DENRÉES COLONIALES
— Denrées coloniales! répéta tout haut le chanoine en regardant le médecin d'un air inlerrogatif, tandis que l'abbé, plus pénétrant, se mordait les lèvres de dépit.
— Ai-je besoin de vous dire, seigneur chanoine, poursuivit le docteur, que sans colonies nous n'aurions pas de marine maichande, et sans marine marchande point de marine de guerre, puisque celle-ci se recrute parmi les matelots de commerce? Eh bien, si les gourmands ne consommaient pas toutes ces excellentes choses dont vous voyez ici des échantillons, sucre, café, vanille, girofle, cannelle, gingembre, riz, pistaches, muscade, poivre de Cnyenne, li(inciir des îles, hachars des Indes, etc., etc., que deviendraient, je vous le demande, nos colonies, c'est-à-dire notre puissance maritime ?
— Je suis ébloui ! s'écria le chanoine ; j'ai le vertige! à chaque pas je me sens grandir de cent coudées.
— Et vous avez parbleu raison, seigneur dom Diego, dit le docteur-, car enfin, lorsqu'après avoir dégusté au dessert un fromage glacé à la vanille, auquel a succédé un verre de vin de Constance ou du Cap, vous savourez une tasse de café, en suite de quoi vous concluez par un ou deux petits verres de liqueur des îles à la cannelle ou au girofle, eh bien, vous poussez héroïquement à la gr.mdcur maritime de la France, vous faites dans voire sphère autant pour la ma-
rine que le matelot ou que le c;i|)iiaine, ci, à propos de capitaine, seigneur clumoiiie, ajouta Iristoniout le docteur, je vous ferai observer que, seule paruii toutes les autres, cotte boutique est vide, car le capituiue du uavire qui a anieué des ludes et des colouies toutes ces friaudes deurées u'ose se montrer, étant sous le coup de votre vengeance. C'est vous nonuncr mon pauvre neveu le capitaine Horace, seigneur cbauoiue. Seul il manque aujourd bui ù cette fête de famille.
— Ah ! serpent maudit ! murmura l'abbé Ledoux, comme il arrive tortueusement à son but! comme il a su enlacer cette misérable brute de dom Diego !
Au nom du capitaine Ilorace, le cbaooine avait tressailli et était resté uu moment sileucicux et pensif.
Le chanoine dom Diego, après être resté un moment silencieux, tendit au docteur Gasterini sa grosse main tremblante d'émotion, et lui dit :
— Monsieur le docteur, le capitaine Horace m'avait fait pendant deux mois perdre l'appétit; vous me l'avez rendu, je l'espère, pour toute ma vie, et bien plus, selon votre promesse, vous m'avez prouvé, non par des raisonnements spécieux, mais par des faits, par des chiffres, que le gourmand, ainsi que vous le disiez avec tant de profondeur, que le gourmand accomplit une haute mission sociale civilisatrice et politique; vous m'avez donc ainsi délivré de cruels remords en me donnant conscience de la noble tache que la gourmandise me donnait à remplir; et à ce devoir sacré je ne faillirai pas, monsieur le docteur. Aussi, gloire à vous, reconnaissance à vous, et je crois m'acquiiter bien modestement en vous déclarant que, non-seulement je ne déposerai aucune plainte contre le capitaine Horace, mais que je lui accorde de grand cœur la main de ma nièce.
— Quand je vous le disais, chanoine, rcprii l'abbc, j'étais bien sûr qu'une fois qu'il vous tiendrait entre ses griffus, ce iiabolique duc-
leur ferail de vous ce qu'il voudrait ! Où sont maintenant vos belles îésoUilions de ce malin?
— L'abbc, reprit dom Diego d'un ton capable, je ne suis pas un enfant; je saurai rester à la hauteur du rôle que monsieur le docteur m'a Iracé.
El, s'adressaut à ce dernier, il ajouta :
— Vous allez, monsieur, me donner ce qu'il faut pour écrire; une personne sûre prendra ma lettre, montera dans votre voilure et ira à l'instant chercher ma nièce au couvent et la ramènera ici.
— Seigneur dora Diego, reprit le docteur, vous assurez le bonheur de nos deux enfants, la joie de mes vieux jours, et conséquemment votre félicité gastronomique, car je tiendrai ma parole: je vous ferai dîner tous les jours mieux encore que je ne vous ai fait déjeuner l'autre matin. Un pavillon de celte maison sera désormais à votre disposition ; vous me ferez l'honneur de manger à ma table, et vous voyez que, d'après les professions que j'ai choisies pour mes neveux cl pour mes nièces (avec une gourmande et friande préméditation, ainsi que je vous le disais), mon garde-manger, mon ofQce et ma cave seront toujours merveilleusement approvisionnés. Je vieillis, j'ai besoin d'un bâton de vieillesse : Horace et sa femme ne me quitteront plus ; je leur confierai le dépôt de mes traditions culinaires, afin qu'elles se transmettent de génération en générition ; nous vivrons tous ensemble, et nous passerons ainsi tour à tour de la pratique à la philosophie de la gourmandise, monsieur le chanoine.
— Docteur, je mets le pied sur le seuil du paradis! s'écria le chanoine. Ah ! la Providence est miséricordieuse, car elle va combler de faveurs un pauvre pécheur tel que moi.
— Ilérésie! impiété ! blasphème! s'écria l'abbé Ledoux; vous serez damné ! archi-damné, chanoine ! ni plus ni moins que votre tentateur.
— Voyons, cher abbé, reprit le docteur, pas de ces espièglerieslà! Avouez donc tout de suite que je vous ai convaincu par mes raisonnements.
— Moi, je suis convaincu!
— Certainement; car je vous défie, vous cl tous vos pareils, passés, présents et futurs, de sortir de ce dilemme.
— Voyons le dilemme.
— Si la gounnanilisc est uiic mouslruosilé, la frugalité poussée k
ses tleruières liinilcs doit être uiu' vertu.
— Certes, répoiidil l'abbc.
— Ainsi, mon cher alibé, plus on esl frugal, selon vous, plus Ton o>t méritant?
— Évidemment, docteur.
— Ainsi celui qui vivrait de racines crues et boirait de l'tau er vue de se macérer sérail le lype et le prototype de l'homme vertueux?
— Et qui en douterait? Vous trouvez ce type céleste chez les anachorètes.
— A merveille, l'abbé. Maintenant, d'après vos idées de prosélvtisme, vous devez forcément désirer que tous vos frères se rapprocheui le plus possible de ce type de perfection idéale : un homme habiiant une caverne et vivant de racines? Le beau idéal de voire société religieuse serait donc une société d'habilcurs de cavernes ei de mangeurs de racines, s'adminisirant par passc-lcmps une rude discipline ?
— Plût à Dieu qu'il en fût ainsi ! reprit vaillamment l'abbé ; il y aurait autant de justes que d'hommes sur la terre.
— D'abord, cela rendrait le calendrier un peu nombreux, mon cher abbé; et ensuite cela aurait le petit inconvénient de détruire tout d'un coup ces nombreuses îuduslries dont nous venons d'admirer les spécimens. Sans compter l'industrie des tisserands qui trament les nappes, des orfèvres qui ciselleutrargcnterie, desporcolainiers qui fabriquent les porcelaines, des verriers qui fabriquent les cristaux, des peintres, des doreurs qui embellissenl les salles à manger, des tapissiers, etc., etc. C'est-à-dire que la société, en se rapprochant de votre idéal, anéantirait les trois quarts des industries les plus florissantes, ce qui serait, en d'autres termes, revenir à l'él.'it sauvage.
— Mieux vaut faire son salut dans l'état sauvage, reprit opiniâtrement l'abbé Ledoux, que de mériter les peines éternelles en s'adoanantaux délices d'une civilisation corrompue et corruptrice.
— Voilà un sublime désintéressement. Mais alors pourquoi laissez-vous généreusement aux autres ces durs renoncements, ces cruelles privations, leur abandonnant votre part de paradis, et vous contentant modestement de vivre douillettement ici-bas, couchant
354 LES SEPT PÉCnÉS CAPITAUX.
sous rédredon, buvant frais, mangeant chaud? Allons, parlons sérieusement, et avouez que c'est un véritable outrage, un véritable blasphème contre les munificences de la création que de ne pas glorifier les milliers d'appétissantes bonnes choses qu'elle offre à la satisfaction de la créature.
— Voilà bien ces païens, ces matérialistes, ces philosophes ! s'écria l'abbé Ledoux; ils ne peuvent pas admettre ce qu'ils ne comprennent pas dans leur orgueil infernal.
— Oui, Credo quia absurdum. Cet axiome est vieux comme le monde, mon cher abbé; mais il n'empêche pas le monde de marcher au rebours de vos théories de renoncement et de privation. Dieu merci 1 le monde aspire incessamment au bien-être. Croyez-moiv il ne s'agit pas de réduire tous les hommes à manger des racines et à boire de l'eau ; il faut arriver au contraire à ce que le plus grand nombre possible mange au moins de bonnes viandes, de bonnes volailles, de beaux fruits, de beau pain de pur froment, et boive du vin vieux. La nature, dans sa sagesse infinie, a fait l'homme insatiable dans les besoins de son corps, dans les aspirations de son intelligence; et, si l'on songe aux merveilles de toutes sortes que l'homme a seulement créées pour plaire aux cinq sens dont elle l'a pourvu dans sa munificence, on reste frappé d'admiration. C'est donc obéir à ses lois imprescriptibles que de pousser avec ardeur, par la consommation, au travail et au bien-être de tous, ainsi que je le disais au chanoine, et de faire, chacun dans sa sphère, autant de bien que possible, afin de jouir sans trop de remords, car... Mais voici bientôt six heures; venez chez moi, seigneur chanoine, afin d'écrire la lettre qui doit mander ici votre charmante nièce. J'irai donner ensuite un dernier coup d'œil à mon laboratoire, que j'ai confié aux soins de mes deux premiers élèves. Le cher abbé voudra bien m'attendre au salon, car je tiens à remplir mon programme et à lui prouver, par des faits économiques, non pas seulement l'excellence de la gourmandise, mais aussi de toutes ces autres passions qu'il appelle des péchés capitaux.
— Allons, nous verrons jusqu'où vous pousserez votre sacrilège paradoxe, dit imperturbablement l'abbé Ledoux. Du reste, toutes les monstruosités sont curieuses à observer. Mais, docteur, docteur, il y a trois siècles... quel magnifique auto-da-fé Ton eût fait de vous!
LA GOURMANDISK. 7.55
— Mauvais rôti, mon cher abbé! Cola iic vaut pas mieux que le produit de colle chasse qu'au beau Icuips du fanatisme vous faisiez au\ prolCïlauls daus les monlagius des Cévcnuos. Mauvais gibier, l'abbc. Ainsi donc, à tout à l'heure, mes chers hôtes, dit le docteur eu s'éloiguant.
Le «hanoino ayant écrit à la supérieure du couvent, un homme de conliauee du docteur Gaslerini partit eu voilure pour aller quorir la soûora Dolorès Salcédo, et prévenir ou même temps le capitaine Horace et sou Gdèle Sans-Plume qu'ils pouvaient sortir de leur cachette.
Une demi-heure après le départ de cet émissaire, le chanoine, l'abbé, ainsi que les neveux cl nièces de M. Gastcrini et plusieurs autres convives, étaient réunis daus le salon du docteur.
Dolorès et Iluracc ne tardèrent pas à arriver à peu de distauce l'un de l'autre chez le docteur Gaslcriui. Nous laissons le lecteur s'imagiucr la joie des deux amants et l'expression de leur teudre reconuaissauce pour le docteur et pour le chauoiue. Le profond alleu- (Irissemeut de ce dernier, la couscieuce d'assurer à jamais la félicité de sa nièce, se manifestèrent chez lui par une faim de tigre; aussi murraura-l-il d'une voix lamentable à l'oreille du docteur Gasteriui :
— llélas ! hélas ! les autres convives n'arrivent donc point, cher docteur? Il y a des gens d'un affreux égoïsme !
— Mes convives ne peuvent maiulenanl beaucoup larder, moucher chauoiue ; il est six heures et demie, et l'ou sait qu'à sept heures sonnant je me mets impitoyablement à table.
En effet, les derniers iuvilés du docteur ne se firent pas longtemps attendre, cl un valet de chambre annonça successivement les noms suivants :
— Monsieur U duc et madame la duchesse de Sermeterre-ilailleforl!
— L'OnciEa, dit tout bas le docteur au chanoine et à l'abbé, qui
.^;,f. . LES SEPT PECUÉS CAPITAUX.
fit une laide grimace en se souvenant de la mésaventure de son pro» legé, M. de Macreuse, à rendroit de mademoiselle de Beaumesnil, la riche héritière.
Combien vous êtes aimable, madame la duchesse, d'avoir bien voulu vous rendre à mon invitation ! dit le docteur à Herminie, qu'il alla recevoir et dont il baisa respectueusement la main. S'il faut tout dire, madame, je complais pour vous décider sur ce cher orgueil que M. de ftlaillefort, M. de Senneterre et moi, nous admirons tant chez vous.
— Et comment cela, mon bon docteur? dit affectueusement Gérald de Senneterre. Je sais bien que je dois à Vorgtieil de ma femme le bonheur de ma vie, mais...
— Notre cher docteur a raison, reprit Herminie en souriant ; je suis très-orgueilleuse de l'amitié qu'il veut bien avoir pour nous, et je saisis toutes les occasions de lui témoigner combien je suis sensible à son attachement, sans parler de notre éternelle reconnaissance pour les soins si dévoués qu'il a eus pour mon fils et pour la fille d'Eruestine. Je n'ai pas besoin de vous dire, mon bon docteur, les regrets qu'elle éprouve de n'être pas ici ce soir ; mais son état de grossesse avancée la relient chez elle, et le cher Olivier, non plus que son oncle et M. de Maillefort, ne quittent pas d'une minute notre intéressante malade.
— Il n'y a rien de tel que les vieux marins, les marquis duellistes et les anciens soldats d'Afrique pour être d'excellentes gardes-malades, soit dit sans déprécier la terrible madame Barbançon, répondit gaiement le docteur. Seulement, madame la duchesse, vous me permettrez de n'être pas du tout de votre avis sur la manière dont tout à l'heure vous avez interprété mes paroles; je voulais vous dire que votre propension pour V orgueil m'assurait d'avance que vous encourageriez chez moi cet adorable péché en me rendant fier de vous posséder dans ma pauvre maison.
— Et moi, cher docteur, dit en riant Gérald de Senneterre, je déclare que vous encouragez furieusement eu nous le friaud péché de gourmandise, car, lorsqu'on a dîné une fois chez vous, l'on devient gourmand à perpétuité.
L'entretien du docteur, d'IIerminie et de Gérald (entretien auquel le chanoine avait prêté l'oreille) fut interrompu par la voix du valet de chambre, qui annonça :
LA GOURMANDISE. r.Vi
— Mômieur Yvon Kloarck !
— La CotKRE, dit loui bas le docteur au ctianoine en s'avançanl au-devaiil de raiicicn corsaire, qui, malgré sou grand âge, était ciieorc vert et alerte.
— Vivent les chemins de fer! car j'arrive à l'inslanl du Havre, mou vieux camarade, pour assister à Tanuiversairc de ta naissance, dit cordialomeui Yvon au docteur en lui serrant les mains; et, pour venir ici, j'ai laissé Sabine, Sabinon et Sabinctte, ce sont les noms que le quasi centenaire Segoffin, mon ancien maître canonnior, a donnés à ma pctite-ûUe et à mou arrière petite-fille, car je suis bisaïeul, tu sais cela.
— Parbleu ! mon vieux camarade, et j'espère bien que tu ne t'arrêteras pas là !
— Ali çà, mon gendre Onésime, à qui lu as rendu la vue, il y a quelque trente ans, m'a chargé, comme toujours, de le rappeler à ton souvenir Et me voilà!
— Pouvais-tu manquer à une de nos réunions annuelles, mon brave Yvon? Je me serais mis dans une de ces superbes colères dont lu étais autrefois possédé.
S'interrompant alors, et s'adressant au chanoine cl à l'abbé, le docteur leur présenta Yvon en leur disant :
— Le capitaine Cloarek, un de nos plus anciens et de nos plus illustres corsaires, le fameux héros du britk le Tison d'Enfer, qui a fait des siennes à la fin de l'Empire.
— Ah ! monsieur le capitaine, dit le chanoine, en 1812, j'étais à Gibraltar, et j'ai eu l'honneur de vous entendre bien souvent maudire, vous et votre bàlimenl corsaire, par les Anglais.
— El savez-vons, mon cher chanoine, à quel admirable péché le capitaine Cloarek doit sa gloire et les services qu'il a rendus à la France dans les victorieuses croisières qu'il a faites contre les .\nglais? Je vais vous le dire, et mon vieil ami ne me démenlira pas. Gloire, succès, richesse, il doit tout à la colère.
— \ la colère? s'écria l'abbé.
— A la colère! dit le chanoine.
— La vérité est, messieurs, reprit modestemeot Cloarek, que le peu que j'ai fait pour mon pays, je le dois à mon naturel incroyablement eolère.
— Monsieur et madame Michel ' annonça le valet de chambre.
— La Paresse, dit le docteur au chanoine et à l'abbé en s'approchant de Florence et de son mari (son véritable mari, car le cousin Michel avait épousé madame de Lucenay depuis la mort de M. de Lucenay, victime d'une ascension qu'il avait tentée au Chimboraçao en compagnie de Valentine).
Ah! madame, dit le docteur Gasterini en allant galamment baiser la main de Florence, combien je vous sais gré de vous être arrachée à vos douces habitudes de paresse pour vous donner la peine de venir chez moi avant votre départ pour votre chère retraite de Provence!
— Comment, mon bon docteur ! reprit en riant la jeune femme. Oubliez-vous donc que les paresseux sont capables de tout ?
— Même de faire l'incroyable effort de venir dîner chez un de leurs meilleurs amis, ajouta 31ichcl en serrant la main du docteur.
— Et quand je pense, reprit Gasterini, quand je pense qu'il y a quelques années j'ai élé consulté afin de faire savoir si je pouvais vous guérir de cet incurable péché de paresse ! Heureusement l'insuffisance de la science, et surtout mon profond respect pour les dons du Créateur, m'ont empêché d'attenter à l'ineffable nonchalance dont vous étiez douée.
Et, désignant du regard à Florence l'abbé Ledoux, le docteur ajouta :
— Tenez, madame, monsieur l'abbé Ledoux, que j'ai l'honneur de vous présenter, me considère, à l'heure qu'il est, environ comme un païen, comme un affreux idolâtre. Soyez assez bonne pour me réhabiliter dans son esprit en affirmant à ce saint homme que vous et votre mari avez puisé dans la plus profonde, la plus invincible paresse , une activité sans bornes, une énergie inconcevable, grâce auxquelles vous vous êtes assuré tous deux la plus honorable indépendance.
— Pour l'honneur de la paresse, monsieur l'abbé, répondit Florence en riant, je suis obligée de faire violence à ma modestie et à celle de mon mari, et d'avouer que ce cher docteur dit la vérité.
— Monsieur Richard! annonça le valet de chambre.
— L'Avarice, dit tout bas le docteur au chanoiue et à l'abbé pendant que le père de Louis lUchard, l'heureux époux de Mariette, s'avançait vers le docteur.
— Est-ce que te M. Richard, dit à demi- voix l'abbé à M. Gasterini,
LA CDURMANHISE. .V).)
serait 1c fontlatcnr de ces (^coles, de ces mnisons de retraite dlablies i Cliaillot.ci si admirablciuenl organisées?
— C'est lui-iuôme, répondit le (iocleur en tendant la main an vieillard et lui disant : — Arrivez doue, bonhomme Richard ; M. iabbé me parlait de vous.
— De moi, cher docteur?
— Ou , si vous le préférez, de vos merveilleuses fondations de Chaillot.
— Ah ! docteur, dit le vieillaid, il f.mt rendre à César ce qui appartient à César : mon fils seul est l'auteur de ces fondations charitables.
— Voyons, mon bon et excellent monsieur Richard, reprit le docteur, si vous n'aviez pas été un avare aussi complet que votre ami Hamon, votre digne fils aurait-il pu faire bénir partout votre nom, comme il l'a fait?
— Quant à cela, docteur, c'e?l la pure vérité; aussi je vous avoue qu'il n'est point de jour où, à ce point de vue, je ne remercie Dieu de m'avoir fait naître le plus avaricieux des hommes.
— Et l'ami de votre fils, reprit le docteur, le marquis de Saint- Ildrem, comment va-t-il?
— 11 est venu nous voir hier avec sa femme. C'est la perle des ménages. 11 nous a invités à aller visiter le cliàlcau qu'il vient de faire construire dans la vallée de Chevreuse. Ou dit que son palais de Paris n'est rien auprès de ces nouvelles splendeurs. Il paraît que depuis trois ans il y a là quinze cents ouvriers occupés, sans parler des terrasscmcflls du parc, qui seids ont employé les bras de trois ou quatre viilages; et, comme le marquis paye magnifiquement, vous concevez quel bien-être cela a répandu dans les environs de son chûtcau.
— Or donc, mon cher bonhomme Richard, vous m'avouerez qu6 si l'oncle du marquis n'avait pas été de la même avarice que vous , ce généreux garçon n'aurait [lu donner du travail à tant de familles.
— C'est vrai, mon cher docteur; aussi, sous le nom de saint Hainon , comme le marquis a baptisé ironiiiuemeal son oncle, !a loùmoire de ce fameux avare est-elle bénie de tous.
— C'est inconcevable, l'ubbé, disait le chanoine, le docteur avait
(Jonc raison? Je suis conf jutUi de ce que j'enieads, de ce que ]e xois. Nous allons donc ilîiier avec les sept péchés capitaux ?
— Monsieur Henri David! dit le valet de chambre.
A ce nom, la physionomie du docteur devint grave; il alla audevant de David, lui prit les deux mains avec effusion et dit :
— Pardon d'avoir tant insisté au sujet de cette invitation, mon cher David, mais j'ai promis à mon excellent ami et élève le docteur Dufour, qui vous a recommandé à moi, de tâcher de vous distraire fendant votre court séjour à Paris.
— Et de ces distractions je sens le besoin, je vous assure, monteur. Là-bas noire vie est si calme, si régulière, que les heures passent, presque inaperçues; mais ici, perdu dans cette bruyante cl grande ville à laquelle je suis devenu tout à fait étranger, j'éprouve des accès de tristesse mortelle, et je vous remercie mille fois de m'avoir ménagé une si aimable distraction.
Henri David parlait ainsi au docteur lorsque sept heures sonnèrent.
Le chanoine poussa un profond soupir de satisfaction en voyant un maître d'hôtel ouvrir les deux battants de la porte de la salle à manger.