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Les sept péchés capitaux

[In touriste qui eût parcouru le Blaisois dans le courant de Fan- 2 1828, en se rendant de Blois à la petite ville de Pont- Brillant, ur y visiter, selon l'usage des voyageurs, le château de ce non), mptueuse et féodale résidence des anciens marquis dePoutrBrillant, rair nécessairement passé devant uue ferme située sur le bord du emiu vicinal, à une lieue environ du château. Ce bâtiment, complètement isolé au milieu des bois et des guérets, uvait, par hasard, attirer l'attention du voyageur ; on Veut sau

doute contemplé avec un mélange de tristesse et de dégoût , comme l'un des nombreux spécimens de la laideur des habitations rurales du -$ays, lors même qu'elles appartiennent à des personnes jouissant 'une grande aisance. En effet, celte ferme se composait d'un bâtiment d'exploitation, dont les dépendances formaient deux longues ailes en retour; l'intérieur de cette espèce de parallélogramme tronqué servait de cour et était rempli de fumier croupissant dans des eaux infectes : car la vacherie, l'écurie et la bergerie s'ouvraient sur ces amas d'immondiees: où s'ébattaient, dans la fange, toutes sortes d'à nimaux domestiques, depuis des poules jusqu'à des porcs.

Le bâtiment d'habiiation, pris dans l'une des ailes en retour, composé d'un rez-de-chaussée et de quelques mansardes, avait donc pour point de vue celte cour nauséabonde, et pour horizon les sales murailles et les portes vermoulues des vacheries; tandis que, de l'autre côté de ce triste logis, où nulle fenêtre n'était alors p<rcée, s'étendait une superbe futaie de chênes séculaires de deux arpents, sous laauelle coulait un ruisseau alimenté par le trop- plein de plusieurs étangs éloignés; mais celte futaie, malgré sa rare beauté, était devenue presque impraticable, son sol ayant été çà et là couvert de gravois, ou envahi par les ronces et les chardons ; enfin le ruisseau , faute de curage et d'une pente suffisante, était bourbeux et stagnant.

Si ce même touriste, dont nous supposons la venue, eût, un an après cette pérégrination, passé de nouveau devant cette ferme d'un aspect autrefois si repoussant, ce touriste eût été frappé de la soudaine métamorphose que ces lieux avaient subie, quoiqu'ils appartinssent toujours au même propriétaire. Une fraîche pelouse de gazon, fin et ras comme du velours wrt, orné de massifs de rosiers, remplaçait la cour immonde, jadis encombrée de fumier; de nouvelles portes pour l'écurie et la vacherie ayant été pratiquées sur l'autre face, les anciennes baies avaient été murées, et ce bâtiment, ainsi que la vaste grange du fond de la cour, étaient badigeonnés à la chaux et recouverts d'un treillage vert, où s'enlaçaient déjà les pousses naissantes du chèvrefeuille, de la clématite et de la vigne vieïge.

L'aile où se trouvait l'habitation, treillagée de même, était entourée d'arbustes et de fleurs: une allée sablée d'un beau sable jaune conduisait à la porte principale, abritée par un large porche de bois rustique, à toit de chaume, où s'enracinaient de larges touffes de jou-

barbe et d'iris nain; ce péristyle agreste, aux parois à jour, garni de plantes grimpantes, servait de salon d'été. Sur l'appui de chaque croisée, peinte d'un vert foncé, qui faisait ressortir la blancheur éblouissante des rideaux et la limpidité des vitres, on voyait une petite jardinière faite du bois argenté du bouleau et remplie de fleurs communes, mais fraîchement épanouies. Enfin une légère palissade, à demi cachée par des massifs d'acacias roses, de lilas et d'ébéniers, récemment plantés, reliait les deux ailes des bâtiments parallèlement à la grange du fond, et clôturait ainsi ce charmant jardin, dans lequel on entnii par une porte à claire-voie, peinte aussi d'un vert gai. Du côté d? la futaie, la métamorphose n'était pas moins complète et subite. Au lieu de ronces et de chardons, un tapis de fin gazon, coupé d'allées sinueuses et sablées, s'étendait sous le magnifique ombrage des vieux chênes; le ruisseau, jadis si fangeux, détourné dans un lit nouveau, et arrêté vers le milieu de son cours par un barr ge en grosses pierres rocheuses et moussues, élevé de trois ou quatre pieds, retombait de cette hauteur en une petite cascade bouillonnante, puis continuait de couler rapide et transparent au niveau de ses rives gazonnées.

Quelques corbeilles de géraniums, dont les ombelles écarlates tranchaient sur le vert de la pelouse, çà et là dorée par quelque vif rayon de soleil traversant l'épaisse feuillée, égayaient encore ce site charmant, terminé par une large trouée, à travers laquelle on apercevait à l'horizon la forêt de Pont-Brillant, dominée par son antique château.

Les détails de cette transformation complète, obtenue en si peu de temps par des moyens simples et peu coûteux, sembleront puérils peut-être ; cependant ils sont significatifs, comme expression d'une des mille nuances de l'amour maiernel. Oui... une jeune femme de seize ans, mariée à quinze ans et demi, et reléguée, exilée, depuis son mariage, dans cette solitude, l'avait ainsi métamorphosée.

C'était uniquement en songeant à son enfant, en cherchant à l'entourer dob.ets riants, d'aspects agréables, au milieu de l'isolement où il devait vivre, que le goût de la jeune mère s'était développé; chacune des innovations charmantes apportées par elle dans ce séjour d'abord si triste, si repoussant, n'avait été pour ainsi dire qu'un cadre, où, plus tard, devait rayonner l'image d'une chère petite créature ardemment attendue.

Sur la pelouse du jardin intérieur, soigneusement clos, l'enfant pourrait d'abord s'ébattre tout petit ; le porche rustique abriterait ses jeux, en cas de pluie ou de trop ardente chaleur; tandis que les murs treillages, verdoyants et fleuris de la maisonnette reposeraient gaiement sa vue.

Puis, plus tard, lorsqu'il grandirait, il pourrait, sous l'œil maternel, courir sur le gazon de la futaie ombreuse, et s'amuser à entendre le doux murmure de la cascade, ou à voir briller et fuir ses bouillons argentés à travers les rocaille* couvertes de mousse, le ruisseau limite, maintenu partout à une profondeur de deux pieds, n'offrant aucun péril pour l'enfant, qui pourrait, au contraire, lors des chaudes journées d'été, se baigner dans son onde fraîche et pure qui se filtrait à travers un fin gravier.

En cela, comme en bien d'autres circonstances, ainsi qu'on le verra plus tard, une sorte de révélation, guidant la jeune mère, lui avait donné l'idée de changer à si peu de frais cette ferme sordide, délabrée, en un riant cottage.

A l'époque où commence ce récit (vers la fin du mois de juin 1845), la jeune mère habitait celle ferme ainsi transformée depuis dix-sept ans; les arbustes de la pelouse intérieure étaient des arbres, les bâtiments disparaissaient complètement sous un luxuriant manteau de feuillage et de fleurs, tandis que, pendant l'hiver, la verdure inces santé de plusieurs lierres énormes cachait encore les murailles et garnissait entièrement le porche rustique à toit de chaume. Du côté de la futaie, la petite cascade et le ruisseau faisaient toujours entendre leur mélancolique murmure. Sur ce site agreste et charmant, s'ouvrait la porte vitrée d'une grande pièce servant à la fois de salon à la jeune mère et de salle d'étude pour son fils, alors âgé de seize ans et quelques mois. Cette pièce renfermait une sorte de musée (on sourira peut-être de cette ambitieuse expression), ou plutôt de reliquaire maternel. Ainsi, un modeste meuble de bois blanc, garni de vitres, contenait sur ses tablettes une foule d'objets religieusement conservés par la jeune femme, comme autant de souvenirs précieux résumant à ses yeux les différentes phases de la vie de son fils.

Là, tout avait une date, depuis le hochet de l'enfant jusqu'à la couronne de chêne obtenue par l'adolescent lors d'un concours dans un pensionnat de la petite ville de Pont-Brillant, où l'orgueilleuse mèrt?

avait voulu envoyer son fils pour essayer ses forces. Là, tout avait sa signification, depuis le petit fusil, jouet à demi brisé, jusqu'au brassard de satin blanc frangé d'or que portent si fièrement les néophytes lors de leur première communion.

Ces reliques paraîtront puériles, ridicules peut-être. Et pourtant, si Ton songe que tous les incidents de la vie enfantine et adolescente de son fils, caractérisés par les objets dont nous parlons, avaient été pour cette jeune mère, idolâtre de son enfant, et vivant dans la plus complète solitude, avaient été, disons-nous, autant d'événements graves, touchants ou solennels, l'on excusera ce culte du passé, et Ton comprendra aussi la pensée qui avait rangé parmi ces reliques une petite lampe de porcelaine blanche, à la pâle lueur de laquelle la jeune mère avait veillé son fils pendant une longue et dangereuse maladie, dont il avait été sauvé par un modeste et habile médecin demeurant à Pont-Brillant.

Est-il besoin de dire qu'une partie des boiseries de la salle d'étude était ornée de cadres renfermant, ici une page d'une écriture enfantine presque informe, et, plus loin, la copie de trois strophes que l'année précédente, l'adolescent avait essayé de rimer pour la fêle de sa mère? Ailleurs, les inévitables têtes à'Andromaque et de Niobé, que le crayon inexpérimenté du commençant afflige ordinairement de bouches si contractées, d'yeux si incertains, semblaient regarder avec une surprise courroucée une jolie aquarelle très-finement touchée d'après nature, et représentant un site des bords de la Loire Enfin, çà et là, suspendus aux murailles, ou supportés par des socles de bois noir, on voyait divers fragments de statuaire antique, moulés en plâtre, qui avaient servi et servaient encore de modèles; les premiers livres d'étude de l'enfant étaient non moins pieusement conservés par sa mère dans une bibliothèque renfermant un excellent choix d'ouvrages d'histoire, de géographie, de voyages et de littérature. Un piano et quelques rayons chargés de partitions se voyaient non loin de la table de dessin, et complétaient le modeste ameublement de cette pièce.

Vers la fin du mois de juin 1845, la jeune femme dont nous parlons, et que nous nommerons Marie Bistien, se trouvait avec son fils dans la salle d'étude. Cinq heures du soir allaient bientôt sonner; les rayons du soleil, quoique brisés par les lames des persiennes abais-

sées afin d'entretenir la fraîcheur au dedans, jetaient çà et là de vermeils et joyeux reflets, tantôt sur la boiserie grise de la salle d'étude, tantôt sur de gros bouquets de fleurs récemment coupées et placées sur la cheminée dans des vases de porcelaine.

On voyait encore dans un grand verre de cristal à pied une douzaine de belles roses variées, à demi écloses, épandant le plus doux parfum , et qui semblaient égayer une table de travail chargée de livres et de papiers, de chaque côté de laquelle la mère et le fils, tous deux assis, semblaient très-laborieusement occupés.

Madame Basiien. quoiqu'elle dût avoir bientôt trente et un ans, en paraissait à peine vingt, tant son visage enchanteur resplendissait de fra cheur juvénile, nous dirions presque virginale, car l'angélique beauté de cette jeune femme était digne d'inspirer ces naïves paroles faiies pour la Vierge, mère du Christ : « Je vous salue, Marie, pleine de grâces... » Madame Bastien portait une robe d'été à manches court, s en percaline à milie raies d'un bleu pâle, serrée par un large ruban rose à sa taille élégante et souple, qui eût, comme on dit, tenu entre les dix doigts Ses jolis bras étaient nus ou plutôt en partie voilés par le léger réseau de longues mitaines de filet qui ne dépassaient pas son coude à fossettes. Deux épais bandeaux de cheveux châtains naturellement très ondes, çà et là nuancés de vifs reflets dorés, et descendant très-bas, encadraient l'ovale parfait de son visage, dont la blancheur transparente se colorait d'un carmin délicat vers le milieu des joues; ses grands yeux, du plus tendre, du plus riant azur, se frangeaient de lon^s cils, bruns comme ses sourcils finement arqués, bruns comme 'es cheveux follets qui, se crispant à la naissance d>' son cou, annonçaient une nature pleine de vie et de sève; l'humide corail de ses lèvres, le brillant émail des dents, la ferme rondeur des bras charmants légèrement rosé^ comme ceux il'une jeune fille, complétaient ces sympiômes d'un sang pur, riche et vierge, conservé tel par la régularité d'une vie solitaire, chaste et pour ainsi dire claustrale, vie concentrée tout entière dans une seule passion, l'amour maternel.

La physionomie de Marie Bastien offrait un double caractère ; car, si l'angle de son front, la coupe de ses sourcils révélaient une énergie, une persistance de volonté peu communes, jointes à une rare intelligence, l'expression de son regard était d'une ineffable bonté, son

sourire plein de douceur et de gaieté, de gaieté, ainsi que 1e témoignaient deux petites fossettes roses, creusées par la fréquence d'un franc rire, à peu de distance des coins veloutés de sa bouche. En effet, la jeune mère égalait au moins son fils en joyeuselé: aussi, bien souvent, I heure de la récréation venue, le plus fou, le plus enfant, le plus turbulent des deux n'était pas l'adolescent.

C'est que tous deux se trouvaient si heureux... si heureux dans ce petit coin de terre isolé qu'ils n'avaient jamais quitt \ et où leur vie s'était jusqu'alors passée dans l'échange des sentiments les plus délicats, les plus charmants et les plus tendres !

Certes, en les voyant assis devant la table de travail, on eût pris la mère et le fils pour le frère et la sœur.

Frédérik Bastien ressemblait extrêmement à sa mère, quoiqu'il fût d'une beauté plus mâle, plus accentuée; son teint était plus brun, ses cheveux plus fo icés que ceux de la jeune femme, et ses sourcils, d'un noir de jais, donnaient un attrait de plus à ses grands yeux d'un bleu pur et doux : car Frédérik avait les yeux et le regard de sa mère, de même qu'il avait son fin sourire, son nez grec, ses dents perlées, ses lèvres vermeilles, que le duvet de la puberté estompait déjà.

Elevé dans toute la liberté salubre d'une vie rustique, Frédérik, dont la taille à la I'<hs élégante ei robuste dépassait celle de sa mère, rayonnait de santé, de jeunesse et de grâce; on ne pouvait rencontrer une physionomie plus intelligente et plus résolue, plus affectueuse et pins riante. Il était facile de voir que la coquetterie maternelle avait présidé à la toilette de l'adolescent, quoique sa mise fût des plus simples : une jolie cravate de satin cerise, sur laquelle se rabattait un lin col de chemise, s'h rmoniail parfaitement avec le teint frais et brun de l'adolescent, tandis que l'éblouissante blancheur de son gilet de basin blanc tranchait sur le aune pâle de sa veste de chasse en nankin, à larges boutons de nacre; en'in ses mains, au lieu de ressembler à ces affreuses mains de collégien, aux ongles rongés, à la peau rugueuse et tachée d'encre, étaient non moins soignées que celles de la jeune femme, et, comme les siennes, encore embellies par des oncles roses et lustrés d'un ovale parfait. (Les mères qui ont des fils de seize ans au collège comprendront et excuseront la puérilité de ces détails.)

Nous l'avons dit, Fredérik et sa mère, assis à la même table, l'un en face de l'autre, travaillaient opiniâtrement (ou plutôt piochaient ferme, comme on dit au collège) ; chacun ayant à sa gauche un volume du Vicaire de Wakefield, et devant soi une belle feuille de papier blanc alors presque entièrement remplie.

-— Fredérik, passe-moi le dictionnaire, — dit madame Bastien sans lever les yeux, et en tendant sa main charmante à son fils.

— Oh ! le dictionnaire, — dit Fredérik en riant avec un accent de ■ompassion moqueuse, — peut-on en être réduit à avoir recours au

dictionnaire !

Et il donna le volume à sa mère, non sans avoir baisé la jolie main qui attendait le gros livre.

Marie, la tête toujours baissée, se contenta de sourire sans répondre; puis, tout en jetant à son fils un regard en dessous, qui fit paraître encore plus limpide l'azur de ses grands yeux bleus, elle prit son porte-plume d'ivoire entre ses petites dents, qui le firent paraître presque jaune, et se mit à feuilleter prestement le dictionnaire.

Profitant de ce moment d'inattention, Fredérik se leva de son siège, et, les deux mains appuyées sur la table, il se pencha en avant pour tâcher de voir où sa mère en était de sa traduction.

— Ah ! Frédénk, tu veux copier sur moi, — dit gaiement Marie en abandonnant le dictionnaire et, de ses deux petites mains, couvrant à grand'peine le feuillet pour le soustraire aux yeux de son fils. — Ah! vois-tu? je t'y prends, cette fois.

— Non, je t'assure, — répondit Fredérik en se rasseyant, — je voulais voir si tu étais aussi avancée que moi.

— Tout ce que je sais, — répondit madame Bastien d'un air triomphant, en se hâtant d'écrire après avoir consulté le dictionnaire, — c'est que, moi, j'ai fini.

— Comment, déjà ! — dit humblement Fredérik.

Cinq heures sonnèrent alors à une vieille horloge à gaîne en marqueterie, haute de six pieds e» placée dans un coin de la salle d'étude.

— Bon ! la récréation ! — s'écrie joyeusement Marie, — la récréalion! ! viens-tu, Fredérik?

Et la jeune femme, quittant précipitamment son siège, courut vers son fils.

—• Je te demande seulement dix minutes, et j'ai fini, — reprit Frédérik d'un ton suppliant en se hâtant d'écrire, — fais-moi la charité de dix pauvres petites minutes.

Mais il fallut voir comme cette requête fut accueillie! et avec quelle pétulante gaieté la jeune mère, posant un buvard sur la feuille que son fils laissait inachevée, ferma ses livres, lui ôla sa plume des mains, et, rapide, légère, l'entraina sous la futaie séculaire, alors pleine d'ombre et de fraîcheur.

Il faut le dire, Frédérik n'opposa pas une résistance désespérée à la volonté despotique de sa mère, et il fut bientôt fort allègrement disposé à faire, comme on dit, une fameuse partie.

Cinq minutes après le commencement de la récréation, une partie active de volant s'engageait entre Frédérik et sa mère. C'était un délicieux tableau.

De vifs rayons de soleil, traversant çà et là le dôme presque impénétrable de l'ombreuse futaie, venaient quelquefois dorer les charmantes figures de madame Bastien et de son fils, dont chaque pose, chaque mouvement, étaient remplis de grâce et d'agilité.

Marie, le visage coloré du rose le plus vif, les yeux animés, la bouche entr'ouverte et rieuse, la taille bien cambrée en arrière, le sein palpitant sous la fine étoffe de sa robe, le pied tendu en avant, la main armée de la raquette à manche de velours, recevait le volant, puis le renvoyait malicieusement à Frédérik dans une direction tout opposée à celle qu'il prévoyait. Aussitôt, leste et rapide, écartant par un brusque mouvement de tête les boucles de sa belle chevelure brune, qui embarrassaient son front, l'adolescent, en quelques bonds vigoureux et légers, arrivait assez à temps pour relever avec adresse le jouet ailé au moment où il rasait la terre, et le rejetait à sa mère.

Celle-ci le recevait et le relançait non moins adroitement ; mais, ô bonheur ! voici qu'après avoir décrit sa courbe, qne Frédérik épiait d'un regard vigilant, le volant lui retombe droit sur le nez. et que, perdant l'équilibre, en voulant cependant relever ce coup desespéré, l'adolescent trébuche et roule sur l'épais gazon.

Alors, ce furent des rires si fous, des éclats d'hilarité si violents de la part des deux joueurs, aue la partie demeura forcément suspendue.

La meie et le fils, bras dessus, bras dessous, les joues empourprées, le regard humide de larmes joyeuses, et recommençant parfois de rire brusquement et de plus belle, gagnèrent un banc de bois rustique plané en face de la cascade, sur le bord du petit ruisseau ; là, tous deux prirent quelques moments de repos, pendant lesquels madame B slien se mit à élancher avec sollicitude la sueur qui perlait au front de son fils.

— Mon Dieu, — dit Frédérik, — que c'est donc ridicule de rire ainsi !

— Oui, mais avoue que c'est bien bon.

— Certainement, et c'est la faute de ce volant, qui vient justement me tomber sur le nez.

— Frédérik, c'e^t toi qui recommences, tant pis

— Non, c'est toi qui meurs d'envie de rire, je le vois bien.

Et tous deux de se laisser aller de nouveau à cet excellent rire bete, aussi absurde, aussi involontaire, que délicieusement désopilant.

— C'est égal, — dit madame Baslien en sortant la première de cette nouvelle crise d'hilaiilé, — vois-tu, Frédérik, ce qui me console de la bé ise de nos rires, c'est qu'il n'y a, j'en suis sûre, que les gens aussi heureux que nous qui connaissent de pareils accès de lolle joie.

— Ah ! mère, tu as raison , — dit Frédérik en appuyant sa tête sur l'épaul de madame Baslien et en s'y berçant pour ainsi dire avec un mouvement de càliuerie charmante, — nous sommes si heureux! Tiens, par exemple, eu ce moment, par ce beau soir d'été, sous cette ombre fraîche, être là, près de loi, appuyant ma tête sur ton épaule, et les yeux à demi fermes, voir là bas, comme à travers un voile doré que lui font les rayons du soleil, notre maisonnette, pendant que la

cascade fait entendre son murmure, embrasser ainsi d'un regard ce cher potit onde, dont nous ne sommes jamais sortis, oh ! mais c'est bon. mais c'est doux à vouloir rester ainsi pendant cent ans.

Et Frédérik faisant un nouveau mouvement, parut en effet vouloir se dorloter sur l'épaule de sa mère pendant une éternité. La jeune femme, se gard.mt bien de d<ranger Frédérik, pencha seulement sa tête un peu de côté afin de toucher de sa joue la joue de l'adolescent, prit une de ses mains «tans les siennes, et répondit :

— C'est pourtant vrai cela, ce coin de terre a toujours été poui nous un paradis; et, sauf le souvenir de tes trente-trois jours de maladie, nous chercherions, je crois, en vain à nous rappeler un moment de chagrin ou de tristesse, n'est-ce pas, Frédérik?

— Tu m'as toujours tant gâté.

— Monsieur Frédérik ne sait pas du tout ce qu'il dit, — reprit madame nastien, en affectant une gravité plaisante, — il n'y a rien de plus maussade, de plus insupportable, et surtout de plus malheureux qu'un eufant gâté, .le voudrais bien savoir quels caprices, quelles fantaisies, j'ai encouragés en vous, monsieur? Voyons: cherchez, cherchez.

— Je le crois bien, tu ne me donnes pas le temps de désirer, tu t'occupes de mes récréations, de mes plaisirs au moins autant que moi ; car. en vérité, je ne sais pas comment tu fais, mais, avec toi, le temps passe toujours si vite, si vite, que je ne peux croire que nous soyons dé à à la fin de juin, et je dirai la même chose à la fin de janvier, pour toujours recommencer ainsi.

— Il ne s'agit pas de me câliner, monsieur, mais de me dire, quand je vous ai gâté, et si je ne suis pas au contraire très-sévère, très- exigeante, pour vos heures de travail par exemple?

— Oui, je te le conseille de parler de cela ! Est-ce que tu ne partages pas mes éludes comme mes jeux? aussi le travail m'a-t-il toujours autant amusé que la récré;»iiou. Vois un peu mon beau mérite!

— Mais enfin, monsieur Frédérik, vous avez remporté deux beaux prix à Pont-Brillant, et je n'étais pas là celte fois, j'espère ; enfin, je vous...

-— Enfin, mère, dit Frédérik, — en ietant ses bras autour du cou de Marie, qu'il interrompit en l'embrassant avec effusion, — je sou-

tiens, moi, que, si je suis heureux, c'est par loi. Si je sais, si je vaux quelque chose, c'est encore p;ir toi, oui, uniquement par toi. T'ai-je jamais quittée? Oui. tout ce que j'ai de bon, je le tiens de toi, mais, ce que j'ai de mauvais, mon opiniâtreté, par exemple, je...

<— Oh ! pour cela, dit madame Bastien en souriant, en interrompant à son tour Frédérik et le baisant au front, — cette chère petite tête veut bien ce qu'elle veut. C'est la vérité, je ne sache pas de volonté plus énergique que la tienne Ainsi tu as opiniâtrement voulu être jusqu'ici le plus tendre, le meilleur des fils, tu n'as pas manqué à la résolution.

Puis la jeune mère ajouta avec une émotion délicieuse :

— Va, va, mon enfant aimé, je ne te vante pas, chaque jour m'apporte une nouvelle preuve de la bonté, de la générosité de ton cœur. Si je te flattais, les habitants de notre petit monde, comme tu dis, seraient mes complices, et nous sommes trop pauvres et trop ennemis du mensonge pour avoir des adulateurs. Et tiens, — ajouta vivement madame Bastien en indiquant quelqu'un du geste à Frédérik, — si j'avais besoin d'un auxiliaire pour te convaincre, j'invoquerais le témoignage de l'excellent homme que voici. Il te connaît presque aussi bien que moi, et tu m'avoueras que sa sincérité n'est pas suspecte, à lui.

Le nouveau personnage dont parlait madame Bastien, et qui s'avançait sous la futaie, avait quarante ans environ, une taille petite et frêle, un extérieur fort négligé. De plus, ce nouveau venu était singulièrement laid, mais d'une laideur spirituelle et remplie de bonhomie. 11 se nommait Dufour, exerçait la médecine à Pont-Brillant, et, l'année précédente, avait, à force de savoir et de soins, sauvé Frédérik d'une grave maladie.

— Bonjour, ma chère madame Bastien, — dit allègrement le docteur en s'approchant de la jeune femme et de son fils. — Bonjour, mon enfant, — ajouta-t-il en serrant cordialement la main de Frédérik.

— Ah ! docteur, docteur, — dit madame Bastien avec une affectueuse gaieté, — vous venez bien à propos pour être grondé.

— Grondé ! moi !

— Certainement, voilà plus de quinze grands jours que vous n'êtes venu nous voir.

— Fi! — reprit joyeusement M. Dufour, — fi! voyez un peu les égoïstes, avec des santés aussi florissantes que celles-là, oser demander des visites à un médecin.

— Fi ! — répondit non moins joyeusement madame Bastieu au docteur, fi! le dédaigneux, qui méprise assez la reconnaissance de ceux qu'il a sauvés pour les priver du plaisir de pouvoir lui dire souvent, bien souvent : « Merci, notre sauveur, merci. »

— Oh ! comme ma mère a raison, monsieur Dufour, — ajouta Frédéi ik, — vous croyez que, parce que vous m'avez rendu la vie, tout est fini entre nous, n'est-ce pas? Etes- vous ingrat!

— La mère et le fils me déclarent la guerre, je ne suis pas de force, — répondit le docteur en faisant deux pas en arrière, — je bats en retraite.

— Allons! — reprit madame Bastien, — nous n'abuserons pas de nos avantages, mais à une condition, docteur, c'est que vous dînerez avec nous.

— J'étais parti de chez moi avec cette excellente intention-là, — reprit le docteur sérieusement cette fois ; — mais je dépassais à peine les dernières maisons de Pont-Brillant, lorsque j'ai été arrêté par une pauvre femme qui m'a demandé de venir voir en hâte son mari. J'y suis allé, j'ai donné les premiers soins; malheureusement il s'agit d'une maladie si grave, et d'une marche si rapide, que je ne serais pas tranquille si je ne revoyais pas ce soir mon malade avant sept heures.

— Contre de telles raisons je n'ai aucune objection, mon bon docteur, — répondit madame Bastien, — et je vous sais doublement gré de nous donner du moins quelques instants.

— Et moi qui me faisais une fête de cette soirée, — reprit le docteur, — elle complétait si bien ma journée, car ce matin j'avais eu déjà une grande joie.

— Il vous est arrivé quelque chose d'heureux, mon cher docteur : ah! tant mieux.

— Oui, — reprit M. Dufour avec émotion. — j'étais inquiet de mon meilleur ami, voyageur intrépide, qui avait entrepris une périlleuse excursion à travers les parties les moins connues de l'Amérique du Sud... Sans nouvelles de lui depuis plus de huit mois, je commençais

à m'alarmer, lorsque, ce matin, je reçois une lettre de Londres, venant de Lima. Pour comble de joie, il me promet de venir passer quelque temps avec moi. Jugez si je suis heureux, ma chère madame Basiien! un frère pour moi, un cœur d'or, avec cela, un des hommes les plus intéressants, les plus merveilleusement doués que j'aie connus, lavoir pendant quelque temps à moi tout seul : hein? quels épanchements. quelles causeries!... Aussi, dans ma gloutonnerie de bonheur, je m'étais dit : « Je serai insatiable : j'irai, pour eu doubler la douceur, porter ma joie chez madame Basiien, dîner avec elle; je passerai là quelques heures délicieuses, et je lui ferai une proposition qui lui sera peut-être agréable, ainsi qu'à ce cher Frédérik. » J'espère que c'était là une iournée complète, une vraie journée de Sybarite...

Le docteur fut en ce moment interrompu par une vieille servante qui donnait la main à un enfant de sept on huit ans, très-pauvrement vêtu et qui, du seuil delà porte où elle se tenait, appela l'adolescent et loi cria .

— Monsieur Frédérik... il est six heures.

— A tout à l'heure, mère, — dit-il en baisant la jeune femme au front.

Puis, s'adressant au docteur :

— Je vous verrai avant votre départ, n'est-ce pas, mon bon monsieur Dufour?

El en deux bonds, Frédérik eut rejoint la vieille servante et l'enfant, avec lesquels il rentra dans la maison.

— Où va-t-il ainsi? — demanda familièrement le médecin à la jeune femme.

— Donner sa leçon, — répondit Marie en souriant. — N avez-vous pas vu son écolier?

— Quel écolier?

— Cet enfant qui était là est le fils d'un journalier qui demeure trop loin de Pont-Brill .ni pour pouvoir envoyer son enfant à l'école; aussi Frédérik lui doune-l-il par ,our deux leçons de lecture, et je vous assure, docteur, que je suis aussi satisfaite du maître que de l'élève; car, si Frédérik apporte à ces leçons un zèle, une douceur, une intelligence rares, sou écolier repoud merveilleusement à ses soins.

— Mais, c'est charmant, cela.

— Que voulez-vous? — reprit madame Baslien avec mi sourire de douce résignation, — à défaut d'autres aumônes, nous Taisons, du moins, de celles-là Car vous savez avec quelle rigoureuse parcimonie moi et mon fils nous sommes traités en ce qui touche l'argent ; mais, — reprit Marie avec un sourire d'une ineffable boulé, — comment pourrais-je me plaindre? Grâce à cette parcimonie à laquelle on nous astreint, mon Frédérik s'ingénie à trouver et trouve tontes sortes de re«*sonrces, dont quelques-unes sont, je vous assure des plus touchantes, et, si je ne craignais de me montrer trop rgueilleuse, je vous conterais une cho^e uni s'est passée la semaine dernière.

— Voyons, ma chère madame Baslien, allez-vous faire de la fausse modestie maternelle avec moi?

— Non, je n'en ferai pas. Ecoutez-moi donc, mon bon docteur. Jeudi passé je me promenais avec Frédérik du côté des bruyères de Brevan...

— Où l'on défriche, n'est-ce pas? J'ai vu cela en passant tout à l'heure.

— Justement, on défriche à cet endroit; et c'est, vous le savez, docteur, un rude travail.

— Parbleu ! déraciner des bruyères qui ont peut-être trois ou quatre siècles d'exislence.

— Je traversais donc ces landes avec Frédérik, lorsque nous voyons une pauvre femme hâve maladive, et une petite tille d une dizaine d années, tout aussi frêle que sa mère, travailler à ce défrichement.

— Une femme et un enfant si faibles ! un tel travail ! mais c'était au-dessus de leurs forces.

— Il n'est que t;op vrai, et, malgré leur courage, les deux pauvres créatures faisaient peu de besogne; la mère, à graud'peiiie, levait la houe pesante qui eut mait difficilement la terre durcie; enfin, lorsque la souche d'uue bruyère, qu'elle piochait sans doute depuis longtemps, fui un peu découveite, la femme et la petite tille, tantôt se servant de la houe comme d'un levier, tantôt de leurs mains grattant la terre, afin de dégager la racine, lâchèrent de l'arracher avec

des efforts inouïs : cefuten vain... La pauvre femme eut un mouvement de désespoir navrant; elle se jeta à terre comme brisée par la douleur et par la fatigue; puis, s'enveloppant la tête dans un lambeau de tablier, elle se mit à sangloter sourdement, pendant que sa petite fille, agenouillée devant elle, l'appelait en pleurant.

— Ah! que de misère!... que de misère!...

— Je regardais mon fils: il avait, comme moi, les larmes aux yeux; je m'approchai de la femme et lui demandai comment elle se livrait à un travail si au-dessus de ses forces et de celles de son enfant; elle me répondit que son mari avait entrepris la défriche d'un quartier de bruyères à la tâche, que depuis deux jours il était tombé malade par excès de travail, ayant encore une partie de son ouvrage à faire., et que si, le samedi soir, tout n'était pas fini, il perdrait le fruit du travail commencé depuis deux semaines. Tel était son arrangement avec Yécobueur (1), ces défrichements étant très-urgents.

— En effet, dans le pays, pour les travaux pressés ils font de ces marchés-là, et en exécutent impitoyablement les conditions; ainsi la pauvre femme venait tâcher de suppléer son mari ?

— Oui, car il s'agissait pour cette famille de perdre ou de gagner trente-cinq francs, sur lesquels ils comptaient pour payer le loyer annuel de leur misérable hutte et acheter un peu de seigle pour aitendre la moisson nouvelle. « Ma bonne femme, dit Fredérik à cette malheureuse après quelques moments de réflexion ; en deux jours un bon travailleur peut-il terminer la défriche ? — Oui, monsiew, mais il aurait bien du mal, répondit-elle. — Mère, me dit alors Fredérik, il faudrait donner trenie-cinq francs à ces pauvres gens, nous ne le pouvons pas; accordez-moi congé vendredi et samedi, la défriche sera faite, cette bonne femme ne risquera pas de se rendre malade, elle ira soigner son mari, et touchera sou argent dimanche. »

— Brave et digne enfant! s'écria M. Dnfour.

— Le samedi soir, — reprit madame Bastien. — à neuf heures, au crépuscule, la défriche était terminée. Fredérik avait accompli sa tâche avec une ardeur, une gaieté, un entrain qui, de celte action, ont fait pour lui un vrai plaisir. Durant ces deux jours, je ne l'ai pas quitté, Un beau genévrier se trouvait à peu de distance, et, assise

(1) Gens qui se chargent dans le pays i'écobuer ou défricher les terres.

à l'ombre, je lisais ou je brodais pendant que mon fils travaillait, et d'un cœur ! Quels coups de pioche ! mon pauvre docteur; la terre en tremblait jusque sous mes pieds.

— Je le crois bien... quoique svelle, il est d'une rare vigueur pour son âge.

— De temps à autre, j'allais essuyer le front ruisselant de Frédérik et lui donner à boire; puis, aux heures des repas, afin de perdre moins de temps, noire vieille Marguerite nous apportait à manger aux champs. Jugez quel bonheur, prendre son repas sur la bruyère, à l'ombre d'un genévrier ! C'était une vraie fête pour Frédérik. Sans doute, ce qu'il a fait est bien simple, mais ce dont j'ai été surtout très- touchée, très-contente, c'est la promptitude de sa résolution, accomplie d'ailleurs avec la ténacité de volonté que vous lui connaissez.

— Heureuse, heureuse mère entre toutes les mères! — dit le docleur avec émotion en serrant les mains de Marie entre les siennes; — et doublement heureuse vous devez être, car ce bonheur est votre ouvrage.

— Que voulez-vous, docteur, — répondit madame Bastien avec une expression angélique, — on vit, c'est pour son fils.

— Oui, et vous, vous surtout : car, sans votre fils, vous seriez... allons, — reprit M. Dufour, comme si, par cette réticence, il voulait échapper à une pensée pénible, — n'attristons pas cet eniretien, il est trop bon au cœur pour cela.

— Vous avez raison, cher docteur ; mais, j'y pense : cette proposition que vous veniez nous faire à moi et à Frédérik?

— C'est juste; voici de quoi il s'agit : vous savez, ou vous ne savez pas, — car dans votre isolement, vous ignorez toutes les grandes nouvelles du pays, vous ne savez peut-être pas que Ton a fait au château de Pont-Brillant des réparations et surtout des embellissements qui font de ce séjour une demeure vraiment royale ?

— En effet, cher docteur. ie suis si peu au courant des grandes nouvelles du pays, comme vous dites, que je ne savais rien de cela ; j croyais même le château inhabité...

— 11 ne va plus l'être, car le jeune marquis de Pont-Brillant va ve nir l'occuper avec sa grand'mère.

— Le fils de M. de Pont- Brillant aui est mort il y a trois ans?

— Justement.

— Mais il doit être fort jeune?

— Il a Fàge de Frédérik à peu près. Orphelin de père et de mère, sa grand' mère l'idolâtre et a t'ait des Jolies pour meubler et restaurer ce chàieau, où elle viendra passer huit à neuf jours de l'année avec son petit-fils. Je suis aile à i ont-Brillant, il y a deux jours, pour y donner mes soi:;s à monsieur le chef des cultures de serres chaudes, car chez ces grands seigneurs on ne dit pas jardinier, c'est trop vulgaire; finalement, j'ai été ébloui du luxe de eet immense château : il y a une admirable galeie de tableaux, une serre chaude où l'on entrerait en voiture, et dans les jardins des statues admirables... Il y a, surtout... mais je veux vous laisser le plaisir de la surprise; sachez seulement que c'est digne des Mille et une Nuits... J ai donc pensé que vous el Frédérik vous seriez peut-être curieux de voir ce conte arabe réalisé, cette féerie en action, et. grâce à la haute protection que m accorde monsieur le chef des cultures, ,e me fais fort de vous conduire au château demain ou après-demain, mais pas plus tard, car le jeune marquis est attendu le jour d'ensuite; que dites-vous de ma proposition?

— Je dis, mon cher docteur, que j'accepte avec plaisir : ce sera une délicieuse partie pour Frédérik, dont l'éblouissement sera d'autant plug complet, qu'il n'a pas plus que moi l'idée de ce que c'est qu'un luxe pareil; il se fera une fête de cette excursion au château de Pont- Brillant. Merci donc, mon bon docteur, ajouta madame Baslien avec une joie naïve, — ce sera une charmante journée.

— Eh bien ! quand irons-nous?

— Demain : cela vous convient-il?

— Parfaitement ; je ferai mes visites très malin, afin d'être libre, et, si vous le voulez, je serai ici à neuf heures; il nous faut une heure et demie pour nous rendre au château ; le chemin est superbe: presque toujours dans la forêt.

— Et, en sortant du château, nous pourrons déjeuner dans les bois avec des fruits que nous emporterons, — reprit gaiement madame Bastien; — je dirai à Marguerite le faire une de ces galettes de ménage que vous aimez tant, mon bon docteur

— J'accepte , à condition que la galette sera grosse ! — s'écria joyeusement le docteur, — qu'elle sera énorme, car Frédérik et vous y ferez une fameuse brèche.

— Soyez tranquille, docteur, — répondit non moins gaiement madame Bastien, — nous aurons tous notre bonne part au gâteau. Mais, tenez, voilà justement Frédérik qui vient de terminer sa leçon, je vous laisse le plaisir de lui faire cette aimable surprise.

— Oh! mère, quel bonheur! —s'écria l'adolescent lorsque M Dufour lui eut donné connaissance de ses projets; — comme ça doit être magnifique à voir ce château! Merci, mon bon monsieur Dufour, de nous avoir ménagé ce beau voyage dans le pays des fées.

Le lendemain, le docteur fut exact, et lui, madame Bastien et son fils, partirent pour le château de Pont-Brillant par une splendide matinée d'été.

Madame Bastien, son fils et le docteur Dufour : après avoir traversé une superbe forêt, arrivèrent au château de Pont- Brillant par une large avenue d'une demi-lieue de long, bordée de deux contre-allées gazonnées et plantées, comme l'avenue principale, d'ormes gigantesques, vieux peut-être de quatre siècles; une vaste esplanade, ornée d'énormes orangers en caisse, entourée debalusiresde pierre, et surélevée en terrasse, d'où l'on embrassait un immense horizon, servait de cour d honneur au château. Ce chef-d'œuvre de l'architecture de la Renaissance, aux tourelles sculptées à jour, aux coupoles dentelées, aux dômes à flè«hes élancées, aux colonnades mauresques, rappelait l'ensemble grandiose et féerique du château de Chambord.

Frédérik et sa mère n'avaient jamais vu qu'à une dislance dune lieue et demie celte masse imposante de bâtiments; tous deux s arrêtèrent un moment au milieu de l'esplanade, frappés d 'admiration, en

embrassant d'un coup d'oeil ces merveilleux détails, ces innombrables broderies de pierre dont ils ne soupçonnaient pas l'existence. Le bon docteur, aussi triomphant que si le château lui eût appartenu, se frottait joyeusement les mains, s'écriant avec suffisance:

— Ce n'est rien encore : ce ne sont là que les bagatelles de la porte. Que sera-ce donc lorsque vous aurez pénétré dans l'intérieur de ce palais enchanté !

— Mon Dieu ! mère, — disait Frédérik, — vois donc cette colo nade à ogives, à côté du grand dôme, comme c'est léger, aérien !

— El là-bas, ces balcons de pierre, — reprenait la jeune femme,

— on dirait de la dentelle! Et les sculptures des croisées du premier étage, quelle délicatesse ! quelle richesse de détails 1

— Je déclare, — dit le docteur avec une gravité comique, — que nous ne serons pas sortis du château avant demain si nous perdons tant de temps à admirer les murailles.

— M. Dufour a raison, — dit Marie en reprenant le bras de son fils,

— allons, viens.

— Et ces bâtiments, qui ont l'air d'un autre château relié au premier par des ailes circulaires, — demanda l'adolescent au médecin, qu'est-ce donc, monsieur Dufour ?

— Ce sont les écuries et les communs, mon garçon.

— Des écuries! — dit madame Bastien, — c'est impossible; vous vous méprenez, mon cher docteur.

— Comment? vous n'avez pas plus de foi que cela dans votre cicérone! — s'écria le docteur; — apprenez, madame, que je ne me trompe pas. Ce sont si bien des écuries, que lorsque le maréchal de Pont-Brillant, le trisaïeul ou le quadrisaienl du jeune marquis actuel, habitait le château, il faisait venir un régiment de cavalerie qu'il logeait tout entier, à ses frais, bêtes et gens, dans les écuries et aux communs du château, le tout pour se donner le plaisir de faire manœuvrer tous les matins, avant son déjeuner, cette cavalerie sur l'esplanade que vous voyez; il paraît que ça lui ouvrait l'appétit, à ce digne seigneur.

— C'était une fantaisie digne d'un grand capitaine comme lui, — dit Marie, — car tu te souviens, Frédérik, avec quel intérêt nous lisions, cet hiver, ses campagnes d'Italie?

L'ENVIE. 2i

— Si je me le rappelle! je le crois bien, — dit Frédérik: - après Charles XII, le maréchal de Pont-Brillant est mon héros favori

En devisant ainsi, les trois visiteurs avaient traversé l'esplanade. Madame Bastien, voyant M. Dufour obliquer à droite au lieu de se diriger vers la façade du château, lui dit:

— Mais, docteur, on doit entrer, ce me semble, dans la cour intérieure par cette porte monumentale.

— Certainement : les maîtres du château entrent par là ; mais de pauvres diables comme nous, qui n'ont que la protection de monsieur le chef des cultures, sont bien heureux de passer par une petite porte des communs, — répondit en riant le docteur; — il ferait beau voir que M. le suisse se donnât la peine d'ouvrir pour nous, plébéiens indignes, cette grille armoriée.

— Je vous demande pardon de mon ambitieuse prétention, — dit gaiement madame Bastien au docteur, tandis que Frédérik, faisant de loin un salut comique du côté de la grille, disait en riant:

— Madame la grille armoriée, nous reconnaissons très-humblement que vous n'êtes pas faite pour nous.

M. Dufour, ayant sonné à une porte des communs, demanda à parler à M. Dutilleul, le chef des cultures du château, le docteur fut introduit et il donna son bras à madame Bastien. Il fallait, pour arriver à la demeure de M. Dutilleul, traverser une partie des cours des écuries. Une trentaine de chevaux de selle, de chasse ou d'attelage, appartenant au jeune marquis, étaient arrivés la veille avec ses équipages; un grand nombre de palefreniers anglais allaient et venaient ceux-là entrant et sortant des écuries, ceux-ci lavant des voitures armoriées, d'autres donnant à l'acier des mors et des étriers le lustre et le poli de l'argent bruni ; le tout sous la surveillance attentive de monsieur le chef des écuries, Anglais d'un âge mûr, ayant la tournure d'un parfait gentleman, et qui, le cigare aux lèvres, le stick à la main, présidait à ces travaux avec un flegme tout britannique.

Parfois aussi, dans des bâtiments voisins, on entendait les formidables aboiements d'une meute considérable ; plus loin, en passant au près d'une sorte de galerie souterraine qui conduisait aux cuisines, les visiteurs aperçurent huit ou dix cuisiniers et marmitons occupés à décharger deux grands fourgons remplis d'ustensiles de cuivre, qu'on aurait dits

destinés à !a bouche de Gargantua. Soudain le docteur s'écria, en in. diquant du geste une grande porte qui venait de rouler sur ses gonds:

— Comment, encore des chevaux qui arrivent!... c'est un véritable régiment» On nous dirait revenus au temps du maréchal de Pont- Brillant. Voyez donc, ma chère madame Bastien.

En effet, vingt-cinq chevaux, dage et de taille différents, complètement cachés sous des camails et des couvertures aux couleurs et aux armes du marquis, les uns moulés, les autres tenus en main, cornmencèrent de défiler sous la voûte. Leurs housses et leurs genouillères poudreuses annonçaient qu'ils venaient de faire une longue route: une calèche attelée terminait la marche. Un jeune homme, d'une tournure élégante, en descendit et donna quelques ordres, en anglais, à l'un des conducteurs de chevaux, qui l'écouta chapeau bas.

— Mon ami, — dit le docteur à un domestique qui passait, — ces chevaux, qui viennent d'arriver, sont encore à M. le marquis?

— Oui, ce sont les chevaux de course, les poulinières et les élèves de M. le marquis, car il va établir ici un haras.

— Et ce monsieur qui vient de descendre de calèche?

— C'est M. John Newman. l'entraîneur de M. le marquis.

Et le domestique passa.

Madame Bastien, son fils et le docteur qui n'avaient pas idée d'un si nombreux service, regardaient avec ébahissement cette incroyable quantité de domestiques de toutes sortes.

— Eh bien! madame Bastien, — dit en riant M. Dufour, — si l'on apprenait à ce jeune marquis que vous, comme moi et comme tant d'autres, nous avons une ou deux pauvres vieilles servantes pour tout domestique, et que nous sommes encore passablement servis, il nous rirait au nez...

— Mon Dieul quel luxe! — reprit Marie, — j'en suis étourdie: C'est un monde que ce château ! et puis, que de chevaux!. .. J'espère qu'ici tu ne manquerais pas de modèles, Frédérik, toi qui aimes tant à dessiner les chevaux, que tu as fait jusqu'au vénérable portrait de notre pauvre vieux cheval de charrette.

— Ma foi, — mère,— répondit Frédérik, — je croyais que personne sauf le roi, peut-être, n'était assez riche pour avoir un si grand nombre de domestiques et <**• chevaux. Mon Dieu ! que de choses,

que de bêles, que de gens, affectés au service ou aux plaisirs dune seule personne !

Ces derniers mots furent prononcés par Frédérik avec un imperceptible accent d'ironie, dont madame Bastien ne s'aperçut pas, émerveillée, et, il faut le dire, très-amusée qu'elle était par la vue d'un spectacle si nouveau pour elle; aussi ne remarqua t-elle pas non plus qu'à deux ou trois reprises les traits de son fils se contractèrent légèrement, sous une impression pénible.

En effet. Frédérik, sans être fort observateur, avait été frappé de quelques manques d'égards auxquels le docteur et sa mère avaient été exposés au milieu de cette foule de domestiques bruyants et occupés: quelques-uns avaient, en passant, coudoyé les visiteurs, d'autres leur avaient grossièrement coupé le passage; plusieurs enfin, surpris de la rare beauté de Marie Bastien, lavaient regardée avec une curiosité hardie, presque familière, incidents auxquels la jeune*femme était d'ailleurs restée complètement indifférente, par distraction ou par dignité.

11 n'en fut pas ainsi de son fils : blessé dans sa délicate et tendre vénération filiale par les procédés des gens du jeune marquis, il comprit bientôt que sa mère, le docteur et lui, recevaient un tel accueil de par le fait seul de leur entrée au château par la porte des subalternes, en se recommandant d'un des principaux domestiques. Frédérik sentit seulement dès lors son admiration naïve pour tout ce luxe se nuancer d'une légère amertume, amertume qui av it amené son observation ironique « sur le nombre de gens et de chevaux affectés aux plaisirs ou au service d'une seule personne. »

Mais bientôt la mobilité d'impressions naturelle à son âge, la vue des magnifiques jardins qu'il eut à traverser pour accompagner sa mère et le docteur jusqu'aux serres chaudes, apportèrent à l'adolescent, sinon l'oubli, du moins la distraction de ces premiers sentiments. Le personnel des jardiniers de Pont-Brillant était non moins considérable que celui des autres services; après s'être informé auprès de plusieurs des subordonnés de monsieur le chef des cultures, qu'il n'avait pas rencontré chez lui, où se trouvait alors cet important personnage, le docteur et ses amis rejoignirent M. Duiilleul dans la serre chaude principale.

Cette immense rotonde vitrée, à toit conique, avait deux cents

pieds de diamètre sur quarante de hauteur à sou point le plus culminant; cette serre gigantesque, construite en fer avec une hardiesse, une légèreté admirables, était plantée des plus beaux végétaux exotiques. Ici, c'étaient des bananiers de toute taille et de toutes varié* tés, depuis les musa nains, chargés de fruits, jusqu'à des paradisiaca qui s'élevaient à trente pieds, et dont les feuilles avaient plus de trois mètres de longueur; plus loin, les verts éventails des dattiers et des lataniers se mêlaient aux tiges élancées des cannes à sucre et des bambous; tandis que, dans l'eau limpide d'un bassin de marbre, situé au milieu de la serre, se réfléchissaient les plus belles plantes aquatiques : arums de l'Inde aux feuilles énormes et rondes comme des boucliers, eypirus aux ondoyants panaches, lotus du Nil aux grandes fleurs bleu d'azur dont le parfum est si enivrant. C'était un merveilleux mélange de végétation de toutes formes, de toutes grandeurs, de toutes nuances, depuis le vert pâle et marbré des bégonias jusqu'aux rayures tour à tour tendres et foncées des marantha, feuilles admirables, velours vert en dessus, salin pourpré en dessous; ici, les grands ficus noirâtres et charnus contrastaient avec les fougères du Cap, au feuillage si délicat, aux rameaux si déliés, que l'on dirait des brins de soie violette supportant une dentelle verte; là le strelizia, dont la fleur ressemble à un oiseau aux ailes d'orange et à l'aigrette bleu-lapis, luttait de richesse et d'éclat avec Yastrapea, à l'énorme pompon cerise piqueté de jaune d'or; enfin, dans quelques endroits, les immenses feuilles des bananiers, formant une voûte de verdure naturelle aux souples et transparents arceaux, cachaient si complètement le vitrage de la rotonde, que l'on aurait pu se croire transporté sur la terre tropicale.

A l'aspect de cette merveilleuse végétation, Marie Bastien et Frédérik échangeaient à chaque instant des exclamations de surprise et d'admiration.

— Dis, Frédérik, quel bonheur de voir, de loucher enfin ces bananiers, ces dattiers, dont nous avons lu tant de fois la description dans les livres des voyageurs!... — s'écriait Marie.

— Mère, mère, — disait à son tour Frédérik en montrant à madame Bastien un arbuste aux feuilles dentelées et d'un vert d éme« raude, — voici le cafier, et là, cette plante aux feuilles si épaisses, qui grimpe le long de celte colonne, c'est la vanille.

— Frédérik, vois donc ces immenses feuilles de latanier : comme l'on comprend bien que, dans l'Inde, cinq à six feuilles suffisent pour couvrir une cabane !

— Mère, regarde donc : voilà ces jolies grenadilles dont parle le capitaine Gook. Je les ai tout de suite reconnues à leurs fleurs : on dirait de petites corbeilles de porcelaine à jour ; et nous qui accusions ce pauvre capitaine de s'amuser à inventer des fleurs impossibles !

— Mon Dieu ! monsieur, — dit Marie Baslien au chef des cultures,

— M. de Pont-Brillant, lorsqu'il est ici, ne doit pas quitter ce jardin enchanté.

— M. le marquis est comme feu M. le marquis son père, — répondit le jardinier en soupirant, — il n'est pas amateur ; il préfère le chenil et l'écurie.

Madame Bastien et son fils se regardèrent stupéfaits.

— Mais alors, monsieur, — reprit ingénument la jeune femme, -— pourquoi donc avoir ces magnifiques serres?

— Parce qu'il n'y a pas de véritable château sans serres chaudes, madame, — répondit fièrement monsieur le chef des cultures; — c'est un luxe qu'un véritable grand seigneur se doit à soi-même.

— Ce que c'est pourtant que le respect humain! — dit tout bas Marie à son fils avec un sourire doucement railleur. — Tu vois, Frc* dérik, la dignité de soi-même vous oblige à posséder ces merveilles.

Puis elle ajouta à l'oreille de son fils :

— Dis donc, mon ange, dans l'hiver, quand les jours sont si courts et qu'il neige, quelles heures délicieuses l'on passerait ici à narguer les frimas!...

Il fallut que le docteur vint arracher la jeune mère et son fils à leur admiration inassouvie.

— Ma chère madame Baslien, nous en aurions pour deux jours seulement dans cette serre si vous vouliez tout voir en détail.

— C'est vrai, mon bon docteur, c'est vrai, — répondit madame Bastien. — Allons, ajouta-t-elle en souriant et soupirant de regret.

— quittons les tropiques, et allons dans une : ulre partie du monde sans doute, car, ainsi que vous le disiez, monsieur Dufour, c'est ici le pays des merveilles.

— Vous croyez plaisanter? eh bien! si vous êtes sage, — dit en souriant le docteur, — je vous conduirai tout à l'heure en Chine.

— En Chine! mon bon docteur, est-ce possible?

— Certainement, et, s'il nous reste un quart d'heure, ma foi ! nous ferons ensuite une petite pointe... jusqu'en Suisse.

— Aussi en Suisse? — s'écria Frédérik.

— En pleine Suisse. Mais, avant, noua visiterons le château, et là ce sera bien autre chose!

— Quoi donc encore, docteur?

— Oh ! là ce ne seront plus des pays divers que nous parcourrons, mais les âges, depuis l'ère gothique jusqu'au siècle de Louis XV, et le tout, en une heure au plus.

— Je vous crois, docteur ; je suis décidée à ne plus m'étonner de rien, — répondit madame Bas! un, — car nous sommes ici dans le pays des fées ! Vieus-tu, Frédérik?

Et les visiteurs suivirent monsieur le chef des cultures, qui, avec une certaine suffisance narquoise, souriait à part soi de l'étonnement bourgeois des amis de M. Dufour. Un moment distrait de ses premiers sentiments par l'aspect saisissant de la serre chaude, Frédérik suivit sa mère d'un pas moins allègre que de coutume : il éprouvait un serrement de cœur singulier en pensant à la dédaigneuse indifférence du jeune marquis de Pont-Brillaut pour ces merveilles qui eussent fait la joie, les délices, l'attachante occupation de tant de personnes dignes d'apprécier et d'aimer ces trésors de la nature réunis à tant de frais.

Monsieur le chef des cultures, en quittant la rotonde immense formant la serre chaude principale, introduisit les trois visiteurs dans d'autres serres qui s'étendaient latéralement; l'une d'elles, destinée aux ananas et renfermant toutes les espèces connues de ces fruits parfumés,

aboutissait à une serre spéciale aux orchidées; il fallut encore que le docteur arrachât Marie Bastien et son fils à la surprise, à l'admiration où ils restaient plongés, malgré la température humide et étouffante de cette serre, à la vue de plusieurs orchis fleuris, fleurs bizarres, presque fantastiques, tantôt pareilles à des papillons diaprés de vives couleurs, tantôt à des insectes ailés d'une apparence fabuleuse. Là se terminait le domaine de M. Dutilleul; cependant il voulut bien guider nos curieux sur les terres de so » co lègue des cultures d'orangerie, de serre tempérée et de pleine terre.

— Je vous avais promis la Chine, — dit le docteur à ses amis, — nous voici en Chine

En effet, au sortir de la serre aux orchidées, l'on entrait dans une galerie chinoise à piliers à jour, peints de rouge et de vert éclatant, et pavée de carreaux de porcelaine, pareils à ceux dont était revêtu un peiil mur à hauteur d'appui servant de base aux colonnes entre celles-ci étaient espacés de grands vases du Japon, bleu, blanc et or, contenant des camellias, des »oses-pivo'rnes, des azalées, des citronniers, et autres arbustes de la Chine. Cette galerie, vitrée pendant la mauvaise saison, conduisait à une véritable maison chinoise formant le centre d'un vaste jardin d'hiver.

La curieuse édification de cette demeure, qui avait coûté des soins et des sommes immenses, remontait au milieu du dix-huitieme siècle, époque à laquelle la rage des chinoiseries él it poussée à son comble. Témoin la fameuse pagode de Chanteloup, bâtiment fort élevé, construit tout en porcelaine.

La maison chinoise de Pont-Brillant ne le cédait en rien à la fame^e folie de M. de Choiseul. La disposition de cette demeure, composée de plusieurs pièces, ses tentures, ses ameublements, ses ustensiles de ménage, ses ornements, tout était rigoureusement authentique; et, pour compléter 1 illusion deux merveilleux magots de grandeur naturelle, habillés des plus riches étoffes, placés de chaque côté des portières du salon, les enlevaient à demi, semblant ainsi les ouvrir aux visiteurs qu'ils saluaient de minute en minute, grâce au balancier intérieur qui leur faisait remuer les yeux, et alternativement incliner et relever la tête. Tout ce que la Chine offre de pms curieux, de plus chatoyant, de plus >plendide en étoffes, laques, meubles, porcelaines, objets d'or, d'argent ou d'ivoire ciselés, était ras-

semblé dans cette espèce de musée, dont les trois fenêtres de bambou, aux transparents vitrages de pâte de riz, peinte de Heurs et d'oiseaux de couleurs étin< elantes, donnaient sur le jardin d'hiver. Celte sorte de serre tempérée, plantée d arbres et d'arbustes de Chine et du Japon, se couvrait dès l'automne, au moyen de châssis vitrés, s'adaptant au rebord de la toiture de la maison.

— Est-ce un rêve? — disait madame Bastien en examinant ces merveilles avec autant de curiosité que d'intérêt ; que de trésors de toutes sortes! Vois donc, Frédérik! C'est un livre vivant où l'on pourrait étudier les usages, les mœurs, l'histoire de ce singulier pays, car voici une collection de médailles, de monnaies, de dessins et de manuscrits.

— Dis donc, mère, reprit Frédérik , — que de bonnes et longues soirées d'hiver l'on passerait ici en lisant un voyage en Chine, en suivant ainsi, pour ainsi dire sur nature, toutes les narrations du livre !

— Au moins, monsieur, — dit Marie à M. Dutilleul, — M. de Pont- Brillant vient souvent visiter ce pavillon si curieux, si intéressant?

— M. le marquis n'est pas non plus fou de chinoiseries, madame; il aime mieux la chasse. Feu M. le marquis, son arriere-grand-père, avait fait construire cette maison, parce que, dans ce temps là, c'était la mode, vo là tout.

Marie ne put s'empêcher de hausser imperceptiblement les épaules, en échangeant un demi-sourire avec son fils, qui, de plus en plus rêveur et réfléchi, suivit sa mère, à qui le docteur offrit son bras. Les visiteurs eurent alors à traverser une allée sinueuse du jardin d'hiver conduisant à une grotte de rocaille intérieurement éclairée par de gros verres lenticulaires bleuâtres, enchâssés dans les roches; ces jours jetaient dans ce?.te galerie souterraine, ornée de coquillages et de coraux, une pâle clarté semblable à celle qui se tamise dans les lieux sous -marins.

— N'allons-nous pas maintenant chez les ondines, bon docteur? — demanda gaiement madame Bastien en commençant à descendre un plan assez incliné; quelque naïade ne va-t-elle pas nous recevoir au seuil de son humide empire?

— Vous n'y êtes pas du tout, — répondit le docteur; — ce passage souterrain, tapissé de nattes, comme vous voyez, et chauffé pendant

l'hiver, conduit au château ; car vous remarquerez que tout ce que nous venons de voir se communique par des passages couverts, et qu'en hiver on peut ainsi voyager dans les différentes parties du monde sans crainte du froid ou de la pluie.

En effet, le souterrain aboutissait, par un escalier en spirale, à rexlrémiié d'une longue galerie que l'on appelait la salle des Gardes, et qui, d;ms les temps reculés, avait dû servir à cette destination Dix hautes fenêtres à ogives, garnies de vitraux coloriés et armoriés au blason des marquis de Pont-Brillant, éclairaient celte salle immense aux boiseries de chêne sculpté, au plafond bleu-de-ciel, divisé en caissons par des poutres de chêne ouvragées et rehaussées de dorure.

Dix guerriers, armés de toutes pièces, casque en tête, visière baissée, bouclier au bras, pertuisane au gantelet, épée au côté, espacés de l'autre côté de la galerie, faisaient face aux dix fenêtres, et les reflets irisés des vitraux jetaient çà et là des lueurs prismatiques sur 1 acier des armures , qui se détachaient étincelantes sur la boiserie sombre.

Au milieu de cette galerie, on voyait, exhaussé sur une estrade, un cavalier aussi armé de toutes pièces, dont le grand cheval de bataille, figuré en bois, disparaissait complètement sous sa carapace d'acier, et sous les plis traînants de sa longue housse mi-partie chamois et cramoisie, largement armoriée. L'.»rmure complète du cavalier, admirablement damasquinée d'or, était un chef-d'œuvre de ciselure et d'ornementation. Monsieur le chef des cultures , s'arrêtant devant lestrade, dit aux visiteurs avec un certain orgueil domestique :

— Cette armure que vous voyez a été portée par Raoul IV, sire de Pont-Brillant, lors de la première croisade ; ce qui prouve, n'est-ce Das, que la uoblesse de M. le marquis ne date pas d'hier ?

A ce moment, un homme âgé, vêtu de noir, ayant ouvert une des portes massives de la salle des gardes, M. Dutilleul dit au docteur Dulour :

— Tenez, docteur, voilà justement M. Legris, le conservateur de l'argenterie du chàieau ; c'est un ami ; je vais vous confier à lui : il vous servira de guide ici mieux que moi.

El, s'avauçant vers le vieillard, M. Dutilleul lui dit à demi-voix :

— Mon cher Legris, ce sont des amis à moi, qui voudraient voir

le château, je vous les recommande ; à charge de revanche lorsque vos connaissances voudront visiter mes serres.

— Les amis de nos amis sont nos amis, mon cher, — répondit péremptoirement monsieur le conservateur de l'argenterie; puis, d'un geste de tête familier, il fit signe aux curieux de le suivre dans les appartements qu'un nombreux domestiaue d'intérieur achevait de meure < n ordre

Il serait trop long d énumerer les merveilles de splendeur grandiose que renfermait le rez-de chaussée de ce château ou plutôt de ce palais : depuis nue bibliothèque que bien des grandes ville- eussent enviée, jusqu'à une galerie de tableaux des plus grands maîtres anciens et modernes, sur lesquels les visiteurs ne purent jeter qu'un coup d'œil rapide et qu'ils durent traverser presque à la hâte ; car, il faut le dire, malgré son obligeante promesse à M. Dulilleul, monsieur le conservateur de l'argenterie semblait assez impatient de se débarrasser de nos trois curieux.

Le premier étage, ainsi que l'avait annoncé M. Dufour à Frédérik et à sa mère, se composait d'une série de pièces offrant un spécimen de l'aménagement intérieur depuis le quatorzième siècle jusqu'au dixhuitieme. C'était un véritable musée, empreint d'un caractère tout particulier, grâce aux nombreux portraits de famille et aux antiquités de toutes sortes ayant appartenu aux différents membres ue cette puissante et ancienne maison.

Dans une des ailes du premier étage se trouvaient les appartements de la marquise douairière de Pont-Brillant. Celle-ci. malgré son grand âge, tenait à avoir un ameublement aussi frais, aussi coquet, que 'orsqu'elle faisait dans sa première jeunesse les be;iux jours de la jour de Louis XV. C était un éblouissante profusion de dorures, de denielles, et d'anciennes étoffes des pins précieuses, celait un encombremi ni de meubles de bois de rose contournés et chantournés, ie porcelaines de Sevrés el de Saxe. Rien n'était surtout plus charmant que la chambre à coucher, tendue en lampas rose et blanc, avec son baldaquin à la duchesse, chargé de touffes d';«ulruche. Quant à la chambre de toilette, c'était un ravissant boudoir tapissé de damas bleu tendre à gro^ bouquets de marguerites. Au m lieu de cette pièce, meublée comme la chambre en bois doré, on voyait une magnifique pompadour à glace, ornée de housses et de rideaux de points d'Alençon, renoués par de gros nœuds de ruban, el couverte

d'ustensiles de toilette, les uns en or émùïlé, les autres en vieux sèvres bleu de ciel. Nos trois visiteurs venaient dVntrer dans cet appartement, lorsque parut un homme à la physionomie hautaine et bouffie d'import;nce. Ce personnage, qui portait un ruban rouge à la boutonnière de sa redingote, n'était rien moins que monsieur Vintendant du château et des domaines.

A la vue des trois étrangers, monsieur l'intendant fronça le sourci d'un air à la fois très-surpris et très-mécontent.

— Que faites-vous ici? — demanda- t-il à son subordonné, M. Legris, d'une voix impérieuse ; — pourquoi nêtes-vous pas occupé de votre argenterie? Qu'esl-c que ce moude-là?

A ces inconvenantes paroles, madame Bastien devint pourpre de confusion, le docteur se redressa de toute la hauteur de sa petite taille, Frtdérik rougit extrêmement et s'écria à demi-voix en regardant sa mère :

— L'insolent! -

Madame Bastien prit vivement la main de son fils et haussa les épaules en lui > outrant d'un regard de pitié le sot intendant.

— Monsieur Desmazures, — répondit humblement M. Legris à son supérieur, — ce sont d<s amis de Dutilleul ; il m'a prié de leur montrer le château et., j'ai cru...

— Mais, c'est inconcevable! — s'écria l'intendant en interrompan M. legris — mais c'e>l d'un sans-gêne qui n'a pas de nom ; ce'a ne se passerait pas ainsi chez des bourgeois de la rue Saint-Denis ' Introduire ainsi les premiers venus dans les appartements de mada ue la marquise!

— Monsieur, — dit d'une voix ferme le docteur Dufour en faisant deux pas vers l'intendant, — madime Bastien, son fils et moi, qui suis le médecin de M. Dui.l'eul, nous ne croyions pas comm» ttre et nous n'avons pas, en effet, commis la moindre indiscrétion en acceptant l'offre que l'on nous a f.ite de visiter le château. J'ai été voir plusieurs dem ures royales, monsieur, et je crois bou de vous apprendre que j'y ai toujours été accueilli avec polite-se par les gens qui les gardaient.

— C'est pos ible , monsieur, - répondit sèchement l'intendant, — mais vous vous étiez sans doute adressé à qui de droit pour obtenir la permission de visiter ces châteaux. Vous m'eussiez adressé voirt

demande par écrit, à moi, l'intendant, le seul maître ici en l'absence de M. le marquis, que j'aurais vu ce que j'avais à vous répondre.

— Il nous reste à prier monsieur l'intendant de vouloir bien excuser notre ignorance des formalités, — dit madame Bastien à cet important avec un sourire moqueur, afin de montrer à son fils combien elle avait peu de souci de l'impolitesse de cet homme.

Et elle prit le bras de Frédérik.

— Si j'avais été mieux instruit des usages de l'administration de monsieur Vintendant. — ajouta le docteur d'un ton sardonique, — monsieur l'intendant aurait reçu ma supplique respectueuse afin d'obtenir de sa twHe-puissante bonté la permission de visiter le château.

— Monsieur! — s'écria l'intendant avec une hauteur courroucée, — est-ce une plaisanterie?

— A peu près, monsieur, — reprit le docteur. L'intendant fit un mouvement de colère.

— Pour ne pas terminer cet entretien par une plaisanterie , monsieur, — reprit madame Bastien en s'adressant à l'intendant, — permettez-moi de vous dire sérieusement, monsieur, que j'ai souvent lu que l'on reconnaissait toujours la maison d'un grand seigneur à la parfaite urbanité de ses gens.

— Eh bien , madame?

— Eh bien, monsieur, il me semble que vous désirez confirmer la règle... par l'exception.

Il est impossible d'exprimer avec quelle finesse et quelle gracieuse dignité Marie Bastien donna cette leçon méritée à l'important personnage, qui se mordit les lèvres et ne souffla mot. Marie, prenant alors le bras du docteur, lui dit gaiement à demi-voix, ainsi qu'à Frédérik:

— Il ne faut pas nous étonner. Ne savons-nous pas que dans les pays enchantés on rencontre parfois des génies malfaisants, mais presque toujours d'un ordre subalterne? Sauvons-nous vile avec les souvenirs de ces merveilles que le vilain génie n'aura pu flétrir.

Un quart d'heure après cet incident, madame Bastien, Frédérik et le docteur quittaient le château de Pont-Brillant par une des portes communes. Marie, autant nar bon esprit que par délicatesse pour le

docteur, qui semblait peiné de la désagréable issue de celle excursion, dont il se reprochait d'avoir eu la malencontreuse idée, Marie prit parfaitement et très-gaiement son parti de leur commune mésaventure, et plaisanta la première sur la ridicule importance que se donnait monsieur l'intendant. De son côté, M. Dufour, fort au-dessus de l'impolitesse de cet homme, ne s'en était affecté qu'en raison du chagrin qu'elle pouvait causer à madame Bastien : mais en la voyant bientôt oublieuse et insouciante de ce désagréable incident, le bon docteur, revenu à sa gaieté naturelle, rappela l'existence de certaine galette de ménage , enfouie avec d'autres provisions dans le coffre de sa carriole, humble véhicule laissé sous h garde d'un enfant à l'entrée de l'avenue du château.

Au bout d'un quart d'heure de marche dans la forêt, les trois amis ayant trouvé une belle place gazonnée, abrifée du soleil par un bouquet de chênes énormes, l'on s'y installa joyeusement pour d jeûner. Frédérik, quoiqu'un peu contraint, parut partager la gaieté de sa mère et du docteur. Marie, trop clairvoyante pour ne pas remarques* que son fils éprouvait quelque chose d'inaccoutumé, crut deviner la cause de ses préoccupations et le plaisanta doucement sur la gravité qu'il semblait attacher à l'impertinence d'un sot intendant.

— Allons, mon beau Cid, mon vaillant chevalier, — disait elle gaiement à son fils eu l'embrassant avec tendresse, — garde ta colère et ta bonne épée pour un adversaire digne de toi Nous avons donné, le docteur et moi, à ce domestique mal-appris, une excellente leçon. Ne songeons qu'à terminer gaiement cette journée et au plaisir que nous aurons pendant longtemps à nous entretenir des trésors de toute sorte que nous aurons vus et que nous emporterons par la pensée dans notre chère petite maisonnette.

Puis, se mettant à rire, la jeune femme ajouta :

— In'sdonc, Frédérik.

— Mère?

— lu n'oublieras pas de dire demain matin à M. le vieux père André, chef de nns cultures à la belle étoile, de nous faire un superbe bouquet de mu-uet des bois et de violettes des près, tout ce que nous avons de plus rare enfin.

— Oui, mère, — répondit Frédérik en souriant.

— Il ne faudra pas non plus oublier, ajouta la jeune femme, de

provenir monsieur le chef de nos écuries d'atteler, dans l'après-dlner, notre vénérable cheval blanc. Choisis celui-là, et pour cause, nous irons à la ville faire emplette de toile de ménage.

— Et moi, madame la rieuse, — s'écria le docteur la bouche pleine, — je vous dis, je vous prouve que votre vieille Marguerite, le chef de vos cuisines, a l'ail là une galette... oh mais, une galette...

Le bon docteur n'acheva pas, car il faillit étouffer.

Alors, ce furent des rires sans fin, ei Frédérik fit tous ses efforts pour partager l'hilarité de sa mère et du docieur. En effet, le rire de l'adolescent était contraint: il éprouvait moralement un malaise étrange et croissant. De même que certains symptômes vagues, inexplicables, annoncent parfois l'invasion prochaine d'une maladie encore latente, de vagues, d'inexplicables sentiments, encore confus mais douloureux, semblaient sourdre et germer au plus profond du cœur de Frédérik. Le caractère de ces sentiments, encore indéfini, lui causait cependant une sorte de honte, tellement instinctive, que lui, toujours si confiant envers sa mère, redouta sa pénétration pour la première fois de sa vie, mil toui en œuvre pour la déjouer, et y parvint en affectant sa gaieté habituelle jusqu'à la fin de cette journée

Quelques jours s'étaient passés depuis la visite de madame Bastien et de son fils au château de Pont- Brillant. Frédérik n'était jamais sorti de la maison de sa mère que pour aller chez quelques personnes d'une condition non moins modeste que la sienne; aussi resta-t-il d'abord sous l'impression d'éblouissemeut dont il avait été frappé à la vue des innombrables merveilles du château, de ce luxe royal, si nouveau pour lui. Mais, le lendemain, lorsque l'adolescent s'éveilla dans sa petite chambre, il la trouva triste et nue; allant, ensuite, selon sa coutume, embrasser sa mère chez elle, involontairement il compara de nouveau l'élégance à la fois coquette et

magnifique de l'appartement de la vieille marquise de Pont-Brillauî à la pauvreté de la demeure maternelle, et en éprouva un grand serrement de cœur.

Le hasard rendit cette impression plus sensible pour Frédérik. Lorsqu'il entra chez madame Basiien, la jeune femme, dans toute la fraîcheur matinale de sa beauté ravissante, tressait ses longs (she« veux bruns devant une toilette de bois peint, recouverte d'une toile cirée, bien luisante, et surmontée d'une petite glace à bordure noire.

Frédérik, se rappelant que le satin, la dentelle et l'or enrichissaient la spleudide toilette de la marquise douairière de Pont Brillant, ressentit pour la première fois la morsure aiguë de I'envie, et se dit,, contraignant d'autant moins l'amertume de sa réflexion qu'il ne s'agissait pas de lui, mais de sa mère :

« Ce boudoir si élégant, si somptueux, que j'ai vu au château, ne semble-t-il pas bien plutôt destiné à une charmante personne comme ma mère qu'à cette marquise octogénaire, qui, dans s;i ridicule coquetterie, se plaît à admirer sa figure décrépite dans ses miroirs encadrés d'or, de dentelles et de rubans? »

Rêveur et déjà vaguement attristé, Frédérik se rendit au jardin. La matinée était superbe; le soleil de juillet faisait étinceler comme autant de perles cristallines les gouttes d'abondante rosée suspendues au calice des fleurs. Jusqu'alors, l'adolescent s'était souvent extasié avec sa mère sur la fraîcheur, l'éclat et le parfum d'une rose, analysant, admirant dans un ravissement toujours nouveau ce trésor de coloris, d'élégance et de senteur. Le disque d'argent des pâquerettes, le velours miroitant des pensées, les grappes aériennes de l'acacia rose ou de Pébénier, tout enfin usqu'à la bruyère des landes, jusqu'au genêt des bois, avait jusqu'alors excité l'intelligente admiration de Frédérik; mais, ce matiiï-là, il n'eut pour ces fleurs simples et chaimantes que des regards distraits, presque dédaigneux.

Il songeait à ces rares et magnifiques plantes tropicales dont étaient remplies les serres chaudes du château. La futaie séculaire, pourtant si ombreuse et si égayée par le gazouillement des nichées d'oiseaux qui semblaient répondre au murmure de la petite cascade et du ruisseau, fut aussi dédaignée Qu'étaient cette centaine de vieux chênes et ce filet d'eau limpide auprès des immenses ombrages du

c de Pont-Brillant, tantôt peuplés de statues de marbre blanc, nlôt réfléchis dans des bassins énormes, du milieu desquels naïades

tritons de bronze, verdis par les années, faisaient incessamment illir mille gerbes d'eau, dont l'humide poussière atteignait la cime arbres gigantesques?

Frédérik, de plus en plus pensif et attristé, eut bientôt atteint la lisière de la futaie. L'âme oppressée, il jeta machinalement les yeux autour de lui. Soudain il tressaillit et se retourna brusquement. Il vt nuit d'apercevoir, se dessinant à l'horizon et dominant l'antique forêt, le château de Pont Brillant, que le soleil levant inondait d'une lumière dorée.

A cet aspect, Frédérik se rejeta dans l'ombre de la futaie, comme s'il eût voulu reposer sa vue d'un éblouissement douloureux. Mais hélas ! quoiqu'il fermât pour ainsi dire les yeux du corps devant cette vision resplendissante, la trop fidèle mémoire de ce malheureux enfant, rappelant incessamment à sa pensée les merveilles dont il avait été si frappé, l'amenait fatalement à de nouvelles et poignantes conrparaisons qui devaient flétrir, empoisonner une à une les joies naïves du passé, jusqu'alors pour lui si pleines de charmes.

Ainsi, passant devant la porte enlr'ouverte de l'écurie d'un vieux cheval de labour, hors de service, que l'on attelait seulement parfois à une sorte de carriole couverte, humble équipage de madame Bastien, Frédérik entendit hennir : c'était le pauvre animal qui, habitué de recevoir chaque matin de son jeune maître quelques croûtes de pain dur, passait à travers la baie de la porte sa grosse tête débonnaire, à demi cachée sous une crinière ébouriffée, réclamant joyeusement sa friandise quotidienne.

Frédérik, pour réparer son oubli, arracha une poignée d'herbe fraîche, et la fit manger dans sa main au vénérable laboureur, dont il caressait en même temps l'épaisse et rustique encolure; mais soudain, venant à se rappeler les magnifiques chevaux de course et de chasse qu'il avait vus au château, il sourit avec une expression d'humiliation amère, s'éloigna brusquement du vieux cheval, qui, surpris et tenant encore sa poignée d'herbe entre ses dents, suivit longtemps son maître d'uu regard intelligent et doux.

Une autre fois, c'était une femme infirme et âgée, à qui, chaque semaine, Frédérik, à défaut d'aumône en argent, donnait du pain et quelques fruits.

— Tenez, bonne mère, — lui dit-il en lui faisant son offrande accoutumée, — je voudrais vous venir mieux en aide, mais ma mère *t moi nous n'avons pas d'argent.

— Vous êtes bien bon tout de même, monsieur Bastien, — reprit mendiante, — mais bientôt je n'aurai plus rien à vous demander.

— Pourquoi cela?

— Ah dame ! monsieur Bastien, monsieur le marquis vient habiter le château, et ces grands seigneurs, ça fait quelquefois de grosses aumônes en argent, et j'espère en avoir ma part. Votre servante, monsieur Bastien.

Pour la première fois, Fre'dérik rougit de l'humble aumône qu'iî avait jusqu'alors faite avec un si doux contentement de cœur ; aussi plus tard il répondit brusquement à un indigent qui l'implorait.

— Vous ririez de mon aumône, adressez-vous à monsieur le mar» quisy il doit être la providence de la contrée, lui! il est si riche!

L'âme du malheureux enfant s'assombrissait ainsi de p!us en plus. Ce qui naguère encore le charmait prenait à ses yeux une teinte morne: triste et froid brouillard qui s'étendait peu à peu sur les gais horizons, sur les riantes perspectives de ses jeunes années, jusqu'alors si heureuses.

Cette invasion de I'ekvie dans le cœur de Frédérik semblera peut* être d'autant plus étrange que l'on connaît mieux le passé de l'adolescent. Et cependant cette anomalie apparente est explicable.

Le fils de madame Bastien avait été élevé dans un milieu modeste, presque pauvre ; mais le tact exquis, l'instinct délicat de la jeune :ncre avaient su donner à la simplicité de son entourage un rare calacière d'élégance et de distinction, et cela grâce à ces mille riens dont 1 ensemble est charmant.

Ainsi, quelques branches de bruyères sauvages, mêlées de fleurs agrestes, arrangées avec goût, peuvent former une brillante parure. Mais la gracieuse main qui sait tirer si bon parti de la llore rustique serait-elle moins habile à nuancer l'éclat d'un bouquet aussi rare que magnifique? Non, sans doute!

Le sentiment de l'élégance et du beau, développé, raffiné par l'éducation, par les habitudes, par la culture des ans, mettait donc Frédérik à même d'admirer, d'apprécier plus que personne les mer*

veilles d» château de Pont-Brillant, et fatalement de les envier en proportion du désir qu'elles lui inspiraient.

Frédérik eût au contraire vécu jusqu'alors dans un milieu vulgaire, entouré d'objets repoussants, que, façonné à une vie grossière, il eût, dans sa rudesse, été plus ébahi que charmé des trésors du château ; et il ne les aurait sans doute pas enviés, ignorant les jouissances élevées qu'ils pouvaient procurer. C'eût été encore la fable du Coq et la Perle. Et puis enfin, par l'éducation, par le cœur, par l'intelligence, par les manières, peut-être même par la grâce et par la beauté, Frédérik se sentait au niveau du jeune marquis, moins la naissance et la richesse, et, pour cela même, il lui enviait plus âprement encore ces avantages que le hasard seul dispense.

Madame Bastien, incessamment occupée de son fils, s'aperçut peu à /eu du changement qui s'opérait en lui, et se manifestait par des accès de mélancolie fréquents. Le modeste cottage ne retentissait plus, cornue par le passé, d'éclats de rire fous, causés par ces jeux animés et bruyants auxquels la jeune mère participait si joyeusement.

L'étude finie, Frédérik prenait un livre et lisait durant le temps de sa récréation ; mais, plus d'une fois, madame Bastien s'aperçut que son fils, son front appuyé sur sa main, restait un quart d'heure les yeux fixement attachés sur la même page.

Lorsque, dans son inquiétude croissante, madame Bastien disait à son fils :

— Mon enfant, je te trouve triste, préoccupé, taciturne ; tu n'es plus gai comme par le passé.

— Que teux-tu, mère? — répondait Frédérik en tâchant de sourire, — je suis quelquefois surpris ainsi que toi de la tournure plus sérieuse que p end mon esprit. Cela n'est pas étonnant, je ne suis plus un enfant, la raison me vient.

Frédérik n'avait jamais menti, et il mentait.

Jusqu'alors, enfant ou adolescent, avouant toujours loyalement ses fautes à sa mère, elle avait été la confidente de ses moindres pensées; mais à la seule idée de lui confier ou de la voir pénétrer les sentiment- pleins de fiel éveillés en lui par sa visite au château de Pont- Brillant, l'adolescent éprouvait une honte écrasante, un effroi insurmontable. Plus il se savait adoré de sa mère, plus il redoutait de lui

paraître dégradé, il n'eût pas reculé devant l'aveu d'une grande faute résultant d'un entraînement quelconque ; il eût mieux aimé mourir que de lui avouer les tourments de I'envie; aussi, mis en garde contre lui-même par l'inquiète sollicitude de madame Bastion, il employa toute la force, toute l'opiniâtreté de son caractère résolu, fcs tes les ressources de son esprit, à cacher désormais la plaie douloureuse qui commençait à le ronger; mais c'est en vain qu'il eût voulu se sousiraire à la profonde sagacité de la tendresse de sa mère, si celle-ci n'eût pas été à la fois égarée et rassurée par le docteur Dufour.

« Ne vous alarmez pas, — lui dit d'ailleurs en toute sincérité le médecin, à qui elle avait confié le sujet de ses craintes, — Frédérik subit l'influence de l'époque critique dans laquelle il se trouve. La dernière croissance et la puberté causent souvent, pendant quelques mois de ces brusques et singuliers revirements dans le caractère des adolescents; les plus expansils, les plus gais, deviennent parfois sombres, taciturnes; ils éprouvent alors d'indéfinissables angoisses, des mélancolies sans raison, de grands abattements, et un impérieux besoin de rêverie, de solitude. Encore une fois, ne vous alarmez donc pas de ce phénomène, toujours plein de mystère et d'imprévu. Surtout, n'ayez pas l'air de vous apercevoir du changement que vous remarquez chez votre (ils; il s'inquiéterait pour vous et pour lui; laissez faire le temps : celte crise, presque inévitable, aura son terme ; vous verrez alors Frédérik revenir à son caractère habituel, seulement, il aura la voix mâle et vibrante. TranquilHsez-vous ; je réponds de toutl »

L'erreur du docteur Dufour était d'autant plus excusable, que les symptômes dont s'effrayait madame Bastien ressemblaient fort à ceux dont on remarque la présence chez beaucoup d'adolescents lors de l'âge de la puberté.

De son côté, madame Bastien devait accepter ces explications si vraisemb ables, car elle n'avait pu deviner la cause réelle du changement de Frédérik.

Ce changement ne s'était pas manifesté immédiatement après la visite au oh tieau; ça avait été, au contraire, peu à peu, par une progression presque insensible; et quand vint le jour où madame Bastien commença de s'inquiéter, jpl*as <& m mois s'était écoulé depuis l'excur-

sion à Pont-Brillant ; aucun rapport ne semblait donc pouvoir exister entre ceit joyeuse partie et la sombre mélancolie de Frédérik, qui, d'ailleurs, mettait tous ses soins à cacher son secret.

Comment enfin madame Bastien pouvait-elle supposer que son fils, tlevé par elle, et jusa" 'alors d'un caractère si généreux, si noble, pût connaître I'envie?

Aussi, rassurée par M. Durour, en qur cire avait et devait avoir une entière confiance, voyant dans les symptômes dont elle s'étai. alarmée la conséquence d'une crise passagère et inévitable, madame Bastieu, tout en suivant avec une tendre sollicitude les différentes phases de l'état de son fils, s'efforça de lui cacher la tristesse dont elle se sentait souvent accablée en le trouvant si changé, et attendit sa guérrson avec résignation.

L'erreur si concevable du docteur Dufour, erreur partagée par madame Bastien, eut des suites funestes.

Frédérik, désormais à l'abri des incessantes questions et de l'inquiète sagacité de sa mère, put s'abandonner aveuglément au courant qui l'entraînait.

A mesure que son humble existence, que ses joies innocentes s'étaient flétries au souffle ardent d'une envieuse comparaison, Frédérik avait voulu chercher quelques distractions dans l'étude; mais bientôt l'étude lui devint impossible, son esprit était ailleurs, et puis il se disait :

« Quoi que j'apprenne, quoi que je sache , je ne serai jamais que Frédérik Bastien. uu demi-paysan, voué d'avance à une vie obscure et pauvre, tandis que ce jeune marquis, sans avoir jamais rien fait pour cela, jouit de l'éclat d'un nom glorieux et illustré pendant des siècles ! »

Alors se retraçaient à la mémoire de Frédérik ces souvenirs /éodaux de Pont-Brillant, ces galeries d'armures, ces portraits, ces blasons, preuves parlantes de la puissance et de la célébrité historique de cette ancienne et grande maison ; alors, pour la première fois, le malheureux enfant, cruellement humilié de la profonde obscurité de sa naissance, s'affaissait sous le poids d'un découragemen invincible.

« Pourquoi, — se disait-il, — ce jeune marquis, déjà las et insouciant des magnificences dont il est comblé, de ces trésors de toutes

sortes dont la millième partie ferait le bonheur de ma mère, le miet; et celui de tant de gens, pourquoi, de quel droit, ce jeune homme possède-t-il ces magnificences? Les a-t-il acquises par son travail? Non... non... Pour jouir, pour se rassasier de tout, il s'est seulement donné la peine de naître. Pourquoi tout à celui-là, rien aux autres? Pourquoi là-bas tant de superflu, tandis qu'ici ma mère est réduite à peser aux indigents le pain de l'aumône? »

Ces réflexions de Frédérik, si amères, si douloureuses, sur l'effrayante disproportion des conditions humaines, avivant, envenimant encore son envie, l'exaltèrent bientôt presque jusqu'à la haine, et cette haine, de nouveaux événements devaient l'enraciner dans son cœur.

La première période de I'eisvie qu'éprouvait Frédérik avait été pour ainsi dire passive. La seconde fut active.

Ce qu'il souffrit alors est impossible à exprimer; cette souffrance, cachée, concentrée au plus profond de son âme, n'avait pas d'issue et était toujours avivée par la vue incessante, fatale, du château de Pont-Brillant, que ses regards rencontraient presque toujours, de quelque côté qu'il les tournât, car l'antique édifice d- minait au loin et partout l'horizon; plus Frédérik sentait l'àcreté des progrès de son mal, plus il sentait la nécessité de le dissimuler à sa mère ; se disant, dans son morne désespoir, que de pareilles douleurs ne méritaient que mépris et aversion, et qu'une mère elle-même ne pouvait pas les prendre en pitié.

Toutes les affections morales ont leur réaction physique. La santé de Frédérik s'altéra, il perdit le sommeil, l'appétit. Lui. autrefois si animé, si actif, répugnait à la moindre promenade ; il fallait, pour l'arracher à son apathie taciturne ou à ses sombres rêveries, la pressante et tendre sollicitation de sa mère.

Pauvre Marie! combien elle souffrait aussi! mais en silence, et là-

chant de sourire toujours, de crainte d'alarmer son fils sur lui-même; mais elle ne se décourageait pas, et attendait, avec un mélange d'angoisse et d'impatiente espérance, la fin, sans doute prochaine, de cette crise dont le docteur Dufour lui avait expliqué la cause.

Mais, hélas ! combien cette attente semblait longue et pénible à la jeune femme ! quel changement! quel contraste! A celle vie, naguère si délicieusement partagée avec un fils adoré, à ces études attrayantes, à ces jeux d'une folle gaieté, à ces entreliens débordant de tendresse, de confiance et de bonheur, succédait une vie morne, inoccupée, tacilurne.

Un jour, vers le commencement d'octobre, par un ciel brumeux qui annonçait les derniers beaux jours de l'automne, madame Bastien et son (ils étaient réunis dans la salle d'étude, non plus joyeux et jaseurs comme par le passé, mais silencieux et trisies.

Frédérik, pâle, abattu, accoudé sur sa table de travail, soutenait son front de sa main gauche, ei de sa main droite écrivait lentement dans un cahier ouvert devant lui.

Madame Baslien, assise non loin de lui, et occupée par contenance d'un travail de tapisserie, tenait son aiguille suspendue, s'apprêtant à reprendre son ouvrage au moindre mouvement de l'adolescent, qu'elle regardait à la dérobée.

Une larme difficilement contenue brillait dans les yeux de Marie, frappée de l'expression navrante des traits de son fils ; elle se souvenait que, peu de temps auparavant, à celte même table, les heures d'étude étaient pour elle et pour son Frédérik des heures de fête, de plaisir Elle comparait le zèle, l'entrain qu'il mettait alors dans ses travaux, à la pénible lenteur, au décour gement qu'en ce moment elle remarquait en lui; car elle vit bientôt la plume de Frédérik tomber de ses doigts, et sa physionomie trahir un ennui, une lassitude invincibles.

L'adolescent, ayant à peine étouffé un soupir douloureux, cacha son visage dans ses mains, et resla ainsi absorbé durant quelques minutes. Sa mère ne le perdait pas de vue un seul instant; mais quelle fut sa surprise en voyant soudain son fils redresser la tête, et, les yeux brillant d'un sombre éclat, le visage légèrement coloré, les lèvres contractées par un sourire sardomque, reprendre vivement sa plume, et écrire sur le cahier ouvert devant lui avec une rapidité fiévreuse.

L'adolescent était transfiguré. Naguère encore abattu, éteint, l'animation, la pensée, la vie, semblaient déborder en lui ; on voyait pour ainsi dire les idées affluer sous sa plume insuffisante à la rapidité de l'inspiration ; tandis que quelques brusques tressaillements du corps, quelques vifs battements du pied témoignaient d'une fougueuse impatience.

Ici quelques mots d'explication sont nécessaires.

Depuis quelque temps Frédérik avait avoué à sa mère son dégoût, son incapacité de tout travail régulier ; seulement parfois, pour condescendre aux désirs de madame Bastien, et aussi dans l'espérance de se distraire, il essayait quelque récit, quelque amplifie at on sur un sujet donné. Mais en vain il sollicitait son imagination, autrefois brillante et féconde, en vain il aiguillonnait sa pensée, dont sa mère avait souvent remarqué avec orgueil l'élévation précoce.

« Je ne sais pas ce que j'ai, — murmurait alors Frédérik morne et découragé, — il me semble qu'un voile s'est étendu sur mon esprit; pardoune-moi, mère, ce n'est pas ma faute. »

Et madame Bastien de trouver mille raisons pour excuser et réconforter Frédérik à ses propres yeux.

Aussi, le jour dont nous parlons, la jeune mère s'attendait presque à voir Frédérik renoncer bientôt à son travail. Quel fui d ne son étonnement en le voyant, pour la première fois depuis longtemps, écrire avec animation < t entraînement !

Dans ce retour subit aux habitudes du passé, madame Bastien crut trouver un premier symptôme de la cessation de cette crise dont son fils subissait l'influence ; sans doute son esprit commençait à se dégager du voile qui l'obscurcissait. Madame Bastien. impatiente de savoir si elle ne se trompait pas, se leva, et, marchant sans bruit sur la pointe des pieds, pr fita de la préoccupation de son fils pour arriver près de lui à son insu ; alors, toute palpitante d'espoir, elle appuya ses deux mains sur l'épaule de Frédérik, et. après l'avoir baisé au front elle se pe;cha pour lire ce qu'il écrivait.

L'adolescent tressaillit de surprise, referma vivement son cahier, et, se retournant vers sa mère la physionomie impatiente, presque irritée, il s'écria :

— C'est indiscret, cela, ma mère!

Puis, enlevant du cahier, en les lacérant, les feuilles qu'il avait

écrites, il les froissa et les jeta dans la cheminée, où elles furent bientôt consumées par les flammes. Madame Baslien, frappée de stupeur, resta un moment immobile et muette de douleur ; puis, comparant la brusquerie de Frédérik à la ravissante confraternité d'éludés qui régnait autrefois entre eux, elle fondit en larmes.

Pour la première fois de sa vie, son fils la blessait au cœur. A la vue des pleurs de Marie, Frédérik, éperdu, se jeta à son cou, la couvrit de caresses et de larmes, en murmurant d'une voix entrecoupée :

— Oh ! pardon, mère, pardon !

A ces mats, partis du fond de l'âme, à ce cri empreint d'un repentir déchirant, madame Bastien se reprocha la douloureuse impression qu'elle venait de ressentir, elle se reprocha jusqu'à ses larmes, ne devait-elle pas tenir compte de la situation maladive de Frédérik, seule cause d'un mouvement de brusquerie dont il se repentait si amèrement?

Aussi la jeune femme, couvrant à son tour Frédérik de baisers passionnés, à son tour aussi lui demanda pardon.

— Pauvre enfant, — lui dit-elle, — tu souffres, la douleur rend nerveux, irritable. J'ai eu tort de m'affecter d'une impatience involontaire, dans laquelle ton cœur n'était pour rien.

— Non... oh! non... mère... je te le jure.

— Je te crois, va... est-ce que je peux douter de toi, mon Frédérik?

— J'ai déchiré ces pages, vois-tu, mère, — reprit-il avec un certain embarras, car il mentait, — j'ai déchiré ces pages... parce que... parce que j'en étais mécontent; c'était plus mauvais que ce que j'ai essayé décrire depuis que... je ressens ce malaise... ce découragement sans cause.

— Et moi, mon enfant, en te voyant, pour la première fois depuis longtemps, travailler avec animation, j'ai été si contente, que je a'ai pu résister au désir de lire bien vite ce que tu écrivais. Mais pe parlons plus de cela, mon Frédérik, bien que je sois certaine que Su as été trop sévère pour toi-même.

— Non... je t'assure.

— Je te crois, et puisque le travail te pèse, veux-tu que nous sortions un peu?

— Mère, — répondit Frédérik avec accablement, — le temps est si triste ! Vois ce ciel gris!

— Allons, cher paresseux, — répondit madame Bastien en souriant doucement, — est-ce que pour nous il est des temps tristes? est-ce que pour nous le brouillard de l'automne, la neige de l'hiver, n'ont pas leur charme? est-ce que nous ne sommes pas habitués à gaiement affronter, bras dessus, bras dessous, la brunie et la froidure? Allons, viens! cette promenade te fera du bien. Depuis deux jours nous ne sommes pas sortis. C'est honteux ! nous, autrefois si intrépides marcheurs !

— Je t'en prie, laisse-moi ta, — répondit Frédérik, cédant à une insurmontable apathie, — je ne me sens pas le courage de faire un pas.

— Et c'est justement eette dangereuse langueur que je veux combattre. Allons, mon pauvre cher indolent, un peu de résolution ; viens du côté de l'étang, tu me feras faire une jolie promenade sur l'eau dans notre batelet. Cet exercice de la rame, Que tu aimes tant, te fera du bien.

— Je n'en aurais pas la force, ma mère.

— Eh bien, lu ne sais pas? les bûcherons ont dit ce matin à André qu'il y avait un beau passage de vanneaux ; emporte ton fusil, nous irons du côté des bruyères de la Sablonnière : cela t'amusera et moi aussi ; tu es si adroit, que je n'ai jamais eu peur de le voir manier ton fusil !

— Je t'assure que je n'aurais aucun plaisir à la chasse.

— Tu l'aimais tant!

— Je n'aime plus rien, — murmura presque involontairement Frédérik avec un accent d'abattement et d'amei lume inexprimable.

La jeune femme sentit de nouveau les larmes lui venir aux yeux. Frédérik, comprenant l'angoisse de sa mère, s'écria:

— Oh! loi... je t'aime toujours... tu le sais.

— Oui., je le sais... je le sens... mais lu ne peux t'imaginer avec quel accent désespérant lu as dit cela : Je ri aime plus rien l

'Puis, se reprenant et tâchant de sourire, afin de ne pas attrister son fils, Marie ajouta :

— En vérité, je ne sais pas ce que j'ai aujourd'hui... pour m'affliger et... mon Dieu... pour l'affliger aussi à tout propos; car voi à que tu pleures, mon enfant, mon pauvre enfant î

— Laisse, mère, laisse; il y a longtemps que je n'ai pleuré, il me semble que cela me fait du bien.

L'adolescent était resté assis sa mère, à genoux devant lui, étanchait silencieusement les larmes qu'il versait. Il disait vrai, ces larmes le soulagèrent. Ce pauvre cœur, noyé de; fiel, se dilata un peu; et lorsque, après avoir levé au ciel ses yeux baignés de pleurs, Frédérik abaissa son regard sur l'adorable figure de sa jeune mère agenouillée à ses pieds, il vit ses traits angéliques empreints à la fois d'une douleur si touchante et surtout d'une bonté si infinie, que, vaincu par 'expression de cette tendresse, il eut un instant la pensée d'avouer à Marie les ressentiments dont il était dévoré.

« Oui .. oui... — se disait-il, — j'ai eu tort de redouter son mépris ou sa colère. Dans sa bonté d'ange, \e trouverai pitié, mansuétude, consolation et secours. »

A la seule idée de ce projet, Frédérik se s mit moins accablé. Celte lueur d'espérance lui rendit quelque courage; après un moment de silence, il dit à madame Bastien, qui le couvait des yeux :

— Mère, tout à l'heure, tu me proposais de sortir, lu avais raison, un peu de promenade me fera du bien.

Cette détermination, les larmes récentes de son fils, l'attendrissement qui semblait détendre sa physionomie navrée, parurent d'un bon augure à ma Jame Bastien; elle prit à la hâte son chapeau, un léger niant* lel de soie, et gagna bientôt les champs, voulant que Frédérik s appuyât sur son bras.

Aiusi que cela arrive souvent au moment d'un grave et pénible aveu, (adolescent voulait en reculer l'heure; puis il sentait la difficulté d'entrer en matière sur un pareil sujet; il cherchait comment il s'excuserait auprès de sa mère de lui avoir pendant si longtemps caché la venté. Enfin, il sentait que, restant à la maison, son entretien aurait pu être interrompu par quelque survenant, et q 'il trouverait plus de secret et de facilité dans l'intimité d'une longue promenade à travers la campagne solitaire.

Par un heureux hasard, le temps, d'abord brumeux et sombre, s'éclaircit peu à peu : bientôt un beau soleil d'automne rendit la nature d'un aspect plus riant.

— On croirait, mon Frédérik, — dit madame Bastien, tâchant d'égayer son fils, —on croirait que ce radieux soleil sort de ses nuages pour te fêter comme un ami qu'il 11 a pas vu depuis longtemps. Et puis, remarque donc sa coquetterie.

— Quelle coquetterie, mère?

— Vois comme il caresse de ses rayons les plus dorés ce vieux ge^ névrier. là bas, au bout de ce champ, lu ne tesomiens pas?

Frédérik regarda sa mère avec surprise et en faisant un signe de tête négatif.

— Comment! tu as oublié que, pendant deux longues journées de cet été, je me suis assise à l'ombre de ce vieil arbre, pendant que tu achevais de défricher le champ de ce pauvre écobueur.

— Ah ! oui c'est vrai, — dit vivement Frédérik.

A ces souvenirs d'une action généreuse, il éprouva un nouveau soulagement : 'a pensée du triste aveu qu'il devait faire à sa mère lui sembla moins pénible. L'espèce d'allégement de cœur qu'il ressentait se peignit si visiblement sur ses traits, que madame Bastien lui dit :

— Avais-je raison, mon enfant, de t'engager à sortir? Ta pauvre chère ligure paraît déjà moins souffrante; on dirait que tu renais à ce bon air tiède ; je suis sûre que lu te sens mieux.

— Oui, mère.

— Mon Dieu! mon Dieu! — dit madame Bastien en joignant les mains dans une sorte d'invocation, — quel bonheur, si c'était la fin de ton malaise, mon Frédérik!

La jeune femme, en joignant ainsi ses mains, fit, par la vivacité de son mouvement, tomber à terre et derrière elle, sans le remarquer, son léger manteletde soie, qu'elle avait jusqu'alors maintenu sur ses épaules dont il venait de glisser. Frédérik ne s'aperçut pas non plus de la perte que venait de faire madame Bastien, et reprit :

— Je ne sais pourquoi; j'espère comme toi, mère, que c'est peutêtre la fin de mes souffrances.

— Oh! si tu espères aussi, loi, nous sommes sauvés! — s'écriat-elle oyeusement. — M. Dufour me l'a bien dit : cet étr nge et douloureux malaise causé par l'âge de croissance disparaît souvent aussi subilemeni qu'il est venu : on sort de là comme d'un mauvais songe, et la santé revient par enchantement...

— Un songe ! — s'écria Frédérik en regardant sa mère avec une expression indéfinissable, — oui, tu as raison, mère! c'était un mauvais songe.

— Mon enfant, qu'as-tu donc? tu parais vivement ému ; mais cette émotion est douce, n'est-ce pas? oh! je le vois à ta figure.

— Oui, elle est douce, bien douce ! Si tu savais...

Frédérik ne put achever. Un bruit croissant, que dans leur préoc-

pation, Marie et son fils n'avaient pas jusqu'alors remarqué, les fit

retourner.

A quelque pas derrière eux, ils virent s'avancer à leur rencontre, sur le chemin gazonné. un cavalier, tenant à la main le mantelet de madame Basiien.

Arrêtant alors son cheval, qu'un domestique de sa suite s'empressa de venir prendre, ce cavalier mit lestement pied à terre, et s'avança vers la jeune femme ; il tenait son chapeau d'une main et le mantelet de l'autre. S'inclinant alors respectueusement devant madame Bastien, il lui dit avec une grâce et une courtoisie parfaites :

— Madame, j'ai vu de loin ce mantelet glisser de vos épaules ; je suis trop heureux de pouvoir vous le rapporter.

Puis, après un nouveau et profond salut, ayant le bon goût de se dérober aux remercîments de madame Bastien, le cavalier alla rejoindre son cheval, se remit en selle, et, par un raffinement de respectueuse défère» :e, faisant dévier sa monture de la route, au moment où il passa devant madame Bastien, il suivit la lisière d'un champ, comme s'il eût craint d'effrayer la jeune femme par le voisinage de son cheval ; puis il salua de nouveau en passant devant elle et poursuivit sa route au pas.

Ce cavalier, à peu près de l'âge de Frédérik, d'une jolie figure et de la tournure la plus élégante, avait montré tant de savoir-vivre et de politesse, que madame Bastien le suivit un instant des yeux et dit naïvement à son fils :

— Il est impossible d'être plus poli et de l'être avec une meilleure grâce; n'est-ce pas, Frédérik?

Au moment où madame Bastien adressait cette question à son fils passait le petit groom en livrée (|ui suivait le cavalier, et qui, comme lui, montait un magnifique cheval de pur sang. L'enfant, sévère observateur de l'étiquette, avait attendu en place pour se remettre à la suite de son maître qu'il y eût entre eux une distance de vingt-cinq pas.

Madame Baslien fit au groom un signe de la main, signe auquel l'enfant s'arrêta :

— Voulez-vous, je vous prie, — un aemanda la jeune femme, — me dire le nom de votre maître?

— M le marquis de Pont Brillant, macramé, — repondit le groom avec un accent anglais très-prononcé.

Puis, voyant de loin son maître prendre le trot, l'enfant s'éloigna rapidement à cette même allure.

— Frédérik, — dit Marie en se retournant vers son fils, — tu as entendu? C'est M. le marquis de Pont-Brillant. Ne trouves-tu pas qu'il est charmant ? cela fait plaisir, de voir la fortune et la noblesse si bien représentées, n'est-ce pas, mon enfant? Etre si grand seigneur et si parfaitement poli, c'est tout ce que l'on peut désirer. Mais tu ne me réponds rien, Frédérik? Frédérik! — ajouta madame Baslien avec une soudaine inquiétude, — qu'as-tu donc?

— Je n'ai rien, ma mère, — dit-il d'un ton glacial.

— Je vois bien, moi, que tu as quelque chose : tu n'as plus la même figure que tout à l'heure : lu parais souffrir. Mon Dieu ! comme tu es devenu pâle!

— C'est que le soleil s'est caché tout à l'heure... et... j'ai froid.

— Alors rentrons, mon pauvre enfant, rentrons vite. Pourvu que te mieux que tu ressentais continue.

— J'en doute, ma mère.

— Tu en doutes? de quel air tu me dis cela! ^ Je dis ce qui est.

— Mais tu te sens donc moins bien, mon cher enfant?

— Oh! beaucoup moins bien. — ajouta-t-il avec une sorte de farouche amertume, — c'est une rechute, une rechute complète, je le sens, mais c'est le froid, sans doute.

Et ce malheureux jusqu'alors d'une angélique bonté, et qui avait toujours adoré sa mère, se plaisait cette fois, avec une joie cruelle, à augmenter les inquiétudes de la jeune femme.

Il se vengeaii ainsi de la douleur atroce que lui avaient causée les louauges que, dans sa généreuse franchise, Marie venait de donner à Raoul de Pont-Brillant.

Oui, car la jalousie, sentiment jusqu'alors aussi inconnu de Frédérik

que I'envie l'avait été naguère, venait exaspérer ses ressentiments contre le jeune marquis.

La mère et le fils regagnèrent leur maison. Madame Bastien, dans une angoisse inexprimable; Frédérik, dans un morne silence, songeant a ec une rage sourde qu'il avait éié sur le point d'avouer à sa mère le honteux secret dont il rougissait... et cela au moment même où celle-ci accordait tant déloges au marquis de Pont-Brillant, qu'il poursuivait déjà de sa haineuse envie.

Cette dernière et sanglante comparaison, dans laquelle le fils de madame Bastien se sentait encore écrasé, changea en une haine ardente, implacable, l'aversion presque passive que lui avait jusqu'alors inspirée Raoul de Pont-Brillant.

La petite ville de Pont-Brillant, ancienne mouvance féodale, est située à quelques lieues de Blois, non loin de la Loire.

Une promenade, appelée le Mail, ombragée de grands arbres, borne Pont-Brillant au midi; quelques maisons sont bâties sur le côté gauche de ce boulevard, qui sert aussi de champ de foire, à diverses époques de l'année.

Le docteur Dufour habitait une de ces maisons.

Environ un mois s'était écoulé depuis les événements que nous avons rapportés.

Vers le commencement du mois de novembre, le jour de la Saint- Hubert, patron des chasseurs (prononcez Sain-Hubert, si vous voulez paraître quelque peu veneur), les oisifs de la petite ville étaient rassembles sur le Mail, vers les quatre heures de l'après-midi, afin d'assister à une espèce de cortège cynégétique ou de retour de chasse du jeune marquis Baoul de Pont-B» illant, qui. depuis le matin, fêtait le grand saint Hubert en forçant un cerf dix cors dans la forêt voisine;

pour plus de solennité, les chasseurs devaient passer triomphalement par Pont Brillant, pour retourner au château de ce nom, situé à peu de distance de la petite ville, qu'il dominait au loin de sa masse imposante.

Lesdits oisifs, commençant à s'impatienter d'une assez longue attente, virent s'arrêter à la porte du docteur Uufour un large cabriolet de campagne, à la caisse d'une couleur douteuse, attelé d'un vieux cheval de labour, aux harnais rustiaues, cà et là rajustés avec des cordes.

Frédérik Bastien, sortant le premier de cette modeste voiture, dont il avait été le conducteur, offrit l'aide de son bras à sa mère, qui descendit légèrement du marchepied.

Le vieux cheval, d'une sagesse éprouvée, fut laissé en toute confiance attelé au cabriolet, les guides sur le cou, et seulement rangé par Frédérik au long de la maison du médecin, chez qui madame Bastien et son (ils entrèrent aussitôt.

Une vieille servante les précéda dans un salon situé au premier étage, et dont les fenêtres s'ouvraient sur la promenade publique de Pont-Brillant

— M. le docteur Dufour peut-il me recevoir? demanda madame Bas-lien à la servante.

— Je crois que oui, madame; seulement monsieur est en ce moment avec un de ses amis qui loge ici depuis plusieurs jours, ei qui doit ce soir partir pour Nantes. Mais, c'est égal, je vais toujours prévenir monsieur que vous êtes là, madame.

— Je vous srrai très-obligée, — répondit madame Bastien restée seule avec son fils.

L'envie, exaspérée par la jalousie (l'on n'a pas oublié les juster louanges ingénument données à la parfaite courtoisie du jeune marquis de Pont Brillant pur m dame Bastien», avaii, depuis un mois, fait de nouveaux et effrayants rav.igrsdans le cœur d»- Frédérik; son état mal dif avait tellement empiré depuis un mois, qu'on l'eût à peine reconnu; son teint n'était plus seulement pale mais jaune ei bilieux... Ses joues creuses, ses grands yeux renfoncés, brillant d'un éclat fébrile, le sourire amer qui contractait presque toujours se* lèvres, donnaient à ses traits une expre-sion à la fois souffrante et farouche. Ses mouvements, brusques, nerveux , sa voix brève, souvent nnpa-

lieute, quelquefois dure, achevaient un pénible et frappant contraste entre ce que ce malheureux enfant était alors et ce qu'il avait été jadis.

Marie Bastien semblait profondément abattue, découragée : son visage, empreint d'une douloureuse mélancolie, rendait son angélique beauté plus touchante encore.

A la douce et joyeuse familiarité, à la tendresse expansive qui régnaient autrefois entre la mère et le fils, succédait une froide réserve de la part de Frédérik. Marie, brisée par de mortelles angoisses, s'épuisait à chercher la cause du malheur qui la frappait dans son enfant; elle commençait à craindre que M. Dufour ne se fût trompé en attribuant à une crise naturelle la perturbation, de plus en plus alarmante, qui se manifestait chez Frédérik, au physique et au moral.

Aussi, madame Bastien venait-elle consulter, à ce sujet, M. Dufour, qu'elle n'avait pas vu depuis assez longtemps, le digne docteur étant retenu à Pont-Brillant par les devoirs et les doux plaisirs d'une amicale hospitalité.

Après avoir tristement contemplé son fils, Marie lui dit presque avec crainte, comme si elle eût redouié de l'irriter :

— Frédérik, puisque tu mas accompagnée chez notre ami M. Dufour, que je désirais consulter... pour moi... nous pourrions, parla même occasion, lui parler de loi.

— C'esi inutile, ma mère, je ne suis pas malade...

— Mon Dieu ! peux-tu dire cela? Cette nuit encore n'a été pour toi qu'une longue insomnie, mou pauvre cher enfant. J'ai été plusieurs fois voir si tu dormais : je t'ai toujours trouvé éveillé, agile.

— Toutes les nuits je suis ainsi.

— Hélas ! je le sais, et c'est cela et d'autres choses encore qui m'inquiètent beaucoup.

— Tu as tort de t'inquiéter, ma mère : cela se passera.

— Je t'en supplie, Frédérik, consultons M. Dufour; n'est-ce pas notre meilleur ami? Dis-lui ce que tu ressens, écoute ses conseils.

— Encore une fois, je n'ai pas besoin de la consultation de M. Dufour,— reprit l'adolescent avec impatience . — je le déclare d'avance que je ne répondrai à aucune de ses questions.

— Mon enfant, écoute-moi !

— Mon Dieu ! ma mère, quel plaisir trouvez-vous donc à me tourmenter ainsi ? — s'écria-t-il en frappant du pied ; — je n'ai rien à dire à M. Dufour, je ne lui dirai rien ; vous savez si j'ai du caractère.

La servante du médecin, entrant alors, dit à madame Bastien :

— M. le docteur vous attend dans son cabinet, madame.

Après avoir jeté sur son fils un regard navrant, la jeune mère dévora ses larmes et suivit la servante du docteur. Frédérik, seul dans le salon, s'accouda sur la barre de la fenêtre ouverte, qui donnait, nous l'avons dit, sur la promenade de la petite ville; au delà des bou Ievards qui la bordaient, s'étageaient quelques collines baignées par la Loire, tandis qu'à l'horizon, et dominant la forêt dont il était entouré, s'élevait le château de Pont-Brillant, alors à demi voilé par les brumes de l'automne.

Après avoir machinalement erré çà et là, les regards de Frédérik s'arrêtèrent sur le château. A cette vue, l'adolescent tressaillit, ses traits se contractèrent, s'assombrirent encore, et, toujours accoudé sur l'appui de la fenêtre, il resta plongé dans une rêverie profonde.

Telle était la préoccupation du (ils de madame Bastien, qu'il ne vit ni n'entendit entrer dans la pièce où il se trouvait un second personnage qui, un livre à la main, s'assit dans un coin du salon sans paraître non plus remarquer l'adolescent.

Henri David, c'était le nom de ce nouveau venu, était un homme de trente-cinq ans environ, d'une taille svelte et élevée; ses traits; énergiquement accentués, depuis longtemps brunis par l'ardeur du soleil tropical, ne manquaient pas de charme, dû peut-être à leur expression de mélancolie habituelle; son front, grand et un peu dégarni, quoique encadré d'une chevelure brune et bouclée, semblait annoncer des habitudes méditatives; ses yeux noirs, vifs, surmontés de sourcils bien arqués, avaient un regard à la fois pensif, doux et pénétrant.

David, au retour d'un long voyage, était venu passer quelques jours chez le docteur Dufour, son meilleur ami. 11 devait repartir le soir même pour Nantes, où il allait s'embarquer afin d'entreprendre une nouvelle et lointaine pérégrination.

Frédérik, toujours accoudé à la fenêtre, ne quittait pas des yeux le

château de Ponl-BrillacL. Assis dans le salon et continuant sa lecture, Henri David, ayant posé son livre sur son genou, pour réfléchir sans doute, leva la tête, et, pour la première fois, remarqua l'adolescent, qu il voyait de profil.

Aussitôt il tressaillit. On eût dit qu'un souvenir, à la fois cher et douloureux, déchirait de nouveau son « œur à l'aspect de Frédérik, car deux larmes brillèrent un moment dans le regard attendri de David. Puis, passant sa main sur son front, comme pour chasser d'accablantes pensées, il se prit à contempler l'adolescent avec un indéfinissable intérêt. D'abord, frappé de la rare beauté de ses traits, il remarqua bientôt, non sans surorise. leur expression navrante et sombre.

Les yeux de Frédérik s'attachaient si obstinément sur le château, qu'à leur direction David devina sans peine l'objet qu'ils fixaient incessamment, et se dit:

« Quelles amères pensées éveille donc chez ce pâle et bel adolescent la vue du château de Pont-Brillant, qu'il ne quitte pas du regard? »

Soudain l'attention de David fut distraite par un bruit de fanfares : ce bruit, d'abord assez éloigné, se rapprocha de plus en plus dans la direction du Mail.

Au bout de quelques instants, cette promenade, où se trouvaient déjà un assez grand nombre de curieux, fut à peu près remplie d'une foule impatiente 'admirer le cortège de vénerie, hommage rendu à saint Hubert par le jeune marquis

L'attente générale ne fut pas déçue; les sons éclatants des trompes devinrent de plus en plus bruyants, et une brillante cavalcade traversa le Mail.

La marche s'ouvrait par quatre piqueurs à cheval, en grande livrée à la française, de couleur chamois, à collet et parements cramoisis, galonnée d argent sur louies les tailles, tricorne en tète, couteau de chasse au côté; ces gens d'équipage sonnaient tour à tour les fanfares de la Saint-Hubert, du cerf dix cors, et enfin < e qu'on appelle en langue de énerie la retraite prise (c'est-à-dire que l'animal que l'on a chassé a été forcé).

Puis venaient une centaine de grands chiens courants, superbes bâtards anglais, portant au cou, toujours en l'honneur de Saint-Hubert,

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de gros nœuds de rubans chamois et cramoisis (couleur de la livrée du maître de l'équipage), rubans quelque peu effiles ou déchirés par les ronces et les broussailles traversées durant la chasse.

Six valets de chiens, à pied, aussi en grande livrée, chaussés de bas de soie et de souliers à boucles d'argent, couteau de chasse en sautoir, suivaient la meute, et, la trompe en main, répétaient, en manière d'écho, les fanfares des piqueurs.

Un fourgon de chasse, conduit en Daumont, venait ensuite, servant de char funèbre à un magnifique cerf dix cors gisant sur un lit de feuillage, et dont les énormes andouillers étaient ornés de longs rubans flottants, aussi chamois et cramoisis

Derrière ce fourgon s'avançaient les chasseurs, tous à cheval, les uns en redingote écarlate, les autres courtoisement vêtus d'un uniforme de vénerie pareil à celui du jeune marquis de Pont- Brillant

Deux calèches, attelées chacune de quatre magnifiques chevaux, pleins de sang et d'ardeur, menées en Daumont par de petits postillons en veste de satin chamois, suivaient les chasseurs. Dans l'une de ces voitures se trouvaient la marquise douairière, ainsi que deux jeunes et charmantes femmes en habit de cheval, portant galamment sur l'épaule gauche une aiguillette de rubans aux couleurs de Pont- Brillant, car elles avaient suivi la chasse jusqu'à l'hallali du cerf.

L'autre calèche, ainsi qu'un phaéton et un élégant char à bancs, étaient occupés par des femmes non chasseresses et par plusieurs hommes qui, en raisou de leur àne. avaient été simples spectateurs de la chasse.

Enfin, des chevaux de main et de relais, aux couvertures richement armorices, et conduite par des palefreniers à cheval, terminaient le cortège.

La tenue parfaite de cette vénerie, la race de* chiens et des chevaux, la richesse des livrées, l'excellent goût des attelages, la tournure distinguée des chasseurs, la jolie figure et l'élégance des femmes qui les accompagnaient, eusse t été pariout très-justement remarqués; mais pour les badauds de la petite ville de Pont Brillant, ce cortège était un véritable spectacle, une sorte de marche d'opéra, où rien ne manquait, ni musique, ni costumes, ni solennel appareil; aussi, dans leur admiration naïve, les plus enthousiastes, ou les plus politiques de ces citadins (bon nombre d'entre eux étaient fournis-

•~>fl LES SEPT PECHES CAPITAUX.

seurs 'lu châîeau) crièrent: « Bravo, monsieur le marquis! » ei oattirent des mains avec transport.

Malheureusement, cette pompe triomphale fut un moment troublée par un accident qui arriva uresaue sous les fenêtres de la maison du docteur Dufour.

L'on n'a pas oublié le vénérable cheval de labour qui avait amené madame Bastien dans une modeste voiture, et sur la sagesse duquel on avait cru pouvoir assez compter pour le laisser, tout attelé et les guides sur le cou, rangé au long de la maison du médecin.

Ce digne cheval méritait cette confiance; il l'eût comme toujours justifiée, sans la circonstance insolite du cortège de la Saint-Hubert.

Aux premières fanfares, le campagnard se contenta de dresser les oreilles, et resta paisible; mais lorsque le cortège eut commencé de défiler devant lui, le retentissement des trompes, les bravos des spectateurs, les cris des enfants, les aboiements des chiens, la vue de ce grand nombre de chevaux, tout enfin concourut à faire sortir le digne vétéran du labour de son calme et de sa sagesse habituels, hennissant soudain, comme aux plus beaux jours de sa jeunesse, il éprouva le malencontreux désir de se joindre à la troupe dorée qui traversait le Mail.

En deux ou trois bonds, le laboureur joignit en effet la brillante cavalcade, entraînant après soi le vieux cabriolet, et faisant refluer la foule sur son passage.

Une fois au milieu du cortège, le cheval se cabra violemment, et, se tenant un instant sur ses pieds de derrière, il se mit à jouer, comme on dit. de Yépinette avec ses pieds de devant, s'abandonnant à celle joyeuseté incongrue justement au-dessus de la calèche où se trouvait la marquise douairière de Pont-Brillant ; celle-ci, épouvantée, se renversa en anière en agitant son mouchoir et en poussant des cris aigus, ainsi que ses compagnes.

A ces clameurs, le jeune marquis se retourna, fit faire une volte et un bond énorme à sa monture avec autant de grâce que de hardiesse; puis, à grands coups de fouet de chasse, il eut bientôt fait sentir au vénérable et trop guilleret laboureur l'impertinence de ces familiarités, dure leçon qui fut accueillie par les éclats de rire et par les applaudissements de plusieurs spectateurs charmés de la bonne mine et de laisance cavalière de Raoul de Pont-Brillant.

Quant au pauvre vieux cheval, sentant ses torts, et regrettant sans doute l'indigne abus de confiance dont il venait de se rendre coupable, il revint de lui-même, et tout piteux, reprendre humblement sa place à la porte de la maison du docteur, au milieu des huées du public, pendant que le cortège de la Saint-Hubert finissait de traverser la promenade.

Frédérik Bastien, de la fenêtre où il se trouvait, avait assisté à celte scène.

Dès l'entrée du cortège sur le Mail, la contenance. la physionomie de Frédérik avaient subi une transformation si étrange, que David, d'abord attiré vers la croisée par le bruit des fanfares, s'était brusquement arrêté, ne songeant plus qu'à contempler avec une surprise croissante cet adolescent, dont les traits, malgré leur rare beauté, étaient devenus presque effrayants.

En effet, au sourire amer qui, un instant auparavant, contractait les lèvres de Frédérik, pendant qu'il regardait au loin le château, avait succédé, lors de l'apparition du cortège de la Saint-Hubert, une expression de douloureuse surprise ; mais quand vint à passer, au milieu des acclamations d'un grand nombre de spectateurs, Haoul de Pont-Brillant, vêtu de son élégant habit de vénerie, galonné d'argent, et montant avec une grâce parfaite son superbe cheval de chasse noir comme l'ébène, les traits de Frédérik d< vinrent d'une lividité jaunâtre, tandis que, appuyées sur la barre d'appui de la fenêtre, ses deux mains se crispèrent si violemment, qu'un réseau bleuâtre de veines gonflées apparut sous la blancheur de l'épiderme.

On eût dit qu'un charme fatal , retenant ce malheureux enfant à cette croisée, l'empêchait de fuir un spectacle odieux pour lui.

Aucun de ces sentiments contenus ou violents n'avait échappé à David, qui devait à une longue expérience des hommes et à son espri* observateur une connaissance profonde de lame humaine; aussi,

sentant son cœur se serrer, il se dit, en jetant sur Fre'dérik un regard de commisération profonde :

« Pauvre enfant ! déjà connaître la haine; car, je n'en doute pas, c'est de la haine qu'il éprouve contre cet autre adolescent qui monte ce beau cheval noir. Celte haine, d'où peut-elle naître? »

David faisait cette réflexion lorsque arriva le burlesque incident du vieux cheval de labour, rudement châtié par le jeune marquis, à l'applaudissement des spectateurs.

En voyant battre son cheval, la figure de Frédérik était devenue terrible: ses yeux, dilaté* par la colère, s'étaient injectés de sang; enfin, poussant un cri de rage, il se fût dans sa fureur aveugle précipité par la fenêtre, pour courir sur le marquis, s'il n'eût pas été arrêté par David, qui le prit à bras-le-corps.

Cette brusque étreinte, causant à Frédérik une commotion de surprise, le rappela à lui-même; son premier saisissement passé, il dit à David d'une voix tremblante de colère :

— Qui êtes-vous, monsieur? pourquoi me touchez-vous?

— Vous vous penchiez si imprudemment par cette fenêtre, mon enfant, que vous étiez sur le point de tomber, — répondit doucement David ; — j'ai vou'u prévenir un malheur.

— Qui vous a dit que c'eût été un malheur? — répondit l'adolescent d'une voix sourde.

Puis il s'éloigna brusquement, se jeta sur un fauteuil, cacha sa tête entre ses mains, et se mit à pleurer en silence.

L'intérêt, la curiosité de David et lient de plus en plus excités. Il contemplait avec une muette et tendre compassion ce pauvre enfant, alors aussi accablé qu'il était naguère violemment surexcité.

Soudain la porte du cabinet du docteur s'ouvrit.

Madame Bastien parut, accompagnée de M. Dufour.

Les premiers mots que Marie, sans remarquer David, prononça eu cherchant Frédérik des yeux furent :

— Où donc est mon fils?

Madame Bastien ne pouvait, en effet, l'apercevoir; le fauteuil où il s'était jeté en pleurant se trouvait caché par la projection du ballant de la porte.

A la vue de la touchaute et angéliquc beauté de la jeune femme,

qui, nous l'avons dit, paraissait avoir vingt ans à peine, et dont les traits offrai -ni une ressemblance extrême avec ceux de Frédérik, David resta un moment frappe de surprise et d'admiration, sentiments auxquels se joignaient un intérêt profond, car il apprenait qu'elle était la mère de l'adolescent pour lequel il éprouvait déjà une commisération sincère.

— Mais où est donc mon fils? répéta madame Bastien en faisant un pas de plus dans le salon et commençant à regarder autour d'elle avec une sollicitude inquiète.

David, lui adressant alors un signe d'intelligence, l'invita par un geste significatif à regarder derrière la aorte, ajoutant à voix basse .

— Pauvre enfant! il est là.

Il y eut dans l'accent, dans la physionomie de David, lorsqu'il prononça ces seuls mots : Pauvre enfant ! quelque chose de si doux , de si ému, que, d'abord étonnée à la vue de cet étranger, elle lui dit, comme si elle l'eût connu :

— Mon Dieu! qu y a-t-il? Est-ce qu'il lui est arrivé quelque chose?

— Il ne m'est rien arrivé, ma mère, — reprit soudain l'adolescent, qui, pour essuyer et cacher ses larmes, avait profité du moment pendant lequel il n'était pas vu de madame Bastien.

Puis, saluant d'un air sombre et distrait le docteur Dufour, qu'il traitait jadis avec une si affectueuse cordialité, Frédérik, s'approchant de Marie, lui dit :

— Viens-tu, ma mère?

— Fré'iérik ! — s'écria -t-clle en prenant les deux mains de son fils et le couvrant pour ainsi dire des yeux avec angoisse, — tu as pleuré!

— Non, non, — dii-il en frappant impatiemment du pied et dégageant ses mains de celles de sa mère ; — viens, partons.

— N'est-ce pas, monsieur, qu'il a pleuré? — s ecria-t-elle en interrogeant'David d'un regard alarmé.

— Eh bien, oui, j'ai pleuré, — répondit Frédérik avec un sourire; sardonique, — j'ai pleuré de reconnaissance, car monsieur (et il montra David) m'a empêché de tomber par la fenêtre. Maintenant, ma mère, tu sais tout; viens, sortons

Et Frédérik se dirigea brusquement vers la porte. Le docteur Dufour, non moins surpris et affligé que madame Bastien, dit à David :

— Mon ami, qu'est-ce que cela signifie ?

— Monsieur, - ajouta Marie en s'adressant à l'ami du docteur, confuse, désolée de la mauvaise opinion que cet étranger devait concevoir de Frédérik, je ne sais pas ce que veut dire mon fils; j'ignore ce qui est arrivé; mais je vous en supplie, monsieur, excusez-le.

— Rassurez-vous, madame, c'est moi qui ai besoin d'être excusé, — répondit David avec un sourire bienveillant. — Tout à l'heure, en faisant observer à M. votre fils qu'il se penchait imprudemment à cette fenêtre, j'ai eu le tort de le traiter un peu en écolier. Que voulez-vous, madame? ce cher enfant est tout fier de ses seize ans, et il a raison, car, à cet âge, — reprit David avec une gravité douce, — l'on est déjà presque un homme, et l'on comprend mieux encore tout le charme, tout le bonheur de l'affection maternelle.

— Monsieur ! — s'écria impétueusement Frédérik, les narines dilatées par la colère, tandis que son pâle visage se couvrait d'une vive rougeur, — je n'ai pas besain de leçons.

Et il sortit rapidement.

— Frédérik! — dit vivement Marie à son fils d'un ton de reproche, au moment où il quittait le salon.

Puis, tournant vers David sa figure angélique où brillaient, humides de larmes, ses grands et doux yeux bleus, elle reprit avec une grâce touchante :

— Ah! monsieur, encore pardon; vos bienveillantes paroles de tout à l'heure me font espérer que vous comprendrez mes regrets; qu'ils me méritent du moins votre indulgence pour ce malheureux enfant.

— Il souffre; il faut le plaindre et le calmer, — répondit David dune voix attendrie; — tout à l'heure, j'ai été frappé de la pâleur de ses traits, de leur contraction douloureuse. Mais, tenez, madame, il est sorti du salon ; ne le quittez pas.

— Venez, madame, venez vile, — dit le docteur Dufour en offrant son bras à madame Basûen.

Celle-ci, partagée entre la surprise que lui causait la bienveillance de l'étranger et les inquiétudes dont elle était assaillie, suivit précipitamment le docteur afin de rejoindre Frédérik.

Resté seul, David s'approcha de la fenêtre.

Au moment où il s'y penchait, il vit madame Bastien, après avoir porté son mouchoir à ses yeux, s'appuyer sur le bras du docteur Dufour, et monter dans le modeste cabriolet où Frédérik l'avait précédée, au milieu des rires et des quolibets d'un a^sez grand rassemblement d'oisifs, restés sur le Mail après le passade du cortège de Saint-Hubert, et naguère témoins de la mésaventure du laboureur,

— Cette vieille rosse n'oubliera pas la bonne leçon aue lui a donnée le jeune M. le marquis, — disait l'un.

— Etait-il farce, ce gros poussif, avec son cabas de cabriolet au dos, quand il est venu au milieu des suoerbes voitures de M. le marquis! — ajoutait un autre.

— Ah ! ah ! — reprenait un troisième, — ce dada-\k se souviendra de la Saint-Hubert.

— Oh ! moi aussi, je m'en souviendrai ! ! ! — murmura Frédérik d'une voix tremblante de rage.

Ce fut à ce moment que madame Bastien, avec l'aide du docteur, remonta dans le cabriolet.

Alors, Frédérik, exaspéré par les railleries grossières qu'il venait d'entendre, fouetta d'une main furieuse le vieux cheval, qui partit au galop à travers le rassemblement.

En vain, madame Bastien supplia son fils de modérer l'allure du cheval, plusieurs personnes faillirent être écrasées; un enfant ne se rangeant pas assez vite, reçut de Frédérik un violent coup de fouet ; mais bientôt, tournant rapidement à l'extrémité du Mail, le cabriolet disparut au milieu des clameurs irritées de la foule qui le poursuivit de ses huées menaçantes.

Après avoir accompagné Marie Bastien jusqu'à sa voilure, le docteur Dufour remonta chez lui et trouva son ami toujours accoudé sur la barre de la fenêtre, où il demeurait pensif.

m LES SEPT PÉCHÉS CAPITAUX.

Au bruit de la porte qui se referma, David, sortant de ta rêverie, vint au-devant du médecin, qui mi dit tristement, en parlant de madame Bastien, et faisant allusion à la scène dont tous deux venaient d'être témoins :

— Ah ! pauvre femme ! pauvre mère !

— Tu as raison, Pierre, — reprit David , — cette jeune femme me semble bien à plaindre.

— Oui, et plus à plaindre encore que tu ne le penses, car elle ne vit au monde que pour son fils. Juge ce qu'elle doit souffrir.

— Son fils? l'on dirait son frère ! elle paraît avoir vingt ans à peine.

— Ah ! mon cher Henri, les habitudes d'une vie agreste et solitaire, l'absence d'émoiions vives (car les inquiétudes que lui cause son fils datent seulement de quelques mois), le calme d'une existence aussi régulière que celle du cloître, conservent longiemps dans toute sa fraîcheur cette première fleur de jeunesse qui te frappe chez madame Bastien.

— Elle sVst donc mariée bien jeune?

— A quinze ans.

— Mou Dieu ! qu'elle est belle ! — reprit David après un moment de silence, — mais belle surtout de cette beauté, à la fois virginale et maternelle, qui donne aux vierges mères de Raphaël un caractère si divin.

— Vierges mères ? tu ne crois pas si bien dire, Henri.

— Comment?

— En deux mots, voici l'histoire de madame Bastien, elle t'intéressera, et tu emporteras du moins un touchant souvenir de cette charmante femme.

— Tu as raison, mon ami, ce me sera dans mon voyage un doux sujet de méditation.

— Marie Fierval, — reprit le docteur, — était fille unique d'un assez riche banquier d'Angers ; plusieurs opérations malheureuses le mirent dans une position de fortune assez précaire; il était alors en relations d'affaires avec un homme nommé Jacques Bastien, qui se livrait à une spéculation assez commune dans nos pays : il était marchand de terres.

— Marchand de terres?

— Il achetait dans certaines localités des lots de terre considérables, et les revendait ensuite en les fractionnant, afin de les rendre accessibles aux très-petits cultivateurs.

— Je comprends.

— Jacques Bastien est, comme moi, natif de cette petite ville : son père avait amassé une belle fortune dans son étude de notaire; Jacques était son premier clerc. A la mort de son père, Basiien se livra aux spéculations dont je te parle. Lors de la gêne de M . Fierval, chez qui il avait quelques fonds placés, il put, en lui laissant disposer de ces capitaux, lui rendre un grand service Marie avait alors quinze ans, elle était belle comme tu Tas vue, et élevée, ainsi que peut l'être la fille d'un avaricieux de province, c'est-à-dire habituée à se regarder comme la première servante de la maison, et à en accomplir à peu près tous les grossiers emplois.

— Ce que tu me dis là me surprend beaucoup, Pierre! Rien de plus facile que de juger en un instant de la distinction des manières d'une femme. Et chez madame Bastien...

— 11 n'y a rien, n'est-ce pas, qui sente une éducation presque grossière ?

— Non, et bien plus, il est impossible de s'exprimer d'une façon plus tournante et plus digne que ne l'a fait cette jeune femme dans la position presque pénible où elle s'est trouvée tout à l'heure vis-àvis de moi.

— C'est vrai, et je m'en étonnerais comme loi, si je n'avais été témoin de bien d autres métamorphoses chez madame Bastien. Elle fit donc, étant toute jeune fille, une assez vive impression sur notre marchand de terres pour qu'un jour il me dît :

« J'ai envie de faire une grosse bêtise, celle d'épouser une trèsjolie fille; seulement, ce qui pallie un peu ma bêtise, c'est que cette très-jolie tille est sotte comme un pauier mais ménagère de premier numéro. Elle va au marché avec la cuisinière de son père ; elle fait les conlitures dans la perfection, et n'a pas sa pareille pour repriser le linge et les bas. » Six semaines après, Marie, malgré sa répugnance, malgré se> prières, ses larmes, subissait l'inexorable volonté de son père, et devenait madame Bastien.

— Et M. Bastien savait la répugnance qu'il inspirait?

— Parfaitement ; cette répugnance n'était d'ailleurs que trop justifiée ; car Bastien, qui a maintenant quarante-deux ans, était et est encore au moins aussi laid que moi; mais il a, ce que je n'ai pas, une constitution de taureau • c'est de ces gens formidables qui n'ont pas de cheveux, mais une crinière; non une poitrine, mais un poitrail. Figure-toi YHercule Farnèse, avec beaucoup d'embonpoint, car Fîastien est un mangeur féroce : joins à cela une incurie de sa personne qui va jusqu'à la malpropreté. Voilà pour le physique. Quant au moral, c'en un gaillard retors et madré comme un homme de loi de province; il est possédé d'une idée fixe, incessante: faire une grosse fortune et devenir député, lorsqu'il ne sera plus, dit-il, bon à rien, qu'à cela. Sortez-le de ses spéculations , il est ignare, brutal, fier de l'argent qu'il amasse, et ne tarit pas en plaisanteries grossières, car s'il n'est pas précisément bête, il est prodigieusement sot, très enclin à l'avarice; il se croit fort ibéral envers sa femme en lui donnant une servante, un jardinier maître Jacques, et un cheval de labour hors de service pour la conduire à la ville. La grande et seule qualité de Bastien est d'être, les trois quarts du temps, en route et hors de chez lui pour ses achats de terres. Lorsqu'il revient dans sa demeure, ferme qu'il a éié obligé de conserver ensuite d'une opération ma heureuse, il s'occupe de ce faire-valoir, sort dès l'aube pour surveiller ses cultures, déjeune aux champs, revient à la nuit, soupe largement, boit comme un chantre, et souvent s'endort ivre sur la nappe.

— Tu as raison , Pierre, — repru tristement uaviar , — cette pauvre femme est plus malheureuse que je ne le croyais. Quel mari pour une si charmante créature! Mais ces gens qui, ainsi que M. Bastien, n'ont à peu près que les appétits de la brute, joints à l'instinct de la rapacité, ont au moins parfois l'amour excessif de la femelle et de leurs petits. M. Bastien aime-t-il du moins sa femme et son fils?

— Quant à sa femme, je t'ai dit que la comparaison de vierge mère, était, à ton insu, d'une singulière justesse. Voici pourquoi. Le surlendemain de son mariage, Bastien, qui m'a toujours poursuivi de sa confiance, médit, de son air de bœuf surpris et courroucé : « Ali çà! lu ne sais pas que si j'écoutais ma bégueule de femme, je resterais maintenant toute ma vie mari garçon. » — Et il paraît qu'en définitive il en a été ainsi; car, faisant allusion à sa première et uni-

que nuit de noce, Bastien m'a souvent dit d'un air profond : « C'est bien heureux que j'aie eu un enfant celte nuit-là; sans cela je n'en aurais jamais eu. » — Puis, dans sa colère de se voir rebuté, il a voulu punir la pauvre Marie de l'invincible répugnance qu'il lui inspirait, et dont il n'avait pu triompher, après avoir tout tenté, tout, entends-tu bien, Henri? tout, jusqu'à la brutalité, jusqu'à la violence jusqu'aux coups, car, une fois ivre, cet homme ne se connaît plus.

— Ah ! c'est infâme !

— Oui, et il répondait à l'indignation de mes reproches : « Tiens, c'est ma femme, j ai mon droit et la. loi pour moi; je ne me suis pas marié pour rester garçon : ce n'est pas une gringalette comme ça qui me fera céder. » Et pourtant ce taureau sauvage a cédé, parce que la force brutale ne peut rien contre le dégoût et l'aversio* qu'une femme éprouve, surtout lorsque cette femme est douée comme Marie Bastien d'une incroyable énergie de volonté.

— Au moins elle a su courageusement échapper à l'une des plus atroces humiliations que puisse imposer un pareil mariage, et cet homme, dis-tu, s'est vengé de l'inexorable aversion qu'il inspirait?

— Voici comment II avait d'abord eu l'intention de s'établir à Blois; la résistance de sa femme changea ses projets. « Ah ! c'est comme cela ! — me dit-il , — eh bien ! elle me le payera ! J'ai une ferme#délabrée près de Pont-Brillant. Cette sotte bégueule n'en sortira pas, elle y vivra toute seule avec cent francs par mois. » Et il en a été ainsi. Remplie de courage, de résignation, Marie a accepté cette existence pauvre et solitaire que Bastien lui rendit aussi pénible que possible , jusqu'au moment où il apprit la grossesse de sa femme; alors ce brutal s est un peu radouci II a toujours laissé Marie à la ferme, mais il lui a permis d'y faire quelques changements bien peu coûteux qui cependant, grâce au goût naturel de madame Bastien, ont transformé en un riant séjour l'habitation la plus désagréable du pays ; puis peu à peu la douceur angélique , les rares qualités de celte charmante femme, ont eu quelque influence sur Bastien : quoique toujours grossier, il a fini par être moins brûlai et par prendre son parti de sa vie de mari garçon. « Mon ami, me disait-il dernièrement, je suis né coiffé, ma femme vit, ei je n'en suis pas fâché; elle est douce, patiente, économe, car, excepté pour la dépense de la maison et son entretien, je ne lui donne pas un sou,

et elle s'en contente; elle ne met pas le nez hors de la ferme, et ne s'occupe que de son fils; après cela, ma femme mourrait que je n'en serais pas non plus fâché, car, tu conçois? être mari garçon, ça vous fore d'avoir des allures et ça coûte, sans profit pour le ménage. Ainsi, que ma femme vive ou qu'elle meure, je u aurai pas à me plaindre, c'est ce qui me faisait te dire que j'étais né coiffé. »

— El son fils? — deimmda David de plus en plus intéressé, — i'aime-t-H?

— Bastien est un de ces pères qui ne conçoivent la paternité que toujours rébarbative, colère et grondeuse. Aussi, dans ses rares séjours à la ferme, et quoiqu'il s'occupe beaucoup plus de 1 élève de son bétail que de son fils, il trouve toujours le moyen de se courroucer contre son enfant. Qu'est-il ai rivé? c est que Bastien ne compte pour ainsi dire pas du tout dans la vie «le sa femme et de son fils Et, a propos de l'éducation de ce Frédérik, il faut que je te cite une autre de ces métamorphoses admirables que l'amour maternel a opérées chez madame Bastien.

— Tu ne saurais croire, Pierre, — dit David avec une curiosité croissante, — tu ne saurais croire combien tout ceci m'intéresse.

— El que diraF-tu tout à l'heure? — reprit le docteur. Et il poursuivit ainsi :

— Jeune fille de quinze ans, et élevée comme je te l'ai raconté, Marie Bastien n avait reçu qu'une éducation incomplète, et même grossière, tranchous le mol : la pauvre enfant, à l'époque de son mariage éiail dune ignorance complète, d'une intelligence non pas bornée, mais que rien jusqu alors n'avait ouverte Lorsqu'elle se sentit mère une merveilleuse révolution s'opéra en elle. Devinant la grandeur des devoirs que lui imposait celte maternité, désormais sa seule espérance de bonheur, Marie, désolée de son ignorance, se donna pour tàehe d'apprendre en quatre ou cinq ans tout ce qui lui serait nécessaire pour entreprendre elle-même 1 éducation de son enfant, qu'elle ne voulait conlier à personne.

— C'est admirable de courage et de dévouement maternel1 — s'é cria David. — Et celle résolution?

— Celle résolution fut vaillamment accomplie, malgré mille obstacles; ainsi, à quinze ans et demi qu'elle avait, Marie Bastien, pour

s'instruire, sentit la nécessité de prendre elle-même «ne institutrice , aux premiers mots de ce projet Bastien la traita de folle ; loin de se rebuter, elle insista, et finit même par trouver d'excellentes raisons à lui donner ; entre autres celle de l'économie, disant que pour deux mille francs par an, elle aurait une institutrice qui lui enseignerait en peu d'années tout ce qui serait nécessaire à 1 éducation d'une fi le ou à l'éducation d'un garçon, jusqu'à l'âge de treize ou quatorze ans; sinon, comme elle était décidée, disait-elle, à ne pas se séparer de son enfant, il faudrait faire venir à la ferme des profess< urs de Pont-Brillant, ou même de Blois, ce qui rendrait l'éducation fort coûteuse. Bastieu, après calcul et balance de frais, trouva que sa femme avait raison, et se rendit à ses désirs. Heureusement, Marie trouva dans u><e jeune institutrice anglaise un trésor de savoir, d'intelligence et de cœur Miss Hariett (c était son iio«»i), digue en tout d'apprécier ce rare exemple de dévouement maternel, se voua donc, corps et âme, à la mission au' elle acceutait auprès de madame Bastien.

— Non, —-dit David ému jusqu'aux larmes par le récit du docteur, — non, je ne sais rie < de plus touchant que cette jeune mère de quinze ans, jalouse de donner elle-même à sou enfant la vie de l'intelligence, se livrant ainsi opiniâtrement a l'élude.

— Que le dirai-je, mon ami? — poursuivit le docteur. — Admirablement servie par s s facultés naturelles, qui se développèrent rapidem ni après quatre ans de travaux, qu'elle poursuivit ensuite toute seule, en s'o< cupaut constamment de son enfant, la jeune mère acquit des connaissances solides eu littérature, en histoire, en géographie, devint assez bonne musicienne pour pouvoir enseigner la musique à son fils, connut asse/ la langue anglaise pour le familiariser avec cet idiome, et sut enfin ce qu'il fallait de dessin pour mettre Frédérik à même de dessiner d'après nature ; il profita merveilleusement de ses leçons ; car il est peu d enfants de son âge qui aient un savoir plus solide, plus varié. Aussi, par son esprit, par son cœur, par son caractère faisait il l' orgueil et la joie de sa mère, lorsque soudain un changement élrang ■■; s'est manifesté chez lui.

L'entretien du docteur et de son ami fut interrompu par la vieille servante, qui. s adressant à son maître, lui dit :

— Monsieur, I ou vient vous avertir que la diligence pour Nautes

doit passer à six heures, et l'on vient chercher les bagages de M. David.

— Bien... faites-les porter, je vous prie, — répondit Henri David à 'a servante, — et veuillez dire que l'on me fasse provenir lorsque la voiture s'arrêtera pour relayer.

— Oui, monsieur David, — reprit la servante.

El elle ajouta avec une expression de naïf regret :

— C'est donc bioa vrai uuq vous nous quittez, mon bon monsieur David?

Puis, se tournant vers le docteur :

— Et vous, monsieur le docteur, vous laissez donc partir votre ami?

— Tu l'entends?— dit M. Dufour en souriant tristement, — je ne suis pas seul à me chagriner de ton départ.

— Croyez-moi, Honorine, — dit affectueusement David à la vieille servante, — quand on quitte un ami tel que Pierre, et une hospitalité que vos soins ont rendue si bonne, c'est que l'on obéit à une impérieuse nécessité.

— A la bonne heure ! monsieur David, — dit la servante en s'éloignant, — mais c'est bien triste tout de même, on s'habitue si vite aux. braves gens comme vous !

Après le départ de la servante, David, encore sous l'impression de l'attendrissement que lui causaient les confidences de son ami au sujet de Marie Bastien, garda le silence pendant quelques instants.

Le docteur Dufour était, de son côté, redevenu triste et pensif.

La venue de sa servante lui avait rappelé que, pour des années peut-être, il allait être séparé de son meilleur ami.

L'ENVIE. 6v

David reprit le premier la parole.

— Pierre, tu avais raison : j'emporterai un délicieux souvenir de cette charmante madame Bastien. Bien souvent, ce que tu viens de m'apprendre sera pour moi le sujet de douces rêveries, auxquelles* tu seras joint dans ma pensée, car je te devrai une des plus pures jouissances que j'aie goûtées depuis longtemps. Il est si bon de reposer son esprit, de se distraire de peines cruelles par la pensée de l'idéal, car c'est une créature presque idéale que madame Bastien.

— Henri , je te comprends et pardonne-moi de ne pas y avoir songé plus tôt, — reprit le docteur eu remarquant l'émotion de sod ami; — la vue de cet enfant de seize ans... a dû te rappeler...

Et, comme le docteur hésitait à continuer, David reprit avec accablement :

— Oui, la vue de cet enfant m'a rappelé celui que je ne peux oublier, mon pauvre Fernaud! Il était de l'âge de Frédérik! Aussi, ce bel enfant m'a tout de suite inspiré un intérêt profond, et cet intérêt s'augmente de toute l'admiration que je ressens pour cette jeune mère si vaillante, si dévouée ! Va, mon ami, ce souvenir me sera bon et salutaire. Oui, crois-moi, au milieu de celte vie aventureuse que je vais recommencer, bien souvent, après une rude journée de marche dans le désert, je fermerai les yeux et j'évoquerai la suave apparition de cette charmante femme et de son (ils. Ces pensées me reporteront en même temps vers loi, mon bon Pierre ; mon évocation sera complète, son cadre sera ce petit salon où nous avons passé de si longues soirées dans les épanchements de notre vieille amitié.

— Et moi aussi, Henri, ce me sera une consolation, en te voyant partir, de te savoir un bon souvenir de plus, et de penser que, comme moi, tu t'intéresses maintenant à la plus noble femme que j'aie connue et aimée. Dieu veuille seulement qu'elle ne soit pas fatalement frappée dans son fils; car tu comprends, maintenant, son fils, c'est sa vie.

— Mais comment se fait-il qu'élevé par elle, et malgré les antécé dents que lu m'as raconlés de lui, il donne maintenant à sa mère d* graves inquiétudes? Et ces inquiétudes, quelles sont-elles?

— Frédérik, que tu viens de voir pâle, amaigri, sombre, impatient et brusque, était, il y a peu de mois, plein de santé, de fraîcheur et de gaieté; alors, rien de plus charmant, de plus affectueux que ses

manières -, rien de plus généreux que son caractère. Je pourrais te citer de lui des traits qui te feraient battre le cœur.

— Pauvre enfant ! — reprit David avec une expression de tendre compassion. — Je te crois. Pierre. Combien il y avait de douleur, d'amertume, sur son beau visage, pâle et contracté! Non, non, il n'est pas méchant; il souffre de quelque mal inconnu, — ajouta David pensif. — Cela est étrange! en si veu de temps méconnaissable à ce point !

— Que te dirai-je? — reprit le docteur, — tout a été attaqué à la fois : le cœur et l'intelligence. Naguère rempli de zèle et d'ardeur, l'étude était un plaisir pour Frédérik; son imagination était brillante, ses facultés précoces. Tout a tellement chaugé, qu'il y a un mois sa mère, désolée de l'incurable apathie d'esprit où il restait plongé, et espérant que peut-être de nouveaux travaux aiguillonneraient sa curiosité, s'est décidée à prendre un précepteur II devait douuer à Frédérik les notions de quelques sciences à la fois curieuses, instructives et toutes nouvelles pour lui.

— Eh bien!

— Au bout de huit jours, le précepteur, rebuté par le mauvais vouloir, la rudesse et la violence de Frédérik, a quitté la maison.

— Et ce changement, à quoi l'attribuer?

— Je crois encore, comme il y a quelques mois, que la sombre mélancolie de Frédérik, sa tacitnrniié, son dépérissement, son découragement, son dégoût de toutes choses, ses brusqueries, ont pour cause l'âge de puberté. Il y a mille exemples de pareilles crises chez les adolescents lors de leur avènement à la virilité. C'est aussi à cet âge que généralement les traits saillants, arrêtés, du caractère, se dessinent nettement, que Yhomme enfin, succédant à l'adolescent, commence à se montrer tel qu'il doit être un jour; cette seconde éclosion cause presque toujours de graves perturbations dans tout le système. Il est donc probable que Frédérik se trouve maintenant sous l'influence de ce phénomène.

— Mais cette explication si vraisemblable a dû rassurer madame Bastien '

— Ah ! mon pauvre Pierre, on ne rassure jamais complètement une mère, surtout une mère comme celle-là. Pendant quelque temps, les

raisons qvlz je lui ai données ont calmé ses craintes, mais le mal s'accroît et elle s'alarme de nouveau. Tu ne peux t'imaginer avec quelle éloqueuce de l'âme, tout à l'heure encore, elle m'exprimait ses angoisses, avec quelle douloureuse amertume elle s'accusait elle-même en s'écriant : « Je suis sa mère, et je ne devine pas ce qu'il a ! ... Je manque donc de pénétration et d'instinct maternel ! Je suis sa mère, et il ne me confie pas la cause du chagrin qui le dévore ! Ah ! c'est ma faute! c'est ma faute! je n'ai pas été véritablement bonne mère. Une mère a toujours tort lorsui'elle ne sait cas s'attirer la confiance de son fils ! »

— Pauvre femme! — reprit David, — elle se calomnie au moment même où son instinct de mère la sert à son insu.

— Que veux-tu dire?

— Certainement, son instinct l'avertit que, si plausible que soit l'explication que tu lui donnes de l'état de son fils, cependant tu le trompes! car, malgré saronfiance en toi, malgré le besoin qu'elle a d'être rassurée, tes paroles n'ont pa* calmé ses c< aimes.

Et, après être resté quelques moments pensif, David dit à son ami:

— Ce grand château que l'on voit là-bas, à l'horizon, n'est-il pas le château de Pont-Brillant ?

A celte question, qui semblait n'avoir aucun rapporta l'entretien, le docteur regarda David d'un air surpris et répondit :

— Oui, c'est le château de Pont-Brillant. Son propriétaire actuel, le jeune marquis, était parmi les chasseurs qui ont passé tout à l'heure. C'est à lui ce bel équipage de chasse; mais quel rapport?

— Dis-moi : le fils de madame Bastien est-il reçu dans la famille de Pont-Brillant?

— Jamais ; cette famille est très-fière, ils ne voient que la noblesse du pays, et encore une noblesse très-choisie.

— Et Frédérik connaît-il le jeune marquis?

— S'il le connaît, c'est tout au plus de vue; car, je le répète, le jeune marquis est trop hautain pour frayer avec le fils d'un petit bourgeois.

— Cette famille est-elle aimée? -— reprit David, de plus en plus réfléchi.

*— Les Pont-Brillant sont immensément riches; presque toute* les

'.srres leur appartiennent à six ou sept lieues à la ronde. Ils possèdent une grande partie des maisons de cette petite ville, où ils ont aussi tous leurs fournisseurs. Tu conçois qu'à défaut d'affection, l'ialérêt d'un nombre considérable de personnes dépendantes de celle puissante famille commande du moins un semblant de respect et d'attachement; aussi, parmi les bravos, les vivats que lu as peut-être entendus tout à l'heure sur le passage du marquis et de sa grand'mère, bien peu, je crois, étaient désintéressés; du reste, il y a, bon an, mal an, une somme fixe pour les pauvres, donnée par la famille. Le maire et le curé sont chargés de la distribution de cette aumône ; mais le jeune marquis ne s'en mêle pas plus que sa grand'mère, dont la philosophie eût, dit-on, fait pâlir celle du baron d'Holbach. Figuretoi une grande dame de la Régence, avec l'athéisme railleur et la parole cynique de celle époque; m;iis, encore une fois, mon ami, pourquoi ces questions au suiet du château et de la famille de Pont- Brillant?

— Parce que tout à l'heure, scui avec rreaerik, j'ai cru m'apercevoir qu'il éprouve une haine profonde contre ce jeune marquis.

— Frédérik! — s'écria le docteur avec autant de surprise que d'incrédulité, — c'est impossible ! Encore une fois, je suis certain que de «a vie il n'a parlé à M. de Pont-Brillant. Allons donc ! de la haine contre ce jeune homme? et pourquoi? quelle en serait la cause?

— Je l'ignore; mais je suis certain de ce que j'ai vu,

— Et qu'as lu vu?

— Le cheval qui avait conduit ici Frédérik et sa mère, s'étant détaché sans doute, s'est approché du cortège, le jeune marquis l'a

I maillé, et à ce moment, si je ne l'avais retenu, Frédérik, livide de rage,' s'élançait par la fenêtre, après avoir montré le poing à M. de Pont- Brillant.

— Et pour ne pas effrayer madame Bastien, tu nous as dit...

— Que Frédérik s'était imprudemment penché à la fenêtre Encore inae fois, Pierre, je te le répète, je n'ai pas perdu un geste, un regard, une nuance de la physionomie de ce malheureux enfant. C'est de la haine, te dis-je, qu'il ressent contre cet autre adolescent.

Un moment ébranlé par la conviction de David, le docteur reprit -

— Qu'en cette circonstance Frédérik ait cédé à la violence de ca-*

ractère qui semble se développer en lui, soit; mais pense, mon ami, que ce changement qui effraye et désole sa mère date déjà de quelques mois. La scène de tantôt a pu un moment courroucer Frédérik, mais une haine assez puissante pour réagir si visiblement sur le physique et sur le moral doit avoir une cause terrible et déjà ancienne; or, je te le répète, le fils de madame Bastien et Raoul de Pom -Brillant ne se sont jamais parlé, ils vivent dans des sphères absolument séparées ; il n'y a entre eux aucun contact possible. D'où serait née la haine qui diviserait ces jeunes gens?

— Il est vrai; ton raisonnement est juste, je dois m'y rendre, — répondit David en réfléchissant, — et pourtant je ne sais quoi me dit que Frédérik subit l'influence d'une crise toute morale.

— Oh ! quant à cela, je suis loin de regarder comme absolue l'explication que j'ai donnée à madame Bastien, dans l'espoir de la rassurer ; je dis comme toi : Frédérik est peut être sous l'influence d'une cr^e morale. Cette crise, quelle est-elle? hélas! il sera bien difficile de la découvrir si la pénétration d'une mère a échoué dans cetle recherche. J'ai d'à Heurs engagé madame Bastien à tâcher de donner à son fils le plus de distractions possibles, et au besoin à le faire voyager pendant quelques mois. Peut-être le mouvement, le changement de lieux, auraient-ils sur lui une réaction salutaire.

— Tiens , maintenant , Pierre, — reprit tristement David après uu moment de silence, — je suis presque aux regrets d'avoir rencontré chez toi celte charmante femme, par cela même qu'elle et son iils m'inspirent un intérêt croissant.

— Que veux-tu dire?

— Franchement, mon ami, quoi de plus triste que d'éprouver une commisération aussi profonde que vaine? Qu'y a-t-il de plus digne de sympathie et de vénération que celte jeune femme si atrocement mariée, et pourtant vivant longtemps heureuse dans une complète solitude, avec cet enfant, beau, sensible, intelligent comme elle! Et voilà que tout à coup celte double existence est attaquée d'un mal mystérieux ; ce pauvre enfant s'étiole : sa mère voit avec Une douleur croissante les progrès du mal inconnu dont elle s'épuise en vain à chercher la cause. Ah ! de celte douleur, je devine toutes les angoisses; car, moi aussi, j'ai aimé mon pauvre Fernand avec ido àtrie. — ajouta David en contenant à peine ses larmes, — et ne pouvoir

que plaindre cette double infortune, continuer son chemin en se demandant ce que deviendra un enfant de seize ans dont I avenir pavait si sombre! Oh ! cette impuissance forcée, fatale, «levant h' mal qu'on déplore, a toujours été un tourment, presque un remords pour moi!

— Oui, cela est vrai, — reprit le docteur en prenant les mains de son ami avec émotion. — Combien de fois ne nf as-tu pas écrit que la seule amertume de tes longs et pénibles voyages, entrepris dans un si uoble but, était cette nécessité de constater froidement les faits les plus affreux, les coutumes les plus barbares, les lois les plus monstrueuses, ei de reconnaître en même temps que, durant de années, des siècles peut être, tant de maux devaient poursuivre paisiblement lejw cours! Oui, oui, je comprends ce que causent à des âmes comme ta tienne, David, la vue du mal et l'impossibilité de le soulager.

• Cinq heures trois quarts sonuèreut à l'horloge de Pont-Brillant.

— Mon pauvre ami! nous n'avons plus que quelques minutes, — dit David en sortant de la rêverie où il était plongé.

El il tendit la main au docteur.

Celui-ci ne répondit pas Sabord.

Deux larmes coulèrent lentement de ses yeux, et lorsque son émotion lui permit, de parler :

— i Hélas ! mon pauvre Henri, je devrais être familiarisé avec la pensée de ton départ, et, tu le vois, le courage me manqua

— Allons, Pierre, avant deux ans je te reverrai ; ce voyage sera probablement le dernier que j'entreprendrai, et alors, tu sais mes projets, je reviendrai m'établir auprès de loi.

Le docteur secoua mélancoliquement la tète.

Je n espère pas un pareil bonhrur ; je sais ce que tu cherches à

oublier an milieu de cette vie d'aventures, de périls, au-devant desquels tu te jettes avec une audace désespérée : car tes voyages, à toi, sont aussi chanceux que des balai les. Quels dangers n'as-lu pas déjà courus! et voici qu'à cette heure lu pars pour lune des plus dangereuses excursions qu'un voyageur puisse tenter, une exploration dans l'intérieur de l'Afrique» et lu ne veux pas que je m'alarme !

— Aie confiance en mon étoile, mon bon Pierre, tu sais le pro-

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verbe : « Il est des malheureux dont la mort ne veut pa9. i — reprit David avec une résigpation amère. — Que cela, du moins, te rassure. Va, crois-moi, nous nous reverrons ici, dans ce petit salon.

— Monsieur! monsieur! la diligence de Nantes est en train de relayer, — dit la vieille servante en entrant précipitamment, — il n'y a pas un moment à perdre : venez, venez.

— Allons! adieu, Pierre, — reprit David en serrant son ami dans ses bras. — Ecris-moi à Nantes un dernier mot, et n'oublie pas de me donner des nouvelles de madame Bastien et de son fils. Si je savais cette charmante femme moins inquiète, il me semble que cela serait d'un bon augure pour mon voyage. Allons, encore adieu, et à revoir, mon bon Pierre.

— A revoir! que Dieu t'entende ! — dit le docteur Dufour en embrassaut une dernière fois son ami.

— Maintenant, Pierre, conduis moi jusqu'à la diligence, je veux te serrer la main en montant en \oilure.

Quelques instants après, Henri David partait pour Nantes, où il devait rejoindre le brick VEndymion, frété pour Gorée.

i Une dernière goutte fait déborder la coupe, » — dit le proverbe.

Ainsi, la scène qui s'était passée le jour de la Saint Hubert, sur le Mail de Pont-Brillant, fit déborder le fiel dont le cœur de Frédérik était gonflé.

Dans le châtiment infligé à son cheval par le jeune marquis, Frédérik vit une insulte, disons mieux, un prétexte, qui lui permettait de manifester directement sa huiiie à Raoul de Pont-Brillant, dans l'espoir de tirer de lui-même une vengeance sauvage.

De retour à la ferme avec sa mère, et après une nuit passée dans de sombres réflexions, le fils de madame Bastien écrivit dès le malin ce billet :

« Si vous n'êtes pas un lâche, vous vous trouverez demain à la roche du Grand-Sire, avec votre fusil chargé à balles, j'aurai le mien. Venez seul, je serai seul.

« Je vous hais ; vous saurez mon nom lorsque je vous aurai dit en (ace la cause de ma haine.

« La roche du Grand-Sire est un endroit désert de votre forêt de Pont-Brillant : je vous y attendrai demain touie la matinée, tout le jour, s'il le faut, vous n'aurez pas ainsi de raisons pour manquer à ce rendez -vous. »

Cette provocation, presque insensée, ne s'expliquait que par l'effervescence de la haine et de I âge de Fredérik, ainsi que par sa complète inexpérience des choses de la vie, et l'isolement où il avait jusqu'alors vécu.

Ce bilhl écrit, Fredérik y mit l'adresse de Raoul de Pont-Brillant, attendit 1 heure où le facteur rural passait par la ferme, et celui-ci emporta la lettre destinée au marquis, afin de la mettre à la poste à Pont-Brillant.

Durant celle journée, ladoleseent, afin de dissimuler son dessein, feignit d'être plus calme que de coutume.

Le soir venu, il dit à madame Bastien que, se sentant fatigué, il désirait dormir pendant toute la matinée du lendemain, ei qu'il désirait que l'on n'eniràt pas dans sa chambre avant qu'il fût levé. La jeune mère, espérant que le repos calmerait son fiis, s'empressa de se conformer à son désir.

Au point du jour, Fredérik ouvrit sans bruit la fenêlre de sa chambre, dans laquelle ou ne pouvait arriver que par l'appartement de sa mère, prit son fusil, et sortit d'autant plus facilement que la croisée ^tait au rez de-chaussée; il n'avait à sa disposition que du gros plomb de chasse; il alla prier le vieux jardinier de lui fondre quelques balles, sous prétexte d'aller à l'affût aux sangliers avec un métayer dont ils ravageaient le champ.

La chose parut si croyable au jardinier, qu'au moyen de quelques débris de plomb il fondit une demi-douzaine de balles qu'il remit à

son jeune maître; celui-ci se rendit alors en hâte à la roche du Grand-Sire, située dans une des parties les plus désertes de la forêt. En approchant de l'endroit du rendez-vous qu'il avait donné au jeune marquis, le cœur de Frédérik palpitait d'une ardeur farouche certain que, courroucé de l'outrage et de la provocation que renfermait ie billet de son adversaire inconnu, Raoul de Pont-Brillant s'empresserait de venger celte insulte.

« Il me tuera, ou je le tuerai, — se disait Frédérik. — S'il me lue, tant mieux... A quoi bon traîner une existence à jamais empoisonnée par l'envie ! Si je le tue... »

Et, à cette réflexion, il frissonna; puis, ayant presque honte de cette faiblesse, il reprit :

« Eh bien ! si je le tue, tant mieux encore, il ne jouira plus de ces biens qui font mon envie. Si je le tue, — ajoutait ce malheureux enfant en cherchant à justifier à se< propres yeux cetie sinistre résolution, — son luxe n'insultera plus à ma pauvreté et à celle de tant d'autres encore plus à plaindre qut moi. »

Absorbé dans ses noires pensées, Frédérik arriva bieniôt à la roche du Grand-Sire.

On appelait ainsi, depuis des siècles, en commémoration de l'un des sires de Pont-Brillant, un amoncellement de blocs granitiques situé non loin d'une des roules les moins fréquentées de la forêt.

Des châtaigniers et des sapins énormes s'élançaient au fond des crevasses des roches; c'était un lieu agreste et solitaire, plein d'une grandeur sauvage; le soleil, déjà élevé, projetait ça et là, sur ces masses de granit grisâtres et couverles de mousse, ses rayons vermeils à travers les arbres dépouillés de feuilles; la journée s'annonçait splendide, ainsi que cela arrive souvent vers la fin de l'automne.

Frédérik déposa son fusil dans une sorte de grotte naturelle, formée par une profonde excavation à demi voilée par un épais rideau de lierre, enraciné dans la fente d'un bloc supérieur.

De cet endroit à une route dite du Connétable, il y avait quarante pas environ; le marquis, s'il venait, ne pouvait arriver que parce chemin, bordé d'un taillis où Frédérik se posta ; de cet endroit, il embrassait au loin le chemin du regard, sans être aperçu.

Une heure, deux heures, trois heures se passèrent... Raoul de Pont-Brillant ne parut pas.

Dans sa fiévreuse imp.tience, ne pouvant, ne voulant pas croire que le marquis eût dédaigné son appel, Frédérik trouvait moyen de s'expliquer le retard de son adversaire : il ne devait avoir reçu sa lettre que dans la matinée; il avait eu sans doute quelques précautions à prendre pour sortir seul -, Deut être préférait-il attendre la fin de la journée.

Le temps s'écoulait parmi ces angoisses; une seule fois Frédérik songea à sa mère et à sou désespoir, se disant que, dans une heure, peut-être, il n'existerait plus.

Cette réflexion ébranla seule pendant quelques instants la sombre détermination de l'adolescent; mais il se dit bientôt :

« Mieux vaut mourir. Ma mort coûtera moins de larmes à ma mère que ma vie ; j'en juge par celles qu'elle a déjà versées. »

Pendant qu'il attendait ainsi l'arrivée du marquis,- une voiture, partie du château de Pont- Brillant vers les trois heures de l'aprèsmidi, arrivait à un carrefour où aboutissait l'allée du Connétable, non loin de laquelle se trouvait, on l'a dit, la roche du Grand-Sire.

Cet équipage, espèce de petit wourst très-large et très-bas, attelé de deux magnifiques chevaux, s'arrêta an poteau du carrefour; deux grands valets de pied -poudrés descendirent du siège dj derrière où ils étaient assis, et l'un d'eux ouvrit la portière de la voiture, d'où la marquise douairière de Pont-Briliant descendit très-prestement, malgré ses quai re- vingt-huit ans; une antre femme, qui semblait non moins âgée que la douairière, mit aussi pied à terre.

L'autre valet de pied, prenant sous son bras un de ces pliants portatifs do t se servent souvent dans leurs promenad s les personnes valétudinaires ou âgées, se disposait à suivre les deux octogénaires; mais la marquise lui dit de sa voix claire et un peu chevrotante :

— Reste avec la voiture, non garçon; que l'on m'attende ici; donne le pliant à Zerbinetle,

Le valet de pied s'inclina, remit le pliant à la compagne de la douairière, et toutes deux entrèrent de préférence dans l'ailée du Connétable, qui, beaucoup moins fréquentée que Us autres, était revêtue d'un tapis de mousse et de gazon.

LVxitogënaire dont était accompagnée la marquise et que celle-ci avait appelée Zerbinette s'était doue chargée du pliaut.

A quatre-vingt-sept ans, répondre à ce nom coquet et pimpant de Zerbinette, cela semble étrange; et cependant Zerbinette av;tit été, dans son printemps, plus que personne, digne de porter ce nom, qui sentait d'une lieue sa soubrette de Crébillon fils : nez retroussé, mine effrontée, grands yeux fripons, sourire libertin, corsage provoquant, pied mignon et m:iin potelée, tels avaient été autrefois les litres de Ja soubrette à être appelée Zerbinette, nom dont elle avait été baptisée lorsqu'elle entra il y avait quelque soixante dix ans de cela), comme aide coiffeuse, chez sa sœur de lait, la cha mante marquise de Ponl-Brill ut. Hélas! nous la voyons douairière et grand'-mère; mais, à celte époque, la marquise, mariée au couvent à seize ans, était déjà plus que garante; aussi, frappée de l'esprit hardi de son aide coiffeuse, de ses rares dispositions pour l'intrigue, elle fit de Zerbinette sa première femme, et bientôt sa confidente.

Le diable sait les bons tours de ces deux jeunes et madrées com„ mères, dans leur beau temps ! avec quel dévouement, avec quelle présence d'esprit, avec quelle merveilleuse ressource d'imagination, Zerbinelle aidait sa maîtresse à tromper les trois ou quatre amants qu'elle avait à la fois, sans compter ce qu'on appelait alors les fantaisies, les occasions, les dettes de jeu, et les curiosités.

On allait en curiosité aux Porcherons, vêtue en grisette ou en marchande de bouquets.

L'on ne parle du défunt mnri de la marquise que pour mémoire : d'abord, l'on ne se donnait pas alors la prine ;le tromper un mari, puis très haut et très-puissant seigneur Hector -Magnifique-Raoul' Urbain- Anne-Cloud-Frumence, et sire marquis de Pont-Brillant et autres lieux, était trop du monde et de son siècle pour gêner en rien madame sa femme.

De cet échange de confidences de la part de la marquise et de services de toutes sortes de la part de Zerbinette, il était résulté une sorte de liaison presque familière entre la soubrette et sa maîtresse; elles ne s'étaient jamais quittées, elles avaient vieilli ensemble, et, à quatre-vingts et tant d'années qu'elles avaient, elles trouvaient un grand plaisir à se rappeler les bous jours, les mains tours, les folles

amours d'autrefois, et, il fuit le dire, chaque jour avait son saint, &• ce n'est davantage, dans ce calendrier libertin.

Quant à la licence de paroles, disons mieux, quant au cynique langage dont la marquise et Zerbineite avaient l'habitude dans leur lête-à-téte en parlant du temps jadis ou du lemps présent, ce langage n'était ni plus ni moins cru que celui de la Régence ou du règne de Louis le Bien-Aimé, et il avait parfois chez la douairière cette affectation de patois parisien , si cela se peut dire, que la plupart des grands seigneurs du milieu du dix- huitième siècle transportèrent des Porcherons à la cour, disant m'sieu, c'te d'moiselle, quèque vous tn' voulez, etc.

Quant aux expressions et aux tournures par trop marotiques ou rabelaisiennes de la marquise, nous les traduirons avec bienséance.

La douairière était une petite vieille, sèche et bien droite, mise avec une recherche extrême, et toujours parfumée iVeau arménienne. Elle portait ses cheveux crêpés et poudrés à la maréchale, et avait sur la joue une ligne de ro <ge qui doublait l'éclat de ses grands yeux noirs, très-hardis et très-brillants encore, malgré son âge. Elle s'appuyait sur une petite canne d'ivoire à pomme d'or, et puisait de temps à autre une prise de tabac d'Espagne dans une tabatière ornée de chiffres et de médaillons.

Zerbineite un peu plus grande que sa maîtresse, et aussi maigre qu'elle, portail ses cheveux blancs en papilloltes, et était vêtue avec une simplicité élégante.

— Zerbineite, dit la douairière après s'être retournée pour regarder celui des deux valets de pied qui avait abaissé le marchepied,

— quèque c'est donc que ebeau grand garçon-là! ferais ben nTavoir point encore vu dans mon antichambre ?

— Ça se peut, madame; c'est un des derniers venus de Paris.

— Mais c'est qu'il est drûment et fièrement tourné, ce gars-là, — reprit la douairière. — Dis donc, Zerbineite, as-tu vu c'te carrure? c'est étonnant ! Les beaux laquais, ça m'rapp lie toujours... — et la /îarquise s'interrompit pour prendre une pincée de tabac d'Espagne;

— les beaux laquais, ça me rappelle toujours c'te petite diablesse de baronne de Montbrison...

— Madame la marquise fait confusion, c'étaient des gardes-françaises.

— T'as ma foi raison, ma fille; c'est si vraï, que le duc de Biron, leur colonel... Te rappelles-tu M. de Biron?

— Je le crois bien, madame; c'est vous qui avez eu l'élrenne de sa petite maison du boulevard des Poi>sonmers; et, pour ce premier rendez-vous, vous aviez voulu vous habiller en Diane chasseresse, comme dans votre beau portrait au pastel, et, sous ce costume, vous étiez jolie, ah! mais jolie à plaisir; quelle taille mince! quelles épaules bl nches! quels yeux brillants!

— C'est ma f<;i vrai, ma fille, j'avais tout ça, et j'ai fait bon-user de ce que le bon Dieu m'avait donné : mais, pour en revenir à M. de Biron, qui me trouvait si belle en Diane chasseresse, je ne sais pas si c'est le souvenir d'Actéon qui 1 i a porté malheur, à ce pauvre duc; mais, quinze jours après notre arrangement, les sonneux et les piqueux de mon petit-fils auraient pu s'y tromper et crier taïaut sur ce cher Birou : tant il y a que, pour en revenir à mon histoire, tu as raison, Zerbinelte, au vis-à-vis de celle petite diablesse de baronne de Montbrison, c'étaient si bien des gardes-françaises, que M. de Biron, leur colonel, s'est allé plaindre au roi de ce qu'on mésusait de son régiment. — « Je n'entends po ni ça du tout, — a répondu ce bon prince, je liens à mes gardes-françaises, moi; Montbrison a eu bien assez d'argent de sa femme pour lui acheter un régiment. »

— Malheureusement, madame, M. de Montbrison n'était pas capable de celte galanierie-là ; mais pour ce qui est des grands laquais, madame voulait parier de la présidente de Luuel, de..

— Luuel?... — dil vivement la douairière eu interrompant sa suivante et en jetant les yeux autour d'elle comme pour rappeler ses souvenirs, — Luuel? Dis donc, nous sommes bien ici dans l'allée du Connétable, hein, Zerbinelte?

— Oui, madame.

— Pas loin de la roche du Grand-Sire?

— Non, madame.

— C'esl ça même. Eh bien! te rapp'lles-tu l'histoire de l'orfraie?

— L'histoire de l'orfraie? Non, madame.

— De l'orfraie et de ce pauvre président de Lunel?

— Tout ce que je me rappelle, c'est que Al. le président était jaloux comme un possédé de M. le chevalier de BreUevdle, et il y

avait de quoi. Aussi, ça amusait toujours madame de les iuviier tous les deux ensemble au château.

— Justement, ma lilie, voilà pourquoi je te parle de l'histoire de l'orfraie.

— Par ma foi, !ï:c:dame. que je devienne chèvre, si je sais ce que vous voulez dire avec votre orfraie.

— Ah ! Zerbiueite, Zerbinetle, tu vieillis.

— Hélas! madame.

— Dis doue, ma (ille, autant nous promener d'un côté que de l'autre, n'est-ce pas? Allons du côté de la roche du Grand-Sire. De revoir cette pauvre chère vieille rocl<e, ça me rajeunira de... Voyons, de combien, Zerbinetle? — ajouta la m srquise, en aspirant sa prie de tabac d'Espagne, — car ce pauvre Luuel, elle chevalier, c'était en?...

— Octobre 1779, — dit Zerbinelte avec la précision de mémoire d'un comptable,

— Ça me rajeunira donc, comme qui dirait de soixante et quelques années, ça en vaut la peine. Alîon^ à la roche du Grand-S.re.

— Soit, madame, mais n'êtes-vous pas fatiguée?

— J'ai mes jambes de quinze ans, ma tiile, et, en tout cas, tu portes mo.x pliant.

Les deux octogénaires suivirent à pas ienls la route qui conduisait à la roche du Grand-Sire. Zerbinetle, s'adressant à sa maîtresse . — Ah çà! madame, et l'orfraie?

— - Tu te souviens combien le président de Lunel était ja!oux du chevalier? Je lui dis un jour: « Sigismond, voulez-vous que nous jouions un fameux tour au chevalier? — J'en serais ravi, marquise.

— Mais il faut pour cela, Sigismond, que vous sachiez imiter le cri de l'orfraie en perfection. » A ces mots, tu juges, ma fille, de la figure du président; il me déclare qu'il a bien, dans sa vie, outrageusement crié à la grand'ehambte, où il a son mortier, niais s;»ns prétendre p'»ur cela imiter plus particulière ment un cri qu'un autre. « Eh bien ! apprenez celui-là, Sigismond, et quand vous le saurez, nous rirons fort de ce pauvre chevalier. — Dès ce soir, marquise,

— reprend le président, — je m'en vais étudier. Dieu merci ! les orfraies ne manquent point dans ces bois. »

— Bien, madame, — dit Zerbinette, — je commence à me rappeler, mais vaguement ; je vous eu prie, continuez.

— Quand le président est sûr de son cri, je prends jour avec le chevalier, je lui donne rendez-vous entre chien et loup, ma foi, tiens ! quelque part par ici, je le devance, en compagnie du prési- ^ dent, que je colloque dans une manière de caverne que tu verras là-bas, à la roche du Grand-Sire, k Maintenant, Sigismond, — lui dis je, — é<outez-m<>i bien : le chevalier va venir; vous allez compter mille pour lui donner le lois r de me s upirer son martyre, pendant le temps que je compterai mille comme vous; mais, dans les environs de neuf cent quatre-vingt-dix-huit, j'aurai l'air de m'attendrir à l'endroit du chevalier. C'est alors que vous pousserez vos cris d orfraie. — Divin, marquise! divin! — Ecoulez-moi donc, mauvais garçon. Ah ! mon Dieu, la vilaine bête, que je dirai au chevalier, je suis superstitieuse à l'excès. Courez au château chercher un fusil pour tuer cet affreux oiseau, et après, nous verrons. Le chevalier s'en courra, et moi, cher Sigismond. je viendrai vous trouver dans la grotte. — Marquise, vous êtes le démon le plus charmant. — Vite, vite, voici le chevalier. » Et le pauvre Lunel de se colloquer dans son trou et de commencer à compter 1, 2, 3, 4, etc., pendant que je viens re oindre le chevalier.

— Bon, madame, — dit Zerbinette en riant comme une folle, — je vois d'ici la figure de ce cher président, comptant scrupuleusement 1, 2, 3, 4, etc., pendant que le chevalier était auprès de

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