TOUS
— Tout ce que je peux te dire, ma fille, c'est que j'étais convenue avec ce pauvre Lunel, de ne m'adoucir pour le chevalier que dans les environs de 998, et, ma foi ! je n'avais pas compté 10, que je it
complais plus du loul. Et, pendant ce temps-là, le président, qui avait fini son 1 .000, faisait lorfraie de toutes ses forces avec des cris si aigus, si étranges, si sauvages, que le chevalier m'en parut tout à coup si extrêmement incommodé, que je dis à ce pauvre garçon, pour le consoler de son inconvénient : « C'est la maudite orfraie! c'est l'orfraie ! »
Il est impossible de rendre l'accent avec lequel la douairière prononça ces derniers mots : c'est l'orfraie! en aspirant sa prise de tabac pendant que Zetbinette riait aux éclats.
<r Courez vile au château chercher un fusil, dis-je au chevalier,
— reprit la marquise, — il me faut la vie de celte vilaine hè e, de celte abomi able orfraie, je veux la déchirer de mes propres mains. Courez, je vous attends. — Bon Dieu! marquise, que voilà un étrange caprice! et puis la nuit va devenir noire, vous aurez peur? — Bah! chevalier, je ne suis point poltronne, courez au château, et revenez tôt. » — Il était temps, ma fille, car, lorsque j'ai été retrouver ce pauvre président, la voix lui manquait : il commençait à crier comme une orfraie au'ou étraiiûle. Heureusement la voix lui est revenue vite.
— Quelle bonne histoire, madame ! et quand le chevalier est revenu ?
— Il nous a trouvés, le président et moi, à peu près à celte place où nous voici. « Arrivez donc, chevalier, — lui ai-je crié de loin;
— sans le président, que je viens de rencontrer par hasard, je mourais de peur. — Je vous l'avais bien dit, marquise, — reprit ce bel Âlcandre, — et l'orfraie? s'écria-t-il en brandissant son fusil d'un air de farouche rancu e, et l'orfraie? — Ma foi, chevalier, je crois bien que je lui ai fait peur, car elle s'est tue quand j'ai rencontré la marquise, — répondit le président ; mais à p; opos, mon cher chevalier, ajouta innocemment le p suvre Lunel, — savez vous que ce cri-là annonce toujours quelque inconvénient? » Et, en disant ces mots d'un ton prodigieusement malicieux, le président me serra le coude gauche. « En effet, mon cher président, j'ai toujours ouï dire que ce cri pronostiquait fort mal — risposla le chevalier d un air non moins narquois en me serrant le coude droit. » Plus lard, quand je me suis affolée de cet impertinent petit comédien de Clairvilie, nous avons bien ri de l'aventure avec le président et le chevalier, à
quij'ai tout dit alors. Aussi, bien longtemps parmi les gens de notre société, c'est l'orfraie! est resté comme une manière de proverbe. Quand les hommes...
— Je comprends, madame, mais, hélas! du temps de l'or fraie, c'était le bon temps, alors.
— Laisse-moi donc tranquille, Zerbinette, avec tes hélas! ça sera encore le bon temps.
— Et quand cela, madame?
— Eh pardi', dans l'autre monde! C'est ce que je me tuais toujours à dire à ce gros joufflu d'abbé Robertin, qui, par parenthèse, était goulu comme une dinde, et se serait fait fouetter pour ces belles truffes blanches du Piémont que m'envoyait ma cousine Doria. « Allons, madame la marquise, — me répondait 1 aîsbé en s'empiffrant, — vaut encore mieux croire à cetie immortalité-là qu'à rien du tout. » C'est pour te dire, ma fille, qu'aux Champs Elysiens je retrouverai mes seize ans fleuris, et tout ce qui s'ensuit, pour m'en f)ervir encore, et toujours ainsi jusqu'à la fin des siècles.
— Amen! et que le bon Dieu vous entende, madame, — reprit Zerbinette d'un air béat. — Seize ans, c'est si joli !
— C'est ce que je me disais avant-hier en regardant mon petit* fils. Pendant la chasse, quel entrain, quelle ardeur! Etait-il animé! quelle belle jeunesse hein ! ma fille?
— Un vrai Chérubin pour chanter la romance à madame, — reprit Zerbinette, qui savait son Beaumarchais; — aussi je crois bien que certaine vicomtesse...
— Zerbinette, — s'écria la douairière en interrompant sa suivante, liens, voilà la roche du Grand Sire. C'est niché dans ce trou-là, que ce pauvre président faisait l'orfraie.
— Pour Dieu ! madame, n'approchez pas davantage; c'est comme une caverne, il peut y avoir des bêtes là dedans.
— J'aurai* pourtant bien voulu y entrer pour me reposer.
— Vous n'y songez pas, madame, ça doit être humide comme une cave.
— C'est vrai, ma fille, eh bien! place mon pliant, adossé à ce chêne, bien au soleil, c'est cela, à merveille. Et toi, Zerbinette, où t'assiéras-tu ?
— Là, sur celte roche, madame, c'est un peu près de la caverne, mais enfin.
— A propos, qu'est-ce que tu me disais donc de la vicomtesse ?
— Je disais, madame, qu'elle voudrait, je crois bien, être la belle marraine de Chérubin.
— De Raoul?
— Ma foi, madame, c'est toujours : « Monsieur Raoul, mon eba peau: monsieur Raoul, mon ombrelle. » Toujours M. Raoul. Hie encore, quand on a voulu effrayer M. Raoul, c'est madame la v comtesse qui s'est proposée pour lui taire peur, et j'ai bien vu...
— Tu as vu, lu as vu, que tu ne voyais rien du tout, ma fille. La vicomtesse veut tout bonnement, en paraissant s'occuper d'un enfant sans conséquence, donner le change à son imbécile de mari, pour qu'il ne s'effarouche ni ne se cabre poinl, lorsque M. de Moubreuil, l'amant de la vicomte-se, arrivera ici, car je l'ai invité, ce garçon ; il n'y a rien qui vous égayé un château comme quelques couples gentiment appareillés; aussi, moi, j'en invile tant que j'en trouve dans ma société; ces amoureux, c'est gai, c'est chantant, c'est grouillant comme les pierrots au mois de mai. Rien qu'à les voir, ça me met la .joie au cœur et le feu à mes souvenirs. Et ces bêtas de maris, ces ligures ! C'est pour te dire, ma fille, que lu as vu de travers à l'enconlre de la vicomtesse.
— Je comprends, M. Raoul est pour elle, un manteau.
— Pas autre chore, et j'en ai prévenu mon petit-lils ; il aurait pu s'y laisser d'autant plus prendre, l'innocent, que la vicomtesse est charmante.
— Innocent! innocent! — reprit Zerbinette en hochant la tête, — pas déjà tant, madame; car M. Raoul est comme Chérubin, son amour pour une belle marraine, à ce bel oiseau bleu, ne l'empêcherait pas de luthier Suzette.
— Cher enfant! Vraiment Zerbinette? Est-ce que parmi lef femmes de la vicomtesse il y a quelque chose qui vaille qu'on le regarde.
— La vicomtesse a amené ici une grande blonde aux yeux noirs qui vous a un air... Avec ça, blanche comme un cygne, dodue comme une caille, et faite au tour...
— Et tu crois que Raoul?...
— Eh! eh! mn'ame, c'est de son âge
— Pardi ! — s'écria la marquise en prenant sa pincée de tabac.
— Mais, à propos do ça, — repril-elle après un moment de réflexion,
— toi, qui sais loul, quoi que c'est donc qu'une manière de petite bourgeoise ou de grosse fermière qui vil encoqucluchonnée comme une ermilesse dans c'te bicoque isolée qu'est sur la roule de Pont- Brillant? tu sais bon ? La maison est trei lagée comme un mur d'espalier, avec une manière de porche tortillonné en bois rustique dans le goût de la niche aux daims que mon petit-fils s'amuse à élever dans les palis. Tu n'y es pas? Mon Dieu! que t'es donc solle, Zerbinelte! Nous sommes passées là, devant, il y a huit jours.
— Ah ! je sab, madame.
— Eh bien, ccito ennitesse, comment qu'ça se nomme? -— Madame Baslien, madame.
— Quèque c'est que ça, madame Bast:en?
— Madame, dit vivement Zerbinetle sans répondre à sa maîtresse, — vous n'avez pas cniendu?
— Quoi ?
— Là, dans celle manière de caverne.
— Eh bien?
— On dirait qu'un a remué.
— Allons donc'. Zurbiuette, tu es folle; c'est le vent dans ces lierres.
— Vous croyez, madame?
— Certainement ; mais, réponds-moi donc, quèque c'est que c'te madame Baslien ? ,
— C'est la femme à un revendeur de propriétés, comme qui dirait un homme de la bande noire, ou approchaut.
— Ah! le vilain puetix; c'est celte bande-là qui a mis le marteau dans mon pauvre cltàielet de Saiut-Irénée, en Normandie, un bijou de la Renaissance ils n'en ont pas laissé pierre sur pierre. Mais ma foi, heureusement, imu fils ma donné le régal de bâlouner un de ces gredins-là !
— Un des hommes de la bande noire, madame?
— Certainement. Figure-loi que nous allions visiter ma terre de Francheville, où je n avais pas mis les pieds depuis six ans; le marquis me dit : « Ma mère, passons donc par Saml-Irénée, nous verrons ce qu'il en reste. » (Les jacobins nous l'avaient confisqué, ce pauvre cher petit chàtelet. et il était retombé dans le domaine national, comme disaient ces abominables scélérats.) Nous arrivons à Saint-lrérée, et nous trouvons table rase, sauf l'orangerie où une de ces mauvaises bêtes de proie de démolisseurs s'était terrée. Son méchant sort veut qu'il se trouve là quand nous descendons de voiture sur remplacement du chàtelet. Nous étions, comme tu le penses, mon fils et moi, dans le feu de notre colère. « Monsieur, dit le marquis à cet homme, — pourriez-vous m'apprendre quelles sont les bêtes brutes qui ont eu l'infamie de raser le chàtelet de Saint-lrénée, un des plus merveilleux monuments de la province? — Ces bêles brutes, c'est moi et mes associés monsieur, et vous, vous êtes un insolent de me parler ainsi ! » répond cet animal à mon (ils avec un accent charabia qui empestait son Auvergnat d'une lieue. Tu sais que le marquis était vif comme la poudre, fort comme un Turc et brave comme un lion ; il vous applique alors à mon démolisseur une volée de coups de canne. Ah! ma fille, quels coups de canne jubilants! 11 me semble que j'ai la volupté de les entendre encore tomber et retomber sur le gros dos de ce charabia. « Nous allons nous battre à mort! à bout portant! — criait cet imbécile en se frottant les reins. — Vous avez été insolent, je vous ai donné des coups de bâton; parlant quitte, — lui répondit le marquis. Quant à me battre avec vous, j'ai fait mes preuves, et je ne me commets point avec un drôle de votre espèce. » Et là-dessus...
— Madame! — s'écria Zerbinette en interrompant encore sa maîtresse, — je vous assure qu'on a remué dans la caverne.
— Ah çà! (miras-tu avec tes effrois? tu m'impatientes à la fin.
— Mais, madame. .
— Que diable v< ux-tu qu'il y ait là dedans? des voleurs?
— Ma foi, madame, celte forêt...
— Eh bien, ma lille, rappelle-toi la vieille chanson. Et la marquis» fredonna de sa v<»ix chevrotante :
— Cher voleur, disait Su*on.
— Cher voleur disait Mitftou.
-— Mais va, ma fille, nous n'aurons pas cette aubaine, et, pour en revenir à mon histoire de coups de bâton, je te dirai qu'après la bas* tonnade, mon fils et moi nous remontons en voiture, pendant que notre courrier et nos deux valets de chambre tenaient en respect ce mauvais homme de la bande noire, et puis, fouette, postillon. Les six chevaux de notre berline repartent comme le vent, et ni vu, ni connu, le charabia.
— Se battre avec M. le marquis, — dit Zerbinette, rassurée par le courage de sa maîtresse, — il n'était pas dégoûté, ce bourgeois.
— Ainsi, pour en revenir à notre ermitesse de la bicoque, son honnête mari est donc de la même et abominable séquelle que l'homme aux coups de bâton?
— Oui, madame; mais on ne le voit presque jamais, il est toujours voyageant de ci, de là.
— Ah! il n'est jamais chez lui? mais sais-tu, Zerbinette, c'est que ça se trouverait joliment bien ça! — reprit la douairière en réfléchissant.
Puis elle ajouta :
— Dis-moi, ma fille, est-ce que c'est vrai qu'elle est jolie, celte petite? .. Comment 1 appelles-tu?
— Bastien.
— Cette petite Bastien ?
— Belle comme le jour, madame. Tenez, vous vous rappelez madame la maréchale de Rubempré?
— Oui; et celte petite...
— Est aussi belle, si ce n'est plus.
— Et ça a de la taille?
— Une taille de nymphe.
— C'est bien ce que Raoul m'a rabâché quand il Va eu rencontrée ns les champs. Mais qu'est-ce que c'est qu'un grand dadais de gar-
<;on, jaune comme un coing, qui était avec elle? A ce que m'a dit llaotil, quelque fiandrin de frère, probablement? Alors pour qu'il ne gêne point (et la marquise prit sou tabac), on pourrait vous fourrer ça au château dans les bureaux de l'intendant, avec douze ou quinze cents livres de gages.
— Ab! pour le coup, madame, — s'écria Zerbinette en se ïevant très-efîrayée et regardant du côté de la caverne avec épouvante, — on a remué, avez-vous entendu?
— Oui, j'ai entendu, — répondit l'intrépide douairière, — eh bien, après?
— Ah ! madame, venez, sauvons-nous vite !
— Laisse-moi donc tranquille !
— Mais, mon Dieu! madame, ce bruit?
— Hé .. hé, reprit la marquise en riant, — c'est probablement Pâme de ce pauvre président qui revient compter 1, 2, 3, 4, etc. Allons, rassieds-toi là et ne m'interromps plus, ou sinon...
— Ah ! madame, vous êtes toujours un vrai dragon pour le courage.
— Pardi ! beau courage, quelque bête de nuit, quelque orfraie qui est à voleter dans ce trou. .
— Enfin, madame, ça n'est pas rassurant.
— Voyons, réponds-moi, qu'est-ce que c'est que ce flandrin de garçon que Raoul a rencontré avec cette petite Bastien? c'est un frère?
hein?
— Non, madame, c'est son fils !
— Allons donc, son fils; mais alors...
— Elle s'est mariée très-jeune et elle est si admirablement conservée, qu'elle ne paraît pas avoir plus de vingt ans, madame.
— C'est ça, Raoul y a été pris, car il m'a dit : « Grand'mcre, figure-toi des yeux bleus longs de ça, une taille à tenir entre les dix doigts, une figure de camée, et vingt à vingt-deux ans au plus. Seulement, — a ajouté ce cher enfant, — elles sont si peu habituées aux gens de bonne compagnie, ces bourgeoises, que celle-là a ouvert ses grands yeux tout grands ayant l'air de me regarder comme un phénomène, parce je lui rapportais poliment son mantelet que j'avais ramassé. — Mais, innocent, — ai-je dit à Raoul, — puisqu'elle était
si jolie, cette petite, et qu'elle te regardait avec de si grands yeux. au lieu de lui rendre son tnantelel, il fallait le garder et aller le lui reporter chez elle, ça t'aurait fait entrée... de jeu. — Mais, grand' mère. — m'a riposté ce cher enfant avec tout plein de bon sens, — ce n'est qu'en lui î.t:\ ortant son inautelet que j'ai vu qu'elle était si jolie. »
— C'est égal, madame, M. Raoul aurait pu retourner chez la petite Bastien deux on nos jours après; elle aurait été ravie de recevoir M. le marquis, quand ça n'eût été que pour faire crever de rage toute la bourgeoiscric du pays.
— C'est ce que je lui ai dit, à ce cher enfant! Mais il n*a pas osé.
— Un peu <!e patience, madame. 11 faudra bien qu'il ose.
—Dis donc, ma û\lc: -- reprit !a douairière après un assez long silence, et eu aspirant lentement et d'un air méditatif sa prise de tabac d'Espagne, — sais-tu que pins je songea cette petite Bastien, plus je trouve que, pour toutes orles de raisons, ça serait charmant pour ce cher enfant, et que. fi ça se pouvait, ça serait une fameuse trouvaille?
— J'allais vous le dire, madame.
— Aussi, ma foi, faut-il battre le fer pendant qu'il est chaud, — répondit la douairière après de nouvelles réflexions — Quelle heure est-il, Zerbi nette.'
— Quatre heures et demie, madame,— répondit la suivante en regardant à sa montre.
— Très bien, nous aurons le temps. Ce matin, quand il est parti pour aller pas&er la journée à Boncour, chez les Mérinville, j'ai promis à Raoul d'aller au-devant de lui par l'étang des Loges, sur les cinq heures Z, ; binette, en rouie, je veux tout de suite chapitrer Raoul à l'endroit de cette petite Bastien.
— Mais, rsadame, vous oubliez que M. Raoul a renvoyé son palefrenier pour vous dire qu'en parlant de Boncour il irait (aire une visite au Mon tel, et qu'il ne reviendrait au château que sur les sept heures pour dîner.
— Tiens! c'e^t ma foi vrai, ma fille, ie n'y pensais plus, car sa route, à ce cher enfant, pour revenir du Montel est par la cavée de la Vieille-Coupe. JLurais une peur de loup dans la descente, car je suis devenue poltronne eu voiture, et puis d'ailleurs, il n'est que
quatre heures et demie, il fondrait ail* r trop loin au-devant de mon petit-fils: je le sermonnerai aussi bien ce soir au sujet del'ermitesse.
— Et puis, madame, le soleil baisse et le froid du soir vous est mauvais.
— Allons, Zerbinette, ton bras. Mais laisse-moi donc encore une fois la regarder, c'te pauvre roche du Grand-Sire.
— Oui, madame ; mais, pour Dieu ! n'approchez pas trop près. Malgré la recommandation de Zerbinette, la marquise s'avança, et,
jetant un regard presque mélancolique sur ce site sauvage, elle dit :
— Ah ! les roches, ça ne change pas. La voilà bien comme il y a soixante et tant d'années.
Puis, après un moment de silence, ets'adressant gaiement à Zerbinette, qui se tenait prudemment à l'écart, la marquise ajouta :
— Dis donc, ma fille !
— Madame?
— Cette bonne histoire de l'orfraie m'a mise en goût de me souvenir. J'crais ben que ça m'amuserait de griffonner comme qui dirait nos Mémoires (1).
— Ah ! madame la bonne idée !
— Ça servirait à l'instruction de mon petit-fils, — ajouta la douairière en riant aux éclats, hilarité que partagea Zerbinette.
Pendant quelques moments encore l'on entendit, au milieu du silence de la forêt, le bruit du rire chevrotant des deux octogénaires.
Lorsque le bruit eut cessé tout à lait, Frédérik, livide, effrayant, sortit des ténèbres de la grotte où il était caché, et d'où il avait entendu l'entretien de la marquise douairière de Pont-Brillant et de Zerbinette.
(1) Peut-être donnerons-nous un jour à nos lecteurs le Don' Juan /ëmtni», ou Mémoires de la marquise de Pont-Brillant.
Frédérik, jusqu'alors pur et chaste, élevé sous l'œil maternel, avait plutôt pressenti que compris les odieux projets de la douairière et de sa suivante au sujet de madame Bastieu, qu'elles voulaient, dans leur naïf cynisme, donner, si cela se pouvait, pour maîtresse à Raoul de Pont-Brillant; en effet, à leurs yeux, c était une fameuse trouvaille, comme avait dit la marquise, que cette charmante et honnête bourgeoise, qui demeurait à proximité du château, dont le mari était presque toujours absent, sans compter que l'on pourrait, pour qu'il ne fût point gênant, placer le fils de la jeune femme dans les bureaux de l'intendant du château avec quelques bons gages.
L'impression que cet entretien laissait à Frédérik était donc la conviction plus instinctive que raisonnée qu'il s'agissait d'un dessein infâme, dont sa mère se trouvait l'objet, et que, le soir même, le jeune marquis, devant avoir connaissance de ce projet, s'en rendrait nécessairement complice, pensait le fils de madame Bastien.
A ces nouveaux et redoutables sentiments, se joignait, chez l'adolescent, le souvenir de cet homme exerçant la même profession que son père à lui Frédérik, et qui, bâtonné par le jeune marquis, avait été dédaigneusement repoussé lorsqu'il avait demandé une réparation par les armes.
— Il en serait ainsi de moi, — se dit Frédérik avec un sourire farouche, — Raoul de Pont-Brillant aura méprisé ma provocation, à moins qu'il ne soit parti ce matin avant de l'avoir reçue. Heureusement la nuit approehe, le marquis revient seul, et je connais la cavée Ue la Vieille-Coupe.
Et Frédérik, prenant son fusil, se dirigea rapidement vers une autre partie de la forêt.
La cavée de la Vieille-Coupe, route obligée de Raoul de Pont-Brillant pour se rendre chez lui en revenant du chàieau du Montel, était une sorte de chemin creux, profondément encaissé, aux revers trèsclevés et plantés d'énormes sapins d'Ecosse, dont les cimes formaient
au-dessus de la cavée un dôme si impénétrable, qu'on plein jour il y faisait très-sombre.
Ce soir-là, au moment où le soleil venait de dispiraitre, il régnait déjà dans ce ravin une grande obscurité ; toute forme y paraissait indécise ; deux hommes, se rencontrant lace à face «'ans cet endroit, , n'auraient pu de 1 un à l'autre distinguer leurs traits.
Il était environ six heures du soir.
Raoul de Pont-Brillant, seul (il avait, on l'a dit, renvoyé son groom au château pour avertir la marquise d'un changement de projets), Raoul entra au pas de son cheval dans la cavée, dont les ténèbres lui furent d'autant plus sensibles qu il venait de quitter une route encore éclairée des dernières lueurs crépusculaires.
Au bout de vingt pas, cependant, sa vue, déjà familiarisée avec les ténèbres, lui permit d'apercevoir vaguement devant lui une forme humaine, debout, immobile au milieu du chemin.
— Holà ! eh ! — cria-t-il, — rangez-vous donc d'un côté ou de l'autre de la roule.
— Un mot, monsieur le marquis de Pont-Brillant ! — dit une voix.
— Que voulez-vous? — répondit Raoul en arrêtant son cheval et se penchant sur sa selle, afin de tâcher de reconnaître les traits de son interlocuteur; mais, ne pouvant y parvenir, il reprit:
— Qui êtes-vous? Que voulez vous?
— Monsieur de Pont-Brillant, — répondit la voix, — avez-vous, ce matin, reçu une lettre qui vous donnait rendez-vous à la roche du Grand-Sire?
— Non, car j'ai quitté Pont-Brillant à huit heures. Mais, encore une fois, qu'est-ce que tout cela signifie? Qui diable êtes-vous?
— Je suis celui qui vous a écrit la lettre de ce malin.
— Eh bien, mon ami, vous pouvez ..
— Je ne suis pas votre ami, — interromp.: la voix, — je suis votre ennemi.
— Vous dites? — s'écria Raoul avec surprise et une légère émotion.
— Je dis que je suis votre ennemi.
— Vraiment ! — reprit Raoul d'un ton railleur, sa première sur-
L'ENVIE. n
prise passée, car il était naturellement fort brave ; — ça devient amusant. Et comment vous nommez-vous, monsieur mon ennemi?
— Peu vous importe mon nom.
— Soit. Eh bien donc mon cher, pourquoi diable m'arrêtez-vou> ainsi à la tombée de la nuit, au milieu de la route? Ah ! mais j'y pense, vous m'avez écrit?
— Oui.
— Pour nie dire, quoi*?
— Que vous seriez un lâche, si...
— Misér.ible! — s'écria impérieusement Raoul en interrompant i'rédérikelen poussant son cheval sur lui.
Mais le fils de madame Basl.ien, frappant le chanfrein du chevalavee le canon de son fusil, le força de s'arrêter.
Raoul, d'abord un peu effrayé , mais surtout impatient de savoir où en voulait venir l'inconnu, se calma et reprit avec un sang-froid railleur:
— Vous disiez donc, monsieur mon ennemi, que vous m'aviez fait l'honneur de m'écrire?
— Oui, pour vous dire que, si vous n'étiez pas un lâche, vous vous rendriez aujourd'hui à la roche du Grand-Sire, seul, avec votre fusil chargé à balles, comme je viendrais seul avec le mien.
Après un nouveau mouvement de surprise , le marquis répondit :
— Et puis je vous demander, mon cher , ce que nous aurions fait là, tous deux seuls avec nos fusils?
— Nous nous serions placés à dix pas et nous aurions fait feu l'un sur l'autre.
— Peste î comme vous y allez ! Et dans quel but nous serions-nous livrés à cette distraction innocente , monsieur mon ennemi?
— Je vous aurais tué, ou vous m'auriez tué.
— Probablement, à dix pis, ou nous aurions été bien maladroits; mais ce n'est pas le tout que de vouloir tuer les gens, mon cher, il faut au moins leur dire pourquoi.
— Je veux vous tuer... parce que je vous hais
— Ah bah !
— Ne raillez pas, monsieur de Pont-Brillant, ne raillez pas.
— C'est difficile ; enfin, je vais tâcher. Allons, c'est dit, vous me haïssez, et pour quelle raison?
— Mon nom vous importe aussi peu que le sujet de ma haine.
— Vous croyez?
— Je le crois.
— A la bonne heure. Je suis, comme vous le voyez, bon prince, assurément. C'est donc convenu, vous me haïssez; eh bien, après?
— Vous me tuerez ou je vous tuerai.
— Ah çà ! mais il paraît que, décidément, c'est une idée fixe ?
— Monsieur de Pont-Brillant, cette idée est tellement fixe, que je vais la mettre à exécution à l'instant.
— Mon cher, ma grand'rnère m'a promis de me conduire cette année au bal de l'Opéra pour la première fois; eh bien, je suis sûr que je n'y serai pas aussi intrigué que je le suis par vous.
— Je vous disais, monsieur de Pont-Brillant, que nous allions nous battre à l'instant même
— Ici? dans cette cavée?
— Sans y voir clair?
— Il n'y a pas besoin d'y voir clair.
— Et avec quoi nous battre?
— Avec mon fusil.
— Un seul fusil?
— Oui.
— C'est curieux. Et comment cela? voyons, mon cher.
— Vous allez descendre de cheval.
— Et puis?
— Vous ramasserez quelques cailloux du chemin.
— Des cailloux ! •— reprit Raoul en éclatant de rire, — comment, des cailloux! Ah çà! maintenant c'est donc à coups de pierres que nous allons nous battre? Au fait, c'est moins tragique que le fusiic'est dans le goût du combat de David et de Goliath. Vous possédez
donc des frondes, vous, mon cher? Mais le dommage est que nous n'y verrons goutte.
— Je vous disais, monsieur de Pont-Brillant , que vous ramasser ez deux ou trois cailloux du chemin; vous les mettrez dans votre main fermée.
— J'y suis : pour jouer à pair ou non.
— L'obscurité n'empêche pas de compter les cailloux : le gagnant prendra le fusil , l'appuiera sur la poitrine de l'autre, et fera feu. Vous voyez bien, monsieur de Pont-Brillant, qu'il n'y a pas besoin de voir clair pour cela.
L'accent de Frédérik était si bref, si résolu, sa voix si altérée, que d'abord le marquis, sans pouvoir s'expliquer celle aventure étrange, l'avail regardée comme sérieuse; puis, se rappelant un incident de la soirée qu'il avait passée la veille dans le salon de sa grand'mère, il partit d'un grand éclat de rire, et s'écria :
— Ah ! ma foi ! la plaisanterie est excellente, je comprends tout, maintenant.
— Expliquez-vous, monsieur de Pont-Brillant.
— C'est bien simple. Hier soir, chez ma grand'mère, on contait des histoires de voleurs, d'attaques nocturnes; on en est venu à me plaisanter sur mon courage ; j'ai répondu très haut de ma bravoure, en un mot, j'ai fait un peu le crâne; or, ceci est une épreuve arrangée pour m'essayer. car l'on savait qu'en revenant du Montel je prendrais nécessairement cette cavée; vous pouvez donc dire à ceux qui vous ont payé pour cela que je me suis, je l'espère, assez galamment tiré de l'aventure, car, foi de gentilhomme, j'ai d'abord pris la chose au sérieux. Bonsoir, mon brave, laissez-moi passer, il se fait lard, et c'est à peine si j'aurai le temps d'arriver à Pont-Brillant pour m'habiller avant dîner.
— Monsieur de Pont-Brillant, ceci n'est pas une plaisanterie, ceci n'est pas une épreuve. Vous ne passerez pas, et vous allez mettre pied à terre.
— Allons! assez! — dit impérieusement Raoul, — vous avez gagné voire argent, ôiez-vous de là, que je passe.
— Pied à terre, monsieur de Pont-Brillant! pied à terre!
— Eh bien donc, tant pis pour vous, si je vous marche su* le corps ! — s'écria Raoul.
Et il poussa soncheval en avant.
Mais Frédérik, se jetant à la bride de l'animal , lui donna une violente saccade qui le fit arrêter court sur ses jarrets.
— Tu oses loucher à mon cheval, gredin ! — s'écria Raoul eu levant sa cravache et frappant au hasard ; mais elle siffla dans le vide.
— Ce coup de cravache , cet outrage , je le tiens pour reçu, monsieur de Pont-Brillant. Maintenant, vous seriez un misérable lâche , si vous ne mettiez pas pied à terre à l'instant.
Le marquis avait dit vrai. D'abord confondu de l'aventure, il avait ensuite cru que c'étaii une épreuve dont il était l'objet; mais en entendant la voix âpre et sourde de Frédérik qui palpitait de rage contenue, il revint à sa première pensée, et comprit que la rencontre était sérieuse.
Nous l'avons dit, Raoul était naturellement brave, déjà rompu au monde comme un homme de vingt-cinq ans, et façonné, par l'exemple de sa grand'mère, à une hardie et insolente raillerie ; aussi, quoiqu'il lui fût impossible de deviner quel était l'inconnu et pourquoi cet inconnu le haïssait et le provoquait avec tant d'acharnement, Raoul répondit sérieusement celte fois, et avec un bon sens et une fermeté précoces .
— Ecoutez-moi, vous dont je ne vois pas la figure et qui cachez voire nom, vous m'avez insolemment provoqué, vous m'avez traité de lâche, j'ai voulu vous châtier comme on châtie un vagabond qui vous insulte au coin d'un bois. Malheureusement la nuit a égaré mes coups, mais l'intention vaut le fait. Tenez-vous donc pour châtié. Maintenant, si cela ne vous suffit pas, vous savez qui je suis : envoyez, demain, au château de Pont-Brillant, deux hommes honorables, si vous en connaissez, ce dont je douie, d'après vos procédés. Ces personnes se mettront en rapport avec deux de mes amis, M. le vicomte de Marciliy et M. le duc de Morville; vos témoins, s'ils sont acceptables, feront connaître aux miens voire nom d'abord, s'il vous plaît, et la cause de la provocation que vous m'avez, dites-vous, adressée ce malin. Ces messieurs décideront alors entre eux de ce qu'il y aura lieu de faire. Quant à moi, je serai prêt à me rendre à
leur décision. Voilà comment les choses doivent se passer entre gens bien élevés. Mon cher, si vous l'ignorez, je vous l'apprends.
— Pas de mots! des faits, monsieur de Pont-Brillant, — dit Frédérik d'une voix haletante; — voulez-vous vous battre, ici, à l'instant, oui ou non?
— Encore votre duel aux petits cailloux et au fusil, — répondit Raoul en regardant autour de lui, et tâchant de percer l'obscurité comme pour bien reconnaître l'endroit où il se trouvait; — ça devient fastidieux.
— Vous refusez?
— Pardieu ! — répondit Raoul, qui, cherchant le moyen de mettre lin à cette rencontre, voulait gagner du temps et distraire l'attention de Frédérik; — j'ai dix-sept ans, j'aime la vie, j'adore les plaisirs, et j'irais, sans savoir pourquoi, risquer de me faire luer la nuit comme un chien dans un chemin creux? Allons donc! Parlez-moi d'un beau duel, au grand soleil, l'épée à la main, à la bonne heure, mais un guet-apens, et pour mon premier duel encore? Vous êtes fou.
— Monsieur de Pont-Brillant, vous êtes à cheval, je suis à pied, la nuit est noire, je ne peux vous frapper à la figure; mais l'intention vaut le fait, vous l'avez dit: maintenant, vous battez-vous?
— Venez me demander cela demain, chez moi, au grand jour, je vous répondrai ou je vous ferai jeter à la porte.
— Monsieur de Pont-Briliant, prenez garde ! -- - A quoi ?
— Il faut que vous ou moi restions ici.
— Ce sera donc vous. Et sur ce, bonsoir, mon cher, — dit Raoul. Et, en disant ces mots, il enfonça soudain et vigoureusement ses
épetons dans le ventre de son cheval, qui fit un l>ond énorme en se portant en avant comme s'il eût franchi un obstacle, et, de son poitrail, heurta si violemment Frédérik, qu'il l'envoya rouler à terre.
Lorsque le fils de madame Bastien, encore étourdi de sa chute, se releva, il entendit le galop du cheval de Raoul, qui s'éloignait rapidement.
Après \m premier moment de stupeur, Frédérik réfléchit, poussa un , cri de joie lérocc, ramassa son fusil, gravit, en s'aidant du tronc des
sapins, un des revers de la cavée, qui s'élevait presque à pic, et. courant :»vec rapidité, il s'enfonça dans la forêt, dont il connaissait tous les chemins et toutes les passées.
Pendant que événements précédents se passaient dans la forêt de Pont-Brillant, madame Bastien éprouvait d'horribles inquiétudes; fidèle à la promesse que la veille elle avait faite à Frédérik, elle attendit longtemps avant d'entrer dans la chambre de son fils; le croyant endormi, elle espérait qu'il trouverait quelque calme dans ce repos réparateur; aussi, jusque vers environ une heure de l'aprèsmidi, la jeune mère resta dans sa chambre, qui communiquait à celle de Frédérik, prêtant de temps à autre une oreille attentive, afin de tâcher de savoir si son fils dormait d'un sommeil paisible.
Marguerite, la vieille servante, entra chez madame Bastien pour lui demander quelques ordres.
— Parlez bas, et refermez bien doucement la porte, — lui dit Marie à mi voix, — prenez garde d'éveiller mon fils.
— Monsieur Frédérik, madame! — répondit Marguerite ébahie, — mais il est allé ce matin au point du jour chez le père André, avec son fusil.
Courir à la chambre de son fils et s'assurer de la vérité de l'assertion de sa servante, tel fut le premier mouvement de madame Bastien.
Frédérik en effet n'était plus là, et son fusil avait aussi disparu. En rapprochant de cette dernière circonstance la mystérieuse disparition de Frédérik, la malheureuse mère sentit ses alarmes arriver à leur comble.
Evidemment, pensait-elle, son fils avait voulu se dérober aux explications qu'elle pouvait lui demander dans son étonnement de lui voir
son fusil à la main; et elle le savait trop accablé pour croire qu'il pût songer à la chasse. Madame Bastien se rendit en hâte à la maison du père André, le jardinier chez qui ou avait vu entrer Frédérik au point du jour; mais le jardinier était sorti depuis peu de temps. Dans son ignorance du chemin qu'avait suivi son fils et de celui qu'il devait prendre à son retour, Marie se rendit à l'extrémité de la futaie, sur un petit tertre assez élevé, lâchant d'apercevoir au loin son (ils dans la plaine au delà de laquelle commençait la forêt de Pont-Brillant.
Les heures s'écoulèrent, Frédérik ne parut pas. L'on était, nous l'avons dit, dans les premiers jours de novembre. Le soleil allait bientôt se coucher derrière de grandes masses de nuages brumeux, que de longues rayures rougeàttes séparaient du sombre horizon formé par la cime des bois déjà noyés d'ombre.
Madame Bastien, dont l'angoisse augmentait à mesure que le jour arrivait à sa fin, explorait en vain du regard les chemins sinueux et découverts qui serpentaient à travers les champs. Soudain Marguerite, accourant vers la futaie, dit à sa maîtresse, du plus loin qu'elle l'aperçut :
— Madame, madame, voici le père André, à qui M. Frédérik a parlé ce matin.
— Où est André?
— Madame, je l'ai vu de loin, sur la roule, où je guettais de mon côlé.
Sans en entendre davantage, madame Bastien courut vers le chemin par où s'avançait le vieux jardinier, qui pliait sous le poids d'une énorme boite d'églantiers fraîchement arrachés.
Dès que madame Bastien fut à portée de voix du vieillard, elle s'écria :
— André, vous avez vu mon fils ce matin? Que vous a-t-il dit? où est-il?
Avant de répondre à ces questions précipitées, André se déchargea péniblement de son faisceau d'églantiers, qu'il déposa par terre; puis il répondit à sa maîtresse :
— En effet, madame, ce matin, au point du jour, M. Frédérik est venu me trouver pour des balles.
— Pour des balles?
— Oui, madame, pour me demander si j'avais du plomb pour fondre des halles de calibre pour son fusil?
— Ah ! mon D'eu ! s'écria madame Bastien toute tremblante, — des balles pour son fusil !
— Certainement, madame, et comme il me restait un bout de tuyau en plomb , j'ai fondu une demi-douzaine de balles pour M. Frédérik.
— Mais, — dit la jeune mère d'une voix altérée en s'ef forçant de chasser une idée folle, horrible, qui lui traversa l'esprit; — ces balles, c'était... c était donc pour la (basse?
— Bien sûr, madame, car M. Frédërik m'a dit que Jean-François, vous savez, le métayer de la Coudraie?
— Oui, oui, je sais. Ensuite?
— Jean-François a donc conté hier à M. Frédërik que voilà deux nuits de suite qu'un des sangliers de la forêt vient retourner de fond en comble son champ de pommes de terre, et comme ce soir la lune se lève de bonne heure, M. Frédérik m'a dit qu'il irait se mettre à un affût que Je;in-François connaissait, et qu'il tuerait le sanglier.
— Mais c'est d'une imprudence horrible ! — s'écria madame Bastien, qui ne faisait que changer d'appréhensions, — Frédérik n'a jamais tiré de sanglier; s'il le manque, c'est jouer sa vie!
— N'ayez pas peur, madame, M. Frédérik est bon tireur, et...
— Non fils est donc à cette heure à la métairie de la Coudraie ? demanda madame Bastien en interrompant le jardinier.
— Faut le croire, madame, puisqu'il doit aller ce soir à l'affût avec le métayer.
Madame Bastien ne voulut pas en entendre davantage et s'éloigna précipitamment. Le soleil baissait, déjà le disque rougeâtre de la lune, alors dans son plein , commençait de poindre à l'horizon. La métairie de la Coudraie se trouvait à une demi-lieue; Marie s'y rendit en hâte, à travers champs, ne songeant pas, dans son inquiétude, â prendre même un châle et un chapeau.
A mesure que le soleil disparaissait, la lune, encore voilée par la brume du soir, s'élevait lentement au-dessus de la masse noire des
grands bois, et jetait assez de clarté pour qu'on y vît presque autant qu'en plein jour. Bientôt Marie aperçut à travers un tail is de marsaules, dont était entourée la niéiairie, une lumière annonçant que le fermier était de retour des champs.
Un quart d'heure après, la jeune mère, toute haletante de sa course précipitée, entrait chez le métayer. A la lueur d'une bourrée qui brûlait dans l'âlre, Jean-François, sa femme et ses enfants, étaient assis autour de leur foyer.
— Jean-François, — dit vivement, madame Bastien, — conduisezmoi vite, je vous en supplie, à l'endroit où est mou fils.
Puis, elle ajouta d'un ton de triste reproche :
— Comment a^ez-vous pu laisser un enfant de cet âge s'exposer à un pareil danger ? Mais enfin, venez, je vous en prie, venez, il doit êite temps encore d'empêcher celte horrible imprudence.
Le métayer et sa femme se regardèrent d'abord avec ébahissement, puis Jean-François reprit :
— Madame, excusez, mais je ne sais pas ce que vous voulez dire.
— Comment, vous ne vous êtes pas plaint hier à mon fils, de ce qu'un sanglier venait ravager votre champ depuis deux nuits?
— Oh! oh ! les sangliers trouvent trop de glands en forêt celle anuée pour sorlir sitôt, madame, et, Dieu merci ! jusqu'à préseut, ils ne nous ont point fait de ravage.
— Mais, mon fils, vous ne l'avez donc pas engagé à venir tirer ce sanglier ?
— Moi, madame? jamais, au grand jamais, je ne lui ai parlé de sanglier.
— Aujourd'hui, vous n'avez pas donné rendez-vous à mon fils '.
— Non, madame.
A cette révélation, Marie resta un moment muette, accablée d'éuvante ; enfin elle murmura :
— Frédérik a menti à André. Mais alors, ces balles, ces balles, mon Dieu ! pourquoi donc faire?
Le métayer, s'apercevant de l'inquiétude de madame Bastien, se crut en mesure de la rassurer, et lui dit :
— Il est vrai, madame, que je n'ai pas parlé du sanglier à M. Frédérik ; mais, si vous venez le chercher, je crois savoir où il est.
— Vous l'avez donc vu ?
— Oui, madame.
— Où cela? quand cela ?
— Madame sait bien la montée si rapide, qui est ù un quart de lieue de la cavée de la Vieille-Coupe, en allant vers le château de Pont-Brillant, par la forêt?
— Oui, oui, ensuite.
— Eh bien! madame, à la nuit fermée, mais claire encore, je revenais par celle montée, lorsqu'à vingt pas de moi, j'ai vu M. Frédénk sortir d'un fourré et traverser cette route en courant. Seulement, il s'est arrêté un moment au sommet de la montée, comme pour écouter dans la direction de la sortie de la cavée, et puis il a gagné le grand taillis qui borde la route de l'autre côté ; même que c'est le brillant du fusil de M. Frédérik qui me l'a fait remarquer à travers la nuitée, et je me suis dit : « Tiens ! voilà M. Frédérik avec son fusil dans les bois de M. le marquis, c'est étonnant. »
— Et y a-t-il longtemps de cela?
— Ma foi, madame, il y a bien une demi-heure, car la lune ne faisait encore que de pointer.
— Jean-François, dit précipitamment la jeune mère, vous êtes un brave et digne homme. Je suis dans une inquiétude mortelle, il faut que vous me conduisiez à l'endroit où ce soir vous avez vu mon (ils.
Après avoir regardé madame Baslien avec compassion, le métayer lui dit :
— Tenez, madame, je vois ce qui vous tourmente, et dame, vous n'avez peut-être pas tort d'être inquiète...
— Achevez, achevez.
— Eh bien! voilà le fin mot : vous craignez que M. Frédérik ne soit à l'affût, ce soir, dans le bois de M. le marquis, n'est-ce pas? Moi ! je le crois comme vous, madame, et, franchement, il y a de quoi s'alarmer, car M. le marquis est aussi déchaîné contre les braconniers et aussi jaloux de son gibier que feu son père ; ses gardes
L'ENVIE. ie&
sont méchants en diable, et s'ils trouvaient M. Frédérik à l'affût, ma foi, ca irait mal.
— Oui, c'est cela que je redoute, — reprit vivement madame Bastien, quoiqu'une appréhension, tout autrement terrible, quoique vague encore, vînt l'assaillir. — Vous le voyez, Jean-François, — ajouta-t-elle d'un ton suppliant, — il n'y a pas un moment à perdre, il faut qu'à tout prix je ramène mon fils; venez, venez.
— Tout de suite, madame, — dit avec empressement le métayer. Et il se dirigea vers la porte.
— Nous n'avons qu'à prendre le petit sentier dans les blés noirs, nous couperons au court, et nous serons dans un quart d'heure à la foret.
— Merci de votre bonté, Jean-François, — dit madame Bastien avec émotion, — oh! merci. Marchez, je vous suis partons vile.
— Mais, notre homme, — dit la métayère à son mari au moment où il sortait, — en prenant la sente, il faudra traverser u tourbière, et cette chère madame qui est chaussée fin se mouillera terriblement et pourra amasser du mal.
— Jean-François, je vous en conjure, ne perdons pas un instant, — dit madame Bastien.
Et, s'adressant à la métayère :
— Merci, bonne mère, je vous renverrai tout à l'heure votre mari.
Lorsque Marie Bastien et son guide sortirent de la métairie, la lune, ayant dissipé la brume, brillait d'un vif éclat.
L'on apercevait à peu de distance les grandes masses noires des aibres de la forêt se découpant sur le sombre azur du ciel étoile.
Le silence était profond.
Sur la terre durcie, Ton n'entendait que le bruit sonore et bâte des sabots de Jean-François.
Il se retourna bientôt et dit à la jeune femme en modérant sa marcbc :
— Pardon, madame, je vas peut-être trop vite ?
— Trop vite ? non, non. mon ami, vous n'irez jamais trop vite. Marchez, marchez, je peux vous suivre.
Et, après un moment de silence, elle reprit en se parlant à ellemême :
i Ces balles, pourquoi faire? pourquoi ce mensonge? peut-être .Jean-François dit-il vrai : Frédérik aura voulu aller à l'affût dans < es bois, et il se sera caché de moi, et pourtant, toute la journée d'hier il a élé si sombre, si concentré, que je ne puis croire qu'il songe à la chasse. Depuis si longtemps il n'avait pas touché uu fusil ! h
Au bout de quelques instants de marche, s'adressant de nouveau à son guide :
— Quand vous avez vu mon fils, vous n'avez pas remarqué sa figure ?
Et, comme le métayer se retournait pour lui répondre, madame Baslien lui dit :
— Parlez-moi en marchant, ne perdons pas une minute.
— Dame! de loin et à la nuitée, je n'ai pu remarquer la figure de M. Frédérik, madame.
— Sa démarche ne vous a pas paru brusque, agitée?
— Je ne peux pas trop vous dire, madame; il a traversé la mou. lée en courant pour entrer dans le taillis, où il s'est sans doute mis à l'affût; ça n'a pas duré longtemps.
ci C'est vrai, je fais des questions folles, — se dit la jeune mère. — Comment cet homme aurait-il pu remarquer cela ? »
Elle reprit tout haut :
— Et ce taillis où est entré mon fils, vous pourrez le reconnaître, Jean-François9
--Oh ! très-facilement, madame : il est à dix toises en avant du poteau des Quatre-Bras, qui marque la grand'roule du château.
— Mon Dieu! Jean-François, que le chemin est long! Nous n'arriverons donc jamais ?
— Encore, un demi-quart d'heure, madame.
— Un demi-quart d'heure, mon Dieu! — murmura la jeune mèr<;. — flélas ! il se passe tant de choses en un demi-quart d'heure !
Marie et son guide continuèrent de s'avancer d'un pas précipité. Plusieurs fois la jeune femme fut obligée d'appuyer ses deux mains contre sa poitrine pour comprimer la violence des battements de son cœur, qu'augmentait encore cette course haletante. Déjà Ton apercevait très-distinctement les arbres de la lisière de la forêt.
— Madame, — dit le métayer en s'arrêlant, — nous voici aux tourbières; prenez garde, il y a des meulières profondes et dangereuses. Voulez- vous que je vous aide ?
— Allez, allez, Jean-François; hâtez le pas, s'il est possible, ne vous occupez pas de moi.
Et, d'un pas rapide et sûr, Marie traversa de périlleuses fondrières, où elle n'eût pas osé s'aventurer en plein jour. Au bout de quelques minutes, elle reprit :
— Jean-François, quelle heure peut-il être?
— D'après la lune, il ne doit pas être loin de sept heures, madame.
— Et une fois entrés dans la forêt, serons-nous loin du taillis ?
— A cent pas, au plus, madame.
— Vous entrerez dans ce taillis d'un côté, Jean-François, moi d« l'autre, et nous appellerons Frédérik de toutes nos forces. S'il no nous répond pas, — ajouta la jeune femme en frissonnant, — s'il ne nous répond pas, nous chercherons plus loin, car nous ne pouvons, pas manquer de le trouver, n'est-ce pas, Jean-François?
— Certainement, madame; mais si vous m'en croyez, pour plus de prudence, nous n'appellerons pas M. Frédérik
— Pourquoi cela ?
-—Nous pourrions, voyez-vous, madame, donucr l'éveil aux gardes de ronde, il doivent être tous sur pied, car un clair de lune pareil semble fait exprès pour les affâtiers.
— Vous avez raison, nous chercherons mon fils sans rien dire, — répondit Marie en tressaillant.
Puis, cachant sa figure dans ses mains pendant une seconde, comme si elle voulait échapper à une horrible vision, elle s'écria :
— Ah ! je deviendrai folle !
Elle se remit à marcher sur les pas de son guide. Soudain, prêtant l'oreille et s'arrêlant brusquement :
— Jean-François, avez-vous entendu?
— Oui, madame, c'est encore loin.
— Quel est ce bruit?
— Ça vient par la sortie de la cavée. C'est le galop d'un cheval dans la forêt. C'est peut-être le garde général de M. le marquis. H inspecte sans doute si les gardes font leur tournée.
Le métayer, homme robuste, avait marché si vite, que, lorsqu'il atteignit enfin la lis ère de la forêt, il suait à grosses gouttes, tandis que Marie frissonnait ; il lui semblait que tout son sang refluait vers son cœur et s'y glaçait.
— Maintenant, madame, nous allons prendre ce sentier sous bois, qui nous raccourcit de beaucoup, car il nous mène droit au poteau des Quatre-Bras ; seulement, garez votre figure avec vos mains, madame, faites bien attention, car, dans le fourré que nous allons traverser, H y a des houx terriblement forts et piquants.
En efLi, à plusieurs reprises, les mains délicates de Marie, qu'elle étendait en avant, furent déchirées, ensanglantées par les pointes acérées des feuilles du houx. Mais la jeune femme ne sentit rien.
— Ces balles, — se disait-elle, — pourquoi ces balles? oh! je ne veux pas y songer, je tomberais Jà d épouvante, et j'ai besoin de tout mon courage.
A ce moment le galop du cheval, que l'on avait entendu au loin, se rapprocha de plus en plus. Puis il cessa soudain, comme si le cavalier se fui mis au pas pour gravir la rapide momée.
Le métayer et madame Bastien, sortant bien ôt de l'épais fourré qu'ils venaient de traverser, se trouvèrent dans un large rond-point, au centre duquel se dressait un poteau, dont chacun des bras correspondait à d'immenses allées qui se prolongeaient à perle de vue à
travers la forêt; leur sol, alternativement coupé par les ombres noires des arbres et par les blanches clartés de la lune, offrait d'étranges contrastes de lumière et d'obscurité.
— C'est à vingt pas d'ici, au sommet de la montée, que j'ai vu entrer M. Frédérik dans ce taillis qui borde la route, — dit le métayer en indiquant à madame Bastien un fourré de jeunes chênes, — je vais prendre l'eticeinte à revers, et nous ne pouvons manquer de rencontrer M. Frédérik, s'il est encore là. Dans le cas où je le retrouverais avant vous, je lui dirai que vous voulez qu'il abandonne tout de suite son affût, n'est-ce pas, madame? — ajouta le métayer à voix basse.
Marie lui fit un signe de tête affirmatif, et entra dans l'enceinte avec une terrible angoisse, pendant que Jean-François s'éloignait.
L'on entendit alors résonner sur le pavé de la montée le pas d'un cheval. Ce cavalier était Raoul de Pont-Brillant, qui avait dû prendre cette roule en sortant de la cavée de la Vieille-Coupe.
Frédérik, connaissant les détours de la forêt, avait, en piquant droit à travers le bois, devancé de beaucoup le jeune marquis au passage de la montée, passage obligé pour regagner le château. .
Raoul, prenant en gaieté les singuliers événements de la soirée, sifflait un air de chasse pendant que son cheval gravissait très-lentement la côte très-ardue en cet endroit.
Marie, dans une anxiété croissante, s'avançait toujours à travers le taillis. Elle arriva bientôt à une grande clairière éclairée par la lune.
Au milieu de cet espace s'élevait un chêne immense ; une mousse épaisse et des détritus de feuilles qui jonchaient le sol, amortissant le bruit des pas, la jeune femme put s'approcher sans avoir attiré l'attention de son fils, qu'elle aperçut à demi caché par l'énorme tronc du chêne.
Ce qui se passa ensuite fut si rapide, qu'il serait impossible de donner une idée de la soudaineté de celle péripétie ; il faut donc ie résigner à raconter longuement un incident aussi prompt que la pensée.
Frédérik, profondément attentif et absorbé, n'avait ni vu ni entendu s'approcher sa mère, dont la marche s'amortissait sur la mousse ; tête nue, il appuyait un genou en terre, et tenait son fusil
à demi abaissé, comme s'il n'eût plus attendu que le moment extrê d'épauler et de tirer.
Quoiqu'elle eût tâché de fuir cette idée , la malheureuse mère avait, en accourant à la forêt, parfois tressailli d'épouvante, pensant à la possibilité d'un suicide, crainte horrible éveillée dans son esprit par divers incidents des journées précédentes. Que l'on juge de la joie folle de madame Bastien lorsque, à la posture de son fils, elle crut les soupçons du métayer justifiés, et qu'il s'agissait seulement d'un dangereux braconnage.
Aussitôt, dans un aveugle élan de bonheur, de tendresse, la jeune femme se jeta d'un bond sur son fils avec une sorte de frénésie, sans prononcer une parole.
Et cela, au moment môme où Frédérik, abaissant son fusil, murmurait d'une voix sardonique et féroce .
— Tiens, monsieur le marquis!
C'est qu'en effet Frédérik venait de voir, à dix pas de lui, s'avancer, éclairé en plein par la lune, et découvert jusqu'à mi-cQrps, grâce à une éclaircie du taillis, Raoul de Pont-Brillant, montant toujours la côte au pas de son cheval, et continuant de siftler indolemment son air de chasse.
Le mouvement.de madame Bastien avait été si soudain, si impétueux, que le fusil de son fils s'échappa de ses mains au moment où il allait faire feu, et tomba sur ia mousse.
— Ma mère! — murmura Frédérik pétrifié.
Cette péripétie, — rapide comme 1a foudre, s'était passée presque en silence. La sonorité des pas du cheval de Raoul de Pont-Brillant, et le son de l'air de chasse qu'il sifflait, avaient d'ailleurs, en partie, couvert le bruit causé par madame Bastien.
Cependant, le jeune marquis, s'arrêtant court au delà de l'éclair. cie qui l'avait mis en évidence, discontinua de siffler, se pencha sur sa selle, et dit d'une voix ferme :
— Qui va là ?
Puis il prêta de nouveau l'oreille.
Marie, qui venait de découvrir le terrible mystère de la présence de son fils dans la forêt, mit sa main sur la bouche de Frédérik, en l'enveloppant de ses lu as, et écoula, suspendant sa respiratiou.
L'ENVIE. Ht
Raoul de Pont-Brillant, ne recevant point de réponse, s'était dressé sur ses étriers, afin de voir de plus haut et de regarder da côté du gros chêne, où il avait entendu un léger bruit.
Heureusement, l'ombre épaisse projetée par cet arbre énorme et la hauteur des taillis qui bordaient la route au delà de l'éclaircie déjà dépassée par le jeune marquis, l'empêchèrent de rien apercevoir.
Ayant encore écouté pendant quelques secondes, et ne se doutanl pas que son ennemi inconnu l'eût devancé à ce passage, Raoul remif son cheval au pas, et se dit :
« C'est quelque fauve qui aura bondi d'effroi à ti avers le fourré. » Puis la mère et le fils, muets, immobiles, glacés d'épouvante, serrés l'un contre l'autre, entendirent le jeune homme recommencer à siffler son air de chasse.
Ce bruit s'affaiblit de plus en plus, et bientôt se perdit au loin dans le grand silence de la forêt.
Madame Bastien ne pouvait plus douter du projet de Frédérik. Elle l'avait vu ajuster Raoul de Pont-Brillant en disant : « Tiens, monsieur le marquis. »
Ce guet-apens paraissait à la fois si lâche, si horrible, à la malheureuse femme, que, malgré l'évidence des faits, elle voulut encore douter de cette effrayante découverte.
Frédérik s'était brusquement relevé après le premier saisissement causé par la vue et par l'étreinte de sa mère; debout, les bras croisés sur sa poitrine, les yeux fixes et sombres, les traits couverts dune pâleur livide, que la clarté bleuâtre de la lune faisait ressortir encore, il restait muet, immobile comme un specire.
— Frédérik, — lui dit madame Bastien, dont les lèvres tremblaient
si fort, qu'elle niellait une pause entre chaque parole, — que faisais-lu, là, mon enfant?
L'adolescent demeura silencieux.
— Tu ne me réponds pas? tes yeux sont fixes, hagards. Tiens, vois-tu? mon pauvre enfant, la nuit dernière, je l'ai entendu, tu as été si agile, lu souffres lant depuis quelques jours, que tu auras été pris tout à coup d'un accès de lièvre chaude, d'une sorte de délire, et la preuve, c'est que lu ne sais pas seulement comment il se fait que tu te trouves ici. Tu es comme si tu t'éveillais d'un songe, n'est-ce pas, Fiédérik?
Madame Baslien, fermant volontairement les yeux plutôt que d'envisager une réalité terrible, tâchait de se persuader que Frédérik ne jouissait pas de sa raison.
— Oui, je suis certaine, — reprit-elle, — que c'est à peine si tu as conscience de ce qui s'est passé depuis ion départ de la maison, n'est-ce pas? Tu ne me réponds rien, oh ! je comprends, ta pauvre tête est encore troublée. Reviens à toi, mon enfant, calme-loi, mon Dieu! Tu ne me reconnais donc pas? C'est moi, ta mère.
— Je vous reconnais, ma mère.
— Enfin '
— J'ai toute ma raison.
— Ah ! oui, maintenant, Dieu merci! mais pas tout à l'heure.
— Je l'ai toujours eue.
— Non, mon pauvre enfant, non.
— Je sais où je suis
— Oui, à présent, tu te reconnais, mais pas tout à l'heure.
— Je vous dis, ma mère, que je sais pourquoi je suis venu ici, à dix pas du poteau des Quatie-Bras, me mettre à l'affût, avec des halles dans mon fusil.
— Ah ! bien ! c'est cela, alors, — dit l'infortunée en feignant d'èlre rassurée. — Jean-François le métayer ne s'était pas trompé, il me l'avait bien dit.
— Il avait bien dit, quoi?
— Que lu venais te mettre à l'affût, car, à la nuit tombante, il fa-
vait vu entrer dans ce taillis avec ton fusil, et même il s'étaii dit : « Tiens! voilà M. Frédérik, il va sans doute braconner dans les bois de Pont-Brillant. » Lorsque j'ai appris cela, juge de mon inquiétude ; tout de suite je suis accourue avec Jean-François, tu conçois, car, en vérité, tu es d'une imprudence folle, mon pauvre enfant, tu ne sais donc pas que les gardes de M. le marquis...
Ces mots de monsieur le marquis firent sortir Frédérik de son calme effrayant; il serra les poings avec fureur, et s'écria, regardant sa mère en face avec une expression féroce :
— C'est à l'affût de monsieur le marquis que j'étais, entendezvous, ma mère?
— Non, Frédérik, — îépondit la malheureuse femme en frissonnant de tout son corps, — non, je n'entends pas, et d'ailleurs est-ce que je comprends quelque chose à vos termes de chasse, moi ?
— Ah ! — fit Frédérik avec un affreux sourire, — je vais me faire comprendre : eh bien ! sachant que monsieur le marquis devait pas" ser par ici, ce soir, à la nuit tombante, j'ai mis des balles dans mon fusil, et je suis venu m'embusquer derrière cet arbre pour tuer monsieur le marquis lorsqu'il passerait. Compren z-vous, ma mère?
A ces épouvantables paroles, madame Bastien eut un moment de vertige, puis elle fut héroïque.
Appuyant une de ses mains charmantes sur l'épaule de son fils, elle lui posa son autre main sur le front en se disant d'une voix calme, très-calme, et feignant de se parler à elle-même :
— Comme sa pauvre tête est brûlante, il est encore dans le délire de la fièvre. Mon Dieu ! mon Dieu ! comment le décider à me suivre?
Frédérik, d'abord stupéfait du langage et de l'apparente tranquillité de sa mère, après le terrible aveu qu'il venait de lui faire dans l'exaspération de sa haine s'écria
«— Je vous dis que j'ai toute ma raison, ma mère; c'est vous autant que moi que je veux venger; et ma haine, voyez- vous, est...
— Oui, oui, mon enfant, je te crois, — dit madame Bastien en l'interrompant, trop épouvantée pour remarquer les dernières paroles de Frédérik.
Puis, le baisant au front, elle ajouta, de ce ton que Ton emploie lorsque l'on ne veut pas contredire les fous:
— Oui, certainement, tu as ta raison; aussi tu vas revenir avec moi: il se fait lard, et il y a longtemps que nous sommes dans ces bois.
— La place est bonne, — dit Frédérik d'une voix sourde, — j'y reviendrai.
— Sans doute, nous reviendrons, mon enfant; mais tu comprends, il faut d'abord commencer par nous en aller, n'est-ce pas?
— Mais, ma mère, ne me poussez pas à bout!
— Tais-toi! oh! tais-toi! — dit soudain Marie avec effroi en mettant une main sur la bouche de son fils et écoutant attentivement. — Entends-tu? — reprit-elle, —on marche dans le taillis. Oh! mon Dieu ! on vient!
Frédérik ramassa son fusil.
— Ah! je sais, — reprit la jeune femme dont l'alarme cessa après un moment de réflexion; — je sais, c'est Jean-François; il devait te chercher d'un côté, moi de l'autre.
Puis, appelant à demi-voix :
— Est-ce vous, Jean-François?
— Oui, madame Bastien, — répondit le métayer, que l'on ne voyait pas encore, mais que l'on entendait venir en écartant les branchages; — je n'ai pas trouvé M. Frédérik.
— Rassurez-vous, mon fils est là, Jean-François.
— Ah ! tant mieux, madame Bastien, — dit le métayer, — car je viens d'entendre parler là-bas, du côté de l'étang ; pour sûr, c'est une ronde des gardes de M. le marquis.
Ce disant, le métayer parut dans la clairière.
Frédérik, malgré l'audace de sa haine, n'osa pas, en présence d'un étranger, répéter les menaces qu'il avait proférées devant sa mère; il mit son fusil sous son bras, et, toujours sombre, silencieux, il se disposa à suivre madame Bastien.
— Allons, allons, monsieur Frédérik, dit le métayer, — il ne faut pas tenter le diable; les gardes de M. le marquis approchent; vous êtes dans un fourré, votre fusil à la main; il fait un clair de lune su-
perbe pour les braconniers, c'est assez pour qu'on vous déclare procès-verbal.
Puis, s'adressant à madame Bastien :
— Je vas marcher devant madame, je connais une petite sente qui nous conduira droit et vite hors de ce taillis et du côté opposé à celui où l'on entend les gardes.
Les forces de Marie étaient à bout : elle s'appuya sur le bras de son fils, qui, toujours concentré, ne lui adressa pas une parole. A son arrivée chez le métayer, la jeune mère, pâle, affaiblie, frissonnait de tous ses membres; Jean-François voulut absolument atteler son cheval à sa charrette pour reconduire Marie et son fils ; elle accepta cette offre, car, brisée par tant d'émotions, elle eût été incapable de faire de nouveau à pied le long trajet qui séparait la métairie de sa maison, où elle arriva avec son fils vers neuf heures du soir.
A peine de retour, Frédérik chancela, perdit connaissance et tomba bientôt dans une violente attaque nerveuse, qui porta l'effroi de sa mère à son comble; cependant, aidée de sa vieille servante, elle donna tous les soins possibles à son fils, qui fut transporté dans sa chambre et mis au lit.
Durant cet accès spasmodique, et bien que ses yeux fussent fermés, Frédérik versa des larmes. Revenu à lui et voyant sa mère pen* chée à son chevet, il lui tendit les bras et la serra longtemps contre lui, avec des sanglots déchirants. Puis, cette nouvelle crise passée, il dit se trouver plus calme et avoir surtout besoin de solitude et d'obscurité; se tournant alors vers la ruelle de son lit, il ne prononça plus une parole.
Marie, avec une rare présence d'esprit, avait, lors de son retour et pendant l'évanouissement de Frédérik, donné l'ordre de clouer en dehors les contrevents de la chambre où il couchait ; l'on n'entrait dans cette chambre que par la sienne a elle, où elle se proposait de veiller toute la nuit, en laissant entr'ouverte la porte de communication. Elle n'avait donc pas à redouter jusqu'au lendemain quelque nouvel égarement de la part de son malheureux enfant.
Elle n'était pas de ces femmes que la douleur paralyse et frappe d'irrésolution ou d'impuissance. Si épouvantable que fût la découverte qu'elle venait de faire, une fois seule, elle l'envisagea résolu-
Î!G LES SErT PÉCHÉS CANTAl'X.
ment, après avoir routa se persuader un instant que son fils n'avait pas sa tète à lui en préméditant un crise exécrable.
« Je n'en puis douter, — se dit-elle, — Prédérik éprouve une haiue implacable contre le jeune marquis de Pont-Brillant. Les ressentiments de cette haine, longtemps concentrée sans doute, sont cause du changement qui s'est opéré en lui depuis quelques mois. Cette haine est arrivée à ce point d'exaliation que mon (ils. après avoir tenté de tuer M. de Pont-Brillant, u'a peut-être pas renonce à celte horrible pensée. Voilà les faits. Maintenant quelle circonstance mystérieuse a pu dire naître et développer chez mon tils celte rage contre un adolescent de son âge? Comment mon tils, élevé par moi et qui naguère me rendait la plus tière, la plu;> heureuse des mères, en est-il venu à concevoir l'idée... d'un tel crime? Tout ceci est secondaire; je chercherai plus tard à résoudre ces questions qui confondent ma raison et me font douter de moi-même. Ce qu'il faut d'abord et à 1 instant, c'est arracher mon fils à d'horribles tentations, et l'empêcher matériellement de commettre un meurtre. Voilà ce qui est imminent.»
Et. après avoir élé. sur la pointe du pied, prêter l'oreille à la porte entr'ouverte de la chambre de Prédérik, qu'elle entendit pousser un gémissement douloureux, après quoi il retomba dans un morne silence . Marie se mit à sa table et écrivit la lettre suivante à son mari :
A monsitur Battit*.
« Je vous ai déjà écrit, il y a quelques jours, mon ami, au sujet de la mauvaise santé de Prédérik et du départ de l'iustituteur que vous m'aviez autorisée à prendre.
« L'éiat de mon tils s'aggrave, il me donne de sérieuses inquiétudes, il est urgent de prendre un parti décisif.
• Je suis allée avant-hier consulter encore notre ami le docteur Dufour. Il pense que l'âge et la croissance de Frédérik causent son état nerveux, inquiet, maladif; il m'a engagée à donner à cet enfant le plus possible de distractions, ou, ce qui serait de beaucoup préférable, à le faire voyager.
« C'est à ce dernier parti que je m'arrête; daus la complète solitude où nous vivons, il me serait impossible de donner aucune distraction à Frédérik.
c 11 n'est pas probable que vos affaires vous permettent de nous accompagner à Ilyères, où je désire conduire mon fils; en tous cas, je partirai avec lui: Marguerite nous accompagnera. Notre voyage durera cinq ou six mois, peut-être moins; cela dépendra de l'amélioration de la santé de Frédérik.
« Pour mille raisons trop longues à vous énumérer ici, j'ai fixé mon départ à lundi prochain; je serais partie demain si j'avais eu l'argent nécessaire; mais j'ai employé, comme d'habitude, aux dépenses de la maison, la somme que votre correspondant m'a fait tenir pour cet usage à la fin du mois dernier; et, vous le savez, sauf les cent cinquante francs que vous me donnez mensuellement pour mon entretien et celui de Frédérik, je n'ai pas d'argent.
« J'envoie cette lettre ce soir à Blois par on exprès : ainsi elle gagnera six heures, vous la recevrez après-demain matin; je vous conjure de me répondre courrier par courrier et de m'envoyer un maudat sur votre banquier de Blois ; je ne sais quelle somme vous fixer; vous connaissez la simplicité de mes habitudes, calculez ce qu'il faut pour nous rendre à Ilyères avec Frédérik et Marguerite par la diligence; ajoutez à cela les petites dépenses imprévues du voyage, et de quoi vivre à Cyères pendant les premiers temps de notre séjour; je m'établirai là le plus économiquement possible; je vous écrirai ensuite combien nous aurons à dépenser par mois.
« Ordinairement la multiplicité de vos affaires, saus doute vous empêche de me répondre, ou rend vos réponses très-tardives ; il n'en sera pas ainsi de cette lettre : vous en comprendrez l'excessive importance.
a Je ne veux pas vous alarmer; mais je dois vous le dire, l'état de Frédérik offre des symptômes d'une telle gravité, que ce voyage peut être et sera, je V espère, le salut de m os fils.
« Je crois vous avoir donné, depuis bientôt dix-sept ans, assez de raisons de compter sur la solidité de mon caractère et sur la tendresse éclairée que je porte à Frédérik. pour être assurée d'avance que vous approuverez ce voyage, si soudain qu'il doive vous paraître; vous aiderez, n'est-ce pas, de tout votre pouvoir, à une résolution dictée par la plus impérieuse, la plus urgente nécessité.
* Je laisserai ici le vieil André ; il gardera la maison et fera votre forvice lorsque vous viendrez; c'est un homme très-sûr, à qui je
puis tout confier en mon absence. Ce voyage n'offre donc, sous ce rapport, aucun inconvénient.
« Adieu, je suis très-inquiète et très-triste. Je termine promptement cette lettre afin de l'envoyer ce soir même.
« Lundi matin. :iu reçu de votre réponse, je vous écrirai, je porterai moi-même la lettre à Blois; j'y serai vers deux heures afin de recevoir de votre correspondant l'argent nécessaire à notre voyage; je prendrai le soir même la voiture de Paris, où nous ne resterons que vingt-quatre heures, pour delà gagner Lyon, et continuer notre route vers le Midi.
« encore adieu.
« Marie Bastien. »
Ceci écrit, madame Bastien donna l'ordre d'atteler le cheval et d'aller au-sitôt porter celte lettre à Blois.
Au retour, l'on devait passer par Pont-Brillant et y laisser un billet que Marie écrivit au docteur Dufour, afin de le prier de venir le lendemain, et pour l'instruire de la crise nerveuse dont Frédérik avait été atteint.
Restée seule, et après s'être plusieurs fois assurée de l'état de son fils, qui paraissait céder à une sorte d'assoupissement mêlé d'agitation, madame Bastien réfléchit encore à la détermination qu'elle venait de prendre au sujet de ce voyage soudain, et le trouva de plus en plus opportun»
Elle se demanda seulement avec angoisse comment faire pour empêcher Frédérik de la quitter un seul moment jusqu'au jour de leur départ. Minuit venait de sonner. La jeune mère était plongée dans la plus navrante méditation lorsque, au milieu du profond silence de la nuit, il lui sembla d'abord entendre au loin le bruit du galop d'un cheval sur le chemin qui passait devant la ferme, puis que ce cheval s'arrêtait à la porte de la nuiison.
Bientôt 'arie n'eut plus de doute, l'on se mit à sonner violemment au dehors. L'heure était si indue, que, s'imaginant que les gardes du marquis avait connaissance du guet-apens tendu par Frédérik, et que l'on venait peut-être l'arrêter, madame Bastien se sentit saisie d'épouvante; terreur exagérée, terreur folle, mais, hélas! excusable dans l'état d'esprit où se trouvait la pauvre jeune femme ; aussi, lors-
qu'elle eut entendu sonner, cédant à un mouvement machinal, elle courut fermer la porte de la chambre de son fils, en cacha la clef, et prêta de nouveau l'oreille avec une angoisse profonde
Depuis quelques moments, un bruit insolite régnait dans la maison, l'on frappa à la porte de la chambre de madame Bastien.
— Qui est là? — demanda-t-elle.
— Moi... Marguerite, madame.
— Que me voulez-vous?
— Madame, c'est M. le docteur Dufour, il vient d'arriver à cheval. Marie respira et rougit de ses folles craintes. Marguerite continua .
— M. le docteur voudrait parler à madame pour quelque chose de très-pressé, de très-important !
— Priez M. le docteur de m'attendre dans la bibliothèque. Faites-y tout de suite du feu, et mettez-y de la lumière.
— Oui, madame.
Mais, réfléchissant qu'ainsi elle s'éloignait de son fils, madame Bastien rappela vivemewt la servante et lui dit :
— Je recevrai M. Dufour ici, dans ma chambre; priez-le de monter.
— Oui, madame.
— Le docteur ici, à une pareille heure? — se dit madame Bastien, profondément surprise, — que peut-il vouloir? il est impossible qu'i ait déjà reçu ma lettre.
Presque aussitôt le médecin entra chez madame Bastien, précédé de Marguerite, qui se retira discrètement.
Les premiers mots de M. Dufour, à la vue de Marie, furent:
— Ah ! mon Dieu î qu'avez-vous?
— Moi, docteur? mais rien.
— Rien ! — s'écria le médecin en regardant Marie avec une surprise douloureuse, car depuis la veille, et surtout ensuite des terribles émotions de la soirée, les traits de la jeune femme avaient subi une altération profonde, saisissante; — rien, — répéta le docteur, — vous n'avez rien!
Madame Bastien, comprenant la pensée de M. Dufour à son accent
et à l'expression de son visage, répondit avec une simplicité navrante :
— Ah!... oui... je sais.
Portant alors un doigt à ses lèvres, elle ajouta à demi-voix en montrant du regard la porte de la chambre de Frédérik :
— Parlons tout bas, je vous eu prie, cher docteur; mon fiîs est là; il dort, il a eu ce soir une cruelle crise... je viens de vous écrire; je vous priais de venir demain : c'est le ciel qui vous envoie.
Remis de la pénible impression qu'il avait ressentie à la vue du changement des traits de madame Bastien, le docteur lui dit en baissant le ton de sa voix :
— Puisque je viens à propos, je n'aurai pas alors à vous prier d'excuser cette visite faite à une heure si avancée.
— Peu importe; mais de quoi s'agit-il donc?
— «J'ai à vousenlretenirde choses très-graves, qui ne peuvent souffrir aucun retard. C'est ce qui m'a forcé de venir chez vous presque au milieu de la nuit et au risque de vous inquiéter.
— Mon Dieu, qu'y a-t-il donc?
— Votre fils dort, n'est-ce pas?
— Je le crois.
— Mais s'il ne dormait pas, pourrait-il nous entendre?
— Non, si nous nous rapprochons de la cheminée et que nous parlions bas.
— Rapprochons-nous donc de la cheminée et parlons bas, — reprit M. Dufour, — car il s'agit de lui.
— De Frédérik?
— De Frédérik, — répondit le docteur en allant s'asseoir à côté de la cheminée, auprès de madame Bastien.
Et, en effet, grâce à l'éloignement et à l'épaisseur de la porte de sa chambre à coucher, Frédérik ne pouvait et ne put entendre un mot de l'entretien suivant.
L'ENVIE. lïl
Ces mots du docteur Dufour : « Je viens vous parler de Frédérik, » étaient d'un si étrange à propos, que Marie, sans trouver une parole, regarda le médecin avec une profonde surprise. Il s'en aperçut et reprit :
— Oui, madame; je viens vous parler de votre fils.
— Et à quel sujet ?
— Au sujet du changement moral et physique que vous remarquez en lui, et qui vous donne de si cruelles inquiétudes.
— Oui, oh ! oui, bien cruelles !
— Il s'agirait de le guérir peut-être.
— Vous ! mon bon docteur?
— Moi ! non.
— - Que voulez-vous dire?
Après un moment de silence, le docteur tira une lettre de sa poche, et la remettant à madame Bastien :
—Ayez d'abord la bonté de lire cette lettre, que j'ai reçue ce soir.
— Celte lettre! et de qui est-elle?
— Veuillez la lire.
Marie, de plus en plus étonnée, prit la lettre et lut ce qui suit : « Mon cher Pierre, la diligence s'arrête durant une heure ; je profite de cette occasion pour l'écrire en hâte.
« Après t'avoir quitté hier soir, le sujel de notre dernier entretien a occupé toute ma pensée, j'y comptais; ce que j'ai vu, ce que j'ai appris par ton récit, ne pouvait faire sur moi une impression éphémère.
« Cette nuit, ce matin encore, je n'ai donc songé qu'au pauvre enfant de madame Bastien. />
Marie, interrompant sa lecture, regarda le docteur avec un étonnement extrême et lui dit vivement :
— De qui est donc cetie lettre?
— De mon meilleur ami; d'un homme du caractère le plus généreux, du cœur le plus noble qu'il y ait au monde.
— Le titre de votre meilleur ami disait tout cela pour moi ; mais comment donc sait-il?...
— Vous rappelez-vous, le jour de la Saint-Hubert, chez moi... cet étranger?
— A qui mon fils a répondu si durement?
— Oui.
— Et vous avez dit à cette personne...
— Tout ce qu'il y avait d'admirable dans voire dévouement maternel. Oui. j'ai commis celte indiscrétion, je m'en accuse. Veuillez, je vous en prie, continuer la lecture de cette lettre.
Marie continua et relut ces mots avec une attention marquée : «... Cette nuit, ce matin encore, je n'ai donc songé qu'au pauvre enfant de madame Bastien.
« Tu le sais, Pierre, physionomiste exercé par de nombreuses observations, j'ai été rarement trompé par les inductions caractéristiques que je tirais de certaines physionomies.
« Aussi, en réfléchissant à mes remarques d'hier, à ce que j'ai vu, à ce qui est arrivé lors du passage de ce cortège de chasse, tout me donne la conviction que le fils de madame Bastien est possédé d'une haine implacable contre le jeune marquis de Pont- Brillant. »
Marie, stupéfaite de la vérité de cette observation, que la scène de la forêt venait encore confirmer, tressaillit; à ce souvenir, qui réveilla ses terreurs, et cachant sa figure entre ses mains, elle ne put retenir un sanglot déchirant.
— Mon Dieu ! qu'avez-vous? — s'écria le docteur.
— Ah ! — reprit-elle en frissonnant, — cela n'est que trop vrai!
— C'est de la haine que ressent Frédérik?
— Oui... — reprit Marie d'une voix étouffée, — une haine implacable !
Puis, frappée de la pénétration de l'ami du docteur Dufour, madame Bastien continua de lire avec un intérêt croissant :
« Cette haine admise, je n'ai pas cherché à en découvrir la cause. Pour y parvenir, il faudrait être journellement avec ce pauvre enfant; alors, à for^l de patience, d'étude, de sagacité, l'on saurait sans doute ce secret, découverte indispensable à la guérison de Frédérik.
« A défaut de ce secret, je me suis demandé si cette haine devait être vivace, opiniâtre, et avoir ainsi fatalement de dangereuses conséquences, ou bien si ce n'était qu'un sentiment passager.
Un examen attentif de la physionomie de Frédérik, dont j'ai conservé le souvenir le plus précis, l'angle de son front, le contour de son menton, me donnent la conviction qu'il n'est pas de caractère plus résolu, plus tenace, que celui du fils de madame Bastien.
« Cette conviction bien établie qu'une haine implacable est déjà profondément enracinée dans le cœur de Frédérik, je me suis demandé d'abord par quelle apparente contradiction, élevé par une xière telle que la sienne, il pouvait être en proie à une si funeste passion. »
Mais, mon Dieu ! — dit vivement Marie. — quel est donc cet homme qui semble connaître mon fils mieux peut-être que je ne le connais moi-même? cet homme dont la pénétration m'effraye, car elle a été encore plus loin, encore pius avant, que vous ne pouvez penser.
— Cet homme, — répondit le docteur, avec mélancolie, — cet homme a beaucoup souffert, beaucoup vu et beaucoup observé. Là, est le secret de sa pénétration.
Madame Bastien se hâta de continuer sa lecture.
« Tu m'as dit. mon ami, que Frédérik était arrivé à ce que tu appelles un âge de transition, époque de la vie souvent critique et signalée par de graves perturbations physiques.
« Frédérik peut, en effet, être soumis à 1 action de cette crise; s'il en est ainsi, le voici donc, par son état, inquiet, nerveux, impressionnable, très-prédisposé à éprouver des sentiments d'autant plus puissants qu ils sont nouveaux pour lui, et par cela même en dehors des prévisions de sa mère et de la salutaire influence qu'elle a jusqu'ici exercée sur lui.
« En effet, comment l'affection et la prudence de madame Bastien pouvaient-elles le prémunir contre an danger que ni lui ni elle ne soupçonnaient? Non, non, pas plus que son fil>, elle ne devait s'at-
iU LFS SEPT PECHES CAPITAUX.
tendre à ce brusque envahissement d'une passion violente et la conjurer à temps. Non, celte mère si éclairée n'a pas plus à se reprocher ce qui arrive aujourd'hui qu'elle n'aurait eu de reproches à se faire si son fils enfant avait été atteint de la rougeole, ou, adolescent, d'une maladie de croissance.
« Il e:i est ainsi de celte accusation que madame Bastien porte contre elle-même :
« J'ai failli en quelque chose à mes devoirs de mère, puisque je n'inspire pas à mon fils assez de confiance pour qu'il m'avoue ce qu'il ressent.
(( Eh ! mon Dieu ! je suis certain qu'avant ces tristes événemenls jamais Frédérik n'avait manqué de confiance envers sa mère. »
— Oh ! jamais, dit Marie en interrompant sa lecture, jamais.
— Eh bien! n'êles-vous pas de l'avis de mon ami, — demanda le docteur, — quant au peu de justice des reproches que vous vous adressez?
— Oui, — reprit mailame Bastien pensive, — je ne ferai pas de fausse modestie avec vous, bon docteur, j"ai la conscience d'avoir rigoureusement : ecompli ma tâche de mère. Il ne m'était pas humainement possible, je le reconnais, d'empêcher ou de prévenir le malheur qui m'accable dans mon fils.
— Est-ce que cela pouvait faire l'ombre d'un doule?
— Un mot seulement, mon cher docteur, reprit Marie après quelques instants de silence, — votre ami a vu Frédérik quelques instants à peine... mais, hélas! suffisamment pour s'entendre adresser de blessantes paroles... Qu'un esprit généreux n'ait qu'indulgence et compassion pour l'emportement d'un pauvre enfant malade, je le conçois, mais entre ce bienveillant pardon, que jamais je n'oublie rai, et l'intérêt profond, réfléchi, que votre ami montre pour Fré dérik, il y a un abîme. Cet intérêt, qui a donc pu le mériter à moi fils?
— La fin de celte lettre vous le dira. Je puis cependant, dès à présent vous mettre sur la voie. Mon ami a eu un frère beaucoup plus jeune que lui et dont il a élé uniquement chargé après la mort de leur père à tous deux. Mon ami aimait passionnément cet enfant. C'était la seule affection de sa vie studieuse et solitaire. Ce
jeune frère avait l'âge de Frédérik ; comme lui il était beau, comme lui il était noblement doué, comme lui enfin il était idolâtré, non par une mère, mais par le plus tendre des frères.
— Et qu'est-il devenu? — demanda Marie avec intérêt, en voyant les traits du docteur s'assombrir.
— Ce jeune frère, mon ami l'a perdu voilà bientôt six ans.
— Ah ! maintenant, je comprends, — s'écria Marie, — les belles âmes seules, loin de s'aigrir par la douleur, deviennent plus tendres, plus compatissantes encore.
— Vous dites vrai, — répondit le docteur avec émotion, — c'est une grande âme que celle de mon ami.
De plus en plus pensive, madame Baslien continua sa leclure :
« J'en suis pre-que certain, avant ces tristes circonstances, jamais Frédérik n'avait manqué de confiance envers sa mère , parce qu'il n'avait rien de coupable à lui dissimuler; aussi, plus il se montre à celle heure impénétrable , plus on doit craindre que le secret qu'il cache ne soit fâcheux.
« Maintenant que la maladie nous est connue , ainsi que tu dirais, mon ami, quels sont les moyens, les chances de guérison?
« Il faudrait, avant tout , connaître la cause de la haine de Frédérik, remonter jusqu'à la source de ce senliment, pour le tarir, ou du moins pour en délourner le dangereux courant.
« Cet important secret, essayera-t-on de le pénétrer? Essayerat-on de l'obtenir par la confiance? ïïélis ! il en est souvent de la confiance et de la défiance, ou plutôt de la non confiance, ainsi que de ces premières impressions d'où résultent des antipathies ou des sympathies invincibles.
« Frédérik aime tendrement sa mère, il est pourtant resté sourd à ses prières; il est donc presque certain, maintenant, que jamais il ne lui dira son funesle secret, soit par respect humain, soit pour ne pas compromettre le succès de sa vengeance, conséquence inévitable de la haine, lorsqu'elle est aussi opiniâtre, aussi énergique, qu'elle paraît l'être chez Frédérik. »
Ku lisant ces mots, soulignés par Henri David dans le but de leur donner une plus grave signification, ces mots, hélas! trop justifiés
426 LES SEPT PECilÉS CAPITAUX.
par la scène de la forêt, les mains de madame Baslien frissonnèrent-, et elle continua sa lecture d'une voix altérée :
« Il est donc à peu près démontré que madame Baslien doit renoncer à l'espoir d'obtenir, par la confiance, le secret de son fils.
« Emploiera-t-elle la pénétration?
« La pénétration? Mélange de froide observation, de dissimulation et de ruse; car, pour surprendre un secret obstinément ci ché, il faut employer mille moyens détournés.
« Tristes moyens que leur but seul peut faire absoudre. Ainsi, tu ne crains pas, mon ami, d'employer quelquefois de violents poisons pour la guérison de tes malades.
« Eh bien! penses-tu qu'une femme pénétrée de sa dignité maternelle veuille et puisse s'abaisser à un pareil rôle? on plutôt... (une mère songe peu à sa dignité lorsqu'il s'agit du salut de son enfant) crois-tu qu'une femme comme madame Baslien ait, non la volonté, mais le pouvoir, de jouer un rôle si complexe, si difficile, si contenu, un rôle qui exige tant de sang froid, et, je le répète, tant de dissimulation?
«Non, non, la pauvre mère pâlirait, rougirait, se trahirait à tout moment, et, malgré sa résolution, elle hésiterait à chaque pas tenté dans cette voie souterraine en sachant même que cette voie peut aboutir au salut de son fils. »
Madame Bastien baissa la tête avec accablement; ses mains, qui tenaient la lettre, retombèrent sur ses genoux; deux larmes coulèrent lentement de ses yeux fixes, alors voilés par la douleur. Elle dit en soupirant :
— Il n'est que trop vrai, je reconnais mon impuissance!..
— Je vous en supplie, ne vous désolez pas ainsi ! — s'écri?. le docteur; — vous aurais-je, mon Dieu ! apporté cette lettre, et d'ailleurs, mon ami l'eût-il écrite s'il n'avait cru trouver et. en effet, trouvé, je l'espère, le moyen de remédier aux périls , aux difficultés qu'il ▼ous signale? Achevez, achevez de lire, je vous en conjure...
Marie secoua tristement la tête et poursuivit:
« Voici maintenant, selon moi, les deux seuls partis à prendre par madame Bastien pour conjurer les maux dont elle s'alarme avec raison •
« Suivre et développer la sage pensée qu'elle avait eue de s'adjoindre un précepteur.
« Je m'explique : il s'agirait, selon moi, bien moins d'intéresser pour le moment Frédérik à de nouvelles études que de lui enseigner des vérités pratiques : car il arrive une époque où la tendresse maternelle la plus éclairée est insuffisante pour la direction d'un fils.
« Il faut la science de la vie des hommes pour donner à un adolescent cette seconde éducation, cette éducation virile et forte qui l'arme contre ces rudes épreuves, contre ces dangereux entraînements dont une femme ne peut avoir l'expérience, et desquels il lui est donc bien difficile de sauvegarder son fils.
« Un père tendre et intelligent pourrait seul dignement accomplir cette tâche sacrée; mais, puisqu'il paraît que les occupations de M. Bastien le retiennent toujours loin de chez lui, il faut à Frédérik un précepteur de science suffisante; mais, avant tout, homme de cœur, d'honneur et d'expérience : un homme enfin qui comprenne l'imporlance presque redoutable de cette mission : façonner un adolescent à la vie Je l'homme.
« Ce précepteur tel que je le conçois, tel qu'il le faudrait, éclairé des lumières que lui donnerait madame Bastien sur le passé, aidé de l'influence qu'elle a dû, malgré tout, conserver sur son fils, un tel précepteur, à force de pénétration, de patiente étude, arriverait d'abord à connaître le secret de la haine de Frédérik, aiderait sa mère à combattre, à détruire cette haine dans le cœur de ce malheureux enfant, puis continuerait pour son éducation d'homme ce que madame Bastien avait si admirablement commencé ; car, enfin , son fils ne lui apour ainsi dire échappé qu'alors qu'il eût fallu, pour le conduire, la main ferme et expérimentée d'un homme au lieu de la main timide et délicate d'une femme. »
— Cela n'est que trop vrai, — dit madame Bastien en s'interrompant, j'avais senti cette nécessité en pensant à donner un précepteur à mon fils, vous le savez, mon cher docteur... Désespérée de mon impuissance, je m'étais dit que peut-être ce précepteur, pris d'abord pour lâcher de ranimer le goût de l'étude chez Frédérik, m'aiderait ensuite à le diriger, puisque mon mari ne peut... ni ne veut s'occuper de son fils comme il le faudrait Ce précepteur, vous !e savez, «itait loin, sans doute, de réunir toutes les conditions que j'aurais
désirées , mais il était suffisamment instruit... et surtout d'une patience, d'une douceur rares. Malheureusement, le mauvais vouloir, les emportements de mon fils l'ont rebuté. Maintenant, dans l'isolement où je vis, et, s'il faut tout vous dire, limitée à la modique somme que mon mari a consenti à grand'peine à affecter à cette dépense, pourtant la plus importante de toutes, où pourrai-je trouver un précepteur tel que le dépeint votre ami ? Et d'ailleurs, comment le faire accepter par Frédérik dans l'état d'irritation où il se trouve? Et puis enfin, plus un précepteur aura conscience de sa valeur, de son dévouement et de sa dignité, moins il voudra s'exposer aux violences de mon fils. Hélas ! vous le voyez, il faut renoncer à ee moyen, dont je reconnais cependant toute la valeur.
Et la jeune femme poursuivit sa lecture.
« Si madame Bastien, par des motifs particuliers, ne désirait pas s'adjoindre un précepteur, il lui reste une ressource, qui peut-être n? guérira pas radicalement l'âme de Frédérik... mais qui du moins le distraira forcément de l'idée fixe dont il paraît dominé: il faudrait... que sa mère partît au plus tôt avec lui pour un long voyage... »
— Cette résolution de partir avec mon fils, — dit Marie en s'interrompant, — je l'avais prise. Ce soir, et au moment où vous êtes arrivé, je venais d'écrire à mon mari pour le prévenir de ma détermination. Ah ! du moins, je ne me suis pas trompée cette fois, puisque sur ce point je me trouve d'accord avec votre ami. Il me reste donc quelque espoir...
— Oui... mais selon mon ami, et il a , je crois, parfaitement raison, un voyage n'est qu'un palliatif ainsi que vous allez le voir.
En effet, madame Bastien lut ce qui suit :
« Je ne doute pas des bons effets momentanés d'un voyage sur l'esprit de Frédérik; d'abord l'éloignement de l'objet de sa haine, puis l'aspectde lieux nouveaux , les mille incidents de la route, la présence continuelle de sa mère, distrairont nécessairement Frédérik de ses funestes pensées : l'en distrairont , mais malheureusement ne les détruiront pas.
« four me résumer :
« L'assistance d'un précepteur digne de cette mission doit meure
madame Bastien à même de guérir Frédérik , et de le préserver du retour des passions mauvaises.
« Un voyage peut améliorer la situation morale de Frédérik el permettre, chose très - importante d'ailleurs, de gagner du temps... mi voyage enfin dépend absolument de la volonté de madame Bastien, et peut s'exécuter à l'instant.
« Il n'en est pas ainsi de la rencontre d'un précepteur. Je sais qu'il est difficile de trouver à l'instant un homme capable de comprendre cette mission , rendue plus difficile encore par la position exceptionnelle de Frédérik... Aussi j'ai tellement conscience de ces difficultés , que, si tu crois mon offre acceptable , et avant tout convenable, je serais heureux de moffrir à madame Bastien pour être le précepteur de Frédérik. »
La stupeur de Marie fut si profonde, qu'elle s'interrompit brusquement. Puis, croyant avoir mal lu, elle relut tout haut cette ligne, comme pour bien s'assurer de sa réalité :
« Je serais heureux de m'offrir à madame Bastien pour être le précepteur de Frédérik... )>
— Oui, — dit le docteur avec émotion, — et, s'il le dit, c'est que cela est.
— Pardon, docteur, — balbutia la jeune femme, presque étourdie de cet incident, — pardon... mais le saisissement... que me cause cette offre inattendue... incompréhensible...
— Incompréhensible, non. Quand vous saurez quel est celui qui vous fait cette offre, mieux que personne vous apprécierez le sentiment auquel il obéit.
— Mais enfin... docteur... sans me connaître...
— D'abord, il vous connaît, car j'ai été, je vous l'ai dit, trèsindiscret, et puis tout autre précepteur qui se proposerait vous connaîtrait-il davantage?
— Mais... votre ami n'a jamais été précepteur.
— Jamais. Cependant, d'après sa lettre, ne le tenez-vous pas pour un homme d'un esprit juste, généreux, éclairé? Quant à son savoir, je peux vous le garantir, il est rare en toutes choses.
— Je vous l'ai dit, docteur, celte lettre montre une profonde con-
naissance de 1 ame, une rare élévation de sentiments, et par cela même je ne puis comprendre qu'un homme si éminemment doué puisse se résoudre à accepter les fonctions de précepteur, toujours regardées comme si subalternes.
— Il croirait, lui, au contraire, faire preuve d'outrecuidance en acceptant, sans être capable de les remplir, ces fonctions, qu'il regarde avec raison comme un sacerdoce...
Madame Bastien, en proie à une indéfinissable émotion, poursuivit sa lecture.
« Cette proposition t'étonnera peut-être, mon ami, car je t'ai quitté hier soir, afin de me rendre à Nantes, où je dois m'embarquer pour une longue traversée. Puis, je n'ai jamais été précepteur, et ma position de fortune me permet de ne pas chercher une ressource dans ces fonctions; enfin, madame Bastien ne me connaît pas, et je désire obtenir d'elle la plus grande preuve de confiance qu'elle puisse me donner : me laisser partager avec elle la direction de Frédérik.
« Ta première surprise passée, mon ami, tu te rappelleras que, tout en lâchant de donner un but d'utilité à mes voyages, j'ai surtout cherché, dans celte vie aventureuse, une dstraction aux regrets éternels que me cause la mort de mon pauvre jeune frère... Mon excursion au Sénégal peut d'ailleurs être ajournée sans dommage pour la cause que je désirais servir dans cette circonstance.
« Quant à ma capacité comme instituteur, je puis, lu le sais, offrir, scientifiquement parlant, loutes les sûretés désirables, quoique je n'aie jamais fait d'autre éducation que celle de mon bien-aimé Fernand.
« Maintenant, comment en quelques heures de réflexion me suis -je décidé à essayer la guérison morale de Frédérik, si elle m'était confiée ?
« Rien de plus extraordinaire pour qui ne me connaît pas. Rien de plus simple pour toi, qui me connais.
« Depuis la mort de Fernand, tous les enfants de son âge m'inspirent un intérêt indéfinissable... Aussi, hier, à la vue de Frédérik, dont la rare beauté m'a d'autant plus frappé que l'expression de sa physionomie paraissait plus sombre, plus douloureuse, je me suis senti profondément ému ; puis lorsque, à certains indices, j'ai cru
deviner les cruels sentiments de ce malheureux enfant, j*ai éprouvé pour lui une compassion sincère. Ce que tu m'as ensuite appris de l'admirable dévouement de madame Bastien a porté mon intérêt à son comble, et, en nous séparant, je te disais que, cette fois encore, il m'était cruel de me résigner à une commisération stérile.
« Mais, cette nuit, après avoir beaucoup songé à la gravité de l'état moral de Frédérik, aux alarmes toujours croissantes de sa mère, et enfin aux obstacles qu'elle aurait à vaincre pour arriver à la guérison de son fils, j'ai entrevu, je le crois, les moyens d'arriver à cette guérison, et celte guérison, j'offre de la tenter.
« Que mon apparent^ générosité ne te surprenne pas, mon ami.
u Selon moi, certaines infortunes obligent autant que certaines félicités.
« Je croirais rendre un pieux hommage à la mémoire de mon pauvre Fernand en faisant pour Frédérik ce que j'avais espéré faire pour mon frère ; ce me serait à la fois la plus salutaire distraction, la plus douce consolation de mes chagrins.
« Voilà, mon ami. tout le secret de ma résolution; maintenant je suis certain qu'elle ne l'étonnera plus. Si mon offre est acceptée, j'accomplirai ma mission avec conscience.
« D'après ce que je sais de madame Bastien, elle doit, il me semble, comprendre mieux que personne le motif de ma démarche. Aussi, en y réfléchissant, je. crois que tu peux lui communiquer cette lettre, d'abord seulement écrite pour loi.
« Tu compléteras verbalement les renseignements que madame Bastien pourra te demander sur moi ; tu sais toute ma vie... En un mot, dis ce que tu croiras devoir dire pour prouver à madame Bastien que surtout moralement, honorablement parlant, je suis digne de sa confiance.
« Réponds-moi à Nantes; il est indispensable que j'aie, d'aujourd'hui en huit, une décision quelconque, car YEndymion part le 14 courant, sauf les vents contraires; il s'agit, pour madame Bastien, de prendre une détermination très-grave. Aussi ai-je désiré lui laisser un jour de réflexion de plus ; en décrivant d'ici, ma lettre gagne ainsi près de vingt-quatre heures.
€ Simon offre est refusée, j'accomplirai mon voyage.
« La voiture repart. Adieu en hâte, mon bon Pierre, je n'ai que le temps de fermer cette lettre et de te serrer la main.
« HEHRI DAVID 0
Telle était la foi légitime et éprouvée du docteur envers son ami, telle était l'angélique pureté de l'âme de Marie, telle était enfin l'irrésistible sincérité de l'offre de David, qu'il ne vint pas, qu'il ne pouvait pas venir à l'idée de madame Bastien ou de M. Dufour que la proposition de David, spontanée comme tout premier mouvement d'un cœur généreux, mais surtout loyale, désintéressée, pût cacher quelque projet de séduction ; et bien plus, David en faisant son offre, Marie et le docteur en la commentant, ne songèrent pas un instant à ce qu'il pouvait y avoir de dangereux dans les rapports de confiance, intime, journalière, qui devaient exister entre la jeune mère et le précepteur. Non, la sainteté de l'amour maternel inspirait à Marie une confiance remplie de sérénité, au docteur et à son ami un dévouement rempli d'admiration et de pieux respect.
Madame Bastien, remettant au docteur, d'une main tremblante d'émotion, la lettre de David, s'apprêtait à parler lorsque M. Dufour lui dit :
— Un mot, de grâce, je ne sais quelle sera votre détermination ; mais, avant de la connaître, je crois devoir vous donner quelques renseignements sur fleuri David. Alors, complètement édifiée sur lui, vous pourrez accepter ou refuser son offre. N'êtes-vous pas de cet avis?
— Non, mon cher docteur, — répondit madame Bastien après un moment de réflexion, — je ne suis pas de cet avis.
— Comment?.
— De deux choses l'une : ou j'accepterai l offre de M. David, ou je serai obligée de la refuser. Si je l'accepte, il y aurait de ma pari une sorte de défiance blessante, et pour vous et pour votre ami, à vouloir être plus renseignée sur lui que je ne le suis. Celte lettre me prouve la justesse de son esprit, la générosité de son cœur. Enfin, moralement parlant, vous me répondez de votre ami, comme de vous-même, vous, mon cher docteur; vous, pour qui je ressens l'estime la plus méritée. Que pourrais-je désirer de plus? Et puis, enfin, je vous rappellerai ce que vous me disiez tout à l'heure : parmi les précepteurs que je pourrais choisir, quel est celui qui m'offrirait les garanties que m'o:fre déjà M. David?
— Cela est juste; entre gens de bien on se croit sur parole.
— Si, au contraire, — reprit tristement madame Bastien, — je ne puis, ou je ne dois pas accepter l'offre de M. David, il y aurait une sorie d'indélicate curiosité de ma part à provoquer vos confidences sur la vie passée d'une personne qui doit me rester étrangère, bien que la noblesse de son offre lui ait mérité ma reconnaissance éternelle.
— Je vous remercie pour David et pour moi de la confiance que vous nous témoignez, ma chère madame Baslien. Maintenant, réfléchissez. Vous me ferez connaître voire résolution. J'ai désiré, suivant les intentions de David, vous communiquer sa lettre le plus tôt qu'il m'a été possible. Voilà pourquoi, au risque de vous inquiéter un peu par une visite insolite, je suis venu ce soir, au lieu d'attendre à demain, et...
Le docteur ne put achever
Un éclat de rire violent, convulsif, retentit dans la chambre de Frédérik et fit bondir madame Bastien sur son siège.
Pâle, épouvantée, elle saisit la lumière et courut à la chambre de son fils, où elle entra, suivie du docteur.
Le malheureux enfant, les traits décomposés, livides, les lèvres contractées par un sourire sardonique, était en proie à un accès de délire causé sans doute par la réaction des événements de la soirée ; à ses éclats de rire insensés succédaient çà et là des paroles incohe rentes, bizarres, mais parmi lesquelles revenaient incessamment :
— Je l'ai manqué, mais patience, patience !
Ces paroles, malheureusement trop significatives pour madame Basiien, lui prouvaient que telle était la persistance des idées de haine et de vengeance de Frédérik, qu'elles seules restaient lucides au milieu de l'égarement de son esprit.
Grâce à la présence presque providentielle du docteur Dufour chez madame Bastien, les soins les plus prompts, les plus efficaces, furent prodigués à Frédérik.
Durant toute la nuit et la journée du lendemain, sauf une absence de quelques heures, pendant laquelle il se rendit à Pont-Brillant, le docteur ne quitta pas le malade, au chevet duquel madame Bastien veilla avec son courage et son dévouement habituels.
Vers le soir, une amélioration sensible s'opéra dans l'état de Frédérik, le délire cessa ; ce fut même avec une effusion inaccoutumée que ce malheureux enfant remercia sa mère de ses soins, et il versa des larmes abondantes.
Marie, passant du désespoir à une folle espérance, s'imagina que la violence de cette crise ayant opéré dans l'esprit de son fils une révolution salutaire, il était sauvé. Vers les dix heures du soir, elle céda aux instances du docteur, qui prouvait la sécurité où le laissait l'étal du malade en retournant à Pont-Brillant, et elle consentit à se meltre au lit pendant que sa servante veillerait son fils. Brisée par la fatigue, par les émolions des dernières journées, la jeune mère goûta le calme réparateur d'un profond sommeil, après avoir exigé que la porte de son fils restât ouverte.
Le matin venu, la première pensée de madame Bastien, en se réveillant, fut d'aller voir Frédérik ; il dormait. Elle s'éloigna doucement, en faisant signe à Marguerite de la suivre, et lui demanda tout bas :
— Comment a-t-il passé celte nuit?
— Très-bien, madame; il ne s'est réveillé que deux fois, et il m'a parlé bien raisonnablement, je vous l'assure.
— Et de quoi vous a-t-il parlé?
— Mon Dieu, madame, de choses et d'autres ; il m'a demandé, par exemple, en me priant de ne vous en rien dire, comme s'il y avait grand mal à cela, il m'a demandé où élait son fusil.
— Son fusil? reprit madame Bastien en tressaillant d'une nouvelle anxiété.
— Et ce fusil, madame, vous savez bien qu'avant-hier vous me l'avez fait cacher.
— Et, — reprit madame Bastien avec angoisse, — il n'a rien ajouté de plus?
— Non, madame ; seulement quand je lui ai eu répondu que madame avait fait renfermer le fusil, il m'a dit : « Ah ! c'est bien, mais je vous prie, Marguerite, de ne pas dire à ma mère que j'ai pensé à mon fusil ; elle croirait que, faible comme je le suis, j'ai des idées de chasse, et cela pourrait l'inquiéter. »
A peine remis d'une crise cruelle, Frédérik était-il de nouveau sous l'empire de l'horrible préoccupation de sa vengeance?... idée fixe qui ne l'avait pas même abandonné pendant le trouble de son esprit.
Marie était plongée dans ces réflexions navrantes lorsqu'on lui remit une lettre apportée par le facteur rural. Madame Bastien reconnut l'écriture de son mari : c'était la réponse à la lettre dans laquelle elle le prévenait de sa résolution de faire voyager Frédérik.
« Bourges, 5 novembre 1846.
« Je vous réponds courrier par courrier, comme vous le désirez, et pour vous demander : 1° Si vous êtes devenue folle. 2° si vous me croyez assez bonasse pour me rendre bêtement complice du caprice le plus absurde qui soit jamais passé à travers la cervelle d'une femme désœuvrée?
« Ah ! ah ! madame ma femme, sous prétexte de la santé de Frédérik, il vous faut des voyages de luxe, avec suivante, ni plus ni moins qu'une grande dame... passer l'hiver d;ms le Midi, rien que ça? parce qu'il fait trop froid à la ferme probablement? et que vous vous y ennuyez à crever, je suppose? Ainsi vous voulez courir la pret;mtaine?
« Ah çà! mais savez-vous que vous vous y prenez un peu bien tard, dites donc, pour faire la folichonne, la jeunette et l'évaporée?
« Nous resterons à Paris vingt-quatre heures au plus, me ditesvous ; mais moi, qui suis un vieux renard, d ici je vois le fil : c'est pas
ma] joué, mais j'ai un atout supérieur; je devine vos cartes, je vais» vous les dire, moi.
« Comme toutes les provinciales, vous crevez d'envie de voir la capitale, et le moyrn ne serait pas mal choisi si j'étais aussi benêt que vous le supposez. Une fois à Paris, ça serait ceci, cela : Mon fils est fatigué du voyage, nous ne trouvons pas déplace à la diligence, je sws moi-même indisposée, et autres fariboles pendant lesquelles huit jours, quinze jours, un mois, se passeraient, et vous vous régaleriez de la vie de Paris, en veux-tu? en voilà; le tout avec mon saint frusquin, et puis à la fin de janvier, fouette, cocher, allons passer l'hiver dans le Midi.
« Si ça ne fait pas suer !
« Quand je vous le dis, faites donc la duchesse, la princesse! Ah! vraiment, monsieur mon fils a besoin de distractions pour sa santé? Eh bien ! qu'il pêche à la ligne, il a trois étangs à sa dispo^lion ; qu'il chasse le lapin et le lièvre, il n'en manque pas dans les taillis du Coudrai. Il a be oin de voyager7 qu'il voyage de la plaine des Herbiers à la bruyère du moulin Grand-Pré; qu'il fasse cet exercice-là six foU par jour, et je vous réponds qu'en tros mois il aura fait un voyage aussi long que celui d'ici à Hyères.
« Tenez, vous me faites pitié, ma parole d'honneur! A votre âge, avoir des idées aussi cornues, biscornues, et surtout me faire l'offense de me croire assez serin pour donner dans le panneau.
« Du reste, ceci me confirme dans l'idée que j'avais, que vous éleviez votre fils comme un monsieur, un damoiseau. Voyez-vous ça . il faut des distractions, des voyages, à ce cadet-là? Est-ce qu'il n'aurait pas des vapeurs e! des attaques de nerfs par hasard?
« Soyez tranquille, j'y mettrai bon ordr,>, à ses vapeurs; comme je n'ai pas le temps de m'en occuper, j'ai consenti à vous le laisser jusqu'à dix-sept ans révolus et à lui donner dernièrement encore le ridicule d'nn préceptenr, ni plus ni moins qu,e s'il était duc ou marquis. Je n'ai que ma parole, vous garderez encore votre fils et un précepteur quelconque pendant cinq mois, après quoi, je vous flanque M. Frédérik saute-ruisseau chez mon compère Bridou, l'huissier, et, au lieu de faire des voyages de distraction dans le Midi, comme un grand seigneur, monsieur mon fils noircira ses belles mains blanches à grossoyer sur papier timbré, comme ont fait son père et son grand-
père, car le papier timbré, voilà ma noblesse, à moi. Elle vaut bien celle des marquis. Monsieur mon fils entrera donc page dans la noble maison de très-haut et très-puissant seigneur Jérôme Bridou, mon compère, et c'est là que le jeune homme fera ses premières armes; c'est donc pour dire que vos projets de voyage n'ont pas le sens commun, et que je ne vous donnerai pas un rouge liard pour faire vos escapades.
« J'écris courrier par courrier à mon banquier à Blois de se bien garder de vous avancer un centime, et j'écris aussi à mon ami Bossard, le notaire de Pont-Brillant, qui est une vraie gazette, de crier sur tous les toits que, en cas de demande d'argent de votre pat!; l'on ne vous prêîe pas un sou, vu que je ne payerai pas : car toute dette contractée sans l'assentiment du mari est entachée de nullité, puisque la femme est considérée comme mineure. Ruminez bien ceci, c'est la loi, une mineure de trente et un ans, c'est un peu mûr ; mais enfin, puisque vous vous mettez en goût de batifoler comme une jeunesse, il faut vous brider haut et serré.
« Je vous préviens en outre, que je viens de donner des instructions et des pouvoirs tels à mon compère Bridou, que, si vous aviez l'audace de faire un coup de têie et d'entreprendre ce voyage en empruntant de l'argent, je ne sais à qui, l'on mettrait à Vinstanl la police à vos trousses pour vous faire réintégrer de force dans le domicile conjugal, ainsi que j'en ai le droit ; car une femme ne peut quitter ledit toit conjugal sans autorisation de son maître et seigneur. Vous me connaissez, et savez si je reculerai devant 1 accomplissement de ma menace. Vous avez votre tête, vous me l'avez bien prouvé. Eh bien ! moi aussi, j'ai la mienne.
« Ne vous donnez pas la peine de me répondre : je pars de Bourges ce soir pour descendre dans le bas pays, où je flaire une bonne opération ; le revidage et la vente en morcellement des lots de terre me retiendront jusque vers la mi-janvier au moins ; je reviendrai ensuite à la ferme pour songer à mes blés de mars, et vous laver un peu soigneusement la tête comme vous le méritez, ainsi qu'à monsieur mon fils.
« C'est dans cette espérance que je me dis votre mari fort peu content.
« IÎAST1EN. )) I*.
« P. S. Vous m'avez écrit, dans votr< avant-dernière lettre, que votre précepteur était parti; si vous voulez remplacer cet àne par un autre, faites comme vous voudrez, pourvu que le précepteur (puisque précepteur il y a pendant cinq mois encore) ne me coûte que là pâtée, le logement, et cent francs par mois comme l'autre (sans blanchissage, bien entendu) Je devrais, pour vous punir, vous rogner le précepteur; mais je n'ai qu'une parole, et vous le laisse ; arrangez-vous donc comme vous voudrez, et surtout n'oubliez pas qu'à aucun prix je ne veux de ces crac heur s de latin-là à ma table quand j'y suis; ça me gêne. Quand je viendrai chez moi, ledit précepteur mangera dans sa chambre, ou à la cuisine, s'il aime la société.
« Vous remettrez à maître Hurbin cette lettre relative à mes semailles d'octobre, et au curage de ma belle sapinière de la roule, que je conserve comme la prunelle de mes yeux. Vous direz à maître Hurbin de me faire savoir si mes portées de truies donnent de belles espérances, car je tiens à être médaillé pour l'élève de mes porcs . c'est pour moi une affaire d'amour- propre. »
Un quart d'heure après avoir reçu la grossière épîlre de son mari, son seigneur et maître, comme il disait plaisamment, madame Basticn écrivait les deux lettres suivantes, qui furent aussitôt portées à Pont- Brillant par un exprès.
« A M. le docteur Dufour,
« Mon bon docteur, veuillez, je vous prie, faire parvenir, au plus tôt, à Nantes, la lettre ci-jointe, après l'avoir lue et cachetée : vous ne devez rester étranger à aucune de mes résolutions dans la pénible et grave circonstance où je me trouve.
« Mon fds a passé une bonne nuit, physiquement parlant.
« Tâchez de me donner quelques instants aujourd'hui ou demain. Je vous dirai ce que je n'ai pas le temps de vous écrire, car j'ai hâte de faire partir cette lettre.
« A bientôt, je l'espère. Croyez à l'assurance de mon inaltérable
amitié.
« Marie Bastièn. »
La lettre du docteur Dufour contenait une enveloppe non cachetée ctans laquelle on lisait ces lignes :
« Monsieur,
« J'accepte avec une profonde reconnaissance votre offre généreuse. L'âge et l'état moral de mon fils, les craintes que m inspire son avenir tels sont mes titres à votre intérêt, monsieur; et je crois qu'à vos yeux ces titres-là sont sacrés.
« Daignez, monsieur, mettre le comble à vos bontés en hâtant le plus possible votre arrivée ici Vos prévisions au sujet de mon malheureux enfant ne sont pas seulement réalisées, elles sont, hélas! encore dépassées.
« Mon seul espoir est en vous, monsieur chaque heure, chaque minute, ajoutent à mes angoisses. Je suis épouvantée de ce qui peut se passer d'un moment à l'autre, malgré ma sollicitude et ma surveillance infatigables.
« C'est vous dire, monsieur, avec quelle impatience, avec quelle anxiété, j'attendrai votre secours.
« Soyez béni, monsieur, pour la compassion que vous témoignez à une mère qui ne tient à la vie que par son fils.
« Marie Bastien. »
Pendant le peu de jours qui précédèrent l'arrivée de Henri David chez madame Bastien, l'état de faiblesse qui, chez Frédérik, avait succédé à la fièvre nerveuse fut si accablant pour lui, qu'il ue put sortir de la maison maternelle. Le temps s'était d'ailleurs complètement hiverné, ainsi qu'on dit dans le pays ; une neige précoce couvrait la terre, tandis qu'un humide et épais brouillard obscurcissait l'atmosphère.
Ces circonstances, jointes à l'état d'atonie de son fils, avaient fa-
cilité la surveillance de madame Bastien, qui de Joule la journée ne le quittait pas : lu nuit venue, le* volets de la fenêtre de Frédérik étaient solidement maintenus en dehors, et toute évasion lui était impossible, lors même qu'il aurait eu la force de la tenter.
Du reste, quoique toujours taciturne et concentré, l'adolescent s'efforçait de dissimuler ses sentiments, dans l'espoir de déjouer plus tard l'inquiète surveillance de sa mère; deux ou trois fois, il lui manifesta même le désir de faire un peu de musique et quelques lectures, ce qui ne lui était pas arrivé depuis longtemps, et, malgré quelques moments de sombre préoccupation, où il retomba parfois, son esprit parut plus calme.
Un jour, il était avec sa mère dans le salon d'étude, occupé à placer dans de petits pots de terre quelques bulbes de jacinthes précoces, lorsque le vent apporta le son lointain des trompes et les aboiements des chiens : le jeune marquis chassait en forêt.
Madame Bastien observa son fils sans que celui-ci s'en aperçût; pendant un instant une lividité jaunâtre s'étendit sur ses traits contractés, ses yeux élincelèrent, et ses mains se crispèrent si violemment, qu'il brisa un fragile petit pot de terre qu'il tenait; puis ses traits reprirent une apparente tranquillité, et il dit à sa mère, en lâchant de sourire et lui montrant les débris du vase ■
— Il faut avouer que je suis un jardinier bien maladroit.
Cette dissimulation, à laquelle Frédérik n'avait pas encore eu recours, annonçait un nouveau progrès, et pour ainsi dire une nouvelle période de sa funeste passion. Marie n'en attendit qu'avec plus d'anxiété l'arrivée de David.
Depuis la scène de guet-apens dans la forêt, il n'y avait eu entre la mère et le fils aucune explication, aucune allusion même à ce sinistre incident.
La jeune femme aurait été complice de Frédérik, qu'elle n'eût pas éprouvé des angoisses plus terribles lorsqu'elle arrêtait malgré elle sa pensée sur celte tentative homicide ; elle avait même caché celte triste révélation au docteur Dufour, son ami le plus éprouvé. Aussi se demandait-elle si elle aurait jamais le courage de faire à David cet aveu, dont elle sentait pourtant l'impérieuse nécessité.
D'autres pénibles préoccupations agitaient madame Bastien : se
souvenant de la dureté hautaine avec laquelle son fils avait accueilli les bienveillantes paroles de David, le jour de la Saint-Hubert, elle ne pouvait songer sans inquiétude aux difficultés probables des relationî de son fils et de son nouveau précepteur, dont la venue était encore un secret pour Frédérik. Madame Bastien s'était abstenue de prévenir son fils tant qu'elle n'avait pas la certitude absolue de l'arrivée de David.
Enfin elle reçut un mot du docteur Dufour, contenant ce billet d^ son ami :
« Je prends la poste pour gagner vingt heures, mon cher Pierre , j'arriverai donc chez toi dans le courant du jour où tu auras reçu ces lignes, et nous nous rendrons ensemble chez madame Bastien. »
Plus de doute, David arriverait dans quelques heures; Marie ne pouvait tarder davantage à instruire son fils de ses projets ; elle se trouvait alors avec lui dans la salle d'étude.
Frédérik, poursuivant son plan de dissimulation, éiril assis a une table, s'occupant en apparence de traduire du français on anglais, travail à l'aide duquel il pouvait cacher la tension de sou esprit, occupé ailleurs.
— Frédérik, — lui dit sa mère, quitte un instant tes livres, et viens ici, près de moi, mon enfant, nous avons à causer.
L'adolescent se leva et vint s'asseoir auprès de sa mère, sur une espèce de canapé placé latéralement à la cheminée.
Madame Bastien, prenant les mains de son fils dans les siennes, lui dit avec une tendre sollicitude :
— Comme tes mains sont froides, mon enfant! Vois-tu? ta labh> de travail est trop éloignée du feu. Tu as voulu aller te mettre au bout de cette pièce, au lieu de rester là, voilà ce qui arrive.
— Je vais, si tu le veux, me rapprocher, ma mère.
— Oui, tout à l'heure; mais je te l'ai dit : d'abord, nous avons à causer.
— A causer! de quoi?
— De quelque chose de très-sérieux, mon cher enfant.
— Je t'écoute.
— Les raisons qui m'avaient engagée à te ehoisir un précepteur existent toujours, quoiqu'il nous ait quittés. Il est des connaissances que tu dois acquérir, et que je ne puis malheureusement pas te donner.
— Je n'ai maintenant, tu le sais, ma mère, aucun goût pour le travail.
— 11 faudrait au moins tâcher de prendre un peu sur toi de vaincre celte langueur, cet ennui qui t'attriste et me chagrine.
— Eh bien, je tâcherai.
— Je le crois, mais il me semble que si tu avais quelqu'un auprès de loi pour l'encourager dans tes bonnes résolutions, pour te guider dans tes travaux, cela vaudrait mieux; qu'en penses-tu?
— Tu m'encourageras, loi, cela me suffit.
— Je t'encouragerai, à la bonne heure ; mais diriger tes nouvelles études, cela, je le le répète, me serait impossible ; aussi, — ajouta madame Baslien en hésitant et interrogeant son fils d'un regard inquiet, — j'ai pensé qu'il était à propos de remplacer auprès de toi le précepteur qui nous a quittés.
— Comment, le remplacer?
— Oui, j'ai pensé à te donner un nouveau précepteur
— Ce n'est pas la peine de songer à cela, ma mère, je ne veux plus de précepteur.
— Si cela était nécessaire, pourtant.
— Cela ne l'est pas.
— Tu te trompes, mon enfant.
— Je me trompe?
— Je t'ai choisi un nouveau précepteur.
— Tu dis cela pour plaisanter?
— Depuis longtemps, mon pauvre enfant, nous avons toi et moi perdu l'habitude de plaisanter, et quand je pense à notre gaieté d'autrefois, il me semble rêver. Mais enfin, pour revenir à ce que je te disais, ton nouveau précepteur arrive...
— Il arrive î
— Aujourd'hui.
— Frédérik devint pourpre, tressaillit, se leva brusquement, et, frappant du pied avec colère, s'écria :
— Et moi , je ne veux pas de précepteur, entendez-vous, ma mère?
— Mon enfant, écoute-moi, de grâce.
— Je vous dis que je ne veux pas de précepteur ; renvoyez-le, il est inutile de le prendre. Sinon, il sera de celui-ci comme de l'autre.
Madame Bastien s'était montrée jusqu'alors tendre, presque suppliante avec son fils ; mais, ne voulant pas que sa condescendance dégénérât en faiblesse, elle reprit d'une voix à la fois affectueuse et ferme :
— J'ai décidé, dans ton intérêt, mon enfant, que tu aurais un précepteur, et je suis certaine que tu respecteras ma volonté.
— Vous le verrez.
— Si tu entends dire par là que tu espères lasser, rebuter ce nouveau précepteur par ton mauvais vouloir et tes emportements, tu as doublement tort: d'abord, parce que tu m'affligerais beaucoup, et puis parce que M. David, c'est son nom, n'est pas de ces hommes qui se lassent et se rebutent.
— Peut-être.
— Non, mon enfant, car les dures paroles, les colères, loin de le blesser, lui inspirent une tendre commisération remplie de bienveil» lance et de pardon, ainsi qu'il te l'a déjà prouvé.
— A moi?
— A toi, mon enfant, car tu l'as vu chez le docteur Dufour.
— Comment, cet homme...
— Cet homme, est le précepteur que je t'ai choisi.
— C'est lui? — dit Frédérik avec un sourire amer et sardenique. — Après tout, tant mieux ; je préfère lutter contre celui-là que contre un autre. De lui ou de moi nous verrous qui cédera.
Madame Bastien regarda son lils avec plus de chagrin que de surprise ; elle s'attendait presque à l'irritation de Frédérik à l'annonce de l'arrivée d'un nouveau surveillant.
Mais, quoique certaine de la longanimité de Henri David, qu'elle savait préparé d'avance à toutes les tribulations de la tache difficile dont il désirait se charger, Marie, voulant épargner du moins à cet homme généreux un accueil blessant, qui ne l'irriterait pas sans ioute, mais l'affligerait et refroidirait peut-être son intérêt pouri Frédérik, Marie s'adressa directement à l'affection de son fils, dont ; jusqu'alors elle n'avait jamais pu douter.
— Mon cher enfant, — reprit-elle après un moment de silence, — je ne te dirai qu'une chose, et je suis bien certaine d'être entendue. C'est au nom de ma tendresse et de mon dévouement pour toi que je te prie d'accueillir M. David avec la déférence due à son caractère et à son mérite. Voilà tout ce que je te demande ; plus tard, l'affection, la confiance, viendront, je n'en doute pas; je me fie pour cela, à ton bon coeur et aux soins de M. David; mais, si aujourd'hui lu ne te montrais pas envers lui tel que je le désire, je croirais, oui, je croirais que tu ne m'aimes plus, mon Frédérik.
Et madame Bastien se jeta au cou de son (ils en fondant en larmes ; car ces paroles, pourtant si simples : « Je croirais que lu ne m'aimes plus, )> exprimaient le doute le plus navrant qui pût déchirer son cœur.
L'envie, la haine, en aigrissant, en dénaturant le caractère de Frédérik, n'avaient pu altérer sou amour pour sa mère ; mais la honte des mauvais sentiments dont il était possédé le rendait contraint, taciturne, et la conscience de n'être plus digne d'être aimé comme par le passé venait souvent arrêter sur ses lèvres l'expression de sa tendresse filiale.
Cependant, entraîné cette fois par l'accent, par l'étreinte passionnée de sa mère, des larmes de regret et d'attendrissement lui vinrent aux yeux ; mais, songeant tout à coup que la jeune femme allait mettre entre elle et lui un étranger, la crainte d'être pénétré, la révolte contre une autorité autre que l'autorité maternelle, une sorte de jalousie d'affection, glacèrent soudain Frédérik ; ses larmes se séchèrent, et il se dégagea doucement des bras de la jeune femme en détournant les yeux. Celle-ci, ignorant la cause de celte froideur, crut à l'indifférence de cet enfant qui l'avait tant aimée ; mais, voulant douter encore de cette révélation, elle s'écria, tremblante, éperdue :
— Frédérik, tu ne me réponds pas ; tiens, je comprends pourquoi, oui, tu penses que j'exagère, n'est-ce pas, quand je le dis que si lu lais un blessant accueil à ton nouveau précepteur, je croirai que tu ne m'aimes plus, mon Frédérik. En effet, maintenant j'y réfléchis, tu dois penser que j'exagère, mais tu vas me comprendre lout de suite. L'arrivée de ce nouveau précepteur, c'est, selon moi, ton salut et le mien. Vois-tu? c'est la fin de tes peines, qui, tu le sais bien, sont les miennes, c'est une nouvelle ère d'espérance et de bonheur qui va commencer pour nous deux. C'est à cause de cela que je te dis que si lu t'exposais à compromettre ton salut, que je regarde comme notre salut à tous deux, par ton blessant accueil envers M. David, je croirais que tu ne m'aimes plus, parce qu'enfin ce n'est pas aimer sa mère que de la vouloir à jamais malheureuse et désolée. Tu le vois, mon enfant bien-aimé, c'est grave, ce que je te dis là. Je n'exagère rien, n'est-ce pas? Mais, mon Dieu ! Frédérik ! Frédérik ! tu détournes encore les yeux. Mais alors, tu veux donc que ce soil vrai, cet horrible doute que j'avais de ta tendresse? Et encore, je n'osais l'exprimer que sûre d'avance que tu ne me laisserais pas achever, que lu t'indignerais contre moi d'avoir seulement pu supposer que tu ne m'aimais plus. Et rien, rien, pas un mot qui me rassure, un silence glacial. Toi, toi, autrefois si tendre et toujours pendu à mon cou ! Mais, au nom du ciel, qu'as-tu contre moi? que t'ai-jefait? Depuis ce changement qui me tue, ai-je été assez patiente, assez résignée, assez malheureuse !
A celte expression déchirante de la douleur maternelle, Frédérik fut encore sur le point de céder; mais, ressentant plus vivement encore la morsure de celte jalousie d'affection, inséparable de toute tendresse, il dit avec amertume :
— Eh bien ! vous devez être rassurée, maintenant que vous avez appelé un étranger à l'aide contre moi, ma mère.
— Mon Dieu ! mon Dieu ! voilà que tu t'irrites de ce que j'appelle un étranger! mais, voyons, sois juste. Que veux-tu que je fasse, que je pense, que je devienne, lorsque je te vois rester là devant moi, indifférent ou sardonique, après tout ce que je te dis? Mon Dieu! i! est donc vrai, en quelques mois, j'ai perdu toute influence sur toi, tout, jusqu'à l'autorité des larmes et de la prière. Et tu veux que, impuissante à te sauver, je ne crienas au secours, que je n'appelle
pas quelqu'un à l'aide? Mais, malheureux enfant, tu n'as donc plus la conscience du bien ou du mal! rien de bon, de généreux, ne vibre donc plus en toi ! ! Voilà donc ma dernière espérance évanouie ! il ne me reste donc plus qu'à envisager une réalité terrible ! Car enfin, puisque tu m'y forces, — ajouta Marie, pâle, éperdue, et d'une voix d'abord si altérée, si basse, qu'on l'entendait à peine, — puisque tu m'y forces, il faut bien le la rappeler, celte horrible scène dont le souvenir, à cette heure, me glace encore d'épouvante. L'autre soir... dans celte forêt... enfin... dans... cette forêt... tu as... lu as... voulu... enfin... tu as voulu tuer... lâchement tuer... 0 mon Dieu !... mon fils... mon fils... un assassin!
Cette dernière parole fut accentuée avec un si effrayant désespoir, accompagné d'une explosion de sanglots si déchirants, que Frédérik pâlit et frissonna de tout son corps.
A ce cri accusateur sortant de la bouche dune mère : Assassin ! à ce mot terrible, vengeur, dont il s'entendait poursuivi pour la première fois, Frédérik eut conscience de la grandeur du crime qu'il avait voulu commettre.
La lumière se ht soudain dans ce malheureux esprit depuis si longtemps obscurci par les noires et enivrantes vapeurs de l'envie, de la haine et de la vengeance exaltées jusqu'à leur dernière puissance par la jalousie; car les louanges données par Marie Bastien au jeune marquis de Pont-Brillant avaient exaspéré les ressentiments de Frédérik.
Oui, la lumière se fit dans l'esprit de cet infortuné, triste lumière, hélas ! qui ne lui montra que la profondeur de ses maux incurables, triste lumière à laquelle l'adolescent se reconnut, se vit assassin, sinon par l'accomplissement, du moins par la pensée du crime.
r. Je le sens, mes jours sont à jamais empoisonnés par l'envie, — pensa-t-il. — Aux yeux de ma mère, je suis, je serai toujours un iàche qui a voulu se venger par un assassinat. Dans sa pitié, elle feint encore de m'aimer, mais elle ne peut avoir pour moi que de l'horreur. »
Marie, remarquant le morne silence de son fils, son accablemerr mêlé d'effroi, l'expression de désespérance écrasante qui remplaçait son sourire contraint et sardonique, se demandait, dans une anxiété
croissante, si la réaction de cette scène cruelle serait pour Fredérik funeste ou salutaire.
A ce moment, Marguerite entra et dit à sa maîtresse :
— Madame, M. le docteur vient d'arriver avec un autre monsieur • ils désirent vous parler. Les voici.
— Fredérik ! — s'écria la jeune femme en se hâtant d'essuyer les larmes dont ses joues étaient baignées, — mon enfant, c'est ton nouveau précepteur, M. David. Je t'en supplie...
Marie ne put achever, car le docteur Dufour entrait, accompagné de Henri David.
Celui-ci salua profondément madame Bastien, et, en se relevant, il aperçut des traces de larmes récentes sur la figure de la jeune femme; il remarqua aussi la pâleur livide de Fredérik, qui le regardait d'un air défiant et sombre.
Le nouveau précepteur aurait tout deviné, lors même qu'un regard suppliant de madame Bastien ne fût pas venu l'éclairer sur la scène qui avait dû se passer entre la mère et le fils.
— Madame, — dit M. Dufour, désirant venir en aide à la jeune femme, — j'ai l'honneur de vous présenter mon ami, M. Henri David.
Madame Bastien était si brisée par l'émotion, qu'elle ne put que se soulever de son siège, où elle retomba après avoir salué David, qui lui dit :
— Je tâcherai, madame, de me rendre digne de la confiance que vous voulez bien avoir en moi.
— Mon fil», — dit madame Bastien a Fredérik d'une voix qu'elle tâcha de rendre ferme et assurée, — j'espère que vous répondrez aux soins de M. David, qui veut bien se charger de la direction de vos éludes.
— Monsieur, — dit Fredérik en regardant David en face, — vous entrez ici malgré moi, vous en sortirez à cause de moi.
— 0 mon Dieu ! — murmura madame Bastien avec un sanglot déchirant.
Et, écrasée de confusion, de douleur, ne trouvant pas une parole, elle n'osait pas même lever les yeux sur Henri David.
Celui-ci, jetant sur Frédérik un regard rempli de mansuétude, lui répondit avec un accent d'angélique bonté et d'irrésistible conviction :
— Pauvre enfant' vous regretterez ces paroles lorsque vous commencerez à m'aimer.
Frédérik sourit d'un air sardonique et sortit violemiiieat.
— Docteur, je vous en conjure, ne le laissez pas seul 1 — s'écria 'a jeune mère en étendant vers le médecin ses ma»ns suppliantes.
Elle n'avait pas achevé ces mots que M. Dufour, lui faisant un signe d'intelligence, suivait les pas de Frédérik.
Resté seul avec madame Bastien, David garda quelques moments ie silence, comme pour se recueillir, puis il dit à la jeune femme d'une voix pénétrée :
— Madame, veuillez voir en moi un médecin qui se voue à une cure peut-être très-difficile, mais nullement désespérée. J'attends de votre confiance un récit détaillé de tous les événements, des plus puérils aux plus importants, qui ont eu lieu depuis que vous avez remarqué dans le caractère de Frédérik ce changement qui vous désole. Notre ami, le docteur Dufour, m'a déjà donné quelques renseignements; mais ce que vous pouvez mapprendre, madame, m'éclai rera sans doute davantage.
Ce récH, que Marie fit avec sa sincérité habituelle, louchait à sa fin lorsque le docteur Dufour rentra.
— Eh bien, et Frédérik? — demanda vivement la jeune femme.
— En sortant d'ici, — répondit le médecin, — il a gagné la futaie. Je l'ai suivi ; il m'a parlé peu, mais avec une douceur mêlée d'abattement; puis, après plusieurs tours de promenade, il est rentré chez
WÎ; comme il ne peut en sortir sans être vu de Marguerite, elle viendrait vous prévenir. Du reste, voici bientôt la nuit, aussi faut-il que je retourne à Pont-Brillant. Allons, ma chère madame Bastien, courage ! je vous laisse le plus sûr, le meilleur des auxiliaires. Puis, s'adressant à David :
— Adieu, Henri, il n'y aurait pas de justice au ciel si ton dévouement n'était récompensé par le succès; et il faut qu'elle existe, celte justice , pour que les mères comme madame Bastien finissent par être aussi heureuses quelles le méritent.
Restée seule avec David, Marie acheva son récit; mais, lorsqu'elle en vint à l'aveu de la scène de la forêt, elle hésita, pâlit, et son trouble devint si visible, que David lui dit avec intérêt :
— Mon Dieu ! madame, qu'avez-vous ? Cette émotion, ces larmes à peine contenues...
— Ah ! monsieur, je serais indigne de votre généreux appui si je vous dissimulais une partie de la vérité, si terrible qu'elle soit !
— Que voulez-vous dire, madame?
— Eh bien ! monsieur, — murmura madame Bastien, les yeux baissés et comme anéantie par cette effrayante confidence, — Frédérik, saisi d'un accès de fièvre chaude, de délire, que sais-je! car il n'avait plus la tête à lui, est allé... le soir...
— ue bon .
— Dans la forêt voisine...
fêt madame Bastien s'interrompant encore toute frémissante, David répéta :
— Dans la forêt voisine?
— Oui, — reprit madame Bastien d'une voix tremblante, enlre- Cuupée, — oui, dans la forêt, s'embusquer, pour tirer sur M. de l'onl-Brillant.
— Un meurtre ! — s'écria David en pâlissant et se levant par un mouvement involontaire, — un meurtre !
— Grâce, monsieur, — dit Marie en étendant vers David ses mains suppliantes, — grâce pour mon fils, c'était du délire.
— A seize ans'- — murmura David.
— Oh ! ne l'abandonnez pas ! — s'écria la jeune femme avec on accent déchirant, car elle craignait que cette révélation ne fit renoncer David à son œuvre généreuse. — Hélas ! monsieur, plus mon malheur est grand, plus il est désespéré, plus il doit vous faire pitié. Oh ! encore une fois, je vous en supplie à mains jointes, n'abandonnez pas mon fils. Mon dernier espoir est en vous ! que deviendrais-je, que deviendrait-il ? et puis, voyez-vous? j'en suis sûre, il n'avait pas la tète à lui, c'était du délire, c'était de la folie î
La première stupeur passée, David resta pensif pendant quelques instants, puis il reprit :
— Hassurez-vous, madame : loin de décourager mon dévouement, les difficultés le stimuleront encore. Mais né vous abusez pas, Frédérik avait toute sa raison. Tôt ou tard, la vengeance devait être la conséquence de sa haine.
— 0 mon Dieu, mon Qieu! non, non, je ne puis croire...
— Croyez, au contraire, madame, que Frédérik a agi avec toute sa raison; celte conviction, loin de vous alarmer, doit plutôt vous rassurer.
— Me rassurer ?
— Sans doute. Qu'attendre d'un insensé ? quels moyens d'action a-t-on sur lui? aucun ; tandis qu'un esprit sain, dans ses pins redoutables emportements, peut encore être accessible à l'influence de certains sentiments.
— Ah ! monsieur, je vous crois. Hélas ! dans le malheur, on s'abandonne à la plus faible espérance.
— Et puis, enfin, madame, la haine de Frédérik atteint son paroxysme; et si nous savons toute l'étendue du mal, nous savons aussi qu'il ne peut faire de nouveaux progrès.
— Hélas ! monsieur, quel a pu être le point de départ, le germe de cette horrible pensée? par quel mystérieux enchaînement Frédérik, autrefois si bon, si généreux, a-t-il été conduit à celte effrayante résolution?
— Là, madame, est toujours le mystère, et conséquemment la danger ; car votre récit des événements passés ne m'a apporté ^ ce sujet aucune nouvelle lumière, nous voyons des effets dont la cause
nous échappe; mais, une fois le motif de la haine de Frédérik connu, ce qui nous semble à celte heure à la fois effrayant et plein de ténèbres prendra peut-être un autre aspect à nos yeux. C'est donc à pénétrer ce secret que j'appliquerai tous mes soins. Hélas! madame, — dit David, — je ne veux ni vous décourager, ni vous donner de fol espoir, j'étudierai, j'observerai, je tenterai.
Puis, remarquant l'abattement qui, chez la jeune femme, succédait à un élan d'espérance involontaire, il ajouta d'une voix émue :
— Allons, madame, courage, courage! attendez tout de votre affection pour votre fils et de mon dévouement à l'œuvre que vous me permettez d'entreprendre. Bien des chances sont pour nous : l'âge encore si tendre de Frédérik, ses antécédents, votre sollicitude, ma vigilance de tous les instants. Mon Dieu ! que serait-ce donc si, comme tant d'autres malheureux, il était abandonné sans appui tutélaire à tous les hasards de l'ignorance, de l'isolement et de la misère, ces trois fléaux qui seuls font tant de coupables?
Madame Basiien, frémissant à cette pensée, s'écria :
— Ah ! vous avez raison, monsieur, mes larmes, mon désespoir, sont presque un outrage à des malheurs mille fois plus cruels que le mien, car il est des mères qui meurent en laissant leur enfant en proie à ces fléaux, qui, comme vous dites, font seuls tant de coupables.
— Et vous, madame, pleine de courage et d'énergie, vous veillez à chaque instant sur votre (ils, et ce fils est rempli d'intelligence et de cœur.
— Oui, il était ainsi.
— Ce qu'il y a en lui de généreux et d'élevé est passagèrement paralysé, soit. Mais, lors de la cruelle maladie dont notre ami l'a sauvé, vous avez aussi vu votre enfant pâle, abattu, mourant. Quelques semaines après, cependant, il se relevait plus que jamais brillant de jeunesse, de force et de beauté ; pourquoi cette nouvelle maladie, à la fois morale et physique, n'aurait-elle pas une issue aussi heureuse que la première? Qui vous dit qu'après avoir été éprouvé, épuré par une lutte terrible, Frédérik, un jour, ne justifiera pas, et même ne déposera pas vos premières espérances?
Il y avait tant de conviction» tant de dévouement dans l'accent de
David, on lisait sur sa figure mâle et expressive un intérêt si sincère, si tendre pour Frédérik, une volonté à la fuis si réfléchie, si résolue de sauver cet enfant, que madame Baslien sentit de nouveau son caw se détendre un peu sous l'influence d'un vague espoir.
Alors aussi, dans sa reconnaissance de ce soulagement inattendu, plus que jamais elle aùmira la générosité de David, et, par un retour involontaire sur la brutale déiiance de M. Bastion, la jeune femme se dit avec amertume que, sans les sentiments de pitié qu'elle et son fils avaient inspirés à un étranger, elle eût été, par l'avarice et 1 inintelligence de son mari, dépourvue de tout moyen d'action pour sauver son enfant, puisqu'elle n'aurait pu même le faire voyager, seule chance de guérison qui lui restât.
S'adressa ut alors à David avec une profonde émotion :
— Tous les remercîments que je pourrais vous adresser, monsieur, seraient...
David ne la laissa pas achever.
— Des remercîments! Vous ne m'en devez pas, madame; notre ami vous a lu ma lettre. Je vous dirai donc encore que, dans l'œuvre que je vais tâche: d'accomplir, je trouve à la fois une distraction à de cruels chagrins et une sorte de pieux hommage rendu à la mémoire d'un frère, pauvre enfant toujours regretté.
— Je n'insisterai pas, monsieur. D'ailleurs, mes paroles vous peindraient mal ce que je ressens. Un mot seulement sur une question qu'il m'est pénible d'aborder, — ajouta madame Bastien en baissant les yeux et en rougissant. — Je vous demande pardon d'avance de l'existence modeste, presque pauvre, que vous trouverez ici, et je...
— Termetlez-moi de vous interrompre, madame, — reprit Davisi en souriant; — j'ai beaucoup voyagé; souvent ces voyages se sont accomplis dans des circonstances diliieiles et rudes, j'ai donc été un peu marin et un peu soldat : c'est vous dire la simplicité de mes habitudes.
— Ce n'est pas tout, monsieur, — reprit madame Bastion avec un embarras croissant, — presque toujours je vis seule. Les occupations, le genre d'affaires de mon mari, le retiennent souvent loin de chcE lui, mais quelquefois il revient passer plusieurs jours ici, et...
— Permettez-moi, madame, de vous interrompre encore une fois,
— dit David, louché de l'embarras de madame Bastien et allant pour ainsi dire au-devant de ce qu'elle hésitait à lui apprendre. — J'ai eu, par notre ami commun, quelques renseignements sur les habitudes de M. Bastien. Vous me trouverez, donc, madame, toujours empressé de faire tout au monde pour que ma présence ici ne trouble en rien les habitudes, les idées, les préjugés mêmes de M. Bastien. Je chercherai avant tout à me faire tolérer et à mériter, sinon son affection, du moins son indifférence ; car il me serait pénible, une fois mon œuvre entreprise, peut-être a\ec succès, de la voir brusquement interrompue. En un mot, madame, comme je ne puis rester ici contre le gré de M. Bastien, rien ne me coûtera pour me faire tolérer par lui, et de ces concessions, quelles qu'elles soient, ma dignité n'aura, je vous l'assure, rien à souffrir, vous comprenez pourquoi, n'est-ce pas?
— Oui, oui, monsieur, je le comprends, — dit vivement madame Bastien, soulagée d'un poids cruel.
La délicatesse dès procédés de David fit sur Marie une nouvelle et profonde impression ; elle n'en doutait pas : le docteur Dufour avait prévenu son ami de l'habituelle grossièreté de M. Bastien, et l'homme généreux qui se vouait au salut de Frédérik avec un dévouement si désintéressé se résignait d'avance à des désagréments certains, à des humiliations peut être, lorsque l'indépendance de sa position, l'élévation de son caractère, le mettaient au-dessus d'une situation subalterne et pénible.
— Ah! monsieur, dit la jeune femme à David en attachant sur lui ses grands yeux où brillaient des pleurs d'attendrissement, — si les belles âmes ont le sentiment du bien qu'elles font, comme vous devez être heureux en ce moment !
Ces simples paroles, prononcées avec une expression de gratitude ineffable par madame Bastien, pendant que de douces larmes coulaient sur son pâle et adorable visage, touchèrent si profondément David, que ses yeux aussi devinrent humides, son cœur battit violemment, et il garda quelques moments le silence
Ce silence, Marie le rompit la première en disant
— Maintenant, monsieur David, voulez-vous m'accompagner, afin que je vous fasse connaître la chambre que vous voulez bien accepter ici?
David s'inclina et suivit la jeune femme.
La nuit était à peu près venue.
Madame Bastien prit une lumière, et, passant dans la petite salle à manger, où Marguerite s'occupait de dresser le couvert pour le modeste repas du soir, elle lui dit :
— Frédérik est toujours dans sa chambre, n'est-ce pas?
— Oui, madame, sans cela je serais venue vous avertir ; mais il n'est pas sorti de la maison, car je l'aurais vu passer par ici.
Madame Bastien conduisit David à l'étage mansardé, pratiqué dans le grenier qui s'étendait au-dessus du rez-de-chaussée.
Cet étage se composait de trois chambres : l'une occupée par Marguerite, l'autre par le charretier, la troisième était destinée au précepteur.
Telle avait été l'inexorable volonté de M. Bastien.
En vain, sa femme lui avait représenté l'inconvenance de loger ainsi un instituteur, ajoutant qu'à peu de frais l'on pouvait disposer en logement décent une sorte de remise abandonnée faisant suite au rez-de-chaussée , M. Bastien s'était formellement opposé à celte mesure, déclarant de plus que si, en son absence, sa femme passait outre, il le saurait et reviendrait à l'instant procéder hû-tnème au déménagement du cracheur de latin, ainsi qu'il disait, et le renverrait à la mansarde dont il devait se contenter.
Madame Bastien savait son mari capable d'exécuter ea menace ; aussi, pour épargner une si pénible avanie au précepteur qu'elle avait choisi, elle dut se résigner à voir cet homme honorable occuper un logement peu en rapport avec l'importance de ses fondions.
Si la jeune femme avait pris à cœur ce qu'elle considérait déjà comme une injure faite à la dignité du premier précepteur de son fiis, que l'on juge de ce qu'elle éprouva lorsqu'il s'agit de David, dont le noble désintéressement méritait tani, d'égards!
Ce fut donc avec une pénible confusion que Marie ouvrît la porte
de !a chambre mansardée dont elle avait tâché de parer de son mieux la triste et froide nudité. Un petit cornet de porcelaine bleue et blanche, placé sur la table de travail en bois noirci, renfermait un bouquet de chrysanthèmes et de roses du Bengale, pâles et dernières fleurs de l'automne ; le sol carrelé luisait de propreté, et les blancs rideaux de la mansarde étaient relevés par un nœud de ruban; on reconnaissait enfin, dans les moindres détails de cet aménagement, le désir d'en faire oublier la pauvreté à force de soins, de bonne grâce et de bon vouloir.
— C'est à regret, monsieur, je vous assure, que je suis forcée de vous offrir cette chambre, — dit timidement madame Bastien, — mais la fâcheuse impossibilité où je suis de mettre à votre disposition un logement plus convenable sera mon excuse.
David jeta les yeux autour de lui, ne put retenir un léger mouvement de surprise, et, après un silence de quelques instants, il dit à madame Bastien, avec un sourire mélancolique :
— Tout ce que je puis vous répondre, madame, c'est que, par un singulier hasard, cette chambre ressemble beaucoup à celle que j'occupais chez mon père, dans ma première jeunesse, et c'est toujours avec plaisir que je me rappelle un passé que tant de doux souvenirs me rendent cher.
David, qui disait vrai, se tut et jeta de nouveau autour de lui un regard attendri.
Rien de moins extraordinaire que cette similitude de deux chambres de garçon, toujours à peu près pareilles dès qu'elles sont man sardées; aussi presque heureuse de ce rapprochement et de la visible émotion qui se lisait sur les traits du précepteur, Marie espéra que, grâce aux souvenirs heureux que cette pauvre demeure semblait rappeler à son nouvel hôte, elle lui paraîtrait plus tolérable.
En descendant des mansardes, madame Bastien et David trouvèrent le repas servi.
— Je crains bien, — dit Marie, — que Frédérik ne refuse de se mettre à table ce soir ; excusez «moi, je vous prie, monsieur,, je vais aller le trouver.
David s'inclina, madame Bastien courut à la chambre de son fils ; il se promenait lentement d un air rêveur.
— Mon enfant, lui dit elle, le souper est servi; veux-tu venir?
— Merci, ma mère, je n'ai pas faim, tout à l'heur je me coucherai.
— Tu ne souffres pas?
— Non,ma mère, mais je me sens fatigué, j'ai surtout besoin de repos.
— Mon enfant, j'espère que tu réfléchiras à ce que tes paroles de tantôt auraient eu de pénible pour M. David s'il ne ressentait pas déjà pour toi le plus tendre intérêt , et s'il n'était pas certain, comme il te l'a dit, de te faire revenir d'injustes préventions à force de soins , de bonté. Il sera pour toi, non pas un maître, mais un ami, je dirais un frère, sans la disproportion de vos âges. Demain matin, tu le verras, et lu auras, n'est-ce pas, pour lui, les égards que commande sa bienveillance pour loi7
Frédérik ne répondit rien, sa lèvre se contracta légèrement, et il baissa la têle; il semblait, depuis l'arrivée de sa mère, éviter ses regards.
Madame Bastien avait une profonde habitude de la physionomie de son (ils; elle comprit qu'il était décidé à garder un silence obstiné, elle n'insista pas, tt rejoignit David.
Après un souper trug;d, madame Bastien alla s'informer de son fils; il paraissait calme. Elle vint retrouver David dans la salle d'étude qui servait de salon.
Au dehors, l'on n'entendait que les sifflements du vent d'automne; dans la maison, le silence était profond ; le foyer pétillait et reflétait ses lueurs sur le carrelage d'un rouge brillant, tandis qu'une lampe à abat-jour jetait une lumière à demi voilée dans l'appartement où Marie était seule avec David.
Celui-ci, voulant distraire la jeune femme de ses pénibles pensées, tout en l'occupant de son fils, la pria de lui faire voir les cahiers d'étude, les traductions de Frédérik, ainsi que plusieurs récits d'imagination, et quelques essais de poésie composés par lui alors qu'il faisait encore l'orgueil et la joie de sa mère.
David espérait trouver au milieu de ces pages écrites par l'adolescent, et auxquelles madame Bastien avait plusieurs fois fait allusion pendant le souper, une pensée, une phrase, un mot, qui contiendrait
peut-être le germe des funestes idées dont ce malheureux enfant semblait obsédé.
Marie, penchée et accoudée sur ia table, pendant que David, assis, examinait, dans un silence attentif, les travaux de Frédérik, attachait un regard d'une curiosité inquiète sur le précepteur, interrogeant sa physionomie, afin de tâcher de deviner à l'avance s'il était satisfait de ce qu'il lisait alors (un récit composé par Frédérik sur un sujet donné par sa mère).
D'abord, la jeune femme douta du succès; les traits de David restèrent graves, réfléchis; mais soudain il sourit doucement, et ce sourire fut suivi de plusieurs mouvements de tête vivement approbatifs; deux ou trois fois même il dit à demi-voix :
— Bien, très bien!
Puis soudain il parut mécontent, froissa légèrement d'une main impatiente un des feuillets du manuscrit ; ses traits redevinrent impassibles, et il poursuivit sa lecture.
La figure de Marie reflétait pour ainsi dire chacune des nuances de la physionomie de David, qu'elle ne quittait pas des yeux. Souriante, orgueilleuse, lorsqu'il souriait de contentement ; triste , inquiète, lorsqu'il ne semblait pas satisfait.
Mais bientôt, et pour la première fois depuis un long temps , l'heureuse mère , oubliant un moment ses chagrins, n'eut plus qu'à se réjouir du triomphe de Frédérik : les marques d'approbation de David redevinrent fréquentes; intéressé, entraîné par ce qu'il lisait, il semblait ressentir un contentement tout personnel, et plusieurs fois il dit d'une voix attendrie :
— Cher enfant '.c'est généreux, c'est élevé, plein d'élan et de cœur. Et cela encore ! Oh ! du cœur , toujours du cœur !
En disant ces derniers mots, David porta sa main à ses yeux légèrement humides, et continua sa lecture sans plus songer à la présence de madame Bastien.
Marie n'avait perdu ni un mot, ni une inflexion de voix, ni un geste. Elle ressentit le contre-coup de la douce émotion qui se peignit alors sur le mâle et expressif visage de David.
Alors seulement, se rendant compte des traits de son hôte, qu'elle
avait jusqu'alors vu, pour ainsi dire, sans le regarder, Marie le trouva sinon régulièrement beau, du moins d'une physionomie at" trayante, affectueuse et résolue; elle fut surtout frappée de l'expression douce, pensive et pénétrante de ses grands yeux bruns. Elle ne pouvait isoler son fils d'aucune de ses pensées, de ses remarques. Ainsi, observant que, comme Frédérik, David avait des mains charmantes, parfaitement soignées, et qu'il était mis avec une élégante simplicité, elle se félicita doublement d'avoir habitué son fils à ces soins personnels, que tant de gens dédaignent comme puérils ou affectés, et qu'elle regardait au contraire comme une conséquence de la dignité naturelle et du respect de soi. Ces réflexions de Marie, quoique longues à décrire, furent pour ainsi dire instantanées chez elle, et faites tout en continuant d'épier d'un regard attentif les moindres mouvements de la physionomie de son hôte, qui, de plus en plus intéressé par la lecture de l'écrit de Frédérik, s'écria soudain :
— Non, non, il est impossible que celui qui a écrit ces lignes, d'une élévation je dirais presque naïve, tant elle semble naturelle et familière à son esprit, n'écoute pas, tôt ou tard, la voix de la raison et du cœur. Et ces pages, madame, ont- elles été écrites longtemps avant l'époque où vous avez observé les premiers changements dans le caractère de Frédérik?
Madame Bastien se recueillit un instant et répondit :
— Autant que je puis me le rappeler, ceci doit avoir été écrit avant une excursion que nous avons faite au château de Pont-Brillant vers la fin de juin. Et ce n'est que dans les premiers jours du mois d'août que Frédérik a commencé à me donner des inquiétudes à ce sujet.
Après un moment de réflexion, David reprit :
— Et depuis que vous avez observé un changement si notable dans le caractère de Frédérik, a-t-il écrit quelque chose d'imagination? cela pourrait nous aider, car dans ces lignes sa pensée secrète s'est peut-être trahie a son insu.
— Votre remarque est très-juste , monsieur, — reprit madame Bastien, frappée d'un souvenir soudain.
Et, prenant un des cahiers de son fils, qu'elle montra à David, elle lui dit :
— Plusieurs feuillets manquent à cet endroit, ainsi que vous le
voyez. J'ai demandé la cause de cette lacération à Frédérik; il m'a répondu que, mécontent de ce qu'il venait d'écrire, il n'avait pas voulu me le laisser lire. Ceci se passait alors qu'il commençait à m'inquiétér sérieusement.
— Et parmi les pages qui restent, vous n'avez, madame, remarqué rien de significatif?
— Ainsi que vous allez le voir, monsieur. Depuis celte époque, Frédérik n'a presque rien écrit, son aversion de tout travail devenait de plus en plus vofonde. En vain, ainsi que j'avais coutume de le faflre, je lui indiquais plusieurs sujets, soit historiques, soit de pure invention, il essayait d'écrire quelques lignes; puis, saisi d'un accablement invincible, il laissait tomber sa plume, cachait son visage entre ses mains, et demeurait ainsi, des heures entières, sourd à toutes mes questions, à toutes mes prières.
Pendant que madame Bastien parlait ainsi, David avait activement parcouru les fragments de récits qu'elle venait de lui communiquer.
— Cela est étrange, — dit-il au bout de quelques instants, — dans ces lignes incohérentes écrites comme au hasard, tout sentiment, toute élévation, ont disparu; le style même se ressent de celte funeste disposition ; on dirait qu'un voile s'est étendu sur l'esprit de ce malheureux enfant; la lassitude, l'ennui que lui causait sans doute le travail se révèle à chaque instant. Mais voici quelques mots qui semblent effacés avec soin, — ajouta David en tâchant de déchiffrer ce que cachaient les ratures.
Marie se rapprocha de son hôte , voulant l'aider de la connaissance qu'elle avait de l'écriture de son fils, et, toujours debout, elle se pencha sur la table, une main appuyée sur le dossier de la chaise de David, afin de mieux voir les lignes ralurées. Dans ce mouvement si naturel, David sentit son bras effleuré par la rondeur élastique du bras charmant de madame Bastien.
Cette pression involontaire fut si légère, si instantanée, que Marie e s'en aperçut même pas. David éprouva un frisson soudain , électrique ; mais, doué d'une grande puissance sur lui-même, il resta impassible , quoiqu'il songeât pour la première fois, depuis l'accomplissement de sa généreuse résolution, que la femme avec laquelle
devait désormais vivre d'une vie commune , intime, solitaire, étai
jeune, d'une beauté adorable , qu'elle réunissait les plus admirables qualités du cœur, et était enfin cette vierge -mère dont le docteur Dufour lui avait raconté la vie si vaillante et si résignée.
Bien que rapide, profonde et remplie d'une certaine angoisse, celte impression ne se trahit en rien chez David, et, avec l'aide de Marie , il continua de déchiffrer les mots soigneusement raturés par Prédérik.
Après une élude patiente, la jeune femme et s*>u hôte parvinrent à déchiffrer, en différents endroits du manuscrit plusieurs mots qui ne se rattachaient en rien aux phrases dont ils r aient suivis ou précédés. Evidemment, ils avaient été tracés presque involontairement et sous l'influence des pensées dont l'adolescent était obsédé. Ainsi, on lisait sur un feuillet ce lambeau de phrase :
« ... Pour les créatures destinées à ramper toujours dans une humiliante obscurité, c'est de ne pouvoir... et... arracher... »
Deux ou trois mots du commencement et la fin de la phrase étaient absolument indéchiffrables.
Plus loin, sur une page, on voyait ces deux seuls mots légèrement biffés, comme s'ils eussent été suffisamment défendus contre toute interprétation par leur laconisme :
« Pourquoi? — De quel droit? »
Enfin celte phrase, la moins incomplète, avait été non moins péniblement déchiffrée par David et par la jeune femme :
«... de toi... grande et sainte Révolution... les faibles... sont devenus les forts; la vengeance tardive est arrivée... alors... terrible... mais... beau dans sa... »
Au moment où David répétait une seconde fois et lentement ces mots, comme pour chercher à deviner leur secrète signification, minuit sonna.
— Minuit! — dit madame Baslien avec surprise, — déjà minuit!
David, craignant d'être indiscret, se leva, prit le cahier, et dit à la jeune femme :
— Permettez-moi, madame, d'emporter ces pages. Ce que nous venons de déchiffrer est bien vague, bien incomplet, il n'importe ; souvent on est mis sur la voie de la vérité par la trace la plus imper-
cepliblc. Je vais méditer sur tout ceci, et peut-être y trouverai -je un germe que mes entretiens avec Frédérik développeront plus tard.
— A demain donc, monsieur David, — dit tristement Marie en sentant de nouveau le poids des appréhensions dont elle avait été distraite pendant la soirée, sans cesser pour cela de s'occuper de Frédérik. J'accepte toutes les espérances que vous m'avez données, j'en ai tant besoin! demain sera pour nous' ua jour de grande épreuve, tar c'est demain qu'aura lieu votre premier entrelien avec mon fils.
— Dans cet entrelien, je me guiderai sur l'inspiration du moment, sur la disposition desprit de Frédérik, peut-être aussi d'après le ré bullatde mes réflexions de cette nuit, au sujet de ces quelques lignes.
— A demain donc, monsieur David.
— A demain, madame.
Quelques instants après, pensif et rêveur, David se renfermait dans sa petite chambre, située au dessus de celle de la jeune femme.
Dès que le remords du crime qu'il avait voulu commettre eut, à 1 voix de sa mère, pénétré dans l'âme de Frédérik, il fut obsédé sans relâche par ce remords. Quoiqu'il eût assez conscience de l'horreut de sa tentative homicide pour être incapable de la récidiver, il était loin d'être guéri de sa haineuse envie. Ces ressentiments, n'ayant plus d'issue au dehors par l'excitation, par l'espoir de la vengeance, n'en devenaient que plus acres, que plus corrosifs, en stagnant désormais au fond de ce cœur qu'ils rongeaient lentement.
Aussi, à la première nuit qui suivit l'arrivée de David à la ferme, nuit passée tout entière dans une méditation désespérante et désespérée, Frédérik avait subi une nouvelle transformation, qui devait déconcerter la sagacité de sa mère et la pénétration de David.
Tous deux furent frappés d'un changement qui se manifestait jusque dans la physionomie de l'adolescent ; elle n'était plus sardonique, altière et farouche; elle était confuse, abattue: son regard ne défiait plus le regard par sa sauvage audace; toujours morne, abaissé, il semblait au contraire fuir tous les yeux.
Madame Baslien et David s'attendaient à une nouvelle explosion de violence, lors de la seconde entrevus de Frédérik avec son nouveau précepteur ; il n'eu fut rien.
L'adolescent se montra humble et docile, mais toutes les avances cordiales, toutes les familiarités affectueuses de David échouèrent devant la muette concentration de ce malheureux enfant.
David essaya de l'interroger sur ses études, il répondit tantôt avec précision, tantôt d'une manière diffuse et involontairement préoccupée; mais, à toutes les questions, à toutes les insinuations faites en dehors de ses travaux, il resta silencieux, impassible.
Marie proposa une promenade avec David. Frédérik accepta.
Durant celte longue excursion, le nouveau précepteur, dont les connaissances étaient aussi nombreuses que variées, tâcha de s'emparer de l'attention de Frédérik par des observations remplies d'intérêt et de grandeur sur plusieurs phénomènes de la nature : tantôt un silex, un morceau de roche, servaient de point de départ aux considérations les plus curieuses sur les différents âges du globe, et sur la transformation successive de ses habitants; tantôt l'admirable régularité géométrique du travail d'un insecte, ses mœurs, ses instincts, devenaient le sujet d'une conversation des plus attrayantes; tantôt enfin, à propos d'une ruine très-ancienne située dans les environs de la ferme, David racontait à Frédérik quelques faits relatifs aux habitudes guerrières et aventureuses du moyen âge, ou lui citait quelques légendes d'une naïveté charmante.
L'adolescent écoutait poliment, répondait par monosyllabes, mais conservait son masque glacé.
Au retour de la promenade, Frédérik prit un livre, lut jusqu'au dîner, et, peu de temps après le repas, demanda la permission de se retirer.
Restés seuls, David et Marie échangèrent un regard d'une tristesse profonde; ils comprenaient le néant de celte première journée.
L'ENVIE. ïi',3
— Rien n'a pu vibrer en lui, — dit David en réfléchissant, — rien. Il m'a été impossible de le captiver Un instant, afin de l'attirer peu à peu, à son insu, dans la sphère d'idées où je voulais le conduire.
— Tandis qu'autrefois, monsieur David, vous l'eussiez vu ravi, émerveillé, charmé de ces notions si diverses que vous rendez si attrayantes.
— Ne trouvez-vous pas, madame, que depuis hier il s'est accompli en lui je ne sais quelie révolution qui a fait soudain disparaître, si cela peut se dire, les aspérités de son caractère?
— Comme vous, monsieur David, j'ai fait cette remarque.
— Et ce changement, je suis presque tenté de le regretter, — ajouta David d'un air pensif. — Si aiguës, si tranchantes que soient des aspérités, elles offrent du moins quelque prise. Mais que faire devant une surface polie et froide comme la glace? 11 n'importe, — poursuivit-il après réflexion. — Il faudra trouver un moyen d'action.
— Et ce changement si soudain, monsie'ur David, qu'en pensezvous ?
— Est-ce le calme qui suit l'apaisement de la tempête, ou bien est-ce le calme trompeur qui souvent précède un nouvel orage? Nous le saurons plus tard. Il se peut aussi que mon arrivée ait opéré ce revirement chez Frédérik.
— Comment cela, monsieur David?
— Peut-être sent-il que notre double surveillance doit lui rendre impossible toute nouvelle tentative de vengeance, peut-être encore craint-il que ma pénétration, jointe à la vôtre, madame, né surprenne sou secret; alors il redouble de contrainte et de réserve. C'est à nous, madame, de redoubler d'attention.
— Et dans les cahiers qu'hier soir vous avez emportés?
— Après avoir longtemps médité sur les lambeaux de phrases que us savez, madame, j'ai cru, si faible, si incertain qu'il fût, trouver
indice.
— Et cet indice? dit vivement madame Bastien.
— Permettez-moi de ne vous rien dire de plus, madame, avant que j'aie pénétré plus avant dans la voie, bien obscure encore, que semble m'ouvrir cet indice. Si mon pressentiment ne me trompe pas
el me conduit à la découverte de quelques faits significatifs, je pourrai vous bien préciser ma pensée ; si elle est juste, son évidence vous frappera, et, fort de nos deux convictions, j'agirai alors avec bien plus d'assurance. Mon Dieu ! madame, — ajouta David en souriant tristement, — mille fois pardon de celte réticence, mais c'est une tâche si difficile, si délicate que la nôtre, qu'un wen peut tout compromettre ou toul sauver. Encore une fois, pardon.
— Vous me demandez pardon, monsieur David, lorsque votre réserve même est une nouvelle preuve de votre généreuse sollicitude pour mon plus cher, hélas ! pour mon unique intérêt sur cette terre!
Le soir du jour où madame Bastien avait eu cet entretien avec David, Marguerite vint donner ses soins à la jeune femme à l'heure de son coucher, et lui d':t :
— Mon Dieu ! madame, je vous ai vue si occupée avec M. David depuis votre retour de la promenade, et ce soir aussi, que je n'ai pas voulu vous déranger pour vous dire une chose pourtant bien extraordinaire.
— De quoi s'agit-il donc?
— Vous étiez sortie avec M. Frédérik et M. David depuis une heure, madame, lorsque j'entends un grand bruit à la porte de la cour; je vais voir, c'était une superbe voiture à quatre chevaux. El qui était dans cette voilure, madame? je vous le donne en cent... ma dame la marquise de Pont-Brillant qui demandait à vous parler.
— A moi ! — s'écria Marie en pâlissant, craignant que la tentative de Frédérik n'eût été découverte, — c'est impossible, vous vous trompez, Marguerite, je ne connais pas madame de Pont-Brillant.
— C'est pourtant bien vous, madame, que celte chère bonne petite vieille dame a demandée ; même elle m'a dit, en parlant tout aussi simplement que nous autres : « Je suis joliment fâchée de ne pas la rencontrer, madame Bastien. Je m'en venais pour comme qui dirait voisiner un peu, car on est voisin, c'est pour se voir ; enfin c'est égal, ça se retrouvera, et tu lui diras, n'est-ce pas, ma fille? à cette chère madame Bastien, que je reviendrai un de ces jours. Faut pas surtout qu'elle se donne la peine de me rendre ma visite au château,
ça la dérangerait, cette chère dame, et je ne veux pas de ça du tout: mais moi, je reviendrai souvent ici avec mon bâton de vieillesse. »
— Qu'est-ce que cela signifie? — se dit à elle-même madame Bastien, confondue de cet incident, et ne sachant à quoi attribuer celle inconcevable visite.
Marguerite, croyant que sa maîtresse cherchait la signification de ces mots : « Je reviendrai souvent avec mon bâton de vieillesse, » ajouta :
— Madame la marquise voulait dire par là, madame, qu'elle re viendrait souvent vous voir avec son petit-fils, M. le marquis.
— Elle a dit cela ! — s'écria Marie, tremblant à la seule pensée d'une rencontre entre Frédérik et Raoul de Pont-Brillant, — elle vous a dit qu'elle reviendrait avec ..
— Avec M. le marquis, oui, madame, et même cette bonne chère dame a ajouté : — « C'est qu'il est joliment gentil, va, ma fille, mon bâton de vieillesse, autrement dit mon petit-fils, et généreux comme un roi. Allons, puisque j'ai le guignon de ne pas rencontrer madame Bastien, faut bien m'en aller. Mais dis donc, ma fille, — a ajouté madame la marquise, — j'ai soif à étrangler. Est-ce que tu ne pouv . rais pas me donner un bon verre d'eau claire ?» — Certainement, madame la marquise, que je réponds toute honteuse de ce qu'une si grande dame avait la bonté de me demander un verre d'eau ; mais je me dis en moi-même : Pour sûr, madame la marquise a demandé de l'eau par politesse, je vais lui rendre sa politesse en lui donnant du vin. J'accours dans ma cuisine, je verse un plein grand verre de vin, je le mets sur une assiette bien propre, et je reviens à la voiture.
— Vous auriez dû, Marguerite, donner tout simplement à madame de Pont-Brillant le verre d'eau qu'elle vous demandait; enfin, il n'importe.
— Pardon, madame, j'ai eu bien raison de donner du vin, au con traire, puisque madame la marquise l'a pris.
— Ce grand verre de vin?
— Oui, madame, pas plus fière que ça, c'est-à-dire, elle n'a fait qu'y tremper ses lèvres; mais elle a fait boire tout le reste à une au-
106 LES SEPT PÉCnÉS CAPITAUX.
ire vieille dame qui était avec elle, et qui n'aimait peut-être pas le vin, car elle a fait la grimace après avoir bu ; alors madame la marquise a ajouté : « Tu diras, ma fille, à cette chère madame Bastien, que nous avons bu à sa santé et à ses beaux yeux, » — et en même temps, tout en me rendant le verre, elle a mis dedans, devinez quoi, madame ? ces cinq belles pièces d'or que voilà , en me disant : « Voilà pour les gens de madame Bastien, à condition qu'ils boiront à la santé de mon petit-fils, le marquis de Pont-Brillant. Au revoir, ma fille. » — Et la belle voilure est repartie.
— Je suis désolée, Marguerite, que vous n'ayez pas eu la délicatesse de refuser l'argent qu'on vous a donné.
— Mais, madame, cinq louis d'or!
— C'est justement parce que cette somme est importante, qu'il m'est très-pénible que vous l'ayez acceptée.
— Dame, moi, je ne savais pas, madame; c'est la première fois que ça m'arrive, et si madame veut, je reporterai les cinq pièces d'or au château.
— Ce serait pis encore, mais je vous prie, Marguerite, si vous avez quelque attachement pour moi, de porter ces cent francs au tronc des pauvres de la paroisse.
— Demain ce sera fait, madame, — dit bravement Marguerite, — ces cinq pièces d'or me brûleraient les doigts, maintenant que vous m'avez dit que j'ai eu tort de les recevoir.
— Merci, Marguerite, merci, je sais que vous êtes une bonne et digne femme. Mais un mot encore. : mon fils sait-il que madame de Pont-Brillant est venue ici ?
— Non, madame, car je ne le lui ai pas dit, et j'étais seule à !a maison lorsque la voiture est venue.
— Marguerite, il est important que mon fils ne soit pas instruit de cette visite.
— Bien, madame, je n'en soufflerai pas mot.
— Enfin, si madame de Pont-Brillant revenait ici, que j'y sois ou non, vous direz toujours que je suis absente.
— Comment, madame, refuser de recevoir une si grande dame ?
— Ma bonne Marguerite, je ne suis pas une grande dame, et je
ne désire d'autre société que celle des personnes de ma condition. 11 est donc bien entendu que je ne serai jamais chez moi si madame de Pont-Brillant reTient, et que mon fils doit absolument ignorer la visite d'aujourd'hui.
— C'est convenu, madame, fiez-vous à moi.
Marie Bastien cherchait en vain à deviner le but de cette vigile, incident dont elle s'étonnait d'autant plus qu'elle avait toujours présente à la pensée la haine de Frédérik contre le marquis de Pont- Brillant.
Le lendemain matin, Marie fit part de cette circonstance à David ; il remarqua deux choses qui avaient aussi frappé madame Bastien, quoique sous un autre point de vue.
— Voici ce que je crois, madame, — dit David. — La demande du verre d'eau n'était qu'un prétexte de faire une largesse qui serait d'une prodigalité folle si elle ne cachait quelque arrière-pensée. Aussi, madame de Pont-Brillant s'est-elle résignée à boire ou à faire boire le verre de vin par sa compagne, sans doute pour ne pas humilier Marguerite, délicatesse qui me paraît singulière chez une femme comme madame de Pont-Brillant, qui voulait d'ailleurs ne pas perdre l'occasion d'une excessive libéralité au nom de son petit-fils. Puis, enfin, madame de Pont-Brillant promet de revenir souvent ici, madame; mais...
— Elle ne veut pas me déranger, et me prie de ne pas lui rendre sa visite au château. J'avais remarqué cette humiliante distinction, monsieur David, et, lors même que j'aurais eu la moindre intention de répondre aux avances de madame de Pont-Brillant, ce procédé blessant m'eût obligée de lui fermer ma porte à l'avenir. Mais, loin
'avoir la triste vanité d'être flattée de sa démarche, je n'en ressens u coniraire que de l'inquiétude, de la crainte même, en pensant que si madame de Pont-Brillant revenait ici avec son petit-fils, Frédérik, pourrait se trouver face à face avec l'objet de sa haine. Ah ! monsieur David, mon cœur se glace à celte pensée, car je me rappelle la terrible scène de la forêt.
— Celle visite me semble, comme à vous, madame, d'autant plus étrange, que les circonstances dont elle a été accompagnée sont fort suspectes. Notre ami, le docteur Dufour, m'a parlé de la douai-
ricre de Pont-Brillant comme d'une femme qui, malgré son grand âge, a conservé le cynisme et la dépravation de l'époque où elle a vécu dans sa jeunesse. Votre éloignement de la douairière est donc doublement justifié, madame; seulement, en rapprochant ces avances, si blessantes qu'elles soient, de la haine de Frédérik contre Raoul de Pont-Brillant, il est du moins évident que celui-ci ne connaît pas votre fils. Sans cela comment consentirait-il à accompagner ici sa grand'mère ?
— - C'est ce que je me suis dit, monsieur David. Ah ! le vertige im prend lorsque je veux pénétrer ce irisic mystère
Deux ou trois jours se passèrent encore en tentatives impuissantes de la part du précepteur et de Marc-
Frédérik resta impénétrable.
David alla jusqu'aux moyens les plus héroïques, il lui parla de Raoul de Pont-Brillant. L'adolescent pâlit légèrement, baissa la tête, resta muet et impassible.
« Il a du moins renoncé à sa vengeance, pensa David, qui avait attentivement étudié la physionomie de Frédérik. — La haine subsiste peut être encore, mais du moins elle sera passive. »
Cette conviction, partagée par Marie, la tranquillisa du moins sur la possibilité d'une récidive qui la glaçait d'épouvante. ....... ........ . . . • . •
L'état de Frédérik semblait empirer chaque jour.
Ce malheureux n'était plus que l'ombre de lui-même : opiniâtre, absolu dans le bien comme dans le mal, il ressentait aussi violemment le remords de sa funeste action qu'il avait ressenti l'ardeur de la vengeance, et puis, sans cesse, il était sous le poids de cette accablante pensée :
« Quelle comparaison ma mère fera-t-elle toujours entre moi, qui ai voulu être un lâche meurtrier, et ce nolle marquis, dont elle m'a parlé avec tant de louanges ! Et pourtant si elle savait... Oh !... malheur à moi... malheur à moi !... plus que jamais, je hais ce Pont- Brillant, et le remords m'a désarmé. »
U:i jour David dit à Marie :
— Frédérik, tout en acceptant gaiement la modeste existence qu'il trouvait chez vous, madame, ne vous a-t-il jamais paru désirer le luxe, la richesse, ou regretter de ne pas les posséder?
— Jamais, monsieur David ; il n'est pour ainsi dire pas une pensée de mon fils qui ne me soit présente à la mémoire, car, depuis ces malheureux temps, je passe ma vie à interroger le passé. Non, jamais je n'ai entendu Frédérik désirer quelque chose au delà de notre vie simple et presque pauvre. Que de fois il m'a dit avec tendresse :
« Mère, est-il un sort plus heureux que le nôtre? Quel bonheur de vivre avec toi, dans notre petit monde paisible et solitaire! »
La pauvre Marie ne put achever : ce ressouvenir d'un passé radieux la brisait.
David cependant, loin de se décourager, poursuivait sa pensée avec cette persévérante lenteur, avec cette observation minutieuse et profonde, à l'aide desquelles les savants reconstruisent souvent un monde, une époque, un être, grâce à quelques fragments, à quelques débris insignifiants.
— Croyez-vous Frédérik ambitieux? — dit une autre fois David à Marie. — Dans ses épanchements avec vous, lorsqu'il s'agissait de sa position à venir, quelles étaient ses idées?
Marie sourit tristement et répondit :
— Un jour, je lui disais : — « Voyons, mon enfant, lorsque lu seras homme, quelle carrière choisiras-tu? que voudras-tu être? — Ton fils, » — me répondit-il avec un mélange de tendresse et de grâce dont vous ne pouvez avoir une idée, monsieur David. — « Je te comprends, mon cher enfant ; mais enfin il faudra choisir une carrière. — Passer ma vie à t'aimer, mère, à te rendre heureuse, je ne vois pas, je ne veux pas d'autre carrière. — Mais enfin, cher fou bien-aimé, il faudra bien t'occuper! — M'occuper! El t'embrasser, et le regarder, et l'écouter, et te dire que je t'aime, et nous promener, et faire nos aumônes en actions, et voir nos fleurs, et regarder ensemble le soleil se coucher, ou la lune se lever au-dessus de nos grands chênes, ne voilà-t-il pas assez d'occupations? Ah- mère !... mère... les jours seraient longs deux fois comme ils le sont, que je
n'aurais pas seulement une minute à moi. » Voilà, monsieur David, — dit Marie en essuyant de nouveau ses larmes, — voilà quelle était alors l'ambition de mon fils.
— Affectueuse et charmante nature ! — dit David en partageant l'émotion de Marie.
Puis il reprit :
— Lors de celte visite au château de Pont-Brillant , dont vous m'avez parlé, vous n'avez pas remarqué, madame, que la vue de ces merveilles ait attristé Frédérik?
— Non, monsieur David, et, sauf l'incident que je vous ai raconté, la grossièreté d'un intendant dont mon fils s'est un instant irrité, cette journée a été pour lui, comme pour nous, aussi gaie qu'intéressante.
— Et depuis, — ajouta lentement David, — et depuis, rien n'a pu vous donner la pensée que Frédérik ait comparé avec une certaine amertume, avec envie enfin, votre modeste existence à l'existence somptueuse du jeune marquis?
— Frédérik! — s'écria madame Bastien, en regardant David d'un air de reproche. — Ah ! monsieur, mon malheureux enfant est tombé bien bas; la violence de son caractère l'a emporté jusqu'à la pensée d'un crime, dont nous ignorons la cause, mais lui envieux... lui! ah! monsieur David, vous vous trompez. Les bons comme les mauvais jours de sa vie le défendent contre un pareil reproche.
David ne répondit rien et resta pensif.
Chaque jour l'intimité de David et de Marie s'augmentait par leur communauté d'intérêts et d'angoisses ; c'était à tout instant un continuel échange de questions, d'épanchements, de craintes, de projets ou d'espérances, hélas ! bien rares, les espérances ayant toujours Frédérik pour objet.
Henri, David et Marie passaient ainsi, dans la solitude du tête-à-tête, les longues soirées d'hiver, car le fils de madame Bastien se retirait à huit heures; une fois au lit, un sommeil feint lui permettait de se soustraire à la sollicitude dont on l'entourait, et de se plonger pour ainsi dire les yeux fermés dans le noir abîme de ses pensées.
« Je suis plus misérable encore que par le passé, — se disait l'adolescent ; — autrefois les inquiétudes, les questions incessantes de ma mère sur mon mal inconnu m'irritaient; à cette heure, elles me navrent et augmentent mon désespoir. Je comprends tout ce que doit souffrir ma mère ; sa pitié ne se rebute pas. Chaque jour m'apporte une nouvelle preuve de sa tendre commisération, de ses efforts inouïs pour me guérir; mais, hélas! elle pourra pardonner mon crime, mais jamais l'oublier. Elle doit ignorer toujours, oh ! toujours, les circonstances qui m'ont poussé à vouloir tuer ce Pont-Brillant. Aussi, je ne serai plus pour elle qu'un triste objet de compassion; cela doit être, car, je le sens, mon mal est incurable, puisqu'il résiste à tant de secours. Et ce que je pense de ma mère, je le pense aussi de M. David ; j'ai maintenant conscience de son dévouement pour moi et pour ma mère ; car se dévouer pour moi, c'est se dévouer à ma mère, sa sollicitude, à lui, est non moins impuissante. Ah ! le mal dont je souffre ne se guérit pas plus que ne s'efface le remords d'une lâche et horrible action. »
Pendant que ce malheureux enfant, ainsi concentré en lui-même, se repaissait d'une douleur de plus en plus corrosive, David, se croyant sur la voie de la vérité, poursuivait ses investigations, ne voulant tenter une dernière et décisive épreuve sur Frédérik qu'armé de la toute- puissance d'une conviction inébranlable; aussi multipliait-il ses recherches, les étendant aux sujets les plus insignifiants en apparence. Persuadé que Frédérik, ayant sans doute une puissante raison de dissimuler à sa mère le fond de sa pensée, se serait peutêtre moins contraint avec d'anciens serviteurs, David interrogeait minutieusement la vieille servante et le vieux jardinier ; ce fut de la sorte qu'il eut connaissance de quelques faits d'une haute signification pour lui : ainsi, entre autres, un mendiant, envers qui Frédérik s'était toujours montré secourable, avait dit au jardinier : — « M. Frédérik est bien changé ; lui, autrefois si bon, m'a aujourd'hui durement répondu : « Adressez- vous à M. le marquis ! Il est si riche, « lui!!! »
Madame Bastien voyait ordinairement David plusieurs fois dans la journée.
Un jour il ne parut pas.
A l'heure du repas du soir, Marguerite étant allée prévenir qu'on était servi, David, profondément absorbé, chargea la servante de dire à madame Bastien que, se trouvant un peu indisposé, elle voulût bien l'excuser de ne pas descendre pour dîner.
De son côté, Frédérik, arrivé au terme de son marasme moral, n'avait pas quitté sa chambre.
Marie, pour la première fois depuis l'arrivée de David, passa sa soirée seule.
Cette solitude l'attrista profondément ; elle se sentit involontairement assaillie de noirs pressentiments.
Vers les onze heures, elle rentra dans sa chambre ; son fils dormait ou feignait de dormir, Marguerite vint donner ses soins nabi tuels à sa maîtresse; ceile-ci, accablée, silencieuse, venait de revêtir son peignoir de nuit et de dénouer ses longs cheveux lorsque la vieille servante, qui avait plusieurs fois adressé la parole à Marie sans que celle-ci lui eût prêté grande attention, lui dit, au moment de se retirer :
— Madame, j'ai oublié de vous demander si André pouvait prendre demain le cheval et la charrette pour aller à Pont-Brillant.
— Oui, — répondit Marie avec distraction, tenant dans l'une de ses petites mains, qui pouvait à peine les contenir, ses longs cheveux dénoués, tandis que son autre main promenait machinalement le démêloir d'écaillé sur la toile cirée de la toilette, car la jeune femme, les yeux fixes, s'abandonnait à ses douloureuses pensées.
— Vous savez,, n'est-ce pas, madame, pourquoi André va à la ville? — reprit Marguerite.
— Non, — répondit Marie toujours absorbée.
— Mais, madame, — reprit Marguerite, — c'est pour porter les effets de ce monsieur, puisqu'il paraît qu'il s'en va.
— Grand Dieu ! — s'écria madame Bastien en laissant retomber sa masse de cheveux sur ses épaules et en se retournant brusquement vers sa servante, qu'elle regardait avec stupeur ; — Marguerite, que dites- vous?
— Je dis, madame, qu'il paraît que ce monsieur s'en va.
— Quel monsieur
— M. David, le nouveau précepteur de M. Frédérik, et c'est dommage, car il était...
— Il s'en va? — reprit madame Bastien en interrompant Marguerite d'une voix si altérée et avec une telle expression de surprise et de douleur, que la servante s'écria :
— Mon Dieu ! madame, qu'avez- vous ?
— Voyons, Marguerite, il y a quelque erreur là dedans, — dit Marie en lâchant de se rassurer. Comment savez-vous que M. David s'en va ?
— Dame, puisqu'il renvoie ses effets à la ville.
— Qui vous a dit cela?
— André.
— Comment le sait-il ?
— Mon Dieu ! madame, c'est bien simple ; hier, M. David lui a dit : « Mon ami, serait-il possible d'avoir un cheval et une charrette pour envoyer des malles à Pont-Brillant, d'ici à un ou deux jours? » André lui a répondu que oui,* alors, moi, madame, j'ai cru devoir vous pré venir qu'André prenait le cheval demain, voilà tout.
« M. David est découragé, il renonce à une tâche au-dessus de ses forces. L'embarras, le regret qu'il éprouve, m'expliquent son absence pendant toute cette journée, mon fils est perdu ! »
Telle fut la première, l'unique pensée de Marie.
Alors, éperdue, folle de désespoir, oubliant le désordre de sa toilette, l'heure avancée de la nuit, et laissant Marguerite sluipéfaite, la jeune femme monta chez David, et entra précipitamment dans sa chambre.
lorsque Marie se présenta si inopinément devant lui, David était assis à sa petite table, dans l'attitude de la méditation. A la vue de la jeune femme, pâle, éplorée, les cheveux épars, et dans le désordre d'une toilette de nuit, il se leva brusquement, et, devenant aussi pâle que Marie, car il croyait à auelaue funeste événement, il lui dit:
— Madame, qu'est-il arrivé? est-ce que Frédérik?...
— Monsieur David, — s'écria la jeune femme, — il est impossible que vous nous abandonniez ainsi !
— Madame...
— Je vous dis que vous ne partirez pas, non, vous n'aurez pas ce courage. Mon unique, mon dernier espoir est en vous, car, vous le savez bien, mon Dieu ! je n'ai que vous au inonde pour me venir en aide !
— Madame, un mot, je vous en conjure.
Marie, joignant les mains, ajouta d'une voix suppliante :
— Grâce, monsieur David, soyez bon et généreux jusqu'à la fin, pourquoi vous décocrrager? Les emportements de mon fils ont cessé, il a renoncé à ses projets de vengeance. C'est déjà beaucoup, et cela, je le dois à votre inlluence. L'abattement de Frédérik augmente, mais ce n'est pas une raison pour désespérer. Mon Dieu ! mou Dieu ! Peut-être vous me croyez ingrate, parce que je vous exprime mal ma reconnaissance. Ce n'est pas ma faute. Mon pauvre enfant parai! vous être aussi cher qu'à moi. Vous dites quelquefois notre Frédérik, alors j'oublie que vous êtes un étranger qui a eu pitié de nous; votre tendresse pour mon fik me semble si sincère, que je ne m'étonne pas plus de vous voir vous dévouer pour lui que je ne m'éonne de me dévouer moi-même.
Dans sa stupeur, David n'avait pu d'ab3rd trouver un mot, puis il éprouva un si grand bonheur à entendre Marie lui peindre sa gratitude d'une manière si touchante, que, malgré lui, il ne la rassura
peut-être pas aussitôt qu'il l'aurait pu. Cependant, se reprochant de ne pas mettre fin aux angoisses de cette malheureuse femme, il reprit :
— Veuillez m'écouter, madame.
— Non, non, — s'écria-t-elle avec l'impétuosité de la douleur et de la prière, — oh ! il faudra bien que vous ayez pilié, vous ne voudrez pas me tuer par le désespoir après m'avoir fait tant espérer. Est-ce que je peux me passer de vous maintenant ? Mais, mon Dieu ! que voulez-vous que je devienne si vous partez? Oh ! monsieur David, il est un souvenir tout-puissant sur vous, celui de voire jeune frère. C'est au nom de ce souvenir que je vous supplie de ne pas abandonner Frédérik. Vous avez été jusqu'ici aussi tendre pour lui que s'il était votre enfant ou voire frère. Ce sont là des liens sacrés qui nous unissent vous el moi ! et ces liens, vous ne les romprez pas ainsi sans pitié ; non, non, cela ne se peut pas.
Et les sanglots étouffèrent la voix de la jeune femme.
Des larmes aussi vinrent aux yeux de David, el il s'empressa de dire à madame Bastien d'une voix émue et pénétrante :
— J'ignore, madame, qui a pu vous faire croire (\ue je partais. Rien n'est plus loin de ma pensée.
— Vrai ! ! ! — s'écria Marie avec un accent indéfinissable.
— Et s'il faut tout vous dire, madame, j'ai pu parfois, non me décourager, mais avoir conscience de la difficulté de notre tâche ; mais aujourd'hui, à cette heure, pour la première fois, j'ai bon espoir.
— Mon Dieu ! vous l'entendez! — murmura Marie avec une religieuse émotion. — Que- cette espérance ne soit pas vaine!
— Elle ne le sera pas, madame, j'ai tout lieu de le croire, et, loin de songer à partir, j'ai passé mon lemps à réfléchir à la journée de demain, qui doit être décisive. Pour ne pas interrompre le cours de ces réflexions, j'ai pris le prétexte d'une légère indisposition, afin de ne pas paraître au dîner. Rassurez-vous donc, madame, je vous en conjure à mon tour. Croyez que je n'ai qu'une seule pensée au monde, le salut de notre Frédérik; aujourd'hui, ce salut est nonseulement possible, mais probable. Oui, tout me dit que demain sera pour nous un heureux jour.
Il est impossible de peindre la transformation qui, à chaque mol
de David, se manifesta dans la physionomie de la jeune femme. Son visage, naguère pâle, bouleversé par la douleur, s'était soudain coloré par l'émotion d'une surprise heureuse : ses traits enchanteurs, à demi voilés par les ondes de ses cheveux dénoués, rayonnaient alors d'une espérance ineffable.
Marie était si adorablement belle, ainsi vêtue de ce peignoir blanc à demi entr'ouvert par les violentes palpitations de son beau sein, qu'un bouffée de brûlante ardeur monta au front de David et aviva encore l'amour passionné qu'il sentait depuis quelque temps avec effroi envahir peu à peu son cœur.
— Monsieur David, — reprit madame Bastien, — vous ne voudriez pas m'abuser par un fol espoir, afin de vous soustraire à mes prières, afin de vous épargner la vue de mes larmes. Oh ! pardon, pardon, j ai honte de ce dernier doute, dernier écho de ma terreur passée, oh! je vous crois, je vous crois, je suis si heureuse de vous croire !
— Vous le pouvez, madame, car je n'ai jamais menti, — répondit David, osant à peine jeter les yeux sur Marie, dont la beauté l'enivrait jusqu'au vertige. — Mais qui a pu, madame, vous faire supposer que je partais?
— C'est Marguerite, qui tout à l'heure m'a dit cela dans ma chambre ; alors, tout effrayée, je suis accourue chez vous.
Ces mots rappelèrent à David que La présence de madame Baslien, dans sa chambre à lui, à une heure avancée de la nuit, pouvait sembler étrange aux serviteurs de la maison, malgré l'affectueux respect dont la jeune mère était entourée ; aussi, profitant du prétexte qu'elle venait de lui offrir, il s'avança jusqu'au seuil de sa porte, restée d'ailleurs ouverte pendant cet entretien, et appela Marguerite à haute voix.
— Pardon, madame, — dit-il alors à Marie, qui le regardait avec surprise, — je désirerais savoir comment Marguerite a pu croire
lue je partais.
La servante, aussi étonnée qu'effrayée de la brusque sortie de sa maîtresse, se hâta de monter chez David, qui lui dit aussitôt :
— Ma chère Marguerite, vous venez de causer une bien vive inquiétude à madame Bastien en lui disant que je me préparais à quitter
fa maison, et cela au moment où Frédérik, ce pauvre enfant que vous avez presque vu naître, a besoin de tous nos soins. Dans sa vive anxiété, madame Bastien est accourue ici; heureusement rien ne m'a été plus facile que de la rassurer; mais, encore une fois, comment avez-vous cru à mon départ?
— Ainsi que je l'ai dit à madame, monsieur David, vous aviez demandé à André un cheval et une charrette pour transporter des malles à Pont-Brillant; alors, moi, j'ai cru...
— Il est vrai! — dit David en interrompant Marguerite. Pur», s'adressant à Marie :
— Pardon mille fois, madame, d'avoir donné lieu à une erreur qui vous a causé une telle inquiétude. Voici tout simplement ce dont il s'agit : je m'étais chargé de quelques caisses de livres, que je devais remettre, à mou arrivée au Sénégal, à l'un de nos compatriotes. En partant de Nantes, j'avais, dans ma préoccupation, donné ordre de m'adresser ici mes bagages ; ces caisses ont fait, contre mon intention, partie de cet envoi, et c'est....
— Pour les retourner à Nantes par la diligence qui passe à Pont- Brillant que vous avez demandé un cheval et une charrette, n'est-ce pas, monsieur David ? — dit la vieille servante.
— Justement, ma chère Marguerite.
— C'est de la faute d'André aussi ! — reprit la servante. — Il me dit : Des malles ; moi je me suis dit : Des malles ou des effets, c'est la même chose; mais, Dieu merci ! vous avez rassuré madame, et vous restez, monsieur David; car, à elle toute seule, elle aurait eu bien du mal avec le pauvre M. Frédérik.
Pendant cet échange d'explications entre Marguerite et David, madame Bastien, complètement rassurée, revint pour ainsi dire tout à fait à elle; alors, sentant flotter sur son sein demi-nu une des longues tresses de ses cheveux, Marie songea au désordre de ses vêtements : mais elle était si pure, si candide, et chez elle la mère primait tellement la femme, que, dans le premier moment, elle n'attacha aucune importance aux diverses circonstances de son entrevue nocturne avec David ; mais lorsque son instinct de pudeur naturelle se réveilla, elle réfléchit à ce qu'il y aurait eu d'embarrassant, de pénible pour elle, à s'apercevoir, seule à seule avec David, quelle était
accourue chez lui eu toilette de nuit; aussi devina-t-elle bientôt toute la délicatesse du sentiment auquel David avait obéi en appelant Marguerite pour lui demander une explication qu'il devait naturellement attendre d'elle, madame Bastien.
Ces réflexions, Marie les avait faites pendant les explications échangées entre David et Marguerite.
Ne sachant comment réparer le désordre de sa coiffure et de sa toilette sans être aperçue de David, et sentant que celle réparation même était pour ainsi dire l'aveu tacite d'une inconvenance fâcheuse quoique excusable, la icune femme sut cependant sortir de cet embarras.
La servante portait un grand châle de laine ponceau ; madame Bastien le lui ôta doucement en silence de dessus les épaules ; puis, ainsi que font les femmes du pays, Marie se ie mit sur la têle, et le croisa, de sorte que ses cheveux flottants étaient ainsi à demi cachés et qu'elle se trouvait enveloppée jusqu'à la ceinture dans les longs plis du châle.
Ceci fut fait avec tant de prestesse, que David ne s'aperçut pour ainsi dire de la métamorphose du costume de Marie qu'au moment où celle-ci disait à sa servante avec une affectueuse familiarité :
— Ma bonne Marguerite, pardon si j'ai pris votre châle, mais 1 celle nuit est glaciale, et j'ai froid.
Si David avait trouvé la jeune femme adorablement belle et touchante, les cheveux épars et toute vêtue de blanc, il la trouva d'une beauté autre, et charmante encore, sous cette espèce de mante de couleur ponceau; rien ne pouvait mieux faire ressortir le doux éclat des grands yeux bleus de Marie, le brun de ses cheveux et la blancheur rosée de ses traits.
— Bonsoir, monsieur David, — dit la jeune mère; — après être entrée chez vous désespérée, je sors rassurée, puisque vous me dites que demain doit être un jour d'épreuve décisive pour Frédérik, et un jour peut-être bien heureux pour nous.
— Oui, madame, j'ai bon espoir, et, si vous le permettez, demain matin, avant de voir Frédérik, j'irai vous trouver dans la salle dvétude.
— Je vous y attendrai, monsieur David, et avec une grande im-
patience, Dieu veuille que vos prévisions ne vous trompent pas. Encore bonsoir, monsieur David. Venez voir, Marguerite.
La jeune femme avait depuis longtemps quitté la chambre de David, que celui-ci, immobile à la même place, croyait voir, voyait encore, avec un voluptueux frémissement, cette figure enchanteresse abritée sous les plis de ce châle.
Le lendemain matin, à huit heures, David attendait madame Bastien dans le salon d'éludé ; elle y arriva bientôt.
— Bonjour, madame, — lui dit le précepteur. — Eh bien, Frédérik?
— En vérité, monsieur David, je ne sais si je dois me réjouir ou m'alarmer, car, cette nuit, il s'est passé une chose si étrange...
— Comment cela, madame?
— Accablée par les émotions de la soirée d'hier, je dormais d'un de ces sommeils profonds et lourds dont le réveil même vous laisse pendant quelques moments dans une torpeur accablante, et vous donne à peine la conscience de ce qui se passe autour de vous. Soudain, il m'a semblé qne, réveillée à demi, je ne sais par quelle cause, je voyais confusément, à la lueur de ma lampe, Frédérik penché sur mon lit. Il me regardait en pleurant, et me disait : — Adieu ! mère, adieu! — Je voulus lui parier, faire un mouvement; mais l'engourdissement contre lequel je luttais m'en empêcha pendant quelques moments. Enfin, après un dernier effort de ma volonté, je m'éveillai tout à fait, Frédérik avait disparu. Encore tout étourdie, je me demandai si cette apparition était un songe ou une réalité. Après une hésitation de quelques secondes, j'allai chez mon fils; il dormait ou U feignait de dormir profondément. Dans le doute, je n'osai le réveiller, ce pauvre enfant, il dort si peu, maintenant!
— Et ce malin, madame, lui avez-vous parlé de l'incident de celle nuit?
— Oui, mais il a eu l'air si sincèrement surpris de ce que je lui disais, il m'a affirmé si naturellement qu'il n'avait pas quitté sa chambre, que je ne sais plus que penser. Ai-je été dupe d'une illusion? Dans mon incessante préoccupation de Frédérik, aurai-je pris un rêve pour une réalité? cela se peut. Cependant il me semble encore voir la figure de mon fils baignée de larmes, enlendre sa voix oppressée Mie dire : Adieu! mère, adieu! Mais pardon, monsieur, — dit madame Bastien d'une voix altérée en portant son mouchoir à ses yeux,
- le seul souvenir de ce mot adieu me fait mal. Pourquoi ces lienx? où veut-il aller? Rêve ou réalité, ce mot, malgré moi, m'inv liète.
— Calmez -vous, madame, — dit David après avoir attentivement écouté madame Basiien, — je crois, comme vous, que l'appariiion de Frédérik a été une illusion produite par la tension continuelle de votre esprit. Mille exemples attestent la possibilité de pareilles hallucinations.
— Mais ce mot adieu ?. . . Ah ! je ne puis vous dire le serrement de cœur qu'il m'a causé, le noir pressentiment qu'il me laisse encore.
— De grâce, madame, n'attachez pas d'importance à un rêve; je dis rêve, parce qu'il est difficile d'admettre la réalité de cet incident; à propos de quoi Frédérik serait-il venu pleurer à votre chevet et vous faire ses adieux pendant votre sommeil? Comment voulez- vous qu'il pense à vous quitter? où peut-il aller, maintenant que notre double surveillance compte chacun de ses pas?
— Il est vrai, monsieur David ; et pourtant...
— De grâce, rassurez-vous, madame; et d'ailleurs vous m'aviez dit, je crois, qu'en dehors de cet incident vous ne saviez si vous deviez vous réjouir ou vous alarmer, et cela pour quelle cause?
— Ce matin, Frédérik m'a paru calme, presque content : il n'avait plus l'air abattu ; il souriait, et, comme par le passé, il m'a embrassée avec une tendre effusion, me suppliant de lui pardonner les chagrins qu'il m'avait causés, et me promettant de faire tout au monde pour .me les faire oublier. Aussi, en rapprochant de vos rassurantes paroles d'hier ce langage si nouveau de la part de mon fils, et l'espèce
de satisfaction que je lisais sur ses traits, j'aurais dû nie trouver h reusc, bien heureuse.
— En effet, madame, et pourquoi vous alarmer? Ce revirement soudain, qui coïncide merveilleusement avec mes espérances, avec mes projets, doit au contraire...
David fut interrompu par l'arrivée de Frédérik.
Celui-ci, toujours pâle, mais le front serein, la bouche souriante, s'avançant vers son précepteur d'un air ouvert, lui dit avec un mélange de déférence et de cordialité :
— Monsieur David, j'ai à vous demander votre indulgence et votre pardon pour un pauvre garçon à moitié fou, qui, lors de votre arrivée ici, vous a dit des paroles dont il eût rougi s'il avait eu conscience de ses idées et de ses actions. Depuis celle époque, ce pauvre garçon s'est montré moins grossier, mais il est resté impassible devant les mille témoignages de bonté dont vous l'avez comblé. De tous ces torts, il se repent. M'accordez-vous sa grâce?
— De tout mon cœur, mon brave enfant, — répondit David en échangeant un regard de surprise et de bonheur avec madame Bastien.
— Merci, monsieur David, — répondit Frédérik en serrant avec émotion les mains de son précepteur entre les siennes; — merci pour ma mère et pour moi.
— Ah ! mon enfant, — dit vivement madame Bastien, — je ne puis te dire combien tu me rends heureuse; nos mauvais jours sont donc
Unis ?
— Oui, mère, et ce n'est plus moi qui, je te le jure, te causerai des chagrins.
— Mon cher Frédérik, — dit David en souriant, — vous savez que ie ne suis pas un précepteur comme un autre, et que j'aime prendre es champs pour salle d'étude: le temps est assez beau, ce malin, toulez-vous que nous sortions?
Frédérik tressaillit imperceptiblement.
Puis il reprit aussitôt :
— Je suis à vos ordres, monsieur David. Et se retournant vers madame Bastien :
lç2 LES SEPT PÉCHÉS CAPITAUX.
— Adieu, mère, — dit l'adolescent en embrassant la jeune femme.
Il est impossible de rendre ce qu'éprouva madame Bastien en entendant ces mots : « Adieu ! mère. »
Ces mots qui, la nuit précédente, illusion ou réalité, avaient retenti dans son cœur comme un funeste pressentiment.
Marie crut aussi remarquer que son fils faisait, pour ainsi dire, durer celte fois ses baisers plus longtemps que de coutume, et que sa main, qu'elle tenait, frissonnait dans la sienne.
L'émotion de la jeune mère fut si vive, que ses traits devinrent d'une grande pâleur, et elle s'écria malgré elle, avec uii accent d'effroi :
— Mon Dieu! Frédérik, où vas-tu?
David n'avait pas quitté madame Bastien des yeux, il devina tout et lui dit de l'air le plus naturel du monde, quoique en appuyant sur certains mots avec intention :
— Eh ! mais, madame, Frédérik vous dit adieu parce qu'il vient se promener avec moi.
— Sans doute, mère, — ajouta le jeune homme frappé de l'émotion de madame Bastien et jetant sur elle à la dérobée un regard inquiet et pénétrant.
Ce regard, David le surprit tout en faisant à madame Bastien un signe expressif qui semblait lui dire :
— Qu'avez-vous à craindre? ne suis-je pas là?
« Il est vrai, mes craintes sont folles, — pensa madame Bastien, — M. David n'est-il pas avec Frédérik? »
Tout ceci s'était passé en bien moins de temps qu'il n'en faut pour l'écrire; le précepteur, prenant Frédérik sous le bras, dit à madame Bastien en souriant :
-- 11 est probable, madame, que notre classe en plein champ durera jusqu'au déjeuner : vous voyez que je suis sans pitié pour mon élève. Je veux vous le ramener harassé de fatigue.
Madame Bastien ouvrit la porte vitrée qui donnait de la salle d'étude sous la futaie.
David et Frédérik sortirent
L'adolescent évita de rencontrer de nouveau le regard de sa mère. Longtemps la jeune femme resta rêveuse et attristée au seuil de la
porte, les yeux attachés sur le chemin que son fils et David avaient
pris.
— Je vous laisse le choix de notre promenade, mon cher enfant,
— avait dit David à Frédérik lorsqu'ils furent sur la lisière de la futaie
— Oh ! mon Dieu ! monsieur David, peu importe, — répondit simplement Frédérik; — mais, puisque vous me laissez le choix, je vais vous conduire d'un côté que vous ne connaissez peut-être pas ; tenez, vers ce bouquet de sapins que vous voyez là-bas, au faite de la colline.
— En effet, mon enfant, je ne suis point encore allé de ce côté.
— dit David en se dirigeant avec son élève vers le but de leur promenade.
De plus en plus surpris de l'étrange coïncidence de ses espérances avec le revirement soudain qui semblait se manifester chez le fils de madame Bastien, David l'observa attentivement et remarqua qu'il tenait presque toujours ses yeux baissés, quoique, par un mouvement presque involontaire, en traversant la futaie, il eût, par deux ou trois fois, tourné la tête derrière lui pour regarder sa mère tant qu'il put la voir au loin, à travers les éclaircies des grands arbres, debout au seuil de la porte.
Après quelques minutes d'examen, David reconnut que le calme de Frédérik était feint : une fois hors de )a présence de sa mère, le jeune homme, d'ailleurs incapable de se contraindre longtemps, redevint soucieux et visiblement préoccupé, ses traits se contractaient parfois et prenaient alors, si cela peut se dire, une expression de sérénité navrante dont David s'inquiéta.
En effet, afin de ne pas effrayer madame Bastien, il avait tâché de la persuader que l'apparition de Frédérik, durant la nuit précédente, était un rêve. Mais David ne pensait pas ainsi; il regardait comme une réalité les adieux nocturnes de Frédérik à sa mère endormie; celte circonstance, jointe à ce qu'il observait à l'heure même, lui fit craindre que le brusque changement de son élève ne fût jou6 et ne cachât quelque funeste résolution.
« Mais, heureusement, —pensait David, — je suis là. »
Lorsqu'ils eurent quitté la futaie, Frédérik prit un chemin gazonné à travers les guérets qui, laissant à droite la forêt de Pont-Brillant, se dirigeait vers la crête d'une petite colline au sommet de laquelle on apercevait cinq ou six grands sapins isolés.
— Mon cher enfant, — dit David au bout de quelques instants, — je suis d'autant plus heureux des paroles remplies d'affectueuse confiance que vous m'avez adressées ce matin, qu'elles ne pouvaient venir plus à propos.
— Pourquoi cela, monsieur David?
— Parce que, fort de cette confiance et de cette affection que j'avais taché de vous inspirer jusqu'ici, je pourrai entreprendre avec vous une tâche qui, d'abord, semble bien difficile.
— Et cette tâche, quelle est-elle?
— Vous rendre aussi heureux que vous l'étiez autrefois.
— Moi ! s'écria involontairement Frédérik.
— Oui.
— Mais, — reprit Frédérik en se contraignant, — je ne suis plus malheureux, je l'ai dit ce malin à ma mère; le malaise que je ressentais et qui m'avait aigri le caractère s'est dissipé presque tout à coup. D'ailleurs, M. Dufour avait annoncé à ma mère que cela finirait ainsi.
— Vraiment, mon enfant ; vous n'êtes plus malheureux ? vos chagrins ont cessé? vous avez le cœur libre, content, joyeux comme autrefois ?
— Monsieur...
— Hélas ! mon cher Frédérik, la droiture de votre cœur vous empêche de dissimuler longtemps la vérité. Oui, quoi que vous ayez dit ce matin à votre mère pour la rassurer, vous souffrez encore à cette heure, vous souffrez autant et plus peut-être que par le passé.
Les traits de Frédérik se contractèrent. La pénétration de David l'atterrait, et, pour éviter ses regards, il baissa les yeux.
David l'observait attentivement.
11 continua :
— Votre silence même me prouve, mon cher enfant, que celte tâche que je me propose : vous rendre heureux comme par le passé,
est encore à remplir, .jus vous étonnerez sans doute de ce que je n'ai pas essayé de l'entreprendre plus tôt. La raison en est simple : je ne voulais rien tenter sans une certitude absolue, et c'est d'hier seulement que ma conviction est formée sur la cause du mal qui vous accable, qui vous tue. Cette cause, je la connais.
Frédérik frissonna d'épouvante. Celte épouvante, mêlée de stupeur, se peignit dans le regard qu'il jeta, malgré lui, sur David.
Puis, regrettant d'avoir trahi son impression, le jeune homme retomba dans un morne silence.
— Ce que je vous ai dit, mon enfant, vous étonne, cela doit être,
— reprit David ; — mais, — ajouta-t-il d'un ton de tendre reproche,
— pourquoi vous effrayer de ma pénétration? Lorsque notre ami, le docteur Dufour, vous a guéri d'une maladie presque mortelle, n'a-t-il pas dû, pour combattre sûrement votre mal, en connaître la cause?
Frédérik ne répondit rien.
Depuis quelques instants, et à mesure qu'il s'approchait, ainsi que David, du faîte de la colline où l'on voyait quelques sapins disséminés, le fils de madame Bastien avait de temps à autre jeté un coup d'œil oblique et inquiet sur son compagnon. Il semblait craindre de voir déjouer un projet qu'il méditait depuis qu'il avait quitté la maison de sa mère.
Au moment où il finissait de parler, David remarqua que le chemin aboutissant à la crête de la colline se changeait en un étroit sentier longeant le bouquet de sapins, et que Frédérik, par un mouvement de déférence apparente, s'était un instant arrêté, comme s'il n'eût pas voulu prendre le pas sur son précepteur. Celui-ci, n'attachant aucune importance à cet incident, si naturel et si insignifiant d'ailleurs, passa le premier.
Au bout de quelques instants, il lui sembla ne plus entendre Frédérik marcher derrière lui. Il se retourna. Le fils de madame Bastien avait disparu.
David, sinpéfait, regarda autour de lui.
A sa droite s'étendaient les guérets à travers lesquels serpentait la route qu'il venait de suivre avec Frédérik pour arriver au faîte de la colline; mais il s'aperçut seulement alors, en faisant quelques pas vers sa gauche, que, de ce côté, ce pli de terrain était, dans une longeur de trois ou quatre cents pieds, coupé presque à pic, ef surplombait un grand bois, dont les cimes les plus élevées n'atteignaient qu'au tiers de l'escarpement.
Du point culminant où il se trouvait. David, dominant au loin la plaine, s'assura que Frédérik n'était ni à sa droite, ni devant, ni derrière lui; il n'avait donc pu subitement disparaître que par l'escarpement de gauche.
L'angoisse de David fut terrible en songeant au désespoir de madame Bastien s'il revenait seul auprès d'elle. Mais cette stupeur inactive ne dura pas longtemps; homme d'un sang-froid et d'une résolution souvent éprouvés dans ses périlleux voyages, il avait acquis cette rapidité de décision qui est la seule chance de salut dans les cas extrêmes.
En une seconde, David eut fait le raisonnement suivant, agissant pour ainsi dire à mesure qu'il pensait :
« Frédérik n'a pu m'échapper que du côté de l'escarpement, il ne s'est pas jeté dans ce précipice, j'aurais entendu le bruit de son corps tombant et brisant les branchages des grands arbres que voici là, au-dessous de moi; il est donc descendu par quelque endroit connu de lui; le sol est boueux, je dois retrouver la trace de sa marche ; où il a passé je passerai, il n'a pas plus de cinq minutes d'avance sur moi. »
David avait pédestrement voyagé avec une tribu d'Indiens de l'Amérique du Nord, et plus d'une fois, à la chasse, séparé du gros de ses compagnons dans les forêts vierges du nouveau monde, il avait appris des Indiens auprès de qui il était resté à retrouver leurs compagnons grâce à des observations d'une rare sagacité.
Revenant donc à l'endroit où il s'était aperçu de la disparition de Frédérik, David, pendant la longueur de cinq ou six mètres, ne vit d'autre empreinte que celle de ses pas à lui ; mais bientôt il reconnut ceux de Frédérik tournant brusquement et se dirigeant vers le bord de l'escarpement, qu'ils côtoyaient quelque peu, puis ils disparaissaient.
David regarda au-dessous de lui.
A une quinzaine de pieds environ, la cime d'un orme étendait ses bras immenses jusqu'à toucher la pente rapide de l'escarpement; entre cette cime branchue et l'endroit où il se trouvait, David remarqua une grosse touffe de genêts, à laquelle on pouvait arriver en se laissant glisser par une brèche assez large, ouverte dans le sol argileux; là encore on voyait des empreintes toutes fraîches.
« Frédérik a gagné cette touffe de broussailles, — dit David en prenant le même chemin avec autant d'agilité que de hardiesse, — et ensuite, — pensa-t-il, — Frédérik, se suspendant avec les mains, aura pu atteindre du bout des pieds une des grosses branches du faîte de l'orme, et, de là, descendre de rameaux en rameaux jusqu'au pied de l'arbre. »
Chez David l'action accompagnait toujours la pensée : en peu d'instants, il se laissa glisser jusqu'au sommet de l'arbre; quelques petites branches récemment rompues, et l'érosion de l'écorce aux endroits où avaient posé les pieds de Frédérik, indiquaient son passage.
Lorsque David eut lestement descendu au bas de l'orme, la couche épaisse de feuilles détachées par l'automne, et amoncelées sur le sol, rendit plus difficile l'exploration de la marche de Frédérik; mais le léger tassement de cette feuillée là où avaient posé ses pieds, le brisement ou l'écartement des taillis, très-épais aux endroits qu'il venait de traverser, ayant été soigneusement observés par David, servirent à le guider à travers une large enceinte. Lorsqu'il en sortit, il fut frappé d'un bruit sourd, peu lointain, mais formidable, qu'il n'avait pu jusqu'alors remarquer au milieu du frôlement des branchages et des feuilles sèches.
Ce bruit formidable était celui des grandes eaux.
L'oreille exercée de David ne lui laissa aucun doute à ce sujet.
Une horrible idée lui vint à l'esprit; mais son activité, sa résolu-
lion, un moment suspendues par l'épouvante, reçurent une nouvelle et vigoureuse impulsion ; l'enceinte dont il sortait aboutissait à une allée sinueuse, dont le sol humide offrit pendant assez longtemps encore la trace des pas de Frédérik. David la suivit en grande hâte, car, à l'intervalle et à la disposition des empreintes, il s'aperçut qu'en cet endroit le jeune homme avait couru.
Mais bientôt, un sol ferme et sec, parce qu'il était sableux et plus élevé, succédant au sol détrempé des bas-fonds , tout vestige de pas disparut.
David se trouvait alors dans une espèce de carrefour, d'où l'on entendait de plus en plus distinctement le bruit de la Loire, dont les e:iux, extraordinairement grossies depuis peu de jours, mugissaient avec fracas.
Courir droit à la rivière, en se guidant sur son retentissement puisqu'il lui était impossible de suivre plus longtemps Frédérik à la trace, telle fut la résolution de David, dont l'angoisse redoublait eu se rappelant les adieux nocturnes adressés par son élève à sa mère endormie. Le péril était au bord de la Loire; c'est dans celte direction que David s'élança à travers bois, s'orientant d'après le bruit du fleuve.
Au bout de dix minutes, quittant le faillis en courant et traversant une prairie bornée par la jetée du fleuve, David gravissait celte jetée en quelques bonds.
A ses pieds, il vit une immense nappe d'eau jaunâtre, rapide, écumante, dont le flot venait bouillonner et mourir sur la grève.
Aussi loin que put s'étendre sa vue, David, haletant de sa course précipitée, n'aperçut rien.
Rien, que l'autre rive du fleuve noyée dans la brume. Rien, qu'un ciel gris et morne d'où tomba bientôt une pluie battante.
Rien, que ce cours d'eau limoneuse, grondant comme un tonnerre lointain et formant vers le couchant une grande courbe au-dessus de laquelle s'étageaient les massifs de la forêt de Pont-Brillant, dominés par son immense château.
Réduit à une inaction forcée, David sentit son âme forte et valeureuse fléchir sous le poids d'un grand désespoir.
Contre ce désespoir il essaya, mais en vain, de lutter, se disant que peut-être Frédérik ne s'était pas résolu à une extrémité terrible. Il alla jusqu'à attribuer la disparition subite du jeune homme à une espièglerie d'écolier
lïélas! cette illusion, David ne la conserva pas longtemps : une bourrasque du vent qui soufflait violemment dans le sens du courant du fleuve apporta presque aux pieds de David, en la faisant rouler et voltiger sur la grève, une casquette de drap bleu, ceinte d'une petite bordure écossaire, que Frédérik portait le matin même.
— Malheureux enfant ! — s'écria David, les yeux pleins de larmes: — et sa mère ! sa mère ! ah ! c'est affreux !
Soudain , il lui sembla entendre, dominant le grondement des eaux et amené par le vent, un long cri de détresse. .
Remontant alors la jetée à rencontre du vent qui lui apportait ce cri, David courut de toutes ses forces dans celte direction
Soudain il s'arrêta.
Ces mots, exclamés avec un accent déchirant, venaient d'arriver à son oreille : « Ma mère ! oh ! ma mère ! »
A cent pas devant lui, David aperçut, presque en même temps, au milieu des eaux rapides, la tête de Frédérik, livide, effrayante! ses longs cheveux collés à ses tempes, ses yeux horriblement dilatés, pendant que ses bras, par un dernier effort, s'agitaient convulsivement au-dessus du gouffre.
Puis le précepteur ne vit plus rien, qu'un bouillonnement plus prononcé à l'endroit où il avait aperçu le corps.
Une lueur d'espérance illumina cependant la mâle figure de David ; mais, sentant l'imminence du péril et le danger d'une aveugle précipitation, car il avait besoin de toute son agilité, de toutes ses forces, et, si cela se peut dire, de toutes ses aises, pour sauver Frédérik; et ne pas périr lui-même, il eut l'incroyable sang-froid, après avoir jeté bas son habit, son gilet, d'ôter sa cravate, ses chaussures et jusqu'à ses bretelles.
Tout cela fut exécuté avec une sorte de prestesse calme qui permit à David, pendant qu'il se dépouillait de ses vêtements, de suivre d'un coup d'œil attentif le courant du fleuve, et de calculer froide-
ment qu'amené par le courant Frédérik ne devait plus se trouver qu'à cinquante pas environ.
David calculait juste. Il vit bientôt, à peu de distance, et vers le milieu du fleuve, flotter pendant un instant la longue chevelure de Frédérik soulevée par les eaux, ainsi que les basques de sa veste de chasse.
Puis tout disparut de nouveau.
Le moment était venu.
David, d'un regard ferme et sûr, mesura la distance, se jeta dans le fleuve, et se mit à nager droit vers la rive opposée, réfléchissant avec raison qu'en coupant la rivière parle travers, en tenant compte de la dérive, il devait arriver vers le milieu de la Loire peu de temps avant que le courant n'y apportât le corps de Frédérik.
Les prévisions de David ne furent pas trompées : il avait déjà traversé le milieu du fleuve lorsqu'il aperçut à sa gauche, dérivant entre deux eaux , le corps du fils de madame Bastien, tout à fait privé de mouvement.
Saisissant alors d'une main Frédérik par sa longue chevelure, il se mit à nager de l'autre main et regagna la rive après des efforts inouïs en se demandant avec angoisse s'il ne sauvait qu'un cadavre.
Enfin, il toucha à la grève. Robuste st agile, il prit le jeune homme entre ses bras et le déposa sur le revers gazonné de la jetée, à cent pas environ de l'endroit où il avait laissé ses vêtements.
Alors, agenouillé auprès de Frédérik, David lui posa la main sur le cœur, il ne battait plus; ses extrémités étaient roidies, glacées; ses lèvres bleuâtres, convulsivement serrées, ne laissaient échapper aucun souffle.
David , épouvanté, souleva la paupière demi-close de l'adolescent ; elle laissa voir un œil immobile , terne et vitreux.
La pluie continuait de ruisseler à torrents sur ce corps inanimé. David ne put retenir ses sanglots. Sur cette grève solitaire . aucun secours à attendre, et il eût fallu des secours puissants , instantanés, lors même qu'une étincelle de vie aurait encore existé chez Frédérik.
David jetait autour de lui un regard désespéré, lorsqu'à peu de dis-
tance il vit s'élever une colonne d'épaisse fumée. Un angle saillant de la jetée lui cachait un bâtiment sans doute habité.
Emporter Frédérik entre ses bras, et, malgré ce fardeau, courir vers l'habitation cachée, c'est ce que fit spontanément David. Lorsque la disposition du terrain le lui permit, il aperçut à peu de distance une de ces briqueteries assez nombreuses sur les bords de la Loire, les briquetiers trouvant réunis dans ces parages l'argile, le sable, l'eau et bois.
Servi par ses souvenirs de voyage, David se rappela avoir vu les Indiens habitant les bords des grands lacs rappeler souvent à la vie leurs compagnons demi-noyés, en ramenant chez eux la chaleur et la circulation du sang au moyen de larges pierres chaudes, sorte d éluve grossière sur laquelle on plaçait le moribond pendant que l'on frictionnait activement ses membres avec quelques spiritueux.
Les briquetiers s'empressèrent de venir en aide à David; Frédérik, enveloppé d'une couverture épaisse, fut étendu sur un lit de briques légèrement chauffées, et exposé à la pénétrante chaleur qui s'exhalait de la bouche du four ; une bouteille d'eau-de-vie, offerte par le maître briquetier, servit aux frictions. Pendant assez longtemps, David douta du succès des soins. Cependant quelques légers symptômes de sensibilité firent bientôt bondir son cœur d'espérance et de joie.
Une heure après avoir été transporté dans la briqueterie, Frédérik, complètement revenu à lui-même, était encore d'une si grande faiblesse, qu'il n'avait pu prononcer une parole, quoique plusieurs fois ses regards se fussent arrêtés sur David avec une expression d'attendrissement et de reconnaissance ineffable.
Le précepteur et son disciple se trouvaient alors dans la modeste chambre du maître de la briqueterie ; celui-ci s'était rendu avec ses ouvriers sur la jetée, afin d'observer le niveau du fleuve, qui depuis bien des années n'avait atteint une élévation pareille; aussi, sans présager jusqu'alors un débordement, l'état de la Loire ne laissait pas d'inspirer de vives inquiétudes aux riverains, qui craignaient de voir ses eaux continuer dégrossir.
David venait de présenter un breuvage chaud et réconfortant à Frédérik, lorsque celui-ci lui dit d'une voix faible et émue :
— Monsieur David, c'est à vous que je devrai le bonheur de revoir ma mère !
— Oui, vous la reverrez, mon enfant, ~ répondit le précepteur en serrant entre ses mains les mains du fils de madame Bastien; — mais comment n'avez-vous pas songé que vous tuer, c'était la tuer, votre mère?
— J'y ai songé trop tard Alors, je me sentais perdu, et j'ai crié : Ma mère! comme j'aurais crié : Au secours!
— Heureusement, ce cri suprême, je l'ai entendu, mon pauvre enfant. Mais, à celte heure que vous voilà calme, je vous en conjure, dites-moi...
Puis, s'interrompant, David ajouta :
— Non, après ce qui s'est passé, je n'ai pas le droit de vous interroger, j'attendrai un aveu que je ne désire devoir qu'à votre confiance.
Frédérik sentit la délicatesse de David, car évidemment celui-ci ne voulait pas abuser de l'influence que lui donnait un service rendu pour forcer les confidences du fils de madame Bastien.
Celui-ci reprit donc, les larmes aux yeux •
— Monsieur David, la vie m'était à charge; je jugeais de l'avenir par le passé, je voulus en finir. Cependant cette nuit, au moment où, pendant le sommeil de ma mère, j'ai été lui dire adieu, mon cœur s'est brisé : j'ai songé à la douleur que je lui causerais en me tuant, et un moment j'ai hésité, mais je me suis dit : « Ma vie coûtera peutêtre plus de larmes à ma mère que ma mort, » et je me suis décidé à en finir. Ce malin je lui ai demandé qu'elle me pardonnât les chagrins que je lui avais causés. Je vous ai aussi prié de me pardonner mes torts envers vous, monsieur David, je ne voulais emporter avec moi l'animadversion de personne. Pour éloigner tout soupçon, j'ai affecté un air calme, certain de trouver dans la journée le moyen d'échapper à votre surveillance, ou à celle de ma mère. Votre offre de sortir ce matin a servi mes projets. Je connaissais le pays, j'ai dirigé notre promenade vers un endroit où je me croyais sûr de vous échapper et d'échapper à vos secours, car je ne sais comment il vous a été possible de retrouver mes traces, monsieur David.
— Je vous raconterai cela, mon enfant; mais continuez.
— La précipitation, l'ardeur de ma course, le bruit du vent et des eaux, m'avaient comme enivré, et puis, à l'horizon, j'avais vu se oresser devant moi, comme une apparition, le...
Mais Frédérik, dont une légère rougeur avait coloré les joues, n'acheva pas.
David compléta mentalement la phrase et se dit :
« Ce malheureux enfaut, à ce moment désespéré, a vu, dominant au loin la rive du fleuve, le château de Pont-Brillant. »
Frédérik, après un moment de silence, poursuivit :
— Je vous le disais, monsieur David, j'étais comme enivré, comme fou, car je ne me rappelle pas à quel endroit du fleuve je me suis jeté : le froid de l'eau m'a saisi, je me suis vu mourir, alors j'ai eu peur. Alors la pensée de ma mère m'est revenue, il m'a semblé la voir, comme en rêve, se jeter sur mon corps glacé, je n'ai plus voulu mourir, j'ai crié : Ma mère! ma mère! en essayant de me sauver, car je sais bien nager; mais le froid m'avait engourdi, je me suis senti couler à fond. En entendant le fleuve gronder au-dessus de ma tête, un elfort désespéré m'a un instant ramené à la surface de l'eau, et puis j'ai perdu connaissance pour me retrouver ici, monsieur David, ici, où vous m'avez apporté, secouru comme votre enfant; ici, où ma première pensée a été pour ma mère.
Et Frédérik, fatigué par l'émotion de ce récit, s'accouda sur le lit où on l'avait transporté et resta silencieux, Je front appuyé sur sa main.
XXVIÏ
L'entretien de David et de Frédérik fut interrompu par le briquetier, qui entra dans la chambre d'un air effrayé.
— Monsieur, — dit-il précipitamment à David, — la charrette attelée, partez vile.
— Qu'avez-vous? — lui demanda David.
— La Loire monte toujours, monsieur; il faut qu'avant deux heures le peu de meubles et d'effets que nous possédons ici soient enlevés.
— Craignez-vous donc un débordement?
— Peut- être, monsieur, car la crue devient effrayante, et si la Loire déborde, demain on n'apercevra plus que les cheminées de ma briqueterie. Aussi, pour plus de prudence, je veux déménager; c'est la charrette qui va vous conduire qui, à son retour, me servira à enlever mes meubles.
— Allons, mon enfant, — dit David à Frédérik, — du courage. Vous le voyez, nous n'avons pas un moment à perdre.
— Je suis prêt, monsieur David.
— Heureusement, nos vêtements ont pu à peu près sécher, grâce à cet ardent brasier. Appuyez-vous sur moi, mon enfant.
Au moment où le fils de madame Bastien quittait la maison, il dit au briquelier :
— Pardon, monsieur, de ne pouvoir mieux vous remercier de vos bons soins, mais je reviendrai.
— Que le ciel vous entende, mon jeune monsieur, et qu'il fasse qu'à la place de cette maison vous ne retrouviez pas dans quelques jours un amas de décombres.
David, sans que Frédérik l'aperçût, remit deux pièces d'or au briquelier, en lui disant tout bas :
— Voici pour la charrette.
Quelques instants après, le fils de madame Bastien et David s'éloignaient de la briqueterie, dans la rustique voilure remplie d'une épaisse couche de paille et recouverte d'une toile, car la pluie continuait de tomber à torrents.
Le conducteur de la charrette, enveloppé d'une roulière, assis sur l'un des brancards, activait la marche du cheval de trait qui trottait pesamment.
David avait exigé que Frédérik se couchât dans la voiture et appuyât sa tête sur ses genoux; assis tout à fait à l'arrière, il tenait ainsi l'adolescent à demi embrassé et veillait sur lui avec une sollicitude paternelle.
— Mon enfant, — lui dit-il en ramenant avec soin sur Frédérik l'épaisse couverture prêtée par le briquelier, — n'avez-vous pas froid ?
— Non, monsieur David.
— Maintenant, convenons de nos faits. Votre mère doit ignorer ce qui s'est passé ce matin. Nous dirons, n'est-ce pas? que, surpris par une pluie battante, c'est à grand'peine que nous avons pu nous procurer cette charrette. Le briquetier croit que vous êtes tombé à l'eau par imprudence, en vous avançant trop sur l'un des talus de la jetée. Il m'a promis de ne pas ébruiter cet accident, dont les suites pourraient inquiéter votre mère. Ceci bien convenu, n'y pensons plus.
— Que de bonté, que de générosité ! Vous songez à tout, vous avez raison, il ne faut pas que ma mère sache que vous m'avez sauvé la vie au péril de la vôtre, et, cependant...
— Ce qu'il faut que votre mère sache, mon cher Frédérik , ce qu'il faut qu'elle voie, c'est que j'ai tenu la promesse que, ce matin, je lui ai faite, car le temps presse !
— Quelle promesse ?
— Je lui ai promis de vous guérir.
— Me guérir! — et Frédérik baissa la tête avec accablement; — me guérir...
— Et cette guérison, il faut qu'elle soit accomplie ce matin.
— Que dites-vous?
— Je dis qu'il faut que, dans une heure, à notre arrivée à la ferme, vous soyez redevenu le Frédérik d'autrefois, la gloire, l'orgueil de votre mère.
— Monsieur David...
— Mon enfant, les moments sont comptés, écoutez-moi donc. Ce matin, au moment où vous avez disparu, je vous disais : — Je sais La cause de votre mal.
— Vous me disiez cela, en effet, monsieur David.
— Eh bien, cette cause c'est I'Envie !
— 0 mon Dieu ! — murmura Frédérik écrasé de honte en cherchant à se dérober à l'étreinte de David.
Mais celui-ci serra pins tendrement encore Frédérik contre son cœur, et reprit vivement :
— Relevez le front, mon enfant, pas de honte ! c'est un excellent sentiment que celui de l'envie.
— L'envie? un excellent sentiment! — s'écria Frédérik en se redressant et regardant David avec stupeur, l'envie, — répéta-t-il en frémissant, — ah! monsieur, vous ne savez pas ce qu'elle enfante...
— La haine? tant mieux.
— Tant mieux ! mais la haine à son tour...
— Enfante la vengeance, tant mieux encore.
— Monsieur David, — dit le jeune homme en retombant sur sa couche de paille avec abattement, — vous vous raillez de moi, et pourtant...
— Me railler de vous, pauvre enfant! — s'écria David d'une voix pénétrée en ramenant Frédérik à lui et le pressant avec amour contre sa poitrine; -— me railler de vous! ah! ne dites pas cela. Pour moi, plus que pour personne, la douleur est sainte. Me railler de vous, mais vous ne *avez donc pas que ma première impression à votre vue a été remplie de compassion, de tendresse, car j'avais un frère, voyez- vous, Frédérik, un jeune frère de votre âge...
Et les larmes de David coulèrent. Suffoqué par l'émotion, il fut obligé de garder un moment le silence.
Les pleurs de Frédérik coulèrent aussi; ce fut lui qui, à son tour, se serra contre David en le regardant d'un air navré, comme s'il eût voulu lui demander pardon de faire couler ses larmes.
David le comprit.
— Rassurez-vous, mon enfant, ces larmes-là ont aussi leur douceur. Eh bien, le frère dont je vous parle, ce jeune frère bien-aimé. qui faisait ma joie et mon amour, je l'ai perdu. Voilà pourquoi j'ai ressenti pour vous un si prompt, un si vif intérêt, voilà pourquoi je veux vous rendre à votre mère tel que vous étiez autrefois, parce que c'est vous rendre vous-même au bonheur.
L'accent, la physionomie de David en prononçant ces mots, étaient d'une douceur si mélancolique, si pénétrante, que Frédérik, de plus en plus ému, reprit timidement :
— Pardon, monsieur David, d'avoir cru que vous vouliez vous railler de moi, mais ..
— Mais ce que je vous ai dit vous a semblé si étrange, n'est-ce pas, que vous n'avez pu croire que je parlais sérieusement?
— 11 est vrai.
— Cela doit être, et pourtant mes paroles sont sincères, je vais vous le prouver.
Frédérik attacha sur David un regard plein d'angoisse et de dévorante curiosité.
— Oui, mon enfant, l'envie est en soi un sentiment excellent; seulement vous l'avez jusqu'ici mal appliqué, vous avez mal envié, au lieu d'envier bien.
— Envier bien! L'envie, un sentiment excellent, — répéta Frédérik, comme s'il n'avait pu en croire ses oreilles. — L'envie, l'affreuse envie, qui ronge, qui dévore, qui tue.
— Mon pauvre enfant, la Loire a failli tout à l'heure être votre tombeau. Ce malheur arrivé, votre mère, n'est-ce pas, se fût écriée : «Oh! fleuve maudit, qui lue! oh! fleuve maudit, qui a englouti mon fils »
— Hélas ! monsieur David !
— El si les craintes d'inondalion se réalisent, que de voix désespérées s'écrieront: « Oh! fleuve maudit! nos maisons sont empor-* lées, nos champs submergés. » Ces malédictions sont-elles justes ?
— Que trop, monsieur David.
— Oui, et pourtant, ce fleuve si maudit fertilise ses rives. Il est la richesse des villes qu'il traverse. Des milliers de bateaux chargés de denrées de toutes sortes sillonnent ses ondes ; ce fleuve si maudit accomplit enfin la mission utile, fécondante, que Dieu a donnée à tout ce qu'il a créé, car dire que Dieu a créé les fleuves pour l'inondation et pour le désastre, ce serait un blasphème. Non ! non ! C'est l'homme, dont l'ignorance, l'incurie, l'égoïsme, l'avidité, le dédain de toute fraternelle solidarité, changent en fléaux les dons célestes du Créateur.
Frédérik, frappé des paroles de son précepteur, l'écoutait avec un intérêt croissant.
— Tout à l'heure encore, — reprit David, — sans ce feu chaleur a pénétré vos membres glacés, vous mouriez peut-êt cependant, c'est horrible, les ravages du feu ! Faut-il maudire le
et le Créateur? Que vous dirais-je? Faut-il, parce qu'elle a eau. d'effroyables sinistres, maudire la vapeur qui va changer la face du monde ? Non! non ! Dieu crée des forces, et l'homme, dans son libre arbitre, emploie ces forces au bien ou au mal. Et comme Dieu est un et indivisible dans sa toute-puissance, il en est des passions comme des autres éléments; aucune n'est mauvaise en soi ; ce sont des leviers. L'homme s'en sert bien ou s'en sert mal, à lui son libre arbitre! Ainsi, mon enfant, vos chagrins datent de votre visite au châeau de Pont-Brillant, n'est-ce pas?
— Oui, monsieur David.
— En comparant l'obscurité de votre nom et votre vie modeste presque ; auvre, à la vie splendide, au nom illustre du jeune marquis de Pont-Brillant, vous avez ressenti une envie âpre, profonde ?
— Il n'est que trop vrai.
-- Jusque-là, ces sentiments étaient excellents.
— Excellents!
— Excellents ! Vous emportiez du château des forces vives, puissantes; elles devaient, sagement dirigées, donner au développement de vos facultés le plus généreux essor. Malheureusement, ces forces ont éclaté entre vos mains inexpérimentées, et vous ont blessé, pauvre cher enfant ! Ainsi, de retour chez vous, vos simples et pures jouissances ont été détruites par le souvenir incessant des splendeurs du château ; puis, dans votre oisive et douloureuse convoitise, vous en êtes venu forcément à haïr celui qui possédait tout ce que vous enviez : puis, la vengeance.
— Vous savez!... — s'écria Frédérik éperdu.
— Je sais tout, mon enfant.
— Ah ! monsieur David, grâce ! — murmura Frédérik anéanti, — c'est surtout le remords de cette lâche et horrible tentative qui m'a conduit au suicide.
— Je vous crois, mon enfant, et maintenant cela m'explique le sombre et morne abattement où je vous ai vu plongé depuis ma venue chez votre mère. Vous méditiez celte funeste résolution ?
— J'y avais songé pour la première fois la veille de votre arrivée.
— Ce suicide était une expiation volontaire. Il en est de plus fécondes, mon cher Frédérik. D'ailleurs, je suis certain que si l'envie a été le germe de votre haine implacable contre Raoul de Pont-Brillant, la terrible scène de la forêt a été amenée par des circonstances que j'ignore et qui doivent atténuer votre coupable tentative.
Frédérik baissa la tête et ne répondit rien.
— De cela, nous reparlerons plus tard, — dit David. — Maintenant, voyons, mon enfant, qu'enviez-vous le plus au jeune marquis de Pont-Brillant? Ses richesses? tant mieux ! enviez-les ardemment, enviez-les sincèrement, et dans cette envie énergique, incessante, vous trouverez un levier d'une puissance incalculable ; vous renverserez tous les obstacles ; à force de travail, d'intelligence, de probité, vous deviendrez riche, pourquoi non ? Jacques Laffitle était plus pauvre encore que vous; il a voulu être riche, il est devenu vingt fois millionnaire ; sa renommée est sans tache, et toujours il a tendu (a main à l'indigence, toujours il a favorisé, doté le travail honnête et courageux. Combien d'exemples pareils je pourrais encore vous citer !
Frédérik regarda d'abord son précepteur avec une profonde surprise ; puis, la lumière se faisant aux yeux du jeune homme, il porta les mains à son front, comme si son esprit eût été ébloui par une clarté subite
David poursuivit.
— Allons plus loin. Les richesses du marquis ne vous inspirentelles qu'une envieuse convoitise, au lieu d'un sentiment de haine, de révolte, contre une société où ceux-là regorgent de superflu, tandis que ceux-ci meurent faute du nécessaire ? Bien, bien, mon enfant ! c'est un admirable sentiment que celui-là : c'est un sentiment religieux et saint, car il a inspiré aux Pères de l'Eglise de saintes et vengeresses paroles. Aussi, à la voix de ces grands révolutionnaires, le divin principe de la fraternité, de l'égalité humaine, a été proclamé. Oui, — ajouta David avec une tristesse amère, — mais proclamé vainement. Les prêtres, reniant leur origine égalitaire, se sont rendus complices du pouvoir et de la richesse des rois et des grands; au
m de ceux-ci, ils ont dit aux peuples : « Vous êtes fatalement voués servitude, à la misère et aux larmes sur cette terre. » Etait-ce as-
sez blasphémer la paternelle bonté du Créateur, assez lâchement déserter la cause des déshérités ? Mais cette cause a, de nos jours, de vaillants défenseurs, et bénis soient les sentiments que vous inspire la richesse, mon enfant, s'ils vous jettent parmi les gens de cœur qui combattent pour la cause impérissable de l'égalité, de la fraternité humaine (1).
— Oh ! — s'écria Frédérik les mains jointes, le regard radieux, le cœur palpitant d'un généreux enthousiasme, — je comprends, je comprends.
— Voyons, — poursuivit David avec une animation croissante, — que lui enviez-vous encore à ce jeune marquis? L'ancienneté de son non»? Enviez ! enviez ! Vous aurez mieux qu'un nom ancien : vous ferez votre nom plus illustre, plus retentissant que celui de Pont- Brillant. Les arts, les lettres, les sciences, la guerre! que de carrières ouvertes à votre généreuse ambition ! Et vous arriverez. J'ai étudié vos travaux, je sais où atteindront vos facultés, décuplées par la force d'impulsion d'une opiniâtre et vaillante émulation.
— Mon Dieu ! mon Dieu ! — s'écria Frédérik avec enthousiasme et les yeux moaillés de douces larmes — je ne pnis dire quel changement s'opère en moi. Au lieu de la nuit, c'est le jour, le jour brillant d'autrefois, et plus radieux encore. Oh ! ma mère ! ma mère !
— Cherchons encore, — continua David ne voulant pas laisser le moindre doute à Frédérik; — l'envie que vous inspire cet ancien nom de Pont-Brillant se manifeste-t-elle par une haine violente contre la tradition aristocratique, toujours vivace et renaissante, là féodale, ici bourgeoise? De cette envie, glorifiez-vous, mon enfant. Jean-Jacques, en protestant contre l'inégalité matérielle des conditions, a été un sublime envieux, et nos pères, en brisant le privilège et la monarchie, nos pères ont été d'héroïques, d'immortels envieux.
— Oh ! — s'écria Frédérik, — comme mon cœur bat à vos nobles paroles, monsieur David! Quelle révélation! Ce qui me tuait, je le sens maintenant, c'était une envie lâche, stérile ! l'envie était pour moi l'inertie, le désespoir, la mort, l'envie devait être l'action,
(1) Qu'on nous permette de faire remarquer que nous écrivions ceci au mois de novembre 4847.
l'espérance, la vie ! Dans ma rage impuissante, je ne savais que maudire moi, les autres et mon néant. L'envie devait me donner le désir et la force de sortir de mon obscurité, j'en sortirai!
— Bien ! bien ! cher et brave enfant î — s'écria David à son tour en étreignant Frédérik sur sa poitrine. — Oh ! j'étais certain, moi, de vous guérir. Tâche facile, avec une généreuse nature comme la vôtre, si longtemps cultivée par la plus admirable des mères. Tendre et excellent cœur ! — ajouta-t-il sans pouvoir retenir ses larmes. — Ce matin , au moment de périr, votre dernier cri était : « Ma mère ! Ma mère ! » Vous renaissez à l'espoir, à la vie, et votre premier cri est encore : « Ma mère ! ma mère ! »
— Je vous dois la vie, — murmurait le fils de madame Bastien répondant à l'étreinte de son précepteur, — je vous dois la vie du corps et la vie de l'âme, monsieur David.
— Frédérik, mon enfant, dit David avec une émotion inexprimable, — appelez moi votre ami. Ce nom, je le mérite maintenant, n'est-ce pas? et il remplacera pour moi ce nom doux et chéri que je ne dois plus entendre : Mon frère !
— Oh ! mon ami 1 — s'écria Frédérik avec exaltation, — de ce nom vous me verrez digne.
A cette explosion de sentiments tendres succéda un moment de silence, pendant lequel David et Frédérik se tinrent étroitement embrassés.
Le précepteur reprit le premier la parole.
— Maintenant, mon cher enfant, je dois faire appel à votre franchise sur une dernière et grave circonstance, il faut être sévère, impitoyable pour soi-même, mais non pas injuste. Dites-moi si
David ne put achever. Complètement distraits des objets extérieurs, le précepteur et son élève ne s'étaient pas occupés de la route parcourue, et la charrette venait de s'arrêter brusquement à peu de distance de la porte de la ferme.
Marie Bastien, mortellement inquiète de l'absence prolongée de son fils, était depuis longtemps debout sous le porche rustique de sa maison, épiant au loin du regard le retour de Frédérik.
A la vue de la charrette couverte qui s'approchait de la ferme, un
pressentiment inexplicable dit à la jeune femme que son fils était là. Alors, partagée entre la crainte et la joie, elle courut à la rencontre Je la charrette, la joignit et s'écria :
— Frédérik ! c'est toi ?
C'est alors que David fut interrompu et que la voiture s'arrêta.
D'un bond, le fils de madame Bastien sauta de la charrette, se jeta au cou de la jeune femme, la couvrit de baisers et de larmes, en s'écriant d'une voix entrecoupée par des sanglots de joie :
— Mère, sauvé. Plus de chagrins î sauvé ! mère! sauvé!
A ces mots répétés avec ivresse par Frédérik : « Sauvé ! mère, sauvé » Marie Bastien regarda son fils avec un mélange de joie et de stupeur ; déjà il était méconnaissable et presque transfiguré : le front haut, le sourire radieux, le regard inspiré; ses beaux traits semblaient illuminés par un rayonnement intérieur ; la jeune mère en lut éblouie. Son fils n'eût pas crié — sauvé! — qu'à son attitude, à sa physionomie et à la sérénité des traits de David, Marie eût deviné qu'il lui ramenait Frédérik régénéré.
Quel moyen, quel prodige avait opéré ce résultat aussi rapide qu'inattendu ? Marie ne se le demanda pas. David lui rendait son Frédérik d'autrefois, comme elle disait. Aussi, dans un élan de reconnaissance presque religieuse, elle allait se jeter aux pieds de David, lorsque celui-ci la prévint en étendant vivement ses mains vers elle. Marie les saisit, les serra passionnément entre les siennes, et s'écria d'une voix où vibraient pour ainsi dire toutes les pulsations de son cœur maternel
— Ma vie, ma vie entière, M. David, vous m'avez rendu mon fils !
— 0 ma mère ! ô mon ami î — s'écria Frédérik.
"^ d'une étreinte irrésistible il serra à la fois contre son cœur
Marie et David, qui, partageant l'entraînement du jeune homme, se confondirent avec lui dans un môme et long embrassement. . . .
Madame Bastien ne fut pas instruite du danger que son fils avait couru le matin ; il alla, ainsi que David, quitter ses vêtements humides; puis tous deux revinrent trouver madame Bastien, qui, plongée dans une sorte d'extase, se demandait seulement alors par quel miracle David avait si rapidement opéré la guérison de Frédérik.
En se revoyant, au bout de bien peu de temps cependant, la mère et le fils volèrent de nouveau dans les bras l'un de l'autre. Durant cet embrassement ineffable, la jeune femme chercha presque involontairement les regards de David, comme pour l'associer à ses caresses maternelles et lui rendre grâces du bonheur qu'elle goûtait.
Frédérik, jetant les yeux autour de lui, paraissait contempler avec attendrissement tous les objets que renfermait la salle d'étude.
— Mère, — dit-il après un moment de silence, avec un sourire plein de charme, — tu vas me prendre pour un fou, mais il me semble qu'il y a je ne sais combien de temps que je ne suis entré ici ; tiens, depuis la veille du jour où nous sommes allés au château de Pont-Brillant. Nos livres, nos dessins, notre piano, enfin jusqu'à mon vieux fauteuil de travail, ce sont comme autant d'amis que je retrouve après une longue absence.
— Je te comprends, Frédérik, — dit madame Bastien en souriant. — Nous sommes comme les endormis du conte de la Belle au bois dormant. Notre sommeil, un peu moins long que le sien, a duré cinq mois! De mauvais songes l'ont agité, mais nous nous réveillons aussi heureux que lorsque nous nous sommes endormis. N'est-ce pas ?
— Plus heureux! mère! — ajouta Frédérik en prenant la main de David. — A notre réveil nous trouvons un ami de plus.
— Tu as raison, mon enfant, — dit la jeune mère en jetant sur David un regard enchanteur.
Puis , voyant Frédérik ouvrir la porte vitrée qui donnait sur la futaie, madame Bastien ajouta :
— Que fais-tu ? La pluie a cessé, mais le temps est encore brumeux et sombre.
— Le temps brumeux et sombre? — s'écria Frédérik, sortant de la maison et regardant la futaie séculaire avec ravissement. - Oh ! mère, peux-tu dire que le temps est sombre? Tiens, je vais continuer à te paraître fou, mais notre chère et vieille futaie me semble aussi dorée, aussi riante que par le plus gai soleil de printemps !
Le jeune homme paraissait en effet renaître ; ses traits exprimaient une félicité si vraie, si expansive, que sa mère ne se lassait pas de le regarder en silence. Elle le revoyait aussi beau, aussi alerte, aussi joyeux qu'autrefois, quoiqu'il fût amaigri, pâli, et encore sa pâleur se colorait-elle à chaque instant de l'incarnat des plus douces émotions.
David, pour qui chaque parole de Frédérik avait un sens, jouissait délicieusement de celle scène.
Soudain le jeune homme s'arrêta un instant rêveur, devant une touffe d'épines sauvages qui croissait sur la lisière de la futaie ; après quelques moments de réflexion, il chercha des yeux madame Bastien, et lui dit, non plus gaiement, mais avec une douce mélancolie :
— Mère! en deux mots, je vais te raconter ma guérison... ainsi, — ajouta-t-il en se tournant vers David, — vous verrez que j'ai profité de vos leçons, mon ami.
Pour la première fois, Marie remarqua que son fils appelait David son ami. Le contentement qu'elle éprouvait de cette tendre familiarité se lut si visiblement sur ses traits, que Frédérik lui dit :
— Mère! c'est M. David qui m'a demandé de le nommer désormais mon ami. Il a eu raison, il m'eût été difficile de lui dire plus longtemps : monsieur David; maintenant, mère, écoule-moi bien, — reprit Frédérik, — tu vois celte touffe d'épine noire ?
— Oui, mon enfant.
— Rien ne semble plus inutile, plus redoutable que cette épine ec ses dards acérés, n'est-ce pas, mère ?
— Sans doute.
— Mais que le bon vieil André, notre jardinier, notre chef des cultures, —ajouta-t-il en souriant, — approche seulement de l'épidémie de cet arbrisseau inculte un tout petit rameau d'un beau poirier, celle sauvage épine se transformera bientôt en un arbre chargé de
fleurs, puis de fruits savoureux. Et cependant, mère, ce seront toujours les mêmes racines, pompant la même sève dans le même sol. Seulement, celte sève, celte force, seront utilisées. Comprends-tu?
— A merveille, mon enfant. Il s'agit, ainsi que tu le dis, de forces bien employées, au lieu de demeurer stériles ou malfaisantes.
— Oui, madame, — ieprit David en échangeant un sourire d'intelligence avec Frédérik, — et, pour suivre la comparaison de ce cher enfant, j'ajouterai qu'il en est de même des passions, regardées comme les plus dangereuses et les plus vivaces, parce qu'elles sont le plus profondément implantées dans le cœur de l'homme ; Dieu les a mises là, ne les arrachez pas; greffez seulement ces épineux sauvageons, comme disait Frédérik, et faites ainsi fleurir et fructifier la sève puissante que le Créateur a mise en eux.
— Cela me rappelle, monsieur David, — dit la jeune femme, frappée de ce raisonnement, — qu'à propos du sentiment de la haine, vous m'avez fait, avec raison, remarquer qu'il était des haines nobles, généreuses, héroïques même.
— Eh bien, mère, — dit résolument Frédérik, — l'envie peut, comme la haine, devenir féconde, héroïque, sublime.
— L'envie ! s'écria Marie Bastien.
— Oui, l'envie, car le mal qui me tuait, c'était l'envie.
— Toi, envieux, toi?
— Depuis notre visite au château de Pont-Brillant, la vue de ces merveilles...
— Ah ! — s'écria Marie Bastien, soudain éclairée par cette révélation, et frémissant, si cela se peut dire, d'un effroi rétrospectif. -- Ah ! maintenant, je comprends tout, malheureux enfant !
— Heureux enfant, mère, car si cette envie, faute de culture, a été longtemps noire et sauvage comme l'épine dont nous parlions tout à l'heure; notre ami — ajouta Frédérik en se tournant vers David avec un ineffable sourire de tendresse et de reconnaissance, notre ami a greffé cette envie de vaillante émulation, d'ambition généreuse, et tu en verras les fruits, mère , tu verras comme, à force de courage, de travail, j'illustrerai ton nom et le mien, cet humble nom doat l'obscurité me navrait. Oh ! la gloire ! la renommée ! ma mère,
quel radieux avenir ! Te faire dire avec ivresse, avec orgueil : « C'est mon fils pourtant, c'est mon fils ! »
— Mon enfant, ô mon enfant chéri! — s'écria Marie avec ravissement, — je comprends maintenant la guérison comme j'ai compris le mal.
Puis s'adressanl au précepteur, elle ne put que dire :
— Monsieur David ! ô monsieur David !
Et des larmes, des sanglots de joie lui coupèrent la parole.
— Oui, remercie-le, mère, — reprit Frédérik, entraîné par l'émotion, — aime-le, chéris le, bénis-le, car tu ne sais pas, vois-tu? quelle bonté, quelle délicatesse, quelle haute et mâle raison, quel génie il a montré pour la guérison <ie ton enfant. Ses paroles sont restées là, ineffaçables, dans mon cœur; elles m'ont rappelé à la vie, à l'espoir, à tous les seniiments élevés que je te devai . Oh! grâces le soient rendues, ma mère, c'est encore ta main qui a choisi mon sauveur, ce bon génie qui m'a rendu à toi, digne de toi. . . »
Il est des bonheurs impossibles à peindre. Telle fut la fin de cette journée pour David, Marie et son fils.
Frédérik était trop pénétré de reconnaissance et d'admiration envers son ami pour ne pas vouloir faire partager ces sentiments à sa mère; les paroles du précepteur étaient si présentes à sa pen=ée, qu'il redit à la jeune femme presque mot pour mot leur long entrelien.
Bien souvent Frédérik fut sur le point d'avouer à sa mère qu'il devait à David non-seulement la vie de l'àme, mais la vie du corps. Il fut retenu par la promesse faite à son ami, et plus encore par la crainte de causer en ce moment à Marie Bastien une dangereuse émotion.
Quant à Marie, en embrassant d'un coup d'œil toute la conduite de David, depuis la première heure de son dévouement jusqu'à cette heure de triomphe inespéré; en se rappelant sa mansuétude, sa simplicité, sa délicatesse, sa généreuse persévérance, couronnées d'un succès si éclatant, succès obtenu par le seul ascendant d'un grand cœur et d'un esprit élevé; quant à Marie, ce qu'elle ressentit de ce
jour pour David serait difficile à exprimer : c'était un mélange de tendre affection, d'a«miration, de respect, et surtout de reconnaissance passionnée, car la jeune femme devait à David, non-seulement la guérison de Frédérik, mais elle comptait aussi sur l'avenir qu'elle entrevoyait glorieux, peut-être illustre, pour son fils, ne doutant pas ue ses qualités, habilement dirigées par David, et encore surexcies par l'ardeur d'une généreuse ambition, n'élevassent un jour édérik à une brillante destinée.
De ce moment aussi, dans le cœur de Marie, David devint inséparable de Frédérik, et, sans se rendre précisément compte de cette espérance, la jeune femme sentit sa vie et celle de son (ils à jamais partagées ou plutôt confondues avec la vie de David.
On laisse à penser la délicieuse soirée que passèrent dans le salon d'étude la mère, le fils et le précepteur.
Seulement, comme certaines joies accablent autant que la douleur, et demandent à être, pour ainsi dire, dégustées, savourées avec recueillement, Marie, son fils et David se séparèrent plus tôt que d'habitude, et ce soir-là se dirent à demain avec la douce conviction d'une journée ravissante.
David regagna sa petite chambre.
Lui aussi avait besoin d'être seul.
Ces mots prononcés par Frédérik dans l'entraînement de la reconnaissance en parlant de son précepteur à sa mère : « Aime-le, chéris-le, bénis-le; » ces mots auxquels Marie Bastien avait répondu en jetant sur David un regard d'une reconnaissance inexprimable, ces mots faisaient la joie et la douleur de David.
Il avait senti tressaillir jusqu'aux dernières fibres de son cœur en rencontrant plusieurs fois les grands yeux bleus de Marie noyés d'une volupté maternelle ; il avait encore tressailli en voyant de quelles caresses délirantes elle couvrait son fils; aussi David rêvait-il malgré lui aux trésors d'ardente affection que devait contenir cette nature à la fois vierge et passionnée.
— Quel amour que le sien, — se disait-il, — s'il y avait place dans son cœur pour un autre sentiment que celui de la maternité ! Corn-
bien elle était belle aujourd'hui, quelle expression enchanteresse ! Oh ! je le sens, voilà pour moi l'heure du péril, de la lutte et de la souffrance. Oui, car les larmes de Marie la consacraient! je me reprochais comme un sacrilège de lever les yeux sur celle jeune mère éplorée, pourtant si belle dans les larmes. Mais la voici radieuse, d'une félicité qu'elle me doit; mais voici que, dans sa reconnaissance ingénue, ses yeux attendris me cherchent à chaque instant et se reposent tour à tour sur Frédérik et sur moi. Mais voici que son fils lui dit et lui dira souvent devant moi : « Aime-le, chéris-le, bénis-le, » et le silence expressif, le regard louchant de cette adorable femme peut être un jour me fera croire que...
D'avid, n'osant poursuivre cette pensée, reprit avec accablement :
— Oh ! oui, elle est venue, l'heure de la résignation, l'heure de la souffrance Avouer mon amour, moins encore le laisser deviner à Marie, maintenant qu'elle me doit tant? Lui faire croire peut-être que mon dévouement cachait un calcul de séduction ? Lui faire croire qu'au lieu de céder spontanément, ainsi que cela a été, à l'intérêt que m'a insp ré ce pauvre enfant, grâce au souvenir d'un frère incessamment pleuré, je me suis fait un manteau, un prétexte, de mes regrets pour surprendre la confiance maternelle de celte jeune femme; perdre enfin à ses yeux le seul mérite de mon dévouement, ma loyauté soudaine, irréfléchie, oui, bien irréfléchie, je m'en aperçois maintenant, hélas ! me dégrader enfin aux yeux de Marie, jamais, jamais !
Entre elle et moi, il y aura toujours son fils.
Pour fuir cet amour, qui, je le sens, va toujours aller croissant, dois-je quitter cette maison?
Non, je ne le puis encore.
Frédérik, aujourd'hui dans l'ivresse de cette révélation qui a changé son morne désespoir en une volonté pleine de foi et d'ardeur, Frédérik, relire soudain de l'abîme où il se débattait, éprouve ce vertige du priconnier rendu tout à coup à la lumière et à la liberté ; mais celte guérison n'a-t-elle pas besoin d'être affermie? Ne faudra-t-il pas modérer maintenant la fougue de celle jeune et ardente imagination dans ses élans vers l'avenir?
Et puis, celte première exaltation passée, demain peut-être, et par
cela même qu'il sera plus relevé clans sa propre estime et qu'il comprendra mieux les généreux efforts qu'il doit puiser dans l'envie, Frédérik se souviendra 'sans doute avec plus d'amertume encore de la funeste action qu'il a voulu commettre : sa tentative de meurtre contre Raoul de Pont-Brillant. Une féconde et généreuse expiation pourra donc seule apaiser ce remords qui a en partie poussé Frédérik au suicide.
Non, non, je ne puis encore abandonner cet enfant, je l'aime trop sincèrement, j'ai trop à cœur de compléter mon œuvre.
Il faut rester.
Rester, et chaque jour vivre d'une vie intime, solitaire, avec Marie, qui est venue seule ici à cette place, au milieu de la nuit, dans un désordre dont le souvenir me brûle, m'enivre et me poursuit jusque dans le sommeil où je cherche en vain l'oubli et le repos.
A ce dangereux sommeil, David se livra pourtant, car les émotions et les fatigues de la journée avaient été grandes.
Le jour commençait à poindre.
David, réveillé en sursaut par plusieurs coups frappés violemment à sa porte, entendit la voix de Frédérik qui lui disait avec épouvante :
— Mon ami, ouvrez, ouvrez, de grâce '
David, s'étant à la hâte couvert de ses vêtements, ouvrit sa porte. Il vit Frédérik, pâle, la figure bouleversée. — - Mon enfant, qu'y a-t-il?
— Ah ! mon ami, quel malheur !
— Un malheur ?
— La Loire...
— Eh bien ?
— L'inondation, dont on parlait hier chez le briquelier...
— Un débordement... c'est affreux... que de désastres, mon Dieu ! que de desastres!
— Venez, venez, mon ami; de la lisière de la futaie on ne voit déjà plus le Val, c'est un lue sans fin !
David et Frédérik descendirent précipitamment, ils trouvèrent dans la salle d'étude madame Bastien, qui s'était aussi levée en hâte.
Marguerite et le jardinier poussaient des gémissements d'effroi.
— L'eau va nous gagner.
— La maison va être emportée, — criaient-ils.
— Et les métairies du Val ! — disait madame Bastien les yeux pleins de larmes. — Ces maisons, toutes isolées, sont à cette heure peut-être submergées, et les malheureux qui les habitent, surpris la nuit par l'inondation, n'auront pas pu fuir.
— Alors, madame, — dit David, — c'est surtout des gens du Val qu'il faut s'occuper sans retard ! Ici, il n'y a aucun danger.
— Mais l'eau est déjà à un quart de lieue, monsieur David ! — s'écria Marguerite.
— Et elle monte toujours, — ajouta André.
— Rassurez-vous, madame, ■— reprit David. — J'ai, depuis mon séjour ici, assez parcouru et observé le pays pour être certain que le débordement n'atteindra jamais cette maison, son niveau est trop élevé. Soyez sans inquiétude.
— Mais les métairies du Val ! — s'écria Frédérik.
— L'inondation a dû gagner la maison de Jean-François, le métayer : un bon et excellent homme ! — s'écria Marie. — Sa femme, ses enfants, sont perdus.
— Celte métairie, où est-elle, madame? — demanda David.
— A une demi-lieue d'ici, dans la basse plaine. On la voit de la lisière de la futaie qui domine au loin le pays ! Hélas ! du moins on doit la voir, si l'inondation ne l'a pas déjà entraînée.
— Venez, madame, venez, — dit David ; — courons nous assurer de ce qui est.
En un instant, Frédérik, sa mère, David, suivis du jardinier et de Marguerite, arrivèrent à la lisière de la futaie, beaucoup plus élevée que le Val.
Quel spectacle !
A un quart de lieue de là, et aussi loin que la vue pouvait s'étendre, au nord et à l'est, on n'apercevait qu'une immense nappe d'eau jaunâtre, limoneuse, coupée à l'horizon par un ciel charge de nuages sombres rapidement poussés par un vent glacial. A l'ouest, le rideau de la forêt de Pont-Brillant était à demi submergé, tandis que la cime de quelques peupliers de la plaine pointait çà et là au milieu de cette mer immobile et sans bornes.
Cette dévastation, lente, silencieuse comme la tombe, était plus effrayante encore que les étincelants ravages de l'incendie.
Un moment les spectateurs de ce grand désastre restèrent frappés de stupeur.
David, sortant le premier de cet abattement stérile, dit à madame Bastien :
— Madame, je reviens à l'instant.
Quelques minutes après, il accourait, portant une excellente longue-vue dont il s'était maintes fois servi dans ses voyages.
— La brume des eaux empêche de bien distinguer au loin, madame, — dit David à Marie. — Dans quelle direction se trouve la métairie dont vous parliez tout à l'heure?
— Daus la direction de ces peupliers, là-bas, à gauche, monsieur David.
Le précepteur dirigea sa longue-vue vers le point désigné, resta quelques moments attentif, puis il s'écria :
— Ah ! les malheureux !
— Ciel ! ils sont perdus ! — dit vivement Marie.
— L'eau a déjà envahi jusqu'à la moitié de la couverture de leur maison, — reprit David, — ils sont sur le toit, cramponnés à la cheminée ; je vois un homme, une femme, trois enfants.
— Mon Dieu ! — s'écria Marie, les mains jointes et tombant à genoux, les yeux levés vers le ciel, — mon Dieu secourez-les, prenezles en pitié !
— Et aucun moyen de les sauver ! — s'écria Frédérik, — ne pouvoir que gémir sur un pareil malheur !
— Pauvre Jean-François, un si brave homme! — dit André.
— Voir mourir avec lui ses trois petits enfants ! ajouta Marguerite en sanglotant.
David, calme, silencieux et grave, comme il avait l'habitude de l'être à l'heure du péril, frappait convulsivement sa longue-vue dans la paume de sa main et semblait réfléchir; tous les yeux étaient fixés sur lui. Soudain son front s'éclaircit et, avec celte autorité d'accent, celle rapidité de décision qui distinguent l'homme fait pour commander, David dit à Marie :
— Madame, permettez-moi de donner des ordres ici, les moments sont précieux.
— On vous obéira comme à moi, monsieur David.
— André, — reprit le précepteur, — vile le cheval à la charrette.
— Oui, monsieur David.
— Sur l'étang qui n'est pas éloigné de la maison, j'ai vu un batelet. Y est-il encore ?
— Oui, monsieur David.
— Il est assez léger pour tenir sur la charrette.
— Certainement, monsieur David.
— Moi et Frédérik nous vous aiderons à l'y placer... Courez atteler, nous vous rejoignons.
André se rendit en hâte à l'écurie.
— Maintenant, madame, — dit David à Marie, — veuillez faire apporter tout de suite quelques bouteilles de vin et deux ou trois couvertures, nous les emporterons dans le bateau; car ces malheu-
reux, si nous les sauvons, seront mourants de froid et de besoin. Faites aussi préparer des lits et un grand feu, afin qu'à leur arrivée ici ils puissent recevoir tous les soins possibles. Maintenant, Frédérik, allons aider André et rendons-nous vite à l'étang.
Pendant que David disparaissait en courant avec Frédérik, madame Bastien et Marguerite s'empressèrent d'exécuter les ordres de David.
Le cheval, promptement attelé à la charrette, conduisit Frédérik et David à l'étang.
— Mon ami, — dit le jeune homme à son précepteur et les yeux brillants d'impatience et d'ardeur, — ces malheureux, nous les sauverons, n'ert-ce pas?
— Je l'espère, mon enfant, mais le danger sera grand. Une fois les eaux mortes traversées, nous entrerons dans le courant du débordement, et il doit être rapide comme un torrent.
— Eh! qu'importe le danger, mon ami !
— Il faut le connaître pour en triompher, mon cher enfant. Maintenant dites, ajouta David avec émotion, — croyez-vous qu'en exposant ainsi généreusement votre vie, vous n'expierez pas plus dignement la funeste action que vous avez voulu commettre, qu'en cherchant dans le suicide une mort stérile ?
Une étreinte passionnée de Frédérik fit voir à David qu'il était compris.
La charrette, à ce moment, traversait une route pour se rendre à l'étang.
Un gendarme, poussant son cheval au grand galop, arrivait à toute bride.
— L'inondation monte-t-elle encore?— cria David au soldat, en lui faisant signe de la main d'arrêter.
— L'eau monte toujours, monsieur, — répondit le gendarme haletant; — les jetées viennent d'être rompues. II y a trente pieds d'eau dans le Val, la route de Pont-Brillant est coupée, le seul bateau que l'on avait pour le sauvetage vient de sombrer avec ceux qui le montaient. Tous ont péri, je cours au château requérir du monde et les barques des pièces d'eau.
Et le soldat repartit en enfonçant ses éperons dans le ventre de son cheval couvert d'écume.
— Oh ! s'écria Frédérik avec enthousiasme, — nous arriverons avant les gens du château, nous !
— Vous le voyez, mon enfant, l'envie a du bon, — dit David, qui pénétrait la secrète pensée de Frédérik.
La charrette arriva bientôt à l'étang. André, Frédérik et David chargèrent facilement le léger balelet sur la voilure; tout en s'occupant de cette manœuvre, David, avec cette prévoyance réfléchie qui ne l'abandonnait jamais, visita soigneusement les rames de l'embarcation, ainsi que ses lolets (morceaux de bois plantés dans le platbord pour servir de point d'appui aux avirons).
— André, — dit-il au jardinier, — avez-vous un couteau ?
— Oui, monsieur David.
— Donnez-le-moi; maintenant, vous, Frédérik, retournez à la maison avec André ; hàlez le plus possible la marche du cheval, car à chaque minute l'eau monte, et peut engloutir ces malheureux qui sont là-bas.
— Mais vous, mon ami ?
— Je vois ici de jeunes liges de chêne; je vais en couper pour remplacer les tolets du bateau, ils sont vieux, le bois vert est plus pliant et plus fort. Allez, allez, je vous rejoindrai en courant.
La charrette s'éloigna; le vieux cheval, vigoureusement fouetté, et sentant, comme on dit, la maison, prit le trot. David choisit le bois qu'il lui fallait, rejoignit bientôt la voiture, qu'il suivit à la hâte et à pied, ainsi que Frédérik, afin de ne pas charger le cheval. En marchant, le précepteur donnait aux tolets la forme convenable; Frédérik le regardait avec surprise.
— Vous pensez à tout, lui dit-il.
— Mon cher enfant, lors de mon voyage aux grands lacs de l'Amérique, j'ai été malheureusement témoin d'inondations terribles ; j'ai aidé les Indiens dans plusieurs sauvetages, et j'ai appris là que de petites précautions épargnent souvent de grands périls. Ainsi je prépare un triple rechange de tolels, car il est probable que nous en
L'ENVIE. 2ir>
:asserons; et, comme dii le proverbe marin : A tollet cassé, aviron mort.
— Il est vrai qu'alors l'aviron, manquant d'un point d'appui solide, Jevient presque inutile.
— Et que devenir au milieu d'un gouffre, avec une seu'e rame ? on est perdu.
— C'est juste, mon ami.
— 11 faut donc nous préparer à ramer vigoureusement, puis nous rencontrerons des arbres à fleur d'eau, des berges de chemins, ou d'autres obstacles qui pourront donner de violentes secousses à nos rames, et peut-être les briser. N'en avez-vous pas de rechange?
— 11 y en a encore une à la-maison.
— Nous l'emporterons, car, faute d'un aviron, le sauvetage de ces malheureux peut devenir impossible, et notre perte certaine. Vous ramez bien, n'est-ce pas?
— Oui, mon ami, un de mes grands plaisirs était de promener ma iiière sur l'étang.
— Vous serez donc aux avirons; moi, je sonderai à l'avant, et je lirijerai le bateau au moyen d'une gaffe. Je vous fais ici, mon enant, une recommandation essentielle que je n'aurai pas le temps de mus adresser une fois à l'œuvre : ne laissez pas traîner vos avirons. Vprès chaque coup de rame, relevez-les horizontalement; ils pourraient s'engager ou se briser sur l'un de ces obstacles à fleur d'eau ]ui rendent si dangereuse la navigation sur les terrains submergés.
— Je n'oublierai rien, mon ami, soyez tranquille, — répondit Frélérik, à qui l'expérience et le sang-froid de David dormaient une coulance sans bornes.
Au moment où la charrette allait atteindre la maison, David et Frélérik rencontrèrent un grand nombre de paysans éplores, poussan! levant eux des bestiaux et accompagnant des voitures où Ton voyait entassés pêle-mêle des meubles, des ustensiles de ménage, des matelas, des vêtements, des barils, des sacs de grains, enlevés à la hâte aux flots envahissants de l'inondation.
Des femmes portaient des enfants à la mamelle, d'autres avaient
sur leur dos des petits garçons ou des petites filles, pendant que les hommes tâchaient de guider le bétail effaré.
— Est-ce que l'eau monte toujours, mes pauvres gens? — leur demanda David sans s'arrêter et marchant à côté d'eux.
Hélas ! monsieur, la crue augmente encore; le pont de Blémur vient d'être emporté, — dit l'un.
— Il y avait déjà quatre pieds d'eau dans le village quand nous l'avons quitté, — reprit l'autre.
— Les grands trains de bois du bassin de Saint Pierre, — reprit un troisième, viennent d'être entraînés dans le courant du Val.
— Ils descendent comme la foudre, ils ont fait chavirer, en les heurtant, deux grosses barques de Loire montées par des mariniers qui venaient apporter du secours.
— Tous ces braves gens ont été noyés, — ajouta un témoin de ce sinistre, — car la Loire dans ses plus hautes eaux n'est pas moitié moins rapide que le courant de l'inondation.
— Et ces malheureux là-bas! dit Frédérik à David en frémissant d'impatience. — Arriverons-nous à temps, mon Dieu ! ! ! — Oh ! si les gens du château nous devançaient!
La charrette touchait alors à la ferme; pendant que l'on mettait dans le batelet les provisions et les couvertures, David demanda une serpe à André et alla choisir une longue tige de frêne de dix pieds environ, légère, souple et maniable; un crochet de fer servant à soutenir la poulie d'un puits fut solidement fixé à l'une des extrémités de celte gaffe improvisée, qui devait ainsi servir soit à haler le bateau le long des obstacles apparents, soit à le maintenir le long du toit des maisons submergées; la longue corde du puits fut aussi placée dans le batelet, ainsi que deux ou trois planches légères, solidement liées ensemble et pouvant servir de bouée de sauvetage en un cas désespéré.
David s'occupait de ces détails avec une activité réfléchie, une fécondité d'expédients qui surprenait madame Baslien non moins que ton fils. Lorsque tout fut prêt, David jeta un attentif et dernier regard sur chaque objet, et dit à André :
— Allez le plus vite possible jusqu'à la rive de l'inondation ; Fré-
dérik et moi nous vous rejoindrons ; vous nous aiderez à décharger le batelet et à le mettre à Ilot.
La charrette, longeant alors la lisière de la futaie où restèrent David, Frédérik et sa mère, se dirigea vers la plaine submergée que Ton voyait au loin. La pente étant assez inclinée, le cheval se mit au trot.
Pendant que la charrette s'éloignait, David prit la longue-vue qu'il «vait laissée sur un des bancs rustiques de la futaie, et chercha la métairie. L'eau arrivait à deux pieds de la crête du toit sur lequel toute la famille du métayer était réfugiée.
David posa sa longue-vue sur le banc, et, d'une voix ferme, dit $ Frédérik :
— Mon enfant, embrassez votre mère et partons, le temps presse.
Marie frissonna de tout son corps, et devint d'une pâleur mortelle.
Pendant une seconde, il y eut dans l'âme de la jeune femme une lutte terrible entre la voix du devoir, qui lui disait de laisser Frédérik accomplir une action généreuse au risque de sa vie, et la voix du sang, qui lui disait d'empêcher son fils de braver un péril de mort ; cette lutte fut si poignante, que Frédérik, qui n'avait pas cessé de regarder sa mère, la vit faiblir, épouvantée de la pensée de perdre son fils, alors qu'elle le retrouvait si digne d'elle.
Aussi Marie, enlaçant Frédérik entre ses bras, pour s'opposer à son départ, s'écria d'une voix déchirante :
— Non, non, je ne veux pas !
— Ma mère, — lui dit Frédérik à voix basse, — j'ai voulu tuer, et il y a là des gens que je peux arracher à la mort.
Marie fut héroïque.
— Allons , moi enfant, viens, — lui dit-elle.
Et elle fit un pas en avant comme pour aller aussi rejoindre le bateau.
— Madame, — s écria David devinant sa résolution, — c'est impossible!
— Monsieur DMid , je n'abandonnerai pas mon fils 1
— Ma mère '
— Où tu '
— Madame, — reprit David, — le batelet peut contenir au plus cinq personnes. Il y a un homme, une femme et trois enfants à sauver : nous accompagner dans le bateau , c'est nous forcer de laisser là-bas, voués à une mort certaine , le père, la mère ou les enfants.
A ces paroles sans réplique , madame Basiien dit à son fils :
— Va donc seul , mon enfant.
Et la mère et le fils confondirent leurs larmes et leurs baisers dans une dernière étreinte.
Frédérik, en sortant des bras de sa mère, vit David, qui, malgré la fermeté de son caractère , essuyait se'â pleurs.
— Mère, — dit Frédérik en montrant son ami du regard, — et lui?
— Sauvez son corps comme vous avez sauvé son âme! — s'écria la jeune femme en serrant convulsivement David contre son sein palpitant. — Ramenez-le-moi ou je mourrai.
David fut digne du chaste et saint embrassement de cette jeune mère qui voyait son fils aller braver la mort.
Ce fut une sœur éplorée que David pressa contre son cœur.
Puis, prenant Frédérik par la main, il s'élança dans la direction de la charrette; tous deux jetèrent un dernier regard sur madame Bastien, dont les forces étaient à bout et qui retomba brisée sur l'un des bancs rustiques de la futaie.
Cet accès de faiblesse passé, Marie se releva et suivit des yeux son fils et David aussi longtemps qu'elle put les apercevoir.
En un quart d'heure, la charrette eut débarqué le batelet, bientôt sais à flot sur la rive des eaux mortes de l'inondation. — André, restez là avec la charrette, — dit le précepteur, — car
les malheureux que nous allons tâcher de sauver seront exténués et hors d'état de gagner la maison de madame Bastien.
— Bien, monsieur David, — dit le vieillard. Et il ajouta avec émotion :
— Bon courage , mon pauvre monsieur FrédérhV
— Mon enfant , — dit David au moment où le batelet allait quitter la rive, — pour être prêt à tout événement, faites comme moi, ôtez vos chaussures, votre cravate et votre habit, jetez -le seulement sur vos épaules, afin de vous garantir du froid. Quoiqu'il m'arrive, ne vous occupez pas de moi, je suis très-bon nageur; en voulant me sauver, vous nous perdriez tous les deux ; maintenant, mon enfant, à vos avirons, et ramez ferme, mais sans trop de hâte; ménagez vos forces; je veillerai à l'avant et je sonderai. Allons, du calme, de la présence d'esprit, tout ira bien.
Le batelet s'éloigna de la rive.
Le courage, l'énergie, la conscience de la généreuse expiation qu'il allait tenter, suppléèrent chez Frédérik aux forces qu'il avait perdues pendant sa longue maladie morale.
Ses beaux traits animés par l'enthousiasme , les yeux attachés sur David, épiant ses moindres ordres, le fils de madame Bastien ramait avec vigueur et précision. A chaque coup de nage, comme disent les marins, le batelet s'avançait rapidement et sans secousse.
David, debout à l'avant, redressant sa grande taille de toute sa hauteur, la tête nue, ses cheveux noirs flottant au vent, le regard tantôt attaché sur la métairie presque submergée, tantôt sur les objets qui pouvaient être un obstacle à leur navigation; David, froid, prudent, attentif, montrait une intrépidité tranquille. Pendant quelques moments, la marche du bateau, facilitée par son fond plat, ne fut pas entravée ; mais soudain, le précepteur s'écria :
— Haut les avirons !
Frédérik exécuta cet ordre, et, après quelques secondes, le batelet s'arrêta, faute d'impulsion.
David, penché à l'avant de l'embarcation, sonda au moyen de sa gaffe l'eau que, de loin, il avait vu légèrement bouillonner à sa surface, ainsi que cela arrive lorsqu'elle se brise contre quelque obstacle tous-marin.
En effet, David reconnut que le balelet se trouvait presque au-dessus d'un massif d'énormes saules ébranchés, sur la tête desquels l'embarcation aurait pu s'entr'ouvrir si elle eût vogué à toute vitesse; appuyant alors sa gaffe à l'un des troncs qu'il rencontra sous l'eau, David détourna le bateau de ce dangereux écueil.
— Maintenant, mon enfant, ramez devant vous, en obliquant un peu à gauche, — reprit-il, — afin de gagner ces trois grands peupliers à demi submergés que vous voyez là-bas. Une fois arrivés là, nous entrerons en plein dans le courant de l'inondation, qui déjà se fait sentir ici , quoique nous soyons encore dans les eaux mortes.
Au bout de quelques minutes, David dit à Frédérik :
— Haut les avirons !
Et ce disant, le précepteur engagea le crochet de fer dont sa perche était armée entre les branches de l'un des peupliers vers lesquels Frédérik s'était dirigé; ces arbres, de trente pieds de hauteur, étaient aux trois quarts submergés; maintenu par la gaffe, le balelet resta dès lors immobile.
— Comment', nous nous arrêtons, monsieur David ? — s'écria Frédérik.
— 11 faut vous reposer un instant , mon cher enfant, et boire quelques gorgées de ce vin.
Puis David, avec un sang-froid singulier , déboucha une bouteille qu'il offrit à son élève
— Nous reposer! — s'écria Frédérik, —et ces malheureux qui làbas nous attendent!
— Mon enfant, vous êtes haletant, votre front est inondé de sueur, vos forces diminuent : je m'en suis aperçu à l'allure saccadée de vos rames. Nous arriverons encore à temps, l'eau ne monte plus, je l'ai observé à plusieurs remarques certaines ; nous allons avoir besoin de toute notre énergie, de toutes nos forces ; or, de ces cinq minutes de repos prises à temps, peut dépendre le salut de ces pauvres gens et le nôtre ; allons, buvez quelques gorgées de vin.
Frédérik suivit le conseil et sV.n trouva bien ; car déjà, sans avoir osé l'avouer à David, il ressentait dans les articulations des bras cet engourdissement, celte roideur, qui succèdent toujours à trop de fatigue et de tension musculaire.
Pendant ce temps d'arrêt forcé, le précepteur et son élève contemplèrent avec une silencieuse horreur le spectacle qui les environnait.
Du point où ils étaient, ils embrassaient une immense étendue d'eau, non plus morte, ainsi que celle qu'ils venaient de traverser, mais rapide, écumante, fougueuse, comme le cours d'un torrent.
De cette nappe d'eau incommensurable s'élevait un tel mugissement, que, d'un bout à l'autre du batelet, Frédérik et David étaient obligés de se parler à haute voix pour s'entendre.
Au loin une ligne d'eau d'un gris sombre dessinait seule l'horizon
A six cents pas du batelet, on apercevait la métairie.
Le toit disparaissait presque complètement sous les eaux alors stationnâmes, et l'on distinguait vaguement des formes humaines groupées autour de la cheminée.
A chaque instant passaient, à peu de distance de l'embarcation de Frédérik, défendue d'ailleurs de tout choc par les trois peupliers qui lui servaient d'estacade naturelle, grâce à la prévoyance de David, à chaque instant passaient des débris de toutes sortes, emportés par le courant que le batelet devait traverser dans quelques instants.
Là , c'étaient des poutres , des fragments de charpente provenant de bâtiments écroulés; ici, d'énormes meules de foin ou de paille, soulevées par leur base compacte et entraînées tout entières par les eaux, voguaient comme autant de montagnes flottantes, submergeant tout ce qu'elles rencontraient; ailleurs, des arbres gigantesques, déracinés, passaient rapides comme le brin de paille sur le ruisseau; c'étaient encore des portes descellées de leurs gonds, des meubles, des matelas, des futailles , et parfois, au milieu de ces débris l'on apercevait des bestiaux, les uns noyés, les autres se débattant audessus de l'abîme et y disparaissant bientôt, tandis que, par un contraste étrange, des canards domestiques, voguant sur ce gouffre avec tranquillité, suivaient par instinct les autres animaux. Ailleurs, de pesantes charrettes tournoyaient au-dessus du gouffre, et parfois sombraient sous le choc irrésistible d'immenses trains de bois, longs de cent pieds, larges de vingt, et s'en allant à la dérive.
C'est au milieu de ces écueils flottants, charriés par un courant
irrésistible, que David et Frédérik devaient naviguer pour atteindre la métairie.
Alors seulement le péril du sauvetage allait devenir imminent.
Frédérik le sentit, car, après avoir, ainsi que David, jeté un regard de désolation sur cette scène terrible, le jeune homme dit d'une voix ferme et grave :
— Vous aviez raison, mon ami, nous aurons tout à l'heure besoin de toutes nos forces, de toute notre énergie. Ce repos était nécessaire; mais c'est quelque chose d'effrayant ciu'un pareil repos, avec un tel spectacle sous les yeux.
— Oui, mon enfant, il faut du courage pour se reposer ainsi, la bravoure aveugle ne voit pas ou cherche à ne pas voir le danger, la bravoure réfléchie envisage froidement le péril. Aussi, presque toujours elle en triomphe. Sans le repos que nous prenions, nos forces nous auraient certainement trahis au milieu du gouffre que nous allons traverser, et nous étions perdus.
En parlant ainsi, David visitait avec un soin minutieux l'armature de la barque, et renouvelait l'un des tolets fendu sous la pression des avirons de Frédérik ; pour plus de sûreté, David, au moyen de deux nœuds de corde assez lâches, fixa les rames au plat-bord, un peu audessous de leur poignée ; elles conservaient ainsi la liberté de leur jeu sans pouvoir échapper aux mains de Frédérik dans l'occurrence d'un choc violent.
Le repos de cinq minutes touchait à sa fin lorsque Frédérik, poussant une exclamation de surprise involontaire, devint très-pâle et ne put cacher la contraction de ses traits.
David releva la tête, suivit la direction du regard de son élève, et voici ce qu'il aperçut :
Nous l'avons dit : l'inondation, sans bornes au nord et à l'est, était limitée, à l'ouest, par la lisière de la forêt de Pont-Brillant, dont les plus grands arbres disparaissaient à demi sous les eaux.
L'un des massifs de cette futaie s'avançant de beaucoup dans le Val inondé, formait ainsi une espèce de promontoire au-dessus de la nappe d'eau.
Depuis quelques instants Frédérik avait vn sortir de derrière celte
avancée, en ramant contre le courant, une longue pïrogue, peinte de couleur chamois et rehaussée d'une large lisse cramoisie.
Sur les bancs, six rameurs, portant des vestes chamois et de» toques cramoisies, nageaient vigoureusement ; le patron, assis à l'arrière, d'où il gouvernait la pirogue, semblait prendre les ordres d'un jeune homme, qui, debout sur l'un des bancs, et une main dans la poche de son makintosh de couleur blanchâtre, désignait du doigt un point qui ne pouvait être que la métairie submergée : car, dans cette partie du Val, l'on n'apercevait pas d'autres bâtiments.
Le batelet de David était assez éloigné de la piroguu pour que l'on ne pût distinguer les traits du personnage qui semblait diriger la manœuvre. Mais, à l'expression des traits de Frédérik, David ne douta pas que le maître de la barque ne fût Raoul de Pont-Brillant.
La présence du marquis sur le lieu du désastre s'expliquait par le message que le gendarme rencontré par David avait porté en hâte au château, afin de requérir du secours et les barques des pièces d'eau.
A la vue de Raoul de Pont-Brillant, dont la présence Taisait si vivement tressaillir Frédérik, David ressentit autant de surprise que de contentement; la rencontre du jeune marquis semblait providentielle, aussi, attachant un regard pénétrant sur son élève, David lui dit :
— Mon enfant, vous avez reconnu M. de Pont-Brillant?
— Oui, mon ami, — répondit le jeune homme.
Et il continua de suivre d'un œil ardent et inquiet la manœuvre de la yole, qui, évidemment, voulait aussi atteindre la métairie submergée, dont elle se trouvait alors plus éloignée que le batelet ; mais les six avirons de l'embarcation patricienne devaient doubler la vitesse de sa marche.
— Allons, Frédérik, — dit David d'une voix ferme, — M. de Pont- Brillant se dirige comme nous vers la métairie pour aller au secours de ces malheureux. Cela est vaillant et généreux de sa part. C'est à cette heure qu'il est beau d'envier, de jalouser le jeune marquis !
— Oh ! j'arriverai avant lui! — s'écria Frédérik avec une exaltation indicible.
— A vos avirons ! mon enfant. Une dernière pensée à votre mère# et en avant ! l'heure est venue.
Ce disant, David dégagea le crochet de la gaffe jusqu'alors engagé dans les branches des peupliers.
Le balelet, mis en mouvement par la vigoureuse impulsion des avirons, arriva en quelques instants au milieu du courant qu'il fallait traverser pour gagner la métairie.
Alors commença une lutte terrible, opiniâtre, contre des dangers de toute nature.
Pendant que Frédérik ramait avec une énergie incroyablement surexcitée par la vue de la pirogue du marquis, sur laquelle il jetait de temps à autre un regard de généreuse émulation, David, placé à l'avant du batelet, le préservait des chocs avec une adresse , une présence d'esprit merveilleuses.
Déjà il était assez rapproché de la métairie pour apercevoir trèsdistinctement les malheureux rassemblés sur le faîte du toit, lorsqu'une énorme meule de paille, charriée par les eaux, s'avança droit sur le batelet. qui lui offrait le travers en coupant le courant.
— Doublez vos coups de rame, Frédérik, — s'écria David. — Courage ! évitons la meule.
Le fils de madame Bastien obéit.
Déjà la proue du batelet dépassait la meule, qui n était p/us qu'à dix pas de distance, lorsque le jeune homme, roidissant ses bras en se renversant violemment en arrière, afin de donner plus de puissance à sa nage, fit, par un mouvement trop brusque, éclater son aviron de droite ; aussitôt l'aviron de gauche formant levier, le bateau vira, et, au lieu de son travers, offrit son avant à la meule, qui devait l'engloutir sous sa masse.
David, surpris par la secousse, perdit un instant l'équilibre, mais il eut le temps de crier :
— Ramez ferme de l'aviron qui vous reste.
Fiédérik obéit plus par instinct que par réflexion. Le batelet vira de nouveau, offrit son travers, et, à demi soulevée par le remous de la masse sphéroïde qui déjà atteignait sa poupe, l'embarcation, pivotant sur son unique aviron, décrivit ainsi un mouvement demicirculaire autour de recueil flottant, et put le contourner en partie et ne recevoir qu'un léger choc.
Pendant que ceci se passait avec la rapidité de la pensée, David» saisissant au fond du batelet l'aviron de rechange, lavait de nouveau fixé au tolet en disant à Frédérik encore ému de l'effrayant danger auquel il venait d'échapper :
— Prenez ce nouvel aviron, et en avant, la pirogue nous gagne.
Frédérik saisit ses rames en jetant un coup d'œil élincelant sur l'embarcation du marquis.
Elle se dirigeait droit vers la métairie, debout au courant, tandis que le batelet le coupait par le travers.
Ainsi, en leur supposant un égale vitesse, les deux embarcations, dont la direction présumée formait un angle droit, devaient se rencontrer ensemble à la métairie.
Mais, nous l'avons dit, la pirogue, quoiqu'elle remontât le courant, étant manœuvrée par six vigoureux rameurs, avait pris assez d'avance, grâce à l'accident dont le batelet avait failli être victime.
Frédérik, voyant le marquis le devancer, atteignit à ce point d'exaltation qui, pendant un temps donné, élève les forces humaines à une puissance irrésistible, et lui permet d'accomplir des prodiges.
On eût dit que le fils de Marie Baslien communiquait sa fiévreuse ardeur aux objets inanimés, et que l'embarcation allégée frémissait d'impatience dans sa membrure; tandis que les rames semblaient recevoir non-seulement le mouvement, mais la vie, tant elles obéissaient avec précision, avec ensemble, on dirait presque avec intelligence, à l'impulsion de Fiédérik.
David lui-même, surpris de cette incroyable énergie, continuait de veiller à l'avant du batelet, tout en jetant un regard radieux sur son élève, dont il devinait l'émulation héroïque.
Soudain Frédérik fit entendre une exclamation de joie profonde.
Le batelet n'était plus qu'à vingt-cinq pas de la métairie, tan que la yole s'en trouvait encore éloignée de cent pas environ.
Soudain de longs cris de détresse, accompagnés d'un craquement formidable, surmontèrent le mugissement des eaux.
Un des pignons de la métairie, miné par la force du courant, s'écroulait avec fracas, et une partie de la toiture s'affaissait en même temps.
Alors la famille, groupée autour de la cheminée, n'eut plus sous les pieds que quelques fragments de charpente dont les lentes oscillations annonçaient la chute imminente.
Quelques minutes encore, et le pignon où était bâtie la cheminée s'abîmait à son tour.
Ces malheureux offraient un tableau navrant, digne du peintre du Déluge.
Le père debout, à demi vêtu, livide, les lèvres bleuâtres, l'œil hagard, se cramponnait de son bras gauche à la cheminée déjà vacillante ; sur ses épaules, il portait ses deux enfants les plus âgés, qui se tenaient étroitement embrassés ; à son poignet droit était enroulée une corde dont il avait pu attacher l'autre bout à l'S en fer de la cheminée; à l'aide de cette corde, qui ceignait les reins de sa femme, il la soutenait et l'empêchait de tomber à l'eau : car l'infortunée, paralysée par le froid, la fatigue et la terreur, avait perdu presque tout sentiment ; le seul instinct maternel lui faisait serrer contre sa poitrine, entre ses bras roidis, un enfant à la mamelle; pour le mieux tenir et le préserver, elle avait pris entre ses dents, qu'un spasme convulsif ne lui permettait plus de desserrer, le bas d'une jupe de laine dont elle s'était couverte à la hâte.
L'agonie de ces malheureux durait depuis plus de cinq heures.
Anéantis par l'épouvante, ils semblaient ne plus voir, ne plus entendre.
Lorsque David, arrivant à portée de voix, leur cria :
— Tâchez de saisir la corde que je vais vous jeter !
Il ne reçut aucune réponse : ceux ou'il venait sauver restaient pétrifiés.
Reconnaissant que les naufragés étaient incapables de concourir à
leur propre salut, David agit prompteme*^, car !e pignon et ce qui restait de toiture menaçait de s'abîmer d'un moment à l'autre.
Le batelet, poussé par le courant, fut manœuvré de façon à aborder les ruines du bâtiment dans le sens opposé à leur chute imminente; puis, pendant que Frédérik, s'accrochant des deux mains à une poutre saillante, maintenait l'embarcation latéralement à la toiture, David, un pied sur la proue et l'autre sur les chevrons vacillants, enlevant la mère d'un bras vigoureux, la plaçait au fond du bateau ainsi que son enfant.
Alors seulement l'intelligence de ces infortunés, jusque-là stupéfiée par l'épouvante, se réveilla tout à fait.
Jean-François, se tenant d'une main à la corde, fit passer ses deux enfants de ses bras entre ceux de David et de Frédérik, puis le métayer descendit lui-même dans le batelet, s'y étendit à côté de sa femme et de ses enfants sous les chaudes couvertures, tous restant immobiles de crainte d'imprimer à l'embarcation de dangereuses oscillations durant son trajet jusqu'aux eaux mortes.
A peine Frédérik couraît-il à ses avirons pour s'éloigner des ruines de la métairie, qu'elles s'abîmèrent.
Le reflux causé par l'immersion de cette masse de décombres fut si violent, qu'une grosse lame sourde souleva un instant le batelet ; puis, lorsqu'il s'abaissa, Frédérik aperçut à dix pas de lui, au milieu d'un flot d'écume jaillissante, la yole du marquis à demi couchée sur son plat-bord, et prête à sombrer sous le poids d'un enchevêtrement de charpentes et de pierres ; car, abordant la métairie au moment même et dans le sens de son écroulement, l'embarcation avait été couverte de décombres.
Frédérik, à la vue du danger que courait la pirogue, suspendit un instant le mouvement de ses rames, et s'écria en se retournant vers David :
— Pour les secourir, que faire ? Faut-il?... Il n'acheva pas.
Il quitta ses rames, s'élança à l'avant du baielet, et plongea au milieu des eaux.
S'emparer des avirons si imprudemment abandonnés par Frédérik et nager avec une vigueur désespérée vers l'endroit où il venait de
i28 LES SEPT PECHES CAPITAUX.
voir disparaître le fils de madame Bastien, tel fut le premier mouvement de David : au bout de deux minutes d'angoisses inexprimables, il vit Frédérik reparaître au-dessus du gouffre, nageant vigoureusement d'une seule main et traînant un corps après lui.
En quelques coups d'aviron, David rejoignit son élève.
Celui-ci, saisissant alors, de la main dont il venait de nager, la proue du batelel, soutint de son autre main, à fleur d'eau, Raoul de Pont-Brillant,- pâle, inanimé, et dont le visage était couvert de sang.
Le marquis, frappé à la tête par l'un des débris qui avaient failli faire sombrer sa yole, avait été, de ce coup violent, jeté à l'eau, pendant que ses rameurs effrayés ne songeaient qu'à débarrasser l'embarcation des charpentes qui la couchaient sur le flanc. Elle reprenait à peine son équilibre, que le patron, s'apeicevant de la disparition de son maître, jeta des regards effarés autour de la pirogue, il aperçut alors le marquis soutenu à fleur d'eau par Frédérik.
Les six rameurs de la yole eurent bientôt atteint le batelet et recueilli à leur bord Raoul de Pont-Brillant complètement évanoui.
Frédérik, avec l'aide de David, sortait de l'eau et remontait dans le batelet, lorsque les rameurs du château lui crièrent avec effroi :
— Gare à vous ! un train de bois!
En effet, cette masse flottante, arrivant rapidement derrière le batelet, n'avait pas été aperçue de David, entièrement occupé de Frédérik.
A ce nouveau danger, le précepteur retrouva sa présence d'esprit ; il lança sa gaffe à crochet sur la pirogue du marquis, et, au moyen de ce point d'appui, il se hala vers elle, et échappa ainsi au choc du train de bois.
— Ah ! monsieur, — dit à David le patron des rameurs, pendant les quelques secondes que le batelet resta bord à bord avec la pirogue du château, — le nom, le nom du courageux jeune homme qui vient de sauver M. le marquis ?
— La blessure de M. de Pont-Brillant peut être grave, — dit David sans répondre à la question du patron, — retournez en hâte au château, c'est plus prudent.
Puis, dégageant le crochet de sa gaffe de la pirogue, afin de rcn-
L'ENVIE. 22ii
dre au batelet sa liberté d'action, David dit à Frédérik, qui, la figure radieuse, rejetait en arrière sa longue chevelure ruisselante :
— A vos rames, mon enfant, Dieu est avec nous. Atteignons les eaux mortes, et nous sommes sauvés.
Dieu, ainsi que l'avait dit David, protégeait le batelet.
11 atteignait sans encombre les eaux mortes.
Là, le danger cessait presque entièrement.
Le précepteur, n'ayant plus à veiller à l'avant, prit les avirons des mains lassées de Frédérik, pendant que celui-ci s'empressait de faire boire un peu de vin aux naufragés.
Dix minutes après, le batelet atterrissait à la rive de l'inondation
A leur débarquement sur la rive de l'inondation, David et Frédérik trouvèrent madame Bastien.
La jeune femme avait assisté à quelques-uns des épisodes de ce courageux sauvetage, à l'aide de la longue-vue de David, la quittant et la reprenant tour à tour, selon que le danger était imminent ou surmonté.
TantGi Marie trouvait au-dessus de ses forces d'assister ainsi de loin à la lutte héroïque de son fils contre tant d'obstacles sans pouvoir seulement l'encourager du geste et de la voix.
Tantôt elle cédait au désir irrésistible de savoir si Frédérik avait échappé au\ damiers dont il était à chaque instant menacé.
Durant cette demi-heure pleine d'admiration et de larmes, d'élans, d'espérance et de frémissements de terreur, Marie, plus d'une fois, put juger de la courageuse sollicitude de David pour Frédérik ; aussi renoncerons-nous à peindre les transports de la jeune mère, lorsqu'elle vit aborder le balelet où se trouvaient son fils, David et les malheureux qu'ils venaient de sauver si intrépidement.
Mais le bonheur de Marie devint une sorte de recueillement religieux, lorsqu'elle eut appris de David que Raoul de Pont-Brillant devait la vie à Frédérik.
Ainsi se trouvait providentiellement expiée la tentative homicide de ce malheureux enfant.
Ainsi disparaissait de sa vie la seule tache que sa régénération même n'avait pu jusqu'alors complètement effacer.
Le métayer et sa famille, comblés de soins touchants par madame Baslien, furent installés à la ferme ; car ces malheureux ne possédaient plus rien au monde.
Ni celte nuit, ni ce jour, ne virent le terme des angoisses de madame Bastien.
Les routes coupées par celte inondation soudaine, contre laquelle on n'avait pu se prémunir, rendaient si rares les moyens de sauvetage, que, dans un rayon de pays assez étendu et nommé le Val, le batelet de Frédérik fut la seule ressource des inondés.
Celle basse plaine, presque entièrement submergée, contenait un grand nombre de métairies isolées ; les unes furent complètement détruites, et leurs habitants périrent; d'autres maisons résistèrent à rimpétuosité des eaux, mais furent tellement près d être envahies par la crue, que Frédérik et David, dans r après-dîner du même jour et dans la journée du lendemain, accomplirent encore plusieurs dangereux sauvetages, ou portèrent des vêtements et des provisions à d'autres victimes du désastre, réfugiées dans leurs greniers, pendant que les eaux remplissaient l'étage inférieur.
Frédérik et David déployèrent dcns ces nombreuses expéditions un courage, une persévérance infatigables, qui furent le salut de ceux qu'ils secoururent et l'admiration des gens que le progrès des eaux
L'EiNVIE. 231
avait peu à peu rejetés sur le plateau élevé où était bâtie la ferme de madame Basiien.
Il faut le dire : les enseignements de David portaient leurs fruits.
La vaillance et la générosité naturelles de Frédérik furent excitées à une incroyable puissance par les sentiments de son envie à l'endroit de Raoul de Pont-Brillant.
« Je ne suis qu'un demi-paysan; je ne suis ni riche ni marquis; je n'ai ni barque peinte ni rameurs en livrée, ni ancêtres qui me regardent ; je n'ai que les encouragements de ma mère, l'appui d'un ami, mes deux bras et mon énergie, — se disait le jeune homme avec fierté- — et il faudra pounantqu'à force de dévouement envers les victimes du fléau, mon nom obscur et roturier devienne un jour, dans ce pays, aussi retentissant que l'a jamais été l'illustre et grand nom de Pont-Brill.mt. Tout mon regret est que la blessure du marquis le retienne au château. J'aurais si ardemment rivalisé avec lui de zèle et d'intrépidité, à la face de tous ! »
En effet, la blessure reçue par Raoul de Pont-Brillant avait été assez grave pour le retenir au lit, à son grand regret; car, à la première nouvelle de l'inondation, il s'était vaillamment jeté dans une de ses yoles de promenade, et avait ordonné qu'on le conduisît là où il pourrait être utile.
Mais, une fois hors d'état de commander, de diriger, d'animer ses gens, 1 inaction du m rquis s'étendit au reste de sa maison, et la douairière de Pont-Brillant, ne songeant qu'aux inquiétudes que lu donnait la blessure de son petil-tils, ne s'inquiéta nullement des conséquences de ce désastre, et tança même vertement le patron de la barque de ne s'être pas opposé à la'folle témérité de Raoul.
Madame Uastien entendait autrement les devoirs d'une mère ; elîe vit d'un œil ferme son fils partir pour aller braver de nouveaux périls ; elle ne chercha quelque distraction à ses craintes sans cesse renaissantes que dans une foule de soins touchants prodigués par elle, avec un adorable zèle, à tous ceux dont elle était devenue la Providence.
Ce fut ainsi que Marie traversa ces deux longues journées d'angoisse».
Le surlendemain de l'inondation, son niveau s'était de beaucoup abaissé, les routes furent rendues à la circulation ; quelques ponts, réparés à l'aide de charpentes, permirent d'organiser des moyens de secours efficaces.
A mesure que les eaux se retiraient, les infortunés que le fléau avait chassés de leur demeure y retournaient l'âme navrée, se hâtant dans leur amère impatience d'aller juger de l'étendue de leurs désastres.
Aussi, le soir du troisième jour, la ferme de madame Bastien, qui depuis la veille était un lieu de salut et de refuge pour tous, redevint solitaire comme par le passé ; la famille de Jean-François resta seule dans la maison, car elle ne possédait plus d'abri.
Lorsque la route de Pont-Brillant redevint libre, le docteur Dufour, dont l'inquiétude avait été extrême, accourut à la ferme, s'assura avec autant de surprise que de joie, que, malgré les fatigues et les émotions de ces deux terribles journées, aucun de ses trois amis n'avait besoin de ses soins, apprit de Marie la merveilleuse guérison de Frédérik, n, après deux heures do délicieux épanchements, il quitta ces gens alors si heureux, qui allèrent enfin goûter un repos vaillamment acheté.
Raoul de Pont-Brillant apprit bientôt que le jeune homme qui l'avait arraché à une mort presque certaine était Frédérik Bastien.
Le marquis, encore hors d'état de se lever, pria sa grand'mère d'aller remercier pour lui M. Frédérik Bastien.
La douairière n'avait pas renoncé au projet de donner pour maîtresse à son petit»fils celle charmante petite bourgeoise, si voisine du château, et dont le mari était toujours absent; aussi, trouvant dans a naïveté cynique l'occasion excellente pour engager l'affaire, ainsi qu'elle disait à Zerbinelte, et parvenir à rencontrer madame Baslien, chez qui elle s'était en vain présentée deux fois, la marquise partit en grand équipage et se rendit à la ferme.
Celte fois, Marguerite n'eut pas besoin de mentir pour affirmer à la douairière que Madame Bastien ne se trouvait pas chez elle. Eu effet, durant plusieurs jours, la jeune femme fut presque continuellement hors de sa maison, occupée à prodiguer de tous côtés des secours et des consolations.
La marquise, piquée de l'inutilité de cette visite, dit en entrant à sa fidèle Zerbinette :
— C'est un vrai guignon... on dirait, par ma foiî que c'te petite sotte vise à ne point me rencontrer. Ces difficultés-là m'impatientent, et il faudra bien que j'en arrive à mes fins ; sans compter que si Raoul sait s'y prendre, c'est une excellente entrée de jeu pour lui que d'avoir été repêché par ce dadais. Pardi! au nom de sa reconnaissance pour le fils, Raoul a le droit de ne pas bouger de chez la mère et de vous l'empaumer. C'est une fameuse occasion, aussi je m'en vas lui faire la leçon, à ce cher garçon.
On était au 31 décembre, quinze jours environ après l'inondation.
Les désastres avaient été incalculables, surtout pour une foule de malheureux, qui, de retour dans leurs masures à demi écroulées et remplies de limon, ne retrouvaient que les murailles imprégnées d'eau, à peine abritées par un toit effondré.
C'était une ruine générale.
Celui-ci avait perdu sa petite provision de grains ramassée au glanage ou achetée à grand'peine pour la nourriture de l'hiver.
Celui-là avait vu entraîner par les eaux son porc ou sa vache, trésors du prolétaire des champs ; d'autres ne possédaient même plus le mince matelas servant de couche à toute la famille ; presque tous enfin avaient à déplorer l'ensablement du petit champ dont ils vivaient «t dont ils payaient cher le fermage.
Ailleurs les vignes étaient déracinées, et le vin so;gneusement conservé pour payer la locature emporté avec ses futailles; enfin, pour tous ces infortunés qui, de l'aube au couchant, travaillant avec l'infatigable énergie du besoin, ne pouvaient cependant, comme on dit, joindre les deux bouts, ces quarante-huit heures de fléau devaient peser pendant plusieurs années sur leur misérable existence et la rendre plus misérable encore.
Le msrquis de Pont-Brillant et sa grandmère se conduisirent plus que royalement : ils envoyèrent vingt mille francs au maire, vingt mille francs au curé, le lendemain de l'inondation.
Marie, nous Pavons dit, ne possédait jamais d'autre argent que la faible somme mensuelle qui lui était allouée, pour son entretien et celui de son fils, par M. Baslien ; somme sur laquelle Marie trouvait encore moyen d'épargner quelque peu pour le pain de l'aumône ; elle écrivit donc immédiatement à son mari, alors retenu par ses affaires au fond du Berri, pour le supplier de lui envoyer promplement deux ou trois mille francs, afin de venir en aide à tant de misères.
M. Bastien répondit en demandant à sa femme si elle se moquait de lui; car il avait, disait-il, dix arpents de ses meilleures terres du Val ensablées ; aussi, loin de venir en aide aux autres, espérait-il bien être compris parmi les inondés le plus largement indemnisés; ses affaires terminées, il devait venir à la ferme dresser l'état de ses pertes afin d'évaluer sa part aux secours du gouvernement.
Madame Baslien, plus affligée que surprise de la réponse de son mari, eut recours à d'autres expédients.
Elle possédait quelques bijoux, héritage de sa mère; il y avait à la ferme une quinzaine de couverts et quelques autres pièces d'argen terie ; la jeune femme envoya Marguerite vendre à Pont-Brillant argenterie et bijoux; le tout rapporta environ deux mille francs; David demanda à Marie la permission de doubler la somme, et cet argent, emp'oyé avec une rare intelligence, fut le salut d'un grand nombre de familles.
Parcourant le pays avec son fils, pendant que David s'occupait des achats, Marie voyait tout par elle-même et doublait le prix de ses bienfaits par de touchantes paroles: un sac de grain à ceux-ci, des effets mobiliers à ceux-là, du linge, des vêtements. Le tout était distribué par la jeune femme avec autant de discernement que d'à-propos, et approprié aux besoins de chacun.
Jacques Bastien possédait une vaste et superbe sapinière. La jeune femme, quoiqu'elle s'attendît à la fureur de son mari en apprenant cet énorme attentat, fit résolument abattre un millier des plus beaux sapins; et bien des maisons sans toitures furent au moins solidement couvertes pour l'hiver avec des poutres et des chevrons de bois rustique, sur lesquelles on étendait une couche épaisse de genêts sauva ges reliés et clayonnés au moyen de longues et souples tiges de mar saules.
Ce fut David qui, ayant vu dans ses voyages alpestres des abris ainsi construits résister aux vents et aux neiges des montagnes, donna l'idée de ces toitures aux paysans ; dirigeant, partageant leurs travaux, il put utiliser et appliquer encore une foule de connaissances pratiques acquises dans ses longues pérégrinations.
Ainsi l'inondation avait emporté beaucoup de moulins et la plupart des fours des maisons isolées, ces fours étant ordinairement bâtis en dehors et en saillie des pignons. Aller acheter du pain à la ville, toujours éloignée de ces demeures disséminées dans le Val, c'était d'abord le payer plus cher, puis il fallait perdre presque une journée, et le temps est précieux après un tel désastre. David avait vu les Egyptiens nomades concasser le blé entre deux pierres en l'humectant, et confectionner ainsi des galettes qu'ils faisaient cuire sous la cendre chaude : il enseigna ce procédé aux familles dont le four avait été détruit, et elles eurent du moins. cendant les premiers jours, une alimentation facile et suffisante.
Mais, en toute occasion, David, admirablement secondé par Frédérïk, se plaisait à s'effacer devant celui-ci, à attirer sur lui la reconnaissance, autant pour le récompenser de son zèle que pour l'engager de plus en plus dans la voie généreuse où il marchait.
Et d'ailleurs, lors même que David n'aurait pas agi avec celte délicate et intelligente sollicitude, Frédérik avait déployé tant de courage, tant de persévérance; il se montrait si affectueux, et compatissait enfin si visiblement aux maux que lui et sa mère allégeaient de tout leur pouvoir, que son nom était dans toutes les bouches, son souvenir dans tous les cœurs.
Durant la quinzaine qui suivit l'inondation, toutes les journées furent employées par madame Bastien, son fils et David, à ces occupations bienfaisantes.
La nuit venue, l'on rentrait bien fatigué, quelquefois mouillé ou couvert de neige, chacun allait faire une toilette dont le soin et l'excessive propreté étaient le seul luxe.
Marie Bastien revenait au salon d'étude, coiffée de ses magnifiques cheveux bruns, et, selon son habitude, presque toujours vêtue d'une robe de drap gros bleu montante, merveilleusement ajustée à sa taille
de nymphe; l'éblouissante blancheur de deux manchettes plates, et d'un col uni maintenu pnr une petite cravate de soie cerise ou orange, relevait la couleur foncée de celte ro'e, qui parfois laissait voir un pied charmant toujours fraîchement chaussée d'un bas de fil d Eco.cse à jour, éclatant comme la neige, et sur lesquels se croisaient les cothurnes de soie d'un tout petit soulier de peau mordorée.
Cette vie active, passée continuellement au grand air, l'allégresse de l'esprit, l'épanouissement du cœur, l'expansion habituelle des sentiments les plus tendrement charitables, la sérénité de l'âme, avaient non-seulement effacé des traits enchanteurs de Marie Bastien jusqu'à la dernière trace de ses souffrances passées ; mais, ainsi que certaines fleurs qui, après avoir un peu langui, se relèvent souvent plus vivaces, plus fraîches encore, la beauté de Marie était devenue éblouissanie, et parfois David s'oubliait à la contempler dans une muette adoration.
Les mêmes causes produisaient les mêmes résultats chez Fi édérik ; il était plus florissant que jamais de jeunesse, de vigueur et de grâce.
Marie, son fils et David, rassemblés dans le salon d'étude, après ces journées d'actif et courageux dévouement, causaient des événements de la matinée, en attendant le dîner, auquel on faisait gaiement honneur, sans songer que la modeste argenterie était remplacée par un brillant maillechort; après le repas, on allait visiter un atelier où Marie réunissait plusieurs ouvrières chargées de confectionner du linge et des vêtements; l'économie de ce procédé permettait presque de doubler les dons, puis l'on revenait terminer ces longues soirées d'hiver dans le salon d'étude, autour d'un foyer pétillant, pendant que la bise glacée soufflait au dehors.
Les heures s'écoulaient délicieusement entre ces trois personnes désormais unies par des liens sacrés, indissolubles.
Tantôt l'on parlait de divers projets pour l'avenir de Frédérik, car, après ces quinze jours si vaillamment occupés, il devait commencer de nouvelles études sous la direction de David.
Celui-ci ayant parcouru les deux mondes, on parlait souvent de voyages, et il répondait à l'infatigable curiosité de ses deux interlocu-
teurs; fallait— il décrire un coslume, une arme, un site, il suppléait à la description par le dessin.
Une lecture attachante, ou l'exécution de quelque morceau de musique, terminait la soirée, car David était excellent musicien ; aussi parfois faisait-il entendre à Marie et à son fils les airs nationaux de différents pays, ou des cantilènes d'une naïveté primitive.
Dans ces familiers entretiens, mêlés d'épanchements intimes, David appréciait de plus en plus le sens exquis et l'élévation d'âme de madame Baslien. Délivrée de toute préoccupation, elle avait retrouvé sa liberté d'esprit ; il remarquait aussi avec bonheur tout le parti qu'il pourrait tirer de l'impulsion généreuse qu'il avait donnée aux idées de Frédérik ; aussi méditait-il un plan d'études et de direction pratiques qu'il devait bientôt soumettre à Marie et à son fils.
Chaque jour enfin, David s'attachait davantage à son élève, déversant sur lui tout ce qu'il avait amassé, thésaurisé, de tendresse dans son cœur, depuis la mort si regrettée de son jeune frère. En aimant ainsi passionnément le fils de madame Bastien, David trompait ses souvenirs fraternels, de même que l'on lâche souvent de tromper des regrets en s'éprenant d'une ressemblance.
Bien souvent minuit sonnait, et l'heureux trio se regardait avec surprise, déplorant la marche rapide du temps, en s'écriant :
— Déjà!
Et Ton se disait :
— A demain!
Marie rentrait chez elle ; mais Frédérik reconduisait David à sa chambre, et là, que de fois, debout à l'embrasure de la porte, le précepteur et l'élève s'oublièrent dans le charme d'une causerie prolongée ! l'un écoutant avec foi, répondant avec entraînement, questionnant avec l'ardeur de son âge, l'autre parlant avec la touchante sollicitude de l'homme mûr qui sourit mélancoliquement à la jeunesse impatiente de s'élancer dans la voie mystérieuse de ses destinées.
Que de fois la vieille Marguerite fut obligée de monter jusqu'au palier de la thnmbre de David, et de dire à Frédérik :
— Mais, monsieur, il est minuit, il est une heure du matin. Vous savez bien que madame ne se couche jamais avant vous.
Et Frédérik serrait les mains de David, et redescendait chez sa mère.
Là, David était encore le sujet de longs entretiens entre la jeune femme et son fils.
— Mère, — disait Frédérik, — combien le récit de ce voyage dans l'Asie Mineure était intéressant l
— Oh! oui, on ne peut plus attachant, — reprenait la jeune femme, — et ensuite, Frédérik, que de curieuses choses M. David nous a apprises sur les vibrations du son, et cela tout simplement à propos de celte corde de piano cassée.
— Mère, et la comparaison des propriétés du son à celles de la lumière? c'était attrayant comme un conte fantastique.
— Et ce délicieux morceau de Mozart qu'il nous a joué ! Tu sais le chœur des petits génies de la Flûte enchantée? C'était aérien, ailé. Quel bonheur que de pauvres sauvages comme nous n'ayons jusqu'ici rien connu de Mozart ; pour nous, c'est découvrir un trésor d'harmonie.
— Et cette anecdote sur la vieillesse d'Haydn, comme c'était touchant !
— Et ce qu'il nous disait de l'association des frères Moraves et des disciples d'Owen, en Amérique. Que de misères de moins, que de bien-être pour tant de pauvres gens, si ces idées étaient appliquées dans nos pays !
— As- tu remarqué, mère? Il a eu un instant les larmes aux yeux, en parlant du bonheur qui pourrait être le partage de tant de gens qui souffrent.
— Ah ! mon pauvre enfant, c'est le plus noble cœur qu'il y ait au monde.
— Mais aussi, mère, comme nous le chérissons ! Oh ! il faudra, vois-tu, tant l'aimer, tant l'aimer, qu'il lui soit impossible de nous quitter jamais. Il n'a plus de famille; son meilleur ami, le docteur
Dufour, est noire voisin; où M. David pourrait-il se trouver mieux qu'avec nous?
— Nous quitter, — s'écriait Marie, — nous quitter, mais c'est lui qui fait notre force, notre foi, notre confiance dans l'avenir. Est-ce qu'il peut nous abandonner maintenant!
La vieille Marguerite était alors obligée d'intervenir encore.
— Pour l'amour de Dieu, madame, couchez-vous donc, voilà deux heures du matin, — disait la vieille servante ; — vous êtes levée depuis six heures, et M. Frédérik aussi, et puis tant de fatigue dans la journée, ça n'a pas le bon sens, non plus!
— Marguerite a raison de nous gronder, mon enfant, — disait Marie eu souriant et en baisant son fils au front : — nous sommes fous de nous coucher si tard.
Et, le lendemain, il fallait encore les récriminations de Marguerite pour couper court aux entretiens de la mère et du fils.
Deux ou trois fois, Marie se coucha doucement rêveuse.
Un soir, pendant que Frédérik faisait une lecture, son ami, pensif, accoudé à la table de travail, appuyait son front sur sa main; la lumière de la lampe, concentrée par l'abat-jour, éclairait alors en plein l'expressive et noble figure de David.
Marie, un moment distraite de la lecture, arrêta son regard sur le sauveur de son fils, et contempla longtemps David.
Peu à peu, la jeune femme sentit ses yeux devenir humides, son beau sein palpiter fortement, et une légère rougeur lui monter au front.
A ce moment David leva par hasard les yeux et rencontra le regard de Marie.
Celle-ci baissa aussitôt la vue et devint pourpre.
Une aulre fois David était au piano, accompagnant Frédérik et Marie, qui chantaient un duo; la jeune femme voulut tourner la feuille de la partition, David avait eu la même pensée, sa main rencontra la main de Marie
A ce contact électrique elle tressaillit, tout son sang reflua vers son cœur, et un nuage passa devant ses yeux.
Malgré ces symptômes significatifs, la jeune mère s'endormit ce soir-là rêveuse, mais pleine de calme et de chaste sérénité.
Comme toujours, elle baisa son fils au front sans rougir.
Ainsi s'était écoulée la dernière quinzaine de décembre.
La veille du jour de l'an, David, Marie et son fils s'apprêtaient à sortir pour aller porter quelques derniers secours à leurs protégés, lorsque Marguerite remit à sa maîtresse une lettre qu'un exprès venait d'apporter.
A la vue de récriture, Marie ne put cacher sa surprise et sa crainte.
Cette lettre était de M. Bastien, et ainsi conçue :
« Madame ma femme (dont je ne suis pas content du tout),
« Mes affaires dans le Berry sont terminées plus tôt que je ne le pensais. Je suis à Pont-Brillant, avec mon compère Bridou, occupé à vérifier des comptes. Nous partirons tantôt pour la ferme, où Bridou restera quelques jours avec moi, pour m'aider à évaluer l'indemnité qui me sera due sur le secours alloué aux inondés; car il faut qu'à quelque chose malheur soit bon.
« Nous arriverons pour dîner.
« Veillez à ce qu'il y ait surtout un gigot avec la grosse gousse d'ail de ligueur, et une fameuse soupe aux choux, comme je les aime, avec force petit salé de mes porcs et force saucisson de Blois; veillez surtout à cela, s'il vous plaît.
« Nota bene. J'arrive de très -mauvaise humeur, et très-disposé à frotter les oreilles de monsieur mon fils, dans le cas où ses mélancolies et ses genres de petit-maître ne seraient pas passés.
« Votre mari, qui n'a pas envie de rire.
« Jacques Bastien. »
« P. S. Bridou est comme moi : il aime le fromage qui marche tout seul. Dites à Marguerite de s'en pourvoir, et veillez-y. »
Madame Bastien était encore sous l'impression de surprise et de chagrin que lui causait le retour inattendu de M. Bastien, lorsqu'elle fut tirée de cette préoccupation par un bruit tumultueux et toujours croissant qu'elle entendit au dehors.
On eût dit qu'un rassemblement considérable entourait la maison.
Soudain Marguerite entra en courant, les yeux remplis de joie, et s'écria :
— Ah ! madame, venez, venez donc voir !
Marie, de plus en plus étonnée, suivit machinalement la servante.
Le temps était clair, le soleil d'hiver radieux.
Marie Bastien, en sortant du porche rustique élevé au-dessus de la porte d'entrée de sa maison, vit défiler en ordre, et se ranger derrière le petit jardin, une centaine de personnes environ, hommes, femmes, enfants, presque tous vêtus d'habits grossiers, mais chauds et neufs.
Celle espèce de cortège se terminait par une charrette ornée de branchages de sapin, sur laquelle était ce qu'on appelle dans le pays une toue, petit bateletplat, semblable à celui dont Frédérik et David s'étaient si vaillamment servis pendant l'inondation.
Derrière la charrette, qui s'arrêta à la porte du jardin, venait une calèche vide, attelée de quatre chevaux, montés par deux petits postillons à la livrée de Pont-Brillant; deux valets de pied étaient assis derrière.
A la tête du cortège marchait Jean -François le métayer; il donnait la main à deux de ses enfants; sa femme tenait le plus petit entre ses bras.
A la vue de madame Bastien. le métayer s'approcha.
— Bonjour, Jean -François, — lui dit affectueusement la jeune femme; — que désirent ces braves gens qui vous accompaguent?
— Nous voudrions parler à M. Frédérik, madame.
Marie se retourna vers Marguerite, qui, triomphante, se tenait derrière sa maîtresse, et lui dit :
— Courez prévenir mon fils, Marguerite.
— Ce ne sera pas long, madame, il est dans la salle d'étude avec M. David.
Pendant que la servante était allée quérir Frédérik, Marie, apercevant seulement alors la calèche vide et magnifiquement attelée, arrêtée à la porte du jardin, se demanda ce que faisait là celte voiture.
Frédérik accourut, ne s'attendant pas au spectacle qui l'attendait.
— Que veux-tu, ma mère? — dit-il vivement.
Puis, voyant la foule qui remplissait le petit jardin, il s'arrêta tout surpris et regarda Marie d'un air interrogatif.
— Mon enfant...
Mais la jeune femme, dont le cœur battait délicieusement, fut obligée de s'interrompre; vaincue par l'émotion, elle venait de reconnaître que le rassemblement était entièrement composé de personnes secourues, lors du désastre, par elle, par son fils et par David»
Puis Marie reprit :
— Mon enfant, c'est Jean-François qui désire te parler, le voici.
Et l'heureuse mère s'effaça derrière son fils en échangeant un regard de ravissement ineffable avec David, qui avait suivi son élève et se tenait à demi caché sous le porche.
Frédérik, dont l'étonnement augmentait, avait fait un pas vers Jean- François; celui-ci lui dit alors avec des larmes dans la voix :
— Monsieur Frédérik, c'est nous autres pauvres gens du Val, qui venons vous remercier de franc cœur, ainsi que votre brave mère, et votre ami, M. David, si brave aussi. Comme c'est moi qui vous dois le plus, — poursuivit le métayer d'une voix de plus en plus entrecoupée par les larmes, et en montrant sa femme et ses enfants d'un geste expressif, *=> comme c'est moi qui vous dois le plus, monsieur Frédérik, les autres m'ont dit de... et... je...
Le pauvre homme ne put achever.
Les sanglots étouffèrent sa voix.
D'autres sanglots d'attendrissement, partis de la foule émue et recueillie, répondirent aux pleurs de Jean-François et interrompirent seuls le religieux silence qui régna quelque* instants.
Le cœur de Frédérik se fondit en larmes célestes.
11 se jeta au cou de sa mère, comme s'il eût voulu reporter sur elle ces témoignages de reconnaissance dont il était si profondément touché.
A un signe de Jean-François qui essuyait ses yeux et tâchait de reprendre son sang-froid, plusieurs hommes du rassemblement étant allés vers la charrette chercher la toue, l'apportèrent à bras et la déposèrent devant Frédérik.
C'était un simple et rustique batelet avec ses deux rames en bois brut; seulement, sur la lisse intérieure on lisait, écrit en lettres inégales et grossièrement entaillées dans la membrure :
LES PAUVRES GENS »u VAL A MONSIEUR FRÉDÉRIK BASTIEN.
Puis suivait la date de l'inondation.
Jean-François, ayant surmonté son émotion, reprit en montrant la toue au fils de madame Bastien :
— Monsieur Frédérik, nous nous sommes réunis pour faire faire ce
batelet, à peu près pareil à celui qui vous a servi à nous secourir, à
nous sauver. Excusez notre liberté, monsieur Frédérik, mais c'est
de bien bonne intention et de bien bonne amitié, que nous vous ap-
ortons ce batelet. Quand vous vous en servirez, vous penserez aux
uvres gens du Val; et eux autres vous aimeront toujours bien,
onsieur Frédérik ; ils apprendront votre nom à leurs petits enfants,
ur qu'un jour, devenus grands, ils l'apprennent aux leurs; car, ce
m-là, voyez-vous, monsieur Frédérik, c'est maintenant le bon saint