, il dépend de loi de voir se réaliser ton désir.

— Que dites-vous?

— Écoute-moi. Des revers de fortune qui onl suivi de près la mort de ta mère, alors que tu étais encore enfant, m'ont enlevé le peu que nous possédions ; il m'est à peine resté de quoi pourvoir à ton éducation. Cette somme dépensée, j'ai été réduit à prendre l'état d'écrivain public.

— Oui, mon bon père, répondit Louis avec émotion ; et, en voyant avec quel courage, avec quelle résignation, vous supportiez la mauvaise fortune, ma tendresse et ma véuératlou pour vous n'ont fait qu'augmenter.

— Celle mauvaise fortune, mon cher enfant, peut empirer; l'âge arrive, ma vue baisse, et je prévois avec tristesse qu'un jour viendra où il me sera impossible de gagner le peu (jui nous aide à vivre.

— Mon père, comptez sur...

— Sur toi? j'y puis compter, je le sais; mais ton avenir, à toimèmo, est précaire; ton bàlon de maréchal est de devenir second ou premier clerc, car il faut de l'argent pour acheter une étude, et je suis pauvre.

— Ne craignez rien, je gagnerai toujours assez pour nous deux.

— El la maladie? Et les événements? Que de circonslauces imprévues peuvent te rendre inoccupé pendant quelques mois! Alors, toi et moi, comment vivre?

— Mon bon père, si nous autres pauvres gens nous pensions à tout ce qui nous menace, nous perdrions courage. Fermons donc les yeux devant l'avenir, ne songeons qu'au présent; Dieu merci! il n'a rien d'effrayant.

— Oui, il est plus sage en effet, lorsque l'avenir est inquiétant, d'en détourner la vue ; mais, lorsqu'il peut être heureux et assuré, na faut-il pas ouvrir les yeux au lieu de les fermer?

— Certes !

— Eh bien, je te le répète, il dépend de toi absolument de faire que noire avenir soit heureux et assuré.

— Alors, c'est fait. Seulement, dites-moi comment.

— Je vais bien t'ëlonner. Ce pauvre M. Ramon, chez qui tu as passé quelques jours et que tu juges si mal, ce M. Ramon est un ancien ami à moi.

— Lui, votre ami?

— Ton voyage à Dreux était convenu entre lui et moi.

— Mais ces actes que mon patron...

— Ton patron avait obligeamment consenti à servir notre petite ruse, en te chargeant d'une feinte mission auprès de Ramon.

— Mais cette ruse, à quoi bon?

— Ramon voulait l'observer, f étudier, te connaître, sans que tu t'en doutasses, et je dois te déclarer qu'il est enchanté de loi. Ce matin même, j'ai reçu de lui une longue lettre dans laquelle il me fait de toi le plus grand éloge.

— Je regrette de ne pouvoir lui rendre la pareille; mais quel intérêt y at-il pour moi à être bien ou mal jugé par M. Ramon?

— Un très-grand intérêt, mon cher enfant, car l'heureux avenir dont je parle était subordonné à l'opinion que Ramon aurait de toi.

— Mon père, c'est une énigme.

— Ramon, sans être ce qui s'appelle riche, a une certaine aisance que son économie augmente chaque jour.

— Peste ! je le crois bien! Seulement je vous en demande pardon pour votre ami, ce que vous appelez économie est une sordide avarice.

— Soit! ne disputons pas sur les mots; mais enfin, par suite même de cette avarice, Ramon laissera après lui à sa fille une jolie fortune. Je dis après lui, car, de son vivant, Ramon ne donne rien.

— Cela ne m'étonne pas du tout; mais, en vérité, je ne comprends pas où vous voulez en venir, mou père.

— J'hésite un peu, parce que, si fausses, si injustes que soient les premières impressions, je sais combien elles sont tenaces, et tu as jugé si sévèrement mademoiselle Ramon !

— Le nex, rouge ? Ah ! dites donc que j'ai été très-indulgent pour }uil

— Tu reviendras, j'en suis certain, de ces préventions... Crois-

L'AVARICE. l.,7

moi, mademoiselle Ramon est de ces personnes qui gagnent à être connues, appréciées. Je te le répcie, c'est une femme d'un esprit forme et d'une piélé exemplaire ; peut-on désirer mieux pour une mère de famille?

— Une mère de famille? reprit Louis, qui jusqu'alors, très-loin de soupçonner ce dont il était menacé, coiumonçail ccpeiidaiil de concevoir une crainte vague; une mère de famille? el que m'importe, à moi, que mademoiselle Ramon soit ou non bonne mère de famille?

— Cela doit l'importer plus qu'à personne.

— A moi?

— Certes.

— Et pourquoi cela? demanda Louis avec anxiélc,

— Parce que mon plus vif, mon unique désir, dit résolument le vieillard, serait de te voir épouser mademoiselle Ramon.

— Épouser mademoiselle Ramon! s'écria le malheureux Louis en se reculant sur sa chaise par un mouvement d'épouvante, et comme s'il eût vu soudain apparaître le )iez rouge; moi, épouser...

— Oui, mon enfant, s'écria le vieillard de sa voix la plus pénétrante, épouse mademoiselleRamon, et notre sort est à jamais assuré. Nous allons habiter Dreux ; la maison de Ramon est suffisante pour nous loger tous. Il ne donne rien en dota sa fille ; mais nous vivrons chez lui, c'est convenu d'avance, et il a pour toi la certitude d'une bonne petite place dans les contributions indirectes. Mais, à la mort de ton beau-père, lu hériteras d'une jolie fortune. Louis, mon ûls, mon fds bien-aimé, ajouta le vieillard d'un ton suppliant et en serrant les mains de son fils entre les siennes, je l'en conjure, consens h ce mariage, et lu me rendras le plus heureux des hommes, car au moins je mourrai rassuré sur ton avenir.

— Ah '. mon père, vous ne savez pas ce que vous me demandez là! répondit Louis avec autant d'accablement que de stupeur.

— Tu vas me dire que tu ne ressens aucun penchant pour mademoiselle Ramon. Eh ! mon Dieu ! en ménage, une mutuelle estime est suffisante, et lu m'accorderas du moins que celle estime, mademoiselle Ramon la mérite. Quant à son père, je comprends qu'à la rigueur ce que tu liens à appeler son avarice l'ait d'abord choqué; mais elle te semblera moins odieuse lorsque tu réfléchiras qu'après tout c'est loi qui devras profiler un jour de celte... de celle avarice. Ramon est au fond un excellent homme ; son seul désir esl de laisser à sa fille

et au mari qu'elle choisira une petite fortune ; pour arriver à ce but, il renferme ses dépenses dans de sages limites ; faut-il lui en faire un crime? Allons, Louis, mon cher enfant, réponds, donne-moi une bonne parole d'espoir.

— Mon père, dit le jeune homme d'une voix altérée, il m'en coûte de contrarier vos projets, mais ce que vous me demandez est impossible.

— Louis, est-ce bien toi qui me réponds ainsi lorsque je m'adresse à ton cœur, à ta tendresse pour moi ?

— D'abord, il n'y a dans ce mariage aucun avantage personnel pour vous : vous ne songez qu'à moi.

— Comment ! demeurer chez Ramon et vivre chez lui sans dépenser une obole ! C'est convenu, te dis-je ; il nous prend lous en pension graïuitemeut, au lieu de donner une dot à sa fille.

— Mon père, tant que j'aurai une goutte de sang dans les veines, vous ne recevrez l'aumône de persoruie. Bien des fois, déjà, je vous ai supplié d'abandonner votre profession d'écrivain public, me faisant fort de subvenir à vos modestes besoins par un surcroît de travail.

— 5Iais, malheureux enfant! si tu tombes malade, si l'âge me rend incapable de gagner ma vie, il me faudra donc ailer à l'hôpital ?

— J'ai foi en mon courage : je ne tomberai pas malade, et vous ne manquerez de rien : mais, si j'avais le malheur d'épouser mademoiselle Ramon, je mourrais de chagrin.

— Louis, une telle réponse n'est pas sérieuse.

— Elle l'est, mon père. Dans voire aveugle tendresse, vous n'avez pensé qu'à me faire coniracler une union avantageuse ; je vous en suis profondément reconnaissant. Mais ne parlons plus de ce mariage: il est, je vous le dis, impossible.

— Louis!...

— J'éprouve et j'éprouverai toujours une aversion invincible pour mademoiselle Ramon; et puis, il faut bien vous l'avouer, j'aime une jeune fille, et celle-là seulement sera ma femme.

— Ali ! mon enfant, autrefois j'avais ta confiance, et tu as pris une résolution si grave à mon insu !

— Je me suis tu jusqu'ici à ce sujet, parce que je voulais que cette affection présentât des garanties de durée telles, qu'il me fût permis de vous parler sérieusement de mes projets. Moi et la jeune fille que

L'avahice. i:,9

j'aime, nous diions convenus d'aiiendre une année, afin de voir si nos caractères sympalhiseraieni longlenips, el si ce que nous pronions à son liobul pour une passion rcello ne sérail pas un allachcnienl éphémère. Grùce i Dieu, noire amour a résislë à toutes les épreuves. L'année que nous avions fixée txpire aujourd'hui même ; je comptais voir demain la jevme fille dont jo vous parle, afin d'ôlre d'accord sur le jour où elle ferait sa demande à sa marraine, qui l'a élevée, et où je vous ferais ma demande de mon côté. Pardon, mon père, ajouta Louis en interrumpaat le vieillard qui allait prendre la parole, un mot encore : la jeune fille que j'aime tst pauvre comme nous et ouvrière de son état ; mais c'est le meilleur, le plus noble cœur que je connaisse Jamais vous ne trouverez de fille plus dévouée. Le fruit de son travail et du mien suffira à nos besoins : elle est, ainsi que nous, habituée aux privations; je redoublerai de zèle, d'efforts, et, croyezmoi, vous trouverez le repos et les soins qui vous sont nécessaires. Permettez-moi un dernier mot : rien ne m'est plus pénible que de ifférer de vues avec vous ; c'est la première fois, je crois, que cela m'arrive ; aussi, je vous en supplie, épargnez moi le chagrin de vous faire de nouveaux refus. N'insistez plus au sujet de ce mariage; je ne m'y ré^ignerai jamais, je vous en donne ma parole, comme je vous Jure aussi, par ma respectueuse affection pour vous, que je n'aurai jamais d'autre femme ([ue Mariette Moreau.

Louis prononça ces derniers mots d'un ton à la fois si respectueux mais si résolu, que le vieillard, qui avait d'ailleurs une arrière-pensée, ne crut pas devoir alors persister, el répondit à son fils d'un air chagrin et fâché .

— Je ne puis croire, tbuis, que toutes les raisons que je vous ai données en faveur de ce mariage restent sans valeur à vos yeux. J'ai plus de foi dans votre cœur que vous n'en avez vous-même; je suis certain qu'en réfléchissanl vous reviendrez à des pensées plus sages.

— Hon père, ne l'espérez pas.

— Selon votre désir, je n'insisterai point ; mais je compte, vous dis-je, sur vos réflexions. Je vous donne vingt-quatre heures pour prendre une résolution définitive. D'ici là, je vous promets de ne pas vous dire un mol de ce mariage, et je vous prie, à mon tour, de ne pas m'eutreieuir non plus de vos désirs. Après-demain nous aviserons.

— Soit, mon père, mais je vous assure que, ce délai expiré, je...

— Nous sommes convenus de ne plus parler de cette affaire, dit le vieillard en se levant.

Et il se promena silencieux dans la chambre , jetant parfois à la dérobée un regard sur Louis, qui, la tète appuyée dans ses deux mains, restait pensif et accoudé sur la table où était déposée la lettre qu'on lui avait remise quelques instants auparavant.

Louis Richard, ayant jeté les yeux sur la lettre qui se trouvait presque devant lui, et dont l'écriture lui était inconnue, la décacheta machinalement.

Le vieillard, tout en continuant de se promener silencieusement dans la chambre, suivait son fils de l'œil.

Soudain il le vit pâlir, passer la main sur son front, comme pour s'assurer qu'il n'était pas dupe d'une illusion, puis relire avec une angoisse croissante cette lettre, à laquelle il semblait ne pouvoir se décider à croire.

Cette lettre , que , le matin, le père Richard, contrefaisant son écriture, avait paru recopier d'après la première dictée de Mariette, loin de reproduire les pensées de la jeune ouvrière, était ainsi conçue :

« Monsieur Louis,

« Je profite de votre absence pour vous faire part de ce que je n'aurais pas osé n-dus dire ; depuis plus de deux mois je remets à vous avouer cela, de peur de vous faire peut-être de la peine. 11 faut renoncer à nos projets de mariage, monsieur Louis, et même à nous voir.

« Il m'est impossible de vous dire la cause de ce changement; mais croyez (jue ma résolution est bien prise. Si je ne vous en préviens qu'aujourd'hui, le six mai, monsieur Louis, le six mai, c'est que j'ai voulu bien réfléchir une dernière fois, et surtout en votre absence, avant de vous apprendre ma détermination.

L'AVAUICE. 101

« Adieu, monsieur Louis. Ne clierchezpas à me revoir; cela serait innlilo «l ne servirait qu'à me causer de grands cliagrins. Si , au contraire, vous m'oubliez tout à fait, et si vous ue lùclicz pas de vous rapprocher de moi, mon bonheur, ainsi que celui de ma pauvre marraine, est assuré.

« C'est donc au nom de noire bonheur à tous deux, et de notre Iranquillité, monsieur Louis, que je vous supplie de ne plus nous voir.

« Vous avez si bon cœur, que vous ne voudrez pas me causer des peines qui ne vous serviraient à rien, car, je vous le jure, tout esl fini pour toujours entre nous deux. Vous n'essayerez pas, je l'espère, de vouloir revenir malgré moi lorsque je vous déclare que je ne vous aime plus que de bonne amitié.

I Mariette Moread.

« p. S. Au lieu de vous adresser cette lettre à Dreux, comme vous me l'aviez dit, je vous l'adresse à Paris, afin que vous la trouviez à votre rciour. Augustine, qui, vous le savez, écrivait pour moi, étant à son pays, c'est une autre personne qui écrit.

a J'oubliais de vous dire que l'étal de ma marraine est toujours le même. »

La lecture de celle lettre plongea Louis dans une stupeur accablante. L'ingénuité du style, ses détails intimes, le rappel de la date du 6 mai, toul le devait persuader que ces lignes avaient été dictées par Mariette. Aussi, après s'être demandé quelle pouvait êlre la cause de celte rupture aussi brusque qu'inattendue, la douleur, le dépit, la colère, l'araour-propre froissé, agitèrent violemment le cœur du jeune homme, et il murmura:

— Oh! non, je ue la verrai plus! Elle n'a pas besoin de me le défendre avec tant d'insistance et de dureté !

Ces paroles remplirent d'aise le vieillard, qui, lout en continuant de se promener d'un air absorbé, épiait les suites de son slralagème.

Mais bientôt la douleur dominant la colère dans le cœur de Louis, son amour se réveilla plus tendre, plus passionné que jamais; il tâcha de se rappeler les moindres détails de sa dernière entrevue avec Mariette ; il s'interrogea sur les derniers mois de leurs relations. Il lui fut impossible de trouver dans ses souvenirs la moindre trace de refroidissement de la part de la jeune ûUc ; jamais au contraire elle

n'avait paru plus aimante, plus dévouée, plus impatiente d'unir son sort au sien ; et toutes ces apparences mentaient, Mariette était un monstre de dissimulation, elle qull avait toujours crue si pure, si candide !

Louis ne pouvait se résoudre à accepter une pareille déception. Impatient de découvrir le mystère qui semblait entourer la conduite étrange de Mariette, incapable d'endurer plus longtemps ses angoisses, il résolut de se rendre sur-le-champ chez elle, au risque d'indisposer sa marraine, qui, de même que le père Richard, avait ignoré jusqu'alors l'amour de Louis et de Mariette.

Aucune des émotions dont ie jeune homme venait d'être tour à tour agité n'avait échappé au vieillard, qui suivait attentivement les effets de sa ruse. Aussi, croyant le moment d'agir opportun, il dit à son fils, après mûres réflexions :

— Louis, j'ai pensé qu'il serait bon que demain matin, de trèsbonne heure, nous partissions pour Dreux, car, si nous ne prévenons pas l'arrivée de Ramon, il sera ici après-demain, ainsi que nous en sommes convenus.

— Mon père !

— Cela, mon ami, reprit le vieillard en attachant m regard pénétrant sur son fils, cela ne l'engagera nullement, et, si tu dois résister au vœu le plus cher de ma vie, je te demande seulement, comme satisfaction dernière, de passer quelques jours auprès de Ramon et sa fille. Tu seras ensuite libre d'agir comme tu le voudras.

Mais, voyant Louis prendre son chapeau et s'apprêtant à sortir, le père Richard s'écria:

— Que fais-tu? où vas-tu?

~ Je me sens un peu de mal de tête, mon père ; je vais faire un tour dehors.

— Je l'en prie, mon ami, dit le vieillard avec une inquiétude crois sanle, ne sors pas ; tu as l'air abattu, consterné, depuis la lecture de cette lettre. Tu m'alarmes !

— Moi, mon père? vous vous trompez, je n'ai rien. Cette lettre est fort insignifiante, je vous assure. J'ai un peu de migraine, voilà tout; je reviens dans l'instant.

Et Louis sortit brusquement.

Au moment où il passait devant la loge du portier, cehii-ci l'appela et ini dit d'un air mysléi icuK :

— Monsieur Loois, je vous atais recommandé (rentrer à la loge parce que j'ai quelque chose à vous remeiire à vous, à vous seul. Entrez donc.

— Qu'y a-l-il ? demanda Louis en entrant dans la loge.

— Voici une carte qu'un monsieur décoré m'a remise tantôt pour vous ; il est descendu d'un superbe cabriolet, et il a dit que c'était très-pressé.

Louis prit la carte, s'approcha d'une lampe et lut :

« Le commanoant de la Miraudière, I 17, rue du Moul-Blauc,

€ Attendra demain malin chez lui M. Louis Richard pour une communication très-intéressante, et qui ne souffre pas de retard. »

— Le commandant de la Miraudière? Je ne connais pas ce nom dit Louis en examinant la carte ; puis, en la relournanl machinale-. meol, il aperçut sur lenvers ces autres mots écrits au crayon :

« Mariette Moreau, chez madame Lacombe, rue des Prêtres-Saint- Germain-l'Auxerrois. »

En effet, AI. de la Miraudière ayant noté sur le revers de Tune de ses cartes de visite, afm de ne pas les oublier, l'adresse el le nom de Mariette el de sa marraine, avait, sans y songer, écrit sur celte même carte, laissée chez Louis, la demande d'enlrevue qu'il sollicitait de lui.

Le jeune homme, dans une surprise et une perplexité croissantes, clierchait à pénétrer quel rapport pouvait exister entre Marieiie et cet étranger dont il recevait la carie. Après un moment de silence, il dit au portier :

— Le monsieur qui a laissé celte carte n'a rien dit pour moi ?

— Si, monsieur Louis: il m'a recommandé de ne vous remettre sa carte que lorsque votre père ne serait pas là.

— Cela est étrange, pensa le jeune homme.

— A telle enseigne, monsieur Louis, reprit le portier, qu'il m'a donné quarante sohs poor boire, afin d'être sûr que sa commission serait bien faite.

— Et quel homme est-ce? jeune ou vieux?

— Cest, ma foi, un très-bel homme, monsieur Louis ; un très-bel

homme décoré; raoustaclies et favoris noirs comme de l'encre et mis comme un prince, sans compter son superbe cabriolet.

Louis sortit, la tête perdue. Ce nouvel incident redoublait ses angoisses. A force de chercher le motif de la brusque rupture de Mariette, il ressentit bientôt la morsure aiguë de la jalousie. Une fois sous cette impression, les soupçons les plus insensés, les craintes les plus chimériques, prirent à ses yeux l'apparence de la réalité; il en vint à se demander si l'étranger dont il avait reçu la carte n'était pas un rival. Quels rapports, en effet, Mariette et sa tante pouvaient-elles avoir dans leur misère avec un jeune homme riche et beau?

Dans sa lettre, Mariette suppliait Louis de ne pas chercher à la voir, ce rapprochement, disait-elle, pouvant compromettre son bonheur et celui de sa marraine. Louis connaissait la misérable position des deux femmes. Il avait maintes fois reçu des conlidences de la jeune fille sur le caractère chagrin et atrabilaire de madame Lacombe. Une horrible pensée lui traversait l'esprit. Peut-être Mariette, autant par misère que par l'obsession de sa marraine, avait écouté les brillantes propositions de l'homme dont il venait de recevoir la carte. Mais, dans ce cas, quel pouvait être le but de l'entrevue que lui demandait cet homme? La tête de Louis se perdait à pénétrer ce mystère.

Une fois lancés dans la voie vertigineuse de la jalousie, les amoureux se laissent presque toujours entraîner de préférence aux idées les plus extravagantes. Il en fut ainsi de Louis. En se supposant trahi pour un rival, il trouvait la clef de ce qu'il y avait d'inexplicable dans la lettre et dans la conduite de Mariette; il s'obstina donc à croire aune infidélité, en attendant le moment de son entretien avec le commandant de la Miraudière, dont il comptait exiger une explication et des éclaircissements.

Dans l'état d'angoisse et de douloureuse excitation où il se trouvait, Louis abandonna sa première résolution et ne se rendit pas chez Mariette. Vers minuit, il revint chez son père. Celui-ci, rassuré par a sombre physionomie de Louis, et certain qu'il n'avait pu revoir la jeune fille et reconnaître ainsi l'erreur dont tous deux étaient victimes, proposa de nouveau à son fils de partir pour Dreux le lendemain malin. Louis répondit qu'il désirait réfléchir sur cette grave démarche, et se jeta désespéré sur son lit. La nuit ne fut pour ce malheureux qu'une longue et cruelle in-

Bomnie. Aupointdu juur, devauçaiil le réveil du vieillard, donl il voulait éviter les questions, il sortit, et, après avoir attendu sur le boulevard dans une anxiété niorloUe l'heure de son entrevue avec le commaudaut de la Miraudière, il se rendit enfin chez ce personoage.

Lorsque Louis Richard se présenta chez le commandant de la Miraudière, celui-ci, enveloppé d'une magnifique robe de chambre, assis devant son bureau, fumait son cigare, tout en classant dans un portefeuille une grande quantité de billets et de lettres de change. Sou domestique entra et lui annonça :

— M. Richard.

M. de la Miraudière se lera vivement et dit :

— Priez M. Richard d'attendre un moment dans mon salon; quand je sonnerai, vous l'introduirez.

Le domestique sortit. M. de la Miraudière ouvrit un des tiroirs de son bureau formant caisse de sûreté, y prit vingt-cinq billets de mille francs qu'il mit à côté d'une de ces feuilles de papier timbré destinées à faire des actes, puis il sonna.

Louis Richard entra, l'air sombre, embarrassé. Son cœur battait violemment en songeant qu'il se trouvait peut-être devant un rival heureux, car le pauvre garçon, comme tous les amoureux sincères et candides, s'exagérait les avantages de celui qu'il se croyait préféré. Aussi M. de la Miraudière, drapé dans sa robe de chambre de damas, et occupant un appartement assez élégant, semblait à Louis un concurrent fort redoutable auprès de Mariette.

— C'est à monsieur Louis Richard que j'ai l'honneur de parler? dit M. de la Miraudière avec le plus aimable sourire.

— Oui, monsieur.

— Fils unique de M. Richard, écrivain publie?

Ces derniers mots furent prononcés d'un air à demi sardonique. Louis s'en aperçut et répondit d'un ton sec :

— Oui, monsieur, mon père est écrivain public.

— Excusez^noi, mou cher moBsieur, de vous avoir dérangé, mais l'avais à vous parler cq particulier. Cette conférence me paraissait fort difficile cliez vous. Voilà pourquoi je vous ai prié de vous donoer la peine de passer chez moi.

— Maintenant, monsieur, puis-je savoir ce que vous me voulez?

— Vous offrir mes services, mon eher monsieur Richard, dit M. de la Miraudière d'un ton insinuant, car je serais très-heureux de pouvoir vous appeler mon cher client.

— Votre client? moi! Mais qui êtes-vous donc, monsieur?

— Ancien militaire, chef d'escadron en retraite, vingt campagnes, dix blessures , et homme d'affaires pour passer mon temps. J'ai de gros capitalistes dans ma manche, et je suis en maintes circonstances leur intermédiaire auprès déjeunes gens de famille.

— Je ne vois pas, monsieur, quels services vous pouvez me rendre.

— Quels services, mou jeune ami (permettez à un ancien, à un troupier, de vous donner ce nom), quels services? Vous me demandez cela, et vous êtes clerc de notaire! Vous végétez, vous partagez une misérable mansarde avec votre père, et vous êtes vêtu... Dieu sait comme!

— Monsieur! s'écria Louis en devenant pourpre d'indignation.

— Permettez, mon jeune ami, ce sont des faits que je précise avec chagrin, je dirais presque avec indignation. Morbleu ! un jeune homme comme vous devrait dépenser vingt-cinq à trente mille francs par an, avoir des chevaux, des maîtresses, et passer la vie douce et joyeuse.

— Monsieur! s'écria Louis en se contenant à peine, est-ce une plaisanterie? Je ne suis pas d'humeur à l'endurer, je vous en préviens.

— Je suis ancien militaire, et j'ai fait mes preuves , mon jeune ami, dit M. de la Miraudière d'un air matamore; c'est vous dire que je puis laisser passer certaines vivacités, que j'excuse d'ailleurs ; car, je l'avoue, ce que je vous dis doit vous sembler extraordinaire.

— Fort extraordinaire, monsieur 1

— Voici, du moins, mou jeune ami, qui vous convaincra que je parle sérieusement, a}outa notre homme en étalant les billets de mille francs sur son bureau. Voici vingt-cinq mille francs que je serais enchanté de mettre à votre disposition pour vous élabhr en jeune homme de bonne famille, et, de plus, tous les mois, je tiendrai à votre service deux mille cinq cents francs ; je vous ofTre ces avances pendant cinq ans, nous compterons ensuite.

Louis regardait M. de la Miraudière d'un air abasourdi, croyaut à jieine ce qu'il enleudaii; ciifui, soriani de sa stupeur, il dit:

— C'csi à moi, monsieur, que vous faites cette offre?

— Oui, et je suis forl liourcuv de vuus la faire.

— A moi I Louis Richard?

>- A vous, Louis Richard.

— Beaucoup de personnes se nomment Richard, monsieur ; vous me prenez pour un autre:

— Non pas, diable ! je connais mon monde ; je vous prends pour ce que vous êtes : M. Louis-Désiré RicuAno, fils unique et majeur de M. Alexandre-Timoléoii-Bénédicl-Pamphile Richard, âgé de soixantesept ans, à Brie-Comte-Roberl, et préjcntemcnl domicilié rue de Grenelle- Saint-Honoré, n* 25, profession d'écrivain public. Vous voyez qu'il n'y a pas erreur, mon jeune ami.

— Alors, monsieur, puisque vous connaissez si bien ma famille, vous devez savoir que ma pauvreté m'empêche de conlracler aucun emprunt.

— Votre pauvreté 1 malheureux jeune homme !

— Mais, monsieur...

— Non, c'est indigne! c'est abominable! s'écria l'homme d'affaires avec un accent de récrimination courroucée ; avoir le front d'élever un pauvre jeune homme dans une erreur si grossière ! le condamner à passer ses plus belles années dans la basoche ! le réduire aux habits râpés, aux bas bleus et aux souliers lacés ! Mais heureusemcnl il y a une Providence, et cette Providence, vous la voyez en moi, mou jeune ami. Elle vous apparaît sous les traits du commandant de la Miraudière.

— Monsieur, je vous déclare que loul ceci me fatigue, à la (in ! Rompons cet entretien, ou bien expliquez-vous clairement.

— Soit!... Vous croyez votre père presque dans l'indigence, n'estce pas ?

— Je n'en rougis pas, monsieur.

— ûb ! candide jeune homme !

— Que signifie...

— Écouie7.-moi, et vous me bénirez après comme votre sauveur. Ce disant, M. de la Miraudière ouvrit un registre, où il lut ce qui suit:

— • Note des biens mobiliers de M. Timoléon-Béaédicl-AIcxandre-

PaniphRe Bichabd (informalioDS prises par le comité du crédit à la Banque de France, le 1" mai 18..) :

« 1° Trois mille reuf cent vingt actions de la

Banque de France (réalisables au cours actuel), ci : 924,300 fr.

« 2° Obligations du mont-de-piété 875,250

a 3* Dépôt en espèces à la Banque de France. . 259,150

« Total. . . . 2,058,680 »

Vous amendez, mon jaunfr el «ot^c tmi, la fortune mobilière seulement connue de votre cher e€ honorable père se montait, au 4" de ce mois, à la bagatelle de deux millions cinquaute-huit mille six cent quatre-vingts francs , d'après des informations ofûcielles. Mais tout fait présumer que, selon le goût passionné des avares, qui, en outre de bons placements, se plaisent à voir, à flairer, à toucher, à manier une partie de leur trésor, tout fait présumer, dis-je, que votre digne père a enfoui dans quelque cachette un magot quelconque, et non moins succulent que sa fortune connue. Mais, en admettant que cela ne soit pas, en mettant la chose au pis, vous voyez que l'auteur de vos jours possède au soleil plus de deux millions. Or, comme il ne dépense pas douze cents francs par an, avec un revenu de près de cent mille livres de rente, vous voyez de quelle fortune vous jouirez un jour, mon jeune ami, et vous ne vous étonnerez plus des offres que je vous fais.

Cette révélation pétrifiait Louis Bichard ; mille pensées confuses se heurtaient dans son esprit. Il ne pouvait trouver une parole , et regardait Fliomme d'affaires avec un saisissement inexprimable.

— Vous voilà tout ébaubi, mon jeune ami. C'est tout simple, vous croyez rêver.

— En effet, monsieur, je ne sais si je dois, si je puis croire.

— Faites comme saint Thomas, mon jeune ami, touchez ces vingtcinq billets de mille francs ; ça vous donnera la foi, car les capitalistes qui sont derrière moi ne sont pas des gaillards à risquer leur argent, et ici je dois vous dire qu'ils vous font ces avances à huit pour 100, en y ajoutant une commission de 7 pour 100 pour mes obligeants services. Vous allez être trop gentilhomme pour cliica>'vr sur ces misères. Intérêt et capital s'élèveront à peine chaque année

à la moitié du revenu de monsieur votre père; vous économisez donc, à bien dire, (oui on vivant iargeincnl, cinquante mille francs par an. il est impossible de vous montrer plus écunoine, mais du moins vuus pourrez attendre paliemmenl 1" heure suprême où le bonhomme, vous enteudez... Du reste, j'ai pensé à tout, et, comme ledit bonhonnne pourrait s'étonner de vous voir mener un certain train, sans ressources connues, j'ai imaginé quchpie chose de irès-ingénieux, le semblant de la mise en loterie d'un superbe diamant de cinq cents louis ; mille billets à dix francs. Vous aurez pris un de ces billets, la loterie sera censée se tirer après-demain, vous serez censé avoir gagné ot vendu le diamant pour huit ou neuf mille francs; cette somme, vous direz l'avoir couliéc, pour la faire valoir, à un ami; il ne manquera pas de la placer dans une magnifique entreprise rapportant trois cents pour 100 par an, et, grâce à ce stratagème, vous pourrez dépenser à la barbe paternelle vos vingt-cinq ou trente mille francs par an. Maintenant, jeune homme, dites-moi si j'étais fat en prenant des airs de Trovidence à votre endroit. Mais qu'avez-vous? cette figure rembrunie ! cet air soucieux ! ce silence! moi qui m'attendais, la première surprise passée, à vous voir éclater en transports de joie, en éclats de rire , en cabrioles , et autres manifestations bien pardonnables quand , eu un quart d'heure, ou passe du grade de clerc de notaire à celui de millionnaire 1 Jeune honune, jeune homme, répondez-moi donc! Ali (.à! pourvu que rélouncment, le bonheur, ne l'aient pas rendu fou !

En effet, celle révélation, qui eût jeté sans doute tout autre que Louis Richard dans une sorte de joyeux délire, lui causait de pénibles ressentiments : d'abord la longue dissimulation et la méfiance de son père à son égard , en lui laissant ignorer tant de richesses, blessaient sou cœur; puis, et c'était là pour lui le coup le plus douloureux, sa seconde pensée, en songeant à la fortune dont il jouirait un jour, avait été de se dire qu'il aurait pu la partager avec Mariette sans son cruel abandon, et changer eu une vie de bonheur el de luxe la vie jusqu'alors si misérable, si résignée de la jeune fille.

Celle réflexion, en ravivant ses amers chagrins, le domina tellement, que, ne pensant plus qu'aux explications qu'il était venu demander au commandant de la lliraudière, U lui dit soudain, d'un air sombre et contraint, eu lui montrant sa carte de visite :

AlO LES SEPT ÉGUÉS CAPITAUX.

— Vous avez , monsieur, laissé hier chez moi cette carte de visite?.,.

— Oui, mon jeune ami; mais...

— Pourriez-vous me dire, monsieur, ajouta Louis d'une voix altérée, comment il se fait que le nom et l'adresse de mademoiselle Mariette Moreau se trouvent écrits au crayon sur cette carte ?

— Vous dites? demanda l'homme d'affaires, stupéfait de cette question dans un pareil moment. Vous me demandez...

— Je vous demande , monsieur, comment il se fait que l'adresse de mademoiselle Mariette Moreau se trouve sur celte carte.

— Ah çà ! mais, décidément, mon client perd la tête ! dit l'usurier. Comment! mon jeune ami, je vous parle des millions paternels,

de trente mille francs à dépenser par an, et vous me répondez... grisette!

— Quand je fais une question, monsieur, s'écria Louis, j 'entends qu'on y réponde.

— Diable! mon jeune ami... vous le prenez avec moi... sur ce ton...

— Ce Ion est le mien, monsieur; tant pis s'il vous choque!

— Morbleu ! monsieur ! s'écria l'usurier en se redressant et caressant ses moustaches.

Puis il ajouta : — Bah! j'ai fait mes preuves; ancien militaire criblé de blessures, je puis laisser passer beaucoup de choses. Je vous répondrai, mou cher client, que le nom et l'adresse de celte petite fille se trouvent sur ma carte, parce que je les y ai écrits pour ne pas les oublier,

— Ainsi vous connaissez mademoiselle Mariette?

— Parbleu !

— Vous lui faites la cour?

— Un peu...

— El vous espérez?

— Beaucoup.

— El moi, monsieur, je vous défends de remettre les pieds chez elle!

— Tiens! se dit l'usurier, un rival. C'est drôle! Ah! je comprends inaiuteuaut les refus de la petite. Enfonçons mon client. C'est jeune, c'est novice, c'est clerc de notaire : ça doit être jaloux; il donnera dans le panneau, et je l'évincerai, car je tiens à cette petite; si le

L'AVARICE. 17i

Jeuoe homme ne donne pas dans ledit panneau , il n'en sera, pour moi, ni plus ni moins.

Et il ajouta tout haut :

-- Mon cher monsieur, quand on me défend quelque chose, je regarde coiimie mon premier devoir de faire ce que l'on me défend.

— Nous verrons, monsieur!

— Écoulez, jeune honmie : j'ai eu cinquanle-sepi duels; je |teux doue me dispenser d'avoir le cinquanle-huiiième avec vous; je préfère vous parler le langage de la raison. Permellez-moi une simple question. Vous ôies arrivé de voyage hien, n'est-ce pas?

— Oui, monsieur.

— Vous êtes resté plusieurs jours absent, vous n'avez pas revu Mariette depuis voire retour?

— Non, monsieur, mais...

— Eh bien, mon jeune ami, il vous est arrivé ce qui arrive- à tant d'autres : Marielle ne vous connaissait pas eomnie fils de millionnaire. Je me suis présenté pendant votre absence, j'ai offert à celle peiiie fille ce qui ne peut jamais manquer de tourner la tête d'une griselle affamée. Sa marraine, qui comme elle meurt de faim, a flairé le bienêtre, et, ma foi, comme les absents ont toujours tort... hé! hél vous comprenez?

— Mon Dieu ! mon Dieu! dit Louis, dont le courroux faisait place à un morne désespoir : il est donc vrai !

— Si j'avais su me trouver en concurrence avec un futur client, je me serais abstenu. Mais il est trop tard. Et, d'ailleurs, pour une de perdue, mille de retrouvées. Allons, mon jeune ami , pas d'abniiemeni. Cette petite était pour vous Iropjeunelte; c'était une éducation à faire, et vous trouverez de charmantes fenmies tout élevées cl irésbien élevées. Je vous recommanderai pariiculièrement une certaine madame de Sainl-IIildebrand.

— Misérable! s'écria Louis Richard en prenant l'homme d'aflaires ao collet; infâme!

— Monsieur, s'écria le commandant de la Miraudiére, vous rao rendrez raison...

A ce moment la porte s'ouvrit bnisquement, et, à un grand éclat de riire qui retentit, les deux adversaires tournèrent simultanément la tète.

— Saint-Derem! s'éctia Louis en reconnaissant sou ami d'enfance.

— Toi ici ! dit à son tour Floreslan de Saint-Herem en courant audevant du jeune homme encore pâle de colère, pendant que l'usurier rajustait le collet de sa robe de chambre en murmurant :

— Au diable le Saint-Herem en un pareil moment!

IL de Saint-Herem était un homme de trente ans au plus, d'une charmante figure, de la tournure la plus élégante. Sa physionomie fine et spirituelle prenait parfois un caractère de souveraine impertinence, lorsque, par exemple, comme on va le voir, il s'adressait au commandant de la Miraudière ; mais, à la vue de son ami d'enfance, M. de Saint-Herem éprouva la joie la plus vive et serra cordialement Louis entre ses bras ; affectueuse étreinte à laquelle le jeune homme répondit avec entraînement, malgré les émotions diverses dont il était agité.

Ce premier mouvement donné à la surprise et au plaisir de se revoir, les acteurs de cette scène, revenant à leurs premières pensées, reprirent à peu près la même physionomie qu'ils avaient lors de la soudaine apparition de Saint-Herem. Louis continua de jeter des regards indignés sur l'usurier, pâle encore de colère, taudis que M. de Saint-Herem lui disait d'un air moqueur :

— Ah çà ! mon cher, avouez que je suis arrivé à temps ; il me semble que, sans moi, mon ami Louis vous frottait d'importance!

— Oser porter la main sur moi ! un ancien militaire ! s'écria le commandant de la Miraudière en faisant un pas vers Louis. Cela ne se passera pas ainsi, monsieur Richard !

— Comme vous voudrez, monsieur de la Miraudière.

— M. de la Miraudière? Ah! ah ! ah ! fit Fiorestan de Saint-Herem en partant d'un grand éclat de rire. Comment ! mon brave Louis, lu réponds à cette provocation? tu prends au sérieux ce gaillard-là? tu crois à son grade militaire, à sa croix, à ses campagnes, à ses blessures, à ses duels, et à ce nom mirifique de la Miraudière, qui devrait se prononcer de la Maraudière ?

— Assez de ces plaisanieries-là ! dit le prétendu commandant en

rougissant de dépil et s'adressant à M. de Saiat-Qerem* toute raillerie a ses bornes, mou trcsclicr!

— Monsieur Jcrôuie Porquin ! dit Floreslan.

El, se louruaul vers Louis, il ajouta en lui montrant l'usurier :

— 11 s'appelle Jérôme Porquin. Son véritable nom est Porquin, et il me semble parfaitement choisi, ce nom.

Puis, se tournant vers le prétendu commandant, Floreslan ajouta d'un ion qui n'admettail pas de réplique :

— Voilà la seconde fois que je suis obligé, monsieur Porquin, de vous défendre de m'appeler votre très-cher. Moi, c'est dilTéreul, j'ai acheté et payé le droit de vous appeler mon cher, mon énormément cher, mon trop cher monsieur Porquin ; car vous me coûtez bon et m'avez furieusement friponne !

— Monsieur, s'écria l'usurier, je ne souffrirai pas...

— ilein! qu'est-ce que c'est? D'où vient la farouche susceptibilité de M. Porquin? dit M. de Saint-Herem en regardant autour de lui d'un air étonné. Que se passe-t-il donc? Ah ! j'y suis. C'est toi, mon brave Louis, c'est ta présence qui force ce trop cher M. Porquin à se regimber, car il voit avec dépit que je démasque ses mensonges et ses vaniteuses prétentions. Or, pour en finir tout de suite (et vois bien s'il a l'effronterie de démentir), je vais te dire ce que c'est que M. le commandant de la Miraudière. Il n'a jamais servi que dans l'administration des vivres de l'armée. C'est ainsi qu'il est allé jusqu'à Madrid lors de la dernière guerre ; et, comme on a trouvé que cet honnête vivrier vivait trop aux dépens du gouvernement, on l'a prié d'aller vivre ailleurs. Il y est allé et s'est fait soi-disant homme d'affaires, en d'autres termes prête-nom d'usurier, agioteur, ou entremetteur de toutes sortes d'affaires véreuses ; ce ruban rouge qu'il porte est celui de VËperon d'or, ordre du pape, qu'un saint homme a fait obtenir à cet autre saint homme pour le récompenser de son aide dans une spoliation effrontée; enfin, M. de la Miraudière s'appelle Porquin ; il n'a eu aucun duel, d'abord parce qu'il est poltron comme un lièvre, et ensuite parce qu'il est si taré, qu'il sait bien qu'un galant homme ne doit répondre à ses provocations que par le mépris, et que, s'il pousse jusqu'à l'insolence, on doit aller jusqu'aux coups de bùtOQ.

— Quand vous avez besoin de moi, monsieur, dit l'usurier d'une voix sourde, vous ne me traitez pas ainsi.

m LES SEPT PÉGUÉS CAPITAUX.

— Quand j'ai besoin de vous, je vous paye, monsieur Porquiu; et, comme je sais vos friponneries, mon trop clier monsieur Porquin, je dois prémunir contre vous M. Ricliard, dont j'ai llionneur d'être l'ami. Vous voulez sans doute le dévorer comme une mouche et vous avez déjà probablement commencé à ourdir autour de lui votre toile d'usurier.

— Rendez donc service aux gens ! dit M. Porquin avec amertume; comme l'on vous en récompense ! Je révèle à votre ami un secret de la plus haute importance pour lui, et...

— Je comprends maintenant, monsieur, dan§ quel but vous êtes venu à moi, répondit sèchement Louis Richard; je ne vous dois aucune gratitude pour le service que vous m'avez rendu... si c'est un service, ajouta-t-il tristement.

L'usurier n'entendait pas abandonner si facilement sa proie, et. Sachant oublier à propos les mortifications dont M. de Saint-Derem venait de l'accabler, il reprit en s'adressant à lui avec autant d'aisance que s'il n'eût pas été brutalement démasqué :

— M. Louis Richard pourra vous dire, monsieur, les conditions de l'affaire que je lui proposais, et dans quelle circonstance je lui faisais ces offres; vous jugerez si mes prétentions étaient exorbitantes. Du reste, si je vous gène dans votre entretien, messieurs, veuillez vous donner la peine de passer dans le salon ; j'attendrai ici la décision de M. Richard, s'il veut prendre vos conseils à ce sujet.

— Voilà, mon trop cher monsieur Porquin, ce que vous avez dit de mieux jusqu'à présent, reprit Florettan.

Puis, prenant Louis par-dessous le bras, il l'emmena dans la pièce voisine, et ajouta en s'adressant à l'usurier :

— En revenant, je vous dirai le sujet de ma visite, ou plutôt je Vais vous le dire : il me faut deux cents louis pour ce soir. Tenez, examinez ces valeurs...

Et 31. de Saint-Herem, tirant de sa poche quelques papiers, les jeta de loin à l'usurier, et, quittant le cabinet, entra dans la pièce voisine, accompagné de son ami.

La brutalité hautaine avec laquelle M. de Saint-IIerem, avait démasqué M. Porquin portait un nouveau coup à Louis Richard ; il pensait avec une douleur amère que c'était à un pareil misérable qu'il avait été sacrifié par Mariette. Aussi, une fois seul avec son ami, Louis, ne pouvant contenir davantage l'émotion qui l'oppressait, ni

retenir ses larmes, dll d'iine voix oionfloc, en prcnaiu colre les sienoesles (icu\ mains do M. de Saiiil-Hcrem :

— Ah ! Floresian. je suis bien malheureux!

— Je nï'en doute, mon pauvre Louis ; car, pour un garçon sage cl laborieux comme toi, se mettre eiilro les ^rifles d'un drAIe comme ce Porquin, c'est se donner au diable! Voyous, que l*esl-il arrive? Ta vie élait modeste, presque pauvre ; aurais-lu fait quehiues dettes, quelque folie? Ce qui peut te sembler énorme ne serait peut-éiro riou pour moi. J"ai demandé, pour ce -«oir, deux cents louis à cet arabe... Je les aurai, j'en suis sûr. VeuN-tu partager avec moi, veux-tu tout? je saurai pardiou bien me retourner d'une autre façon ! Deux cents louis, ça doit payer les dettes d'un clerc de notaire. Je ne dis pas cela pour ihuniilier. Voyons, te faut-il davantage? nous chercherons; mais, pour Dieu ! ne l'adresse pas au Porquin, sinon tu es perdu ; je connais ce drôle !

Louis écoutait l'offre généreuse de M. de Saini-Hcrem avec une si douce satisfaction, qu'un moment il oublia ses chagrins.

— Cher et bon Florestan ! lui dit-il, si lu savais combien cette preuve de ton amitié me fait de bien, me console !

— Tant mieux ! Tu acceptes, alors?

— Non.

— Comment ?

-i— Je n'ai pas besoin de tes bons services : cet usurier, que je ne connaissais pas, m'a écrit, et il m'offre de me prêter par année plus d'argent que je n'en ai dépensé dans toute ma vie.

— Que dii-lu ? il t'offre cela, à toi ? Ce coquin el l'usurier dont il est rentremelteur n'avancent jamais un sou sans les meilleures garanties : CCS gens -là n'escomptent ni l'honneur, ni la probité, ni l'amour du travail : or, mon pauvre Louis, je ne sache pas que tu possèdes d'autre patrimoine.

— Tu te trompes, Florestan : mon père est deux fois millionnaire.

— Ton père ! s'écria I\I. de Sainl-Uerem stupéfait. Ton père !

-^ Cet nsnrier a déconvcrt, je ne sais comment, ce secret, que j'ai toujours ignoré.

— Et il esi venu l'offrir ses services? Je le reconnais là ! Lui et ses pareils sont à la piste des fortunes cachées ; quand ils les découvrent, ils proposent aoî fils de famille de manger leur blé en herbe. Vive Dieu ! mon brave Louis, le voilà doue riche ! car lu peux croirt

i76 LES SEPT PÉCHÉS CAPITAUX.

le Porquin ; s'il le fait ses offres, c'est qu'il est parfaitement renseigné.

— Je le crois, répondit tristement Louis.

— De quel air accablé lu me dis cela, Louis ! On croirait que tu viens de faire une sinistre découverte. Qu'as-tu donc? El les larmes de tout à l'heure? El ces mots : Je suis bien malheureux ! Toi, malheureux ! et pourquoi ?

— Mon ami, ne te moque pas de moi : j'aime et je suis trompé.

— Un rival?

— Et pour comble de douleur et de honte, ce rival...

— Achève.

— C'est cet homme, ce misérable usurier!

— Porquin? ce vieux drôle? Lui ! préféré à loi ! Non, non, c'est impossible! Mais qui le fait supposer...

— De vagues soupçons, et puis il m'a dit qu'on me le préférait !

— Belle autorité ! il ment, j'en suis certain.

— Florestan, il est riche ; celle que j'aimais, que j'aime encore malgré moi, est pauvre. Elle endure depuis longtemps une cruelle misère.

— Diable!

— Elle a, de plus, à sa charge, une parente infirme. Les offres de cet homme auront ébloui la malheureuse enfant, et, comme tant d'aulres, elle aura succombé par misère... Maintenant, que veux-iu que me fasse la découverte d'une fortune inespérée ? Mon seul désir eût éié de la partager avec Mariette.

— Écoule, Louis, je te connais : lu dois avoir honorablement placé ton affection.

— Depuis un an, Mariette m'avait donné des preuves de rattachement le plus sincère, lorsque hier, brusquement, une lettre de rupture...

— Une honnête fille qui t'a aimé pendant un an, pauvre comme lu l'étais, ne cède pas en un jour à un vieux fripon comme Porquin. Encore une fois, il doit mentir.

Puis, appelant à haute voix l'homme d'affaires, à la grande surprise de Louis, M. de Saint-llerem s'écria :

— lié ! monsieur le commandant delà Maraudièrel L'usurier parut aussitôt.

— Florestan, dit vivement Louis, que fais-tu ?

— Sois tranquille.

L'AVARICE. m

Et, s'adrcssnnt à l'usurier :

— Monsieur de la Maraudiére, il y a, je n'en doute pas, quelque confusion dans vos souvenirs, au sujet d'une honnête jeune fille (jui, selon vous, aurait été séduite par votre esprit, votre bonne grâce et vos excellentes manières, le tout rehaussé d'un peu de cet argent que vous grugez si honorablement. Voulez-vous me faire le plaisir, monsieur le commandant, de me dire la vérité? sinon, je sais ce que j'aurai à faire.

Le Porquin, réfléchissant qu'il serait politique à lui de sacrifier une fantaisie, qu'il avait d'ailleurs peu de chances de satisfaire, à l'avantage d'avoir Louis Richard pour client, répondit :

— Je regrette beaucoup une mauvaise plaisanterie qui me paraît avoir contrarié M. Richard.

— Tu vois bien, dit Florestan à son ami. Riais monsieur le commandant m'exp!iqucraii-il comment lui est venue l'idée de ce qu'il appelle une mauvaise plaisanterie, et que j'appellerai, moi, une indigne calomnie ?

— Rien de plus simple, monsieur : j'ai vu mademoiselle Mariette Moreau dans l'établissement où elle travaillait; sa beauté m'a frappé. J'ai demandé son adresse, je suis allé chez elle ; là j'ai trouvé sa marraine, et je lui ai tout bonnement proposé de...

— Assez, monsieur! s'écria Louis avec indignation, assez!

— Permettez-moi seulement d'ajouter, monsieur mon futur client, reprit Porquin, que ladite marraine a refusé mes offres, et que mademoiselle Mariette, survenant, m'a, mis à peu près à la porte. Vous voyez, monsieur de Saint-Uerem, que je m'exécute franchement. Maintenant j'espère que cet aveu sincère me vaudra la confiance de M. Richard, et qu'il acceptera mes petits services. (Juant à vous, monsieur de Saint-llerem, ajouta l'usurier d'un air patelin, j'ai examiné les valeurs que vous m'avez remises ; ce soir je vous porterai vos deux cents louis. Vous ne trouverez pas sans doute exagérées les conditions que j'ai proposées à M. Richard, lorsque vous les connaî-

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