‹ Les sept péchés capitaux (volume 2)Chapitre 6 sur 10 · IK'Z · texte numérisé non relu

IK'Z

— Je n'ai pas besoin d'argent, monsieur, dit Louis ; vous m'avez fait injure eu me croyant capable d'escompter la mort de mon père.

— Mais, mon cher client, permettez...

— Viens, Florestan, sortons, dit Louis à son ami en interrompant l'homme d'affaires.

— Vous le voyez, mou trop cher monsieur Porquin, dit Saint- Herem en sortant avec son ami, vous le voyez, il y a encore d'honnêtes filles et d'honnêtes fils. Je ne vous dirai pas : Que cela vous serve d'exemple ou de leçon. Vous êtes trop vieux pécheur pour vous amender ; je ferai seulement des vœux sincères pour que ce double échec vous soit on ne peut plus désagréable.

— Ah! mon chir Florestan, dit Louis lorsqu'il eut quitté la maison de l'usurier, grâce à toi, j'ai l'âme moins oppressée, je suis maintenant certain que Mariette ne s'est pas abaissée jusqu'à ce misérable. Mais elle n'en veut pas moins rompre avec moi.

— Elle le l'a donc dit ?

— Non, elle me l'a écrit, ou plutôt elle me l*a fait écrire.

— Comment elle te l'a fait écrire ?

— tu vas me railler, la pauvre fille que j'aime ne sait ni lire ni écrire.

— Ah ! que tu es heureux ! au moins tu ne reçois pas des épîtres comme celles que m'adresse une petite gantière que j'ai enlevée à un banquier qui, par jolousie et lésinerie, l'avait enfouie dans un magasin ; je m'amuse à la mettre à la mode, je jouis des éblouissements de cette pauvre fille : c'est si amusant de rendre les gens heureux ! seulement, je ne la rendrai jamais forte en grammaire. Ah! mon arai, qnelle orthographe ! C'est d'une innocence antédiluvienne. Eve, notre mère, devait écrire ainsi. Mais, si ta Mariette ne sait pas écrire, qui te dit que son secrétaire n'aura pas altéré, dénaturé sa pensée?

— Dans quel but ?

— Je n'en sais rien ; mais pourquoi ne vas-tu pas l'expliquer avec elle? tu saurais décidément à quoi t'en tenir.

— Elle m'a supplié, au nom dé son repos, de son avenir, de ne pas chercher à la revoir.

— Revois-la donc, au contraire, au nom de son avenir, inaintenaDt qne le voici millionnaire en perspective.

— Tu as raison, Florestan; je la verrai, je vais la voir, et, si ce cruel mystère s'explique, si je la retrouve, comme par le passé, tendre et dévouée, oh ! liens, ce serait trop beau! Pauvre enfant ! sa vie s'est passée jusqu'ici dans la misère et dans le travail ; elle connaîirait enfin le repos, le bien-être ; car, je n'en doute pas, mon père consentirait, et... Ah ! mou Dieu !

LA VARICE i)#

— Qu'as-lu donc?

— Ces éiiiolioiis, ces livéueiiieuis, m'oul fait oublier de te dire iiiie chose qui va bii-u 1 eluuner : luou père voulait absoluiueul me faire épouser ta cousiue.

— Quelle cousijio?

— Mademoiselle RauiOD.

— Que dis-lu ?

— Iguoraai les projets de mon père, je suis allé à Dreux, d'oà j'arrive; là, j'ai vu uiadeiaoiselle Ramon, et, lors même que je ne serais pus amoureux de llarieiie, la lille de ton oucle m'a paru si déplaisante, que jamais...

— Mon oncle n'est donc p;is presque ruine, comme il en a fait courir le bruit depuis longues années' dit Florestau en interrompant son ami. Non, évidemment non, reprit-il, car, si ton père veut te faire épouser ma cousine, c'est qu'il y trouve des avantages pour toi. Nul doute, celte ruine prétendue était une feinte.

— Mon père a employé le même prétexte. C'est ainsi qu'il m'a toujours expliqué la pauvreté dans laquelle nous vivions.

— Ah ! mon oncle Ramon, ie vous savais fâcheux, maussade, insupportable ; mais je ne vous croyais pas capable de cette supériorité de conception : des aujourd'bui je vous vénère. Je n'hérite pas de vous, c'est vrai ; mais c'est égal, ça fait toujours plaisir de savoir qu'on a un oncle millionnaire. On y pense dans les moments difficics; on se livre alors à toute sorte d'hypothèses onc/ic/d^s; on se laisse aller à de réjouissantes pensées d'apoplexie foudroyante, et l'on regrette un peu le cboléra, celte Provideace des héritiers, qui leur apparaît comme un bon génie, couleur de rose et d'or.

— Sans aller aussi loin que toi, mon cher Floreslao, et sans souhaiter la mort de personne, dit Loui^ en souriant, j'avoue que j'aimerais mieux voir, par la marche naturelle des choses, la fortune de ton oncle arriver entre tes mains qu'entre celles de son insupportable niocc. Tu saurais au moins jouir de tant de biens, et avec ces riches- S''s, je suis sûr que tu ferais...

— Des dettes, répondit Saint-IIerem avec majesté en interrompant son ami.

— Comment! Florestan, avec une si grande fortune...

— Je ferais des dclles, te dis-jc ; oui, forcément je ferais de3 dettes.

— Avec deux ou trois millions de biens?

— Avec dix, avec vingt millions, je ferais toujours des dettes. Mo» système est d'ailleurs celui de FÉtat : plus la dette d'un pays est forte, plus elle prouve en faveur de son crédit : or qu'est-ce que le crédit? la richesse. C'est élémentaire, sans compter qu'il y a là dedans une haute question de philosophie morale... Mais je t'expliquerai une autre fois mes idées philosophiques et financières. Cours chez Mariette, et préviens-moi de tout ce qui l'arrivera. Voici midi, j'ai promis à cette petite gantière, que je m'amuse à émerveiller, de lui faire essayer aujourd'hui un nouveau cheval de selle, le plus joli hak (1) de Paris; il me coûte un prix fou; et elle m'a écrit ce malin pour me rappeler que tantôt je devais la conduire o boa (de Boulogne); o-b-o-a, ça fait au bois dans la pensée de celte ingénue. Voilà pourtant où conduit l'abus de l'écriture ! Ta Mariette ne te fera jamais de ces tourslà! Cours donc la trouver, j'ai bonne espérance; écris-moi, ou viens me voir; mais qu'aujourd'hui je sache ta joie ou ton chagrin: ta joie, je la partagerai ; quant au chagrin, il faudra pardieu bien que je le console.

— Quoi qu'il arrive, mon cher Florestan, je le tiendrai au courant. Adieu donc et à bientôt.

— Mais j'y songe, veux-tu que je te conduise chez Mariette?

— Non, merci, j'aime mieux aller à pied ; en marchant, j'aurai le temps de songer à tant d'événements singuliers et au parti que je dois prendre envers mon père au sujet de cette révélation de fortune.

— Adieu donc, mon cher Louis; il est bien convenu qu'avant demain je le verrai ou que j'aurai de tes nouvelles.

Ce disant, M. de Saint-IIerem monta dans un brougham, voiture du matin merveilleusement bien attelée, qui l'attendait à la porte de l'usurier.

Louis Richard se dirigea pédeslrement vers la demeure de Mariette.

Lorsque Louis Richard entra dans la chambre occupée par Mahetie et par sa marraine, il s'arrêta UQ moment au seuil de la poric. (1 ) Cheval de promenade.

L'AVAitlLÈ. 181

>/îQ cœur se brisait à la vue douloureuse du tableau qui s'olTrail à ses regards.

La jeune (ille, couchée tout liabillce sur uu lualelas éleudu à terre, semblait inanimée; ses traits, couverts d'une pâleur mortelle, très* Saillaient convulsivenu-iit de temps à autre; ses yeux étaient clos: des traces de larmes sécliées se voyaient sur ses joues marbrées; d;ins luue de ses deux mains crispées et croisées sur sa poitrine elle tenait l'enveloppe où étaient réunis les débris de la lettre de Louis.

Madame Lacombe, dont la figure était ordinairement cbagrine et sardonique, paraissait en proie à une douleur touchaule; agenouillée près du matelas où gisait sa lilleule, elle soutenait du bout de son bras mutilé la lête appesantie de Mariette, et essayait, de son autre main, de lui faire boire un verre d'eau.

Madame Lacombe retourna vivement la tèle, et ses traits reprirent leur expression de dureté habituelle, à l'aspect de Louis immobile à la porte.

— Que voulez-vous? dit-elle brusquement. Pourquoi entrez-vous ici sans frapper? Je ne vous connais pas! Qui êtes-vous?

— Ohl mon Dieu ! s'écria Louis, dans quel état je la retrouve! Et, sans répondre aux questions de madame Lacombe, il s'approcha vivement du matelas, s'agenouilla et s'écria :

— Mariette, qu'avez-vous? répondez-moi.

.Madame Lacombe, d'abord aussi surprise qu'irritée de l'apparition du jeune homme, le regarda avec une attention farouche, réfléchit un moment, et dit d'une voix courroucée :

— Vous êtes Louis Richard?

— Oui, madame. Mais, au nom du ciel, qu'est-il arrivé à Mariette?

— Il lui est arrivé que vous me l'avez tuée!

— Moi? grand Dieu!

— Et, quand elle sera niorie, c'est vous qui me nourrirez, n'est-ce nas? malheureux que vous êtes!

— Morte ! Mariette ! c'est impossible 1 Mais, madame, il faut courir rlicrcher un médecin, faire quelque chose... Ses mains sont glacées... Mariette ! Mariette ! Mon Dieu I mon Dieu ! elle ne m'entend pas !

— Voilà coumie elle est depuis cette nuit, et c'est votre lettre, mauvais carncment, qui a causé ce malheur!

— Ua lettre?... quelle lettre?

— Oui, vous allez nier, menlir, maintenant! Mais hier soir le désespoir l'ctouffait, cette pauvre petite; le cœur lui a crevé, ei eue m'a tout avoué !

— Mais, mon Dieu! que vous a-t-elle avoué?

— Que vous ne vouliez plus la revoir, et que vous la plantiez li pour une autre. Voilà les hommes !

— Mais au contraire ! j'ai écrit à Mariette que.. .

— Vous mentez ! s'écria la vieille infirme de plus en plus irritée. Je vous dis qu'elle a lu voire lettre; c'est ce chiffon de papier qu'elle tient entre ses doigts. Je n'ai pas pu le lui retirer des mains depuis qu'elle s'est trouvée mal ! A-t-clle assez pleuré dessus, mon Dieu 1 Allez-vous-en, garnement ! Mariette a été bien bêle, et moi aussi, de refuser ce qu'on nous offrait ; et pourtant, je lui avais dit : « Nous sommes honnêtes, lu verras comme ça nous servira ! » Ça n'a pas manqué, elle se meurt, et me voilà sur le pavé, sans feu ni lieu, sans pain ni rien ; car nous devons un terme, et on va tout prendre. Heureusement, ajouta celte malheureuse avec un sourire sinistre, heureusement il nie reste un quart de boisseau de charbon; et le charbon, c'est la délivrance du pauvre monde !

— Ah ! c'est horrible 1 s'écria Louis, ne pouvant retenir ses larmes ! mais, je vous le jure, madame, nous sommes victoes d'une erreur désolante! Mariette! Mariette! revenez à vous ! c'est moi! moi, Louis;

— Vous voulez donc me la tuer tout de suite ! s'écria madimie La- «onibe en faisant un effort désespéré pour repousser le jeune homme loin du matelas. Si elle reprend connaissance, votre vue va l'achever!

— - Soyez béni , mon Dieu ! dit Louis en résistant à madame Lacombe et se penchant vers Mariette. Elle a fait un mouvement; voyez, ses mains se desserrent, sa tôle se soulève, ses yeux s'ouvreut. Mariette! m'entendez-vous? c'est moi!

En effet, la jeune fille revenait peu à peu à elle; sa tête, languis* sammcnt penchée, se releva; ses yeux rougis par les larmes, après avoir erré un moment dans le vide, s'arrêtèrent sur Louis. Bientôt la surprise, la joie, se peignirent dans son regard, el elle murmura à une voix faible :

— Louis, c'est vous? Ah! je n'espérais plus...

Puis, la triste réalité se présentant sans doute à sa pensée, eî'.e oe-

L'AVARICE. isr,

tourna la vue, laissa rolombcr su tèlo sur le soin de madame Laconibc, qui la soutenait entre ses bras, cl lui dit en soupirant :

— Ah ! marraine, il vient pour la dernière fois, tout est fini !

— Quand je vous le disais, moi, que vous alliiz i';ioIi('ver! s'écria madame Lacombc exaspérée. Mais sortez donc d'ici ! Oli ! élit' faible, infirme, et n'a\oir pas la force de mettre ce gueux-là dehors! Il veut me la tuer, m'ôter mon pain!

— Mariette! s'écria Louis d'une voix suppliante, de grâce! écoutez, moi : je ne viens pas pour vous faire mes adieux, je viens au contraire vous dire que je vous aime plus que jamais!

— Grand Dieu! reprit la jeune fille en se redressant vivement sur son séant, comme si elle eût ressenti une secousse électrique, que dit-il?

— Je dis, Mariette, que nous sommes victimes d'une erreur; je n'ai jamais un moment cessé de vous aimer; non, jamais; et, pendant mon absence, je n'avais qu'un désir, qu'une pensée, vous revoir et convenir avec vous de loiil ce qui était relatif à notre mariage, ainsi que je vous le disais dans ma lettre.

— Votre lettre? s'écria Mariette avec un accent navrant. Oh ! mon Dieu ! il ne se la rappelle seulement plus maintenant! Tenez, Louis, la voici, votre lettre!

Et elle remit au jeune homme les débris de papier sur lesquels s'apercevait encore la trace des larmes de la malheureuse enfant.

— Tu vas vair, reprit amèrement madame Lacombe, pendant que Louis rassemblait à la hâte les morceaux de papier lacérés, à cette heure, il va renier son écriture! tu seras assez bête pour le croire, n'est-ce pas?

— Voilà ce que je vous écrivais, Jlarielte, reprit Louis en lisant à mesure qu'il rajusta les débris à côté les uns des autres :

• Ma bonne et chère Mariette,

« Je serai auprès de vous le lendemain du jour où vous recevrez celle lettre. Ma courte absence, dont j"ai tant souffert, m'a prouvé qu'il m'est impossible de vivre loin de vous. Grâce à Dieu ! le jour de notre union est proche : c'e>l demain, le six viai, selon nos conveiilions. Dès mon retour, je parlerai à mon père de notre résolution; je ne douie pas de son consentement.

€ Adieu donc, et à après-demain, ma bicn-aimée Mariette. Je vous

aime comme un fou, ou plutôt comme un sage, car la sagesse est d'avoir cherché et trouvé lé bonheur dans un cœur tel que le vôtre.

« A vous pour la vie,

« Louis.

« Je vous écris ce peu de mots parce que je serai à Paris presque

en même temps que ma lettre; et puis enfin il m'est toujours pénible

de penser qu'un autre que vous lit ce que je vous écris. Sans cela,

que de choses j'aurais à vous dire! A vous, et pour toujours à vous! »

Mariette avait écouté cette lecture avec une telle stupeur, qu'elle n'avait pu prononcer une parole.

— Voilà, Mariette, reprit Louis, voilà ce que je vous avais écrit. Comment se fait- il, mon Dieu ! que cette lettre vous ait désespérée?

— Quoi! monsieur Louis, il y avait cela sur votre lettre?

— Tenez, madame, voyez plutôt, dit Louis à madame Lacombe en lui présentant les morceaux lacérés.

— Est-ce que je sais lire, moi? répondit-elle brusquement. Mais comment se fait- il qu'on ait lu à Mariette tout le contraire de ce que vous lui écriviez ?

— Mariette! s'écria Louis, qui vous a donc lu ma lettre?

— L'écrivain public ! répondit la jeune fille.

— Un écrivain public! s'écria Louis, frappé d'une idée subite. Oh' de grâce! Mariette, expliquez-vous!

— Mon Dieu ! monsieur Louis, c'est bien simple. J'étais allée chez un écrivain public du charnier des Innocents pour lui dicter une lettre pour vous. Il l'a écrite, et même, au moment d'y mettre votre adresse à Dreux, il a renversé son encrier dessus, et a été obligé de la recommencer. En revenant ici, j'ai trouvé votre petit mot. N'ayant personne à qui le faire lire en l'absence d'Augustine, je suis retournée chez l'écrivain public, un vieillard bien respectable et rempli de bonté; je l'ai prié de me lire ce que vous m'écriviez. Il me Ta lu, et, selon lui, il y avait dans votre lettre « qu'il ne fallait plus jamais nous revoir, qu'il s'agissait pour vous de l'aveuir de votre père et du vôtre, et qu'enfin vous me suppliiez de... t

La pauvre enfant ne put achever, elle se mit à fondre en larmes.

Louis comprit ou devina tout, depuis le hasard qui avait conduit Mariette chez son père, jusqu'au stratagème de l'encrier renversé sur la lettre, alors que l'adresse seuU restait à inscrire ; adresse qui, éclai-

L'AVAUirE. isr.

rantsans doiilc le vieillard, lui avait donné la pcnsdc d'écrire une seconde lettre dans un sens tout opposé à celui de la première, et de l'envoyer non pas à Dreux, mais à Paris, afin (pie Louis la trouvât dés son arrivée. Il comprit enfin que son père avait aussi improvisé la lecture d'une lettre de rupture lorsque Mariette était retournée près de lui pour la secomle fois.

En apprenant ain>i lafllii^eant abus de confiance dont son père s'était rendu coupable dans un but trop évident, Louis, accablé de douleur el de honte, n'osa pas avouer à la jeune fille quels liens l'aiiacliaieut à l'écrivain public. Mais, désirant donner à Mariette et à sa marraine une explication plausible de cette tromperie, il leur dit :

— Voilà sans doute ce qui sera arrivé : cet écrivain public aura, mali^ré son apparente bonhomie, voulu faire une méchante et triste plaisanterie, ma pauvre Mariette : il vous aura lu tout le contraire de ce que je vous écrivais.

— Oh! ce serait indigne! dit la jeune fille en joignant les mains. Quelle fausseté de la part de ce vieillard! 11 avait l'air si bon en me parlant de l'intérêt que lui inspiraient les pauvres créatures qui, comme moi, ne savaient ni lire ni écrire!

— Que voulez-vous? il vous a trompée, Mariette, cela est certain.

— Mais la lettre que je lui ai dictée pour qu'elle vous parvînt à Dreux?

— Elle sera arrivée dans cette ville lorsque je l'aurai eu quittée, répondit le jeune homme en cachant à Mariette que la veille celte lettre lui avait été remise à Paris. Mais que nous importe? ajouta Louis, désirant terminer un entretien si pénible pour lui. Ne sommesnous pas à cette heure rassurés sur nos sentiments, Jlarielie? et...

— Un instant, dit madame Lacombe, qui était restée pendant quelques instants pensive, un instant, vous êtes rassurés, vous deux, mais moi, non.

— Comment, madame?

— Que voulez -vous dire, marraine?

— Je veux dire, reprit aigrement madame Lacombe, que je ne veux pas de ce mariage-là.

— Madame, écoutez-moi...

— Il n'y a pas de madame ! Puisque vous êtes fils d'un écrivain public, vous n'avez pas le sou, Mariette non plus, et deux misères qui se marient en valent trois. Ma filleule m'a déjà à sa charge, il ne

lui manquerait plus que d'avoir des enfants ! Beau ménage d'aiTamcs que ça ferait là I

— Mais, marraine... dit la jeune fille.

— Laisse-moi tranquille, toi ! Je vois bien le plan : on veut se marier pour se débarrasser de la vieille ! Oui , oui , lot ou tard on lui dira : o — Nous n'avons pas seulement assez de pain pour nous et pour nos enfants, et il nous faut encore le nourrir à rien faire. Vat'en d'ici, la vieille! vis si tu peux, meurs si tu veux! comme dit le proverbe. » El moi, une fois dans la rue, on m'arrêtera comme vagabonde, on me conduira au dépôt, et vous se rez débarrassés de ma personne. Oui, oui, le voilà, voire plan!

— Oh! mon Dieu! s'écria Marielle, pouvez-vous croire cela?

— Madame, se liàla de dire Louis, rassiniz-vous. Aujourd'hui même j'ai fait une découverle à laquelle j\:i;iis loin de m'ailendre. Mon père, par des raisons que je dois respecter, m'avail jusqu'ici caché qu'il élail riche, très-riche.

Marielle regarda Louis d'un air plus étonné que ravi de cette nouvelle inattendue; puis elle dit à madame Lacombe :

— Vous le voyez, marraine, vous n'aurez plus de ces craintes si navrantes pour moi.

— Ah! ah! ah! ah! s'écria madame Lacombe avec un éclat de rire sardonique, elle donne là-dedans, elle!...

— Mais, ma marraine...

— Tu ne vois donc pas qu'il invente ce mensonge-là pour que je consente à Ion mariage?

— Madame, je vous jure...

— Je vous dis que tout ça, c'est des tromperies, moi! s'écria madame Lacombe; ou bien, si vous êtes riche, alors vous ne voudrez plus de Mariette. Allons donc ! est-ce que le fils d'un homme riche est assez bêle pour épouser une pauvre ouvrière qui ne sait ni lire ni écrire?

Sans partager les doutes de sa marraine, Mariette, songeant à la nouvelle fortune de Louis, le regarda d'un air inquiet, attristé. Le jeune homme comprit la signification de ce regard et reprit :

— Vous vous trompez, madame Lacombe : le fils d'un homme riche tient la parole qu'il a donnée étant pauvre, lorsque le bonheur de sa vie Cbt attaché à cette parole.

— Bah ! bah ! c'est des mots, interrompit la malade d'un ton mé-

Gaul et bourru. Que vous soyez riche vu pauvre, vous n'aurez pa« Mariollo, à moins de m'ubsurer de quoi vivre. Je ne dcoiande pas beaucoup : &i\ cenls fr.incs par au ; mais il me les faul en arj^eul avaul le coulral, el déposés cinz un bon noLiire.

— .Ml! marraine, dil Marielle, ne pouvant reieuir ses larmes, vou» défier ainsi de Louis !

— .\h! bien oui! s'écria la mallieurcusc créature, ayez-en donc de la confiance, et puis un beau jour vous êtes volée! Je connais ça : avant, on promellra tout ce qu'on voudra, et puis, après, on aura de la vieille inliniie par-dessus les bras, et on vous la fera fourrer au dépôt, plus vile que ça ! Seule avec Mariette, je n'aurais pas craint d'être mise par elle sur le pavé ; je lui suis à cliarge, elle a assez de moi, c'est vrai ; mais elle est bonne petite fille, l^'habitude est prise, et elle me craint. Taudis qu'une fois mariés, vous me ficheriez tous les deux à la porte sans rémission; et où voulez-vous que j'aille, moi? Que;t-ce que vous voulez que je devienne .' Est-ce que c'est de ma faute si je me suis estropiée dans mon état? Non! non! pas de mariage, ou six cents francs de rente pour moi déposés chez un bon notaire ! C'est mou idée.

Pendant que madame Lacombe se livrait à ces récriminations amères, Louis el Mariette avaient échangé des regards tristement significatifs.

La jeune fille semblait dire :

— Vous l'entendez, Louis? Avals-je tort de vous dire combien le malheur, qui s'est acharné sur elle durant toute sa vie, a aigri le caractère de ma marraine?

— Pauvre enfant! semblait répondre le jeune homme, que vous avez dû souffrir! voir un dévouement aussi tendre, aussi saint que le vôtre, accueilli, compris, récompensée de la sorte!

— C'est le malheur qu'il faut accuser, non pas elle, Louis ; ell« « tant souffert ! répondait le touchant regard de la jeune lille.

— Madame, nprit Louis lorsque la malade eut cessé de parlef, vous pouvez être certaine que votre sort sera ce qu'il devait être! Mariette et moi, nous n'oublierons jamais que vous l'avez recueillie, que vous avez été pour elle une seconde mère, et, soit que vous consentiez à vivre auprès de nous, soit (jue vous préfériez vivre seule, vous serez traitée aussi dignement que vous devez l'être.

— Ah ! merc', Louis, dil la jeune fille avec reconnaissance; merci

de partager ainsi ce que je ressens pour ma pauvre marr^ne, ma seconde mère !

Et la jeune fille se pencha vers madame Lacombe pour l'embrasser; mais la malade, la repoussant, reprit avec un accent sardonique :

— Tu ne vois pas qu'on se moque de nous? T'épouserl Me faire une pension ! Est-ce que ça s'est jamais vu ! Il veut m'amadouer, voilà tout; et, s'il est vraiment riche, veux-tu que je te dise ce qui l'arrivera, moi? 11 t'enjôlera, le lanternera, et un beau jour tu apprendras sa noce avec une autre; aussi je lui détends de remettre les pieds ici.

— A moins, madame, que je ne me présente chez vous avec mon père, et qu'il ne vienne vous demander la main de Mariette, en vous faisant connaître les avantages qu'il nous assure et à vous aussi.

— Oui, oui, répondit la malade en se retournant vers la ruelle, car elle s'était remise sur son lit, quand nous nous reverrons pour nous proposer ces belles choses-là, ce sera la semaine des quatre jeudis.

— Ce sera demain, madame Lacombe, répondit Louis. Puis, s'adressanl à la jeune fille :

— Adieu, Mariette. A demain donc, je viendrai avec mon père.

— Mon Dieu ! Louis, il serait vrai ! répondit-elle en serrant tendrement les mains du jeune homme entre les siennes. Après tant de chagrins, le bonheur viendrait enfin... le bonheur pour toujours!

— Allez-vous bientôt finir? vous me rompez la tête avec votre bonheur! s'écria aigrement la malade. Laissez-moi donc en repos; et loi, Mariette, ne bouge pas de là : lu meurs d'envie d'accompagner ce menteur-là dans l'escalier; mais j'ai dit non, c'est non!

Louis et Mariette échangèrent un dernier regard, et le jeune homme dit tout bas :

■ — A demain, Mariette, ma bien-aimée, ma femme!

— Va-t-il décaniller à la fin! s'écria la malade.

Louis quitta la chambre. Mariette revint lentement s'asseoir auprès du lit de sa marraine.

Peu d'instants après cette scène, le jeune homme se rendait en bâte à l'échoppe de son père, où il espérait le rencontrer ; mais il trouva l'échoppe fermée, s'informa de M. Richard, et il apprit qu'il n'avait pas paru ce jouplà au Charnier des Innocents. Étonné de ce déran-

L'AVARICE. J8î>

gemcni si grave dans les liabiiudcs rcguliùrcs du vieillard, Louis courut alors à la rue de Greuelle. leur commun logis.

Louis Pichard arriva bientôt rue de Grenelle. Au niomcnl où il pas» sait devant la loge du portier, celui-ci lui dit :

— Monsieur Louis, votre père est sorti il y a deux heures; il a •aissé cette lettre pour vous ; je devais la porter à votre étude, si vous n'étiez pas revenu ici avant deux heures de raprès-midi.

Le jeune homme prit cette lettre; elle contenait ce qui suit :

a Mon cher enfant,

• Je reçois à l'instant quelques lignes de mon ami Ramon; il m'apprend qu'il part de Dreux avec sa fille en même temps que sa lettre, et qu'il arrivera aujourd'hui à Paris.

« Comme il n'a clé de sa vie en chemin de fer, et qu'il se fait un plaisir d'essayer de ce genre de locomotion, il s'arrêtera à VersailleSi où il nous prie de venir l'atlendro. Nous visiterons le palais et nous reviendrons tous à Paris par l'un des derniers convois.

« Je t'attends à Ihôlcl du Réservoir. Si je suis déjà parti vec Ramon et sa fille pour notre excursion au palais, tu sauras bien • ous retrouver. Il est entendu que cette entrevue avec mademoiselle Ramon lie t'engiigera nullement pour l'avenir. Je désire seulement que, profilant de loccasion qui se présente aujourd'hui, tu puisses, grâce à un sérieux examen, reconnaître l'injustice de tes préventions contre cette jeune personne. D'ailleurs, tu comprendras que, quels que soient les projets, il serait très-déiobligeant pour Ramon, un de mes meilleurs amis, de te voir manquer au rendez-vous qu'il nous donne. Viens-y donc, mon cher Louis, ne fût-ce que par convenance.

« Ton père qui l'aime , et qui n'a au monde qu'un désir, ton bonheur.

« A. RlCUARD. 1

Louis, malgré sa déférence ordinaire aux volontés de son père, s'abstint de se rendre à Versailles, sentant la complète inutilité d'une

m LES SEPT PÉCHÉS CAPITAUX.

nouvelle enirevue avec mademoiËelle Bamon, puisqu'il était plus décidé que jamais à épouser Marielte.

L'étrange révélation qui lui avait fait connaître la fortune de son père changea si peu les modestes et laborieuses habitudes de Louis, qu'il se rendit en hâte à son élude afin d'y accomplir son devoir et d'excuser son absence durant la matinée. Quelques travaux pressés auxquels il se livra, non sans de nombreuses distractions causées par les divers incidents de la journée, le retinrent longtemps à son élude. Au moment où il se disposait à sortir, un de ses camarades entra en s'écriant :

— Ah! mes amis, quel événement! quel malheur!

— Quoi? qu'y a-t-il?

— Je viens de rencontrer quelqu'un qui arrive de la gare du chemin de fer de Versailles.

— Du chemin de fer! dit Louis en tressaillant. Eh bien, qu'est-il arrivé ?

— Un év ouvantable accident.

— Grand Dieu ! s'écria Louis en pâlissant.

— Achevez.

— Le convoi de retour sur Paris a déraillé; les wag|ons se sont amoncelés les uns sur les autres, le fourneau de la machuie a mis le fen aux voitures, et l'on dit que presque tous les voyageurs ont été écrases ou brûlés, et que...

Louis, saisi d'une angoisse mortelle, n'en put pas entendre davantage. Oubliant de prendre son chapeau , il se précipita hors de l'élude, courui à une porte cochère où se tenait habituellement un ci'.briolet de régie, et, sautant dans celle voilure, il dit au cocher :

— Vingt francs de pourboire si vous me conduisez à toute bride au chemin de fer de Versailles... et de là... ailleurs... je ne sais encore où... Mais partons, au nom du ciel, parlons!

— Rive droite ou rive gauche, monsieur? dit le cocher en fouettant son cheval,

. — Comment?

— il y a deux gares, monsieur, celle de la rive droite et celle de la rivegauclie.

— Je veux aller sur la ligne où vient d'arriver un affreux malheur.

— C'est la prcnùère nouvelle que j'en apprends, monsieur. Louis se iit recouduire à sou étude, afin de se rcnseiguer auprès dd

L'AVAIUCE. 191

celui de sps camarailes qui avait appoiié la nouvelle de ^é\^;llcmonl; mais, n'a) aiil |ilii> trouvé |ieisniiiH' chez sou notaire, le fils de l'avare reiuoula eu cabriolet avec uu redoiibleuieut d'auyoisse.

— Slonsicur, lui dil le cocher, je viens d'apprendre que c'esl sur !a rive gauche.

Louis, tiré de son indécision, se fil mener à rembarcadère de la rive gaiiclie. Là, révenenienl lui fut confirmé; il apprit aussi à (|uel endroit do la li^ne cet alfreuv mallieur était arrivé. La grande route d'abord, un chemin de traverse ensuite, lui permirent de s'avancer jusqu'à peu de dislance du Bas Meudon, vers la tombée de la nuit. Il se jeta hors du rabriolet, et, guidé par les dernières lueurs de l'incendie des waggons amoncelés, il se trouva bientôt sur le lieu du sinistre.

Les récits contemporains ont si longtemps retenti de celte catastrophe, qu'il est inutile d'entrer ici dans de nouveaux détails; nous dirons seulement que, pendant toute la nuit, en vain Louis rechercha son père parmi ces corps calcinés, défi.i;urés ou affreusement blessés. Vers quatre heures du malin, le jeune homme, bri.-5é de douleur, de fatigue, revint à Paris, n'ayant plus qu'un espoir, c'esl que son père, ayant, ainsi qu'un pelit nombre de voyageurs, échappé au danger, eût regagné sa demeure pendant la soirée.

A peine arrivé devant la porte de sa maison, Louis descendit de cabriolet et courut à la loge du portier :

— Mon père est-il rentré.' furent ses premiers mots. j — Non, monsieur Louis.

— Ah! plus de douie! murmura-t-il en étouffant ses sanglots; mort!... mort!...

Et, ses genoux fléchissant sous lui, il fut obligé de s'asseoir, el faillit s'évanouir.

Après s'être reposé quelques instants chez le portier, qui lui ofiM les banales condoléances d'usage, Louis regagna lentement sa chambre.

.\ la vue de cette pauvre demenrc, si longtemps partagée avec un père qu'il avait si tendrement aimé, et qui venait de périr d'une mort épouvantable, la douleur de Louis atteignit à son comble; il se jeta sur son lit, «achanl sa figure entre èes mains, el donna un libre cours à ses sanglots.

192 LES SEPT l'ÉCIIÉS CAPITAUX.

Depuis une demi-heure environ, il s'abîmait dans un profond désespoir, lorsqu'il entendit frapper à sa porte, et le portier entra.

— Que voulez-vous? dit Louis en essuyant ses pleurs.

— 3Ionsieur Louig, je suis bien fâché de vous déranger dans un pareil moment; mais c'est le cocher...

— Quoi? demanda Louis, qui, tout à sa douleur, avait oublié le cabriolet. Quel cocher?

— Mais le cocher que vous avez gardé toute la nuit. Il paraît que vous lui avez promis vingt francs pour boire, ce qui fait, avec ses heures de course d'hier et de cette nuit, quarante-neuf francs, et il les demande.

— Eh! mon Dieu! dit le jeune homme avec une douloureuse impatience, donnez-lui cet argent, et laissez-moi !

— Mais, monsieur Louis, quarante-neuf francs, c'est une grosse somme ! Et je ne l'ai pas, moi !

— Ah! mon Dieu! comment faire? s'écria Louis, rappelé par cette demande aux intérêts matériels de la vie. Je n'ai pas d'argent.

Et il disait vrai, car jamais il n'avait eu à sa libre disposition le quart de la somme qu'il devait au cocher.

— Mais alors, monsieur, reprit le portier, comment prenez- vous des cabriolets de régie à l'heure, et la nuit encore, en leur promettant des pourboires de vingt francs? Vous êtes donc fou! Comment allez-vous faire '-■' Voyez au moins s'il n'y a pas quelque monnaie dans le tiroir de feu votre père?

A ces derniers mots, Louis se souvint de ce que, dans sa douleur, il avait jusqu'alors oublié. On lui avait dit que son père était riche. Songeant alors que peut-être il y avait dans la chambre quelque argent caché, mais ne voulant pas se livrer à ses recherches devant le portier, il lui dit :

— 11 se peut que j'aie besoin du cabriolet ce matin ; qu'il attende. Si d'ici à une demi-heure je ne suis pas descendu, vous remonterez ; je vous remettrai l'argent.

— Mais, monsieur, cette attente va encore augmenter vos frais, et, si vous n'avez pas de quoi payer, il faudra...

— C'est bien, reprit Louis en l'interrompant brusquement, je sais ce que j'ai à faire.

Le portier sortit. Le jeune homme, resté seul, éprouva une sorte de remords en songeant aux recherches ou'il allait tenter; cette investi-

galion, ilaiis un pareil moiuoiil, lui semblait sacrilège; mais, forcé par la nécessilé, il se résiîjiia.

Le mobilier de la chambre se composail dune table à écrire, d'une commode et d'un vieux bahut c:t noyer, pareil ;i ceux que l'on voit chez les paysans aisés ; il se composait de deux compartiments superposés l'un à Taulre.

Louis visita la table et la commode : il n'y trouva pas d'argent; les deux clefs du bahut étaient aux serrures des compartiments; il les ouvrit et ne vil que quelques bardes sur les planches ; un long tiroir séparait les deux corps de ce meuble; dans ce tiroir, Louis ne trouva que quelques papiers sans importance. Cependant, pensant à la possibilité d'une cachette, l'idée lui vint de faire sortir ce tiroir de ses rainures; d'abord il n'aperçut rien, mais un examen plus atleniif lu; fit découvrir un bouton de cuivre effleurant l.i rainure gauche ; il poussa ce bouton ; aus>it6l il enlondif dans le corps inférieur du meuble un léger grincement semblable à celui de deux charnières qui se déploient; il se baissa et vit la planche qui semblait f)rmer le compartiment s'abaisser lentement en mcitant à jour un double fond, creux de six pouces environ, et s'élendant dans toute la partie postérieure du meuble. Plusieurs tableties transversales, disposées comme les rayons d'une bibliothèque et recouvertes de velours rouge garnissaient celle cachette; sur chacune d'elles on voyait, symétriquement rangées, d'innombrables piles de pièces d'or, de tous les modèles, de toutes les époques; évidemment chacune de ces pièces devait avoir été souvent nettoyée, lustrée, car elles étincclaicnt comme si elles venaient de sortir du balancier.

Louis, malgré son accablante tristesse, resta un moment ébloui à la vue de ce trésor, dont la valeur devait être considérable. Cette première impression passée, il remarqua un papier placé sur la pre- Onière tablette, le prit, et, reconnaissant l'écriture de son père, il lut Ges mots :

< Cette collection de pièces d'or a été commencée le 7 septembre 1805 ; sa valeur vénale se monte à 287,631 fr. 10 c. (Voir le jiaragraphe IV de mon testament, confié à maître Marainville, notaire, rue Sainte-Anne, n* 28, dépositaire de mes litres de rentes, actions et autres valeurs de portefeuille. Voir aussi l'enveloppe cachetée , placée derrière les piles de quadruples d'Espagne, cinquième ta» bielle.) >

Louis dérangea plusieurs piles de ces épaisses et larges pièces d'or, et trouva eii effet une enveloppe cachetée de noir. Sur celle enveloppe ou lisait ces mots écrits en grosses lettres :

« A MON CHER ET BIEN-AlîlÉ FILS. B

Au moment où Louis mettait la main sur celle enveloppe, on frappait à la porte. Se rappelant qu'il avait dil au porlier de revenir bientôt, il n'eut que le temps de prendre un des quadruples et de pousser les ventaux du meuble, qui se refermèrent sur le trésor.

Le porlier examina avec autant de surprise que de curiosité le doublon que le jeune homme venait de lui remeilre, et s'écria d'un air ébahi :

— Quelle belle pièce d'or! On la croirait toute neuve. Je n'en ai jamais vu de pareille.

— Il suffit, reprit Louis; allez payer

— Combien cela vaut-il donc, une belle pièce d'or comme cela, monsieur?

— Gela vaut plus que la somme que je dois ; allez chez uu changeur, ei payez le cocher.

— Monsieur Louis, reprit le portier d'un ion mystérieux, esl-ce que le père Richard vous en a beaucoup laissé de ces belles pièceslà? Qui esl-ce qui aurait jamais cru que ce pauvre bonhomme...

— Sortez ! s'écria Louis, iirilé du cynisme de celle (luesiion ; allez payer le cocher et ne revenez pas.

Le porlier se hâta de se retirer. Louis, afin d"êire à l'abri do nouvelles indiscrétions, s'enferma, ôta la clef de la serrure, ei revint au bahut.

Avant d'ouvrir le testament de son père, et pendant un iiiomeui encore, le jeune homme contempla, presque malgré lui, réblouissant trésor. Mais cette fois, et quoiqu'il se reprochât celle |ieusée trop riante dans un si funèbre moment, il songeait à .Mariette, se disant que le quart de la somme qu'il avait sous les yeux lui suffirait pour assurer à jamais le bien-élre et l'indépendance de sa femme.

Puis il tâchait d'oublier le cruel stratagème employé par son père à l'égard de la pauvre ouvrière, et se plaisait même à croire que son mariage avec elle aurait obtenu l'asseniiment du vieillard, et que, sans avouer les ricliesses qu'il possédait, il eût du moins a&suré le sort des nouveaux époux.

L'AVAIIICE. iiir>

La découverte de ces rielies>es n'inspirait pas à Louis une de ces joies cin)iilos cl vengore-ses que re>senlcnl prcsiiue toujours les horiliers d"un avare, lorsqu'ils songent aux privations cruelles que celle avarice leur a fait soulfrir.

Ce fut, au contraire, avec un louchant et pieux respect que le jeune honune prit U; teslaniout de son père tt que, d'une main licnd)hinlc d'én\oii(ni, il dccaclicta le pli qui conteuail sans doulc les dernières volontés du vieillard.

Le testament du vieillard, écrit depuis deux mois environ, était ainsi conçu ;

« Mon iils bien-aimé, lorsque tu liras ces lignes, j'aurai cessé de vivre.

« Tu m'as toujours cru pauvre : je le laisse une grande fortune accumulée par mon avarice.

« J'ai été avare, je ne m'en défends pas ; loin de là, je m'en honore, je uj'en glorifie.

« Et voici pourquoi :

« Jusqu'au jour de ta naissance, qui m'a ran ta mère, j'avais, sans me montrer prodigue, été assez insoucieux d'augmenter mon patrimoine et la dot que m'avait apportée ma femme; dès que j'ai eu un fils, ce seniiment de prévoyance, qui dcTient un devoir sacré lorsqu'on est père, s'est peu à peu changé chez moi en économie, puis en parcimonie, puis enfin en avakice.

« Du resie, les privations que je m'imposais, tu n'en souffris jamais dans Ion enfance. Né sain et robuste, la niàlc simplicilé de ton éducation a aidé, je le crois, au développement de ton excellente cooslilution.

I Lorsque tu as clé en âge de recevoir l'inslruction, je t'ai envoyé dans une des écoles ouvertes à la pauvreté : d'abord c'était pour moi une économie (il n'y a pas de petites éconduiics); ensuite, tu devais puiser dans cette éducation commune Ihabiiude d'une vie modeste, laborieuse. Le succès a dépassé mon attente. Élevé avec des enfants

i% LES SEPT PÉCHÉS CAPITAUX.

pauvres au lieu de Têlre avec des enfanls liclies ou aisés, lu n as ressenti aucun de ces goûis faclices, dispenilieux, aucune de ces euvies amères, aucune de ces jalousies vaniieuses qui intiuent presque toujours fatalement sur nos destinées.

« Je f ai ainsi épargné beaucoup de chagrins, qui, pour être enfantins, n'en sont pas moins cruels.

« Tu n'as pas eu à comparer ta condition à des conditions plus hautes ou plus opulentes que la tienne.

« Tu n'as pas éprouvé une sorte de regret liaineux en entendant tel de tes camarades parler de la splendeur de T hôtel de son père, tel autre vanter l'antique noblesse de sa race, tel autre, enfin, supputer les richesses dont il jouirait un jour.

« L'on croit généralement que, parce que des enfants de conditions irès-dlssembhbles portent le même uniforme, mangent à la même table, suivent les mêmes cours au collège, le sentiment de l'égaillé existe entre eux.

« Erreur profonde.

« L'inégalité sociale est aussi bien comprise parmi les enfants qu'elle l'est dans le monde.

« Presque toujours le fils d'un riche bourgeois ou d'un grand seigneur montre à dix ans la morgue ou la hauteur qu'il déploiera quinze ans plus tard.

« Que les enfants soient de petits hommes, ou que les hommes soient de grands enfants, peu importe : tout âge a la conscience de sa condition.

« Quant à toi, élevé avec des enfants du peuple, tu les entendais tous parler des rudes labeurs de leur père et de leur mère ; aussi l'indispensable nécessité du travail s'est, dès ton plus jeune âge, gravée dans ton esprit.

« D'autres de tes condisciples racontaient les privations, la misère de leur famille; ainsi tu t'es accoutumé à l'idée de notre pauvreté.

« Enfin tu as vu le plus grand nombre de ces enfants résignés, courageux (Il résignation, le courage, deux des plus grandes vertus du peuple), et jamais jusqu'ici, mon fils bien-aimé, la résignation, le courage, ne t'ont fait défaut.

f A quinze ans, je t'ai fait concourir pour une bourse d'externe dans une école communale supérieure, où tu as achevé les études; ta première éducation avait déjà porté d'excellents fruits, car dans

cctle houvclle ëcole, bien que plusieurs de tes camarades apparlinsfectil a I iitislocratie de naissance ou de fortune, leur conlaci n'a en lien alleré tes qualilcs précieuses, et lu ne coiuius jamais la jalouse envie.

« A dix-sept ans, tu es entré petit clerc chez un notaire, mon ami, qui seul a eu le secret et l'administration de ma fortune ; jusqu'à cette lieurc où j'écris ces lignes, la discrétion de cet ami a égalé son dévouement ; la modeste carrière que lu étais appelé à parcourir ne t'inspirail pas d'éloignement ; l'amitié de ton patron pour moi me répondait de sa sollicitude à ton égard ; il t'a donné des leçons de droit public, et, grâce à ses soins, anx travaux dont il ^t'a progressivement cliargé, tu as acquis près de lui une parfaite connaissance des affaires; aussi, grâce à ma prévision, tu vas être à même de gérer habilement, fructueusement, les biens considérables que je l'ai amassés.

« Ma conscience ne me reproche rien, et cependant parfois, je te l'avoue, j'ai craint que tu n'adresses à ma mémoire ce reproche:

« Pendant que vous entassiez des richesses, mon père, vous me voyiez sans pitié souffrir de cruelles privations.

« Mais la réflexion chassait toujours celte crainte de mon cœur; je me rappelais, mon cher enfant, combien de fois lu m'as dit que, bien que pauvre, ta condilion le satisfaisait, et, si tu désirais un peu de bien-êire, c'était pour moi seul.

a En eflel, ton inaltérable bonne humeur, la douceur, l'égalité de ton caractère, la gaieté naturelle, ta tendresse pour moi, m'ont toujours prouvé que ton sort le contentait ; d'ailleurs, je le partageais. Ce que je gagnais de mon côte dans mon métier d'écrivain public, joint à tes économies, nous permettait de vivre sans toucher à mes revenus. Ainsi capitalises, ils ont fructifié entre les mains prudentes de leur dépositaire ; cela dure depuis près de vingt ans. Aussi aujourd'hui, jour où j'écris ce testament, la fortune que je te laisserai se montera à près do deux millions et demi.

« Je ne sais combien d'années il me reste encore à vivre ; mais, que je vive seulement encore dix ans, j'aurai atteint le terme moyec de l'existence humaine ; tu auras alors Irento-cinq ans, et je t'aurai * amassé nue fortune de quatre à cinq milli-.'ns, puisque un capital se double en dix ans.

t Ainsi, selon toute probabilité (à moins qu'un coup imprévu ime frappe), lorsque tu entreras en possession de ces grands bien?; nj atteindras ta complète maturité; les habitudes sobres, modestes, hiborieuses, contractées depuis l'enfance, seront pour toi une seconde nature. Ton intelligence des affaires se sera encore développée p:-r la pratique. Joins à ces avantages la rectitude de ton esprit, la forie trempe de ta constitution physique, que nul excès précoce n'aura affaiblie, et maintenant, mon cher enfant, dis-moi si tu ne te trouveras pas dans la meilleure condition possible pour hériter de la fortune que je t'ai créée, et pour en user selon tes goûts, qui, je le pressens, seront aussi généreux qu'honorables.

« Pourquoi, le diras-tu peut-être, me suis-je borné à laisser mes londs se capitaliser sans tenter quelque grande opération financière ou sans me donner toutes les jouissances du luxe?

« Pourquoi cela? Je vais te le dire, mon cher enfant.

0 Mon avarice a eu sa source, il est vrai, dans un sentiment de prévoyance paternelle ; mais cette avarice a fini par prendre tous les caractères inhérents à cette violente passion,

« Or j'ai pu, je puis encore me priver de tout, afm d'entasser richesses sur richesses, parce que je me dis avec bonheur que c'est pour toi que j'entasse, et que tu hériteras un jour. Mais, de mon vivant, me dessaisir de mes biens dans tel ou tel but, ouïes risquer dans des opérations financières... impossible, oh ! impossible ! ce serait nie déchirer les entrailles ; car sais-tu ce qui fait de la possession de nos trésors une seconde vie pour nous autres avares? C'est que, sans dépenser, sans hasarder un denier, nous nous livrons en imai;inalit»n aux opérations les plus immenses, aux magnificences les plus inouïes. Et cela n'est pas un vain désir, un songe creux. Non, non, de p;ir l'étiit de ma caisse, ces magnificences étaient réalisables, demai;i, aujourd'hui, sur l'heure.

« Comment alors veux tu qu'un avare ait le courage ou la volonté de se dessaisir d'un pareil talisman? Comment! pour un projet, pour un seul rêve réalisé, on irait sacrifier mille projets, mille rêves toujours réalisables, surtout lorsqu'on se dit : (Juel mal est-ce que je fais? A qui porlé-je dommage? Mon fils, jusqu'ici, ne s'esi-il pas trouvé heureux de son sort? Ne ferait-il pas l'orgueil des pères les plus fiers de leur enfant? N'est-ce pas, après tout, pour lui, pour lui seul, que je thésaurise?

« Et puis, enfin, j'aurais agi diiïcromment, Toyoos, quel bien p»

serail-il rosullé pour mon fils cl pour moi?

• Si j'avais 6lii prodigue, ma prodigalité t'eût laissé dans la misère, IQOU pauvre cher enfant !

• Me serais-je borné à dépenser sagement mon rcveDu?

f Alors, au lieu de nous adonner au travail, nous serions sans doute restés oisifs; au lieu de vivre pauvrement, nous aurions eu quelques jouissances pliysiques, quelques satisfactions vaniteuses. Nous eussions enfin vécu comme tous les bourgeois aisés de notre condition.

• A cela qu'eussions-nous gagné?

1 Serions-nous devenus meilleurs? Je ne sais. Mais, à ma mon, je ne t'aurais laissé qu'un revenu raisonnable, et non suffisant à la réalisation d'aucune vaste et généreuse entreprise.

• Un dernier mot, mon cher enfant, pour répondre d'avance à un reproche que tu adresseras peut-être à ma mémoire.

« Crois-le bien, si je t'ai laissé ignorer mes richesses, ce a'esl pas par un senlimenl de dissimulation ou par méfiance de moi.

• Voici quelles ont été mes raisons :

• Ignorant mes richesses, tu te résignais facilement à la pauvreté; instruit, au contraire, de notre fortune, tu aurais accepté peut-être sans murmurer l'humble existence que je t'imposais, ma's lu m'aurais intérieurement accusé de dureté, de bizarre égoïsme. Qui sait enfin si la certitude de ta richesse à veuir n'eût pas, peu à peu, dénaturé les précieuses qualités?

€ Ce n'est pas tout, et pardonne-moi, mon cher enfant, cette crainte insensée, celle appréhension si outrageante pour ton excellent eœur; mais, pour jouir de la tendresse filiale dans tout ce que sou désintéressement avait de plus pur, de plus touchant, de plus saint, je n'ai pas voulu, de mon vivant, te donner l' arriére-pensée d'un opulciU hé' ri toge.

« Une dernière raison, enfiu, ei peul-être la plus grave de timtes, m'a conduit à te cacher ma riclles^e... Je t'aime tant, vois-tn. qu'il m'eût clé impo>sible de le voir subir la moindre privation si lu avais su qu il déiieudait de moi de te donner la vie la plus large, la plus somptueuse.

• Malgré l'apparente contradiction qui semble exister entre ce seD*

tîment et ma conduile avaricieuse envtrs toi, j'espère, mon cher e-iifant, que tu comprendras ma pensée.

« Et maintenant que, par la pensée, je me mets face à face avec la mort, qui peut me frapper demain, aujourd'hui, tout à l'heure, je déclare en ce moment suprême et solennel que je te bénis du plus profond de mon âme, cher enfant bien-aimé, toi qui ne m'as jamais donné que joie et bonheur en ce monde.

« Sois donc béni, Louis, mon bon et tendre fils, sois heureux selon tes mérites, et mes derniers désirs seront comblés.

« Ton père, A. Richard.

« Écrit en double, à Paris, le 25 février 18*'. »

Louis, profondément ému de la lecture de ce singulier testament, pleura longtemps, réfléchissant à la bizarrerie de son père.

Le jour louchait à sa fin, lorsque le jeune héritier entendit frapper à la porte de la mansarde, et la voix bien connue de Florestan de Saint-IIerem arriva jusqu'à lui.

Sainl-IIerera se jeta dans les bras de son ami, et lui dit :

— Louis ! mon pauvre Louis ! je sais tout. Hier, je t'avais promis de venir m'informer de ce qui t'intéressait : tout à l'heure, lorsque je suis monté ici, ton portier m'a appris la mort de ton père. Ah ! quel cruel et subit événement!

— Tiens, Florestan, reprit Louis d'une voix pleine de larmes, en remettant à Saint-Uerem le testament du vieillard, lis, et tu comprendras si mes regrets doivent être amers.

Lorsque Saint-Uerem eut achevé la lecture du testament, Louis reprit :

— Eh bien, dis, maintenant, crois-tu que quelqu'un puisse blâmer mon père de son avarice? Sa seule pensée n'a-t-elle pas toujours été de m'enrichir, de me mettre à même de m'enrichir davantage encore, ou de fiiire un généreux usage des grands biens qu'il me laisse? Celait pour moi qu'il thésaurisait en s'imposant les plus rudes privations!...

— Riou ue in'clomie de la part il'uu avare, répondit siiicèrcmeut Floreslan. Les avares sont capables de grandes choses... el je dis cela pour tous ceux qui sont eu proie à celle passion puissante vl féconde.

— Klorcstan, n'exagérons rien.

— Cela le semble un paradoxe? Rien n'est pourtant plus vrai. On a toujours été envers les avares d'une injustice stupide, ajouta Saintllerera avec un enthousiasme croissant. Les avares! mais l'on devrait leur élever des autels! Les avares! mais c'est prodigieux, le génie qu'ils emploient à inventer des économies inconcevables, impossibles! C'est quelque chose de merveilleux que de les voir, grâce à leur opiniàlre et savante parcimonie sur toute chose, faire de l'or avec des épargnes en apparence insaisissables : bouts d'allumettes conservés ! épingles ramassées ! centimes portant iniéréls ! liards placés à la grosse aventure ! Et l'on ose nier les akhin)iblos, les inventeurs de la pierre philosophale ! Mais l'avare la trouve, lui, la pierre philosophale ! Encore une fois, ne fail-il pas de l'or avec ce qui n'est rien pour les autres?

— Sous ce rapport tu as raison, Floreslan.

— Sons ce rapport et sous tous les rapports; car enlin... Biais tiens, Louis, suis bien ma comparaison : elle est juste et digne de mes beaux jours de rhétorique ! Voici un terrain sec, stérile, on y creuse un puits; qu'arrive-l-il? les moindres sources, les plus petits filets d'eau souterraine, les plus imperceptibles pleurs de la terre, évaporés ou perdus jusqu'alors sans profit pour personne, se concentrent goutte à goutte au fond de ce puits ; peu à peu l'eau moule, grandit; le réservoir s'emplit, et vienne ensuite une main bienfaitrice qui épanche largement au dehors cette onde salutaire : verdure el fleurs naissent comme par enchantement sur ce sol naguère si triste, si nu. Eh bien, dis, Louis, ma comparaison est-elle juste? Le trésor caché de l'avare n'est-ce pas ce puits profond où, grâce à son opiniùtre et courageuse épargne, ses richesses s'amassent goutte à goutte, sou à sou"? cl, sans l'avare, u'eussenl-elles pas été dissipées presque sans profit pour personne, ces milliers de gouiiclelles de cuivre, converties en argent, puis en or, et qui, accumulées, forment un réservoir d'où peuvent s'épandre à flots le luxe, la magniOceuce, les prodigalités d€ toutes sortes ?

— En vérité, Floreslan, dit Louis distrait de sa douleur par la vervv

de son ami, si mon jugement sur la conduite de mon pauvre père avait pu être influencé par ma tendresse filiale, les raisons que tu me donnes, au point de vue économique, me prouveraient du moins que je ne me suis pas abusé.

— Je le crois bien, lu es dans le vrai ! car, si au point de vue philosophique nous envisageons l'avare, il est pardieu bien plus admirable encore !

— Ceci, mon ami, me paraît moins juste.

— Comment ! moins juste ? voyons, réponds : admels-lu que, tôt ou lard, les richesses si laborieusement amassées par l'avare s'épanchent presque toujours en magnificences de touîes sortes, car le proverbe a dit : i4 père avare, fils prodigue?

— Soil; j'admets la prodigalité comme dispensatrice presque ordinaire de ces trésors si longtemps enfouis; mais où vois-lu de la philanthropie là dedans ?

— Où je la vois? mais partout! mais dans tout! Est-ce que les conséquences du luxe , de la magnificence, n'amènent pas le bien-

ire et l'aisance de cent familles qui tissent la soie, le velours, la dentelle! qui cisellent l'or et l'argent, qui montent les pierres précieuses, bâtissent des palais, sculptent l'ébène des meubles, vernissent les voilures, élèvent les chevaux de race, cultivent les fleurs rares? Est-ce que peintres, architectes, cantairices, musiciens, danseuses, tout ce qui est enfui métier, arl, plaisir, enchantement , poésie, n'a pas 'une large part à la pluie d'or qui fait éclore ces merveilles? Et celle pluie d'or, d'où sorl-elle, sinon de ce magique réservoir si lentement, mais si opiuiàlrénient rempli par l'avare? Ainsi donc, sans l'avare, pas de réservoir, pr.s de pluie d'or, et aucune des merveilles que cette splendide rosée peut seule féconder. Maintenant veux-tu que nous abordions l'avare au poinl de vue ca- Iholique?

— L'avare au point de vue catholique !

— Certes, c'est là surtout qu'il est superbe!

— Je te l'avoue, celle thèse me semble difficile à soutenir!

— Elle est des plus simples, au contraire. Voyons. Dis-moi, une des plus grandes vertus catholiques, c'est l'abnégation, n'est-ce pas?

— Sans doute.

L'AVARICE. 'iOr.

— (Test le renoncement absolu aux joies du monde, nne vie de privations atroces, une vie d*aiiacI»orcte dans la Tliébaïde.

— Certes.

— N'est-il pas aussi cTun excellent procédé pour le salut des cailio* liqucs il'élre vilipendtfs, bafoués, lioiiiiis, conspués, ablioné> |»i>ii- <.laul leur vie, et do supporter ces outrages avec une iinperlurbable sérénité?

— C'est encore vrai.

— Eb bien, mon cher Louis, je le défie de me citer un ordr • monastique dont les membres pnliquoul aussi absolument, aussi siucèrenuMit que la plupart des avares le renoncement aux plaisirs d'icibas. El bien plus, presque tous les moines ne font-ils pas vœu de pauvreté comme un aveugle de naissance ferait vœu de n'y voir point clair? Les capucins renoncent aux danseuses, au vin de Champagne, aux chevaux de courses, aux hôtels, à la chasse, au lansquinci, à l'Opéra. Je le crois pardieu bien, qu'ils y renonccnl! La plupart ont de bonnes raisons pour cela ; mais Vavare, quelle différence I Voilà un renoncement vraiment héroïque ! Avoir sous clef, dans sou coffre, toutes les jouissances, toutes les ivresses, tous les enchantements de l'âme, de lesprit et des sens, et posséder l'incroyable courai,'e de se refuser tant de délices! Ah! crois-moi, Louis, là est la force, là est le triomphe d'une volonté énergique.

— C'est qn'aussi l'avarice élouflé presque toujours tes autres passions, et le renoncement coûte moins à l'avare qu'à tout autre. En se privant, il satisfait sa passion dominante.

— Justement 1 Et n'est-ce donc pas une puissante, une grande passion que celle-là qui aboutit à de tels renoncements? Et ce n'est rieu encore : comme désin'éresseinent, l'avare est sublime.

— Le désintéressement de l'avarice? Ah ! Florestaii!

— Il est sublime de désintéressement, le dis-je ! L'avare ne s^ibusc ï»as, lui; il est pendant sa vie exécré, boimi; il le sait bien, et il sait iiien aussi qu'à peine mort ses héritiers danseront presque toujours snr sa tombe les plus ébouriffantes farandoles, en buvant à l'heureuse fin du fesse-malthieu , du grippe-sous, de V harpagon. Oui, l'avare sait lotil cela, la pauvre et bonne àme! cependant citez-m'en un, un seul, qui, dans une telle prévision, rancuneux par delà le trépas, ait tenté de faire disparaître son trésor avec lui? Chose facile (Jeux millioQS en billets de banque se brûlent en cinq minutes). Mais non, ces

doux avares, pleins de mansuétude et de pardon, pratiquant l'oubli des injures, laissent leur trésor à leurs héritiers. Tiens, Louis, saistu quelque chose de comparable au martyre d'un avare? El il dure non pas une heure, mais toute sa vie, car l'avare se dit incessamment : « Ce trésor amassé avec tant de peine, au prix de privalioni inouïes, ce n'est pas pour moi que je l'aurai amassé. Non, non; viendra l'heure fatale où cet or, auquel je tiens comme à mon sang, sera dissipé en prodigalités fastueuses, en folles orgies, au milieu desquelles mon nom sera bafoué, insulté, et cela par mon fils peut-être! et pourtant ce trésor, je ne le fais pas disparaître avec moi pour tromper et punir tant d'insolente cupidité! » Ah! crois-moi, Louis, c'est une forte, c'est une grande passion que l'avarice, et rien de ce qui est grand, de ce qui est fort, n'est inutile. Le bon Dieu sait ce qu'il fait; je crois que, dans son intelligence, dans sa bonté infinie. Dieu n'a pas créé de passions sans but , c'est-à-dire de forces sans emploi. S'il a doué les avares d'une incroyable concentration de volonté, c'est qu'ils ont à accomplir quelque mystérieuse destinée. Tant pis pour le vulgaire assez peu éclairé pour ignorer la domestication de cette passion (comme dirait le savant docteur Gasterini, le grand apôtre de la gourmandise), tant pis pour l'humanité si elle laisse l'avarice à l'état inculte et sauvage. Greffez le poirier des bois, il vous donne, au lieu d'un fruit amer, un fruit savoureux. Encore une fois, toute force a et doit avoir son expansion, toute passion bien dirigée son excellent essor. Suppose, par exemple, un avare, ministre des finances d'un État, et apportant dans la gestion, dans l'économie des deniers publics, cette infloxibililé qui caractérise l'avarice : il enfantera des prodiges. A Vencontre du surintendant Fouquet (dit Saint- Simon), M. CoLBERT, malgré ses grands biens, était en son 'particulier étrangement ménager. Or Fouquet avait ruiné les finances de la France, et jamais elles ne furent plus florissantes que sous Colberl; sans ce ministre avare, les prodigalités de Louis XIV devenaient impossibles, et tant de merveilles de magnificence et d'art et de poésie restaient dans le néant. Tu le vois donc bien, tout se relie, tout s'enchaîne; chaque cause a son effet. Louis XIV prodigue est la conséquence de Colberl avare,

— Florestan, reprit tristement Loiiis, pendant que ce grand roi, dont j'ai toujours abhorré la mémoire, ruinait ie pays par ses insolentes prodigalités, le peuple, écrasé d'impôts, vvait dans une atroce

L'AVARICE. oor,

scrvituilo pour subvenir aii fasle effroiilé de Louis XiV, de ses inaîiresses l'I do ses bàlanls. De nus jours, que de mi!^cres encore! Ali! si, couune moi, lu connaissais la vie de Marielle, par exeuii>lc! Pauvre enfant, si vaillanle au travail pourtant ! le spectacle d'un si adieux dcuûnienl te causerait comme à moi un sentiment amer.

—, C'est vrai ; mais que veux-lu, je suis philanthrope et économiste à ma manière; je prends le teuqis comme il est, et, faute de pouvoir faire mieux, je déi.en?c juMpi'à mou dernier sou, morbleu! Ce n'est pas moi que Ion accusera de faire chômer les industries de luxe.

— Mou ami, je n'accuse pas ton généreux ctcur; dans l'état des choses, cilui qui dépense largenient, follement même «es richesses, donuc du moins du travail, et le travail, c'est le pain; et pourlanl tu vantes Tavarice.

— Eh morbleu! mon ami, raison de plus!

— Comment?

— Qui appréciera, qui glorifiera rexcclleuce de l'armurier, sinon le guerrier? L'excellence du cheval, sinon le cavalier? L'excellence du luthier, sinon riusirumeniiste? Paganini pape eût canonisé Stradivarius, l'auteur de ces violons merveilleux dont le grand artiste jouait si admirablement. Or moi, qui ai la prétention de jouer admirablement du million, je canoniserais mon oncle, cet héroïque martyr de r;ivarice, si la justice distribulivc voulait que les merveilleux instruments de prodigalité fjnil fabrique en entassant sou sur sou tombassent un jour entre mes mains.

— Ah ! mon Dieu !

— Qu'as-lu, Louis?

— Tu ignores donc...

— Quoi?

— Mais oui ! car, ainsi que me l'avait e'crit mon pauvre père, la résolution de M. Rainon de venir à Paris avait été subite.

— Mon oncle est à Paris .'

— Ah ! Floreslau ! il est des événements étranges I

— De quel air me dis-tu cela? Que signifie...

— El ccst moi, dans un pareil moment, et après l'entretien que nous venons d'avoir, c'est moi qui doist'apprendre!... ah! encore une fois, cela est étrange !

— Que dui»-tu n'ayprcndre? Qu'y a-l-il d'étrange?

— Je t'ai parlé des projets de mon pauvre père au sujet d'un mariage entre moi et la cousine.

— Ou4. Ensuite?

— Ton oncle, ignorant mon refus et voulant hâter le moment de celle union, qu'il désirait aussi vivement que mon père, est parti hier de Dreux avec sa fille, et tous deux sont arrivés ce matin.

— A Paris? Bien. Mais pourquoi cet embarras, cette hésitation do la part, mon cher Louis?

— Ton oncle et sa fille ne sont pas venus directement à Paris, ils se sont arrêtés à Versailles, Florestan, à Versailles, où mon pauvre père... est... est allé!

A celte pensée qui ravivait ses douleurs, Louis ne put achever; ses sanglots étouffèrent sa voix.

Saint-Uerem, louché de l'émotion de son ami, lui dit :

— Allons, mon ami, du courage. Je comprends ton profond chagrin, le testament de ton père doit augmenter tes regrets.

— Florestan, dit le jeune homme après un assez long silence, en essuyant ses larmes, si j'hésitais tout à l'heure à m'expliquer, c'est que, dans les idées de tristesse et de deuil où je suis, je crains d'être péniblement affecté en voyant la satisfaction, excusable peut-être, que va sans doute te causer la nouvelle que j'ai à te donner.

— Pour Dieu! Louis, explique-toi clairement.

— Je te l'ai dit; mon père est allé à Versailles rejoindre ton oncle et ta cousine.

— El puis?

— Ton oncle et sa fille, ainsi que cela avait été convenu avec mon père, auront sans nul doute pris le chemin de fer comme lui, monté dans le même waggon que lui... et...

— Eux aussi ! s'écria Sainl-IIerem en mettant ses deux mains sur son vicage. Les malheureux! ah! ce serait horrible!

Le cri d'effroi, l'accent de pitié de Sainl-IIerem furent si spontanés, si sincères, que Louis se sentit touché de celle preuve de la bonté du cœur de son ami, dont la première impression avait témoigné d'un sentiment de généreuse commisération et non d'une joie cupide et cynique.

L'AVARICE. 'JOl

Pendant quelques momeuls, Louis Richard et Sainl-Qercm gardèrent le silence.

Le (ils de l'avare prit le premier la parole, el dit à son uini avec eiïuitioa :

— Je ue puis l'exprimer, Floreslan, combien nie louche ton mouvement de sen^ibililo ; il Cil si en rapport avec te que j'éprouve dans ce triste uiomeui!

— Que \cux-iu, mon ami, je n'éprouvai», lu le sais, aucune sympathie pour mon oncle. J'ai pu faire sur lui, et dans l'hypoihèse de son héritage, de ces plaisanteries à la Molière el pour ainsi dire iradilionnelles, railleries d'autant moins graves, d'ailleurs, que ceux dont on plaisanle sont en parfaite saule; mais, dès qu'il s'agit d'un événement aussi horrible que celui dont mon oncle et sa fille peuvent avoir été victimes comme ton pauvre père, il faudrait avoir un cœur de bronze et une cupidité infâme pour ue songer qu'à l'héritage, et ne pas se sentir profondément attristé. Quant à ce que je pense de l'avarice, celle passion dont les conséquences sont si ft.condes, je ne réincle rien; j'aurais seulement donné à ma pensée un tour plus sérieux, si j'avais prévu qu'il s'agissait pour moi d'une question pour ainsi dire personnelle... Mais, lu le vois, je ne suis pas du moins de ces héritiers qui accueillent l'héritage avec une joie cynique. Maintenant, dis-moi, Louis, el pardonne à la nécessité d'une question qui va raviver la douleur ; dans les pénibles recherches (|ue tu as faites pour retrouver Ion père, rien n'a pu le donner l'espoir que mon oncle et &a lille auraient échappé à celle mort alfreuïe?

— Tout ce que je puis le dire, Floreslan, c'est que je me rappelle parfailemenl n'avoir vu ni ton oncle ni ta cousine parmi les personnes blessées ou mortes sur le coup. (Juant aux victimes dont ils ont sans doute, hélas! partage le son, ain>i que mon père, il était impossible de reconnaître leurs traits : c'était un amas sans forme de corps calcinés, réduits prexpie ou charbon!

Louis s'interrompit à ce terrible souvenir, et ses larmes coulèrent eDCore.

— Selon toute probabililé, mon pauvre Louis, c'est ainsi que lu me

l'as dit : mon oncle et sa fille devaient se irouver dans le même waggon que ton père. Ils auront peut-être partagé son sort; je vais d'ailleurs écrire à Dreux et faire de nouvelles et actives recherches. Si tu apprends de ton côté quelque chose de nouveau, préviens-moi. Mais, f y songe : au milieu de tant de tristes incidents, j'avais oublié de te demander des nouvelles de Mariette.

— 11 s'agissait d'un cruel malentendu, ainsi que tu l'avais soupçonné, Florestaii. Je l'ai retrouvée plus tendre, plus dévouée que jamais.

— Son amour sera du moins pour toi une précieuse consolation à tes chagrins. Allons, bon courage, mon pauvre Louis, courage et à bientôt ! Tout ce qui vient de se passer resserre encore les liens de notre amitié.

— Ah! Florestan, sans cette amitié, sans l'affection de Mariette, je ne sais comment je pourrais supporter le coup qui m'accable. Adieu, mon ami, et tiens-moi aussi au courant de ce que tu découvrir-as relativement à ton oncle.

Les deux amis se séparèrent.

Resté seul, Louis réfléchit longtemps à la conduite qu'il devait tenir. Sa détermination arrêtée, il plaça dans son cac de nuit la somme en or qu'il avait découverte, prit le testament de son père, et se rendit chez son patron, notaire et ami du défunl, ainsi que Louis venait de l'apprendre en lisant les dernières volontés de l'avare.

Le notaire, douloureusement frappé des détails de la mort plus que probable de son client, tâcha de consoler Louis, et se chargea des formalités légales qui devaient constater le décès de M. Richard père.

Ces arrangements convenus, Louis dit à son patron :

— Maintenant, monsieur, il me reste une question à vous faire. Les tristes formalités dont vous parlez étant remplies, pourrai-je disposer des biens de mon père ?

— Certes oui, mon cher Louis.

— Voici donc, monsieur, quelles sont mes intentions. Je vous apporte une somme qui se monte à plus de deux cent mille francs; je l'ai trouvée dans un de nos meubles ; sur cette somme, je désire assurer une pension de douze cents francs à la marraine d'une jeune orpheline que je dois épouser.

— Mais cette jeune fille est-elle dans une position de fortune qui..

— Mou dior patron, répoiitlil Louis en accentuant les paroles suivantes duii ton rorine et résolu, celte jeune fille est ouvrière et vit de son travail; je l'aime depuis longtemps; aucune puissance humaine ne m'enïpiclierait de l'épouser.

— Soit, dit le notaire, comprenant linutiliic de ses observations; la pension dont vous parlez sera constituée au bcncficc de la personne que vous m'indiquerez

— Je désire prendre ensuite sur la somme dont nous parlons quinze mille francs environ, afin de monter notre ménage d'une mauire convenable.

— Quinze mille francs seulement! dit le notaire, surpris delà modicité de cette demande; cela vous suffira?

— Ma fiancée est comme moi, mon cher patron, habituée à une vie pauvre et laborieuse. Nos désirs ne s'élèvent pas au delà d'une modeste aisance. Aussi un revenu de mille écus par année, joint à notre travail, nous suffira largement.

— Comment, joint à votre travail! Vous comptez donc...

— Rester dans votre étude, si vous ne trouvez pas que j'aie démérité de votre estime.

— Votre femme rester ouvrière, et vous clerc de notaire, avec plus de cent mille livres de renies 1

— Je ne puis, je ne veux pas me résoudre à croire que celte grande fortune me soit acquise, mon cher patron ; et , lors même que toutes les formalités judiciaires établiraient la mort probable de mou malheureux père, je conserverai toujours au fond du cœur une vague espérance de revoir celui que je rcgrcllc, que je regretterai toujours.

— Iléias ! vous vous abusez, mon pauvre Louis.

— Je m'abuserai le plus longtemps possible, monsieur, et, tant que durera cette illusion, je ne me croirai pas libre de disposer des biens de mon père, si ce n'est dans la limite que je vous indique.

— L'on ne saurait, mon cher Louis, agir avec une plus parfaite, une plus honorable réserve; mais quel emploi ferez-vous de l'excédant de ces grands biens ?

— Je ne prendrai à ce sujet aucune résolution, monsieur, tant que je conserverai la moindre espérance de retrouver mon père. Veuillez donc demeurer dépositaire de ces richesses, et les gérer comme vous les avez gérées jusqu'ici.

— Je ne puis que vous louer, que vous admirer, mon cher Louis, répond! l le notaire avec une éniolion profonde. Voire conduite est d'ailleurs conforme à celle que vous avez toujours tenue... vous ne pouviez mieux honorer la mémoire de votre père qu'en agissant ainsi. Il sera fait comme vous le désirez : je resterai dépositaire de voire fortune, et cette somme en or restera ici intacte , sauf ce que vous prélèverez pour vos besoins. Je vais dès aujourd'hui dresser le con- Irat de pension viagère dont vous m'avez parlé.

— A ce sujet, mon cher patron, je dois entrer dans un détail qui peut-être vous semblera puéril, mais qui cependant a son côté pénible.

— Que voulez-vous dire ?

— La pauvre femme à qui je désire assurer cette pension a été si cruellement éprouvée par le malheur durant sa longue vie , que son caractère, généreux au fond, s'est aigri et est devenu farouche, déliant; la moindre promesse de bonheur serait vaine à ses yeux, si cette promesse ne s'appuyait sur une preuve palpable, matérielle... Aussi, pour convaincre cette infortunée de la réalité de la pension dont nous parlons, j'emporterai une quinzaine de mille francs en or; ils représenteront à peu près le capital de la rente viagère. C'est le seul moyen de convaincre celle pauvre femme de mes bonnes iateations pour elle.

— Rien de plus simple, mon cher Louis ; prenez ce que vous désirez, et dès aujourd'hui l'acte sera dressé.

Louis, quittant le notaire, se rendit chez Mariette.

Lorsque Louis Richard entra chez Marielte, la jeune ouvrière tra- Taillaii auprès du Ut de sa marraine, qui semblait profondément endormie.

La pàltur du jeune homme, l'allération de ses traits, leur expression douloureuse, frappèrent la jeune lille, et elle s'écria en se levant et allant vivement à lui :

— Mon Dieu 1 Louis, il vous est arrivé quelque chose, un malheur peut-être?

L'AVAniCE. 211

— Un {iraiiJ malheur, MarioUc. Avcz-voiis ontoiidu parier du lerrible acciilciil arrivé hier sur le du ii»ia de fer de Versailles?

— Oh! oui, c'esl affreux. Ou parle do je ue sais combieu de vic-

UUQCS.

— Je n'en puis presque plus douicr, mou père est au uunibre de ces viclinies.

Mariette, par un njonvomcul plus rapide que la pensée, se jela eo sauglolaut au cou de Louis, et il seuiil les larmes de la jeune ûllc iDOudcr ses joues.

Longk'm|is les deux jeunes gens restèrent ainsi enlacés sans prononcer une parole. Louis rompit le premier ce douloureux silence.

— Mariette, vous savez dans quels termes je vous ai toujours parlé de mon père, c'est vous dire mou désespoir.

— Oh 1 c'est un grand malheur, Louis !

— A ce chagrin, il n'est pour moi qu'une consolation au monde, c'est votre amour, Mariette, et de cet amour je viens vous demander une nouvelle preuve,

— Parlez, ordonnez, mon cœur est à vous.

— Il faut nous marier dans le plus bref délai possible.

— Ah ! Louis, pouvicz-vous douter un moment de mon conseniement? Est-ce donc là cette preuve d'amour que vous me demandiez? dit la jeune lille.

Mais bientôt et comme par réflexion, elle ajouta tristement :

— Cependant, nous marier avant la fin de votre deuil, qui commence aujourd'hui, est-ce possible?

— Je viens vous supplier, Mariette, de ne pas vous arrêter à ce scrupule, si respectable qu'il paraisse.

— Moi... je ferai ce que vous voudrez.

— Écoutez, Mariette; longtemps, bien longtemps encore, mou cœur sera brisé par les regrets. Le véritable deuil est celui de I amc, et chez moi il ne dépassera que trop le terme de convention li\é pour le deuil apparent. J'ai la conscience d'honorer autant qu'il est en moi la mémoire de mon père. C'est pour cela, .Mariette, que je crois pouvoir ne pas me conformer à un usage de pure convenance. Ah 1 croyez-moi, un mariage contracté sous l'impressioa douloureuse de la perle que j'ai faite aura un caractère encore plus soleimel, eocore plus sacré, que si nous nous mariions dans d'autres circonïtauccs.

— Vous avez peut-être raison, Louis; mais cependant l'usage 1

212 LES SEPT PÉCUES CAPITATIX.

— Franchement, Mariette, parce que vous serez ma femme, parce que vous pleurerez mon père avec moi, parce que vous porterez soi) deuil, parce qu'un lien presque filial vous rattachera désormais à sa mémoire vénérée, sera-t-il moins pieusement regretté par nous? El puis enfin, Mariette, dans Taccablement où je suis, vivre longtemps seul, isolé de vous, me serait impossible... Tenez... je mourrais de chagrin.

— Je ne suis qu'une pauvre ouvrière, ignorante des usages du monde, je ne peux que vous dire ce que je sens, Louis. Tout à l'heure votre offre de nous marier sitôt m'avait par réflexion paru blesser ce que vous appelez les convenances ; mais les raisons que vous me donnez me font partager votre avis. Peut-être ai-je tort ; peut être le désir d'être à vous, de faire ce qui vous plaît m'influence-t-il? Je ne sais, Louis, mais à cette heure je n'éprouverais ni regret ni remords à nous marier le plus tôt possible. Et pourtant il me semble que j'ai le cœur aussi susceptible qu'un autre.

— Oui, et plus ingrat qu'un autre! s'écria soudain madame Lacombe de sa voix aigre en se dressant sur son séant.

Puis, voyant la surprise se peindre sur les traits de sa filleule et de Louis, elle ajouta d'un ton sardonique :

— C'est ça, on croyait la vieille endormie! et l'on ne se gênait pas de parler de noce. Mais j'ai tout entendu, moi.

— Et il n'y avait rien que vous ne pussiez entendre , madame, reprit Louis gravement. Mariette et moi n'avons pas à rétracter une seule de nos paroles.

— Pardi!... je le crois bien... vous ne pensez qu'à vous... Vous n'avez pas d'autre idée en tête que ce damné mariage... Quanta moi, on y pense... comme si j'étais ma bière... Aussi je ne veux pas que...

— Permettez-moi de vous interrompre, madame, dit Louis, et de vous prouver que je n'ai pas oublié dans ma promesse...

Ce disant, il prit un petit coffret de bois qu'il avait en entrant déposé sur la table, le posa sur le lit de madame Lacombe, et lui dit, en lui remettant une clef :

— Veuillez ouvrir ce coffret, madame, ce qu'il contient vous appartient.

Madame Lacombe prit la clef d'un air défiant, ouvrit le coffrel, jeta les yeux sur son ç>>nte.nu. et s'écria, éblouie, stupéfiée :

L'AVAIIICE. o|3

— Ah ! mon Dieu! ah! grand Diiu!

Ce |)ieiiiicr inoiuoiii de siui»eui- passé, la malade renversa le coffret sur son lii, el bieniôi elle eut devaul elle im monceau de quadruples d'or élincehmls.

Madame Lacombe ne pouvait en croire ses yeux; elle regardait les donhions, les maniait, les faisait tinter, en murmurant d'une voi\ entrecoupée, palpitante :

— Oh ! que dor ! que d'or ! Et c'est du bel et bon or, pour sûr? il ne sonne pas faux ? Mon Dieu ! les belles pièces ! On dirait des pièces de cent sous en or. Quelle grosse somme ça doit faire !

Et elle ajouta avec un soupir :

— Il y aurait pourtant là dedans le repos cl l'aisance de la vie à deux pauvres femmes comme moi et Mariette!

— 11 y a là, madame, reprit Louis, quinze mille francs environ.., ils sont à vous.

— A moi ! s'écria la malade. Comment! à moi?...

Puis elle secoua la tête d'un air incrédule et reprit aigrement :

— C'est ça, moquez-vous de la vieille. Laissez-moi donc tranquille ! Je vous demande un peu pourquoi cet or serait à moi?

— Parce que cet or, reprit affectueusement Louis, doit servir à vous assurer une pension de douze cents francs, soit qu'après le mariage de Mariette vous veuillez vivre seule, soit que vous préforiez rester auprès de nous; car des demain notre contrat sera signé, en même temps que le contrat de votre rente, et cet acte, vous le recevrez en échange de cet or. J'ai tenu à vous l'apporter afin de vous convaincre delà sincérité de mes promesses. Maintenant, madame, puisque vous nous avez écoulés, vous savez les raisons qui me font supplier Mariette de hâter notre mariage. Voire sort est, vous le voyez, désormais parfaitement assuré. Trouvez-vous encore quelque enqicchement à mon union avec Mariette, pour qui vous serez toujours une seconde mère? Dites-le-nous, je vous en supplie, madame. Tout ce qui dépendra d'elle et de moi pour vous contenter, nous le ferons. iNoire bonheur serait incomplet s'il vous manquait quelque chose. Allons, madame, courage! oubliez vos longues souffrances en pensant à une position plus heureuse.

A ces bonnes paroles de Louis prononcées d'une voix émue et pénétrante, madame Lacombe ne répondit rien d'abord; puis elle mit

soudain sa main sur ses yeux et se renversa sur son traversin en poussant un soupir douloureux.

Louis et Mariette se regardèrent interdits; la jeune ûUe, s'agenoiùllanl au clievet de la malade, reprit :

— Marraine, qu'avez-vous?

Mais, ne recevant pas de réponse, Mariette, se penchant davanage, vit des larmes ruisseler à travers les doigts de la malade, et écria, sans dissimuler sa surprise ;

— 0 mon Dieu ! Louis, ma marraine pleure! Depuis dix ans, c'est la première fois !

— Madame, dit vivement le jeune homme en se penchant vers madame Lacombe, au nom du ciel! répondez; qu'avez-vous?

— J'ai l'air d'une mendiante; j'ai l'air de ne penser qu'à l'argent... et j'ai honte, reprit la malheureuse créature en sanglotant et en continuant de cacher son visage, qui, de livide, devint pourpre de confusion. Oui, oui, vous croyez que je ne veux rien faire que pour de l'argent; vous croyez que je vous vends Mariette pour le mariage... comme je l'aurais vendue pour la débauche, si j'avais été une mauvaise femme !

— Marraine ! o'écria Mariette en embrassant la malade avec effusion, ne dites pas cela. Pouvez-vous croire que Louis et moi nous ayons pensé à vous humilier en vous apportant cet argent? Louis a fait ce que vous lui avez demandé, voilà tout.

— Je le sais bien; mais que veux-tu, petite? c'est la peur de mourir dans la rue ! la peur de te voir, par ce mariage, plus malheureuse encore q^e lu l'es, qui m'a fait demander celte rente. Je disais cela, moi, pa' panière de parler; je sais bien que je n'ai pas le droit d'en avoir, des renies ! mais, si l'on se figurait ce que c'est que la crainte de se voir, comme tant d'autres, sur le pavé, à mon âge, et infirme! C'est égal, j'ai demandé trop, j'ai eu tort. Qu'est-ce qu'il me faut? Un matelas dans un coin, un morceau à manger, et surtout que Mariette ne me laisse pas toute seule. Je suis si habituée à la voir aller et venir autour de moi avec sa douce petite ligure ! Si elle n'était plus là, je mo croirais dans la nuit de la bière... Et puis il n'y a qu'elle au monrte qui puisse être bonne pour une vieille infirme comme moi... Je lie (icsire pas autre chose que de rester avec Mariotle; mais me voir jeler ce tas d'or à la ligure, eh bien, oui, ça m'a ébloui une miuuie ; mais ça m'a tant humiliée, là, au hn fond du cœur, que j'en ai

L'AVARICE. î>fR

pl<Mirè, que j'en pleure, ajoula-i-eUo eu essiiyani ses yciix du revers de sa main. Ou a beau n'être qu'un ver île terre, on a son amourpropre aussi. El pourtant, quand ce mauvais homme de l'autre jour est venu m'offrir de l'or pour que je lui vende Mariette, ça aurait drt m'humilicr encore plus qu'aujourd'hui. Eh hicn, non! ce que o'e^l que de nous ! ça m'a rendue furieuse, voilà tout. Mais cette fois-ci. oh ! c'est bii-n différent ! je pleure, et, tu es là pour le dire, petite, 1! V a peul-élre dix ans que ça ne nj'est arrivé. Dame! voyez-vous, h fiel ça ronge le cœur, mais ça ne se pleure pas.

— Ah ! pleurez, pleurez, marraine ; ces pleurs-là font du bien !

— Allons, ma bonne madame Lacomhe, ayez confiance dans Vnv^ nir, reprit Louis de plus en plus attendri. .Mariette ne vous quittera jamais; nous ne vivrons pas dans le luxe, mais dans une modeste a»s;»nce; Mariette continuera de vous aimer comme sa mère, et moi, je vous aimerai comme un l)o:i fils.

La malade, après quehiues instants de silence, reprit en lâchant de lire au plus profond du cœur des jeunes gens :

— C'est pour de bon ce que vous me dites? Vous me prendrez avec vous... bien vrai?

A celle nouvelle preuve de l'invincible défiance de cette infortunée, défiance, hélas ! léjiitimée par l'acharnement du malheur, Louis el Mariette échangèrent un regard de compassion; la jeune ouvrière prit la main de la malade el lui dit de sa voix la plus tendre, la plus touchante:

— Oui. marraine, nous vous garderons avec nous; nous vous soignerons, ainsi que notre mère; vous verrez comme nous vous rendrons heureuse... vrai... oh ! bien vrai !

-^ Vrai!... ajouta Louis avec expansion; bien vrai, bonne mère!

La voix, l'accent, la physionomie de Louis el de Marielle eussent convaincu le scepiicis reen personne; mais, hélas! une créance absolue, complète, à un bonheur inespéré ne pouvait pénétrer, attendrir aussi brusquement cette pauvre àuic depuis si Inugiemps corrodée par la souffrance. La malade répon lit donc en soupirant el en tachant de cacher sou doute involontaire, de crainte 'raffliger les deux jeunes gens :

— .levons crois, mes enfants. Oui, je crois que M. Louis a de l'arijenl , je crois que vous avez tous les deux de la boni.e amitié pour <i.oi... Mais, dame! vous savez, au nouveau tout est beau! En com-

'il 6 LES SEPT PÉCUÉS CAPITAUX.

mcnçant on a comme ça bien de la bonne volonté, et puis plus tard, ça change ! Enfin nous verrons. Et d'ailleurs je serais gênante peut- | être pour vous. De nouveaux mariés, ça aime à être seuls, et une Jhl vieille sempiternelle comme moi, ça déparerait votre gentil ménage; vous craindrez que je vous bougonne; vous vous lasserez de moi... Enfin, qui vivra verra.

Mariette, pénétrant la pensée de la pauvre vieille, lui dit avec un accent de douloureux reproche :

— Ah! marraine, vous doutez encore de nous! pourtant...

— Faut me pardonner, mes enfants, c'est plus fort que moi, répondit la malheureuse en sanglotant. Puis, souriant d'un air navré, elle reprit : Ça vaut peut-être mieux pour moi que je doute, car, si après cinquante ans de peine et de misères j'allais tout d'un coup croire au bonheur, ça me rendrait peut-être folle.

Et elle ajouta avec un accent d'inexprimable amertume ;

— Ma foi! ça ne m'étonnerait pas... j'ai toujours eu tant de chance, moil

Chiq ans s'étaient écoulés depuis les événements que nous avons racontés.

La scène suivante se passait dans la soirée du 12 mai 18**, anniversaire du sinistre arrivé le 12 mai 18** sur le chemin de fer de Versailles.

Il était environ neuf heures et demie du soir : une jeune femme de vingt-cinq à vingt-six ans, très-brune, d'une taille remplie d'élégance, d'une figure aussi agréable que distinguée, et d'une physionomie à la fois spirituelle et décidée, achevait une éblouissante toilette de bal ; deux de ses femmes l'assistaient : l'une venait d'agrafer au cou de cette séduisante personne une étincelante rivière de diamants gros comme des noisettes, tandis ([ue l'autre femme de chambre posait •sur les beaux cheveux noirs de sa maîtresse un magnifique diadème dont les diamants égalaient en grosseur ceux du collier. Ajoutons enfin quo le corsage en pointe de la robe de pou-de-soie vert tendre, garnie c.p,

dentelles mngnifiques el de nœuds de salin rose, que portait la jeune femme, étiucelait de merveilleuses pierreries.

Le elioix de ces diamants n'avait sans doute prévalu qu'après réllexion, car sur un meuble ou voyait plusieurs éerins renfermant des parures complètes et non moins splendides; deux d'entre elles, l'une en rubis énormes, l'autre en perles fines, d'un orient el d'une grosseur extraordinaires, eussent fait l'admiration d'un joaillier.

L'une des deux femmes de chambre, beaucoup plus âgée que sa compagne, semblait, grâce à ses longs services, jouir d'une sorte de familiarité auprès de sa maîtresse, qui, ainsi qu'elle, était Russe; la seconde femme, jeune Française n'entendant pas le russe, assista donc sans le comprendre à l'entrelien suivant, qui eut lieu entre madame la comtesse Zomaloff et sa eamériste de confiance, mademoiselle Katiuka :

— .Madame trouve-l-clle son diadème bien placé ainsi?

— Oui... assez bien, répondit la comtesse.

Et, jetant un dernier regard sur la glace, elle ajouta en se levant :

— Où est mon bouquet?

— Le voici, madame.

Mais madame Zomaloff, se reculant, s'écria :

— Ab! mon Dieu! qu'est-ce que cet affreux bouquet jauni, ridé, fané?

— C'est M. le duc qui l'a envoyé tantôt pour madame la comtesse.

— Je reconnais là son bon goût, dit madame Zomaloff en haussant les épaules. El elle ajouta d'un air moqueur : C'est, je le parierais, un bouquet de hasard; quelque amant qui, rompant hier malin avec sa maîtresse, n'aura pas envoyé chercher le soir le bouquet commandé. 11 n'y a que M. de Riancourt au monde pour découvrir de pareils bons marchés !

— Ah! madame, croyez-vous que M. le duc lésine à ce point?... Il est si riche !

— Raison de plus!

Quelqu'un frappant à la porte d'une pièce qui précédait le salon de loilctie, la femme de chambre française disparut un moment et revint dire :

— M. le duc de Riancourt est arrivé; il est aux ordres de niadamo la comtesse.

— Qu'il m'attende ! répondit madame Zumaloff. La priacesse est

sans doute au salon?

— Oui, madame la comtesse.

— C'est bien. Tiens, Raiinka, agrafe ce bracelet, reprit la jeune femme en tendant sou bras charmant à sa caraérisie. Mais quelle heure est-il donc?

Et, comme Katinka allait lui répoudre, madame KomaLoff ajouta en souriant d'un air moqueur :

— Après tout, qu ai-je besoin de te faire cette question? le duc vient d'arriver, neuf heures et demie doivent...

Le tintement d'une demie qui sonnait en ce moment à la pendule de la cheminée interrompit la comtesse. Elle reprit en riant aux éclats :

— Quand je te le disais, Kaiinka : c'est une véritable horloge pour l'exactitude que M. de Riancourt.

— Madame, cela vous prouve sou empressement, son amour.

— Je lui préférerais un amour un peu plus déréglé. Ces gens à la minute, qui adorent à heure fixe, me paraissent avoir une montre à la place du» cœur. Donne-moi un flacon... non, pas celui-ci, un autre; oui, celui-ci. Maintenant je suis presque fâchée d'être complètement habillée et de ne pas avoir à faire attendre plus longtemps ce pauvre duc pour le récompenser de sou impitoyable exactiiude.

— Mon Dieu! madame, comme vous êtes désobligeante pour lui ' Alors pourquoi Tépousez-vous?

— Ah ! pourquoi ? répondit la comtesse d'un air distrait en donnant un dernier coup d'oeil à sou miroir, pourquoi j'épouse M. de Riancourt? Tu es plus curieuse que moi, Katinka; est-ce qu'on sait jamais pourquoi l'ou se remarie?

— La raison de ce mariage paraît pourtant fort simple à tout le monde : M. le duc, sans avoir certainement, comme madame la comtesse, des mines d'or en Crimée, des mines d'argent dans les monts Ourals, des...

— Katinka, trêve sur mes richesses.

— Enfin, madame, M. le duc, sans avoir comme vous des biens taamenses, est un des plus riches et des plus grands seigneurs de France; il est jeune, sa figure est agréable; il n'a pas, comme tant d'autres jeunes gens, mené une conduite dissixiée débauchée; il est très-religieux, il est très...

L'AVAniCE. 219

— U csi, si tu le veux, dii,'iio ilc porter une couronne de fleurs d'oranger le jour de Dolre mariage, droit que moi je n'aurai pas; mais fais-»»oi grice du reste de ses vertus; il nie semble entendre ma tante me vanter son favori.

— En eiïtt. madame la princesse fait grand cas de M. le duc, et elle n'est pas la seule qui...

— Donne-moi un manteau : les soirées sont encore fraîches.

— Madame a-t-elle pensé aux commandes qu'elle a ù faire pour le 20 de ce mois?

•— Quelles conunaiides?

— Madame oublie donc que son mariage a lieu d'aujourd'hui en huit?

— Comment 1 d'aujourd'hui en huit?... Déjà!

— Ctrlainement, madame: vous l'avez fixé au 20 mai, et nous sommes le 12.

— Allons, si j'ai dit le 20, U faudra bien que ce soit le 20... Donnemoi mes éventails.

Et, tout en choisissant un délicieux éventail, véritable Walleau, parmi une collection de petits chefs-d'œuvre en ce genre, la comtesse ajouta :

— Comme c'est singulier pourtant ! On a la plus grande existence, ou est jeune, on est libre, on abhorre la contrainte, et l'on n'a rien de plus pressé que de se donner de nouveau un maître !

— Un maître ! M. le duc ! lui si doux, si bénin ! Vous ferez de lui tout ce que vous voudrez, madame.

— Je n'en ferai jamais un homme charmant, et pourtant je l'épouse. Ah ! ma tante, ma taule, vous me conseillez peut-être une grande sottise! dit la comtesse moitié souriante, moitié pensive, en regardant macliinalemeni un colin-maillard de petits Amours par Watleau, que représentait son éventail.

— Eh! mon Dieu, ajouta-t-elle, tel a été mon mariage: un véritable colin-maillard, un choix à ravcuglclle parmi des honnnos du monde qui ne valaient guère mieux les uns que les autres; tous à peu près égaux en richesse et en naissance, mais tous si médiocres, si effacés, si nuls, qu'il n'y avait guère à s'inquiéter du choix. Voilà le motif de ma préférence pour M, deRiancourl, Kaliuka; et puis enfin le veuvage a ses Inconvénients, je le sais; mais le mariage n'en a-t-il

pas aussi de bien grands? Bah ! il vaut mieux encore se marier; l'on n'a plus du moins Tennui de se dire: Que ferai-je?

Et, ce disant, la comtesse Zomaloff se rendit au salon, où elle trouva Fa tante et le duc de Riancourt,

La princesse Wileska, tante de madame Zomaloff, était une grande fcmrr}e du meilleur air, portant ses cheveux blancs légèrement poudrés.

Le duc de Riancourt, petit homme de trente ans environ, au cou un peu tors, à la mine béate, onctueuse, à l'œil oblique, aux cheveux longs et plats, séparés par une raie située presque au milieu du front, avait Tair singulièrement sournois et cafard; tous ses mouvements, calculés, réglés, compassés, annonçaient un grand empire sur soimême. Lorsque madame Zomaloff entra, il alla vers elle, la saîua profondément, et porta près de ses lèvres, avec une respectueuse courtoisie, la jolie main que la comtesse lui tendit familièrement; puis il se redressa, resta un moment ébloui et s'écria:

— Ah! madame la comtesse, je ne vous avais pas encore vu tous vos diamants ! je ne crois pas qu'il y ait au monde des diamants pareils. Ah ! qu'ils sont beaux , mon Dieu ! qu'ils sont donc beaux !

— Vraiment, mon cher duc ? dit madame Zomaloff en feignant de minauder. Ah! vous me rendez confuse... pour le joaillier qui a vendu ces pierreries ; il est impossible d'être plus galant que vous l'êtes... pour lui ; et, puisque ses colliers et ses diadèmes vous causent une si tendre émotion, vous inspirent de si gracieux compliments, de si ingénieuses flulteries, je puis vous dire en confidence le nom charmant de ce trop séduisant lapidaire... il se nomme Ézéchiel Rabolau-

' tencraff, de Francfort.

Pendant que M. de Riancourt, d'abord un peu étourdi de la railleuse réponse de madame Zomaloff, cherchait une réponse, la tante de la jeune femme lui adressa un regard de reproche et dit au duc, en souriant d'un air forcé:

— Voyez un peu, mon cher duc, comme cette méchante Fœdorase plaît à vous tourmenter. C'est ainsi que l'on cache toujours l'affection que l'on a pour les gens...

— Je vous avouerai humblemeut, ma chère princesse, reprit M. de Riancourt afin de réparer sa maladresse, je vous avouerai que, ébloui de ces magnifiques pierreries, je n'ai f utout d'abord rendre hommage

L'AVAHICE. 221

à la {ii'àce de colle qui les portail. Mais... mais... ne poul-ou êlre ébloui par le soleil eu rej;arilaiit une Heur cliariuaiitc?

— Je trouve si };alaiite, si juste, cette comparaison de coup d»; soleil et de lleurs, répondit la malicieuse jeune femme, que je serais tenlée de croire que ce même coup de soleil dont vous parlez aura outraj,'Cuscmeul flétri ces pauvres fleurs, ajouta-t-clleen riant comme une folle et montrant à M. de Riancourt le bouquet fané qu'il lui avait envoyé.

Le béat personnage rougit jusqu'aux oreilles et ne sut que répondre; la princesse fronça les sourcils d'un air impatient cl fàcbé, tan^ dis que la comtesse Zomaloff, parfaitement indifl'érenle à ces divers ressentiments, dit au duc en se dirigeant vers la porte :

— Donnez votre bras à ma tante, mon cher monsieur de Riancourt. J'ai promis à l'ambassadrice de Sardaigne d'arriver chez elle de trèsbonne heure; elle doit me présenter à l'une de ses parentes, et vous savez qu'il nous faut d'abord aller visiter dans tous ses détails ce merveilleux hôtel, ce palais enchanté où l'on nous attend. Visile fort bizarre à pareille heure de la soirée, il est vrai; mais j'avoue mon faible, ma passion pour le bizarre. C'est chose si rare et si charmante que l'originalité!

Et la jeune femme, précédant sa tante et M. de Riancourt, descendit légèrement l'escalier d'un des plus confortables hôtels garnis de la rue de Rivoli, car la belle étrangère n'avait pas encore de maison à Paris et cherchait un hôtel à acquérir.

Le duc conduisait ce soir-là les deux femmes dans sa voiture ; familiarité concevable, les bans de son mariage avec madame Zomaloff étant depuis longtemps publiés.

Après quelques instants d'attente sous le péristyle de l'hôtel, la comtesse et sa tante virent s'avancer péniblement sous la voûte un énorme landau jaune, trainé par deux maigres chevaux fouaillés à tour de bras par un cocher à trogne rouge et à petit carrick bleu.

Le valet de pied de M. de Riancourt ouvrit la portière de celle lourde machine.

La jeune veuve, regardant le duc avec surprise, lui dit:

— Mais... ce n'est pas là votre voiture?

— Je vous demande pardon, madame.

— El qu'est donc devenue cette berline bleue attelée d'assez jolis chevaux gris que vous aviez mise à nos ordres hier matin?

— Je puis vous avouer ce petit détail de ménage, au point oii nous en sommes, ma chère comtesse, répondit le duc avec un louchant abandon. AGn de ne pas fatiguer mes chevaux gris, qui m'ont coûté, ma foi! fort cher, je loue une voilure de remise pour la soirée. Il y a encore économie à ce marché, car ainsi on ne risque pas la nuit un attelage de prix.

— Et vous avez parfaitement raisoa, mon cher duc, se hâta de dire la princesse, qui, à la physionomie de sa nièce, redoutait un nouveau sarcasme. Aussi se hâta-t-elle de monter dans le fabuleux landau en s'appuyanl sur le bras de M. de Riancourt. Celui-ci offrait sa main à la jeune veuve pour l'aider à monter à son tour, lorsque, s'arrétant un instant, le bout de son petit soulier de satin blanc posé sur la dernière feuille du marchepied, la moqueuse dit à la princesse le plus sérieusement du monde et d'un air d'appréhension :

— Ma tante, je vous en supplie, regardez donc bien partout dans cette voilure.

— Pourquoi donc cela, ma chère? demanda naïvement la prin- Cftïse. A quoi bon cette précaution?

— C'est que j'ai peur qu'il soit resté dans un coin obscur de cette espèce de coche quelque maigre miss rousse ou quelque gros marchand de la Cité, car c'est particulièrement dans ces sortes d'équipages que ces dignes insulaires se promènent tout le jour en famille ; j'aurais donc une peur horrible de trouver là dedans quelqu'un oublié par mégarde.

Et la jeune veuve, se remettant à rire comme une folle, monta dans le landau, pendant que la princesse lui disait à mi-voix d'un ait peiné :

— En vérité, Fœdora, je ne vous comprends pas. Vous êtes d'une incroyable causticité envers M. de Riancourt... A quoi pensez-vous donc?

— A le corriger de ses maladresses, de ses impertinentes lésineries. Puis-je mieux lui témoigner mon intérêt?

A ce moment, le duc monta et prit sa place sur le devant de la voilure. Il paraissait endurer très-chrétiennement les railleries de cette jeune femme qui avait de si beaux dia*nants et possédait toutes sortes tle mines d'or et d'argent. Seulement, de temps à autre, au regard oblique qu'il jetait sur elle à la dérobée, à une certaine contraction de ses lèvres pincées, on devinait la sournoise et patiente rancune du

dcvot. Son valet de pied lui ayaui demandé ses ordres, M. de ni:in< cuurt lui (lit :

— A l'iiùlv'l Saiiil-Hiimou 1

— Parilou, monsieur le duc, ré(K)ndil le valel de pied ; mais je ne sais pas où est l'hôtel Saint-Ramou.

— Au bout du Cours-la-Reiue, reprit M. de Rianeourl, du rftlti du quartier Jean-Coiijoii.

— Monsieur le duc veut peut-être parler de ce grand liôld où Ton travaille depuis plusieurs années?

— C'est cela même, allez.

Le valet de pied referma la portière, donna ses instructions au cocher, qui fouetta de nouveau ses maigres haridelles, et le landau se dirigea vers le Cours-la-Reioe, chemin du merveilleux hôtel Sai.nt- Rajkmi.

Le pesant landau de M. de Riancourt s'avançait si lentement, que, lorsqu'il arriva au commencement du Cours- la-Reine, un piéion, qui suivait le même chemin que la voiture, put marcher parallèlement à elle.

Ce piéton, pauvrement vêtu, ne semblait pourtant pas fort ingambe : il s'appuyait péniblement sur une canne ; sa longue barbe était blanche comme ses cheveux et ses sourcils épais, tandis que la couleur fortement bistrée de sa figure ridée, creusée par l'âge, lui donnait l'apparence d'un vieux mulâtre. 11 marcha donc parallèlement au landau de .M. de Riancourt jusque vers le milieu du Cours- la-Heine: là, le landau fut obligé de prendre, comme on dit,' la file des voitures qui se dirigeaient vers l'hôtel Saim-Ramos.

Le vieux mulâtre, devançant alors la voilure de M. de Riancourt, continua son chemin jusqu'à l'entrée d'une avenue étincelanle de verres de couleur, et qu'une longue suite de voitures encombr.iit dans toute sa longueur.

Quoique le vieux mulâtre parût profondément absorbé, il ne put s'empêcher de remarquer, auprès de la grille qui servait d'entrée à

celte allée éblouissante de lumière, un assez grand rassemblement. Alors il s'arrêta, et, s'adressant à l'un des curieux :

— Monsieur, pourriez-vous nie dire ce que Ion regarde là?

— On regarde les voitures qui se rendent à Touverture du fameux hôlel i>aint-l\amon, répondit le curieux.

— Saint-Ramon ! reprit le vieillard d'un air surpris et comme se parlant à lui-même. Cela est étrange !

Et il ajouta :

— Qu'est-ce que c'est que l'hôtel Sainl-Ramon, monsieur?

— Ma foi ! on dit que c'est au moins la huitième merveille du monde. Voilà près de cinq ans qu'on y travaille; on dit que c'est aujourdhui que l'on y pend la crémaillère.

— Et... à qui appartient cet hôlel, monsieur?

— A un jeune homme riche à millions, qui, dit-on, a fait là dedans des folies.

— Et quel est le nom de ce millionnaire?

— Je crois que c'est Saint-Harem ou Saint-Herem...

— Plus de doute, murmura le vieillard. Mais alors pourquoi donner à cet hôtel le nom de Saint-Ramon?

Et il parut de nouveau s'absorber dans de tristes pensées. Il en fut distrait par le curieux auquel il s'était d'abord adressé, et qui dit:

— Voilà, par exemple, quelque chose de bien singulier.

— Quoi donc, monsieur? reprit le vieux mulâtre avec distraction. Qu'est-ce qui vous paraît singulier?

— Un marquis millionnaire, ça ne devrait connaître que des gens a équipage, et voyez : à part trois ou quatre voitures bourgeoises, la file n'est composée que de fiacres et de cabriolets milords...

— En effet, c'est fort singulier, répondit le vieillard. Et, après uu silence d'un instant, il reprit: Auriez-vous la bonté de me dire quelle heure il est, monsieur?

— Dix heures et demie viennent de sonner.

— Merci, monsieur, répondit le vieux mulâtre en se rapprochant de la grille. Dix heures et demie, se dit-il ; je ne dois être à Chaillot qu'à minuit. J'ai le temps de tâcher de découvrir ce mystère. Combien celte rencontre est étrange, mon Dieu 1

El, après une légère hésitation, le vieillard passa le seuil de la grille, se glissa dans l'obscurité d'une contre-allée d'ormes séculai-

rcs qui longeait l'avenue principale, s'achemina vers l'hôlel, ci, malgré sa prcocoupalion, il ne put s'empêcher de remarquer rimmeuse quantité de Heurs qui sVlaj^'eaienl en gradins de cha(pic côk- de l'idléc du milieu, et dont les mille nuances étaient vivement éclairées par une incroyahie profusion d'ifs, de girandoles et de vases sinmlés en verres de couleur.

Cette avenue d'un aspect féerique aboutissait à un vaste hémicycle pareillement illuminé, au delà duquel s'élevait l'hôtel Suinlliatnou. véritable palais, qui, par la richesse à la fois grandiose et charnianle de son architecture, rappelait le plus beau temps de la Renaissance.

Le vieillard traversa l'hémicycle et arriva au pied d'un inmicnse perron conduisant au péristyle. A travers les portes de glace qui fermaient celte espèce d'antichambre dans sa longiienr, il aperçut une haie de grands valets de pied poudrés, velus de magnifiques livrées. De minute en minute, les fiacres s'arrêtaient au bas du péristyle et y déposaient des hommes, des femmes, des jeunes filles, dont la mise extrêmement simple semblait en complet désaccord avec les splendeurs de ce palais magique.

Le vieux mulâtre, poussé par une invincible curiosité, suivit plusieurs de ces nouveaux-venus, et, ainsi confondu parmi les invités, il arriva comme eux jusque sous le péristyle. Là deux grands suisses, l)ortant la hallebarde et le baudrier aux couleurs des livrées, ouvraient à tous les survenants les deux ventaux d'une immense porte eu glace, et à chacune de ces entrées ces suisses faisaient résonner les dalles de marbre sous les coups répétés de la crosse de leur hallebarde. Toujours confondu avec le groupe d'invités, le vieillard traversa une double haie de valets de pied, à livrée bleu clair, galonnée d'argent sur toutes les coutures, droits, impassibles comme des soldats en bataille, et arriva dans le salon d'allenlc. Là se tenaient les valets de chambre et les maîtres d'hôtel; habit bleu clair à la française liséré de blanc, culotte de soie noire et bas de soie blancs, telle était la tenue de ces gens d'office ; et tous, ainsi que les gens de livrée, témoignaient de leur déférence respectueuse pour les invités, dont la mise modeste semblait au vieillard si discordante avec le luxe princier de la demeure où ils étaient reçus. De ce salon il passa dans uni' galerie de musique destinée aux concerts; elle aboutissait à un immense salon circulaire à vaste coupole, formant pour ainsi

dire le rond-point de trois autres galeries, dont l'une servait de salle de bal, l'autre de salle de souper, et la dernière de salle de jeu; ces quatre galeries (en y comprenant la salle de concert) communiquaient entre elles par de larges allées, pavées de riches mosaïques, plantées d'arbres exotiques et recouvertes d'un dôme vitré comme un jardiû d'hiver.

Il faut renoncer à décrire la splendeur, l'élégance, la noblesse graûtdiose et le somptueux ameublement de ces vastes pièces, étincelanies de peintures et de dorures, éblouissantes de lumières, de cristaux et de fleurs, répétées à l'infini par des glaces énormes; nous insisterons seulement sur une magnificence rare de nos jours, et qui donnait à cette demeure un caractère monumental, royal. Le salon et les quatre galeries étaient, selon la destination de chaque pièce, ornés de peintures et de sculptures allégoriques qui eussent fait le renom des plus beaux palais connus. Les plus illustres artistes de ce temps-ci avaient concouru à cette œuvre superbe; le pinceau magistral d'Ingres, de Delacroix, de Scheffer, de Paul Delaroche, illustrait cet hôtel, et des noms moins célèbres alors, mais qui appartenaient à l'avenir, tels que Couture, Gérôme, etc., etc., avaient été devinés dans leur gloire future par l'opulent et iiilelligent créateur de ce palais. Mentionnons seulement, en parlant d'objets d'art, un buffet dressé dans la galerie destinée au souper. Sur ce buffet l'on voyait une merveilleuse argenterie dont les grandes pièces eussent été dignes du siècle deBenvenuto; candélabres, aiguières, kvssiiis à glace, coupes à fruits, corbeilles à fleurs, surtout», girandoles,, tout était admirable et aurait fait l'ornement d'un musée par la rare pureté (le la forme et par le fini précieux des moindres ciselures.

On mot encore à propos d'une assez bizarre particularité du grand salon circulaire.

Au-dessus d'une gigantesque cheminée de marbre blanc, véritable monument dû au mâle génie de David (d'Angers), notre Michel-Ange, des figures allégoriques en ronde-bosse, représentant les arts et l'iftdustrie, soutenaient un large cadre ovale et doré, incrusté dans l'entabloment de la cheminée. Ce cadre contenait une peinture que l'on aurait pu attribuer à Velasquez. C'était le portrait d'un homme pâle, à la figure rude et austère, aux joues creuses, aux orbites profonds, au front dégarni ; une sorte de robe brune, tenant le milieu entre la robe de chambre et la robe de moine, donnait à cette figure l'impo-

sani caractère de ces porlrails de sainis on de mnrtyrs si nombreux dans l'école (*sp;\gnolo; appari'iico conipli-lci* d'aillcnrs par nno auréide d'(»r cpii, clincelant snr le fond sonibrc do la loilo, somhliil jcler ses reflets snr cette fi2;nrc anstère ei pensive. Enfin on lisait ces mots tracés en lettres gotliiiines dans un cartouche formé par les rinceaux de la bordure :

SAINT IlAMOS.

Le vieux mulâtre, ayant suivi le flot de la foule, arriva en f.ice de cette cheminée.

A la vue du portrait, il resta frappe de stupeur; son émotion fut si vive, qu'une larme brilla dans ses yeux, et il ne put a'einpét hcr de murmurer tout bas :

— Pauvre ami ! c'est lui, c'est bien lui ! Puis il se dit : Mais pourquoi ce mot saint ajouté à son nom? Pourquoi cette auréole d"or autour de son front? Pourquoi celle apparence mystique? Et puis enfin quelle fêle étrange ! Vèiu pauvrement comme je le suis, inconnu du maîire de la maison, l'on m'a laissé entrer ici.

A ce moment, un maître d'boiel, porteur d'un plateau de vcrmeC chargé de glaces et de fruits confits, s'arrêta devant le vieillard, eT lui offrit respectueusement des rafraîcliissemenls qu'il refusa ; il cherchait, mais CD vain, à deviner quelle pouvait être la condition des invités qui l'entouraient; les hommes, presque tous modestement, mais proprement vêtus, ceux-ci d'habits, ceux-là de redingotes, d'autres de blouses neuves, avaient un maiiilien discret, réservé, parlaient bas entre eux, semblaient ravis d'assisler à celte fêle; et cependant, loin de paraître émerveillés des riihesses accumulées dans ce palais, on eût dit qu'ils se trouvaient là fort à Taise, et, comme on dit vulgairement, e7i pays de cojwaissance.

Les femmes et les jeunes filles, dont un grand nombre étaient fort jolies, avaient l'air plus dépaysées; timides el pleines de modestie, elles admiraient ingénument ces splendeurs , échangeant à voit basse leurs observations, les jeunes filles, toutes coiffées en cheveux, portaient généralement des robes blanches d'une étoffe peu coûteuse, mais éblouissante de fraîcheur.

Le vieillard, de plus en plus désireux de pénétrer ce mystère singulier, s'approcha d'un groupe de plusieurs personnes, hommes et femmes, qui. arrêtés devant la grande cheminée de marbre, s'entretenaient à demi-voix, en contemplant le portrait de saisi Ramos.

Telle était une des conversations que le vieux mulâtre écoutait avec un intérêt croissant :

— Vois-lu ce portrait-là, ma petite Juliette? disait à sa jeune femme un homme de robuste stature et d'une figure avenante et ouverte. Ce digne homme a fièrement raison de s'appeler Saint-Ramon, va! Il y a au paradis des saints qui auprès de lui ne sont que des flâneurs, si l'on en juge par le bien qu'il a fait.

— Comment donc cela, Michel ?

— Dame ! grâce à ce brave saint-là, pendant près de cinq ans, nioi, comme les autres camarades qui sont là, j'ai eu de l'ouvrage ici, ouvrage crânement payé, je m'en vante, parce que c'était du soigné, et que le bourgeois d'ici voulait que tout le monde fût content. Ce bonheur-là, ma petite Juliette, moi et les amis nous l'avons dû à ce brave homme dont voilà le portrait, à M. Saint-Ramon enfin ! Grâce à lui, pendant tout ce temps-là, je n'ai pas eu un moment de chômage, et mon salaire a été assez fort pour que nous ayons pu bien vivre, nous et i^v^ ^ufanis, et mettre quelque chose à la caisse d'épargne.

— Mais, Michel, ce n'est pourtant pas ce digne monsieur, dont voilà le portrait, qui a commandé et si bien payé les travaux. C'est ce M. de Saint-Herem, qui a l'air si gai, si bon, si peu fier, et qui, en entrant tout à l'heure, nous a dit des choses bien avenantes.

— Sans doute, ma petite Juliette, c'est M. de Saint-Herem qui a commandé les travaux ; mais, comme il nous le disait toujours en venant nous voir à la besogne : « Mes enfants, sans les richesses que j'ai héritées, je ne pourrais vous donner des travaux et vous payer largement comme de braves et intelligents ouvriers! Gardez donc toute votre reconnaissance pour la mémoire de celui-là seul qui m'a laissé tant d'argent; il a fait, lui, la chose la plus rude, il a thésaurisé sou sur sou eu se privant de tout, tandis que moi, mes enfants, je n'ai que le plaisir de dépenser grandement ces trésors. Dépenser, c'est mon devoir. A quoi bon la richesse, sinon pour la prodiguer ! Gardez donc le souvenir du bon vieux avare, bénissez son avarice; elle nous donne, à moi la jouissance de vous faire travailler à de belles et grandes choses, à vous de larges salaires bravement gagnés ! »

— C'est égal, vois-tu, Michel, s'il faut rendre grâce à ce digne avare, il ne faut pas oublier non plus M. do Snint-llt-rom. Tant de

L'AVAHICE. 000

gens riches ne cIl'PlmisouI ricu, ou, s'ils nous occupent, combien ils lésincul sur le prix de uolre travail, qu'ils nous font encore souvent allcncire longlenip)>!

— l'ardieu ! je suis de ton avis, ma pclile Juliette ; vaut mieux avoir deux persoiini's à aimer qu'une seule, et la part de cieur <pie nous ferons à ce bon Saint-llamon ne rognera pas celle de M. de Saint-IIcrem. Brave jeune homme ! On peut dire que c'est une fameuse paire d'hommes que hii et son oncle!

Le vieux mulâtre avait écoulé cet entretien avec autant d'intérêt que d'étonnemenl; il prêta l'oreille à d'autres conversations. Dans tous les groupes, il entendit un concert de louanges et de bénédictions en faveur de Saint-Ramon, le dii,Mie avare; partout aussi l'on vantait le noble cœur, la libéralité de M. de Sainl-llerem.

— Est-ce un rêve? se disait le vieillard. Qui pourrait jamais croire que ces éloges, ces respects, s'adressent à la mémoire d'un avare, mémoire ordinairement honnie, vilipendée, exécrée ! El c'est un dissipateur, un prodigue, l'héritier de cet avare, qui le réhabilite ainsi! Encore une fois, esl-ce un rêve? Puis, par quelle autre bizarrerie, ces artisans sont-ils conviés à cette fête d'inauguration?

Les élonnements du vieillard, loin de cesser, augmentèrent encore en remarquant un contraste assez singulier : parfois, quelques hommes, portant plusieurs décorations à leurs boutonnières et mis avec recherche, traversaient les salons, donnant le bras à des femmes remarquables par leur grande élégance; mais cette classe d'invités élait très-peu nombreuse.

Floreslan de Sainl-Uerem, plus beau, plus gai, plus brillant que jamais, semblait s'épanouir au milieu de cette atmosphère de luxe et de splcndeuV; il faisait à merveille les honneurs de cette fèie. accueillant ses invités avec une bonne grâce, une courtoisie parfaites. En maître de maison qui sait vivre, il s'était placé à l'extrémité de la galerie à laquelle aboutissait le salon d'attente, et il n'entrait pas une femme ou une jeune fille à laquelle il n'adressât quelques paroles empreintes de cette affabilité gracieuse et cordiale qui, par sa sincérité, charme et met à l'aise les plus timides.

Floreslan de Sainl-llerem accomplissait ainsi les devoirs de la plus aimable hospitalité lorsqu'il vit entrer dans le i)remier salon la comtesse Zomaloff, la princesse Wileska et le duc de Riaucourt.

XVÏII

M. de Saint-Hercm rencontrait pour la première fois de sa vie la comtesse Zomaloff et sa tante la princesse Wileska, mais il connaissait depuis longtemps M. de Riancourt; aussi, le voyant entrer dans le salon accompagné de deux ftmmes, Florestan alla vivement à sa rencontre.

— Mon cher Saintïïerem, lui dit M. de Riancourt, permettez-moi de vous présenter à madame la princesse Wileska et à madame la comtesse Zomaloff... Ces dames n'ont pas cru être indiscrètes en venant avec moi visiter votre hôtel et ses merveilles, selon l'invitation que vous m'avez faite hier.

— Mon cher duc, reprit Florestan, je suis très-heureux d'avoir l'honneur de recevoir ces dames, et je m'empresse de me mettre à leurs ordres pour leur montrer ce que vous voulez bien appeler les merveilles de cette maison.

— M. de Riancourt a raison de parler de merveilles, reprit madame Zomaloff, car, je vous l'avoue, monsieur, on est, en entrant ici, tellement ébloui, que l'on ne peut tout d'abord admirer en conscience.

— S'il faut tout vous dire, mon cher Saint-llerem , reprit M. de Riancourt, la visite de madame la comtesse Zomaloff est un peu intéressée; car je lui ai fait part de vos intentions au sujet de cet hôtel, et, comme je serai assez heureux pour avoir l'honneur de donner dans huit jours mon nom à madame la comtesse, vous sentez que je ne pouvais rien décider sans elle... puisque enfin je suis à peu près un mari.

— Franchement, madame, dès que M. de Riancourt anticipe ainsi sur son bonheur, dit gaiement Florestan à madame Zomaloff, ne trouvez-vous pas juste qu'il subisse toutes les conséquences de sa révélation? Or, comme un mari ne donne jamais le bras à sa femme, vous me ferez peut-être la grâce d'accepter le mien?

• Sainl-IIerem s'épargnait par cette plaisanterie l'obligation d'offrir, / selon les convenances, son bras à la princesse Wileska, qui lui semblait beaucoup moins agréable à accompagner que sa jeune et jolie nièce. Celle-ci accepta l'offre de Florestan et prit son bras, tandis que ^1. de Riancourt conduisait la princesse.

L'AVARICE. o:,i

— J'ai beaucoup voyagé, luou^ionr, disait niadanu; ZouialolT à Sainl-IIoreni, et je n'ai jamais ricti vu qui pût approcher... iiou pa» de celle maguifM'euce (le premier miilionuairc venu peut adirlfr di; la mapnilicence pour son arsjent) mais rien (pii piil approciier du j.'(irtl merveilleux qui a préside à la eonslmelion de cvl liôlcl. C'est réellemeut un musée spleudide. rermelleznioi, de grâce, d'admirer encore les superbes peintures de ce plafond.

— Après l'admiralion de l'œuvre doit venir la récompense de l'iuileur. n'est-il pas vrai, madame? dit Florestan en souriaiu. Aus^i dépend-il de vous de rendre très-heureux et très-fier le grand artiste qui a peint ce plaTond.

Et S.iint-Herem désigna à madame Zomaloff un des plus illustres maîtres de l'école moderne.

— Ah! mille fois merci, monsieur, de me procurer une pareille bonne fortune! dit la jeune femme en s'avançant avec Florestan audevant de l'artiste.

— Mon ami , lui dit Saini-Ilercm , madame la comtesse Zomaloff désire vous dire toute son admiration pour voire œuvre.

— El ce n'est pas seulement mon admiration que je vous exprime, monsieur, mais encore ma reconnaissance, dit gracieusement la jeune femme au grand peintre. Le noble plaisir que cause la vue d'un tel chef-d'œuvre est une dette que l'on contracte envers celui qui l'a créé.

~ Si flatteur, si précieux que me soit cet éloge, répondit l'eminent artiste avec une modestie remplie de bon goût, afin de détourner le compliment qu'on lui adressait, cet éloge, je ne puis l'accepler qu'à demi... Mais souffrez que je me mette hors de cause, l'expression de ma pensée sera plus libre. Parlons, par exemple, des peintures de la galerie des concerts, que vous admirerez tout à l'heure. Elles sou^ dues à notre Raphaël. Ai-je besoin, madame, de vous nommer M. In' grès? Eh bien! celle œuvre momnuenlale, qui doit dans l'avenir four nir aux pieux pèlerins de l'art autant de sujets d'adoratiou que les plus belles fresques de Rome, de Pise ou de Florence, ce chef-d'œuvre, eu un mot, n'exislerail peut-être pas sans mon excellent ami Saint-ITerem. N'est-ce pas lui qui a donné au Raphaël françai> le prétexte d'une de ses pages immortelles? Fianchement, madame, par ce lemps de gros luxe et de brutale magnificence financière, n'est-ce donc

pas un phénomène de rencontrer un Médicis, comme au plus beau temps des republiques italiennes?

— Il est vrai, monsieur, reprit vivement la comtesse Zomaloff, et l'histoire a été juste en illustrant...

— Pardonnez-moi si je vous interromps, madame la comtesse, dit Sainl-IIerem en souriant ; mais je suis non moins modeste que mon illustre auii : aussi, de crainte de laisser s'égarer votre admiration, je dois vous signaler le véritable Médicis, le voici.

Et Florestan indiqua du geste à madame Zamoloff le portrait de saint Ramon.

— Quelle figure austère et pensive ! dit la jeune femme en examinant cette peinture avec autant de surprise que de curiosité. Puis, ayant vu au milieu du cartouche le nom de saint Ramon, elle ajouta en regardant Florestan avec un étonnemenl croissant :

— Saint Ramon?... Quel est ce saint?

— Un saint de ma façon, madame. C'est mon oncle, reprit gaiement Florestan. Quoique je ne sois pas encore pape, je me suis permis de canoniser un peu cet admirable homme en récompense du long martyre de sa vie et des miracles qu'il a faits après sa mort.

— Le long martyre de sa vie?... les miracles qu'il a faits après sa mort?... répéta madame Zomaloff eu regardant Florestan comme si elle eût douté de ses paroles. Franchement, monsieur, c'est une plaisanterie...

— Pas du tout, madame... Mon oncle Ramon a enduré pendant sa longue vie des privations atroces, car il était d'une impitoyable et sublime avarice. Voilà pour son martyre. J'ai hérité de lui de biens considérables ; ils ont enfanté ces prodiges de l'art que vous admirez, madame. Voilà pour ses miracles. J'ai divinisé son souvenir par reconnaissance. Voilà pour sa canonisation. Vous le voyez, c'est une véritable légende de la Vie des sai7ils.

Madame Zomaloff, de plus en plus frappée de l'originalité de Saint- Ilerem, garda un moment de silence pendant lequel M. de Riancourt, qui s'était jusqu'alors tenu à quelque distance, s'approcha de Florestan et lui dit :

— Mon cher Florestan, j'ai, depuis notre arrivée, une question à TOUS adresser. Qu'est-ce donc que tous ces gens qui sont ici ? J'ai bien reconnu, par-ci par-là, trois ou quatre grands peintres et un architecte renommé, donnant le bras à leurs femmes sans doute ; mais

les autres, qu'est-ce que c'est doue que ça? Moi et la princesse nous cherchons en vain le mol de réui^me. Tout ce monde-là me parait d'ailleurs tranquille et réserve. Ces petites jeunes personnes ont l'air niodt'ste; il y en a même de fort gentilles; mais, encore une fuis, qu'est-ce donc que celle socicté-là ?

Madame Zomaloff, rompant le silence qu'elle gardait depuis quelques insianls, dit à Sainl-llerem :

— Puisque M. de Riancourt a pris sur lui de vous adresser, mon sieur, une question peut-être indiscrète, je vous avouerai que je partage sa curiosité.

— Vous avez sans doule remarqué, madame, dit Saint-IIercm en souriant, que la plupart des personnes que j'ai réunies ce soir chez moi avec un plaisir extrême n'apparliennenl pas à ce que notre petit monde aristocratique appelle le grand monde.

— Il est vrai, monsieur.

— Cependant, madame, tout à llieure vous avez été heureuse, n'est-ce pas, de rencontrer ici le gr.-nd artiste auteur de la coupole que vous avez tant admirée ?

— En effet, monsieur, je vous ai dit le plaisir que me causait celte rencontre.

— Vous m'approuvez aussi, je pense, de l'avoir invité, ainsi que plusieurs de ses collègues, à l'inauguration de leur œuvre commune?

— Il me semble que cette invitation devenait presque un devoir pour vous, monsieur.

— Eli bien, madame, ce devoir inspiré par la gratitude, j"ai voulu le remplir envers tous ceux qui ont concouru, de quelque manière que ce soit, à la construction de cet hôtel, depuis les grands artistes jusqu'aux plus humbles artisans. Tous sont ici avec leur famille, jouissant à bon droit des magnificences qu'ils ont créées. Voyons, madame, n'esl-il pas juste que Ihabile et obscur ouvrier qui a ciselé la coupe d'or puisse au moins une fois y tremper ses lèvres ?

— Comment! s'écria M. de Riancourt stupéfait, il y aurait ici des menuisiers, des doreurs, des serruriers, des tapissiers, des charpentiers, des ébénistes, des maçons!... Quoi ! il y aurait jusqu'à des maçons ! Mais c'est inouï, cxorbilanl, incroyable!

— Mon cher duc, connaissez-vous les mœurs des abeilles?

— Fort peu.

îôi LES SEPT PÉCHÉS CAPITAUX.

— Ces mœurs-!à, mon cher duc, sont des plus sauvages, des plus impertinentes; ces insolentes mouclies (sous ce fabuleux prétexte qu'elles ont construit leurs alvéoles) n'onl-elles pas 1& prétention de les habiter? Bien plus, scandale énorme! elles parlent de leur droit au miel parfumé qu'elles ont élaboré pour l'hiver avec tant de peine et d'intelligence.

— Eh bien, mon cher, que concluez-vous de là?

— Je conclus de là qu'il faut, au moins par reconnaissance, donner aux pauvres et laborieuses abeill s humaines l'innocent plaisir d'habiter un jour l'alvéole dorée qu'elles ont bâtie pour nous, frelons oisifs, pour nous qui savourons le miel recueilli par autrui.

Madame Zomaloff avait un instant quitté le bras de Florestan. Elle le reprit, et, faisant quelques pas afin de laisser derrière elle sa tante et M. de Riancourt, elle dit à Saini-Ilerem avec émotion :

— Monsieur, votre idée est charmante, plus que cela, elle est d'une touchante délicatesse. Je ne m'étonne plus maintenant de l'expression de contentement que je remarquais sur les traits de tous vos invités. Oui, plus j'y songe, plus cette pensée me paraît généreuse et juste. Après tout, ainsi que vous le dites, c'est l'œuvre commune de ces laborieux artisans, et c'est honorer, dignifier le travail, que de lui donner une pareille fête. Aussi, monsieur, d'après voire manière élevée d'envisager les choses, cet hôtel doit êire à vos yeux bien plus encore qu'une jouissance d'art et de luxe; à sa création se rattacheront toujours pour vous de précieux souvenirs.

— Certes, madame.

— Alors... monsieur...

— Achevez, madame.

— Il m'est impossible de comprendre comment..

— Vous hésitez, madame; de grâce, expliquez votre pensée.

— Monsieur, reprit madame Zomaloff avec embarras et après un moment de silence, M. de Riancourt ne vous a point laissé ignorer notre prochain mariage. Il y a deux jours, causant avec lui de Tassez grande difficulté de trouver un hôtel aussi vaste et aussi somptueux que je le désirais, M. de Riancourt crut se rappeler que, la veille, on lui avr.it assuré que vous consentiriez, peut-être, à vous défaire de cette habitation achevée d'hier.

— lui effet, madame, M. de Riancourt m'a écrit pour me demander à visiter rhôlol; je l'ai prié d'attendre jusqu'à aujourd'hui, lui

L'AVABICE. 255

disant que je doDuuis une (ùU', ci qu'il pourrait ainsi bojiicuup mieux juger do l'ouscuible des api)arluujciitb de rcccpliou... Mais je ne m'attendais pas, madame, à avoir l'iiouueur de vous recevoir.

— Monsieur, reprit b jeune foiuine avec une nouvelle Lcsiiation, je me suis déjà permis de vous adresser plu>ieurs questions. Soyez donc indulgi'iii encore une fois.

— L'indulgence m'a été jusqu'ici, madame, si agréable et si douce, qne je vous remercie de me donner roccasioa de l'exercer encore Voyons, de quoi s'agit-il?

— Eh bien, monsieur, reprit résolument madame Zomaloff, comment avez-vous le courage... ou... je vais dire un mot bien dur, ajou(a-t-elle en souriant d'un air presque mélancolique, coinmenl avez-vous l'iogr.iiiiude d"abaotk)nu«T cette demeure que vous avez créée avec tant d'amour, ctUe demeure à laquelle se rattachent déjà pour vous tant de bons el généreux souvenirs?

— Mon Dieu ! madame, répondit Saint-Ilerem de l'air le plus riant, le plus dégatjé, comme s'il disait la chose la plus simple du n)onde, je vends cet hoiel parce que je suis ruiné, complètement ruiné. C'est aujourd'hui mon dernier jour de fortune, et vous m'avouerez, madame, que, grâce à votre présence ici, ce jour ne pouvait avoir un soir plus brillant et pins heureux.

Florestan de Saint-Uerem avait pronmicé ces mots : Je suh ruiné! avec tant de bonhomie et d'insouciance, que madame Zomaloff le regarda d'un air stupéfait; elle ne iK)uvail croire à ce qu'elle entendait. Aussi reprit-elle:

— Comment! monsieur, vous êtes...

— Ruiné ! madame, complètement miné! Mon Dieu ! mon compte est fort simple : il y a cinq ans, mon saint homme d'oncle m'a laissé cinq millions environ: je les ai dépensés; plus, à peu près dix-huit cent mille francs, qne je dois; ils seront payés et au delà par la vente de cet hôiel, de son mobilier, argenterie, etc., et il me restera nne centaine de mille francs, avec lesquels j'irai vivre dans quelque riante retraite de roi ; je me ferai berger : contraste charmant, surtout eo me rappelant mon existence passée. Quels rêves merveilleux, impoa-

siblcs, changés en réalités pour moi, pour mes amis, pour mes maîtresses, que mon tourbillon doré emportait à ma suite ! quelle renommée que la mienne! comme tout ce qui était beau, élégant, somptueux, recherché, venait se fondre dans mon orbite éblouissant! Croiriez-vous, madame, que ma réputation de libéralité était devenue européenne? Que dis-je! un lapidaire de Chandernagor ne m'a-t-il pas envoyé un sabre indien dont la poignée ruisselait de pierreries? A cette arme était joint ce joli billet d'un laconisme héroïque : « Le cimeterre a appartenu à Tippo-Saëb ; il doit appartenir à M. Saint- Uerem. Cette arme vaut vingt-cinq mille francs, payables à la maison Rothschild, à Paris. Reçu vingt-cinq mille francs. » Oui, madame, c'était ainsi : les objets d'art les plus rares, les plus précieux, m'étaient naïvement adressés de tous les coins du monde; les plus beaux chevaux d'Angleterre venaient d'eux-mêmes se placer dans mes écuries ; les vins les plus exquis du globe affluaient à ma cave, les plus illustres cuisiniers se disputaient la gloire de me servir, et le célèbre docteur Gasterini... le connaissez-vous, madame?

— Qui n'a pas entendu parler du plus fameux gourmand du monde connu ?

— Eh bien, madame, ce grand homme a dit et proclamé qu'il avait aussi bien dîné chez moi que chez lui... et il n'accordait pas même celte louange à la table de M. de Talleyrand. Ah! madame, la belle vie, si complète, si grande ! et les femmes ! ah ! les femmes 1

-~ Monsieur...

— Ne craignez rien, madame, je ne vous parlerai des femmes que comme d'objets d'art. Mais, franchement, est-il de plus charmants prétextes à la magnificence? C'est si joli à parer, à orner, à entourer de tous les produits des arts ! Le luxe n'est que l'accessoire de la femme. Aussi, madame, croyez-moi, j'ai la conscience de m'êlre généreusement, noblement, intelligemment ruiné. Je n'ai à me reprocher ni une sotte dépense ni une méchante action ! C'est l'esprit rempli de souvenirs délicieux, le cœur plein de sérénité, que je vois s'envoler ma fortune.

L'accent de Saint-Herem était si sincère, la vérité de ses sentiments et de ses paroles se Usait en caractères si visibles sur sa loyale et charmante figure, que madame Zomaloff, convaincue de la réalité de ce qu'il disait, reprit ;

— En vérité, monsieur, une pareille philosophie me confond 1 A

L'avahice. 037

l'heure de renoncer à une vie pareille, pas un mot d'amerinine de voire part l

— De ranurlumo, moi ! après tant de joies, tant de bonheurs savoures! Ah! madame, ce serait blasphémer.

— Ainsi vous abandonnerez sans un regret, sans un soupir, ce palais enchante, et cela, au moment mCmc où vous alliez en jouir?

— Que voulez-vous, madame, je ne me croyais pas si avancé dans ma ruine; il n'y a guère que huit jours que mon fripon d'inieiidant m'a montré mes comptes, et, vous le voyez, madame, je m'exécute franchement. Et d'ailleurs, en (juiltant ce palais créé avec tant d'amour, je suis comme le poêle qui a écrit le dernier vers de son poëme, comme le peintre qui a donné la dernière touche à son tableau, après quoi il leur reste l'impérissable gloire d'avoir créé un chef-d'œuvre. 11 en est ainsi de moi, madame (excusez ma vaniié d'ariisle) : ce palais restera comme un monument d'art et de magnificence; il sera toujours le temple du luxe, des fêles, des plaisirs, et, que dis-je, madame? voyez combien je suis prédestiné, combien je serais ingrat de me plaindre du sort ! C'est vous, madame, vous qui allez être la divinité de ce temple, car, n'est-ce pas, vous achèterez celle maison? elle vous ira si bien!... ne laissez pas échapper celte occasion, car j'ignore si M. de Riancourt vous a dit cela, mais il sait que lord Wilmot me fait des offres très-pressantes. Or je serais désolé d'être forcé de traiter avec lui : il est si laid, et sa femme aussi, et ses cinq filles aussi !... Jugez un peu quelles divinités pour ce temple splendide, qui semble vraiment bàli pour vous ! Voyons, madame, gardez-le, pour l'amour de l'art, que vous appréciez si bien. Seulement, grâce pour mon digne oncle ! c'est une grande peinture magnifique, et, quoique le portrait et \e nom dti Saint- liamon se trouvent répétés plusieurs fois en médaillons sculptés dans divers endroits de la façade de l'hôtel, je serais ravi de penser que, du haut de son monument de marbre situé au centre des salons de l'hôtel, ce brave oncle assistera pendant des siècles aux plaisirs dont il s'est privé durant sa vie!

L'entretien de la comtesse et de Saint-Herem fut interrompu par M. de Riancourt. On avait, en causant, fait le tour des appartements de réception. Le duc dit ik Florestan :

— Mon cher, tout ceci est superbe et entendu à merveille. Slals

dix-huit cent mille francs , mobilier et argenterie compris, bien entendu, c'est un prix exorbitant.

— Je suis complètement désintéressé dans la question, cher duc, reprit Florcstan en souriant ; ces dix-huit cent mille francs doiveut appartenir à mes créanciers : aussi serai-je horriblement tenace pour les conditions; d'ailleurs, je vous l'ai dit, lord Wilmot m'offre celte somme et me presse d'accepter.

— Soit; mais vous ferez bien en ma faveur, mon cher, ce que vous refuseriez à lord Wilmot. Voyons , Saint-Herem, ne soyez pas inflexible, accordez-moi une diminution, et...

— Monsieur, dit la comtesse Zomaloff à Florestan en interrompant (e duc, M. de Riancourt voudra bien me permettre d'aller sur ses brisées, car je prends cet hôtel aux conditions que vous avez proposées, monsieur; si cela vous convient, je vous donne ma parole et je vous demande la vôtre.

— Vive Dieu ! madame, mon étoile ne m'abandonne jamais, dit Florestan en tendant cordialement la main à madame Zomaloff, c'est affaire conclue.

— Mais, madame... dit vivement M. de Riancourt, très-surpris et très-contrarié de la facilité de sa future femme, car il avait espéré obtenir de Saint-Herem une réduction de prix; mais, madame, permettez... il s'agit d'un immeuble d'un prix considérable! 11 est impossible qu'aux termes où nous en sommes vous vous engagiez ainsi sans mon autorisation. De grâce! attendez que nous soyons mariés et alors...

— Monsieur de Saint-Herem, vous avez ma parole , dit madame Zomaloff en interrompant le duc ; je fais de cette acquisition une affaire personnelle ; demain , si vous le permettez, mon intendant ira s'entendre avec le vôtre.

— C'est convenu, madame, dit Saint-Herem. Puis il ajouta gaiement, en s'adressant à M. de Riancourt ; J'espère que vous ne m'en voudrez pas, mon cher duc; mais c'est votre faute; il fallait vou" montrer vraiment grand soigneur , et ne pas marchander comme un banquier,

A ce moment, l'orchestre, qui avait cessé de se faire entendre pendant un quart d'heure, donna le signal d'une nouvelle contredanse.

— 9ftrdon si je vous quille, mad.nme la comtesse, dit Saint-Herem

L'AVAKlin-. 2r.'J

i madame Zonialotf, mai» j'ai invilé pour celle coiUrodaiise la cliarmaule fille d'un dos meilleurs ouvriers qui aienl Iravaillé à cei li6!ei, ou plulôl. madame, à voire hftlil. Je suis heureux d'cniporler du moins cette pensée en vous quilt.mt.

Et Saiiil-llerem, saluant respefliienst menl madairie Zcrtualnfr, alla rejoindre une charmante jeune lille qu'il avail enja;;;ée, et le bal conliuua.

— Ma chère Fœdora, dit la princesse, qui avait remarque avec une soucieuse impatience le long entretien de sa nièce et de Saint-llereni, il se fait tard, et vous avez promis à madame l'ambassadrice de Sardaigne d'arriver chez elle de bonne heure.

— Permettez-moi de vous le faire observer, madame, dit à son leur M. de Riancourt, en s'adresssant à sa future, vous avez clé un peu trop vite en affaires. Saint-Uerem est oblige de vendre cet hôtel pour payer ses dettes, et, avec un peu de persévérance, nous aurions pu obtenir un rabais de cinquante mille écus au moins, surioiit s: vous aviez insisté vous-même : il est de ces choses qu'il est si difficile de refuser à une jolie femme! ajouta i\I. de Riancourt avec le plus aimable sourire.

— Fœdora, à quoi pensez-vous donc, ma chère? reprit la princesse en touchant légèrement le bras de la jeune femme, qui, accoudée à une console dorée chargée de tleurs, rêvait profondément et n'avait pas entendu un seul mot de ce que sa tante et le duc lui avaient dit. Fœdora, reprit la princesse en attirant enlin l'attention de sa nièce, encore une fois, à quoi pensez-vous donc ?

— Je pense à M. de Saint-IIerem , dit la jeune femme en sortant comme à regret de sa rêverie. Tout ce qui s'est passé ici est tellement bizarre...

— Entre nous, coinicsse, dit M. de Riancourt d'un air sentencieux, je crois que le désespoir de se voir ruiné aura détraqué le cerveau de ce pauvre Saint-Uerem. 11 faut être timbré pour imaginer une pareille fèio. Inaugurer sou hôtel par ua bal d'artisans, cela seot le se* cialisme d'uue lieue !

— Ce cher duc a raison, c'est d'uu ridicule achevé, reprit la princesse. Quelle anmsante nouvelle nous allons apporter ce soir à l'anibast-ade! Ce bal d'ouvriers fera merveille; on en rira forll Mais, Fœdora, vous ne répoudez rien... Qu'avez-vous doue?

— Je ne sais, dit la jeune femme; ce que j'éprouve est fort singulier.

— Vous avez besoin d'air , sans doute, ma chère comtesse, dit M. de Riancourt avec empressement; cela ne m'étonne point : cette agglomération de populaire est étouffante , et quoique les appartements soient très-vastes...

— Fœdora, dit la princesse avec une inquiétude croissante, est-ce que vous vous sentez indisposée?

— Non, certes, l'émotion que j'éprouve est au contraire remplie de douceur et de charme; aussi je ne sais en vérité, mon cher duc, comment exprimer...

— Comtesse, expliquez-vous de grâce, dit M. de Riancourt ; peut, être la forte odeur de ces fleurs vous cause-t-elle un de ces malaises qui ont une sorte d'agrément?

— Non, ce n'est pas cela. J'hésite à tout vous dire ; vous et ma tante, vous allez me trouver si étrange, si extravagante...

— Ah ! comtesse, dit galamment M. de Riancourt, extravagante» vous!

— Fœdora, dit la princesse, expliquez-vous donc.

— Je le veux bien, mais vous allez être fort surpris, ajouta la jeunt veuve d'un air confidentiel et coquet. Puis, se tournant vers M. de Riancourt, elle lui dit à mi-voix :

— 11 me semble...

— Il vous semble, chère comtesse?

— Que...

— Achevez, de grâce !

— Que je meurs d'envie d'épouser M. de Saint-Herem.

— Madame ! s'écria le duc stupéfait et devenant cramoisi ; madame !

— Qu'y a-t-il donc, cher duc? demanda vivement la princesse. Comme vous êtes rouge!

— Madame la comtesse, reprit M. de Riancourt en souriant d'un air forcé, la plaisanterie est un peu... un peu vive, et...

— Allons, donnez-moi votre bras, mon cher duc, reprit madame Zomaloff de l'air le plus naturel du monde, €t faites demander vos gens, car il est tard. Nous devrions être déjà à l'ambassade. C'est votre faute aussi: comment vous, l'exactitude en personne, ne m'avez-vous pas sonné onze heures depuis longtemps?

L'AVAniCE. 211

— Ah ! iiuitlamc, je n'ai pas envie de rire! tlil le duc d'un ion sentimental et pénétré. Quel mal m'a fait votre cruelle plaisanterie de tout à riicurc! J'en ai le cœur navré.

— .Mon pauvre monsieur de Riaucourt, je ne vous savais pas le cœur si vulnérable...

— Ah ! madame, ce soupçon m'afOige; vous êtes bien injuste; moi qui sacrifierais ma vie pour vous !

— Vraiment!

Pour unique réponse, !e duc leva les yeux au ciel et poussa tm long soupir.

— Allons, mon cher duc, reprit la jeune femme eu souriant, si j'avais quelque chose à vous demander, ce ne serait pas un saci idcc si liéroi<iuo.

La voilure de M. de Riancourt étant arrivée au bas du perron, madame ZomalolT, sa tante et le duc, quittèrent l'hôtel Saint-Ramon.

Presque au même instant le vieux mulâtre abandonnait aussi cette opulente demeure, ébloui, confondu de ce qu'il venait de voir, d'entendre, et songeant toujours aux bénédictions dont le nom de saint Ramon était comblé par les invités de cette fête singulière.

Onze heures et demie sonnaient alors dans le lointain à l'église de Chaillot.

— Onze heures et demie! se dit le vieillard; j'ai le temps daniver pour minuit. Ah! que vais-je apprendre! quelle angoisse est la mienne!

Lt le vieillard commença de gravir lentement les hauteurs qui., du bord de la Seine, s'étagent jusqu'à la rue de Chaillot

Le vieux mulâtre s'était lentement acheminé vers les hauteurs de Chaillot; il arriva bioiilùt dans la rue où s'cleve l'église de ce faubourg pauvre et populeux.

Contre l'usage, cette église était éclairée cette nuit-là. A travers la grande porte ouverte, on voyait la nef et l'autel brilbmment illuminés de cJ<»«Hcs, quoique l'église fût encore vide; quelque cérémonie

imposante allait sans doute avoir lieu, car, bien que minuit dût bientôt sonner, l'on apercevait des lumières et des curieux aux feiiêues des maisons voisines de l'église, taudis que des groupes nombreux stationnaient sur le parvis. Le vieux mulâtre, s'approchant de l'un de ces rassemblements, prêta l'oreille et entendit ce qui suit :

— Ils ne peuvent maintenant beaucoup tarder.

— Non, car voilà bientôt minuit.

— C'est tout de même une drôle d'heure pour se marier.

— Ma foi ! quand ou est si bien doté, l'on peut passer par là-dessus.

— Qui donc va se marier à cette heure, messieurs? demanda le vieux mulâtre; quel est ce singuUer mariage dont vous parlez?

— On voit, mon brave homme, que vous n'êtes pas du quartier?

— En effet, monsieur, je suis étranger.

— A la bonne heure ! sans cela vous sauriez ce que c'est que le mariage des six, qui a lieu, depuis quatre ans, pendant la nuit du H au 12 mai.

« Du H au 12 mai, » se dit le vieillard en tressaillant, et il reprit :

— Mais, monsieur, pourquoi appelle-t-on ce mariage le mariage des six ?

— Parce qu'il y a chaque année six jeunes filles mariées et bien dotées, ma foi! chacune de dix mille francs!

— Dotées, et par qui?

— Par la volonté d'un digne homme, mort depuis cinq ans, et dont le nom est aussi populaire et aussi béni dans Chaillol que celui du petit manteau bleu dans Paris.

— Et, demanda le vieux mulâtre avec un léger tremblement dans la voix, comment s'appelait ce digne homme, au nom de qui l'on dote si généreusement de jeunes filles?

— Il se nomme le père Packard, monsieur, répondit avec uu accent de déférence la personne que le vieillard interrogeait.

Celui-ci, contenant à peine son émotion croissante, reprit :

— Et pourquoi ce père Richard fait-il tant de bien après sa mort?

— Dame! parce que c'était son idée, et qu'il a un brave fils, M.Louis Richard, qui exécute religieusement les dernières volontés de son père. Ah! voilà un autre digne homme que M. Louis! Tout le monde sait que lui, sa femme et son enfant, vivent tout au plus avec trois ou quatre mille francs par an, et pourtant il faut qu'ils aient hérité du père Richard une fameuse fortune pour doter chaque année six jeunes

LAVARICE. 243

filles de dix mille francs chacune, sans complcr les frais de l'école et (le la Maison du bon Dieu, on ihi père niclianl, si vous aimez mieux.

— Pardonuci, monsieur, à la curiosité duu titranijer; mais vous parlez d'une maison appelée la Maison du bon Dieu, d une école?

— Oui, l'école du percRicbard. C'est madame Mariette qui la dirige.

— Madame Mariette? demanda le vieillard, qui est-elle?

— La femme de M. Louis itichard... Celte école est fondée pour vinjit-einti petits jjaivoiis cl vingt-tinq petites lilles qui y restent jusqu'à làge de douze aus, époque où ils entrent en apprentissage chez des maîtres choisis; les enfants sont nourris; on leur donne en outre uu habillemeoi pour l'hiver et un pour Télé ; de plus ils reçoivent chacun dix sous par jour. De celle f;içoii-là, les parents, au lieu de faire comme tant d'autres, qui, pressés par la misère, mettent trop tôt leurs enfants en apprentissage, sonl intéressés à leur faire donner de linstructioQ.

— Et c'est la femme de... de M. Louis Richard qui dirige cette école?

— Oui, monsieur; et elle dit qu'elle y prend d'autant plus de plaisir qu'elle était, avant son mariage, une pauvre ouvrière ne sachant ni lire ni écrire, et qu'elle a si cruellement souffert du manque d'éducation, qu'elle se trouve heureuse d'être à même d'empêcher les antres de souffrir ce qu'elle a souffert. Voilà, monsieur, ce que c'est que l'école du père Richard.

— Jlais, monsieur, vous m'aviez aussi parle d'une maison...

— Celle maison est fondée pour douze ouvrières infirmes ou hors d'étal de travailler. C'est madame Lacombe qui la dirige.

— Qu'est-ce que c'est que madame Lacombe?

— La marraine de madame Mariette, une bonne el digne femme, iui a le poignet coupé : c'est la douceur, la patience, la bonté en per-

; .'nne... Que voulez-vous! elle doit s'y connaître en pauvres vieilles femmes inûrmes! car elle dit à qui veut l'entendre qu'avant le roafiage de sa filleule avec M. Louis toutes deux ne mangeaient pas tous les jours du pain à leur faim; mais tenez, mon brave homme, voilà les mariages; placez-vous devant moi, vous les verrez mieux défiler; nous pourrons ensuite entrer dans l'église.

En effet, le vieillard vit bientôt s'avancer une sorte de cortège, à la tête duquel marchaient Louis Richard donnant le bras à madame

Lacombe, puis Marieile tenant par la main un charmant petit garçon de quatre ans.

Madame Lacombe n'était plus reconnaissable ; sa figure, autrefois si creuse, si maladive, était pleine, vermeille, et annonçait la sanic; sa physionomie, jadis chagrine, sombre, presque farouche, exprimait alors la plus heureuse mansuétude; elle portait ses cheveux blancs en bandeaux sous un bonnet de dentelle, et un beau châle de cachemire français cachait à demi sa robe de soie.

Les traits de Louis Richard, qui donnait le bras à la marraine de Mariette, étaient empreints d'une félicité sérieuse et contenue. On voyait qu'il comprenait la grandeur des devoirs qu'il s'était imposés. Mariette, plus jolie que jamais, se distinguait par un air de gravité douce qui sied si bien aux jeunes mères ; dans son légitime orgueil, elle avait toujours, malgré son mariage, conservé le modeste costume de sa première condition; fidèle au coquet petit bonnet de l'ouvrière, elle n'avait jamais voulu porter de chapeau ; le bon Dieu l'eu récompensait, car elle était ravissante de fraîcheur, de grâce et de beauté, sous son frais bavolet de dentelle à nœuds de rubans bleu-ciel. De temps à autre elle souriait avec un amour ineffable à son petit garçon, blond, rose et joli comme elle.

Après Louis, sa femme, son enfant et madame Lacombe, venaient, vêtues de blanc et couronnées de fleurs d'oranger, les six jeunes filles dotées celte année-là : elles donnaient le bras aux parents ou aux témoins de leurs fiancés ; ceux-ci conduisaient les parents et les témoins de leurs promises; tous appartenaient à la classe des travailleurs. Derrière ce groupe s'avançaient les vingt quatre ménages unis depuis quatre ans, puis les enfants de l'école du père Richard, puis enfin celles des vieilles femmes de la maison de refuge à qui leurs infirmités permettaient d'assister à celte louchante cérémonie.

Il fallut près d'un quart d'heure pour le défilé de ce cortège, qui prit enfin place dans l'église.

Le vieux mulâtre avait assisté muet et pensif à ce défilé, pendant qu'autour de lui les curieux disaient :

— C'est pourtant grâce au père Richard que ces jeunes filles laborieuses vont devenir de bonnes et heureuses ménagères.

— Et les mariées des autres années ont-elles l'air heureux! Et ce bonheur, à qui le doivent-elles? au père Richard!

— C'est vrai... toujours au père Richard!

L'AVARICE. t>r,

— El aussi à M. Louis, qui remplit si bien les intentions de sou brave iioro.

— Sans doute ; mais enfin toujours est-il que , sans la grosse fortune que le père Richard lui a laissée pour en faire un si bon usage, M. Louis n'aurait eu que sa bonne voluuté.

— Et l'eeole du père Rieliard! avez-vous vu les euf.iiils, li's petits garçon^ avec leurs bonnes blouses de drap, les petites filles avec leurs bonnes robes de mérinos? Comme tous ont l'air coulent!

— Savez-vous qu'il ne manque pas plus de cinq ou six de ces pa vres vieilles infirmes qui, grâce au père Richard, Irouveoi au moins du pain et du repos pour leurs vieux jours?

— Savez-vous une chose, mes amis?

— Quo\ donc?

— C'est que voilà peut-être cent cinquante personnes qui passent devant nous, et qui, toutes, ont eu plus ou moins part aux bienfaits du père Richard.

— C'est vrai , et quand on songe que c'est la même chose depuis quatre ans, ça fait déjà six à sepl cents personnes souieuues, instruites, aidées ou mariées grâce à ce digne homme.

— Sans compter que, pourvu que 31. Louis vive encore pendant trente ans, je suppose, ça fera cinq ou six mille personnes qui, grâce au père Richard, auront eu la vie bonne et heureuse, au lieu de l'avoir eue mauvaise... et coupable peul-êlre : la misère perd lanl de monde !

— Qu'est-ce que vous dites donc, cinq ou six mille personnes, mais ça ferait bien plus que cela!

— Comment?

— Ces ménages que l'on dote chaque année, choisis parmi les plus pauvres et les plus honnêtes artisans, ces ménages auront des enfants; ceux-ci (l'abord participeront au bien-être de leurs familles; ils seront bien élevés, et ils auront plus lard leur part du petit pécule grossi cerlainemenl par l'économie et le travail de leurs parents, car c'est pcile de mettre de côté quand on s'établit avec quelque chose; on n'esl pas forcé de s'endeiler pendant le chômage en mettant au montde-piélé, qui nous ruine par les gros intérêts!

— C'est, ma foi, vrai; en calculant ainsi, ça double, ça triple la somme des bienfuil^ du père liiehard; et, si l'on osait songer à une deuxième, à une troisième géuérjiionde bienfaiteurs, en muliipliaoî,

comme on dit , les obligés par eux-mêmes , ça deviendrait incalculable, le bien dont il aurait été la souche, ce digne et excellent homme!

• — Et dire pourtant que le bien est si facile à faire, et qu'il y a tant de gens, du petit au grand, qui ne savent à quoi dépenser leur argent!

^ — C'est vrai... car enfin.de l'argent, ça représente le bonheur de bien du monde, et avoir entre les mains beaucoup d'argent, c'est avoir le moyen de faire, si on le voulait, beaucoup d'heureux !

— Ah dame! c'est que les père et fds Richard ne sont pas trèscommuns, dit le dernier interlocuteur qui avait servi de cicérone au vieux mulâtre. Puis, voyant ce dernier laisser couler des larmes, il ajouta: Eh bien, mon brave homme, que diable avez-vous à pleurer ainsi?

— C'est... c'est l'émotion, dit le vieillard. Le bien que j'entends dire de ce... ce... père Richard et de son fils... la vue ■ du cortège de gens si heureux... tout cela me cause une impression extraordinaire.

— Oh! mon digne homme! si telle est la cause de vos larmes, je ne vous plains pas, elles vous font hoimeur. Mais, tenez, puisque cela vous intéresse, entrons dans l'église, nous verrons la fin de la cérémonie, et après vous pourrez aller jusqu'à la Maison du bon Dieu, car, cette nuit-ci, y entre qui veut

— Je vous remercie de votre cimseil, monsieur, et je le suivrai, dit le vieux mulâtre en essuyant ses pleurs et en entrant dans l'église avec son cicérone.

La foule était si compacte, que le vieillard dut renoncer à arriver jusqu'aux premiers rangs des spectateurs qui se pressaient à l'entrée du chœur ; mais un moment de réflexion le consola bientôt, et il revint se placer auprès du bénitier situé non loin de la porte de l'église

Pendant l'accomplissement àe la cérémonie des mariages, à la quelle tous les assistants prirent part avec recueillement, la physionomie du mulâtre exprima une émotion profonde, étrange; il semblail plongé dans une sorte d'extase, comme si une révélation soudaine lui eût ouvert des horizons immenses, éblouissants, mais jusque-là voilés à sa vue; aussi, après un moment de méditation fervente, s'agenouilla-t-il, et, joignant les mains, il laissa tomber sur sa poitrine sa tête blanchie.

Dans l'église le silence était solennel ; tout à coup la voix grave ei

sonore du prêire (]\v. officiait à l'aiiiol fil entenare ces paroles, qu'il adressait aii\ nouveaux maries:

• El iiiaintonant qr.e votre union est consacrée par Dien, jeunes époux, conlninez la vie lioiniête cl laborieuse qui vous a nicritc le bonheur dont vous allez jouir; n'oubliez jamais que celle juste remune'ration de voire dignité dans la pauvreté, de voire couragr dans le travail, vou> la devez à un homme doué de la plus tendre, de la plus juste afleetion pour ses liéres; car, fiJelc aux devoirs du vrai clirétien, il ne s'est pas regardé comme le maître, mais comme raumônicr de ses richesses. Le Christ u'a-l-il pas dit: Aimez-vous Us uns les autres, et que ceux qui ont donnent à ceux qui iiont pas?... Aussi le Seigneur, eu accordant au père llichard un (ils digne de lui, a récompensé ce grand homme de bien, el, par son obéissance aux lois de i'évaiigélique fraternité, il a mérité que sa mémoire vécût parmi les hommes. Celte immortalité, voire reconnaissance la lui accordera; que son nom soit donc à jamais béni par vous, par vos enfa'its, par les enfants de vos enfants ; que vos cœurs conservent toujours comme le souvenir d'une rare vertu le nom vénéré du père Richard ! »

Le murmure approbateur de la foule accueillit ces paroles et couvrit les sanglots étouffés du vieux mulâtre, qui, toujours agenouille, semblait éprouver uu resseulimeut ineffable.

La cérémonie était terminée.

Le bruit que firent les assistants en quittant leurs places, afin de sortir de l'église, rappela à lui le vieillard ; il se releva précipitamment, el s'appuya au bénitier, car il se sentait défaillir.

Bientôt il vil du fond de l'église s'avancer de son côté Louis Richard, qui, donnant le bras à madame Lacombe, se dirigeait vers la porte de l'église.

Le vieillard trembla de tous ses membres, et, au moment où Loois Richard allait passer devant lui, il trempa ses doigts dans le bénitier, el, baissant à demi la tête, il offrit l'eau sainte dune main tremblante à l'époux de Mariette.

— .Merci, bon père, répondit affectueusement Louis en effleurant de ses doigts la main vacillante. Puis, remarquant la pauvreté des vêleraeuls et la tète blanchie du donneux d'eau bénite, et voyant dans son offre une demande d'aumône, le jeune homme lui glissa dans la main une pièce de monnaie; en lui disant avec boulé:

— Tenez, et priez Dieu pour le père Richard.

Le vieillard saisit avidement la pièce' de monnaie, la porta à ses lèvres, et la baisa en fondant de nouveau en larmes.

Ce singulier incident ne fut pas aperçu de Louis Richard ; il sortit de l'église ainsi que le cortège, et une grande partie des spectateurs se dirigea vers ce que l'on appelait à Chaillot la Maison du bon Dieu.

Le vieux mulâtre, brisé par une profonde émotion, s'appuya péniblement sur son bâton, et se dirigea aussi vers la Maison du boa Dieu.

La Maison du bon Dieu était bâtie sur les dernières hauteurs de Chaillot, dans une situation aussi riante que salubre; un grand et ombreux jardin entourait les bâtiments d'une élégante simplicité.

Cette nuit de mai était pleine de douceur et de sérénité; les parfums prinlaniers embaumaient l'air, de nombreux becs de gaz éclairaient la grande allée couverte qui conduisait au corps de logis principal, au devant duquel s'élevait un perron de quelques marches.

Le vieux mulâtre avait suivi le cortège ; il le vil se ranger silencieusement en demi-cercle à l'entour du perron, car aucune salle n'aurait pu contenir l'affluence de la foule.

Bientôt Louis Richard, selon son habitude de chaque année, s'avança sur le perron et prononça d'une voix émue et chaleureuse les quelques paroles suivantes :

« Mes amis, il y a cette nuit cinq ans que je perdais le meilleur des pères ; il périssait d'une mort affreuse lors du sinistre du chemin de fer de Versailles. Mon père, maître d'un patrimoine assez considérable, aurait pu vivre dans l'aisance et l'oisiveté : il a vécu pauvre et laborieux. Tandis qu'il renonçait ainsi à tout bien-être, gagnant par son travail le pain quotidien, sa parcimonie sublime accumulait lentement de grandes richesses, son abnégation les augmentait chaque année. Vint le jour prématuré de sa mort. J'eus à pleurer un des plus fervents amis de l'humanité, car, selon ses dernières volontés, j'a\ lionsacré ses biens à l'accomplissemenl de trois saints et grands de-> voirs :

L'AVARICB. 2i0

« Envers les enfants ;

« Envers les jeunes filles;

« Envers les femmes que i'ûge ou les infirmités rendaient incapables de travailler.

« Aux enfants pauvres si souvent privés d'une éducation tutclaire, mon père a voulu que rinslruclion élénienlairc et plus lard professionnelle fût assurée.

« Aux jeunes filles laborieuses et probes qu'un salaire insuffisant, la souflVance, la misère, n'exposent que trop fréquemment aux séductions du vice, mon père a voulu qu'une dot modeste fût assurée. Celte assistance, jointe aux fruits du travail de chaque ménage, lui permettra du moins de goûter dans toute leur douceur cl leur pureté les saintes joies de la famille, joies souvent, hélas ! ignorées au milieu des maux qu'enfante la pauvreté.

« Enfin, aux femmes âgées ou infirmes qui, après une longue vie de labeur, sont hors d'état de gagner leur subsistance, mon père a voulu assurer du moins le repos et le bien-être de leurs vieux jours.

« Ces dernières volontés de mon père, je les ai religieusement remplies dans la limite des moyens daciion qu'il m'a laissés. Sans doute, le bien qu'il dispense ainsi chaque année par mes mains est peu de chose, si l'on songe aux innombrables misères de Ihumanité ; mais celui-là qui fait tout le bien qu'il peut faire, ne partageât-il que son morceau de pain avec son frère affamé, celui-là agit comme il doit agir : il accomplit le devoir que l'humanité lui impose.

« Ce devoir est celui de tout homme de bien, et il doit employer tous ses efforts à se rapprocher de cet idéal par des actes. Ainsi a fait mon père. De sa généreuse pensée, je ne suis que l'écho, que Tagent. L'accomplissement de ce glorieux devoir remplirait ma vie d'une félicité sans mélange et sans borne, si je n'avais à pleurer la mort d'un père à jamais regretté. »

A peine Louis Richard avait-il prononcé ces dernières paroles, qu'un certain tumulte s'éleva au milieu de la foule dont le perron était entouré : le vieux mulâtre, succombant à son émotion, sentit ses forces lui manquer, et tomba sans mouvement dans les bras de ceux qui ie trouvaient à côte de lui.

Louis Richard, instruit de la cause de cette subite agitation, accourut auprès du vieillard, et, afin de mieux s'assurer de son état et

de pouvoir lui donner des soins plus prompts, il le Gt transporter dans son apparlement, situé au rez-dechaussée; puis il pria les nouveaux épou?: de se rendre au souper destiné à les réunir aux ménages des années précédentes. Madame Lacombe et Mariette devaient, en , l'absence momentanée de Louis Richard, le suppléer dans la présidence de ce repas servi dans le jardin sous une tente immense.

Le vieux mulâtre avait été transporté, toujours évanoui, dans le cabinet de Louis. Celui-ci, par un pieux respect pour la mémoire de sou père, ne s'était pas séparé du pauvre mobilier de la chambre qu'ils avaient si longtemps habitée en commun : la table de bois noirci, la vieille commode, l'antique bahut, tout avait été gardé, ainsi que la couchette peinte- en gris, sur laquelle on avait jeté une courtepointe, et qui servait de lit de repos à Louis Richard. C'est sur cette couche que le vieillard fut porté.

Une bougie allumée à la hâte éclairait faiblement cette pièce.

Louis, dès qu'il y entra, envoya un domestique à une petite pharmacie dépendante de la maison demander quelques spiritueux, et resta seul avec le vieux mulâtre. Ses épais cheveux blancs retombaient sur front; son inculte et longue barbe cachait presque entièrement ses traits. Louis prit sa main pour consulter son pouls.

A ce moment le vieillard fit an léger mouvement, et prononça quelques mots inintelligibles.

Le son de cette voix frappa cependant Louis : il tâcha de mieux distinguer les traits de celui qu'il secourait; mais la demi-obscurité de la chambre, et la longueur des cheveux et de la barbe du mulâtre rendirent infructueux cet examen.

Soudain son hôte releva languissamment la tête, regarda autour de lui, et, ses yeux s'étant arrêtés sur le dossier du lit peint en gris et contourné d'une façon particulière, il fit un mouvement de surprise; mais, lorsqu'il eut aperçu le bahut si reconnaissable par sa forme, il ne put retenir ces mots :

— Où suis-je? Est-ce un rêve?... Mon Dieu ! mon Dieu ! L'accent de cette voix de plus en plus distincte frappa Louis de

nouveau; il tressaillit légèrement; mais bientôt , secouant la tète et souriant avec amertume, il se dit tout bas :

— lléias! les regrets nous causent souvent des illusions étranges. S' adressant alor» «»> «icillard d'un ton affectueux -

— t'i bien, comnioni vous iroiivoz-voiis, bon père?

A 'C'i mois, le mulàlro, se drcssam sur sou sc;njt, saisit vivemeiji la vv,«.a de Louis avant que celui-ci oui pu s'y opposer, cl la couvrit de ^avmes et de baisers.

L'époux de Marieile, surpris, touché de ce mouvement d'eiïusiou, reprit :

— AJIons, calmez-vous, bon père. En vérité, je n'ai rien fait jusqu'ici qui puisse me mérilcr voire reconnaissance. Un jour, je serai pcu'-^lre plus heureux... Mais diles-moi, comment vous irouvezvo*:<^ ? Est-ce la fatigue, la faiblesse, qui ODt causé votre évanouisscmeiu**

Le vieillard resta rouet, baissa la tête sur sa poitrine sans quitter la inuin de Louis, dont il semblait ne pouvoir se détacher; il la serrait coivi'« sa poitrine haletante dans une ctreinle convulsive.

Le Jeune homme, gagné par une émotion singulière et croissante, sentit les larmes lui venir aux yeux, et reprit:

— Ron père, écoulez-moi.

— Oh' eucorel murmura le vieux mulâtre d'une voix étouffée, encore?...

— ('omnient ! que je vous dise encore bon père?

— Oui, répondit le vieillard, qui tremblait de tous ses membres, oui '■ oh ! encore !

— Eh bien, bon père...

Le jeune homme ne put achever.

Son hôte, incapable de se vaincre plus longtemps, se redressa et s'écria d'une voix vibrante de tendresse :

— Louis! !!

Ce nom, prononcé avec l'expression de toutes les forces de l'âme, ce mot seul était une foudroyante révélation..

Cm jeune homme pâlit, se rejeta eu arrière et resta pélrifié , les yrtix Cxes, hagards.

La comnioiioii était trop violente, l'ébranlement moral trop profond, pour qu'il ne s'écoulâl pas quelques instants avant que celle pensée : Mon père n'est pas mort ! pût arriver jusqu'à l'entendement de u)uis.

Amsi la brusque transition d'une nuit profonde à l'éclat du soleil l'^^s éblouit et nous rend momenlai'.émenl aveugles.

jaais, lorsque Louis, remis de celte viuicnte secousse, envisagea

la réalité sans vertige, il se jeta sur le lit du vieillard , écarts, a tine main convulsive ses longs cheveux blancs ; puis, parcourant (ï i/ii œil avide, radieux, enivré, les traits de son père enduits d'un bisitc factice , il ne conserva plus aucun doute , et ne put que balbuiie.^ ces mots dans une sorte de délire filial : — Toi !... oh ! mon Dieu ! to., mon père!

Renonçons à peindre cette première explosion de tendresse ^ai jeta le père et le fils dans les bras l'un de l'autre.

Qui pourrait rendre ces étreintes, ces mots sans suite, ces crA, ces déchirements d'une joie trop aiguë, ces défaillances de l'esprit e» du corps trop faible pour un pareil ravissement, mais bientôt suivies de ces élans passionnés qui emportent l'âme jusqu'aux dernières limites de la félicité?

A ces emportements de bonheur succéda enfin un moment ae calme.

Le père Richard dit à son fils :

— En deux mots, mon cher enfant, voici mon histoire : j'ai douai pendant cinq ans; il y a quarante-huit heures que je me suis complètement éveillé.

— Que dites-vous?

— Je me trouvais avec le pauvre Ramon et sa fille dans un des waggons les plus maltraités lors de la catastrophe. Un hasard providentiel, encore inexplicable pour moi, m'a sauvé la vie, quoique j'aie eu la cuisse droite cassée et que l'épouvante m'ait rendu fou.

— Vous, mon père ?

— Oui, je suis devenu fou de terreur... j'ai complètement perdu ia raison.

— Oh ! mon Dieu!

— Conduit loin du sinistre, chez un digne médecin, ma fracture guérie, j'ai été transporté dans un hospice d'aliénés à Versailles. Nia folie était inoffensive, je ne parlais que de mes trésors perdus. Pendant près de quatre ans mon insanité fut incurable ; mais, grâce aux soins des médecins, mon intelligence s'éclaircit peu à peu, lentement et par intermittence; puis, ma guérison fit de nouveaux progrès, avança et devint enfin complète, assurée, car il y a deux jour? je te le répète, mon enfant, j'ai pu sortir de l'hospice. Te dire ce qu j'ai éprouvé lorsque je me suis retrouvé en possession de toute

raison, de lous mos souvenirs, me serait impossible. Je m'éveillai, •'j to l'ai dil, d'un lon^' ol profond sommeil de cinq années. Ma preinién; pensée , je le dois cet humiliant aveu , ma première pensée fut une pensée d'avare... Qu'étaient devenus mes biens '.' quel usage en avaislu fait ? nier, lorsque les portes de l'hospice se sont ouvertes devant moi, j'ai couru chez mon notaire, ton ancien patron et mon ami... Sa stupeur, tu la comprends. Voici quelles ont été ses paroles : « La première idée de votre fils, lorsqu'il a partagé l'erreur commune au sujet de voire mort, a été de se considérer seulement comme dépositaire de vos richesses, de n'en disposer qu'à l'âge de trente-six ans, en distrayant seulement une faible somme destinée à son entretien et à celui de sa femme; mais, au bout de six mois, après une assez grave maladie, pensant que la mort pourrait le frapper avant qu'il eût accompli ce qu'il considérait comme un devoir sacré , votre fils a changé d'avis et m'a fait part de ses projets, auxquels j'ai adhéré de toute mou âme. » Mais ces projets, quels étaient-ils? ai-je demandé à ton ancien patron, a Ayez le courage d'attendre jusqu'à demain minuit, m'a-t-il répondu ; reudez-vous alors à l'église de Chaillot : vous saurez tout, et vous remercierez Dieu de vous avoir donné un fils tel que le vôtre. » J'ai eu le courage d'attendre jusqu'à ce soir, mon cher Louis; ma longue barbe, mes cheveux tout blancs, me changeaient déjà beaucoup : j'ai bistré mes traits, afin de me défigurer tout à fait et de pouvoir ainsi m'approcher de loi sans être reconnu. Oh ! tendre et noble enfant! ajouta le père Richard en pleurant d'aitendrisseraent, si tu savais ce que j'ai vu, ce que j'ai entendu ! Mon nom vénéré, adoré, grâce à la grandeur de ton âme et à une pieuse supercherie de ton amour filial ! Si tu savais la révolution subite qui s'est opérée en moi ! Oli ! liens , vois-tu , pendant un moment, j'ai éprouvé une sorte d'extase. Oui, pendant qu'en ma présence l'on bénissait ainsi ma mémoire , il m'a semblé que mon âme, dégagée de ses liens terrestres , planait dans le ciel comme planent sans doute les âmes des hommes de bien qui entendent encore ici-bas l'expression de l'amour et de la reconnaissance qu'ils ont laissés après eux. Uélas! celte illusion a été de courte durée. Je n'étais pour rien dans ces louchantes actions dont on me glorifiait.

— Que dites-vous, mon père !... Sans vous, sans votre persévérante épargne, comment donc aurais-je accompli le bien? Ne m'a-

254 LES SEPT PliCUES CAPITAUX.

viez-voiis pas laissé un tout-puissant levier? Mon seul mérite a été de Lien user de cette force immense concentrée par vous au prix de tant de sacrifices, de tant de privations. Maître de cette grande fortune que je n'avais pas gagnée par mon travail, j'ai compris les devoirs qu'elle m'in)posait. L'horrible misère et l'ignorance dont ma femme Lien-aimée avait souffert, les dangers auxquels cette ignorance et cette misère l'avaient exposée, la cruelle infirmité de sa marraine , tout a été un enseignement pour moi , et , ainsi que Mariette et madame Lacombe, nous avons voulu, autant qu'il serait eu nous, épargner aux autres la peine dont nous avions tant souffert.

— Cher enfant !

— Cela n'est pas mon œuvre, mon père, c'est la vôtre. Jouissez de votre gloire , mon père ; vous avez laborieusement semé , je n'ai fait que recueillir : la moisson vous appartient.

Soudain la porte du cabinet s'ouvrit brusquement. Florestan de Saint-Herem entra, se jeta dans les bras de Louis avec tant d'impétuosité, qu'il n'aperçut pas le père Richard, et s'écria :

— Embrasse-moi, Louis; réjouis-toi! tu es mon meilleur ami; à toi la première nouvelle. Je complais le trouver ici : car ce n'est pas de cette année que je sais comment tu fêtes les anniversaires du 12 mai. Aussi je n'ai pas voulu perdre une minute pour venir t' apprendre que saint liamon devient un bel et bon saint, car il vient de faire le plus incroyable des miracles...

— Que veux-tu dire ?

— Il y a deux heures, j'étais complètement ruiné, ou peu s'en faut : maintenant je suis plus riche que je ne l'ai jamais été, et surtout que je ne le serai jamais ! Louis, des mines d'or, des mines d'argent, des diamants à remuer à la pelle, des richesses fabuleuses, une forlune qui se compte par dizaines de millions. Oh! saint Ramon! saint Ramon! que votre nom soit sanctifié! Combien j'ai eu raison de vous canoniser, car, vive Dieu ! vous n'êtes pas ingrat !

— Florestan, de grâce, explique-loi.

— II y a une heure, la fête que je donnais, tu le sais, à ces dignes artisans, touchait à sa fin. Un de mes gens me prévient qu'une femme venue en fiacre s'est fait conduire dans mon appartement et demande jnstamment à me parler; je monte chez moi : que vois-je? la comtesse Zomaloff, jeune et charmante veuve qui, dans huit jours, devait épouser le duc de Riancourt; cette nuit elle était venue visiter mon

hôtel pour l'acquérir, elle l'avait acheté eii effet. Slaptfail d»; la revoir, je reste un moment muet. Sais-tu ce qu'elle me dit du ton le plus naturel du moude ?

• Mou>ieur de Saint llerem, mille pardons de vous déranger, j'ai seulement deux mots à vous dire : je suis veuve, j'ai vingt-huit ans, je ue sais trop pourquoi j'avais promis à de Riancourt de l'épouser; pcut-ôlre aurais-je accompli ce sot mariage si je ne vous avais pas rencontré. Votre cœur est généreux, voire ûme élevée, la fêle ([ue vous avez donnée ce soir me le prouve; votre esprit me séduit, votre caractère me charme, votre bonté me touche et votre personne me plaît. Quant à moi, la démarche que je fais en ce moment vous donne la mesure de ce que je suis, de ce que je vaux, en bien et en mal.

€ Celle démarcl»€ étrange, inconvenante, extravagante pcut-êire... vous l'apprécierez : si voire jugement m'est favorable, je serai fière et heureuse de devenir madame de Sainl-Herem, et d'habiter avec vous l'hôiel Sainl-Ramon; j'ai une fortune colossale, vous en disposerez comme vous l'entendrez, car je vous confie aveuglément mon aveuir. J'attendrai donc votre décision, fionsoir, monsieur de Saint- Ilerem. » A ces mots, mon ciier Louis, la lée disparaît et me laisse dans un toi éblouissemeni de bonheur, que i'ai cru en perdre la tête.

— Florestan, lui dit RicnarU d un air grave et affectueux, la confiimce aveugle de celle jeune femme venue à toi avec tant de franchise et de confiance t'impose de grands devoirs.

— Je comprends, mon ami, répondit Saint-IIerem avec un accent rempli de sincérité. J'ai pu dissiper les biens qui m'appartenaient et me ruiner; mais me montrer ainsi prodigue d'une fortune qui n'est pas la mienne, ruiner une femme qui me confie si loyalement son avenir, ce serait une infamie !

Environ un mois après ces divers événements, madame Zomaloff épousait Florestan de Saint-Uereni.

Louis Richard, son père et Mariette assistaient à la cérémonie nuptiale.

Le père Richard, malgré sa résurreclion, ne changea rien à l'usage que Louis avait fait jusqu'alors des biens paternels ; seulement le vieillard demanda instamment d'être ItooNOME de la maison, et, en cette qualité, il y rendit de très-L;raiids services.

Tous les ans, on célébrait doublement le 12 mai-

Louis, son père et Mariette, qui voyaient fréquemment monsieur et madame de Saint-Herem, assistaient à une fête magnifique donnée à Fiiôtel Saint-Ramon le jour anniversaire de leur union ; mais, à minuit, Floreslan et sa femme, qui s'adoraient, car ce mariage avait flni par devenir un mariage d'amour, allaient partager le dîner de noc « des six nouveaux ménages dans la Maison du bon Dieu.

VtV DK L'AVABICS

LE DOCTEUR GASTERINI

Vers la flii du mois d'octobre 18.., l'enlreiien suivant avait lieu, dans le couvent de Sainie-Rosalie, entre la supérieure de cette maison, nommée sœur Prudence, et un certain abbé Ledoux, dont les lecteurs de ces récits se souviendront peut-être (1).

L'abbé venait d'entrer dans le parloir particulier de sœur Prudence. femme de cinquante ans environ, à la figure pâle et grave, à l'œil fin et pénétrant.

— Eh bien, cher abbé, dit-elle, quelles nouvelles de dom Diego? Quand arrive-t-il?

— Le chanoine est arrivé, ma chère sœur.

— Avec sa nièce?

— Avec sa nièce.

— Dieu soit béni !... Maintenant, mon cher abbé, prions le ciel de favoriser nos projets.

— Sans doute, ma chère sœur, prions-le; mais surtout jouons serré, car la partie ne sera pas facile à gagner.

— (Jue diies-vous?

(1) Voir l'Orgueil (la duchesse).

'258 LES SEPT PÉCnÉS CAPITAUX.

— Latérite. Celte vérité, je l'ai seulement apprise ce malin, et la voici. Prêtez-moi, je vous prie, toute votre attention.

— Je vous écoute, mon cher frère.

— Du reste, afin de nous mieux accorder, et de voir bien clair dans nos affalées, établissons nettement Tétat des choses. Il ya deux mois, le révér<i^4 père Benoît, altacbé aux missions étrangères eJ actuellement i Jadix, m'écrivit pour me recommander irès-parliculièremeni le seigneur dom Diego, chanoine d'Alcantara. Il devait s'embarquer à Cadix pour la France avec sa nièce Dolorès Salcédo.

— Très-bien, mon cher frère.

— Le père Benoît ajoutait qu'il connaissait assez le caractère et les dispositions de la senora Dolorès Salcédo pour être certain qu'elle se déciderait facilement à prendre le voile; résolution qui aurait l'agrément de dom Diego, son oncle.

— Et, comme elle doit être l'unique héritière du riche chanoine, la maison dans laquelle entrerait la senora Dolorès bénéficierait de la fortune qui un jour lui reviendra.

— C'est cela même, ma chère sœur. Aussi ai-je tout naturellement songé pour la senora Dolorès à notre maison de Sainte-Rosalie, et je vous ai parlé de ces projets.

— Je les ai adoptés, mon cher frère, car, ayant quelque pratique, quelque expérience des jeunes filles, je suis presque assurée de pouvoir, par la persuasion, sauvegarder cette colombe innocente des pièges d'un monde tentateur et corrompu, en la décidant à prendre le voile dans notre maison. C'est une oeuvre doublement bonne à faire: sajuver une jeune fille, et faire tourner au bien des pauvres des richesses dont l'emploi pourrait devenir mauvais dans d'autres mains; je ne pouvais hésiter.

— Sans doute; mais maintenant, ma chère sœur, l'inconvénient est que l'innocente colombe a un amoureux.

— Jésus! que dites-vous, mon frère? Quelle horreur! Mais alors nos projets...

— Aussi vous ai-je avertie qu'il nous fallait jouer serré.

— Et comment avez-vous été instruit de cette abomination, mon cher frère?

— Par le majordome de dom Diego, un modeste serviteur qui doit me tenir au courant de tout ce qu'il saura sur le chanoine et sur sa nièce.

LA GOURMAiyniSE. 2.W

—Ces renseigiiomoiils sont iiitli!>p»ns;ililos, mou frère, cnr ils nous mollroiil à même d'agir avec couiKiissaiico de caiis»' el sôe.iirili'. Mais quelles Dotions vous a doniicos le majordome sur ce muloucoiitreiix amour, mon cher frère?

— Voici commeni les choses se sont [lassMies. Le chanoine el sa nièce se sont embarqués à Cadix à bord d'un trois-mûls venant des Indes et en partance pour Bordeaux. Or, en vériKi, il y a souvent des fatalités étranges!

— Quelles falalilés ?

— D'abord le (rois-mùis à bord duquel s'est embarqué le chanoine avait pour nom le Gastronome.

— tn effet, singulier nom pour un vaisseau !

— Moins singulier qu'il no le paraît d'abord, ma chère sœur; car ce navire, après avoir porté aux Indes des vins des meilleurs crus de Bordeaux et du Midi, des jambons de Bayonne, des langues fumées de Troyes, des pâtés d'Amiens et de Strasbourg, du thon et des olives de Marseille, des fromages de Suisse, des fruits confits de Touraine et dé Montpellier, etc., etc., etc., revenait du cap de Bonne- Espérance avec un chargement de vins de Constance, de poivre, de kari, de cannelle, de gingembre, de clous de girofle, de thé, de salaisons de Ilachar et autres comestibles des Indes. Il devait compléter son chargement en prenant à Cadix une grande quantité de vins d'Espagne, et ensuite retourner à Bordeaux.

— Bon Dieu! mon frère, que de vins? que de vlctuaHles! c>stl faire frémir ! Je comprends maintenant que ce vaisseau soit Wen nommé le Gastronome!

— El vous comprendrez tout 5 !'lneure. ma sœnr, ponrqooi je towi parlais de f.italités étranges, et commeni le chanoine dom Diego devait préférer de s'embarquer plutôt sur le Gastronome que sur toai autre vaisseau, sans compter que la destination de Bordeaux devait extrêmement plaire au chanoine.

— De grâce, expliquez-vous, mon irere.

— Pour cela, je dois d'abord vous apprendre ce qucpgnorais mo^ même avant d'avoir secrètement conféré avec le majorôorae au seigneur chanoine : c'est que celui-ci est d'une gourmandise Inouïe, fabuleuse !

— Ah ! mon frère, l'horrible péché ?

— Horrible péché, soit ; mais enfin n'en médisons pas trop, m»

chère sœur, de ce péché ; car c'est peut-être grâce à lui que nous pourrons arriver à nos louables fins et gagner la partie.

— Et comment cela, mon frère?

— Je vais vous le dire. Le chanoine est doué d'une gourmandise idéale. Toutes ses facultés, toutes ses pensées, sont concentrées sur une seule jouissance, la table, et il paraît qu'à Madrid et à Cadix sa table était véritablement merveilleuse, car je me rappelle maintenant que mon médecin, \e docteur Gasterini...

— Un abominable athéel... un Sardanapale! dit sœur Prudence en levant les mains au ciel et interrompant l'abbé Ledoux ; je n'ai jamais compris pourquoi vous receviez des soins d'un tel mécréant.

— Je vous dirai cela quelque jour, ma chère sœur; mais, croyezmoi, je sais ce que je fais. Et d'ailleurs le docteur Gasterini, malgré son grand âge, est encore le premier médecin do Paris, comme il est encore le premier gourmand du monde... Car, ainsi que je vous le disais, ma sœur, je me rappelle maintenant l'avoir entendu parler de la table d'un chanoine espagnol, table qui, d'après une correspondance de Madrid reçue par le docteur, était, disait-on, vraiment remarquable. Alors j'étais loin de me douter qu'il s'agît de dom Diego. C'est du reste un sot et pauvre homme, d'un esprit borné, accessible à toutes les ridicules superstitions méridionales. Aussi, d'après son majordome, serait-il très-facile de faire voir à ce gourmand chanoine le diable en chair et en os.

— Uu moment, mon cher frère ; cette sotte superstition ne me déplaît point du tout chez le chanoine.

— Ni à moi non plus, ma sœur; au contraire, elle m'agrée fort. Ce n'est pas tout, le chanoine, grâce à un fond de religion tel quel, ne s'abuse pas sur la vilenie de sa passion dominante. Il sait que la gourmandise est un des sept péchés capitaux, il croit que ce péché doit le conduire en enfer, et pourtant il n'a pas le courage de résister à son vice : il mange avec volupté. Seulement, lorsqu'il n'a plus faim, arrive l'heure des remords.

— Au lieu de remords, ce sont des indigestions qu'il devrait avoir, le malheureux! s'écria sœur Prudence. Cela du moins le corrigerait peut-être.

— 11 est vrai, ma sœur ; mais il n'en est pas ainsi. Néanmoins la vie du chanoine se passe à jouir et à regretter d'avoir joui; quelquefois même, ses remords et sa superstition aidant, il s'attend à quel-

LA GOURMANDISE. 2fil

que soudaine et terrible punition célosie; mais, lorsque l'appéiit revieut, avec lui revient l'oubli des remords, cl il eu a été lunglenips ainsi pour le chanoine.

— Après tout, mon frère, je le trouve encore moins coupable que CCS Sardanapales, comme votre docteur Gasteriui, qui jouissent efrronténiont sans la moindre appréhension. Le clianoine a du moins conscieuce de son péché : c'est déjà quelque chose.

— Le caractère du chanoine ainsi posé, vous ne vous étoimcrcz doue plus que, se trouvant à Cadix, et apprenant qu'un navire, appelé le Gaslronome, était en partance pour la France, dom Diego ait sai^i cette occasion de s'embarquer sur un vaisseau si heureusement nommé et de pouvoir, en arrivant à Bordeaux, acheter sur place quelques tonnes de vins des crus les plus précieux.

— Certes, je comprends cela, mon cher frère.

— Voici donc le seigneur dom Diego embarqué avec sa nièce sur le trois-màls le Gastronome. Il est impossible d'imaginer, m'a dit le majordome, la quantité de provisions, de denrées, de rafraîchissements de toutes sortes, dont le chanoine avait encombré le pont de ce vaisseau, encombrement défendu d'ailleuro par toutes les règles de la navigation; mais le commandant du bâtiment, un certain capitaine Horace, mécréant s'il en est, n'avait que trop de raisons d'oublier la discipline, et de tâcher de se rendre agréable au chanoine.

— Et ces raisons, mon frère?

— Frappé de la beauté de la nièce de dom Diego, lorsque celui-ci était allé avec elle stipuler les conditions de son passage, ce misérable capitaine, devenant soudain épris de Dolorès Salcédo, et comptant profiter des facilités de la traversée, accorda tout ce que dora Diego lui demanda, afin d'être certain de le voir s'embarquer à son bord avec sa nièce.

— Quelle scélératesse de la part de ce capitaine, mon frère !

— lleureusement le ciel l'en a puni, et cela peut nous sauver. Voici donc le chanoine et sa nièce embarqués à bord du Gastronome, encombré des provisions de bouche de dom Diego. A peine à la sortie du port, une horrible tempête éclate, et la sûreté du navire exige que, pour plus de rapidité dans la manœuvre, on jette à la mer, nonseulement toutes les victuailles du chanoine, mais encore les cages à volailles et les bestiaux embarqués pour la nourriture des passagers. Ce coup de vent, qui poussait d'ailleurs le navire du côté de

Bordeaux, dura si longtemps et avec une telle lurie, que, pendant presque toute la traversée, il devint impossible de faire la cuisine à bord, et passagers, matelots, officiers, tous furent réduits à manger du biscuit sec et quelques salaisons.

— Ah ! le malheureux chanoine ! Lui si gourmand, que devint-il ?

— Il devint furieux, ma sœur; car cette traversée lui a coûté son appétit.

— Ah! mon frère, le doigt de la Providence est là!

— En un mot, soit que la terreur de la tempête, soit que celte longue privation d'aliments recherchés, soii que cette détestable nourriture ait agi sur sa santé, le chanoine, depuis qu'il a de'barqué du Gastronome, a complètement perdu l'appétit. Le peu qu'il mange pour se sustenter, m'a dit son majordome, lui semble insipide et amer, si bien accommodé que ce soit, et, de plus, la supersiidon lui fait voir dans la fatalité de ces circonstances une juste punition du ciel à l'endroit de sa gourmandise incurable. Or, comme le capitaine Horace est à ses yeux le principal instrument de la colère céleste, le chanoine a pris ce mécréant en horreur, ne pouvant oublier que ses victuailles, qui auraient si bien remplacé le biscuit sec et le lard, ont été impitoyablement jetées à la mer par ordre du capitaine. En vain celui-ci a maintes fois lâché de lui faire comprendre que le salut du navire avait dépendu de ce sacriflce et de plusieurs autres, dom Diego est resté inflexible dans sa haine. Eh bien, ma chère sœur, croiriez-vous que, malgré cela, le capitaine, à son arrivée à Bordeaux, a eu l'audace de demander à dom Diego la main de sa nièce Dolorès, se fondant sur ce que cette malheureuse jeune lille l'aimait, ot qu'il était aimé d'elle? Vous sentez, ma sœur, que deux amoureux se soucient peu de la mauvaise chère ou des tempêtes ; aussi ce mécréant avait-il fasciné, ensorcelé cette innocente. Ai-je besoin de vous dire l'indignation, la fureur de dom Diego, à l'insolente demande du capitaine Horace, qu'il considère comme son mortel ennemi, comme le mauvais génie envoyé vers lui par le courroux céleste ? Aussi le chanoine a-t-il notiûé à Dolorès que, pour la punir d'avoir osé aimer un pareil scélérat, il la mettrait au couvent, dès son arrivée à Paris, cl qu'elle y prendrait le voile.

— Mais jusqu'ici, mon frère, je ne vois que bonheur pour nos projets. Tout semble les seconder, au contraire.

— Oui, mais vous comptez, ma sœur, sans Pamour de Dolorès

LA COURMANDISE. ocr,

et sans le caractère résolu de ce ilaimiii rapilaine. Il est à Paris.

— {)\ic\\e audace!

— Il a suivi à ohevnl. relais par relais, la voilure du clinnoiuc, couraul ainsi de Bordeaux à Paris <-onunc \iu courrier d'aniltassade. Il faut en vérité que cet enragé ait une consliliitidi) de fer. 11 s'arrêtait aux auberges où s'arrêtait don» Diego, et, durant tout ce voyage, les œillades de Dolorès et du capilaine allaient leur train, malgré les défenses et les emportements de doin Diego. Pouvait-il einpêtlier cette uiallieun-use affolée de regarder par la portière ? Pouvait-il empêcher ce mécréant de chevaucher sur la grande route à côté de la voilure?

— Une pareille audace est incroyable, n'est-ce pas, mon frère ?

— Aussi vous dis-je qu'U faut s'attendre à tout de la part d'un pareil forcené. Il n'est pas seul : un de ses matelots, véritable chenapan, l'a accompagne, chevauchant à sa suite, et se cramponnant sur le cheval comme un sintre sur un âne, à ce que m'a dit le majordome. Mais il n'importe, ce matelot endiablé est capable de tout pour seconder son capitaine, auquel il est dévoué. Ce n'est pas tout encore. Vingt fois pendant la route, Dolorès a dit résolument à son oncle qu'elle ne voulait pas se faire religieuse, qu'elle voulait épouser le capilaine Ilorace , et que celui-ci saurait bien, d'ailleurs, si on la contraignait, venir, lui et son matelot, la délivrer, dussent-ils mettre le feu au couvent.

— Quel bandit! s'écria sœur Prudence. Quel affreux scélérat!

— Voilà, chère sœur, où en étaient hier les choses à l'arrivée de doni Diego dans un appartement que je lui avais retenu d'avance. Ce matin il m'a fait prier de passer chez lui; je l'ai trouvé fort abattu et couché; il m'a appris qu'une soudaine révolution s'était opérée dans l'esprit de sa nièce ; qu'elle paraissait maintenant aussi soumise, aussi résignée qu'elle avait été d'abord indisciplinée ; qu'enfin elle consentait à se rendre au couvent aujourd'hui même, si on l'exigeait.

— Mon frère, mon frère, ce changement est bien brusque et bien prompt.

— C'est aussi mon avis, ma sœur. Si je ne me trompe, ce re^ement soudain cache quelque piège. Aussi vous ai-je dit qu'il fallait jouer très-serré. C'est déjà beaucoiip, sans doute, que d'avoir celle malheureuse affolée entre nos mains; mais encore faut-il songer à l'en-

nemi, ce détestable capitaine Horace, qui, accompagné de son matelot, sera sans doute toujours à rôder autour de la maison comme le loup ravisseur dont parle rÉcrilure.

— Quxrens quein devoret, dit sœur Prudence, qui se piquait de latinité.

— Justement, ma sœur, cherchant quelqu'un à dévorer; mais heuçeusemeni à bon loup bon chien de garde, et nous avons ici des serviteurs courageux et intelligents. La plus grande surveillance sera établie au dedans et surtout au dehors. Nous saurons bientôt où demeure ce mécréant de capitaine; il ne fera pas un pas sans être suivi par un homme à nous; il faudra donc qu'il soit bien fin, bien audacieux pour tenter quelque chose.

— Cette surveillance me paraît aussi très-urgente , mon cher frère.

— Maintenant ma voiture est en bas, allons chez le chanoine, et dans une heure sa nièce sera ici.

— Pour n'en plus sortir, s'il plaît au ciel, mon frère, car il s'agit du bonheur éternel de cette pauvre folle.

— Deux heures après cet entretien, la senora Dolorès Salcédo entrait en effet dans la maison de Sainte-Rosalie.

Peu de jours après l'entrée de la senora Dolorès Salcédo dans la maison de Sainte-Rosalie, et alors que le jour touchait à sa fin, deux hommes s'acheminaient lentement le long du boulevard de l'Hôpital, un des endroits les plus déserts de Paris.

Le plus jeune de ces deux personnages semblait avoir vingt-cinq à trente ans. Sa figure était ouverte et résolue, son teint hàlé, sa taille haute et robuste, sa démarche décidée, sa mise simple et d'une sévérité militaire.

Son compagnon, beaucoup plus petit, mais singulièrement trapu et carré, paraissait âgé de quarante-cinq ans environ, et offrait !♦* type du matelot, type maintenant familier aux yeux des Parisiens. Un

LA GOUn.MANDISE. 205

chapeau cire, Iros-bas de forme, à larges bords, plaeé fort eu arrière sur la grosse tCtc de ce personnage, découvrait son front orné de cinq ou ^i\ tire-bouchons ou accroche-cœur assez longs, tantlis que le restant do sa chevelure était coupé très-ras. (Cette coiU'iirc, dite ù la vutuiût, avait, si nos souvenirs sont fidèles, beaucoup de succès vers 18"25 parmi les équipaj^es de ligne du port de Brest.)

Une chemise blanche ù collet bleu liséré de rouge et rabattu sur ses larges épaules laissait voir le cou de taureau de notre matelot, dont la peau était tannée comme du parchemin couleur de briipie. Une veste ronde en drap bleu, à boutons timbrés d'une ancre, et un large pantalon serré aux hanches par une ceinture de laine rouge, complétaient rhabillemeni de notre homme. Des favoris en collier, d'un brun nuancé de fauve, encadraient sa face carrée, à la fois débonnaire et décidée. Un observateur superficiel aurait pu croire la joue gauche du marin considérablement fluxionnée; mais, grâce à un examen plus attentif, ou devinait qu'une chique énorme causait celte tuméfaction passagère. Ajoutons enfin que le matelot portait sur son dos un sac dont le contenu semblait assez volumineux.

Ces deux personnages venaient d'arriver devant de hautes murailles entourant un jardin. On distinguait à peine la cime des arbres, car la nuit était presque complètement venue.

Le jeune homme dit à son compagnon, en s'arrêtant comme pour s'orienter :

— Sans-Plume, écoule.

— Plaît-il, capitaine? dit l'homme à la chique, en répondant à ce singulier surnom.

— Je ne me trompe pas, c'est bien ici.

— Oui, capitaine, c'est dans les atterrages de ces deux gros arbres. Voilà l'endroit où la muraille est un peu avarice, je l'ai remarqué hier soir à la brune, quand nous avons ramassé la pierre et la lettre.

— C'est juste. Allons, leste, mon vieux gabier (1), dit le capitaine à son matelot, en lui désignant de l'œil un des gros arbres du boulevard dont plusieurs fortes branches surplombaient de beaucoup le mur du jardin. Haut, Sans-Plume! il faut voir, en attendant l'heure, comment nous pourrons grcer la cliose

— Capitaine, il fait encore un brin de crépuscule, et puis j'aperçois là-bas un homme qui vient par ici.

(1) Matelot d'ùiile.

— Alors attendons. Cache d'abord ton sac derrière ce tronc d'arbre. Tu n'as rien oublié?

— Non, capitaine : tout mon gréement est là dedans.

— Allons, viens, marchons. Cet homme approche; il ne faut pas avoir l'air de rester en panne devant ces murailles.

— C'est ça, capitaine, courons des bordées pour le désorienter.

Et les deux marins commencèrent, ainsi que l'avait dit Sans-Plume <lans son langage pittoresque, à courir une bordée dans la contreallée, après que le matelot eut repris, pour plus de prudence, le sac qu'il avait d'abord caché entre un des gros arbres du boulevard et de la muraille.

— Sans-Plume, dit le jeune homme tout en marchant, tu reconnaîtras bien l'endroit où le fiacre nous attend?

— Oui, capitaine. Mais dites donc, capitaine?

— Quoi?

— Cet homme a l'air de nous suivre.

— Bah !

— Et de nous espionner.

— Allons, Sans-Plume, tu es fou !

— Capitaine, mettons le cap à bâbord, et vous allez voir.

— Soiil dit le capitaine.

Et, suivi de son matelot, il quitta la contre-allée droite du boulevard, traversa la chaussée et prit la contre-allée gauche.

— Eh bien, capitaine, dit à demi-voix Sans-Plume, vous voyez, ce Lascars (1) navigue dans nos eaux.

— C'est vrai, nous sommes suivis.

— Ce n'est pas la première fois que ça ra'arrive, dit Sans-Plume avec une nuance de fatuité, en cachant à demi sa bouche du revers de sa main, afin de lancer au loin le surcroît de suc salivaire produit par la mastication de son énorme chique. Un soir, au Sénégal, à Corée, j'ai été suivi pendant une lieue, beaupré sur poupe, capitaine; arrivé dans un plant de cannes à sucre, j'ai...

— Diable! cet homme, décidément, nous suit! dit le capitaine en interrompant les indiscrètes confidences de son matelot. Cela mMnquiète!

— Capitaine, voulez-vous que je mette mon sac à bas et que je lui

(1) Matelot indien. Les marins emploient celte appellation en signe de dédain.

LA UULRMANDISE. itM

flanque du tabac, à ce Lascars, pour lui apprendre à nous louvuycr malgré nous?

— Rcau moyen! Tiens-loi iranquillc, el suis- moi.

Le i apitainc el son maiolot, iraversaul alors de nouveau la chaussée, regagnèrenl la conlre-allée de droite.

— Voyez-vous, capilaine, dil Sans-Plume, il a viré de bord comme nous.

— Laisse faire, et marquons le pas.

L'homme qui suivail les deuv marins, grand el solide gaillard, en blouse bleue et en casquette, les dépassa alors quelque peu, puis s'arrêta, et se mil à contempler les éloilos, car la nuit était tout à l'ail venue.

Le capilaine, après quelques mots dils à voix basse à son malelol, qui resta derrière lui à demi caché par le tronc de l'un des gros :irbres du boulevard, s'avança seul à l'enconlre du fâcheux observa- Icur, el lui dit :

— Camarade... il fait beau ce soir.

— Très-beau.

— Vous attendez quelqu'un ici?

— Oui.

— Moi aussi.

— Ah!

— Camarade, en avez-vous encore pour longtemps, vous?

— Pour trois heures au moins.

— Camarade , reprit le capilaine après un moment de silence , voulez-vous gagner le double de ce qu'on vous donne pour me suivre ri m'espionner?

— Je ne sais pas ce que vous voulez dire ; je ne vous suis pas, nionsieur, je ne vous espionne pas.

— Si.

— Non.

— Finissons ! je vous donne ce que vous voudrez pour que vous passiez votre chemin. Tenez... j'ai de l'or dans ma poche.-.

El le capit;ùne, faisant tinter l'or dont le gousset de son gilet était rempli, ajouta :

— J'ai là viugl-cin(| ou trente louis..

— llciul dil le fâcheux d'un air singulièrement affriandé, vingtcinq ou trente louis?...

A ce moment, une horloge lointaine sonna la demie de sept heures. Presque au même instant, un cri guttural, ressemblant à un appel ou à un signal, se fit entendre daus la direction qu'avait d'abord suivie l'homme en blouse pour rejoindre les deux marins. L'espion fit un mouvement comme s'il eût compris la signification de ce cri, et parut un instant indécis.

— Sept heures et demie, se dit le capitaine; ce gredin-là n'est pas seul.

Cette réflexion faite, il toussa.

A peine le capitaine avait-il toussé que l'espion se sentit vigoureusement saisi aux chevilles par quelqu'un qui s'était brusquement jeté entre ses jambes, et tomba à la renverse ; mais en tombant il eut le temps de crier d'une voix sonore:

— Alerte, Jean! cours au...

11 ne put achever. Sans-Plume, après l'avoir jeté bas, s'était assis sans façon et pesait de tout son poids sur la poitrine de l'espion, et le tenant rudement à la gorge, l'empêchait de parler.

— Diable ! ne l'étrangle pas trop ! dit le capitaine, qui, agenouillé, garrottait solidement, au moyen de son foulard, les deux jambes du curieux indiscret.

— Le sac, capitaine, dit Sans-Plume, tenant toujours l'espion à la gorge ; le sac ! il est assez grand pour lui envelopper la tête et les bras; nous le lui souquerons (1) ferme autour des reins, et il ne bougera pas plus qu'un rouleau de vieille voile.

Aussitôt dit, aussitôt fait. En quelques secondes le curieux, encoqueluchonné dans le sac jusqu'à mi-corps, et ayant les jambes attachées, se trouva hors d'état de faire un mouvement. Sans-Plume eut la courtoisie de pousser sa victime dans un de ces larges fossés verdoyants qui séparent les arbres, et l'on n'entendit plus de ce côté qu'une suite peu interrompue de beuglements étouffés.

— L'alerte va être donnée au couvent ! Sept heures et demie sont sonnées, dit le capitaine à son matelot. Il faut tout risquer, ou tout est perdu !

— En deux temps trois mouvements la chose est farée (2), capiaine , répondit Sans-Plume en courant, ainsi que son compagnon,

(1) SerrcroQS.

(î) Piûte.

▼«!*« les grands arbres qui surplombaient la muraille près de laquelle ils s'élaieni d'abord arrèlcs.

Peudaiit que les cvéucmciils précédents se passaient sur le boulevard et un peu avant que la demie de sept boures eût sonné, uue autre scèue avait lieu dans Tiuiérieur du jardin du couvent.

Sœur Prudence, la supéiieure, et Dolorès Salcédo se promenaient dans le jardin, malgré Iheure assez avancée de la soirée.

Dolorès, fort brune et d'une figure cbarmaute, réunissait en elle les rares et piquantes perleciions de la beauté espagnole : cheveux d'un noir bleu, qui, dénoué-, traînaient à terre; teint mat et doré par le soleil du Midi, grands yeux tour à tour pleins de fou ou de langueur humide, petite bouche aussi rouge qu'un bouton de Heur de grenadier trempée de rosée, taille fine et voluptueusement cambrée, mains effilées, jambe et pied andalous, c'est tout dire. Quant au salero (1) de sa tournure et de sa démarche, pour s'en faire une idée, il faudrait avoir vu onduler les basquines des belles senoras de Sévillc ou de Cadix, lorsque, jouant de la prunelle et de l'éventail, elles se promènent lentement, par un beau soir d'été, sur les carreaux de marbre des Alamédas.

Dolorès accompagnait soeur Prudence. Tout en marchant et en causant , les deux femmes s'étaient approchées de la muraille derrière laquelle le capitaine Ilorace el son matelot s'étaient d'abord arrêtés.

— Vous le voyez, ma chère fille, disait la supérieure à Dolorès, je vous accorde tout ce que vous désirez, et, quoique la règle de la maison interdise les promenades dans le jardin après la nuit tombée, j'ai consenti à ce que nous restions ici jusqu'à sept heures et demie, heure du souper, qui va bientôt sonner.

— Je vous remercie, madame, dit Dolorès avec un léger accent

(1) Le mot ialero, employé par les Espagnols lu sujet de la tournure des femme», «st presque inlraduitible, et signine piquant, agaçant.

'ilO LES SEPT PÉCHÉS CAPITAUX.

espagnol, et d'une voix délicieusement timbrée, je le sens, cette pr^-> menade me fera du bien.

— Il faut m'appeler ma mère et non pas madame, ma cbère fille, je vous Fai déjà dit, c'est l'usage ici.

— Je m'y conformerai si je puis, madame.

— Encore !

— Il me sera difficile d'appeler ma mère, dit Dolorès avec un soupir, une personne qui n'est pas ma mère.

— Je suis votre mère spirituelle, ma chère fille; votre mère en Dieu, comme vous êtes, comme vous serez ma fille en Dieu ; car vous ne nous quitterez plus, vous renoncerez aux joies trompeuses d'un monde pervers et corrompu; vous aurez ici un céleste avant-goût de la paix éternelle.

— Je commence à m'en apercevoir, madame.

— Vous vivrez dans la prière, le silence et le recueillement.

— Je n'ai pas d'autre désir, madame.

— Bien, bien, ma chère fille; car, après tout, que sacrifierezvous ?

— Oh! rien, absolument rien.

— J'aime cette réponse, ma chère fille; en effet, ce n'est rien, moins que rien, que ces passions mondaines et mauvaises qui ne nous causent que des tourments et nous jettent dans une voie de perdition.

— Juste ciel! cela fait frémir, rien que d'y songer, madame !

— Le Seigneur vous inspire en me répondant ainsi, ma chère fille, et je suis sûre que maintenant vous concevez à peine comment vous aviez pu aimer ce capitaine mécréant.

— C'est vrai, madame, j'avais été assez insensée pour rêver le bonheur et les joies de la famille, assez criminelle pour espérer de trouver cette félicité dans un amour partagé, et devenir, comme tant d'autres, une épouse dévouée, une tendre mère; c'était, m'avez vous dit, offenser le ciel. Je me repens de mes vœux impies, j'en comprends tout l'odieux ; il faut me pardonner, madame, d'avoir été scélérate et folle à ce point.

— 11 ne faut rien exagérer, ma chère fille, dit sœur Prudence, frappée de l'accent légèrement ironique avec lequel Dolorès avait prononcé ces dernières paroles. Mais, ajouta-t-elle en remarquant la direction que prenait la jeune fille, ù quoi boo retourner encore dans

LA GOimMANDlSE. 271

cette allée? Voici bientôt l'heure du souper; rencz, ma fhcre fille, ro^'aguous la inaisun.

— Oli! madame, ne sentez-vous pas celte odeur si douce du lôié de ce bosquet?

— Ce soot, en effet, quelques touffes de réséda. Mais venez : il fait très-frais; je n'ai pas vos seize ans, moi, ma chère fille, ei je crains de m'enrliumer.

— Uu moment, de grâce ! que je cueille quelques-unes de ces fleurs.

— Allons, il faut faire tout ce que vous voulez, ma chère fille; tenez, la nuit est assez claire pour que vous voyiez là, à dix pas, ces résédas; allez en cueillir quelques brins et revenez.

Dolorès, quittant le bras de la supérieure, se dirigea rapidement vers la touffe de fleurs.

A ce moment sept heures et demie sonnèrent.

— Sept heures et demie ! murmura Dolorès en tressaillant et en prêtant l'oreille : il est là, il va venir!

— ftia chèie fille, voici l'heure du souper, dit la supérieure en s'avançant au-devant de la nièce du chanoine. Tenez, enleiidez-vous la cloche? Vite, vite! venez; il nous faut au moins dix minutes pour regn[?ner la maison, car nous sommes au fond du jardin.

— lyie voici, madame, reprit la jeune fille en accourant au-devant de la supérieure, qui lui dit doucereusement :

— Oh! la petite folle!... elle court comme uue biche effarée. Soudain, Dolorès jeta un cri aigu et tomba sur les deux genoux.

— Grand Dieu ! dit vivement sœur Prudence en se précipitant vers elle, qu'avez-vous, chère fille? pourquoi ce cri? pourquoi vous agenouiller ainsi ?

— Ah! madame!

— Mais (]u'cst-ce donc?

— Quelle douleur!

— Où cela?

— Au pied, madame; je me serai donné une entorse. Oh! que je souffre, mon Dieu ! que je souffre !

— Tàehez de vous relever, ma chère fille, dit la supérieure en s'approchanl de Dolorès avec une vague défianee, car celte entorse lui paraissait singulière. Voici mon bras, appuyez-vous sur moi, venez.

— Oh! impossible, madame, je ne saurais faire un mouvement.

— Mais essayez, du moins.

— Je le veux bien.

Et la jeune fille fit mine de vouloir se tenir debout, mais elle retomba à genoux en poussant un cri aigu qui dut s'entendre de Tautre côté de !a muraille du jardin.

Puis Dolorès reprit en gémissant :

— Vous le voyez, madame, il m'est impossible de bouger; je vous en prie, retournez à la maison dire que Ton vienne me chercher avec une chaise ou une litière. Oh! que je souffre! mon Dieu! que je souffre! Par pitié, madame, retournez donc vile à la maison; c'est si loin ! je ne pourrai jamais me traîner jusque-là.

— Mademoiselle, s'écria la supérieure, je ne suis pas votre dupe ! vous n'avez pas plus d'entorse que moi, c'est un abominable mensonge ! Vous voulez, pour je ne sais quelle raison, m'éloigner et rester seule au jardin. Ah ! vous me faites bien repentir de ma condescendance.

Le bruit léger de quelques petits cailloux tombant à travers les branchages des arbres attira l'attention de la supérieure et de Dolorès. Alors celle-ci, légère et radieuse, se releva d'un bond en s'écriant :

— Le voilà !

— Et de qui parlez-vous, malheureuse?

— Du capitaine Horace, madame, dit Dolorès en faisant une demircvérence moqueuse. Il vient m'enlever.

— Quelle audace ! Ah ! vous croyez que malgré moi...

— Nous sommes au fond du jardin madame : criez, appelez, on ne vous entendra pas.

— Oh ! l'horrible trahison ! s'écria la supérieure. Mais c'est impossible ! les hommes de ronde n'ont pas ^'^ quitter le boulevard depuis la nuit tombée.

— Horalio! cria Dolorès d'une voix claire et argentine, mon Horatio !

— Effrontée ! s'écria sœur Prudence désespérée en faisant quelques pas précipités pour saisir Dolorès par le bras. Mais l'Espagnole, leste comme une gazelle, fut en deux bonds hors de la portée de sœur Prudence, dont les membres roidis par l'âge se refusaient à tout exercice gymnastique ; aussi, déjà étouffée, s'écri»-l-elle enjoignant les mains :

— Oh ! ces misérables hommes do romle ! ils n'auront pas veillé. Mainloiiaiit, je crierais, qu'on uc ni'oiiteutlrail |tas liu couvoul. Y courir, c'est la laisser seule, celle malheureuse ! Ah ! je Cdiupreiids trop tard pourquoi ce serpent a ainsi prolongé noire promenade !

— Iloratio ! cria encore une fois Dolorès eu se tenant toujours à distance delà supérieure, mon cher Iloratio !

—Affale (1) ! répondit uue voix mâle et vibrante qui semblait vcDlr (lu ciel.

Cette voix céleste n'était autre que celle du capitaine Dorace, donnant le signal à son fidèle Sans-Plume d'affaler quelque chose.

La supérieure et Dolorès, malj^ré la diversité des émotions dont elles étaient agitées, levèrent simultanément les yeux eu entendant le capitaine Horace.

Mais rappelons la disposition des lieux pour expliquer le prodige qui allait se manifester aux regards des recluses.

Deux des plus grosses branches des arbres du boulevard extérieur s'avançaient pour ainsi dire en potence au-dessus et au delà du chaperon de la muraille du couvent. La nuit était assez claire pour que Dolorès et la supérieure aperçussent bientôt lentement descendre, soutenu par des cordes, un hamac indien dans le fond duquel le capitaine Horace était étendu, tout en envoyant de la main une grêle de baisers à Dolorès.

Lorsque le hamac fut à deux pieds de terre, le capitaine cria d'une voix sonore :

— Slop !

Le hamac resta immobile. Le capitaine eu sauta et dit à la jeune fille:

— Vite, nous n'avons pas un moment à perdre ! Chère Dolorès, montez dans ce hamac et n'ayez pas peur.

— Vous me tuerez plutôt, scélérat! s'écria la supérieure en se jetant sur la jeune fdle, qu'elle enlaça de ses bras en criant : Au secours ! au secours !

A ce moment, on vit au loin, tout au fond du jardin, des lumières aller et venir.

— Voilà du monde, enfin ! dit la supérieure eu redoublant ses cris Au secours ! au secours !

— Voyons, madame, dit le capitaine, lâchez tout de suite Dolorèsl

(1) DesccuJs.

Et, employant à regret la force, il dégagea la jeune fille de l'étreinte obstinée de sœur Prudence, qu'il contint, tandis que Dolorès s'élançait dans le hamac. L'y voyant assise, le capitaine cria :

— Olié ! hisse !

Et le hamac commença à s'enlever assez rapidement, tant était léger le poids de la jeune fille.

Sœur Prudence, furieuse et songeant que le secours qui lui arrivait viendrait trop tard peut-être, car en effet les lumières approchaient, mais étaient encore fort loin; sœur Prudence redoubla ses cris et voulut se jeter sur le hamac pour le retenir, mais le capitaine mit familièrement le bras de la supérieure sous le sien, et ainsi paralysa tous ses mouvements, quoiqu'elle se débattît pour retirer son bras de cet élan.

— Dolorès, dit alors le capitaine à la jeune fille, qui opérait toujours son ascension, n'ayez pas peur, mon amour ! Lorsque vous serez arrivée aux grosses branches, cédez sans crainte au mouvement qui attirera le hamac en dehors du mur. Sans-Plume est de l'autre côté, qui veille à tout. Dites-lui, dès que vous serez à terre, de me jeter la corde à nœuds et de la bien tenir au dehors.

— Oui, mon Horatio, dit la voix de Dolorès déjà élevée de huit à dix pieds de terre. Soyez tranquille, notre amour double mon courage.

Et la rieuse, se penchant au dehors du hamac, ajouta gaiement :

— Bonsoir, sœur Prudence, bonsoir !

— Tu seras damnée, maudite ! s'écria la supérieure.

— Mais vous, misérable! vous ne m'échapperez pas ! ajouta-i-elle en se cramponnant avec une colère convulsive et désespérée au bras du capitaine. On approche, vous serez pris.

Déjà, en effet, les lumières devenaient de plus en plus visibles, et l'CQ entendait au loin des cris voilés de gens qui appelaient : . — Sœur Prudence ! sœur Prudence !

L'arrivée de ce secours doubla les forces de la supérieure, toujours cramponnée au bras d'Horace ; elle commença d'embarrasser assez sérieusement le marin : il ne pouvait se résoudre à violenter cette femme âgée pour échapper à son étreinte. Cependant les lumières, les cris, s'approchaient de plus en plus, et Sans-Plume, occupé sans doute d'assurer la descente de Dolorès de l'autre côté du mur, n'avait pas encore jeté la corde à nœuds, seul moyen de fuite du marin.

Aussi, voulant :\ tout prix se débarrasser de la supérieure saus Lrutalité, le capitaine lui dit :

— Je vous eu prie, madame, iàchez-moi.

— Non, scélérat! Au secours I au secours!

— Alors, panloiinez-iuoi, car vous m'y forcez : je vas me livrer avec vous à une valse infernale, à une polka échevclée !

— Une polka, moi !... vous oseriez ?

— Allons, madame, puisqu'il le faut absolument, et en mesure... sur l'air du Tra, la, la.

Et, joignant l'effet aux paroles, le joyeux marin passa le bras qu'il avait de libre autour de la taille osseuse de sœur Prudence, l'enleva, entonna son refrain, et commença de h\ faire pirouetter avec uiio rapidité si vertigineuse, (|u"au bout de quelques secondes, étourdie, sulToquée, elle ne prononçait plus que des syllabes entrecoupées.

— Ab ! au... au... se... se... cours !... Ah ! mi... se... ra... ble !... il m'essouffle !...Je n'en... puis... Au... se... cours!

Et, bientôt brisée par ce tournoiement rapide, sœur Prudence sentit ses jambes faiblir. Le capitaine la vit s'affaisser entre ses bras et n'eut que le temps de la déposer mollement sur le vert gazon, anéantie, sans voix et sans baleine.

— Ohé ! criait à ce moment Sans-Plume de l'autre côté de la muraille, en lançant par-dessus le chaperon une longue corde à nœuds.

— Diable, il est temps ! s'écria le capitaine en s'élauçanl après la corde, car les lumières et les gens qui les portaient n'étaient plus qu'à cinquante pas.

Les premiers arrivés, armés de fourches ou de fusils, entendirent les cris étouffés de la supérieure, qui, revenue un peu à elle, montrait du ge^tc la muraille en murmurant :

— Là, il se sauve !...

Un des hommes armés d'un fusil, guidé par le geste de la supérieure, aperçut alors le capitaine, qui, grûce à son agilité de marin, avait presque atteint la crête de la muraille.

L'homme au fusil mit en joue, tira et manqua.

— A vous, à vous ! cria-t-il à un autre bonmie armé comme lui. Tirt'z... le voilà debout sur le chaperon du mur, pour gagner les branches d'arbre,

Uu second coup de feu partit au moment où le capitaine lloiace,

à cheval sur une des branches saillantes en dedans du jardhi, s'avançait vers le tronc de l'arbre, à l'aide duquel il devait descendre en dehors. A peine le coup de feu était-il tiré, qu'Horace fit un soubresaut, s'arrêta une seconde ; mais il disparut néanmoins au milieu de l'épaisseur des branches.

— Courez ! courez en dehors ! s'écria sœur Prudence d'une voix encore haletante ; il sera peut-être encore temps de les arrêter.

Les ordres de la supérieure furent exécutés; mais, lorsque l'on arriva sur le boulevard extérieur, Dolorès, le capitaine et Sans-Plume avaient disparu ; l'on ne trouva que le hamac abandonné à quelques pas de l'espion, qui, toujours enveloppé dans son sac, beuglait sourdement au fond de son fossé.

Huit jours après l'enlèvement de Dolorès Salcédo par le capitaine Horace, l'abbé Ledoux, alité, recevait la visite de son médecin.

Le malade, couché dans un Ut moelleux, au fond de l'alcôve d'un appartement confortable, avait toujours la figure grasse et fleurie; son triple menton descendait jusqu'au col d'une fine chemise de toile éc Hollande, et l'éclat pourpré du teint du saint homme contrastait avec la blancheur immaculée de son bonnet de coton, ceint, à l'ancienne mode, d'un ruban orange. Malgré ces apparences de jubilante santé, l'abbé, la tête appuyée sur son oreiller d'un air dolent, poussait de temps en temps des gémissements plaintifs, tandis que sa main, courte et douillette, était abandonnée à son médecin, qui lui làtait gravement le pouls.

Le docteur Gasterini (tel était le nom du médecin), quoiqu'il eût soixante-quinze ans passés, n'en paraissait pas soixante. D'une taiHe droite et élevée, sec et nerveux, le teint clair, les lèvres vermeilles, le docteur, lorsqu'il souriait de son air fin et goguenard, laissait apercevoir trente-deux dents d'une blancheur irréprochable, et qui semblaient réunir au poli de l'ivoire la dureté tranchante de l'acier ; une forêt de cheveux blancs, naturellement bouclés, encadrait l'ai-

niable ei spiriiuelle figure du docleur ; vêtu toujours de noir avec une ciTluiuc coquullerie, il était resté lidèle à la tradition de la culotte courte de drap de soie, aux souliers à boucles d'or el aux bas de >oie qui dessillaient sa jambe nerveuse.

Le docleur Gasterini tenait donc délicalcnienl entre son pouce et san index (dont les ongles, roses el polis, eussent lait l'envie d'une jolie femme) le poignel de son client, qui attendait religieuseraeni la décision de son médecin.

— Mou cher abbé, dil le docleur, vous n'êtes point du tout m:iladc.

— Mais, docteur...

— Vous avez la peau souple, fraîche, cl soixante-cinq pulsations à la minute; il est impossible de se trouver dans des conditions de sanlé meilleure.

— Mais, encore une fois, docteur, je...

— Mais, encore une fois, l'abbé, vous n'êtes pas malade! Je m'y connais, peul-êire !

— Et je vous dis, moi, docteur, que je n'ai pas fermé l'œil de la nuit. Madame Siboulei, ma gouvernante, a été constamment sur pied ; elle m'a donné plusieurs fois des gouttes des bonnes sœurs.

— Peste I

— De la fleur d'oranger distillée au Sacré-Cœur.

— Diable!

— Oui, docteur, vous avez beau rire, et malheureusement ces remèdes ne m'ont apporté aucun soulagement. Je n'ai l'ail que me tourner et me retourner toute la nuit dans mon Ht. Hélas! hélas! je ne me sens pas bien : j'éprouve une agitation, un malaise insupportables.

— Peut-être, mon cher abbé, avez-vous éprouvé hier soir quelque contrariété, quelque contradiction, et, comme vous êtes très-entélé, très-glorieux, irès-rancuucux...

— Moi ?

— Vous.

— Docteur, je vous assure...

— Cette contrariété, dis-je. vous aura mis d'une humeur dialiolique ; or je ne connais aucun remède contre les dépits rentrés. Quant à être malade, ou même indisposé, vous ne rêlcs pas le moins du monde, mon digne abbé.

— Mais, alors, pourquoi vous aurais-je prié de venir me voir ce matin?

— Vous devez le savoir mieux que moi, mon cher abbé; pourtant je me doute du motif détourné qui vous a fait désirer ma venue.

— C'est un peu fort!

— Non, pas très- fort, mon cher abbé, car nous sommes de vieilles connaissances, et je sais de vos tours.

— De mes tours, à moi!

— Vous en faites parfois d'excellents... Mais, pour en revenir à notre affaire, je crois, moi, que, sous prétexte d'une maladie qui n'existe pas, vous m'avez fait demander afin de savoir de moi directement, ou indirectement, quelque chose qui vous intéresse.

— Allons, docteur, c'est une mauvaise plaisanterie!

— Tenez, mon cher abbé, j'ai été dans ma jeunesse médecin du duc «rOlrante, quand il était ministre de la police. 11 jouissait, comme vous, d'une parfaite santé ; pourtant il ne se passait presque pas de jour qu'il n'exigeât ma visite. J'étais naïf alors, et, quoique bien lancé, j'avais encore besoin de protecteurs : aussi, bien que mes visites à l'Excellence de la police me parussent fort inutiles, je me rendais chaque jour assidûment chez lui, à l'heure de sa toilette, et nous causions. M. le duc avait l'inconvénient d'être fort interro^l, et, comme, par état, je me trouvais en rapport avec des personnes de toutes conditions, cette Excellence ingénue me faisait sur mes clients une foule de questions avec une bonhomie charmante; moi, j'y répondais dans toute la sincérité de mon âme. Un jour j'arrivai, comme je vous l'ai dit, chez le ministre, à la fin de sa toilette, au moment où un garçon perruquier, le drôle le plus malpropre que j'aie vu de ma vie, achevait de le raser.

« — Monsieur le duc, dis-je à Son Excellence lorsque le barbier fut parti, comment se fait-il qu'au lieu de vous faire raser par un de vos valets de chambre, vous préfériez les services d'affreux garçons barbiers dont je vous vois pour ainsi dire changer chaque quinzaine ?

« — Mon cher, me répondit le duc d'un ton confidentiel, vous n'imaginez pas ce que l'on apprend sur toutes sortes de gens et de choses lorsqu'on sait faire bavarder ces garçons-là ! » Cet aveu clait-il une distraction, une étourderie de ce grand homme de police, ou bien me croyait-il assez niais pour ne pas comprendre la portée de

SCS paroles? Je l'ignore ; tout ce que je sais, c'est que cet aveu m'échaira sur le véritable but que se proposait Son Excellence en me faisant ainsi bonnement causer tous les malins. Aussi désormais je répoDilis avec beaucoup de circonspection an\ questions du lin ministre, qui mt'llait si bien en pratique cotte maxime transcendante : • Les meilleurs espions sont ceux qui le sont sans le savoir. >

— L'anecdote est piquante, comme loules celles que vous racontez si bien, mon chcrdoctcur, répondit labbéavec un dépit caché ; mais je vous jure que votre allusion est complètement fausse, et que, hélas! ]c suis bien malade.

— Encore une quarantaine d'années d'une maladie pareille, et vous deviendrez centenaire, mon cher abbé, dit le docteur en se levant et se préparant à sortir.

— Oh ! quel homme ! quel homme ! s'écria l'abbé. Mais écoutezmoi donc, docteur! vous êtes donc un cœur de bronze' on nabandoooe pas ainsi un pauvre malade! accordez-moi cinq minutes !

— Soit; causons si vous le voulez, mon cher abbé : j'ai un quart d'heure à votre disposition; vous êtes homme d'esprit, je ce puis mieux employer la durée de celte visite.

— Ah! docteur, vous êtes féroce!

— Si vous voulez un médecin plus complaisant, adressez-vous à quelques-uns de mes confrères : vous les trouverez fort empressés de donner leurs soins au célèbre prédicateur l'abbé Ledoux, le directeur le plus à la mode du faubourg Saint-Germain ; car, malgré la République ou à cause de la République, il y a plus que jamais un faubourg Saint-Germain, et, sous tous les régimes possibles, c'est une fière protection que celle de l'abbé Ledoux.

— Non, docteur, non, je ne veux pas d'autre médecin que vous, terrible homme que vous êtes! Et voyez quelle est la confiance que vous m'inspirez! il me semble que déjà votre seule présence me fait du bien, me calme.

— Ce pauvre cher abbé, quelle confiance! c'est touchant; cela prouve bien qu'il n'y a que la foi qui sauve.

— Wc parlez pas de la foi, dit l'abbé avec un courroux plaisamment affeclé; taisez-vous, païen, matérialiste, athée, républicain! car vous l'êtes, vous l'avez toujours été, quand même!

— Oh! oh! l'abbé, voilà de bien gros mots!

— Vous les méritez, vilain homme; vous -serez damné, entendezvous? archidamné!

— Dieu le veuille, pour que nous nous retrouvions un jour, mon pauvre abbé.

— Moi, damné?

— Eh ! eh !

— Est-ce que je m'abandonne, moi, ainsi que vous, à la brutalité de tous mes appétits? Allez, vous n'êtes qu'un Sardanapale!

— Flatteur!... mais c'est votre manière. Vous reprochez à un vieux Lovelace les énormités dont il voudrait pouvoir encore se rendre coupable, et pourtant vous savez qu'il n'en est rien; mais c'est égal, vos reproches le ravissent, le rendent tout gaillard : alors il avoue délicieusement toutes sortes de péchés dont il est, hélas ! incapable, le pauvre homme, et vous avez l'air de donner ainsi un dernier prétexte à sa défaillante fatuité.

— Fi! fl! docteur, le serpent n'avait pas plus de malignité que vous!

— A l'ambitieux décrépit, à l'homme d'État impuissant, vous reprochez non moins furieusement ses ténébreuses menées pour bouleverser le monde politique, l'Europe peut-être! Aussi avec quelle onction le pauvre homme savoure vos reproches ! Tout le monde le fuyait comme une peste lorsqu'il ouvrait la bouche pour rabâcher sa politique : piiur lui donc quelle bonne fortune de pouvoir vous dévoiler longuement ses projets machiavéliques à l'endroit des destinées de l'Europe, et de trouver ainsi un patient auditeur des insanités de sa vieillesse !

— Oui, oui, plaisantez, raillez, scélérat de docteur! vous voulez vous étourdir en médisant des autres.

— Voyons, l'abbé, faisons un examen de conscience. Nos rôles seront intervertis; c'est moi, le médecin du corps, qui vais vous demander, à vous, le médecin de l'âme, une consultation.

— Et vous en auriez fièrement besoin, de cette consultation I — r Que me reprochez-vous, Tabbé?

— Dabord, vous êtes gourmand comme VitelUus , Lucuilus, le prince de Soubise, Talleyrand, d'Aigrefeuille, Cambacérès et Brillai- Savarin tous ensemble.

— Toujours flatteur! Vous me reprochez ma seule haute et grande qualité.

LA GOUIlMA?JDISE. 281

— Ah çà, docteur, avec vos sorncUos, luc prenez-vous pour uii( huître ?

— Vous prendre pour une liuîirc ! voyez-vous le glorieux ! Malliru. rcuseiiu'iil je ne puis faire cette comparaison si avanlagi'usc pour vous, l'abbé : ce serait une hériisie, un anaclironisnie; les Iiiiîires vertes (les autres ne sont poini censées exister), les iiuîtres dune ne donucni le droit de parler d'elles que vers la mi-novembre, ci nous n'y sommes point.

— Ceci, docteur, peut être très-spirituel, mais ne me convainc pas du tout que la gourmandise puisse jamais être, ni chez vous ni tliiiz personne, une qualité.

— Je vous en convaincrai.

— Vous?

— Moi, mon cher abbé.

— C'est un peu fort! Et comment?

— Accordez-moi votre soirée du 20 novembre, et je vous prouverai que...

Mais, s'interrompant, le docteur ajouta :

— Ah çà, mon cher abbé, qu'avez-vous donc à regarder sans cesse du côté de cette porte?

Le saint homme, pris ainsi à l'improviste, rougit jusqu'aux oreilles, car plusieurs fois il avait écouté le docteur avec distraction, en tournant les yeux du côté de la porte avec impatience, et comme si une personne attendue n'arrivait pas ; pourtant, ce premier mouvement de surprise passé, l'abbé ne se déconcerta pas et reprit :

— De quelle porte voulez-vous donc parler, docteur? Je ne sais ca que vous voulez dire.

— Je veux dire que vous regardez fréquemment de ce côlé,commf si vous comptiez sur quelque heureuse apparition

— Il n'y a que vous au monde, cher docteur, pour avoir des idées semblables. J'étais tout entier à votre sophistique mais spirituelle conversation.

— Ah ! l'abbé ! l'abbé ! vous me comblez !

— Vous voulez, en un mot, docteur, me prouver que la gourroan* dise est une passion noble, sublime, n'est-ce pas? ^

— Sublime, l'abbé, c'est le mot. .Sublime sinon par elle-mfcne, du moins par les conséquences qu'elle peut avoir, surtout dans l'inlérêl de l'agriculture et du commerce.

— Allons, docteur, c'est r.n paradoxe ; cela se soutient comme autre chose.

— Ce n'est pas un paradoxe, c'est un fait, oui, un fait; et, s'il vous est positivement, mathématiquement, pratiquement, économiquement démontré, qu'aurez-vous à répondre? Douterez-vous encore?

— Je douterai, ou plutôt je croirai moins que jamais cette abomination.

— Comment! malgré l'évidence, l'abbé?

— A cause de l'évidence, si tant est que cette évidence puisse jamais exister ; car c'est justement au moyen de ces prétendues évidences, de ces perfides apparences, que le mauvais esprit nous tend les pièges les plus dangereux.

— Allons, l'abbé, que diable! je ne suis point un séminariste que vous préparez à prendre le rabat. Vous êtes un homme d'esprit et de savoir. Quand je vous parle raison, parlez-moi raison et non pas du diable et de ses cornes !

— Mais, païen, idolâtre que vous êtes, vous ignorez donc que la gourmandise est peut-être le plus abominable des sept péchés capitaux, hein?

— D'abord, l'abbé, je vous prie de ne pas calomnier comme cela les sept péchés capitaux, et d'en parler avec la déférence qui leur est due dans beaucoup de cas ; je les ai toujours profondément vénérés en général et en particulier.

— Allons, bien ! ce n'est plus seulement la gourmandise qu'il glorifie ! voilà maintenant qu'il pousse le paradoxe jusqu'à vouloir glorifier les sept péchés capitaux!

— Oui, cher abbé, tous les sept, à les considérer d'un certain point de vue.

— C'est de la monomanie !

— Voulez-vous être convaincu, l'abbé?

— De quoi ?

— De l'excellence possible, de l'existence conditionnelle, de l'excellence philosophique et mondaine des sept péchés capitaux ?

— En vérité, docteur, vous me prenez pour un enfant!

— .Doimez-moi votre soirée du 20 novembre, vous serez convaincu.

— Ah çà, docteur, toujours le 20 novembre?

— C'est pour moi une date fatidique, et, de plus, le jour anniver-

LA GOURMA^DlSE. 283

saire do ma naissance, mou cher abbé. Ainsi donc donnez-moi voire soirée ce joiir-là, ei vous ne serez pas fùilié d'êlre venu.

— Va donc pour le 20 novembre, ï>i ma saiiié tonlelnis...

— Vous le permet, bien enioiulu. mon < lier ;djbc; mais mon expérience me dit que vous pourrez, ce jour-là, vous iratner jusque chez moi.

— Quel homme ! C'est qu'il est capable de me donner un échantillon complet, dans sa seule et d;unnée personne, des sept p<}chés capitaux !

A ce moment, une porte s'ouvrit.

C'est sur celle porte que, plus d'une fois, les regards de l'abbé Ledoux s'étaieni tournés avec une secrète et croissante impatience pendant son entretien avec le docteur.

La gouvernante de l'abbé, étant entrée dans la chambre, rcmii une lettre à son maîlre, et, échangeant avec lui un regard d'intelligence, elle dit :

— C'est très-pressé, monsieur l'abbé.

— Vous permettez, cher docteur? dit le saint homme avant de décacheter la lettre qu'il tenait entre ses mains.

— A votre aise, mon cher abbé, répondit le doctenr en se levant, je vous laisse.

— De grâce! un mot seulement, un mol! s'écria l'abbé, qui semblait vivement désirer que le docteur ne partît pas sitôt; donnez-moi le temps de jeter les yeux sur cette lettre, et je suis à vous.

— Mais, l'abbé, nous n'avons rien de plus à nous dire. J'ai une consultation pressée, voici l'heure, et...

— Je vous en conjure, docteur, reprit l'abbé tout en décachetant et parcourant des yeux la lettre qu'il venait de recevoir, au nom du ciel, accordez-moi seulement cinq minutes, pas davantage.

Surpris de cette insistance assez singulière de la part de l'abbé, le docteur hésitait à sortir, lorsque son malade, s'interrompanl de lire, s'écria en levant les yeux au ciel :

— Ah ! mon Dieu ! mon Dieu I

— Qu'y a-l-il?

— AI» ! mon pauvre docteur!

— Achevez!

— Ah ! docteur, c'est la Providence qui vous envoie?

— La Providence !

— Oui, car je me trouve peut-être à même de vous rendre un grand service, mon bon docteur!

Le médecin parut quelque peu douter de la bonne volonté de l'abbé Lcdoux, et n'accueillit pas ses paroles sans une secrète déflance.

— Voyons, mon cher abbé, reprit-il, quel service pouvez-vous me rendre?

— Vous m'avez quelquefois parlé des nombreux enfants de votre sœur, que vous avez élevés (malgré vos défauts, vilain homme !) avec une tendresse toute paternelle, après la mort précoce de leurs parents.

— Ensuite, l'abbé? dit le docteur, qui, de ce moment, attacha un regard attentif et pénétrant sur le saint homme, ensuite?...

— J'ignorais complètement que l'un de vos neveux servît dans la marine et fût capitaine au long cours. 11 s'appelle, n'est-ce pas, Horace Brémont?

Au nom d'Horace, le docteur tressaillit imperceptiblement; son regard sembla vouloir Ure au plus profond du cœur de l'abbé, et il répondit froidement :

— En effet, j'ai un neveu capitaine de marine, et il se nomme Ho. race.

— Et il est maintenant à Paris?

— Ou ailleurs, l'abbé.

— Pour Dieu, mon cher docteur, parlons sérieusement; le temps est précieux : voici ce que l'on m'écrit; écoutez, et vous jugerez de l'importance de cette lettre :

c Monsieur l'abbé,

« Je sais que vous êtes fort lié avec le célèbre docteur Gasterini ; vous pouvez lui rendre un grand service : son neveu, le capitaine Horace, est compromis dans une affaire des plus fâcheuses; quoiqu'il soit parvenu jusqu'ici à se cacher, l'on a découvert sa retraite, el

XA GOUIIMANDISB. «js:.

peut-être au moment où je vous écris s'est-on emparé tlo sa personne. »

L'abbé s'interrompit alors et regarda atlenlivemciit le docteur. Celui-ci resta impassible.

Surpris de cette iiidilTéreiicc, l'abbé lui dit d'un ton |)énélré :

— AI» ! mou pauvre docteur, quel cruel chagrin pour vous ! jMais ce malheureux capitaine, qu'a-t-il donc fait?

— Je n'en sais rien, l'abbé. Continuez.

Évidemment le saint homme attendait un autre effet de la lecture de sa lettre. Cependant, sans se déconcerter, il continua :

— « Peut-èire à l'heure qu'il est s'esl-on déjà emparé de sa personne, reprit-il en appuyant sur ces mots et en poursuivant sa lecture.

« Mais il reste une chance de sauver ce jeune homme, plus inconsidéré que coupable : il faudrait, au reçu de cette lettre, envoyer à l'instant quelqu'un chez le docteur Casterini.»

Et, s'inierrompant de nouveau, l'abbé ajouta :

— Quand je vous le disais, docteur : c'est la Providence qui vous a envoyé ici.

— Elle n'en fait jamais d'autres à mon égard, reprit froidement le docteur. Allez toujours, l'abbé.

— « 11 faudrait, au reçu de cette lettre, envoyer à l'instant quelqu'un chez le docteur Gasterini, reprit l'abbé de plus en plus surpris de l'impaisibililé du médecin, afin de le prévenir du malheur qui menace son neveu. Le docteur chargerait aussitôt une personne de confiance d'aller, sans perdre une minute, avertir le capitaine Horace de quitter sa retraite. Peut-être ainsi pourrait-on devancer les gea» de justice chargés d'arrêter cet infortuné. «

— Je n'ai pas besoin de vous en dire davantage , mon cher docli'ur, ajouta précipitanihicnt l'abbé en jetant la lettre sur son lit; une niinute de retard peut tout perdre. Courez vite, sauvez ce malheureux jeune homme. Eh bien, vous ne bougez pas! vous ne me répondez rien ! A quoi pensez-vous donc, mon pauvre docteur! Pourquo me regarder de cet air singulier? N'avcz-vous donc pas entendu ce que l'on m'écrit? Et c'est souligné encore! vil faut aller à iinslant, ians perdre une minute, avertir le capitaine Horace de quitter sa retraite. » En vérité, docteur, je ne vous comprends pas.

— El moi, je vous comprends parfaitement, mon cher abbé, dit le

docteur avec ua calme sardonique. Mais , d'houneur, cet expédient n'est vraiment pas à la hauteur de vos inventions accoutumées : vous avez fait mieux que cela, Tabbé, beaucoup mieux.

— Un expédient 1 mes inventions ! reprit l'abbé feignant Fébahis- ««meni. Ah çà, docteur, vous ne parlez pas sérieusement?

— Vous avez oublié, cher abbé, qu'un vieux renard comme moi évente de loin les pièges?

— Des pièges! quels pièges?

— Voyons, l'abbé, regardez-moi bien en face, si vous pouvez.

— Docteur, répondit lajbé sans pouvoir cacher son violent dépit, libre à vous de railler, libre à vous de laisser le temps s'écouler et de perdre l'occasion de sauver votre neveu. La chose vous regarde ; je vous ai averti en ami. Maintenant arrangez-vous, je m'en lave les mains !

— Ainsi donc, mon cher abbé, vous étiez, vous êtes du complot de ces béates personnes qui voulaient faire de Dolorès Salcédo une religieuse, afin d'accaparer les biens qu'elle doit hériter un jour de son oncle le chanoine?

— Dolorès Salcédo ! sou oncle le chanoine ! En vérité, docteur, je \e sais point du tout ce que voulez dire.

— Ah ! ah ! l'abbé , vous êtes de ce pieux complot! C'est bon à savoir; il est toujours utile de connaître ses adversaires, surtout lorsqu'ils sont aussi habiles que vous l'êtes, cher abbé!

— Mais, encore une fois, docteur, je vous jure...

— Tenez, l'abbé, jouons cartes sur table. Vous m'avez fait demander chez vous ce matin, afin que la touchante épître que vous venez de me lire et que vous aviez préparée vous arrivât en ma présence.

— Docteur! s'écria l'abbé, c'est pousser la méfiance, le soupçon, à un point qui devient... qui devient, permettez-moi de vous le dire...

— Je vous le permets.

— Eh bien, qui devient outrageant au dernier point, docteur! Ah! vraiment, ajouta l'abbé avec amertume , j'étais loin de m'attendre à voir récompenser de la sorte mon empressement à vous rendre service.

— Parbleu! je le sais bien, mon pauvre abbé, vous espériez un tout uire résultat de votre ingénieux stratagème.

-w Docteur, c'en est trop !

LA GOirUMANDlSE. 287

— Non, l'abbé, non, ce n'en est pas assez; ëcoutcz-moi donc encore. Voici ce (jue vous espériez, dis-je , de voire inj;énioux str;>t:igènie : épouvanté du danger que courait mon neveu , je vous remerciais avec effusion du moyen que vous m'offriez pour le sauver, cl je parlais connue un Irait pour aller avenir ce pauvre garçon de quiU 1er sa relraile.

— C'est ainsi, en cffi't, que tout autre eût agi à votre place, docleur; mais vous vous gardez bien d'agir si raisonnablement. Tenez, vous êtes, en vérité, frappé de vertige et d'aveuglement.

— Ilélas! l'abbé, c'est la punition de mes pccliés qui commence... Mais revenons à l'effit de votre ingénieux stratagème. Selon votre espoir, je parlais donc comme un trait pour aller, selon vous, sauver mon neveu. Ma voilure était en bas , j'y moulais; je me faisais conduire rapidement à la mystérieuse retraite du capitaine Horace.

— Eh! sans doute, docteur, voilà ce que vous awicz dû faire de^ l>uis longtemps.

— Or savez-vous ce qui serait arrivé, mon pauvre abbé?

— Vous sauviez votre neveu !

— Je le perdais, je le trahissais, je le livrais, et voici comment : je parie qu'à Iheure où je vous parle il y a, non loin d'ici, dans celte rue, et bien en vue de cette maison , un cabriolet attelé d'un vigoureux cheval, et, hasard étrange (si vous n« donnez pas contreordre) ! ce cabriolet va se meilre à suivre ma voilure partout où elle ira.

L'abbé devint écarlate, mais reprit :

— Je ue sais pas de quel cabriolet vous voulez parler, docteur.

— En d'autres termes, mon cher abbé, on a jusq l'ici vainement cherché les traces de mon neveu. Pour découvrir sa retraite, l'on m'a fait sans doute tout aussi vainement suivre ; or Ion espérail, par la brusque annonce du prétendu danger qu'il courait, me pousser à aller à l'instant avertir le capitaine. Voire émissaire d'en bas eût alors suivi ma voiture, de sorte que, sans le savoir, j'aurais livré moi-même le secret de la retraite de mon neveu. Encore une fois, l'abbé, pour tout autre que vous, le moyeu n'était pas mal inventé; mais vous avez habitué vos admirateurs, et permettez moi de m'inscrire parmi eux, à des conceptions plus hautes et plus hardies. Espé-

rons donc qu'une autre fois vous vous montrerez plus digne de vousmême. Au revoir et sans rancune, mon cher abbé, car je compte toujours sur vous pour noire bonne soirée du 20 novembre. Je viendrai d'ailleurs vous rappeler votre tout aimable promesse. Au revoir donc, mon pauvre et cher abbé. Allons, n'ayez point l'air si dépilé, si décontenancé ; consolez-vous bravement de ce petit échec en vous rappelant vos triomphes passes.

Et le docteur Gasterini quitta l'abbé Ledoux après ce persiflage.

— Tu chantes victoire, vieux serpent ! s'écria l'abbé pourpre de courroux et montrant le poing à la porte par laquelle le docteur était sorti. Tu es bien orgueilleux ! et tu ne sais pas que, ce matin même, nous avons déjà repris Dolorès Salcédo ; mais ton misérable neveu ne nous échappera pas, car, heureusement, je suis aussi roué que toi, infernal docteur! et, comme tu le dis, j'ai plus d'un tour dans mon sac !

Le docteur, objet de ce monologue en manière d'imprécation, avait caché l'inquiétude que lui causait la découverte qu'il venait de faire; il savait l'abbé Ledoux capable de prendre une revanche éclatante. Aussi, en descendant de la maison du saint homme, le docteur, avant de remonter dans sa voiture, regarda de côté et d'autre dans la rue. Ainsi qu'il s'y attendait, il vit, à vingt pas de là, un cabriolet de régie arrêté; dans ce cabriolet se tenait un gros homme à redingote brune. ' S'avançant alors à pied jusqu'à ce cabriolet, le docteur dit à demivoix au gros homme d'un air confidentiel :

— Mon ami, vous êtes posté là, n'est-ce pas, pour suivre cette voiture verte à deux chevaux qui est là-bas, arrêtée devant la porte du nM7?

— Monsieur, dit le gros homme en hésitant, je ne sais qui vous êtes et pourquoi vous...

— Chut! mon ami, reprit le docteur d'un ton plein de mystère; je quitte l'abbé Ledoux; l'ordre de marche est changé, l'abbé vous attend à l'instant pour vous donner de nouveaux ordres; vite, allez, allez !

Le gros homme, rassuré par les détails que lui donna le docteur, n'hésita plus, descendit de son cabriolet et se rendit en hâte chez l'abbé Ledoux. Lorsque le docteur eut vu la porte cochère refermée sur l'émissaire de l'abbé, bien certain dès lors de n'être pas suivi, il se fit conduire en hâte au faubourg Poissonnière; car, s'il ne craignait

LA GOURSIANDISE. 289

rien pour son neveu, il éprouvait vaguemenl d'autres inquiétudes depuis qu'il savait l'abbé Ledoux niclé daus celle inliigue.

La voiture du docteur venait d'outrer dans une des rues les moins fréquentées du faubourg Poissonnière, non loin de la barrière du même nom , lorsqu'à quelque distance il aperçut un assez grand rassemblement formé en face d'une maison de modesti; apparence. Lo docteur fit aussitôt arrèicr sa voilure, en descendit , alla se mêler aux groupes, et dit à une des personnes dont ils étaient composés :

— Qu'y a-t-il donc là, monsieur?

— Il paraît, mon.^iour, que c'est une colombe égarée que l'on ramène au colombier.

— Une colombe !

— Ou, si vous l'aimez mieux, une jeune fdle qui s'était sauvée d'un couvent. Le commissaire de police est arrivé avec ses agents et un très-gros bomme en redingote violette qui avait l'air d'un curé. Il s'est fait ouvrir la maison. La fugitive y a été trouvée, puis emmenée dans un ûacre avec le gros bomme en redingote violette. Je u'ai jamais vu un citoyen orné d'un pareil ventre.

Le docteur Gasterini n'en entendit pas davantage, se fit jour à travers les groupes, et alla sonner impérieusement à la porte delà petite maison dont on parlait. Une jeune servante, encore pâle d'émoliou, vint lui ouvrir.

— Où est madame Dupont? dit vivement le médecin.

— Chez elle, monsieur. Ah ! si vous saviez !

Le docteur ne répondit rien, traversa deux pièces, et entra dans une chambre à coucher où se trouvait une femme âgée, d'une figure vénérable et pleine de douceur.

— Ah ! monsieur le docteur, s'écria madame Dupont en fondant en larmes, quel malheur! quel scandale! pauvre jeune fille!

— Je suis désolé, ma pauvre madame Dupont, que le service que vous m'avez rendu ait eu pour vous des suites si désagréables.

— Oh ! ne croyez pas que ce soit cela qui m'afflige, monsieur le docieur ! je vous dois plus que ma vie, puisque je vous dois la vie de mon fils; aussi je ne pense pas à me plaindre, quanta moi, d'un désagrément passager; je vous connais trop, d'ailleurs, pour élever le moindre doute sur les intentions qui vous ont fait me demander de

donner momentanément asile à celle jeune fille.

— A cette heure, ma chère madame Dupont, je puis et je dois fout vous dire. Voici l'histoire en deux mots : j'ai un neveu, une tête folle, mais le plus brave garçon du monde ; il est capitaine de marine ; dans son dernier voyage de Cadix à Bordeaux, il a pris comme passagers un chanoine espagnol et sa nièce ; mon neveu est devenu nmoureux fou de la nièce ; mais, par suite d'événements trop longs et trop ridicules à vous raconter, le chanoine ayant pris mon neveu en aversion, il lui a signifié qu'il n'épouserait jamais Dolorès; la résistance a exaspéré ces deux amoureux; mon diable de neveu a suivi le chanoine à Paris, a découvert le couvent où avait été mise la jeune fille, s'est rais en correspondance avec elle, et il l'a enlevée. Horace (c'est son nom) est un honnête garçon; l'enlèvement accompli, il m'a amené Dolorès et m'a tout avoué. En attendant son mariage, il m'a Bupplié de placer cette jeune fille dans une maison convenable; car, pour mille raisons, il m'était impossible de garder cette enfont chez moi, après un tel éclat. Alors j'ri songé à vous, ma bonne madame Dupont.

— Ah ! monsieur, j'étais bien certaine que vous ne pouviez qu'agir noblement, comme toujours ; et d'ailleurs, pendant le peu de temps qa'elle est restée près de moi, mademoiselle Dolorès m'a si vivement intéressée, que je m'étais déjà attachée à elle; aussi jugez de mon chagrin lorsque ce matin...

— Le commissaire de police s'est fait ouvrir cette maison; je sais cela. Et le chanoine dom Diego l'accompagnait.

— Oui, monsieur; il était furieux; il s'est écrié qu'il connaissait la loi française ; que cela ne se passerait pas ainsi ; qu'il y avait rapt d'une mineure , ei que l'on cherchait de tous côtés le ravisseur.

— C'est à quoi je m'attendais; aussi avais-je exigé de mon neveu, non-seulement qu'il ne revît pas Dolorès avant que tout fût arrangé, mais qu'il se tînt caché, afin de se soustraire à des poursuites que j'espérais apaiser. Maintenant je ne sais si je pourrai y parvenir; le cas est fort grave. Je l'avais dit à Horace; mais le mal était fait, et, je l'avoue, j'ai reculé devant la pensée de remettre moi-même cette pauvre Dolorès entre les mains du chanoine, espèce de brute superstijeuse et gloutonne dont il n'y a rien à espérer.

— Ah ! monsieur le docteur, je connais maintenant assez mademoiselle Dolorès pour être certaine qu'elle serait morte de chagrin, qu'elle en mourra peut-être, si on la laisse au couvent. Aussi croyez,

OQsieur, que, dans la scène de ce noatiii, ce qui m'a le plus affligée ôlé, non le scandale dont ma pauvre maison a été le tlieàlrc, mais la pensée du iriste avenir tjui est peut-êlre réservé à celle malheureuse enfant. El niainieuanl «lue je s;ns lout, monsieur le docleur, je suis doubicmeui inquiète en songeant aux graves conséquences quo cet enièvemenl peul aussi avoir pour voire neveu.

— Ces craintes, je les partage plus vivenieni encore, ma clicrc madame Puponl. D'après une dccouverle que j'ai faite ce malin, je tremble qu'une plainte :iii déjà élé déposée contre Horace; si elle ne l'a pas élé, clic le sera penl-élre aujourd'hui ; car, maintenant qne Dolorès est retombée an pouvoir de son oncle, s'il peul parvenir à faire arrêter mon neveu, son amour pour Dolorès ne sera plus à craindre. Ah ! cette arrestation serait affreuse 1 la loi est inflexible : mon neveu s'est introduit, la nuit, dans un couvent, et a enlevé une nùneure; il est passible d'une peine infamante, et pour lui ce serait la mort !

— Grand Dieu !

— Et ses frères et ses sœurs qui l'aiment tant ! Quel deuil pour moi ! pour notre famille ! ajouta le vieillard avec abatlemenl.

— Mais, monsieur, il doit y avoir quelque chose à faire pour tâcher au moins d'arrêter les poursuites.

— Tenez, ma chère madame Dupont, reprit le docleur doidoureusemcnl ému , ma tête se perd quand je songe aux terribles conséquences qui peuvent résulter de ce coup de lêle de jeune homme !

— Mais que faire, monsieur le docleur? que faire ?

— Eh ! le sais-je moi-même, ma pauvre madame Dupont ? Je vais réfléchir à la meilleure marche à suivre; mais j'ai affaire à si forte partie, que je n'ose espérer le succès.

El le docleur Gasierini quitta le faubourg Poissonnière dans une inevprimable anxiété.

Le lendemain du jour où Dolorès Salcédo avait élé reconduite au couvent, la scène suivante se passait chez le chanoine dom Diego,

qui logeait dans un appariement très-confortable, retenu d'avance pour lui par l'abbé Ledoux.

Il était onze heures du matin.

Dom Diego, étendu dans un large et profond fauteuil , semblait assailli de ténébreuses pensées. C'était un gros homme de cinquanie ans environ, d'une obésité énorme; ses joues, grasses et trembiulantcs, se confondaient avec son menton à quadruple étage; sa peau, légèrement bistrée, comme celle des méridionaux, était mate, flasque', et annonçait la mollesse de cette masse inerte. Ses traits ne devaient cependant point manquer d'une certaine bonhomie lorsqu'ils n'étaient pas sous l'impression d'une idée chagrine ; sa large bouche, dont la lèvre inférieure, très-épaisse, était un peu pendante, dénotait surtout la sensualité. Les yeux demi-clos sous ses gros sourcils gris, les mains croisées sur son ventre de Falslaff, qui dessinait sa vaste rotondité sous une robe de chambre violette, le chanoine soupirait de temps à autre d'un ton dolent et abattu.

— Plus d'appéiit, hélas! plus d'appétit! murmurait-il. Trop de secousses m'ont bouleversé. Mon estomac, si vaillant, si régulier d'habitude, est détraqué comme une montre déréglée. Ce malin, au déjeuner, ordinairement mon plus franc repas, j'ai à peine mangé; tout me semblait fade ou amer. Que sera-ce donc à dîner, Jésus ! que sera-ce donc à dîner! un repas que je fais toujours presque sans faim, pour ne prendre, pour ne savourer que la fine fleur des meilleures choses ! Ah ! maudit et damné soit cet infernal capitaine Horace! L'horrible régime auquel j'ai été soumis à son bord pendant cette longue traversée a commencé à me faire perdre l'appétit ; mon estomac s'est courroucé, s'est révoilé contre ces exécrables salaisons, contre ces abominables légumes secs. Aussi, depuis celle injure faite à la délicatesse de ses habitudes, mon estomac me boude, hélas! comme si celait ma faute; il me garde rancune, il me punit» il fait le fier devant les meilleurs mets.

Puis, après un long silence, le chanoine reprit d'un air effrayé ;

— Mais qui sait si le doigt de la Providence n'est pas là? A cette heure que je n'ai point la moindre faim, je reconnais que je m'abandonne à un péché aussi iléleslable... que délectable. Hélas! la gouT' mandise! Peut-être la Providence a-lelle voulu me punir en envoyant sur ma route ce miséral)le capitaine Horace. Ah ! le scélérat, quel mal il m'a fait! Et ce n'élait pas assez : il enlève ma nièce; il me

jcltcdans tic nouvelles Iribulaiioiis; il bouleverse ma vie, mon repos, moi qui ne tleni:nule qu'à uianj^er avec recueillement et iranquilliic! Oh! brigand de capilaine! je me vengerai! Mais, quelle que soit ma vengeance, double iraîlre ! je ne te rendrai jamais la vingtième partie du nuil que je te dois ! Car, enlin, voilà près de deux mois que j'ai perdu l'appélit, et, quand je vivrais cent ans, ces deux mois d'abstinence forcée, je ne les rattraperai jamais!

Ce douloureux monologue fut interrompu par rentrée du majordome du chanoine, vieux serviteur à cheveux gris.

— Eh bien, Pablo, lui dit dom Diego, lu viens du couvent?

— Oui, seigneur.

— Et mon indigne nièce?

— Seigneur, elle est dans une sorte de délire, elle a une fièvre ardente; tantôt elle appelle le capitaine Horace avec des cris déchirants, tantôt elle invoque la mort en sanglotant; je vous assure, seigneur, que c'est à fendre le cœur.

Dora Diego, malgré son égoïste sensualité, parut d'abord touché des paroles de son majordome; mais bientôt il s'écria :

— Tant mieux ! Dolorès n'a que ce qu'elle mérite ; ça lui apprendra à s'amouracher du plus détestable des hommes. Elle restera au couvent, elle y prendra le voile. Mon excellent ami et compère, l'abbé Ledoux, a parfaitement raison; par cet échantillon des frasques de ma nièce, je juge de ce qui m'attendrait plus tard si je la gardais près de moi : alertes, algarades perpétuelles, jusqu'à ce que je l'eusse enfin mariée, bien ou mal. Or donc, pour couper court à tout ceci, la senora Dolorès prendra le voile et fera son salut: mes biens enrichiront un jour la maison où l'on priera pour le repos de mon âme, et je serai débarrassé de ma diablesse de nièce, trois avantages pour un.

— Pourtant, seignenr, si l'état de la seiïora empire...

— Pas un mot de plus, Pablo! s'écria le chanoine, craignant de s'apitoyer malgré lui sur le sort de sa nièce, pas un mot de plus. N'ai-je pas, hélas! assez de mes chagrins personnels, sans venir encore m'agacer, m'irriter par des contradictions?

— Pardon, seigneur, pardon, alors je vous parlerai d'autre chose.

— De quoi ?

— Il y a dans l'antichambre un homme qui désire vous parler.

— Qu'est-ce que cet homme.'

— Un homme rieux et bien vêtu.

— Bt qu'est-ce qu'il veut, cet homme ?

— Vous entretenir, seigneur, d'une affaire très-importanle. Il a apporté avec lui une grande caisse qu'un commissionnaire a montée ici; die parait fort lourde.

— Et qu'est-ce que c'est que cette caisse, Pablo?

— Je ne sais, seigneur.

■ — Et le nom de cet homme?

— Oh ! un nom bien étrange.

— Lequel?

— Appétit, seigneur.

— Comment ! cet homme s'appelle monsieur Appétit?

— Oui, seigneur.

— Tu auras mal entendu.

— Non, seigneur; je lui ai fait répéter deux fois son nom : il s'appelle bien Appétit.

— Hélas! hélas! voilà un nom cruellement ironique, murmura le chanoine avec amertume. Il n'importe ! pour la rareté du nom, fais entrer cet homme.

Un instant après, l'homme annoncé par le majordome entra, salua respectueusement dom Diego, et lui dit :

— C'est au seigneur dom Diego que j'ai l'honnour de parler?

— Oui, monsieur. Que me voulez-vous?

— D'abord, seigneur, eus payer le tribut de ma profonde admiration; puis vous offrir mes services.

— Mais, monsieur, quel est votre nom ?

— Appétit, seigneur.

— Écrivez-vous donc votre nom comme s'écrit appélit, envie, besoin de manger ?

— Oui, seigneur ; cependant je dois vous avouer que ce n'est pas mon nom, mais mon surnom.

— Pour mériter un tel surnom, vous devez être furieusement bien doué par la nature, monsieur Appétit; vous devez jouir d'une fringale éternelle, dit le chanoine avec un soupir d'envie et de regret.

— Au contraire, je mange fort peu, seigneur, comme presque tous ceux qui ont la mission sacrée de faire manger les autres.

— Comment! quelle est donc votre profession?

LA GOURMANDISE. 29r.

— Cuisinier, seigneur, pour avoir l'Iiouneur de vous servir, si je pouvais incritcr ceUc lëlicilti.

Le chaiioiue secoua luélaucoliciucuicul la Ictc, cl cacha sou visaj^e cuire ses luaius; il seulail luulcs ses douleurs se réveiller à la propusiliou du seigueur Appclil. Celui ci poursuivit :

— Mou secoud uiailre, lord Wilmul, donl la débilité d'estomac claiJ si cxirêuie, que, depuis près d'uue aunée, il mangeait sans goût et sans plaisir, a liiiéralemenl dévoré dès le premier jour que j'ai eu riiouueur de le servir. Aussi, par gratitude, milord m'a-t-il donné le surnouî iV Appétit, que j'ai toujours conservé depuis.

Le chanoine regarda plus atleuiivenieut son interlocuteur, et reprit :

— Ah! vous êtes cuisinier? Mais, dites-moi, vous m'avez parlé de me payer le tribut de votre admiration et de ni'offrir vos servicef D'où me connaissez-vous donc?

— Vous avez, seigneur, pendant votre séjour à Madrid, souvent dîué chez .M. l'ambassadeur de France.

— Oh' oui, c'était mou bon temps alors, répondit dom Diego avec abattement : j'ai rendu justice éclatante à la table de M. l'ambassadeur de France, et j'ai proclamé que je ne connaissais pas de me/' leur praticien que le chef de ses cuisines.

— Aussi cet illustre praticien, avec qui, seigneur, je suis en co* respondance, alin de nous tenir mutuellement au courant des progrès de la science, m'a-t-il écrit pour me dire sa joie d'avoir été si dignement apprécié par un connaisseur tel que vous, seigneur; j'ai noté votre nom, et hier, apprenant par hasard que vous cherchiez un cuisinier, je suis venu pour avoir l'honueur de vous offrir mes services.

— Et de chez qui sortez- vous, mon ami?

— Depuis dix ans, seigneur, je ne travaille plus que pour moi, c'est-à-dire pour l'art; j'ai une fortune modeste, mais suffisante : aussi n'est-ce pas l'intérêt qui m'amène auprès de vous, seigneur.

— Mais pourquoi vous présenter plutôt chez moi que chez tout autre ?

— Parce que, libre de choisir, je consulte mes coaveaaDces; car je suis très-jaloux, seigneur, borriblemeut jaloux.

— Jaloux! et de quoi?

— De la fidélité de mou maître.

— Comment ! de la fidélité de votre maître ?

— Oui, seigneur ; et je suis certain que vous me serez fidèle, car «^ous vivez seul, sans famille, et, par état autant que par caractère, vous n'avez pas, comme tant d'autres, toutes sortes de penchants qui se gênent ou se contrarient toujours; en homme sérieux et convaincu, vous n'avez qu'une passion, mais profonde, absolue, la gourmandise. Eh bien, cette passion, je m'offre, seigneur, à la satisfaire comme de votre vie vous ne l'avez satisfaite.

— Vous parlez d'or, mon cher ami; mais savez-vous que, pour soutenir un pareil langage, il faut posséder un grand talent, un immense talent?

— Ce grand, cet immense talent, je l'ai, seigneur.

— L'aveu n'est pas modeste.

— Il est sincère, et vous le savez, seigneur, on puise une légitime assurance dans la conscience de sa force.

— J'aime cette noble fierté, mon cher ami, et, si vos actes répondent à vos paroles, vous êtes un phénix !

— Seigneur, mettez-moi à l'essai aujourd'hui, sur l'heure...

— Aujourd'hui, sur l'heure! s'écria le chanoine en haussant les épaules. Vous ne savez donc pas que, depuis deux mois à jamais maudits, je suis dans un état déplorable ! que je n'ai goût à rien ! que ce matin j'ai laissé intact un excellent déjeuner que l'on m'a fait venir de chez Chevet, chez qui je me fournis en attendant que j'aie monté ma cuisine ! Ah ! si vous n'aviez les dehors d'un honnête homme, je croirais que vous venez insulter à ma misère! Me proposer de me faire la cuisine, lorsque je n'ai pas la moindre faim !

— Seigneur, je me nomme Appétit.

— Mais je vous répète, mon cher ami, qu'il y a une heure à peine j'ai rebuté sur d'excellentes choses.

— Tant mieux, je ne pouvais me présenter à vous, seigneur, dans une conjoncture plus favorable; mon triomphe sera plus grand.

— Ecoutez, mon cher ami, je ne puis vous dire si c'est l'influence de votre nom ou la manière savante et élevée dont vous parlez de votre art qui me donne malgré moi confiance en vous ; mais j'éprouve, je ne dirai pas la velléité de manger, car je vous mettrais au défi de me faire avaler une aile d'ortolan; mais enfin j'éprouve à vous

LA GOL'IlMAiNDISE. 2'.)7

entendre raisonner cuisine un plaisir qui me fait espérer que pcutùtrc, plus tard, si jamais Tappélit me revenait, je...

— Seigneur, pardonnez-moi si je vous interromps; vous avez ici une cuii<iue'.'

— Certes, et toute montée ! C'est là que l'on fait un instant voir le feu à ce que l'on m'apporte tout confectionné de chez Chevet, mais, hélas ! bien inuiilemeut.

— Voulez-vous, seigneur, m'accorder une demi-heure?

— Pourquoi faire?

— Un dcjounor pour vous, seigneur.

— Avec quoi ?

— J'ai apporlé ce qu'il me faut.

— Mais à quoi bon ce déjeuner, mou cher ami ? Allez, croyez-moi ne compromettez pas un talent auquel je me plais à croire, en l'engageant dans une entreprise impossible, folle.

— Seigneur, m'accordez-vous une demi-heure?

— Mais, encore une fois, à quoi bon?

— A vous faire faire un excellent déjeuner, seigneur, qui vous prédisposera à un dîner meilleur cucore.

— C'est de la folie, vous dis-je; vous êtes inseusc.

— Essayez toujours, seigneur; que risquez-vous?

— Allons donc ! il faudrait que vous fussiez magicien.

— Je le suis peut-être bien, seigneur, répondit le cuisinier avec un soirire étrange.

— Eh bien, portez donc la peine de votre orgueil par trop superbe aussi ! s'écria dom Diego en sonnant violemment. î>i vous êtes tout à l'heure accablé d'humiliation, si vous êtes forcé d'avouer limpuissance de votre art, c'est vous seul qui l'aurez voulu. Prenez garde ! prenez garde !

— Vous mangerez, seigneur, répondit rariiste d'un ton doctoral; oui, vous mangerez, et beaucoup, et délicieusement.

Au moment où le cuisinier prononçait ces outrecuidantes paroles, le majordome, appelé par le coup de sonnette, entra.

— Pablo, lui dit le chanoine, ouvre la cuisine à monsieur, et metsmoi un couvert. Il faut que justice soit faite !

— Mais, seigneur, ce malin...

— Fais ce que je te dis; conduis monsieur à la cuisine, et, s'il a besoin de quelqu'un pour l'aider. <iu'on l'aide.

— Je n'ai besoin de personne, seigneur ; j'ai l'habitude de travailler seul dans mon laboratoire. Je vous demanderai même la permission de m'enfermer.

— Tout ce que vous voudrez, mon cher ; mais que je sois à jamais damné pour mes péchés, si j'avale une bouchée de ce que vous allei me servir! Je me sens bien peut-être, et il y a véritablement de l'outrecuidance à vous...

— 11 est onze heures et demie, seigneur, dit le cuisinier en interrompant dom Diego avec majesté; à midi sonnant, vous déjeunerez!

Et Tartiste sortit, accompagné du majordome.

Après la disparition du seigneur Appétit, cet étrange cuisinier qui offrait ses services avec une si superbe assuraïue, le chanoine, resté seul, se dit en se levant péniblement de son fauteuil et marchant çà et là avec une sorte d'agitation :

— L'orgueilleux aplomb de ce cuisinier me confond et m'impose malgré moi. Mais, s'il croit avoir affaire à un novice en gastronomie, il est dans l'erreur; je le lui ferai bien voir! Allons, que je suis fou de m'inquiéter ainsi ! Est-il une puissance humaine capable de me donner, dans cinq minutes, cette faim qui me fait défaut depuis deux mois? Ah! maudit capitaine Horace! que je vais avoir de plaisir à le faire mettre sous les verrous ! à penser que tu n'auras pour toute nourriture que la nauséabonde pâtée des prisonniers, arrosée d'un verre de vin bleu, âpre au gosier comme une râpe, acide comme du vinaigre tourné! Mais, bah! ce scélérat, habitué sans doute aux fréquentes privations des gens de mer, est capable de rester indifférent à ce martyre et de conserver son insolent appétit, tandis que moi... Ah! si ce cuisinier ne mentait pas! Mais non, non, comme tous les Français, c'est un vantard, un orgueilleux. Et pourtant son assurance me semble consciencieuse. Il a d'ailleurs dans le regard, dans la physionomie, quelque chose de dominateur. Au fait, quel est cet homme? d'où vient-il? puis-]e me fier à sa sincérité? Je me rappeUe maintenant que, lorsftaft m», lui parlais de iimpossibililé de ranimer mon appétit,

il m'a ri'pdiidii d'un ait ôlranj;e : « Seigneur, je suis peut-iiire magicien. » S'il exisle des magiciens, ce sont des lils du mauvais esprit, et Dieu me garde d'en jamais rencontrer! Il faudrait donc (jue cet îiomme fût réellement magicien pour me faire manger. Uélas ! je suis uu grand pécheur! Satan prend toutes les formes, et si... Oli ! non, non ! à celte seule pensée je frissonne ! Écartons de si funestes préoccupations !

Puis, après nu mumeut de silence et regardant sa pendule, te clia- Doioe ajouta :

— Voici bientôt midi... Malgré moi, plus l'heure fatale approche, plus mon anxiété redouble. J't'prouve une émotion singulière ; je puis m'avoner cela à moi-même : j'ai presque peur. Il me semble qu'à celle heure cet homme se livre à une incantation myslérieusi', qu'il machine quelque chose de surhumain ; car ressusciter uu mort ou ressusciter mon appélii, ce serait accomplir le même prodige. Et cet homme étonnant s'est fiùt fort de l'accomplir, ce prodige ! Et, s'il l'accomplissait, il me faudrait donc reconnaître son pouvoir surnaturel?... Allons, allons, j'ai honte de cette faiblesse. C'est égal, je préfère ne pas rester seul ; car plus l'heure approche, et plus je me sens inquiet. Sonnons Pablo. (El il sonna.) Oui , le silence de celle demeure , la pensée que cet homme singulier est là, dans cette cuisine soulerrame, courbé sur ses fourueauv embrasés, comme quelque mauvais esprit occupé de maléfices, tout cela me cause une impression extraordinaire. .\h çà, Pablo ne m'entend donc pas! s'écria le chanoine, dont l'inquiélude augmentait.

Et il sonna de nouveau violemment.

Pablo ne parut pas.

— Qu'est-ce que cela signifie? murmura dom Diego en jetant autour de lui des regards effarés. Pablo ne vient pas ! Quel effrayant et morue silence! Oh! il se passe ici quehpie chose d'extraordinaire! Je n'ose faire un pas !

Et, prêtant l'oreille, le chanoine ajouta :

— Quel est ce bruit sourd? Cela n'a rien d'humain. Ou approche! on vient! Ah! je n'ai pas une goutte de sang dans les veines!

A ce moment, la porte s'ouvrit si violemment, que le chanoine poussa uu cri et cacha sa ûgure entre ses mains en balbutiant :

— Vale... re... relro... Sa... Salanas!

Ce nY-taii pourtant point Satanas, mais Pablo le majordome, qui,

n'ayant pas répondu aux deux premiers appels de la sonnette de son maître, avait précipitamment accouru et ainsi causé ce bruit que l'imagination superstitieuse du chanoine transformait en un bruit mystérieux et surhumain.

Le majordome, frappé de l'attitude du chanoine, lui dit en s'approchant :

— Ah ! mon Dieu ! qu'avez-vous, seigneur ?

A la voix de Pablo, dom Diego abaissa ses grosses mains, dont i' couvrait son visage, et laissa voir à son serviteur des traits encore frissonnants d'épouvante.

— Seigneur, seigneur, que s'est-il donc passé? s'écria le majordome.

— Rien, mon pauvre Pablo; une idée folle dont je rougis à celte heure. Mais pourquoi as-tu tant lardé à venir?

— Seigneur, ce n'est pas ma faute.

— Comment cela?

— J'avais voulu, seigneur, par curiosité, entrer dans la cuisine pour voir à l'œuvre ce fameux cuisinier.

— Eh bien, Pablo?

— Après que je l'ai eu aidé à transporter son coffre, cet homme étonnant m'a prié de sortir de la cuisine, où il voulait, disait-il, élre absolument seul.

— Ahl Pablo, comme il s'entoure de mystère!

— J'ai obéi, seigneur, mais je n'ai pu résister au désir de rester en dehors, à la porte.

— Pour écouter?

— Non, seigneur, pour flairer, pour sentir.

— Eh bien, Pablo?

— Ah! seigueur! ah! seigneur!

— Achève !

— Peu à peu, il s'est épandu à travers la porte une odeur si agréas ble, si agaçante, si provocante, qu'il m'a été impossible de m'en t aller; j'eusse été cloué à cette porte, que je ne serais pas resté plus

immobile : j'élais étourdi, fasciné !

— Vraiment, Pablo?

— Vous le savez, seigneur, vous m'avez abandonné l'excellenl déjeuner que l'on vous a apporté ce matÏD.

— Hélas ! oui.

— Ce (Icjcimcr. je l'ai mange, seigneur.

— lK-iireii\ l'ablo !

— Kli bien, soigneur, colle oiloiir que je dis dlaît si appétissante, que je lUc suis senti tout à coup possédé d'une faim furieuse, et, saus quitler la porte, j'ai pris sur une des tablettes de l'uflice un grus morceau de pain sec.

— El lu l'as mangé, Pablo?

— Je l'ai dévoré, seigneur !

— Sec?

— Sec, répondit le majordome en inclinant la tête.

— Sec! s'écria le cliauoine en ievani les mains et les yeux au ciel. C'est un prodige ! Il a déjeuné comme un ogre il y a une heure, et il vient de se bourrer de pain sec!

— Oui, seigneur; et ce pain sec, seulement assaisonné de cette succulente odeur, m'a paru le plus délicieux des mets.

A ce moment, midi sonna.

— Midi ! s'écria le majordome. Ce cuisinier merveilleux m'a recommandé de vous servir, seigneur, à midi précis. Le couvert est tout préparé sur une petite table; je vais l'apporicr.

— Va, Pablo, dit le chanoine d'un air recueilli, ma destinée va s'accomplir!... Le prodige, s'il y a prodige, va s'opérer... s'il doit s'opérer; car, je le jure, malgré lout ce que lu viens de me conter, je n'ai pas le moindre appétit ; j'ai l'estomac pesant, la bouche pâteuse. Va, Pablo, j'attends.

11 y avait une résignation pleine de doute, de curiosité, d'angoisse cl de vague espérance dans l'accent avec lequel dom Diego exclama ce mot : « J'attends! o

Bientôt le majordome reparut.

11 marchait d'un air solennel, portant sur un plateau un petit réchaud d'argent de la grandeur d'une assiette, surmonté de sa cloche.

A côté de ce plat, on voyait un petit flacon de cristal rempli d'un liquide limpide et couleur de topaze brûlée.

Pablo, tout en s'avançant, approchait parfois son long nez de la cloche comme pour aspirer les miasmes appétissants qui pouvaient s'échapper; euQn, il plaça sur la table le petit réchaud, le (lacou et on petit billet

— Pablo, demanda le chanoine en indiquant du geste le réchaud surmonté de sa cloche, qu'est-ce que cette argenterie?

— Elle appartient à M. Appétit, seigneur ; sous celte cloche est une assiette à double fond, remplie d'eau bouillante, car il faut surtout, dit ce grand homme, manger brûlant.

— Et ce flacon, Pablo?

— Son emploi est indiqué sur ce billet, seigneur, qui vous annonce les mets que vous allez manger.

— Voyons ce billet, dit le chanoine, et il lut :

— « OEufs de pintade frits à la graisse de caille, relevés d'un coulis d'écrevisses.

« N. B. — îlanger brûlant, ne faire qu'une bouchée de chaque œuf, après l'avoir bien humecté de coulis.

a Mastiquer pianissimo.

« Boire, après chaque œuf, deux doigts de ce vin de Madère de 1807, qui a fait cinq fois la traversée de Rio-Janeiro à Calcutta (1).

« Boire ce vin avec recueillement.

« Il m'est impossible de ne pas prendre la liberté d'accompagner chaque mets que je vais avoir Thonneur de servir au seigneur dora Diéi^o d'un flacon de vin approprié au caractère particulier du mets susdit. »

— Qael homme! s'écria le majordome avec une expression d'admiration profonde; quel homme ! il pense à tout.

Le chanoine, dont l'agitation allait croissant, souleva la cloche d'argent d'une main tremblante et émue.

Soudain une émanation délicieuse s'épandit dans l'atmosphère; Pablo joignit les mains, dilata démesurément ses larges narines et regarda d'un œil avide.

Au milieu de l'assiette d'argent et à demi baignés d'un coulis onctueux et velouté, d'une belle nuance vermeille, le majordome vit quatre tout petits œufs ronds, mollets, et semblant frémir encore dans leur friture fumante et dorée.

Le chanoine, frappé comme son majordome de la délicieuse senteur de ce mets, le mangeait littéralement du regard, et, pour la première fois depuis deux mois, une soudaine velléité d'appétit cha-

(1) 11 est inutile de dire que certains vins se bonifient exlraordinairement par les voyages de long cours.

LA GOURMANDISE. 30r»

touilla son palais. Ni-aninoiiis il doutail encore, eroyant à la liui.ipcusc illusion duiie fausse faim, (lepentianl il prit dans nue cuiller uu des petits œufs bien imprégnés de coulis, et l'enfourna dans sa lar^e bouehc.

— ilu^liqucz pianissimo, seigneur! s'écria Pablo, (pii suivait eliaque niuuveinenl de son maître avec de grands batlcincnls de cœur. Mastiquez leiiteinont, a dit le magicien, et buvez ensuite de ceci, suivant I ordonnance.

Et Pabio versa deux doigts du vin de Madère de 1807 dans un verre mince comme une pelure d'oignon, et le présenta à dom Diego.

0 miracle! ô merveille! ù prodige! le second mouvement de mastication pianissimo était à peine accompli, que le chanoine renversait doucement sa tête en arrière, puis, fermant à demi les yeux dans une sorte d'extase, il croisa sur sa poitrine ses deux mains, dont lune tenait encore la cuiller dont il venait de se servir.

— Eh bien, seigneur? dit vivement Pablo en présentant à son mailre les deux doigts de vin de Madère, eh bien?

Le chanoine ne répondit pas, prit le verre avec empressement et le porta à ses lèvres.

— Et, surtout, buvez avec recueillement, seigneur! s'écria Pablo, scrupuleux observateur de l'ordonnance du cuisinier.

Le chanoine but, en effet, avec recueillement, lit ensuite claper sa langue contre son palais, et, si cela se peut dire, s'écoula pendant un instant savourer le bouquet du vin qui se confondait merveilleusement avec le délicieux arrière-goût du mets qu'il venait de déguster; puis, toujours sans répondre aux interrogations de Pablo, le chanoine mangea pianissimo les trois derniers oeufs de pintade avec une délectation pensive et croissante, vida le petit flacon de vin do Madère, et, faut-il avouer celle énorme incongruité .' il sauça si scrupuleusement de son pain le coulis d'écrevisses dont étaient baigué.. les œufs, que le fond de l'assiette d'urgent brilla bientôt d'un luati c immaculé.

S'adressant alors pour la première fois à son majordome, donj Diéi;»» s'écria d'une voix attendrie, pendant que quelques larmes bril • laienl même dans ses yeux :

— .\h! Pablo!

— (Juy a-t-il, seigneur? Celle émotioa .

504 LES SEPT PÉCnÉS CAPITAUX.

— Pablo> je ne sais qui a dit que les grandes joies avaient quelque chose de mélancolique; ce quelqu'un-là ne se trompait pas, car l'infirmité de notre nature nous fait souvent fléchir sous le poids des plus grands bonheurs. Ainsi, depuis deux mois, voici la première fois qu'à bien dire je mange, et que je mange comme je n'ai jamais mangé de ma vie ! Non, non ! car aucune langue humaine, vois-tu, mon pauvre Pablo, ne peut exprimer la finesse, la délicatesse exquise de ce mets, si simple en apparence, des œufs de pintades frits dans de la graisse de caille, arrosés d'un coulis d'écrevisses. Non, vois-tu ! à mesure que je les savourais, je sentais mon appétit renaître, et, à présent, j'ai beaucoup plus faim qu'avant d'avoir mangé. Et ce vin, Pablo, ce vin! comme c'est fondu, hein?

— Hélas! seigneur, dit le majordome d'un air piteux, je ne sais point le goût de ce vin, mais je me plais à vous croire.

— Oh ! oui, crois-moi, mon pauvre Pablo, c'est à la fois sec et velouté; que te dirai-je? un nectar! et, si tu savais, Pablo, comme la saveur de ce nectar se marie admirablement au parfum du coulis d'écrevisses ! C'est idéal, Pablo, idéal! te dis-je; aussi je devrais être rayonnant, fou de joie, en retrouvant ainsi mon appétit perdu... Eh bien, non, je me sens pris d'un attendrissement ineffable ; enfin, je pleure comme un enfant ! Pablo, tu le vois, je pleure, j'ai faim !

Un coup de sonnette retentit.

— Qu'est-ce que cela, Pablo?

— C'est lui, seigneur.

-Qui?

— Le grand homme ! il nous sonne.

— Lui?

— Oui, seigneur, répondit Pablo en enlevant Tassiette. Il affirme que ceux qui mangent doivent être à la sonnette de ceux qui font manger, car ceux-ci savent seuls l'heure, la minute, l'instant où chaque mets doit être servi, dégusté, pour ne pas perdre un atome de sa valeur.

— C'est très-profond, ce qu'il dit là! il a raison. Cours donc, Pablo.... Mon Dieu ! voilà qu'il sonne encore! Pourvu qu'il ne se formalise point... Va vite, vite!

Le majordome courut ; et, avouons cette autre énormité, le malheureux, poussé par une dévorante curiosité, osa lécher avec une

U GOURMANDISE. r,fl%

avidité iléscspéréc l'assietle qu'il remportait, quoique le chanoiiic, l'eûl laissée uclle et i)iillaiito.

On s'imagine avec quelle impalioncc de plus on plus vive cl croissante le chanoine attendit les diflérents mets, toujours inconnus à l'avance, dont se composa son déjeuner.

Chaque service était accompagné d'une ordonnance, comme disait Pablo, et d'un nouveau llacon de vin tiré sans doute de la cave de ce singulier cuisinier.

La collection de ces bulletins culinaires donnera une idée des délices variées que goûta dom Uiégo.

Après la note qui annonçait les œufs de pintade, se déroula successivement le menu suivant, dans l'ordre où nous le présentons ;

f Truite du lac de Genève au beurre de Montpellier, frappé de glace.

• Envelopper hermétiquement chaque bouchée de ce poisson exquis dans une couche de cet assaisonnement de haut goût, c Mastiquer allegro.

■ Boire deux verres de ce vin de Bordeaux [Sautcrnc 1834); il a fait trois fois la traversée de l'Inde. « Ce vin veut être inédite. >

— Un peintre ou un poète eût fait de cette truite au beurre de ^lontpellier, frappé de glace, un portrait enchanteur, avait dit le chanoine à Pablo. Vois-la, cette charmante petite truite, à la chair couleur de rose, à la tête nacrée, voluptueusement couchée sur ce lit d'un vert éclatant, composé de beurre frais et d'huile vierge, congelés par la glace, auxquels l'estragon, la ciboulette, le persil, le cresson de fontaine, ont donné cette gaie couleur d'émeraude ! Et quel parfum ! Comme la fraîcheur de cet assaisonnement contraste délicieusement avec le haut goût des épices qui le relèvent! Et ce vin de Sauterne ! quelle ambroisie si bien appropriée, comme dit ce grand homme de cuisine, au caractère de cette truite divine qui Fue donne un appétit croissant!

Après la truite vint un autre mets accompagné de ce bulletin : « Filets de grouse (1) aux truffes blanches du Piémont (émincées crues).

a Enchâsser chaque bouchée de grouse entre deux rouelles de

(1) Grouse, grostt penJrix d'Ecosse inGnimcDt supéilfK;* i la bartavelle et anx (éliooUaa.

truffe, et bien humecter le tout avec la sauce à la Périgueux (irufTes noires), servie ci-joint.

« Mastiquer forte, vu la crudité des truffes blanches.

« Boire deux verres de ce vin de Château-Margaux 1834. (Il a aussi fait le voyage des Indes.)

« Ce vin ne se révèle dans toute sa majesté qu'au déboire. »

Ces filets de grouse, loin de l'apaiser, excitèrent jusqu'à la fringalo l'appétit toujours croissant du chanoine ; et, sans le profond respect que lui inspiraient les ordres du grand homme de cuisine, il eût envoyé Pablo devancer le coup de sonnette et chercher un nouveau pro dige culinaire.

Enfin ce coup de sonnette se fit entendre.

Le majordome revint bientôt avec cette note, qu'accompagnait un autre mets :

0 Râles de genêts rôtis sur une croûte à la Sardanapale.

« Ne manger que les cuisses et le croupion des râles ; ne pas couper la cuisse, la prendre par la patte qui la termine, la saupoudrer légèrement de sel, trancher net au-dessus de la patte, et tout broyer, chair et os.

M Mastiquer lai'go et fortissime; manger presque simultanément une bouchée de la rôtie brûlante, enduite d'un condiment onctueux dû à la combinaison de foies et de cervelles de bécasse, de foies gras de Strasbourg, de moelle de chevreuil, anchois piles, épices de haut goûi, etc.

« Boire deux verres de clos Vougeot de 1817.

« Verser ce vin avec émotion, le boire avec religion. »

Après ce rôti, digne de Lucullus ou de Trimalcyon, et savouré par le chanoine avec idolâtrie et une faim iûassouvie, le majordome reparut avec deux entremets que le menu signalait ainsi :

« Morilles aux fines herbes et à l'essence de jambon ; laisser fondre et dissoudre dans la bouche ce champignon divin.

« Mastiquer pianissimo.

t Boire un verre de vin de Côte-Rôl'e 1829 et un verre de johanuisberg de 1729 (provenant de la grand loudre municipale des iiourgmesires de Hcil Je'.bcfj;-;.

f Aiicuoe rccommaudatiou à faire à l'oiiilruitUu vio de Côle-R6lic; ce vin esl fier, impérieux, t7 s'impose.

* A l'égard du vieux joharmisberj; de ceul quarante aus, l'aborder avec la vénération <nriiispire un ceuleuaire, le boire avec conipoucliou.

■ Deux entremets sucrés.

0 Bouchées à la duchesse, à la gelée d'ananas. « Mastiquer amoroso.

« Boire deux ou trois verres de ce via de Champagne frappé de glace (Sillery sec, année de la comète).

• Dessert :

« Fromage de Brie de la ferme d'Eslouville, près Meaux.

« Cette maison a eu, pendant quarante ans, Ihomieur de servir la bouche de M. le prince de Talieyrand, qui proclamait le fromage de Brie le roi des fromages (seule royauté à laquelle ce grand diplomate soil resté tidèle jusqu'à sa mort).

u Boire un verre ou deux de vin de yorio tiré d'une barrique retrouvée sous les décombres du grand tremblement de terre de Lisbonne.

« l'énir la Providence de ce miraculeux sauvetage, et vider pieusement son verre.

« A'. B. Jamais de fruits le malin : ils réfrigèrent, chargent et obè. rent Icstomac aux dépens du repos du soir ; se rincer simplement la bouche avec un verre de crème des Barbades de madame Amphovx (178U), et faire une légère sieste en rêvant au dîner. >

Il est inutile do dire que toutes ces prescriptions du cuisinier furenl suivies de point en point par le chanoine, dont l'appétit, ciio^e protligieuse, avait semblé augmenter à mesure qu'il était alinieuié; enliu, après avoir savouré jusqu'à la dernière goutte sou verre de I.queur des îles, dom Diego, l'oreille écarlate, l'oeil doucement voiléi la joue colorée, commeut;a de ressentir la tiède moiteur et la léger.; torpeur d'une heureuse tt facile digestion; alors, se laissant aller dans son fauteuU avec un accablemeul délicieux, il dit à son majordome :

— Si je ne sentais sourdre une faim de tigre, qui ne fera quo trop tôt explosion, je me croirais dans le paradis. Aussi, Palilo. >j me chercher ce grand homme de cuisine, te véritable magicien;

r.08 LES SEPT PÉCHÉS CAPITAUX.

dis-lui qu'il vienne jouir de son ouvrage; dis-lui qu'il vienne juger de la béatitude ineffable où il m'a plongé; dis-lui surtout, Pablo, que si je ue vais pas moi-même lui témoigner mon admiration, ma reconnaissance, c'est que...

Le chanoine s'interrompit à la vue de l'artiste culinaire, qui entra brusquement dans le salon et s'arrêta en face de Diego en attachant sur lui un regard étrange.

A la vue du cuisinier, qui portait, selon la coutume de sa profession, une veste blanche et un bonnet de coton (rancienne et haute école classique des Laguipierre, des Morel, des Carême est restée fidèle au bonnet de coton; la jeune école romantique se coiffe de la loque de percaline blanche), le chanoine dom Diego se leva péniblement de son fauteuil, ût deux pas vers l'artiste culinaire en lui tendant les mains, et s'écria d'une voix profondément émue ;

— Soyez le bienvenu, mon sauveur, mon ami, mon cher ami! Oui, je suis fier de vous donner ce titre; vous l'avez mérité, car je vous dois l'appétit; et l'appétit, c'est le bonheur, c'est la vie!

Le cuisinier ne parut pas extrêmement sensible au titre amical dont l'honorait le chanoine : il resta silencieux, les bras croisés sur sa poitrine, le regard attaché sur dom Diego; mais celui-ci, dans le feu de sa reconnaissance gastronomique, ne remarqua pas le sourire sardonique, nous dirions presque satanique, qui errait sur les lèvres du grand homme de cuisine, et poursuivit ainsi l'expression de sa re* connaissance :

— Mon ami, ajouta-t-il, de ce jour vous êtes à moi ; vos conditions seront les miennes. Je suis riche, la bonne chère est ma seule passion : aussi pour vous je serai non pas un maître, mais un admirateur. Jamais, mon cher ami, jamais vous n'aurez été mieux apprécié. Vous me l'avez dit vous-même, vous ne travaillez que pour l'art, et vous le prouvez, car, je le déclare hautement, vous êtes le plus grand homme de cuisine qu'il y ait au monde! Le prodige que vous avez opéré aujourd'hui, non-seulement en me rendant l'appétit, mais en le

LA GOUnMANUlSE. 309

redoublant à mesure que je savourais vos chefs-d'œuvre (puisque à celle lieure je serais capable de déjeuuer encore); ce prodige, ai jo du. vuus met à mes yeux hors ligue. Nous ne nous quitterons dont, plus, mon cher ami; tout ce que vous me demanderez, je vou.- l'accorderai ; vous prendrez autant d'aides, de subalternes que vous voudrez; je désire vous épargner toute faligue; votre sanlé m'est trop précieuse pour la compromettre, car désormais, je le sens là, et doni Diego mit sa grosse main sur son estomac, désormais je ne saurais vivre que par vous, mon cher ami, et...

— Ainsi, dit le cuisinier en interrompant le chanoine et souriant d'un air sareastique, ainsi vous avez bien déjeuné, seigneur chanoine?

— Si j'ai bien déjeuné, mon cher ami ! mais dites donc que je vous dois une jouissance d'une heure un quart! une jouissance inelfabie et sans aulre iuiermillence que les temps d'arrêt de votre service! et encore ces intermittences éiaient remplies de charmes! Partagé entre le souvenir et l'espérance, n'attendais-je pas de nouveaux plaisirs avec une insatiable appélcnce? Vous me demandez si j'ai bien déjeuné! Pablo vous dira que j'ai pleuré d'attendrissement! Voilà ma réponse.

— Je me suis permis, seigneur, de vous envoyer quelques accompugncmnits de vins, car de bons mets sans bons vins, c'est une belle femme sans esprit; or, ces vins, les avez-vous, seigneur, trouvés potables?

— l'otablcs!... Grand Dieu! quel blasphème! D'inestimables échantillons de tous les nectars connus... potables!... Des vins dont l'on ne payerait pas la valeur en les échangeant bouteille pour bouteille contre de l'or liquide... potables! Allons, mon cher ami, votre modeslie est exagérée, de même que vous sciiiblicz tout à l'heure exagérer votre immense talent. Mais, je le reconnais, l'on vanterait votre génie jusqu'à l'hyperbole, que l'on resterait toujours au-dessous de la vérité.

— J'ai encore beaucoup de vins de cette qualité, dit froidement le cuisinier; depuis vingt-cinq ans je travaille à me monter une petite cave passable.

— Mais cette cave passable, mon cher ami, a dû vous coûter des millions?

— D^^ QC m'a rien coûté, monseigneur.

f)10 LES SEPT PÉCHÉS CAPITAUX.

— Rien!

— Ce sont autant de dons, faits à mon humble mérite.

— Je ne m'en étonne point, mon cher ami ; mais cette cave qui rendrait un roi jaloux, que comptez-vous en faire? Ah! si vous vouliez me la céder en tout ou en partie, je ne reculerais devant aucun sacrifice; car, ainsi que vous venez de le dire avec profondeur, de bons mets sans bons vins, c'est une belle femme sans esprit. Or ces vins accompagnent si admirablement vos... productions... que Je...

Le cuisinier interrompit dom Diego par un ricanement ironique.

— Vous riez, mon ami? dit le chanoine fort surpris; vous riez?

— Oui, seigneur, je ris.

— Et de quoi, mon ami ?

— De votre reconnaissance envers moi, seigneur chanoine.

— Mon ami, je ne vous comprends pas.

— Ah ! seigneur dom Diego ! vous croyez que votre bon ange (et je me figure le voir gros et joufflu, habillé comme moi en cuisinier et portant des ailes de faisan au dos de sa r«be blanche) ; ah I vous croyez, dis-je, seigneur chanoine, que votre bon ange m'a envoyé vers vous !

— Mon cher ami, dit dom Diego, ouvrant des yeux énormes et se èenlantlrès-inquiété par l'air de plus en plus sardonique du cuisinier, * mon cher ami, de grâce, expliquez-vous plus clairement !

— Seigneur chanoine, ce jour sera pour vous un jour fatal.

— Grand Dieu ! que dites-vous?

— Seigneur chanoine! reprit le cuisinier, toujours les bras croisés, le regard fixe, l'air menaçant.

Et il fit un pas vers dom Diego, qui recula d'autant avec une angoisse croissante.

— Seigneur chanoine, regardez-moi bien.

— Je... je... vous... regarde, mon bon ami, balbutia dom Diego; mais...

— Seigneur chanoine, ma figure vous poursuivra partout, pendant voire sommeil et pendant vos veilles 1 Vous me verrez là, toujours là, devant vous, avec mon bonnet de coton et ma veste blanche, comme une apparition fantastique et terrible.

— Ah ! mon Dieu ! c'est fait de moi, murmura le chanoine épouvanté. Mes presseniiments ne me trompaient pas; cet appélil était

LA GOUHMANDISE. 31 1

Irop miraculeux ; ces mets, ces vins, trop surhumains, pour qu'il n'y ait pas li-dossous quelque mystère effrayant, quelque magie infernale.

Dans celle occurrence si critique pour lui, le chanoine vit heureusement entrer son majordome.

— Seigneur, (lii Pablo, l'homme de loi vient d'arriver; vous savez, l'homme de loi qui...

— Pablo, reste là ! s'écria dom Diego en saisissant son majordome par le bras et l'allirant auprès de lui; ne me quitte pas...

— M(tn Dieu! scigiiour, (juavcz-vous? dit Pablo, vous sembicz effrayé...

— Ali ! Pablo, si tu savais... dit dom Diego d'une voix basse et lamentable, sans oser tourner les yeux du côic du cuisinier.

— Seigneur, reprit Pablo, je vous disais que rhomnie de loi était arrivé.

— Quel homme de loi, Pablo?

— Celui qui doit venir rédiger, selon les formes, votre demande de poursuites contre le capitaine Uorace, comme coupable d'enlèvement de la sciiora Dolorès.

— Pablo, je suis dans l'impossibilité de m'occuper d'affaires... Je n'ai plus la ttte à moi... je crois rêver... Ah ! si tu savais ce qui arrive!... ce cuisinier... oh ! mes pressentiments...

— Alors, seigneur, je vais faire retirer l'homme de loi.

— Non ! s'écria le chanoine; non, car c'est ce misérable capitaine Horace qui est la cause de tous mes maux. S'il ne m'avait pas fait perdre l'appélit, j'aurais eu déjeuné ce malin, lorsque ce tenlaleur en veste blanche s'est introduit ici, et je n'aurais pas été viclinie de ses maléfices... Non, ajouta iloui Diego avec un rodoublcmciil de colère, dis à l'homme de loi d'attendre ; il écrira mes plaintes tout à l'heure; mais il faut auparavant que je sorte de l'effrayante perplexilc où je me trouve, ajouta-t-il en jetant un regard effaré sur le ciii>iiiier, toujours silencieux et formidable. Il faut que je sache , ajouta le chanoine, ce que veut de moi cet être mystérieux qui m'épouvante, dis à riiomme de loi d'entrer dans mon cabinet, et ne me quitte pas.

Le majordome alla dire quelques mots en dehors de la porte à l'homme de loi, qui se trouvait dans la pièce voisine; et le channiiic, le majordome et le cuisinier restèrent seuls.

Dom Diego, se sentant plus fort de la présence de Pablo, tâcha de prendre quelque assurance, et dit à l'honinje à la veste blanche, qui conservait toujours son air impassible et sardonique :

— Voyons, mon bon ami, parlons sérieusement. Il n'est ici question ni de bons ni de mauvais anges, mais d'un homme d'un immense talent (c'est vous dont je parle), que je voudrais m'atlacher à quelque prix que ce fût... Il s'agit encore d'une cave divine, pour l'acquisition de laquelle aucun sacrifice ne me coûtera. Je vous parle dans toute la sincérité de mon âme, mon cher et bon ami; répondez» moi de même.

Puis le chanoine dit à voix basse à son majordome :

— Pablo, reste toujours entre lui et moi.

— Je vais donc vous parler en toute sincérité, seigneur chanoine, reprit le cuisinier; et d'abord, je vous le répète, je serai la désolaiion, le désepoir de votre vie...

— Vous!,..

— Moi.

— Pablo, tu l'entends. Que lui ai-je donc fait , mon Dieu ! murmura dom Diego ; à qui en a-t-il?

— Rappelez-vous bien mes paroles, seigneur chanoine. Auprès du repas incomparable que je vous ai servi, les meilleurs mets vous sembleront insipides, les meilleurs vins amers; et votre appétit, un moment éveillé par ma puissance, s'anéantira de nouveau dès que je ne serai plus là pour le ressusciter.

— Mais, mon ami, s'écria le chanoine, vous pensez donc à me...

— L'homme au bonnet de coton et à la veste blanche interrompit de nouveau le chanoine et s'écria •

— En vous souvenant des délices que je vous ai fait goûter un moment, seigneur chanoine, vous serez comme ces anges déchus qui ne se rappellent les joies célestes du paradis que pour les regrettei au milieu des lamentations et des grincements de dents.

— Mon bon ami, de grâce, un mol!

— Vous grincerez des dents, chanoine ! s'écria le cuisinier d'une voix formidable qui retentit au fond de l'âme de dom Diego comme le bruit de la trompette du jugement dernier; vous serez comme une âme.,, non, vous n'avez pas d'âme : vous serez comme un estomac en peine, allant, venant, flairant, effleurant tous les mets les plus

LA GuLl'.JlANUlSE. ôl.".

recherchés que Yo'.i vous pdiirra servir, ot vous écriant avec dis gémis.-icineiils Icrriblos eu vous souvcnaul du déjeuner de ce malin : « Ilolas ! hclas! mon appétit a passe comme une ombre; ces mets exquis, je ne les coûterai phis ! Hélas! liélas!» Alors, dans votre désespoir, vous uiai;;rircz, ni"enleu(lez-vous, chanoine! vous maigrirez.

— Grand Dieu! Tablo ! Le malheureux ! que dit-il?

— Jusqu'à présent, malgré votre perle d'appétit, vous avez encore vécu sur votre graisse, comme les marmottes pendant Ihiver; mais désormais vous subirez la double et terrible atteinte de la perte de lappélit et des regrets désespérés que je vous laisserai. Aussi vous dis-jc : Vous maigrirez, chanoine; oui, vos joues s'affaisseront, voire triple mcnlon fondra comme la cire au soleil ; ce venlre énorme s'aplatira connue une outre dégonllée; ce teint, qui d'aujourd'hui refleurissait, s'étiolera, jaunira sous vos larmes, et vous deviendrez maigre, décharné, livide comme un anachorète vivant de racines et d'eau claire... Entendez- vous, chanoine?

— Pablo, murmura dom Diego en s'appuyanl sur son majordome et fermant les yeux, souliens-nioi... je me sens frappé à mort... 11 me semble que je vois apparaître mon propre spectre... tel que vieni de le pourtraire ce démon! Oui, Pablo, je me vois maigre, décharné, livide'... 0 mon Dieu! c'est affreux... c'est horrible!... C'est une punition divine de mon péché de gourmandise.

— Seigneur, rassurcz-vou>;, dit jj majordome.

El, s'adressant au cuisinier avec un n^.élangede crainte et de courroux :

— Pouvez-vous prendre à tâche d'accabler un excellent et vénérable homme comme le seigneur don Diego 1

— Et maintenant, reprit impitoyablement le cuisinier, adieu, chanoine... et pour toujours adieu!

— Adieu! pour toujours adieu! s'écria dom Diego avec un violent soubresaut, et comme s'il eût reçu une commotion électrique. Comment! il serait vrai?... vous m'abandonneriez à jamais! Oh! non, non, je devine tout maintenant : en me faisant sentir les regreis que me causerait votre perle, vous voulez mettre vos services à un plus haut prix. Eh Lien, parlez... que vous faut-il ^

— Ah ! ah ! ah ! ah ! fil Ihomme au bonnet de colon et à la veste blanche avec un éclat de rire méphistophélique et en se dirigeant lentement vers la porte.

— Non, non, s'écria le chanoine les mains jointes, non, vous ne m'abandonnerez pas ainsi!... ce serait atroce... ce serait sauvage... ce serait laisser un infortuné voyageur au milieu d'un désert brûlant, après lui avoir fait entrevoir les délices d'une oasis pleine d'ombre et de fraîcheur.

— Vous avez dû, dans votre temps, être un grand prédicateur, chanoine, dit l'homme à la veste blanche en continuant de se diriger vers la porte.

— Grâce! grâce! s'écria dom Diego d'une voix éplorée en fondant en larmes. Eh bien, ce n'est plus à l'artiste, au cuisinier de génie que je m'adresse, c'est à l'homme; c'est mon semblable que je supplie à genoux (et m'y voilà) de ne pas laisser un de ses frères dans une désolation incurable!

— Oui, et me voilà aussi à vos genoux, seigneur cuisinier ! s'écria le digne majordome , entraîné par l'émotion de son maître , en se mettant à genoux comme lui; c'est une pauvre créature bien humble qui joint sa prière à celle du seigneur dom Diego; hélas! ne l'abandonnez pas, il en mourra!

— Oui, reprit le cuisinier avec un redoublement d'éclat de rire satanique, il en mourra, et il mourra maigre!

Ce dernier sarcasme changea le désespoir de dom Diego en fureur; il se releva prestement, malgré son obésité, et se précipita sur l'homme en bonnet de coton en s'écriant :

— A moi, Pablo!... le monstre ne fera plus la cuisine pour personne ! sa mort seule pourra me délivrer de son infernale obsession !

— Seigneur, s'écria le majordome, moins exalté que son maître, seigneur, que faites-vous? la douleur vous égare!

Heureusement l'homme à la veste blanche, au premier mouvement agressif de dom Diego, s'était reculé de deux pas en se mettant sur la défensive au moyen de son grand couteau de cuisine, qu'il brandissait d'une main, tandis que de l'autre il montrait une lardoire aiguë.

A la vue du formidable tranchelard et de la lardoire effilée comme une dague, la meurtrière exaspération du chanoine se dissipa; mais ces émotions violentes, le bouillonnement de son sang, le trouble de sa digestion, lui causèrent une telle révolution, qu'il chancela et tomba sans connaissance entre les bras du majordome, qui, trop faible pour soutenir une pareille masse, s'affaissa lui-même sous le poids de son maître en criant de toutes ses forces :

— Au secours! au secours!

Alors l'homme à la veste blauche disparut eu poussaut un dernier et reicuiisswint éclat de rire (lui eût fait honneur ù Salao et qui icrrilia le majordome.

Plusieurs jours s'étaient écoulés depuis que le chanoine dom Diego avait été impitoyablement abandonné par l'étrange et inimitable cuisinier dont nous avons parlé.

La scène suivante se passait chez l'abbé Ledoux entre lui et le chanoine.

Les menaçantes prédictions du « grand homme de cuisine » commençaient à se réaliser. Dom Diego, pâle, abattu, le teint jauni par Tabstinence, car tout mets lui avait paru fade, nauséabond, depuis ce merveilleux déjeuner auquel il rêvait sans cesse; dom Diego n'était presque plus reconnaissable : son ventre énorme avait déjà perdu de sa rotondité. Le pauvre homme, dont l'atiiiude et la physionomie trahissaient un abatlemeni profond, répondait à peine, et d'un ton doleul, aux questions de l'abbé Ledoux. Celui-ci allait et venait avec agitation dans son salon, s'adressant au chanoine d'une voix rude et fâchée :

— En vérité, vous n'avez pas la moindre énergie, dora Diego, lui disait-il ; vous êtes d'une apathie désespérante-

— Cela vous est bien facile à dire, murmura le chanoine d'une voix lamentable. Je voudrais bien vous voir à ma place... Hélas !

— Allons donc ! C'est honteux !

— Aecablez-moi, l'abbé, niaudisscz-moi ; mais que voulez vous? depuis que ce maudit m'a si atrocement abandonné, je ne vis plus, je ne mange plus, je ne dors plus! Ah ! il me l'avait bien dit: «Mon souvenir et ma figure vous poursuivront partout, chanoine ! • Et, en effet, je pense toujours à ces œufs de pintade, à celle truite, à cette rôtie à la Sardanapaleî et lui, je le vois toujours et partout avec sa veste blanche et son bonnet de colon : c'est comme une hallucination! Celte nuit encore, cédant à un sommeil fiévreux, agité, j'ai rêvé de ce démon !

— De mieux en mieux , chanoine !

— Quel cauchemar ! Jésus, mon Dieu! quel horrible cauchemar! Il m'avail servi un de ces petits plats exquis, divins, que seul il a le génie de produire... Et il me disait de son air sardonique : Mangez donc, chanoine, viangez donc ! C'était, je me rappelle, je la vois encore, une canne pétière (1), sauce à V orange... J'avais un appétit dévorant, je prenais ma fourchette et mon couteau pour découper celte trop adorable canm pétière... Je découpais, j'enlevais les (ilets, dorés en dessus, rosés en dedans, et marbrés d'une graisse si fine, si délicate ! Mille gouttelettes d'un jus vermeil apparaissaient sur la chair comme autant de gouttes d'une rosée succulente, tant ce gibier était rôii à point. Je l'arrosais de plusieurs cuillerées d'une sauce à l'orange dont le fumet chatouillait toutes les papilles de mon palais, épanouies d'avance... Je prenais au bout de ma fourchette un de ces filets, véritable bouchée de roi... J'ouvrais la bouche... Soudain un ricanement féroce de mon bourreau retentissait, et, horreur! je n'avais plus au bout de ma fourchette qu'un gros morceau de lard rance, jaune, gluant, infect. «Mangez donc, chanoine! me répétait ce maudit de sa voix stridente, mangez donc!» Et, malgré moi, malgré mon épouvantable répugnance , je mangeais ! Oui, l'abbé, je mangeais cet affreux lard. Tenez, quand j'y pense, pouah! c'était horrible!... Et je m'éveillai en fondant en larmes... Avant-hier, autre rêve odieux ! il s'agissait de foies de lotte en caisse... et...

— Allez au diable, chanoine ! s'écria l'abbé, qui s'était déjà contraint à grand'peine pendant le récit du cauchemar gastronomique de dom Diego, vous feriez damner un saint, avec vos sornettes!

— Des sornettes ! s'écria le chanoine désespéré. Comment ! voilà huit jours que je n'ai pu avaler que quelques cuillerées de chocolat, tant je suis écœuré, affadi... Comment! j'ai eu la conscience d'aller passer deux heures assis dans les musées de Chevet et de Bontoux, espérant que peut-être la vue de leurs rares collections de comestibles exciterait en moi une velléité d'appétit... Et rien, rien! Non! le souvenir de ce déjeuner céleste était là, toujours là, écrasant tout, annihilant tout par la seule puissance de son souvenir chéri! Ah! l'abbé, l'abbé ! je n'ai jamais aimé; mais depuis trois jours je comprends tout ce qu'il y a d'exclusif dans l'amour; je comprends qu'un

(1) Gibier rare, d'une dclicatcsse esquise. Il y en a quelques pViSSages en Seauc«.

LA GOLi;.MA^UlSE. 517

homme passioRucmcut amoureux reste indiffércut à la vue des plus belles crcalures du niûudc, ne songeaut, hélas ! trois fuis hulus! qu'à Tobjol adore qu'il regrette.

— Mais, chanoine, s'écria l'abbé en considérant dom Diego avec înquiélude, savez-vous que cela tourne au délire, à la folie?

— Eli! mon Dieu! je le sais bien, l'abbé, ma télc se perd. Ce séducteur maudit a emporié avec lui ma vie et ma pensée. Dans la rue, je dévisage tous les passants, tant je suis possédé de l'espoir de le rencontrer. Grand Dieu ! si ce bonheur m'arrivait ! Oh ! il ne serait pas insensible à mes larmes, à mes prières ! « Cruel, perfide, lui dirais-je, regarde-moi ! Vois sur mes traits la marque de mes souffrances! Seras-tu sans piiié? Non! non! Grùce! grâce! »

Et le cbanoine, se renversant dans son fauteuil, cacha sa figure dans ses mains et éclata en sanglots.

— Mon Dieu! mou Dieu! que je suis malheureux! s'écria le chanoine.

— Quelle double brute ! il en deviendra fou s'il ne l'est déjà, se dit l'abbé. Je ne m'en plaindrais pas; car, sa folie constatée, il ne sortirait pas de notre maison, et, somme toute, sa nièce ou lui, peu importe.

L'abbé s'approcha alors du chanoine avec componction, et lui dit doucement :

— Allons, mon frère, soyez raisonnable, calmez-vous; peut-être faut-il voir dans ce qui vous arrive une punition du ciel.

— Je le pense comme vous, l'abbé. Ce tentateur sortait de l'enfer. Il n'est pas donné à une créature humaine de faire ainsi la cuisine. Ab ! l'abbé, il faut que je sois un grand pécheur, car ma punition est terrible.

— Vous vous êtes, en effet, adonné sans frein, sans mesure, à l'un des plus immondes des péchés capitaux, à la gourmaridise, mon cher frère, et, je vous le répète, le ciel vous punit, comme c'est son habitude, par où vous avez péché.

— Pourtant, après tout, quel est mon crime? J'ai simplement usé des dons admirables du Créateur; car, enfin , ce n'est pas moi qui, pour les savourer, ai créé tout exprès les faisans, les ortolans, les foies gras, les truites saumonées, les Irulfes, les huîtres, les homards, les vins de...

— Mon frère I mon frère ! s'écria l'abbé en interrompant cette ap-

pétissante énumération; mon frère, vos paroles sentent le matérialisme, le panthéisme, l'hérésie! Vous n'êtes pas dans un état d'esprit assez calme pour m'enlendre réfuter comme il convient ces systèmes impies, abominables, qui mènent droit au paganisme. Mais il y a un fait, c'est que vous souffrez, mon frère; vous souffrez cruellement ; eh bien, c'est à nous de baiser vos plaies, mon tendre frère; c'est à nous d'y répandre le miel et le baume.

A ces mots, le chanoine fit une grimace involontaire, car, dans sa monomauie gastronomique, celle idée de miel et de baume lui semblait singulièrement fadasse et sans aucun ragoût.

L'abbé continua :

— Voyons, cher frère, remontons à la cause de tous vos maux.

— Hélas ! Tabbé, c'est la perte de mon appélil.

— Soit, mon frère; et qui a causé la perte de voire appétit?

— Ce misérable! s'écria le chanoine courroucé : cet infâme capitaine Horace 1

— Il est vrai... Eh bien, je vous prêcherai toujours la maxime du pardon des injures, mon cher frère; mais aussi je vous recommanderai toujours une inexorable sévérité contre les sacrilèges.

— Quels saci'i'.éges, l'abbé?

— Le capitaine Horace et un de ses matelots n'onl-ils pas osé franchir les murs sacrés du couvent où vous aviez renfermé votre nièce? N'ont-ils pas eu l'audace d'enlever cette malheureuse, qu'heureusement nous avons reprise? Celle énonnité, eu d'autres temps, eût motivé le feu séculier, mais elle sera punie un jour par le feu éternel.

— El il n'aura que ce qu'il mérite, ce scélérat de capitaine! s'écria dom Diego d'un air féroce; oui, il cuira, il rissolera à petit feu pendant l'éternité dans la daubière de Satan, où il sera humecté avec un coulis de plomb fondu, après avoir été lardé avec du fer rouge. Telle sera sa punition, je l'espère bien !

— Soit! mais eu attendant cette expiation éternelle, pourquoi ne pas le punir ici-bas? pouripioi avez-vous eu la coupable faiblesse de renoncer à votre demande de poursuite contre ce mécréant? Je ne veux certes point vous rappeler que cet homme est la cause première de ce que vous appelez tous vos maux, c'est-à-dire la perle de cet appétit.

— C'est vrai; ah! c'est un grand criminel!

— Alors, moQ frère, comment, encore une fois, avez-vous été asseï

lA G0U«MAM)1SE. 319

faible, pour renoncer à vus pomsuiits conlre lui? Vous ii-; me répondez pus; vous semblez embarrassé.

— C'est que...

— C'est que?

— lltlas ! r;ibb('', vous alKz me prondcr, me sermonner encore.

— Enfin expliquez-vous, mou frère.

— Que vous dirai-je? c'est sa faute; car, depuis qu'il a dispara toutes mes pensées viennent de lui et retournent à lui.

— Qui, lui? X

— Cet aiigt' ou ce démon.

— Quel auge? quel démon?

— Le cuisinier.

— Encore !

— Toujours!

— Allons, dit l'abbé en haussant les épaules, du moins expliquezvous, mon frère.

— Eh bien, l'abbé, sachez donc que, le surlendemain du jour falal où j'avais déjeuné comme je ne déjeunerai plus jamais, hélas! au plus fort de mon désespoir je reçus un billet mystérieux.

— Et ce billet, que conlenait-il, mon frère?

— Le voici.

— Vous lavez gardé?

— Il e^l iiLut-êire de son écriture chérie, murmura le chanoine avec une navrante mélancolie.

El il remit le billet à l'abbé Ledoux, qui lut ce qui suit :

• Seigneur chanoine,

fl 11 te reste peut-être un moyen de me revoir un jour.

f Tu connais niainlenanl les délices dont je peux le combler.

« Tu comiais aussi les terribles tourmeuts que .te fait endurer mou absence.

■ Avant-hier, n'ayaut pas encore ressenti ces tourments dans toutes leurs ant;oi<ses, tu aurais pu le refuser à ce que j'atUnds de toi.

* Aujourilliui que les souffrances passées le seront garant de te» peines à veuir, écoute-moi.

« Ces soulTrances, tu peux les faire cesser.

« Il faut, pour cela, m'accorder trois choses.

« Je te demanderai aujourd'hui la première.

« Dans huit jours la seconde.

a Dans quinze jours la troisième.

« Je proportionne ainsi rimportance de mes demandes à la progression de tes tourments, car, plus tu souffriras, plus tu me regretteras et plus lu te montreras docile.

0 Ma première demande, la voici :

« Remets au porteur de ce billet ton désistement de toute poursuite contre le capitaine Horace.

« Donne-moi par cet acte une preuve de ton désir de me satisfaire, et alors tu pourras espérer de retrouver :

« Appétit. »

Lorsque l'abbé Ledoux eut achevé la lecture du billet, il réfléchit un moment en silence, pendant que le chanoine, répétant les derniers mots de la lettre, disait amèrement :

— Et tu pourras espérer de retrouver Appétit. Quelle sauvage ironie dans cet impitoyable calembour !

— Cela est singulier, dit l'abbé tout pensif. Et le porteur de cette lettre, l'avez- vous vu, dom Diego?

— Si je l'ai vu ! Pouvais-je perdre cette occasion de parler de lui?

— Eh bien?

— Eh bien, j'avais l'air de parler hébreu à cet animal ! A mes questions les plus pressantes il répondait d'un air stupide; je n'ai pu même tirer de lui le nom ou l'adresse de la personne qui m'avait envoyé ce billet.

— Ainsi, chanoine, c'est pour obéir à ce que vous enjoignait celte lettre que vous avez renoncé à vos poursuites contre ce renégat de capitaine Horace?

— Oui, car un moment j'ai espéré, par ma déférence aux désirs de celui qui tient ma vie entre ses mains, amollir son cœur de roche; mais, hélas ! cette concession ne l'a pas touché.

— Quels rapports peuvent donc exister entre ce maudit cuisinier

LA GOUIIMANDISE. ô'2l

et le capilaino Horace? se d'il l'abbé Lcdoux en réfléchissant encore. Cela caclie qm-liiiie manège.

Pnis, après nn nonveau silence, il ajouta :

— Dom Diego, écoutez moi ; je ne vous dirai pas de renoncer A l'espoir d'avoir nn jour à votre service ce cuisinier que vous prisez tant; je n'insisterai pas sur les dangers dont est menace votre saint par suite de voire abominable gourmandise : vous êtes en ce moment dans un tel état de surexcitation, que vous ne comprendriez pas.

— Je le crains, l'abbé.

— Moi, j'en suis sûr, chanoine ; j'agirai donc avec vous ainsi que l'on agit, permettez-moi de vous le dire, avec les monomanes. Je me mellrai, quant à présent, à votre point de vue, si extraordinaire qu'il soit. Aussi vous dirai-je que vous avez justement fait tout le contraire de ce qu'il fallait faire pour dominer cet homme qui, ainsi que vous le dites, dispose de votre sort,

— Expliquez-vous, mon cher abbé.

— D'après tout ce que vous m'avez confié, évidemment ce cuisinier n"a nul besoin de place; instruit de votre goût favori, il n'a cher.i ché qu'un prétexte pour s'introduire chez vous ; sa connivence avet le capitaine liorace ne vous prouve-t-elle pas que leur plan était arrêté d'avance, et qu'ils comptaient se servir de votre gourmandise pour avoir, comme on dit, barre sur vous?

— Grand Dieu 1 s'écria dora Diego, c'est un trait de lumière !

— Avouez-vous maintenant votre aveuglement?

— Quelle trame infernale ! quel atroce machiavélisme ! murmura le chanoine avec effroi.

El il ajouta avec un découragement plein d'amertume et de misan- Uiropie :

— Tant de dissimulation! tant de perfldie jointe à un si beau génie! 0 humanité! humanité!

— Je poursuis, reprit l'abbé. Vous vous êtes déjà privé, par votre insigne faiblesse, de l'un des trois moyens d'action que vous aviez sur ce « grand homme de cuisine ; » car, ainsi qu'il a l'effronterie de vous en prévenir, il a encore deux choses à exiger de vous, et il compte assez sur votre facilité déplorable pour être certain de les obtenir. Or, une fois ce but atteint, il se moquera de vous et vous en Je reverrez plus.

— L'abbé, c'est impossible !

— Comment?

— Je vous dis, l'abbé, qu'une pareille trahison est impossible. Il ne faut pas non plus croire que les hommes sont des bêtes féroces, des monstres !

— Je crois, chanoine, répondit l'abbé en haussant les épaules, je crois qu'un cuisinier qui vous donne bénévolement des vins à un ou deux louis la bouteille. ..

— Allons donc ! s'écria dom Diego. Ni un, ni deux, ni dix louis ne les payeraient, ces vins-là ! C'est du nectar, l'abbé ! c'est de l'atabroisie, vous dis-je !

— Raison de plus, chanoine; un cuisinier qui vous prodigue une ambroisie si coûteuse n'a pas besoin de se mettre à vos gages, j'imagine?

— Je ne lui ai pas seulement offert des gages, je lui ai offert aussi mon amitié, l'abbé, à ce perlide. Je lui ai dit : « Ami, je ne serai pas voire maître, je serai votre admirateur. »

— Vous voyez qn'il se soucie aussi peu de voire amitié que de votre admiration.

— Ah ! ce serait un grand ingrat !

— Soit ; mais, si vous voulez,^ à votre tour, mettre cet ingrat dans votre dépendance, il ne vous reste qu'un moyen.

— Le mettre dans ma dépendance ! Oh ! l'abbé, si vous opériez ce miracle! mais non, non, vous êles sans pilié, vous vous jouez de ma crédulité !

— Le miracle est bien simple : refusez-vous absolument à tout ce que cet homme exigera, car, s'il n'a pas besoin de votre amitié ou de votre admiration, il a évidemment grand besoin, par exemple, de votre désistement à l'endroit de vos poursuites contre le capitaine Horace. Refusez donc. Alors vous tiendrez votre homme. Je ne sais pour combien de temps vous le tiendrez; mais enfin vous le tiendrez. Nous verrons ensuite à prolonger voire domination. Je suis, vous le voyez, homme de bon conseil.

— L'abbé, vous m'ouvrez les yeux , vous avez raison, c'est en uie refusant à ses désirs que je l'obligerai de revenir à moi.

— En convenez-vous, enfin?

— J'étais aveugle, ineple! Mais que voulez-vous, l'abbé? le désespoir, l'inanition! L'eslomac réagit si terriblemenl sur le cerveau!

LA GOURMANDISE. ô^i^

Ah ! pourquoi aij-e eu I;i faiblesse de si^'ucr ce désislemoni de pourailes !

— Il est temps encore de revenir sur celle mesure.

— Vous croyez, l'abbé?

— J'en suis certain, je connais des personnes très-influentes dans la magistrature.

— Quelle chance, Tabbë, quelle chance!

— Nous avons des amis partout. Or voici ce qu'il faut faire : vous allez sur l'heure formuler une plainte en bonne forme ; nous irons la déposer immédiatement au parquet du procureur du roi. Nous lui dirons que l'autre jour, étant tres-souffranl, n'ayant presque pas la fête à vous, vous aviez signé voire désisicmcni; mais que, songeant à la grandeur du crime sacrilège du capitaine Uorace, vous croiriez manquer à votre double caracièrc de chanoine et de tuteur eu ue livrant pas le ravisseur à toute la rigueur des lois. Commencez par cet acte de vigueur, et vous verrez bientôt arriver à vous, humble et soumis à vos volontés, cet insolent qui vous dicte ses ordres.

— Abbé ! cher abbé ! vous me sauvez la vie !

— Attendez, ce n'est pas tout. Ce mystérieux inconnu, qui s'intéresse tant au capitaine Horace, doit s'intéresser aussi à son mariage avec votre nièce. Évidemment cette intrigue aboutit la; car, tenez, je gagerais cent contre un que Tune des doux choses que cet impcrjnent se réservait de vous demander, c'était votre consentement à ce mariage.

— Quelle profondeur de scélératesse ! s'écria le chanoine. Quelle machination diabolique! 11 n'y a plus à en douter, l'abbé : tel était le plan de ce malheureux-là. Oh ! si je pouvais le dominer à mou tour!

— Le moyen est fort simple, et d'ailleurs, en tout étal de cause, d'après les ramifications de cette ténébreuse intrigue dont votre nièce est le but, il y aurait de graves dangers à la laisser à Paris, et, quelque parti que vous preniez à son égard...

-Elle entrera au couvenl! s'écria le chanoine; cela m'arrange sous tous les rapports ; elle m'a déjà causé assez de tracas, assez do soucis; je n'aime point du tout à jouer le rôle de tuteur de comédie-

— Votre nièce entrera donc au couvent ; mais la lais'^er c'est la laisser exposée aux machinations des amis du capit

race, et vous savez quelle est leur audace. Peut-être serait-elle enlevée une seconde fois. Jugez quels nouveaux ennuis pour vous'.

— Mais où l'envoyer, celte damnée fille?

— Qu'elle parle pour Lyon aujourd'hui même; nous avons dans cette ville une excellente maison : une fois qu'on y est entré, impossible d'en sortir ou de communiquer avec le dehors. Voici donc ce que nous allons faire : d'abord nous rendre à l'instant au Palais de lustice; là je trouverai un personnage influent qui me recommandera À\x procureur du roi, entre les mains de qui vous déposerez voire ît'SiHte ; ensuite nous courons au couvent ; il y a toujours sous les re-

iîises, pour les cas imprévus, une voiture de voyage toute prête; une de nos chères sœurs et un homme sûr et résolu accompagneront voirc nièce; vous lui signifiez vos ordres : dans deux heures elle est sur la route de Lyon, et, avant la fin de la journée, le capitaine Horace est coffré, car, croyant votre plainte retirée, il a dû sortir de la retraite où nous n'avions pu d'abord le découvrir; une fois ce mécréant arrêté et votre nièce hors de Paris, vous verrez accourir chez vous le seigneur Appétit, et, avec un peu d'adresse (je vous aiderai, s'il le faut), vous le tiendrez à merci et userez de lui comme vous le voudrez.

— Cher abbé, vous êtes mon sauveur' s'écria le chanoine en se levant, le visage rayonnant d'espérance; vous êtes un homme supérieur; le père Benoît me l'avait bien dit à Cadix, Partons! partons; je m'abandonne aveuglément à vos conseils; tout me dit qu'ils sont excellents, et qu'ils mettront à jamais en ma puissance celui-là qui est à la fois pour moi un ange et un démon.

— Partons donc, mou cher dom Diego, dit l'abbé en prenant son chapeau à la hâte et en entraînant le chanoine.

Au moment où l'abbé ouvrait la porte du salon, il se trouva face à face avec le docteur Gasterini, qui entrait familièrement chez le saint homme sans être annoncé.

L'abbé allait adresser la parole au docteur lorsqu'à un grand cri poussé par le chanoine il se retourna brusquement, et vit dom Diego pâle, immobile, le regard fixe, les mains jointes; ses traits exprimaient à la fois la stupeur, le doute, l'angoisse et l'espérance. Enfin, s'adressant à l'abbé, qui ne comprenait rien à cette émotion subite, le chanoine, désignant le docteur du geste, balbutia d'une voix mal assurée :

— C'est... c'est... lui... le... le...

LA GOURMAPÏDISE. 3'25

Mais doai Diego no pul eu »iire ilavautaye, el, brisé par réuiolioii, U s'assit pesauiineut dans uu fauleuil, pâlit, ferma les yeux et tuiuba eu faiblesse.

— Diable! le chanoine ici! se dit le docteur Gastehni. Maudite rcucontro !

L'abbé Ledoux, à l'aspect de dom Diego tombant en faiblesse, tableau peu touchant, s'écria en s'adressant au docteur :

— Mais, en vérité, je crois que le chanoine se trouve mal ! Qu'at-il donc ? Vous arrivez à propos, mon cher docteur: tenez, voici des sels; je vais les lui faire respirer.

A peine le flacon eut-il été placé sous les larges narines du chanoine, qu'il éternua violemment avec une sorte de mugissement caverneux; puis, soriani de son anéantissement passager et revenant tout à fait à lui, mais n'ayant pas encore la force de se lever, il tourna vers le docteur ses regards languissants, tout noyés de larmes, et lui dit avec un accent qui voulait être courroucé, mais qui n'était que tendre :

— Ah! cruel!

— Cruel! reprit l'abbé stupéfait, et pourquoi appelez-vous le docteur cruel; dom Diego?

— Oui, reprit le médecin revenu parfaitement calme et souriant, quelle cruauté avez-vous à me reprocher, monsieur?

— Tu me le demandes, ingrat ! murmura le chanoine, lu me le demandes !

— Comment! vous tutoyez le docteur? dit l'abbé, vous le traitez d'ingrat?

— Le docteur? dit le chanoine, quel docteur?

— Mais mon ami, auquel vous parlez, dit l'abbé, mon ami que voilà, le docteur (iasterini.

— Lui ! s'écria le chanoine en se levant soudain ; je vous dis que c'est mon tentateur, mon séducteur!

— Au diable! il le voit partout! dit impatiemment l'abbé. Je vous répète que monsieur est le docteur Gasterini, mon ami.

— Et moi je vous répèle, l'abbé, s'écria dom Diego, que monsieur est le grand homme de cuisine dont je vous ai parlé!

— Docteur, dit vivement l'abbé, au nom du ciel! expliquez ce quiproquo.

— 11 o'j a pas de quiproquo du tout, mon cher abbé.

>- Comment?

— te seigneur chanoine dit vrai, répondit le docteur Gasterini; avani-hier, j'ai eu le plaisir de faire la cuisine chez lui ; car, poui avoir Thonneur de se dire gourmand, il faut savoir pratiquer soimême la science culinaire.

L'abbé, frappé de stupeur, regardait le docteur Gasterini, ne pouvant croire à ce qu'il entendait ; enfin il s'écria :

— Comment! docteur, vous avez fait la cuisine chez le seigneur dom Diego? vous! vous!

— Oui, moi, mon cher abbé.

— Uu docteur ! reprit à son tour le chanoine ébahi, un médecin !

— Oui, monsieur le chanoine, répondit M. Gasterini, je suis médecin, ce qui ne m'empêche pas, dis-je, de faire passablement la cuisine.

— Passablement ! s'écria le chanoine, dites donc divinement ! Mais que signifie...

— Je comprends tout! reprit l'abbé Ledoux après être resté un moment silencieux et pensif, i.x trame ct;iil habilement ourdie.

— Que comprenez-vous, l'abbé? de quelle trame parlez-vous? reprit le chanoine, qui, son premier éiouucmenl passé, commençait aussi à trouver fort étrange qu'un médecin fût un cuisinier si extraordinaire; de grâce, expliquez-vous, l'abbé!

— Savcz-vous, dom Diego, reprit l'abbé avec un sourire amer et courroucé, savez-vcus qui est M. le docteur Gasterini?

— Mais... répondit le chanoine en balbutiant et en s'essayanl le front, car il faisait des efforts surhumains pour pénétrer ce mystère, tout ceci se complique... si étrangement... que...

— M. le docteur Gasterini, s'écria l'abbé, est l'oncle du capitaine Horace !

— Il serait vrai ! dit le chanoine stupéfait, l'oncle du capitaine Uorace !

— Comprenez-vous maintenant, dom Diego, le tour diabolique que

LA GOUIlMANniSE. 7>r,

le docteur tous a joue? Comprcnei-Toas qu'il a mis en aclion voire déplorable gourmandise, afin d'avoir prise sur tous cl de vous amener d'abord i renoncor à vos pour^uiles contre son neveu le capilainc Horace, et ensuite à vous amener aussi à consentir sans doute au maria{;e du capitaine avec votre nièce? Comprenez-vous enfin jusqu'à quel point vous avez été trahi, dupé? Voyez-vous la profondeur de l'abîme où vous avez failli tomber?

— Jésus, mon Dieu ! ce grand homme de cuisine est docteur! Il est l'oncle du capitaine Horace ! nuinnnrail le chanoine étourdi de celte révélation. Ce n'est pas un véritable cuisinier! 0 illusion des illu-

SiODS I

Le docteur restait muet et impcrljrbable.

— flein ! avez-vous c-ié assez dupe ? reprit l'abbé, avez-vons joué un rôle assez ridicule, assez honteux? cl croyez-vous maintenanl que l'illustre docteur Gasterini, l'un des princes de la science, qui a cinquante mille livres de renie, ira se mcltre cuisinier à vos gages? Avais-je tort de vous dire que l'on se moquait cruellemenl de vous?

Chacune des paroles de Tabhé exaspérait la colère, la douleur, le désespoir du malheureux chanoine. Cette dernière observation surtout : « Croijez-vuus que le célèbre docteur Gasterini ira se mettre à vos gages? » portail un coup mortel aux dernières illusions que dom Diego aurait pu conserver. Aussi, s'adrcssanl au docteur, il lui dit avec une ra;^c à peine contenue :

— Ah! monsieur, monsieur, vous vous souviendrez du mal que vous m'avez fait! J'en mourrai peut-être, mais je me vengerai, sinon sur vous, du moins sur votre scélérat de neveu et sur mon indigne nièce, qui doil être aussi de cet abominable complot !

— Bien, courage, dom Diego! celle vengeance si légitime ne se fera pas attendre, reprit l'abbé Lcdoux,

Et s'adressant au médecin avec ironie :

— Ah ! docteur, docteur, vous êtes sans doule un homme très-fin, ircs-habile; Uiais vous le savez, les meilleurs joueurs perdent souvent les plus belles parties; vous perdrez celle-ci.

— Peul-être, dit le docteur en souriant, qui sait?

— Venez, mou cher abbé, venez ! s'écria le chanoine pâle et exaspéré, venez chez le procureur du roi, et ensuite nous hâterons le dépari de ma nièce.

Et se retournant vers le docteur :

— Employer des armes si perfldes, si déloyales ! abuser avec cet odieux machiavélisme d'un homme confiant et inoffensif! Moi qui ai mangé les yeux fermés ! moi qui me délectais au bord de l'abîme ! Ah ! monsieur, c'est abominable! mais je me vengerai!

— Et cela à l'instant, dit l'abbé. Allons, suivez-moi, dom Diego. Mille pardons, cher docteur, de vous quitter si brusquement ; mais, vous concevez, les moments sont précieux.

Le chanoine, bouillant de fureur, se disposait à suivre l'abbé lorsque le docteur Gasleriui dit d'une voix calme :

— Monsieur le chanoine, un mot, s'il vous plaît.

— Si vous récoutez, vous êtes perdu, dom Diego ! s'écria l'abbé en entraînant le chanoine; le malin esprit n'est pas plus insidieux que cet infernal docteur. Jugez-en d'après le tour qu'il vous a joué ! Venez, venez !

— Monsieur le chanoine, dit le docteur en saisissant dom Diego par la manche droite, tandis que l'abbé, qui tenait le digne homme par la manche gauche, s'efforçait de se faire suivre par lui, monsieur le chanoine, reprit le docteur, un seul mot, de grâce !

— Non ! non! dit l'abbé, fuyons, dom Diego, fuyons ce serpent tentateur!

Et l'abbé continuait d'attirer le chanoine par sa manche gauche.

— Un seul mot, reprit le médecin, et vous verrez combien ce cher abbé vous abuse à mon endroit.

Et le doctenr ne lâchait point la manche droite du chanoine.

— L'abbé Ledoux m'abuse à votre endroit? c'est par trop fort! s'écria dom Diego. Comment, monsieur, vous osez...

— Je vais vous prouver ce que j'avance, monsieur le chanoine, dit vivement le docteur en sentant dom Diego faire un imperceptible mouvement pour se rapprocher de lui.

L'abbé, redoutant la faiblesse du chanoine, l'attira violemment à lui en s'écrianl :

— Rappelez-vous, malheureux, que notre mère Eve s'est perdue pour avoir prêté l'oreille à la première parole de Satan ! Je vous adjure, je vous ordonne de me suivre à l'instant. Si vous mollissez, malheureux, prenez garde ! Une seconde de plus, et c'est fait de vous. Partons ! partons !

— Oui, oui, vous êtes mon sauveur, arrachez-moi dici, balbutia le chanoine en se désageant de réireinle du docteur; malgré moi, je

subissais déjà je ne sais quelle influence diabolique à l'aspcci de ce (lonion : je me rappelais ces œufs de pintade au coulis d'corevisses, eelle truite au beurre de Montpellier ji^lacé, celte céleste rôtie à la Sttrdanapale, et dtjà une funeste espéraurc... Fuyons, l'abbé, il est temps, fuyons!

— Monsieur le cbanoioe, dit le médecin avec anxiété on s'atlachani de toutes ses forces au bras de dom Diego, écoulez-moi, de grâce!

— Vade relro, Salarias! s'écria dom Diego avec horreur en s'échappnnl des mains du docteur.

Et, entraîné par l'abbé Ledoux, il touchait au seuil de la porte lorsque le médecin s'écria :

— Je vous ferai la cuisine tant que vous le voudrez et tant que je vivrai, dom Diego! Accordez-moi cinq minutes, et je prouve ce que j'avance. Cinq minutes... Que risquez-vous?

A ces mots magiques : a Je vous ferai la cuisine tant que vous voudrez! f le chanoine parut cloué au seuil de la porte et n'en bougea plus, malgré les efforts de l'abbé, trop faible pour luiter contre la force d'inertie du gros homme.

— Mais vous êtes donc slupide! s'écria l'abbé hors de lui, vous êtes donc fou à lier!

— Accordez- moi cinq minutes, dom Diego, reprit le docteur, et si je ne vous convaincs pas de la réalité de mes promesses, donnez alors un libre cours à votre vengeance. Encore une fois, que risquez-vous? Je ne vous demande que cinq pauvres minutes.

— En effet, dit le chanoine en se tournant vers l'abbé, que risquerai-je?

— Allez ! vous ne risquez plus rien ! s'écria l'abbé, poussé à bout parla faiblesse du chanoine; de ce moment, vous êtes perdu, bafoué. .\llez, allez, jetez-vous bien vile dans la gueule du monstre, double et épaisse brute que vous ôles !

Ces mots maladroitement échappés au courroux de l'abbé blessèrent au vif l'amour-propre de dom Diego; il reprit d'un air piqué :

— Je ne serai pas du moins assez brute, monsieur l'abbé, pour hésiter entre la perte de cinq minutes et la ruine de mes espérances, si faibles qu'elles soient.

— A voire aise, dom Diego, reprit l'abbé en se rongeant les ongles

de colère; vous êtes une bonne et grasse dupe à exploiter. Tenez, jPai hoDte d'avoir eu pi lié de vous.

— Pas si dupe, monsieur l'abbé, pas si dupe ! dit le chanoine d'un ion capable; vous allez bien vous en apercevoir, et monsieur le docteur aussi, car il va sans doute s'expliquer.

— Oh ! à l'instant, s'empressa de répondre le docteur, à l'ia- Stant, monsieur le chanoine, et très-clairement, très-catégoriquement.

— Voyons ! dit dom Diego en gonflant ses joues d'un air important. Vous sentez, monsieur, que j'ai maintenant de puissantes raisons pour ne point me payer de chimères; car, ainsi que l'a dit monsieur l'abbé, je serais uue grasse et bonne dupe si, après tant d'avertissements, je me laissais abuser par vous.

— Oh ! certes, dit l'abbé dans sou profond dépit, vous êtes on fier homme, chanoine, et bien capable de lutter contre ce fils de Belzébulh.

— Ceci s'adresse à moi, cher abbé, dit le docteur en redoublant de courtoisie sardouique. Êtes-vous ingrat ! je venais vous rappeler que vous m'aviez promis de venir dîner aujourd'hui chez moi. Permettez, monsieur le chanoine : cela n'est pas du tout étranger à notre sujet. Vous allez voir.

— Oui, monsieur le docteur, dit l'abbé, je vous avais fait cette promesse; mais...

— Vous la tiendrez, je n'en doute pas, et je vous rappellerai même que cette invitation est venue de ma part à la suite d'une petite discussion relative aux sept péchés capitaux. Encore une fois, monsieur le chanoine, je suis dans la question, vous allez le reconnaître tout à l'heure.

— Il est vrai, monsieur le docteur, reprit l'abbé avec un sourire contraint, je flétrissais, comme ils méritent de l'être, les sept péchés capitaux, causes de damnation éternelle pour les malheureux qui s'adonnent à ces abominables vices, et, dans votre rage de paradoxes, vous avez osé soutenir que...

— Que les sept péchés capitaux ont du bon, à un certain point de vue, dans une certaine mesure, et que la gourmandise, en son particulier, peut être une admirable passion.

— La gourmandise ! s'écria le chanoine ébahi, la gourmandise admirable !

LA GOURMANDISE. 33f

— Admirable, monsieur le chaiioiiu:, reprit le docteur, et cela au> yeux des hoiimies les plus suges, les plus .-<iiiCi^remeot religieux.

— I.a guurniuiidise! répéta le ihaiiuiiie, qui avait écuuté le médecin avec une stupeur cruissanle, la (juunuaudise 1

— C'est mieux eucore, monsieur le clianoioe, dit solennellcmeut | le docteur; car, pour ceux qui sont à même de la pratiquer, elle de- \ vieut uu impérieux devoir d'humauilé.

— Un devoir d'humanité ! répéta dom Diego.

— El surtout une que^liou de haute civilisation et de grande politique, monsieur le chanoine, ajouta le docteur d'un air si sérieux, si sincèrement convaincu, qu'il imposa au chanoine, lequel s'écria :

— Tenez, monsieur le docteur, si vous pouviez seulement me démontrer que...

— Mais vous ne voyez donc pas que M. le docteur se moque de vous? dit l'abbé eu haussant les épaules. Ah! je vous le disais bien, malheureux dom Diego, vous êtes perdu, à jamais perdu, dès que vous consentez seulement à écouter de pareilles sottises.

— Monsieur le chanoine, se hàla d'ajouter le docteur, résumonsnous, non par des raisonnements qui, je l'avoue, peuvent de ma part vous paraître spécieux, mais par des faits, par des actes, par des preuves, par des chiffres. Vous êtes à la fois gourmand et superstitieux; vous n'avez pas la force de résister à l'appétence des bonnes choses; puis, votre gourmandise satisfaite, vous avez peur d'avoir commis une grande faute, ce qui gâte parfois pour vous le plaisir de la bonne chère, et nuit surtout au calme et à la régularité dans vos digestions. Est-ce vrai?

— C'est vrai, répondit humblement le chanoine, dominé, fasciné par la parole du docteur, c'est trop vrai !

— Eh bien, monsieur le chanoine, je veux, je vous le répète, non par des raisonnements, si logiques qu'ils soient, mais par des faits visibles, palpables, par des chiffres, vous convaincre : 1° qu'en étant gourmand vous accomplissez une mission hautement philanthropique, civilisatrice et politique; 2" que je puis et pourrai vous faire manger et boire, quand vous le voudrez, d'une manière encore plus exquise que l'autre jour.

— Et moi, je vous dis, s'écria l'abbé, stupéfait de l'assurance dt docteur, je vous dis que si vous prouvez par des faits, par des chiffres, comme vous le prétendez, qu'être gourmand, c'est accomplir

une mission d'humanité ou de haute civilisation et de grande politique, je vous jure d'être l'adepte de celle philosophie, si absurde, si insensée qu'elle paraisse.

— Et si vous me prouvez, monsieur le docteur, que vous pouvez me rouvrir, et pour toujours, les portes de ce paradis culinaire que vous m'avez enlr'ouvertes avant-hier, s'écria le chanoine palpitant d'une espérance involontaire, si vous me prouvez que j'accorapHs un devoir social en me livrant à la gourmandise, vous pourrez disposer de moi : je serai votre séide, votre esclave, votre chose !

— C'est convenu, monsieur le chanoine ; c'est convenu, l'abbé ; vous allez être satisfaits. Partons.

— Partir! dit le chanoine, et où cela, monsieur le docteur?

— Chez moi, seigneur dom Diego.

— Chez vous? dit l'abbé d'un air méfiant, chez vous?

— Ma voiture est en bas, reprit le médecin; dans un quart d'heure nous serons arrivés.

— Mais, monsieur le docteur, reprit le chanoine, pourquoi aller chez vous? qu'y ferons-nous?

— Chez moi seulement, monsieur le chanoine, vous pourrez trouver les preuves palpables, visibles, de ce que j'avance, car je venais rappeler au cher abbé que c'était aujourd'hui le 20 novembre, le jour de la séance à laquelle je l'avais invité. Mais l'heure avance; partons, messieurs, partons.

— Je ne sais si je rêve ou si je veille, dit dom Diego, mais je me jette dans le gouffre les yeux fermés.

— Il faut, cher docteur, ajouta l'abbé, que vous soyez le diable en personne, car mon esprit, ma raison, se révollent contre vos paradoxes; je ne crois pas un mot de vos promesses, et il m'est impossible de résister à la curiosité de vous accompagner.

Le chanoine et l'abbé suivirent le docteur, montèrent avec lui dans sa voiture, et arrivèrent bientôt tous les trois à la maison qu'il occupait.

LA GOUIIMANDISR.

Le docteur Gasterini habitait une cliarmante maison dans le hiiibciiirg du Roule ; il arriv;i bientôt, en compagnie du chanoine et de Tabbé Ledoux,

— En aliendani l'heure du dîner, dit le docteur à ses hôtes, vonlez-vous que nous fassions un tour de jardin? cela me fournira l'occasioD de vous présenter les huit enfants de ma pauvre sœur, mes neveux et mes nièces, que j'ai élevés et bien placés dans le momie, le tout par pure gourmandise. Vous voyez, monsieur le chanoine, que nous sommes dans notre sujot.

— Comment! monsieur le docteur, reprit le chanoine, vous avez élevé cette nombreuse famille par gourmandise?

— Vous ne voyez pas que le docteur continue à se moquer de nous ! dit l'abbé en haussant les épaules; c'est par trop fort aussi !

— Je vous donne ma parole d'honneur d'honnêie homme, reprit le docteur Gasterini, et je vais vous prouver d'ailleurs dans un instant par des faits que, si je n'avais pas été le plus gourmand des hommes, je n'aurais pas su créer à chacun de mes neveux ou nièces l'excellenie position qu'ils ciploilenl eu braves gens laborieux, honnêtes. Intelligents, et qui concourent, cliaciin dans sa sphère, à la prospérité du pnys.

— Ainsi voilà des gens qui concourent à la prospérité du pays, dit le chanoine en regardant l'abbé Ledoux avec ébahissement, et cela, grâce à la gourmandise de monsieur le docteur!

— Non, s'écria l'abbé; ce qui me confond, c'est d'entendre soutenir de partais paradoxes jusqu'au dernier moment... et...

.Mais, s'interrompaut soudain, il ajouta en regardant avec surprise à quelques pas devant lui :

— Qu'est-ce donc que ce bâtiment, <locleur'' on dirait des boutiques.

— C'est mon orangerie, répondit le docteur, et aujourd'hui, ainsi que tous les ans à pareille époque (jour anniversaire de ma naissance), on installe ici des boutiques.

— Comment ! dit labbé, des boutiques, et pourquoi faire?

— Mais, parbleu! pour y vendre, mon cher abbé.

— Y vendre, quoi et à qui?

— Quant à ce qu'on vend, vous allez le voir ; quant aux acheteurs, ils se composent de tous mes clients, qui viennent ce soir passer ici la soirée.

— En vérité,docteur, je ne vous comprends pas.

— Vous savez, mon cher abbé, que depuis longtemps on organise souvent des boutiques tenues parles plus jolies femmes de Paris.

— Ah! très-bien, reprit l'abbé, et le produit de la vente est pour les pauvres.

— C'est cela même : le produit de la vente de ce soir est destiné aux pauvres de mon arrondissement.

— Et par qui ces boutiques sont-elles tenues? demanda le chanoine.

— Par les huit enfants de ma sœur, seigneur dom Diego ; ils vendent là, dans le but charitable que je vous ai dit, les produits de leur industrie. Mais venez, messieurs, entrons ; j'aurai Ihonneur de vous présenter successivement mes neveux et mes uioces.

Et le docteur Gasterini introduisit ses hôtes dans une vaste orangerie. L'on y voyait en effet huit boutiques. Les caisses vertes d'un grand nombre d'orangers gigantesques formaient l'entourage et les séparations de ces boutiques, de sorte que chacune d'elles avait pour plafond un dôme de feuillage.

— Ah! monsieur le docteur 1 s'écria le chanoine en s'arrétaut devant la première boutique avec admiration, c'est magnifique!, .de ma vie je n'ai rien vu de pareil !... C'est magique !

— Le fait est, reprit l'abbé, que c'est un coup d'oeil... unique! Voici ce qui causait la juste admiration des hôtes du docteur Gasterini. "^

Les caisses d'oranger formant l'enceinte de celte première boutî> que étaient ornées de feuillages et de fleurs; sur des gradins de bois rustique, couvert de mousse, on voyait disposés, avec un goût parfait, une collection de fruits, de légumes et de primeurs d'une beauté rare; des ananas d'un jaune d'or à couronne verte surmontaient d'immenses corbeilles de raisins de toutes nuances, depuis le frankental d'un noir pourpré jusqu'au thomery transparent et vermeil. Des pyramides de poires et de pommes des espèces les plus recherchées, d'une grosseur monstrueuse et diaprées des plus riantes couleurs,

LA GOUIIMAKUISE. 33:>

aTaient pour fatles des régimes de bananes, aussi dorées que si le soleil des tropiques les eùl inilries. Plus loin des figuiers uaius eu pois Cl couverts de figues violettes doiuiniiiont uue rare collection de melons d'autoume, de courges du Drésil cl d'énormes patates violettes ei blanches. Plus loin de petites corbeilles de joue élaicul remplies de fraises de serre chaude, rouges el parfumée.^, couirastanlavec des champignons rosés et des truffes énormes d'un noir d"ébèue, obleuues sur couche par la nouvelle culture. Puis enfin venaient les rares primeurs de celle époque de Taunée : asperges vcrles el laiiues panachées.

.\u milieu de ces merveilles du règne végétal, qu'elle achevait de grouper dune manière pittoresque el charmante, on voyait une belle jeime femme élégamment vêtue à la mode des paysannes des environs de Paris.

— Je vous présente une de mes nièces, dil le docteur à ses hôtes, Juliette Dumont, cultivatrice de primeurs, de fruits de pleine terre el de serre chaude, à 5Ioutreuil-sous-Bois.

Et, s'adressant à la jeune femme, le docteur ajouta .

— Mou enfant, dis donc à ces messieurs combien loi el ton mari vous employez de jardiniers à vos cultures.

— Mais, mon bon oncle, nous employons toujours au moins uue vingtaine dhommes.

— El leur salaire, mon enfant ?

— D'après vos conseils, mon bon oncle . nous leur donnons, en outre des cinquante sous de fixe, une part dans nos bénéfices, afin de les intéresser comme nous à ce que nos cultures soient aussi soignées que possible. Nous nous trouvons le mieux du monde de cet arrangement; car nos jardiniers, ayant avantage comme nous à la prospériié de notre établissement, travaillent avec grand zèle. Aussi, celte année, leur part dans les bénéfices de la maison a porté leur journée à près de cinq francs.

— Et le mouvement général de vos aflaires , de combien est-il à peu près par an, mon enfant?

— Mon bon oncle, grâce à nos pépinières des plus belles espèces d'arbres à fruits, nous faisons, par an, pour quatre-vingt à cent mille francs d'affaires.

— .\utaut que cela? dit l'abbé.

— Oui, monsieur, répondit U jeune femme, et il y a bien des mai»

sons aux environs de Paris et en province qui sont encore plus fortes que la nôtre.

Le chanoine, absorbé par la contemplation de ces fruits si dorés, si parfumés, de ces champignons, de ces truffes, de ces rares primeurs, ne prêtait qu'une attention distraite à la partie économique de l'entretien, et il ne céda qu'à regret à l'invitation du docteur, qui lui dit :

— Passons à un autre spécimenKie l'industrie de ma famille, monsieur le chanoine, car chacun aujourd'hui pare de son mieux sa marchandise ; aussi dites-moi si ce gaillard-là n'est pas un véritable artiste.

En disant ces mots, le docteur Gasterini désignait à ses botes la seconde boutique.

Que l'on se figure, au milieu d'une logetle tapissée d'algues, de joncs et de varechs, trois grandes tables de marbre blanc superposées les unes aux autres à un pied d'intervalle et diminuant progressivement de grandeur, ainsi que les vasques d'une fontaine. Sur ces dalles , recouvertes d'herbes marines, on voyait un échantillon des coquillages, des crustacés et des poissons de mer les plus délicats. \

Sur la première tablette, c'était une sorte de haute rocaille, composée de clovisses, de bigorneaux, d'huîtres de Marennes, dOstende et de Cancale, engraissées à grands frais dans les parcs. A la base de ce rocher, des langoustes, des homards, d^s crevettes, des crabes, presque tous vivants sous leur humide carapace, se mouvaient lentement.

Sur la seconde tablette , frangée de longues algues d'un vert glauque, se trouvaient les poissons d'une dimension moyenne et d'un goût exquis : sardines argentées, royans d'un bleu d'outre-mer mêlé de nacre, grondis d'un rose vif, barbues au dos de neige et au ventre rose, etc.

Enfin, sur la dernière et la plus large des vasques de marbre, gisaient çà et là de véritables monstres marins, des turbots énormes, des saumons gigantesques, des esturgeons formidables, des thons prodigieux.

Un jeune homme au teint hâlé, à la figure ouverte et avenante, qui rappelait les traits du capitaine Uorace, souriait complaisamment à cette magnifique exhibition de marée.

LA COL r.MA.N DISE. r.r,7

— Messieurs, je vous préscutc mot» neveu Thomas, patron de pèche à Ktrctal, dil le docleur Gasloriiii à ses hôtes, et vous voyei que ses filets ne ramcnent pas que du sable !...

^ Je n'ai vu de ma vie plus admirable, plus appétissante marée! s'écria dom Diego avec enthousiasme; ce serait à la manger crue!

— Mon garçon, dit le docteur Gaslerini à son novcu, ces messieurs désireraient savoir combien de matelots, vous autres patrons pêcheurs, vous employez par chaque bateau.

— Chaque bateau emploie huit à dix hommes et un mousse, n-pondil le patron Thomas; vous voyez, mon cher oncle, que ça fait un fier personnel, quand on songe au nombre de bateaux pêcheurs de toutes les côtes de France, depuis Bayonnc jusqu'à Duukerque, et depuis Perpignan jusqu'à Cannes !

— Et quel salaire ont les hommes, mon garçon? dil le docteur.

— Nous autres, mon bon oncle, nous achetons filels et bateaux à frais communs, nous partageons le produit de la pêche, et, quand l'un de nous est emporté par un coup de mer, sa veuve ou ses enfanls succèdent à la part du père; en un mot, nous vivons en association, tous pour chacun, chacun pour tous; et je vous jure que, lorsqu'il s'agit de jeter nos seines ou de les retirer, de crocher dans une voile ou de haler sur une manœuvre, il n'y a pas de fainéant, tous y vont de tout cœur.

— Bien, mon brave garçon, dil le docteur. Ce que c'est pourtant, monsieur le chanoine, ajouta- t-il en se tournant vers dom Diego, ce que c'est pourtant que de déguster en vrai gourmand des escalopes de saumon aux truffes ou des filets de sole à la vénitienne! On favorise une des plus nobles industries du pays, et l'on pousse à lamôlioration de noire marine nationale. Que cette pensée, seigneur chanoine, vous rende l'esturgeon léger... lorsque vous le mangerez bien braisé dans son jus. largement piqué de jambon de liayonne, avec une sauce d'huîtres au vin de Jladère !

A ces paroles, dom Diego ouvrit machinalement sa large bouche, la referma bientôt en passant sa langue sur ses lèvres avec un soupir de convoitise.

L'abbé Ledoux, trop fin et trop sensé pour ne pas comprendre la pensée du docteur, éprouvait un dépit croissant, et ne disait mot. Le médecin feignit de ne pas s'apercevoir de la contrariété de son hôte.

Pionaut dom Diego par le bras, il lui dil, en l'araenaul devant la troibièiiie boutique :

— Franchement, monsieur le chanoine, avez-vous jamais vu quelque chose de plus coquet, de pluséléganl?

— Jamais! oh ! jamais! s'écria dom Diego en joignant les mains d'admiration, et pourtant les confiterias de mon pays passent pour être les premières du monde !

Rien en effet de plus coquet, de plus élégant que cette troisième boutique, où Ton voyait dans des coupes ou sur des plateaux de porcelaine tout ce que la friandise la plus raffinée peut imaginer en con- (iîures, conserves, bonbons, etc. Tantôt le sucre cristallisé entourait de ses éiincelants stalactites les plus beaux fruits ; lanlôt il formait des pyramides de toutes formes, et se diaprait des coifleurs les plus vives, rose avec les pastilles à la rose, vert avec les pistaches glacées, jaune avec les fondantes au citron ; plus loin, des oranges, des limons, des cédrats, semblaient couverts d'une neige sucrée. Ailleurs, les transparentes gelées de pommes de Rouen et de groseille de Bar brillaient de l'éclat prismatique du rubis et de la topaze. Plus loin, de larges dalles de nougat de Marseille, blanc comme de la crème fraîche, servaient de socle à des colonnettes de chocolat de Rayonne et de pâle d'abricot de Montpellier. C'étaient, enfin, des boîtes de fruits confits de Touraine, aussi frais que s'ils venaient d'être cueillis, et, par la vivacité de leurs couleurs, ressemblant à ces mosaïques florentines en pierres fines qui figurent des fruits en relief.

Une nièce du docteur Gasterini, jeune et jolie personne, présidait à celte friande exhibition et accueillit son oncle par le plus aimable sourire.

— Je vous présente, messieurs, ma nièce Augustine, une des premières confiseuses de Paris, dit le docteur à ses hôtes, une véritable ariisie qui sculpte et peint avec le sucre, et dont les chefs-d'œuvre sont littéralement à croquer; mais cet échantillon de son savoir-faire n'est rien : c'est dans la quinzaine du jour de l'an que son magasin de la rue Vivienne sera véritablement splendide, et je suis sûr qu'elle lacuage des surprises aux curieux.

— Certainement, mon bon oncle, reprit en souriant la jolie confiseuse, nons aurons les bonbons les plus nouveaux, les boîtes les plus riches, les corbeilles les plus galantes, les sacs les plus coquets. Rieii

LA i;0[JHMA.NI)ISE. 33y

que pour lous ces accessoires, uuus avons un atelier uù uuus employons ironte ouvrières, sans tompter, bien entendu, toutes les personnes occupées dans noire laboialoire.

— Qu'avez-vous donc, mon cher abbr, dit le doclcur au saint bomuie; vous seniblez tout soucieux. Est-ce que cela vous contrarie de voir que delà gourmandise dépendent toutes sortes d'industries et de productions qui comptent pour beaucoup dans le nionvomcul commercial de la France? Ali ! parbleu, vous n'êtes pa» an bout.

— Bien! bien! répondit l'abbé d'un air contraint, je vous vois venir, vilain homme; mais j'aurai réponse ù tout. Allez, allez, je ucdis mut, mais je n*eu pense pas moins.

— Je suis à vos ordres pour la discussion, mon cher abbé; mais, en allcuilaiil, vous le voyez, monsieur le cbaiioine, ajouta le docteur en ^e tournant vers dom Diego, vous devez être déjà un peu convaincu que vous pouvez sans regret savourer les fruits les plus rares, les poissons les plus exquis et les sucreries les plus recherchées. Bien plus, ainsi que je vous le disais tantôt, comme vous êtes riche, celte consommation de friandises est pour vous un devoir social impérieux ; car enfin il faut bien que vous vous rendiez bon à quelque chose en consommant largement, splendidement, afin d'activer et de rémunérer la production.

— Et je me sens, dans ma spécialité, à la hauteur de cette noble et patriotique mission ! s'écria le chanoine avec enlhousiasme. Vous rae donnez la conscience de mes devoirs, monsieur le docteur.

— Je n'attendais pas moins de la grandeur de votre àme, seigneur dom Diego, reprit le médecin ; mais un jour viendra où cette douce mission de consommateur que vous acceptez avec un si superbe désintéressement sera plus largement répartie, et de cela nous causerons une autre fois, seigneur chanoine ; mais, avant de passer à la boutique suivante, je dois vous demander d'avance voire indulgence pour mon pauvre neveu Léonard, qui préside à l'exhibition que vous allez voir.

— Pourquoi mon indulgence, monsieur le docteur?

— C'est que, voyez-vous, mon neveu Edouard exerce un métier un peu hasardeux; mais là où est le penchant il faut qu'on penche. Ce diable de garçon a été élevé quasi comme un sauvage. Mis en nourrice chez une paysaune qui habitait sur la lisière de la forêt de Sénart, il a été longtemps si chétif, que j'ai dû le laisser habiter la cam-

pagne jusqu'à l'âge de douze ans. Le mari de la paysanne élait un fieffé braconnier, et mon neveu avait la protubérance de la chasse aussi marquée qu'un limier de vénerie. Jugez de ce que devint sa passion cynégétique, élevé sous la tutelle d'un pareil père nourricier! A l'âge de six ans, Léonard, tout malingre qu'il était, passait la journée dans les bois, tendant des collets aux lapins, aux levrauts et aux faisans. Comme un petit homme, à dix ans, il inaugurait son premier affût par la mort d'un superbe brocart{l), tué au clair de lune, par une belle nuit d'hiver. Moi, j'ignorais alors tout cela. Aussi, lorsque Léonard eut douze ans, il me parut suffisamment renforcé; je le repris auprès de moi et le rais en pension. Trois jours après, il escaladait les murs et retournait à la forêt de Sénart. En un mot, seigneur dom Diego, rien n'a pu vaincre la passion diabolique de ce garçon à l'endroit de la chasse- Et, ma foi ! j'avoue que je me rendis un peu coroni^cc uc mon neveu en lui faisant un jour cadeau de l'un de ces fusils de Lefaucheux, cet arquebusier de génie dont les armes sont si commodes, si parfaites, qu'elles feraient de vous, cher abbé, un tireur aussi consommé que mon neveu. Il n'est pas le seul d'ailleurs. Des milliers de familles vivent de même du superflu giboyeux des riches propriétaires, qui chassent, non par besoin, mais seulement par divertissement. Ainsi, seigneur chanoine, en savourant un gigot de chevreuil mariné, un salmis de perdreau ou une cuisse de faisan rôii (je ne vous fais pas l'injure de vous croire capable de préférer l'aile), dites-vous bien que vous aidez à vivre à une foule de pauvres ménages.

Le docteur, ayant ainsi fait l'éloge de la chasse, s'avança vers la boutique de son neveu, et du geste montra au chanoine et à l'abbé le plus admirable spécimen cynégétique que l'on puisse imaginer.

Les gardes-chasses anglais, grands maîtres dans l'art de grouper le gibier et de composer ainsi des tableaux réels de nature morte, eussent reconnu la supériorité de Léonard.

(1) CbeTreuil.

U GOURMANDISE Mi

Que l'on se figure uu tronc d'orbrc noueux cl branchu, liaut (iosi\ ft sept pieds , perpendiculairement dressé au milieu de cette boutique ; au pied de ce tronc d'arbre étaient groupés, sur uu lit de fougère d'un vert éclataut, un jeune sanglier, un magnifique daim diiguet(l) en pleine venaison, et deux beaux cbevreuils. Ces animaux, couchés en rond, la tête sur l'épaule, comme s'ils eussent repose dans leur fort (2) au fond des grands bois, garnissaient ainsi le pied (le l'arbre; de flexibles liens de lierre garni de ses feuilles suspend.uoni aux branches inférieures du tronc d'arbre, dispose à peu près en ils. des lièvres, des lapins de garenne, alternés avec des oies sauvages dun gris cendré; des halbrands à la tête verte et à la penne frangée de blanc; des faisans à l'orbite écariate, au cou bleu changeant et à la plume brillante comme du cuivre bruni; des outardes argentées, oiseau de passage assez rare dans nos climats; çà et là des branches de houx aux baies pourprées, des rameaux de bruyère à fleurs roses, s'entremêlaient gracieusement avec le gibier ainsi étage; venaient ensuite des groupes de bécasses, de perdreaux gris, de bartavelles rouges, de pluviers dorés, de poules d'eau d'un noir d'ébcne, au bec jaune; aux derniers branchages était suspendu un gibier plus menu et plus délicat encore : cailles, grives, becs-figues et râles de genêts (ces rois de la plaine); enfin, tout au faîte de l'arbre, un magnifique coq de bruyère, sans doute égaré des montagnes des Ardennes, semblait ouvrir ses larges ailes d'un brun glacé de bleu et planer sur cette giboyeuse hécatombe.

Léonard, svelte et agile garçon, à l'œil un peu fauve, mais à la physionomie franche et résolue, contemplait amoureusement son œuvre et y donnait, pour ainsi dire, une dernière touche, faisant çà et là contraster le rouge d'une bartavelle avec un vert rameau de genévrier, ou le noir d'ébène d'une poule d'eau avec le rose vif d'une branche de bruyère.

— J'ai instruit ces messieurs de ton affreux métier, mauvais garçon, dit en souriant le docteur Gaslerini à son neveu Léonard; M. le chanoine et M. l'abbé voudront bien prier pour le salut de Ion âme.

— Oh! oh! mon bon oncle, reprit joyeusement Léonard , j'aime mieui qu'ils prient pour le bon tirer des deux premières balles wa-

(1) Daim de deui in«.

|2) Demeure on leâ (juTct rutent cachés peodant le ]oar.

yiées (1) que de mon affût j'enverrai à quelque bonne et grasse bête de compagnie (2) dont je vous offrirai la hure et les filets, mon bon oncle.

— Hélas ! hélas! il est incorrigible! dit le docteur Gasterini, et malheureusement, seigneur chanoine, vous n'avez pas d'idée du fumet de haut goût dont sont doués une hure congrûment farcie et les filets mignons d'un sanglier d'un an, sautés à la Saint-Hubert 1 Ah ! monsieur le chanoine, quelle succulence! On a bien raison de placer ce mets divin sous Tinvocalion du saint patron de la vénerie. Mais passons, dit le docteur en précédant dom Diego, ébloui, fasciné par celte exhibition de gibier si nouvelle pour lui, car ces richesses cynégétiques sont inconnues en Espagne.

— Oh! combien est grande la nature dans ces créations! disait le chanoine; quelle miraculeuse échelle de goût et de succulence, depuis le gros et monstrueux sanglier jusqu'au bec-figue , cet oiselet exquis ! Gloire, gloire à loi ! éternelle reconnaissance à toi ! ajoulat-il en manière d'oraison jaculatoire.

— Bravo ! dom Diego ! s'écria le docteur, vous voici dans le vrai.

— Le voici dans le matérialisme, dans le paganisme, dans le panthéisme le plus grossier, dit l'intraitable abbé. Vous le damnez, docleur, vous perdez son âme !

— Encore un peu de patience, mon cher abbé, reprit le docteur en faisant un pas vers une autre boutique. Tout à l'heure, malgré vos dénégations, vous serez convaincu que je dis vrai en préconisant l'excellence de la gourmandise; ou plutôt vous pensez comme moi, mais vous trouvez opportun de nier l'évidence. !\lainlenant, monsieur le chanoine, vous aUez voir ici surtout en quoi cette gourmandise, que nous adorons vous et moi, est une des causes d'un des plus grands progrès de Tagriculture, la seule et véritable base de la pros- Ijcriié du pays. Et, sur ce, je vous présenterai mon neveu Mathurin, iierbager aux prés-salés, qui nourrissent les seuls bestiaux dignes du gourmand, et qui lui donnent ces inestimables gigots, ces côtelettes souveraines, ces filets de boeuf merveilleux que l'Angleterre même nous envie. Je vous présenterai aussi la femme de mon neveu Mathorin, native du Mans, et de celte illustre école d'engraissage qui pro«

(1] Deux balles liées easerable; elles reudent le tir plus certain» (2) Sanglier d'un an accompli.

doit ces poulardes et ces chapou:j, uoe des gloires et des richesses de la France.

La buuii(]iic du fermier Maihurin, sans doute moins coquette, moins brillante, moins pittoresque que les autres, avait, eo revancbe, uq caractère de simplicité majestueuse.

Sur de grandes claies d'osier, couvertes de branches de thym, de sauge, de romarin, d'estrajjon, et auires herbes fortement aromatiques, s'étalaient, avec un aploujb herculéen, tics rosbifs monstrueux, des aloyaux fabuleux, des longes de veau merveilleuses, et de ces gigots et de ces côtelettes nonpareils qui emplissent les cent bouches de la Renommée de la saveur incomparable des bestiaux des pré*salés.

Quoique crue, celle admirable chair, entourée de plantes à odeurs péuciranies, était si fine, si courte, et d'un rose i . Tif, sa graisse mate était d'une blancheur si fraîche, si délicate, que dom Diéj^o jetait sur ces spécimens de l'industrie bovine et ovine des regards carnivores. De son côté, la fermière Mathurine présidait à une exhibition non moins remarquable. On admirait, à demi enfouie dans des touffes de cresson de fontaine, une collection de poulardes, de chapons, de coqs d'Inde vierges et de poulets à la reine, dits tardillons, tous si dodus, si potelés, si ronds, et d'une peau si satinée, que plus d'une jolie femme l'eût enviée.

— Oh! qu'elles sont jolies! qu'elles sont ravissantes! balbutia le chanoine ; oh ! c'est à en perdre la tête!

— Ah I monsieur le chanoine, reprit le docteur, que direz-vous donc lorsque l'intéressante pâleur de ces poulardes sera dorée aux feux du tourne-broche ! lorsque, distendue à se rompre par les truffes qui apparaîtront bleuâtres sous la finesse de son épiderme, celle peau satinée deviendra vermeille , et qu'elle épaudra les pleurs d'un jus empourpré , bientôt moiré par la lente distillation de celte graisse, presque aussi exquise que la graisse de caille!

— Assez, docteur! s'écria le chanoine exaspéré, assezt de grâce! ou, bravant le scandale, je me jclle sur l'une de ces adorables poulardes, sans le moindre respect pour leur crudité!

— Calmez-vous, seigneur dom Diego, dit le docteur en souriant ; rbeure du dluer approche , et vous pourrez alors rendre vos hommages à deux des sœurs de ces adorables.

S' adressant alors à son neveu Matburin, le docteur ajouta :

— Ces raessîeurs trouvent remarquables les produits de tes herbages et de la ferme, mon garçon.

— Ces messieurs sont bien honnêtes, mon cher oncle, répondit Mathurin. Dame ! aussi, c'est du bélail de choix et d'amateurs ! Je ne crains ni Anglais ni Ardennois pour la saveur de mes bœufs, de mes veaux et de mes moulons de prés-salés, qui font mon petit amourpropre et ma fortune. Car, voyez-vous, messieurs, le dernier mot de l'agriculture, c'esl de faire de la viande, comme nous disons. Le bétail produit le fumier, le fumier l'engrais, l'engrais la ferlilité de la terre, et la ferlilité de la terre vous donne bon affanage et bon pacage pour le bétail. Tout ça se tient et s'enchaîne; et plus le bétail est fin-gras, plus il est bon à gourmand, selon le proverbe de chez nous; mieux il se »^aQ<l. meilleur est son fumier , et conséquemment meilleure est la cuîïi,re. C'esl comme les volailles à Malhurine; sans doute, ça coule bien de la peine, ça emploie bien du monde à la ferme; car vous ne croiriez peut-être pas, messieurs, que, pour engraisser un de ces chapons ou une de ces poulardes à la mode mancelle, il faut lui ouvrir le bec et l'empaler quinze ou vingt fois par jour dans sa mue, avec des boulettes de farine d'orge et de lait, et cela pendant trois mois ! Mais aussi c'esl un fameux produit, car un chapon nous rapporte plus que ne rapporte ailleurs un mouton ou un veau chélif. Mais il faut de grands soins. Aussi, d'après le conseil de ce cher oncle, bon conseil s'il en est, tous les ans, à la Noël, voilà, messieurs, ce que nous faisons à la ferme : le soir, au retour des bestiaux, les deux premiers bœufs qui entrent à l'élable, qu'ils soient les plus beaux ou les moins beaux du troupeau (peu importe, le hasard décide), sont mis de côié; il en est de même des six premiers veaux, des six premiers moulons qui rentrent à l'élable; ensuite on ouvre les mues des volailles, et les premiers douze chapons, les premères douze poulardes, les douze premiers coqs vierges qui sortent des mues, sont ainsi mis de côté.

— A quoi bon? demanda l'abbé. Que deviennent ces animaux ainsi désignés par le sort?

— On en fait un lot, monsieur, et il est vendu au profit du personnel de la ferme. Ce bénéfice s'ajoute à leurs gages fixes. Vous comprenez, messieurs, qu'ainsi tout mon monde a intérêt à ce que bétail et volailles soient, indistinctement, soignés le mieux possible, puisque le hasard seul désigne le lot d'encouragement, comme nous

rappelons. Qu'arrÏTC-t-il de là, messieurs? c'est que troupeau et volailles dcvieuuenl presque autant la chose de mes geas que la uiieiino, car plus le lot se compose de beaux produits, plus il se vend cher et plus mon monde beuélicie. Eh biou, messieurs, croiriez-vous que, grâce au zèle, aux soins, à raclivité que donne à mes gens de ferme l'espoir de ce bénéfice, je g;igne encore plus que je ne leur abandonne, parce que, encore une fois, notre intérêt à tous est commun, de sorte que, en rendant la condition de ces braves gens beaucoup meilleure, j'y trouve mon avantage.

— La morale de ceci, soigneur chanoine, dit le docteur en souriant, est qu'il faut manger le plus possible d'excellents aloyaux, de tendres côtelettes de prés-salés, et se livrer avec le même dévouement à une cousommation effrénée de poulardes, de chapons et de coqs d'Inde vierges , afin d'ii<^iiver l'intéressante industrie man* celle.

— Je tâcherai, monsieur le docteur, dit gravement le chanoine, d'être à la hauteur de mes devoirs.

— El ils sont plus nombreux que vous ne le pensez, seigneur dom Diego, car il dépend aussi de vous que le pauvre mondesoit mieux vêtu et mieux chaussé, ce à quoi vous pouvez particulièrement concourir en mangeant force grenadins de veaux à la Samaritaine, force biftecks au beurre d'anchois, force langues de mouton à la d'Uxelle.

— Ah çà, mousieur le docteur, dit le chanoine, vous plaisantez!

— Vous vous en apercevez un peu bien tard , dom Diego , dit l'abbé.

— Je parle très-sérieusement, reprit le docteur, et je vais vous le prouver, seigneur dom Diego. Avec quoi se foui les souliers?

— Avec du cuir, monsieur le docteur.

— El qui produit ce cuir? Ne sont-ce pas les bœufs, les moutons, les veaux? 11 est donc évident que plus l'on consomme de bélail, plus le prix du cuir diminue, et plus les bonnes ei saines chaussures deviennent accessibles aux pauvres gens qui ne portent que des sabots.

— C'est vrai , dit le chanoine d'un air cogitatif , c'est pourtant yrai!

— Maintenant, reprit le docteur, et les bons vêteraeois de laine, et les bons bas de laine, de quoi sont-ils tissés ? de la toison des mou-

tons ! Or donc, plus Ton consomme de moulons, plus la laine devient bon marché.

— Ah ! monsieur le docteur, s'écria le chanoine emporté par un élan de vaillante philanthropie, c'est à regretter de ne pouvoir faire dix repas par jour! Oui, oui, c'est à se crever d'indigestion pour le plus grand bonheur de ses semblables.

— Ah ! seigneur dom Diego, répondit le docteur d'un ton pénétré, tel est peut-être le glorieux martyre qui vous attend 1

— Et je le subirai avec joie, avec orgueil! s'écria le chanoine enthousiasmé; il est doux de mourir pour Thumanité!

L'abbé Ledoux ne pouvait plus en douter, dom Diego lui échappait ; aussi manifestait-il son dépit par de dédaigneux haussements d'épaules el par des roulements d'yeux courroucés.

— Oh ! mon Dieu ! monsieur le docteur, dit soudain le chanoine en dilatant à plusieurs reprises ses larges narines, quelle est donc celte appétissante odeur que je sens là?

— C'est le spécimen de l'industrie de mon neveu Michel, monsieur le chanoine; elle sort à peine du four; voyez comme c'est doré, comme c'est friand!

Et le docteur Gasterini désigna du geste au chanoine les plus merveilleux échantillons de pâtisserie et de petiis-fours que l'on puisse imaginer : pâles formidables au gibier, au poisson ou à la volaille; bouchées aux queues d'écrevisses, tourtes aux fruits, tartelettes aux confitures et aux crèmes de toutes sortes, brioches fumantes, meringues à la gelée d'ananas, viernoises prallnécs, nougats montés en forme de rochers supportant des temples de sucre candi ; sultanes élégantes, dont le dôme en sucre filé, pareil à un filigrane d'argent, laisse apercevoir un bassin de massepains à la vanille rempli de crème à la rose, crème fouettée aussi légère que de l'écume. Passons sous silence d'autres merveilleuses friandises qu'il serait irop long d'énumérer, et que le chanoine dom Diego contemplait avec une muette admiration.

— L'heure du dîner approche, et il faut que j'aille bientôt à mes fourneaux donner la dernière louche à certains mets que je fais ébaucher par mes élèves, dit le docteur Gasterini à son hôte. Aussi, pour vous prouver l'imporiance de celle branche d'industrie si appdlissantc, je me bornerai à une seule question.

Et, s'adressant à son neveu Michel :

— Mon {rarçoii, dis à monsieur combien tu as payé le fonds de pâtisserie que lu expinitos rue de la Paix.

— Vous le savez bien, mon cher oncle, répondit Michel en souriant affectueusement au docteur Gaslerini , puisque vous m'avez avancé l'argcnl nécessaire à celle acquisition.

— Ma foi! mon garçon, comme lu m'as intégralemenl remboursé depuis longtemps, j'ai oublié ce chiffre. Voyons, c'était...

— Deux cent mille francs, mon cher oncle. El j'ai fait une excellente affaire. Du reste, la maison est bonne; car n on prédécesseur a gagné dans ce commerce vingt mille livres de renies en dix ans.

— Vingt mille livres de rentes ! s'écria dom Diego avec stupéf;»;lion, viDiîi mille livres de rentes •.

— Voilà pourtant, mon^ieur le chanoine, comment Ton crée des capitaux en mangeant des pâtes chauds à la financière ou des l);ibas aux pistaches. Maintenant, voulez-vous voir quelque chose de véritablement grandiose? car il s'agit, celte fois, d'une industrie qui louche, non-seulement aux intérêts de presque toutes les contrées de la France, mais qui s'étend jusque dans une grande partie de l'Europe et de l'Orient, c'est-à-dire en Allemagne, en Italie, en Grèce, en Espagne, en Portugal! Une industrie qui met en circulation des capitaux énormes, qui occupe des populations entières, et dont les produits de premier choix atteignent parfois à des prix fabuleux; une industrie, enfin, qui est surtout à la gourmandise ce que rame est au corps, l'esprit à la matière! Tenez, seigneur dom Diego, regardez et vénérez, car ici les plus jeunes sont déjà bien vieux.

Aussitôt le chanoine ôta par instinct sou chapeau, et courba respectueusement la tè'c.

— Je vous pré>eiite mon neveu Théodore, commissionnaire en vius fins français et étrangers, dit le docteur au chanoine.

Dans cette boutique, rien de brillant ni de chatoyant : de simples étagères de bais chargées de bouteilles poudreuses, et, au-dessus de chaque étagère des écriteanx en ht 1res rouges sur fond noir, où 1*00 Usait ces mots, d'un laconisme significatif :

« Chambertin (comète). — Clos- Vougeot-1 8 13. — Volney (comète). — Nuits-1 820. — Pomard-1 834. — Cliàblis- 1 834. — Pouilly (comète). — Chàteau-Margol-1818. — Uaut-Brion-1820. — Chàleau-Lafûtie-I8ô4.

rM LES SEPT PÉCHÉS CAPITAUX.

— Sauterne-1811. — Grave (comète). — Roussillon-1800, — Tavel- 1802. —Cahors-l 793. — LuneM8I4. — Frontignan (comèie).— RivesaUes-1831. — Aï mousseux- 1820, — Aï rose-1831. — Sillery sec (comète). — Eau-de-vie de Cognac-n37. — Aaisette de Bordeaux- 1804. — Ratafia de Louvres-1807.

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