CONCLUSION
Au moment même où tous les convives du docteur se dirigeaient vers la salle à manger, un valet de chambre annonça :
— Nadame la marquise de Miranda!
— La LnxuRE, dit tout bas le docteur à l'abbé. Je craignais qu'ellfî ne nous manquât.
Puis, allant offrir son bras à Madeleine, plus belle, plus séduisante que jamais , le docteur lui dit en la conduisant dans la salle A manger :
— Je commençais à désespérer de la bonne fortune que vous mavier promise, madame la marquise. Écoutez donc ! à mon âge, le bonheur de vous revoir ici, savez-vous que cela vaut presque un rendez-vous? Ah ! si j'avais seulement cinquante ans de moins!
— Je TOUS prendrais pour mon cavalier, mon cher docteur, dit la marquise en riant comme une folle. Ainsi c'est couvciiu, nous avons clé ensemble du dernier mieux il y a cinquanle ans,
Nous n'entreprendrons pas d'cnumérer les mervi-illcs de la salle h manjjer du doctour; nous nous bornerons à citer le menu de ce dîner, menu que chaque convive, grâce à une délicate prévoyance, trouva sur la serviette , entre deux douzaines d'huîtres, l'une d'Ostende, l'autre de Slarennes. Ce menu était écrit sur blanc vélin, et encadré dans une petite bordure formée par des rameaux de feuilles d'argent ciselées et éniaillées de vert. Chaque invité savait ainsi la somme d'appétit qu'il devait tenir en réserve pour tel ou tel mets de prédilectiou. Ajoutons seulement que la grandeur de la table et de la salle à manger était telle, qu'au lieu de ces chaises incommodes et pressées qui vous forcent de manger, comme on dit, les coudes au corps, chaque convive, assis dans un large et excellent fauteuil, les pieds sur un moelleux tapis, avait toute la latitude nécessaire pour les évolutions de sa fourchette et de son couieau.
Voici le menu que le chanoine prit d'une main trembbnie d'e'molion et lui religieusement :
MEND DC DINLR
Quatre potages.
« Le potage à la Condé.
« La bisque d'écrevisses au blanc de volaille. « Le potage au kou&koussou.
« Le potage de santé au consommé.
Quatre relevés de poisson.
« La hure d'esturgeon à la Godard.
« Les tronçons d'anguille à l'italienne. « Le saumon à la Chambord.
« Le turbot à la hollandaise.
Quatre assiettes volanU*.
t De croquettes à la royale.
« De bouchées aux queues d'ccrevisse.
€ De laitance de carpes à la Orly.
« De petits pûtes à la reine.
5C2 LES SEPT PÉCnÉS CAPITAUX.
Quatre grosses pièces.
* Le quartier de sanglier mariné.
« Li pièce de bœuf (des prés-salés) à la cuiller.
« Le quartier de veau à la Mouglas.
« Le rosbif de quartier de inouloa (des prés-salcs).
Seize entrées.
« Les escalopes de chevreuil à l'espaguole-
« Les filets d'agneau à la Toulouse.
« Les aiguillettes de canetons à Torange.
« Le pain de levraut à la gelée.
« Les papillotes de beefigues à la d'Uxelle.
a Le vol-au-vent à là Nesle.
« La timbale de macaroni à la parisienne.
fl Le pâté chaud d'ortolans.
« Les filets de poularde (du Mans) en suprême.
« Les bécasses à la financière.
« Les croustades de caille au gratin.
« Les côtelettes de lapereau à la maréchale.
« Les hateleltes de ris de veau.
a Les boudins de perdreaux à la Richelieu.
« Les caisses de foie gras à la provençale.
« Les filets de pluviers à la lyonnaise.
Intermède.
« Punch à la romaine.
Quatre pièces de rôU
« Les faisans piqués et truffés.
« Les gelinottes bardées.
« La dinde truffée du Périgord.
« Le coq de bruyère.
Seix>e entremets.
« Les cardons à la moelle.
<' Les fonds d'artichaut à la napolitaine.
fl Les champignons grilles.
LA gouii:iamhm:. 3,
f Les traffes dn Périgoiil au vin du Lii;uii)):it.iie. € Les rrulfes biaiiches du i'iciuoiit à l'huile vierge.
• Le céleri à la française.
• Le buisson de homards cuils au vin de Madère. « Le buissou de creveiles au tari ile l'Inde.
0 Les lailues à l'essence de j:inibon.
a Les poiuies d'asperges en jieiils pois.
Deux grosses pièces.
« La sultane à la crème rose. '
« Le leinplc de Croque-en- bouche ù la piâtache.
f I«s marrons d'abricot glaces.
« La gekie d'aiianas garuie de fruits.
« Le fromage bavarois (glacé) aux framboises.
« La gelée de marasquin foueiiée.
« La crème française au café noir.
a Les bouchées de fraises. »
Après h lecture de ce menu, le chanoine, emporte' par l'enthousiasme, et oubliant, il faut l'avouer, les convenances, se leva, prit d'une main son couteau, de l'autre sa fourchette, et, allongeant les bras, il dit dune voix solennelle :
— Docteor, je mangerai de tout, je Je jure!
El le chanoine, en effet, mangea de tout.
El il resta sur son appétit !
Inutile de dire que les vins exquis, dont le chanoine avait déjà pu, nr.r de nombreux spécimens, apprécier l'ambroisie, circulèrent à profusion.
Au dessert, le docteur Gasicrini se Icra, tenant à la main un pclil vcrr; de vin de Constance frappe de glace, cl dit :
— Mesdames, je vais porter un toast infernal, on toast aussi diabolique que si nous banquetions ici joyeusement entre damnés au plus profond de la salle à manger du royaume de Satan.
— Oh ! oh ! cher et aimable docteur, dit-on tout d'une voix, quel est donc ce toast infernal ?
:m les sept pécués capitaux.
— Aux Sept péchés capitaux ! dit le docteur. Et maintenant, mesdames, permettez-moi de vous exposer la pensée qui m'inspire ce toast ; j'ai promis à M. Tabbé Ledoux, qui a le bonheur d'être placé auprès de madame la marquise de Miranda, j'ai promis, dis-je, à M. Tabbé Ledoux, homme d'esprit, d'expérience et de savoir, mais incrédule, de lui prouver par des faits, par des actes, l'excellence que peuvent avoir, dans certains cas et dans une certaine mesure, ces goûts, ces propensions, ces instincts, ces passions qu'on appelle les sept péchés capitaux. Tout le problème est de les régler sagement et d'en tirer le meilleur parti possible. Or, comme madame la duchesse de Senneterre-Maillefort, madame Florence Michel et madame la marquise de Miranda veulent bien depuis longtemps m'honorer de leur amitié; comme MM. Richard, Yvon Kloarek et Henri David sont de mes anciens et meilleurs amis, j'ai espéré que, pour le triomphe des idées saines, mes aimables convives me feraient la grâce de m'aider à réhabiliter ces péchés capitaux que leurs excès, dus à l'absence de toute bonne direction, ont fait condamner absolument, et à convertir ce pauvre abbé à leur utilité possible. Il ne pèche que par ignorance et par obstination, c'est vrai; mais il n'en blasphème pas moins ces admirables moyens d'action, de bonheur et de richesse, dont l'inépuisable munificence du Créateur a doué la créature. Or, comme rien n'est plus charmant qu'une causerie au dessert entre gens d'esprit, je supplie donc, dans l'intérêt de noire in?urluné frère l'abbé Ledoux, je supplie donc les représentants de ces divers péchés de nous dire tout ce qu'ils leur doivent ou tout ce qu'ils leur ont dû de félicité pour eux ou pour autrui.
La proposition du docteur Gasterini, accueillie à l'unanimité, fut réalisée avec une bonne grâce parfaite et un joyeux entrain. Henri David seul, qui parla l'avant-dernier, intéressa vivement les convives en retraçant les prodiges de dévouement et de générosité que I'Envie avait inspirés à Frédéric Baslien, élût couler quelques douces larmes en racontant la mort de ce noble enfant et celle de son angéliquo mère. Heureusement le récit de la Luxure termina le dîner, et la sémillante marquise fit beaucoup rire la compagnie lorsque, parlant de son aventure avec l'archiduc (dont elle n'avait point partagé la ilurame), elle dit qu'il était plus facile d'amener un légat à courir la ntiascarade en cavalier pandour que de faire comprendre à un archi- ;luc autrichien nue l'homme est né pour la liberté. Du reste, la niar-
LA GOUnMAM)ISE. ÔC
«juisc annonça qu'elle combinait un plan de campagne contre le vieux liadctxU, et s'engagea formellement à le transformer en airbor.aro et à faire de lui l'un des cbofs de raffranchissenient de l'Italio.
— Et celle neige, chère et belle marquise ? lui dil tout bas le docteur après ce récit, celle armure de glace qui vous rend si méprisaule au pauvre mon.le que vous incendiez, elle ne s'est donc point encore fondue à tant de feux?
— IS'on, mon bon docteur, répondit tout bas la marquise avec un iourire légèrement mélancolique, le souvenir de mon blond archange, mon idéal et unique amour, se conserve ainsi toujours frais et pur au fond de mon cœur comme une fleur sous la neige.
— El j'avais des remords! s'écria le chanoine dans le paroxysme dos délices de la digestion, j'étais assez mécréant pour avoir des remords à l'endroit de ma gourmandise!
— Loin de laisser des remords, un excellent dîner donne 3?i contraire, même aux cœurs les plus égoïstes, une singulière propension à la charité, reprit le docteur; et, si je ne craignais d'cire frappé d'anathème par noire espiègle et cher abbé Ledoux, j'ajouterais qu'au point de vue de la charité la gourmandise pourrait avoir les plus heureux résultats.
— Allons, soit ! reprit l'abbé en haussant les épaules, tout en sirotant un petit verre d'exquise crème de cannelle de madame Amphotix (1788). Vous nous avez déjà tant dit d'énormiiés, cher docteur, qu'une de plus ou de moins...
— Il s'agit, non de chimères, non d'utopies, mais d'un fait palpable, pratique, réalisable, demain, aujourd'hui, reprit le docteur; d'un fait qui peut verser chaque jour dans les bureaux de bienfaisance de Paris des sommes considérables. Est-ce une énormilé ?
— Parlez, cher docteur, dirent les convives lout d'une voix. Parlez, nous vous écoutons.
— Voici ce dont il s'agit, reprit le médecin, et je regrette que la pensée que j'ai eue ne me soit pas venue plu> tôt. Il y a trois jours, je me trouvais sur les boulevards vers les six heures du soir. Surpris par une horrible averse, je me réfugie dans un café, chez un des restaurateurs les plus en vogue de Paris. Je ne dîne jamais hors de chez moi; mais, pour me donner une contenance et satisfaire mes goûts d'observation, je me fais servir quelques mets auxquels je ne touche
5i>6 LES SEPT PÉCHÉS CAPITAUX.
poiut, et, en atleadani la fm de la pluie, je m'amuse à observer les dîneurs. Il y aurait un livre et un curieux livre à écrire sur les nuances de mœurs, de caractère et de condition sociale et autres qui se révèlent invinciblement à Theure solennelle du dîner. 31ais telle n'est pas la question. Je taisais seulement cette remarque, à savoir que tel dîneur, qui s'était attablé, l'air indifférent, soucieux, rogue ou morose, semblait, à mesure qu'il dînait et en raison du choix et de l'excollence des mets, céder à une sorte de béatitude, d'épanouissement intérieur qui se reflétait et rayonnait sur sa physionomie, miroir fidèle de son âme. Placé près de l'une des fenêtres de la maison, je suivais de l'œil mes dîneurs à la sortie du café ; au dehors se tenait un enfant hâve, déguenillé, tremblant sous celte froide pluie d'automne. Eh bien, mes amis, je le dis à la louange des gourmands, presque aucun de ceux qui avaient le mieux dîné ne refusa son aumône à la pauvre petite créature si frissonnante et affamée. Or, sans médire de mon prochain, je me demande si, à jeun, ces gens-là se seraient sentis aussi charitables, et j'affirmerais presque que le pauvre petit mendiant avait, â leur entrée au cabaret, essuyé un dur refus de la plupart de ceux-là mêmes qui en soriaul se montraient hbéraux pour lui.
— Ce païen ne va-t-ll pas nous dire que la charité peut naître de la gourmandise ! s'écria l'abbé Ledoux.
— Il faudrait , pour vous répondre victorieusement , cher abbé ^ entrer dans une discussion physiologique au sujet de l'influence du physique sur le moral, reprit le docteur. Je vous dirai donc tout simplement ceci : Vous avez, n'est-ce pas, des troncs pour les pauvres à la porte de vos égUses'.' i'ersonne pms que moi n'affectionne et ne respecte la charité des fidèles qui déposent au parvis des lieux saints leur modeste ou riche offrande ; mais pourquoi ne pas en placer aussi dans ces brillants cafés où les heureux du iour viennent satisfaire leurs goûts raffinés? pourquoi, dis-je, ne pas y placer un tronc de même genre, dans un endroit bien apparent, avec cette simple, hélas! et trop significative inscription : Pour, ceux qui ont faim!
— Le docteur a raison! crièrent les convives; l'idée est excel* lente, tout grand établissement produirait chaque jour une belle jecette.
— El les petits établissements aussi, reprit le docteur. Ah ! croyezmoi, mes amis, celui qui a fait un modeste repas ressent, autant que
I opulent gastroDome, cette sorte de compassion rétrospective qui nait d'un besoin ou d'un plaisir satisfait, lorsque l'on songe à ceux qui sont privés de la saiisfaclion de ce plaisir ou de ce besoin. Or donc je me résume : si tous les propriélaires de leslauranls et de cafés suivaient mon conseil, ils s'entendraient avec les membres des bureaux de bienfaisance, et exposeraient, en un lieu apparent, leurs (roDCS avec ces mots ou tels autres : Pour ceux qui ont faim ! J'en suis convaincu, soit charité, soit orgueil, soit respect humain, vous verriez pleuvoir dans ces troncs d'abondantes aumônes. Et puis, enfin l'homme le plus éi;oïste, qui a dépensé un louis ou plus à son dîner, éprouve, malgré lui, un resseniiment pénible et une sorte de déboire amer à l'aspect de ceux qui souffrent. Une généreuse aumône l'absoudrait à ses propres yeux; et, au point de vue hygiénique, cher cha- Doine, ce petit acte de charité lui rendrait vraiment la digestion délicieuse.
— Docteur, je m'avoue vaincu ! s'éciia l'abbé Ledoux; je bois, sinon aux Sept péchés capitaux en généra"., du moins, en particulier, ù. la gourmandise.
vil OD iA COCRMAnoiSle
faru. — iiup. tieurt^tis Uoillois, 3, rue Madtuuo.