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Les sept péchés capitaux

Au point de vue de Jacq\ies, la chose était 5i énorme qu'elle devenait pour lui incompréhensible ; aussi dit-il naïvement à l'huissier :

— Comprends-tu, toi ?

— Mais, dame!... oui... répondit Bridou d'un air de méchante bonhomie : madame ton épouse a fait cadeau de tes sapins aux inondés... Pas vrai. Madame... c'est ça?

— Oui, Monsieur.

Bastien, suffoqué par la surprise et par la colère, ne put d'abord que balbutier en regardant sa femme d'un air furieux :

— Vous... avez... osé... comment! Vous...

Puis, frappant du pied avec rage, il fit un pas vers sa femme H. 1

en crispant ses gros points d'un air si menaçant, que l'huissier se jeta au-devaut de lui en s'écriant :

— ^ Alloiis, Jacques... que diable!... tu n'en mourras pas, mon vieux.. . c'est un cadeau de deux mille francs environ que ton épouse a fait aux inondés.

— Et vous croj'ez que ça va se passer comme ça?... reprit Jacques en tâchant de se contenir... Mais vous êtes donc devenue folle à lier?... Ce carnage de ma sapinière devait me sauter aux yeux en arrivant... vous avez donc oublié ça, hein?...

— Vous eussiez été ici. Monsieur, répondit doucement Marie, de crainte d'irriter encore Bastien, comme moi, vous eussiez été témoin de cet horrible désastre et des maux qu'il a causés, que vous auriez fait ce que j'ai fait... je n'en doute pas...

— Moi!... tonnerre de Dieu !... quand j'ai déjà une partie de mes meilleures terres ensablées?...

— Mon Dieu... Monsieur, il vous reste bien assez de teri'es et de bois... tandis que les malheureux que nous avons secourus étaient sans pain et sans abri...

— Ah çà ! mais c'est donc mon état à moi de donner du pain et des abris à ceux qui n'en ont pas?... s'écria Bastien exaspéré. Ma parole d'honnem^, c'est à devenir chèvre... Tu l'entends, Bridou ?

— Tu sais bien, mon vieux, que les dames ne comprennent rien aux afïau'es, et qu'il vaut mieux qu'elles ne s'en mêlent point. Eh!... eh!... eh!... surtout des coupes de bois... répondit l'huissier avec un ricanement mielleux.

— Mais, est-ce que je lui ai dit de s'en mêler, moi?... reprit Jacques Bastien dont la fureur s'exalta de nouveau ; est-ce que je pouvais seulement supposer qu'elle aurait jamais l'audace de... Mais non, non... il y a quelque chose là-dessous, il faut qu'elle ait la tête tournée... Ah! tonnerre de Dieu!... j'arrive à temps. £)'après cet échantillon-là, il paraît qu'il a dû se passer de drôles de choses ici pendant mon absence... Allons, allons... j'aurai de la besogne... heureusement, je suis bon là... et j'ai la. poigne solide...

Marie, jetant sur Jacques un regard d'une douceiu* suppliante, lui dit :

— Je ne puis regretter ce que j'ai fait. Monsieur... seule- 1 ment, ce que je regrette, c'est qu'une mesure qui me semblait ' devoir mériter votre approbation vous cause une vive contrariété. Du reste, ajouta la jeune femme en tâchant de sourire, je suis certaine que vous oublierez cette contrariété... en apprenant avec quel courage Frédérik s'est conduit lors de l'inondation... Il a, au risque de sa vie, sauvé Jean-François, sa femme et ses enfants d'une mort certaine... Deux autres familles du Val ont été aussi...

— Eli ! tonnerre de Dieu ! c'est justement parce qu'il avait payé de sa personne que vous n'aviez pas besoin, vous, défaire la généreuse à mes dépens et de payer de ma bourse ! s'écria le butor en interrompant sa femme.

— Comment ! reprit Marie, confondue de ce reproche, vous saviez que Frédérik...

— Avait été, comme tant d'autres, en bateau au secoiirs des inondés... Parbleu! on me l'a assez rabâché à Pont-Brillant... Voilà-t-il pas une belle affaire!... Qu'est-ce qui le forçait de faire cela?... S'il l'a fait, c'est que ça lui a convenu ; eh bien! tant mieux pour lui... d'ailleurs les papiers publies sont pleins de ces traits-là... Et encore... si le nom de mon fils avait au moins été mis dans le journal... à la bonne heure... ça m'aurait flatté...

— D aurait peut-être eu la croix d'honneur, ajouta l'huis- • sier d'un air narquois et sournois.

— Du reste, nous avons à en causer, de M. mon fils... et sérieusement... reprit Jacques Bastien. Mon compère Bridou vient aussi pour ça...

— Je ne vous comprends pas, dit Marie en balbutiant. Quel rapport monsieur Bridou peut-il avoir avec Frédérik ?

— Vous le saurez, car nous aurons demain à causer aussi de vous... et beaucoup... N'allez pas croire, voyez-vous, que l'affaire de mon millier de sapins passera comme une lettre à la poste. Mais voilà six heures... qu'on nous fasse diner...

Et il sonna.

A ces mots, la jeune femme songea à l'argenterie portée à la ville et vendue en l'absence et à l'insu de son mari...

Seule avec Jacques, Marie eût souffert, avec sa résignation accoutumée, la colère, les injures, les menaces de cet homme; mais en songeant aux emportements auxquels il pouvait se livrer devant son lils et devant David... elle était avec raison effrayée des conséquences possibles d'une pareille scène.

Jacques Bastien reprit :

— Avez-vous fait faii'e bon feu dans la chambre de Bridou?... Je vous ai écrit qu'il passait plusieurs jours ici.

— Je croyais que vous partageriez votre chambre avec monsieur Bridou?... reprit madame Bastien. Sans cela je ne vois pas où loger Monsieur.

— Comment ! et la chambre d'en haut?

— Mais c'est là que loge le précepteur de mon fils.

— Vous êtes encore bonne là, vous, avec votre précepteur!... Eh bien! il décanillera donc,, ce cracheur de latin... e1 voilà !

— Je serais désolé de gêner, dit l'huissier, je pi'éférerais... repartir...

— Ah çàl... Bridou... décidément nous allons nous fâcher, reprit Jacques ; et s' adressant à sa femme d'un ton courroucé :

— Comment! je vous ai prévenue ce matin que Bridou passerait quelques jours ici, et rien n'est préparé ?

— Encore une fois. Monsieur, où voulez-vous que je loge le précepteur de mon fils, si monsieur Bridou occupe sa chambre ?

— Le pt'écepteur de mon fils... reprit Jacques en gonflant ses joues et haussant les épaules, vous n'avez que ça à la bouche... faites donc la duchesse... Eh bien ! le précepteur de votre fils ira coucher avec André... il n'en mourra pas...

— Mais, en vérité... Monsieur... dit Marie, vous ne pensez pas que...

— Ah çà! voyons... ne m' échauffez pas les oreUles, ou je m'en vas dire au cracheur de latin de filer à rinst:in1 de ma

maison et d'aller voir sur la route de Pont-Brillant si j'y suis... Je ne serai donc pas maître chez moi... à la fin!... tonnerre de Dieu !...

Marie frissonna... Elle savait M. Bastien capable de chasser brutalement ce précepteur... Elle se tut un instant... puis, rétléchissant à l'inépuisable dévouement de David, elle reprit, en tâchant de contenir ses larmes :

— Soit... Monsieur... le précepteur partagera la chambre d'André.

— Vraiment! reprit Jacqxies d'un air ironique, c'est bien heureux...

— Et d'ailleurs, voyez- vous, Madame, ajouta l'huissier d'un air doucereux, un précepteur, c'est comme qui dirait un peu plus qu'un domestique... pas davantage... car c'est une personne à gages... sans cela je ne me serais pas permis de le faire... décaniller, comme dit ce gros farceur de Jacques.

Marguerite vint à ce moment dire que le diner était servi. Bridou ôtasa blouse, passa la main dans ses cheveux jaunes, et offrit d'un air coquet son bras à madame Bastien, qui tremblait de tous ses membres.

Jacques Bastien jeta dans un coin son bâton de houx, garda sa blouse et suivit sa femme et l'huissier dans la salie à manger.

Lorsque madame Bastien, son mari et l'huissier entrèrent dans la salle à manger, ils y trouvèrent David et Frédérik.

Celui-ci échangea un regard avec son précepteur, s'approcha de Jacques Bastien et lui dit d'un ton respectueux :

— Bonjour, mon père... j'ai cru que vous vouliez rester seul avec ma mère, voilà pourquoi je me suis retiré dès votre arrivée.

— Il paraît que vos vapeurs sont passées, dit Bastien à son fils d'un ton sardonique, et que vous n'avez plus besoin de voyage d'agrément? C'est dommage... car je vous en mitonne, moi... de l'agrément.

— Je ne sais pas ce que vous voulez dire, mon pèx'e...

Au lieu de répondre à son fils, Bastien, toiijours debout, s'occupait de compter les assiettes placées sur la table; il en vit cinq, et dit rudement à sa femme :

— Pourquoi cinq couverts?

— Mais... Monsieur, répondit Marie, parce que nous sommes cinq.

— Comment cinq?.., moi, Bridou, vous et votre fils, ça fait cinq?

— Vous oubliez monsieur David, dit Marie. Jacques s' adressant alors au précepteur :

— Monsieur, je ne sais pas à quelles conditions ma femme vous a engagé... Quant à moi, qui suis le maître ici, je n'aime pas à avoir d'étrangers à ma table... Voilà mon caractère...

A cette nouvelle grossièreté, le calme de David ne se dé-

mentit pas; le sentiment de l'injure lui lit monter au front v.ne rougeur involontaire, mais il s'inclina sans mot dire, et lit un pas vers la porte.

Frédérik, les traits colorés par l'indignation et par la doulem' que lui causait ce nouvel outrage fait au caractère et à la dignité de David, s'apprêtait à le suivre; mais, à un coup d'oeil suppliant de son ami, il s'arrêta.

A ce moment, Marie dit au précepteur :

— Monsieur David... monsieur Bastien ayant disposé de votre chambre pendant quelques jours, voudrez-vous bien consentir à ce que l'on vous dresse un lit dans la chambre du vieil André?... nous n'avons malheureusement pas d'autre logement...

— Rien de plus simple, Madame, répondit David en souriant; j'ai l'honneur d'être un peu de la maison... c'est donc à moi de céder à un étranger la chambre que j'occupe...

David, s' inclinant de nouveau, quitta la salle à manger.

Après le départ du précepteur, Jacques Bastien, n'ayant aucunement conscience de sa grossièreté, se mit à table, car il avait grand'faim, malgré la sourde colère qu'il ressentait contre sa femme et contre son fils.

On prit place : Jacques Bastien avait à sa droite Bridou, à sa gauche Frédérik, et en face de lui Marie.

Les angoisses de la jeune femme ne faisaient que changer de sujet d'une seconde à l'autre... Jacques allait s'apercevoir de la disparition de l'argenterie.

Un nouvel incident suspendit encore cette révélation.

Jaccpes Bastien, enlevant le couvercle de la soupière, dilatait d'avance ses larges narines, afin d'aspirer l'arôme de la soupe aux choux qu'il avait demandée... mais, voyant son attente trompée, il s'écria furieux, en s' adressant à sa femme :

— Comment!... pas de soupe aux choux?... et je vous avais écrit que j'en voulais manger... Il n'y a peut-être pas de gigot à l'ail non plus?...

— Je lie sais... Monsieur, j'ai oublié de...

— TonneiTe de Dieu de femme!... Allez ! s'écria Jacques

furieux, en jetant si violemment sui' la table le couvercle de la soupière qui se brisa.

A lu brutale exclamation de son père, Frédérik trahit son indignation par un brusque mouvement.

Aussitôt Marie, prenant sous la table la main de son fils, placé à côté d'elle... la lui serra d'une manière si expressive qu'il se contint ; mais son vif ressentiment n'avait pas échappé à Jacques; celui-ci, après un long coup d'œil jeté silencieusement sur son fils, dit à Bridou :

— Allons, mon compère... il faut nous contenter de ce s... potage-lavasse.

— La fortune du pot... mon vieux, dit l'huissier, la fortune du pot... eh! eh! on connaît ça...

— Voyons... reprit Jacques, disons au moins notre bénédicité avant de manger.

Et il versa un rouge-bord à Bridou, après quoi il vida presque le restant de la bouteille dans un verre énorme, dont il se servait d'ordinaire et qui tenait une pinte.

L'hercule obèse avala d'un trait cette rasade, puis se disposant à servir la soupe, il mit la main sur une cuillère de fer fort bien étamée et brillante de propreté.

— Pourquoi, diable! a-t-on mis là cette cuUlère à pot?.., dit-il à Marie.

— Monsieur, je ne sais... répondit la jeune femme en baissant les yeux et en balbutiant. Je...

— Pourquoi ne pas mettre sur la table ma grande cuillère d'argent, comme d'habitude ? demanda Jacques. Est-ce pai'ce que mon compère Bridou vient dîner ici?

S'adressant alors à son fils, il lui dit brusquement :

— Prenez la cuillère d'argent dans le buffet.

— C'est inutile, mon père, dit résolument Frédérik, voyant l'angoisse de sa mère et voulant détourner sur lui le courroux de son père, La grande cuillère d'argent n'est pas à la maison, non plus que les autres couverts.

— Hein ? fit Jacques avec stupeur.

Mais n'en croyant pas ses oreilles, il saisit le couvert placé

à côté de lui, y jeta les yeux, et convaincu de la vérité des paroles de son fils, il resta une minute hébété par rél)aliissement.

Frédérik et sa mère échangèrent un regard à cet instant de irise.

Le jeune homme, fidèle à sa pensée d'attirer sur lui seul le courroux de son père, reprit résolument :

— C'est moi, mon père... qui, sans prévenir ma mère... ai vendu l'argenterie... pour...

— Monsieur... s'écria Marie en s' adressant à Jacques, ne croyez pas... Frédéiùk... c'est moi... moi seule... qui... Eh bien! oui, c'est moi qui ai fait vendre l'argenterie...

Malgré cet aveu de sa femme, Jacques Bastien ne pouvait encore croire à ce qu'il entendait, tant la chose lui paraissait exorbitante, impossible.

Bridou lui-même partageait sincèrement cette fois la stupéfaction de son ami; aussi l'huissier rompit le premier le silence, en disant à Jacques :

— Hum !... hum!... mon vieux... ceci est une autre affaire que la vente de ta sapinière.

La jeune femme s'attendait à une explosion terrible de la part de son mari...

Il n'en fut rien.

Jacques resta muet, immobile, et réfléchit assez longtemps... Sa large face s'empourpra davantage que de coutume... Il but coup sur coup deux grands verres de vin, s'accouda sur la table, appuya son menton dans la paume de sa main gauche, dont les doigts crispés tambourinaient convulsivement sm* sa large joue.

Attachant alors sur sa femme ses deux petits yeux gris qui brillaient sous ses som'cils froncés par un plissement sinistre, Jacques reprit avec un calme apparent :

— Vous disiez donc que l'argenterie?...

— Monsieur...

— Voyons, parlez... Vous voyez bien que je suis tranquille. Frédérik, par un mouvement instinctif, se leva et alla se

mettre debout, à côté de sa mèi'e, comme pour la protéger ; car la tranquillité de son père l'effrayait.

— Mon enfant, rassieds-toi, dit Marie à son fils d'une voix douce et tendre.

Frédérik revint s'asseoir à sa place.

Ce nouveau mouvement de Frédérik avait été observé par M. Bastien, qui se contenta de redire à sa femme, sans changer d'attitude, et en tambourinant toujours convulsivement du bout de ses gros doigts sur sa joue gauche :

— Vous disiez donc, Madame, que l'argenterie... que mon argenterie...

— Eh bien ! Monsieur, reprit Marie d'une voix ferme, votre argenterie... je l'ai vendue.

— Vous l'avez vendue?

— Oui, Monsieur.

— Et... à qui?

— A un orfèvre de Pont-Brillant.

— Qui se nomme?

— Je l'ignore. Monsieur.

— Vraiment?

— Ce n'est pas moi qui ai été vendre cette argenterie, Monsieur.

— Et qui donc?

— Peu importe. Monsieur... elle est vendue.

— C'est juste, répondit Bastien en vidant de nouveau son verre ; et pourquoi l'avez-vous vendue, s'il vous plaît, cette argenterie... qui m'appartenait... à moi seul?

— Mon ami, dit tout bas Bridou à Jacques, tu me fais peur, fâche-toi... crie... tempête... rugis... j'aime mieux ça que de te voù' si calme, ton front est blanc comme la nappe et plein de sueur.

Bastien ne répondit pas à son ami et reprit :

— Vous avez. Madame, vendu mon argenterie pour acheter... quoi?

— Je vous avais supplié, Monsieur, de m' envoyer quelque ai'gent, afin de venir au secours des vi/'times de l'inondation.

— L'inondation ! dit Jacques avec un éclat de rire sardonique ; elle a un fameiLX dos, l'inondation ! !

— Je n'ajouterai plus im mot à ce sujet, répondit Marie d'un ton digne et ferme.

Un assez long silence suivit cet entretien.

Évidemment, Jacques faisait un effort s;irhumain pour contraintre la violence de ses sentiments.

Il fut même obligé de se lever de table et d'aller à la fenêtre qu'il ouvrit, malgré la rigueur du froid, afin de rafraîchir son front; car de méchants desseins bouillonnaient dans la tête de cet homme, mais il voulait encore les tenir cachés.

En reprenant sa place à table, Jacques jeta sur Marie un regard étrange, sinistre, et lui dit avec un accent de satisfaction cruelle :

— Si vous saviez comme ça me va, que voiis aj^ez vendu mon argenterie... c'est un vraisei'vice que vous m'avez rendu.

Quoique l'ambiguïté de ces paroles causât quelque inquiétude à Marie, et qu'elle fût alarmée du calme incompréhensible de Jacques, elle éprouva un allégement momentané; elle avait craint d'abord que M. Bastien, cédant au brutal emportement de son caractère, ne s'oubliât jusqu'à en venir aiix injures, aux menaces en présence de son fils, et que celui-ci ne s'interposât violemment entre son père et sa mère.

Sans adresser davantage la parole à sa femme, Jacques but un verre de vin, et dit à son compère :

— Allons, vieux, nous allons manger la pâtée froide avec des couverts «n fer battu... c'est la fortune du pot, comme tu dis.

— Jacques, dit l'huissier de plus en plus effrayé du calme de Bastien... je t'assure que je n'ai guère faim.

— Moi, je dévore, dit Jacqiies avec un ricanement sardonique, c'est tout simple... la joie double toujours mon appétit. Aussi, dans ce moment, j'ai une faim de vautour.

— La joie, la joie... dit l'huissier en hochant la tète, tu n'as pas l'air joyeux du tout.

Et Bridou ajouta en s'adressant à Marie, comme pour la

rassurer, car, malgré sa sécheresse de cœur, il se sentait presque ému de compassion :

— - C'est égal, allez, Madame, le brave Jacques fait de temps en temps les gros yeux et les grosses dents... mais au fond... /] est...

— Bon homme, ajouta Bastien en se versant à boire... si bon homme qui'il en est bête. C'est égal, vois-tu... mon vieux Bridou... je ne donnerais pas ma soirée pour cinquante mille francs... je viens de réaliser un bénéfice magnifique.

Jacques Bastien ne plaisantait jamais sur les questions d'argent, et ces mots : Je ne donnerais pas ma soirée pour cinquante mille francs, il les prononça avec un tel accent de certitude et de contentement, que non-seulement l'huissier rrut aux mystérieuses paroles de Jacques, mais que madame Bastien y crut aussi et sentit augmenter sa secrète épourante.

En effet, le calme affecté de son mari qiii, chose bizarre, presque eflrayante, pâlissait à mesure qu'il buvait davantage, son sourire sardonique, ses yeux brillant d'une sorte de joie funeste, lorsque de temps à autre il regardait Frédérik et sa mère, portait à son comble l'angoisse de la jeune femme... Aussi, vers la fin du repas, dit-elle à Jacques, après avoir fait signe à Frédérik de la suivre :

— Monsieur, je me sens fatiguée, un peu souffrante... je vous demande la permission de me retirer... avec mon fils.

— A votre aise... répondit Jacques avec un rire épais et iléjà assez aviné, à votre aise... quand il y a de la gêne, il n'y a pas de plaisir... Ne vous gênez pas... je ne me gênex'ai pas non plus... moi... soyez franquille... patience!..

A ces paroles, ambiguës comme les premières, qui cachaient sans doute quelque mauvaise arrière-pensée, Marie, n'ayant rien à répondre, se leva, tandis que Frédérik, obéissant à un regard de sa mère^ s'approcha de Jacques et lui dit respectueusement :

— Bonsoir, mon père...

Jacques se retourna vers Bridou, ne répondit pas à son fils,

et dit à l'huissier en toisant Frédérik d'un coup d'oeil ironique :

— Comment le trouves-tu?

— Fort joli garçon, ma foi!..

— Dix-sept ans bientôt.,, ajouta Jacques.

— C'est le bel âge pour nous... ajouta l'huissier en échangeant un regard d'intelligence avec Jacques, qui dit rudement à son fils :

— Bonsoir!..

Marie et Frédérik se retirèrent, laissant à table Jacques Bastien et son compère Bridou.

Lorsque madame Bastien et Frédérik, sortant de la salle •* manger, passèrent devant la salle d'étude, ils y virent David qui, debout à la porte, épiait leur sortie.

Marie lui tendit vivement la main et dit, en faisant allusion aux deux outrages que le précepteur venait de courageusement subir :

— Tous les dévouements... vous les aurez donc pour nous? Un assez grand bruit de chaises et quelques éclats de voix

que l'on entendit, du côté de la salle à manger, firent croire à la jeune femme que son mari et l'huissier sortaient de table; elle se dirigea rapidement vers son appartement avec Frédérik, après avoir dit à David d'un aii' navré :

— A demain matin, monsieur David, je suis dans une inquiétude mortelle.

— A demain, rnon ami, dit à son tour tristement Frédérik à David en passant devant lui.

Puis Marie et son fils entrèrent dans leur appartement, pendant que David gagnait la mansarde q[u'il devait partager avec André.

A peine entré dans la chambre de sa mère, Frédérik se jeta dans ses bras en s'écriant avec ameiiume :

— Ob! ma mère... nous étions si heureux avant l'anivée de...

— Pas un mot de plus, mon enfant, il s'agit de ton père, dit Marie en interrompant son fils, embrasse-moi plus tendrement encore que de coutume... tu as besoin de cela... moi aussi... mais... pas de récrimination... contre ton père.

— Mon Dieu! mère... tu n'as pas entendu ce qu'a répondu M. Bridou?

— Lorsque ton père lui a dit : Frédérik a bientôt dix-sept ans?..

— Oui... et cet homme a répondu à mon père : Pour nous, c'est le bon âge.

— J'avais, comme toi, remarqué ces paroles, mon enfant...

— Pour nous, c'est le bon âge... Qu'est-ce que cela peut vouloir* dire, mère?

— Je ne sais... répondit la jeune femme afin de rassurer et de calmer son fils; peut-être attachons-nous à ces paroles plus d'importance qu'elles n'en méritent.

Après un moment de silence, Frédérik dit à Mairie d'une voix altérée :

— Écoute, mère... ainsi que tu le désires... j'aurai toujours pour mon père le respect... qu'il mérite... et que je lui dois, mais, je te le dis franchement... vois-tu?., si mon père songeait jamais à me séparer de toi et de M. David...

— Frédérik!.. s'écria la jeune femme alarmée de l'énergique résolution qu'elle lisait sur les traits de son fils, pourquoi supposer ce qui est impossible... nous sé])arer !.. te retirer des mains de M. David... et cela au moment même... où...

mais non, cncoi'e une fois, ton père a trop déraison, trop de bon sens pour concevoir une pareille idée...

— Que le ciel t'entende, ma mère... car, je te le jure... et tu sais si ma volonté est ferme... aucune puissance liamaine ne me séparera de toi ni de M. David... et cela, je le dirais hardiment à mon père... cpi'il respecte notre tendresse, nos liens indissolubles... je le bénirai... mais s'il osait porter la main sur notre bonheur...

— Mon fils...

— Eh ! ma mère... notre bonheur, c'est ta vie... et ta vie., je la défendrais contre mon père lui-même... entends-tu?

— Mon Dieu! mon Dieu !.. Frédérilc... je t'en prie...

— Oh! qu'il prenne garde, qu'il prenne garde !.. deux ou trois fois ce soir... tout mon sang s'est soulevé.

— Tiens, Frédérik, ne parle pas ainsi... tu me rendrais folle. Pourquoi donc, mon Dieu ! prévoir des choses si pénibles... ou plutôt impossibles!., c'est vouloir s'épouvanter, se désespérer.

— Soit... ma mère, attendons; mais, crois-moi... le calme effrayant de mon père, lorsqu'il a appris la vente de l'argenterie, cache quelque chose. Nous nous attendions à le vou bondir de colère, il est resté impassible... mais il est devenu pâle... et je ne l'avais jamais vu pàlu. Mère, dit Frédérik en se rapprochant de la jeune femme avec une expression de tendresse et d'alarme, mère... j'ai froid au cœ\ir... un malheiu- nous menace.

— Frédérik, reprit la jeune femme d'un ton de reproche navrant, tu me fais un mal affreux... et, après tout, je ne veux pas m' effrayer ainsi... ton père a sa volonté... soit...

— Et moi aussi... mère... j'aurai la mienne...

— Mais... pourquoi donc toujours supposer à ton père des intentions qu'il n'a pas... sans doute... des intentions qu'il ne peut pas avoir; crois-moi, cher enfant, malgré sa rudesse... il t'aime... pourquoi voudrait-il te chagriner? pourquoi nous séparer et ruiner ainsi les plus belles, les plus certaines espérances qu'une mère ait jamais eues pour l'avenir de son fils ?

Tiens, je suis sûre que notre ami, M. David, ne tiendrait pas un autre langage que le mien... Allons, calme-toi... rassuretoi... nous aurons peut-être à travei'ser encore quelques jours d'épreuves... mais nous en avons déjà subi de si cruelles que celles-là ne seront rien pour nous...

Frédérik secoua mélancoliquement la tête, embrassa sa mère avec un redoublement de tendresse, et rentra choz lui.

Madame Bastien sonna Marguerite.

La vieille servante parut bientôt.

— Marguerite, lui dit la jeune femme, est-ce que M. Bastien est encore à table?

— Malheureusement, oui... Madame.

— Malheureusement 1

— Dame!., c'est que je n'ai jamais vu Monsieur avec une ligure si méchante... il boit... il boit, que c'en est effrayant, et, malgi'é cela, il est tout pâle... il vient de me demander une bouteille d'eau-de-vie... et...

— Tl suffit, Marguerite, dit Marie en interrompant sa servante; vous avez fait dresser un lit dans la chambre d'André pour M. David ?

— Oui, Madame... M. David vient d'y monter; mais le vieil André a dit qu'il coucherait plutôt dans l'écurie que d'oser rester dans sa chambre avec M. David. D'ailleurs, André n'aura guère le temps de dormir cette nuit.

— Pourquoi cela?

— Monsieur m'a dit d'ordonner à André d'atteler le cheval pour trois heures du matin.

— Comment?.. M. Bastien partii'ait au milieu de la nuit?..

— Monsieur a dit que la lune se levait à deux heures et demie, et qu'il voulait être à Blémur avec M. Bridoti à la pointe du jour, pour pouvoir être de retour ici demain au soir.

— C'est différent... Allons! bonsoir, Marguerite.

— Madame...

— Que voulez-vous?

— Mon Dieu ! Madame... je ne sais pas si j'oserai.

— Voyons, Marguerite... qu'y a-t-il?

— Madame m'a interrompue tout à l'heure lorsque je parlais de Monsieur... et pourtant, j'avais à dire quelque chose... quelque chose...

Et la servante s'arrêta, regardant sa maîtresse d'un air si inquiet, si triste, que la jeune femme reprit :

— Mon Dieu ! qu'avez-vous, Marguerite? vous m'efFrayez...

— Eh bien, Madame... lorsque je suis entrée dans la salle à manger pour donner à Monsieur la bouteille d'eau-de-vie qu'il demandait, M. Bridou lui disait, en le regardant d'un air à la fois surpris et alarmé : Jacques, tu ne feras pas cela... Monsieur, me voyant entrée, n'a rien répondu, et a fait signe à M. Bridou de se taire; mais lorsque je suis sortie... j'ai... Madame m'excusera peut-être à cause de l'intention...

— Achevez, Marguerite.

— Je suis sortie de la salle à manger; mais je suis restée un petit moment à écouter derrière la porte... et j'ai entendu M. Bridou dire à Monsieur : Encore une fois^ Jacques, tu ne feras pas cela... Alors Monsieur a répondu : Tu le verras... Je n'ai pas osé écouter davantage, et...

— Vous avez eu raison, Marguerite... c'était déjà trop d'une indiscrétion... que votre attachement pour moi peut seul excuser.

— Comment!., cela n'effraye pas Madame, que Monsieur ait dit?..

— Rien ne prouve, ma chère Marguerite, que les paroles de M. Bastien se rapportent à moi... vous vous êtes, je crois, alarmée à tort.

— Dieu le veuille ! Madame.

— Allez voir, je vous prie, si M. Bastien et M. Bridou sont encore à table. S'ils l'ont quittée, vous pourrez vous coucher, je n'ai plus besoin de vous.

Marguerite revint quelques moments après, et dit à sa maitresse :

— Je virons de donner de la lumière à Monsieur et à M. Bridou, Madame... ils se sont souhaité une bonne nuit... et...

mais tenez, Madame, dit Marguerite en s' interrompant, entendez-vous? voilà M. Bridou qui monte en haut.

En effet, les pas du compère de Bastien se firent entendre dans le petit escalier de bois qui conduisait à la chambre nagiière occupée par David.

— M. Bastien est-il rentré chez lui? demanda Marie à sa servante.

— Je puis voir du dehors s'il y a de la lumière chez Monsieur, répondit Marguerite.

La servante sortit de nouveau, revint quelques instants après, et dit à sa maîtresse, en frissonnant de froid :

— Monsieur est rentré chez lui. Madame; on voit la lumière à travers les persiennes... Mon Dieu!., quel froid noir... il neige à gros flocons, et moi qui ai oublié de vous faire du feu ici. Madame. Vous voulez veiller peut-être?..

— Non, Marguerite... merci; je vais me coucher tout de suite...

Marie ajouta, après un moment de réflexion :

— Les volets de ma chambre sont fermés, n'est-ce pas?

— Oui, Madame.

— Ceux de la chambre de mon fils le sont aussi ?

— Oui, Madame.

— Bonsoir, Mai'guerite... vous entrerez chez moi demain matin, au point du jour.

— Madame n'a besoin de rien ?

— Non, merci.

— Bonsoir, Madame.

Marguerite sortit.

Marie verrouilla sa porte, alla s'assurer que les volets de sa chambre étaient fermés, et se déshabilla lentement, en proie à une poignante anxiété, songeant aux divers événements de la soirée, aux mots mystérieux dits par l'huissier Bridou au sujet de Frédérik, et surtout à ces paroles échangées entre Jacques et son ami, paroles surprises par Marguerite ;

— Jacques, tu ne feras pas cela.

— Tu verras.

L'ENVIE. l^

La jeune femme, enveloppée de son peignoir de nuit, se préparait comme d'habitude à aller eml)rasser son fils avant de se mettre au lit, lorsqu'elle entendit marcher pesamment dans le corridor sur lequel s'ouvrait son appartement.

Nul doute, c'était le pas de Jacques Bastien.

Marie prêta l'oreille.

Les pas s'arrêtèrent.

Bientôt succéda au retentissement de cette marche pesante le bruit du tâtonnement de deux mains qui, en dehors et le long de la porte, cherchaient dans l'obscurité la semire «t la clef.

Jacques Bastien voulait entrer chez sa femme.

Celle-ci, se sachant enfermée, se rassura d'abord; mais bientôt, réfléchissant que si elle n'ouvrait pas à son mari il pouvait, dans sa brutale violence , frapper bruyamment à sa porte, la briser peut-être, et, par cet esclandre, éveiller son lils... attirer David, et occasionner une collision dont les suites possibles faisaient frémir la malheui'euse mère... elle allait se décider à ouvrir à son mari, lorsqu'elle songea que son fils était là, dans la chambre voisine... que peu de moments auparavant elle avait dû employer toute l'autorité de sa tendresse maternelle pour l'empêcher de se livrer à d'amères récriminations contre Jacques Bastien... Elle se rappela eniin ces mots de Frédérik, dont elle connaissait l'énergie et la résolution :

— Attenter à notre bonheur, ce serait attenter à ta vie, ma mère... et ta vie, je la défendrais même contre mon père.

Marie sentait qu'aucune puissance humaine, pas même la sienne, ne pourrait cette fois empêcher Frédérik d'intervenir dans le cas où Jacques Bastien, furieux, ivre peut-être, viendi'ait jusque chez elle l'accabler d'injures et de menaces...

L'alternative était terrible...

Ne pas ouvrir... c'était s'exposer à un scandale déplorable.

Ouvrir... c'était mettre face à face le père et le fils... le premier, ivre de colère et de vin... le second, exaspéré par sa folle tendresse pour sa mère.

Ces réflexions, rapides comme la pensée, Marie les terminait à peine, qu'elle entendit Jacques Bastien, qui avait entin mis la main sur la clef, la faire tourner dans la serrure; mais, trouvant un obstacle intérieur, il secoua violemment la porte.

Marie prit un parti désespéré : elle courut à la porte, ôta le verrou, et, se tenant sur le seuil de sa chambre, comme pour en défendre l'entrée à Jacques Bastien, elle lui dit d'une voix basse et suppliante :

— Mon fils dort, Monsieur... si vous avez à me parler, venez, je vous en conjure, dans la salle d'étude, et...

La malheureuse femme s'interrompit un moment.

Son coui'age faiblit, tant l'expression de la physionomie de Jacques lui parut redoutable.

La clarté de la lampe, placée sur la cheminée de la chambre à coucher de Marie, donnait alors en plein sur |la figure de M. Bastien, et, ainsi vivement et durement éclairée, elle se détachait lumineuse sur les ténèbres du corridor.

Cet homme, à carrure d'hercule, était d'une effrayante pàleui", causée par la réaction d'une colère longtemps contenue, et par les fumées de l'ivresse, car il était ivre à demi. Son épaisse et rude chevelure retombait sur son front bas, et cachait presque ses petits yeux gris et méchants. Son cou de taureau était nu, et sa blouse entr' ouverte, ainsi que sa redingote et son gilet, laissait voir en partie sa poitrine puissante et velue.

A l'aspect de cet homme, Marie, nous l'avons dit, sentit un instant son courage fail^lir.

Mais, réfléchissant bientôt que l'état de surexcitation dans lequel se trouvait M. Bastien devant le rendre plus emporté, plus intraitable encore que de coutume, il ne reculerait devant aucune violence, devant aucun éclat, et qu'alors l'intervention de David ou de Frédérilc deviendrait malheureusement inévitable, la jeune femme, vaillante comme toujours, bénit le ciel de ce que son fils n'eût encore rien entendu, saisit la lampe placée sur sa cheminée, revint auprès de son mari.

toujours immobile au seuil de la porte, et lui dit à voix basse :

— Allons dans le salon d'étude, Monsieur... je craindrais, je vous l'ai ait, d'éveiller mon fils.

Monsieur Bastien parut se consulter avant de se rendre au désir de Marie.

Après quelques instants de réflexion, pendant lesquels la jeune femme se mourait d'angoisse, l'hercule répondit :

— Au fait... j'aime mieux cela... allons... marchez devant...

Marie, précédant Jacques Bastien dans le corridoi", entra bientôt dans la salle d'étude.

Madame Bastien, dont le cœur battait violemment, posa la lampe sur la cheminée de la salle d'étude, et dit à son mari :

— Que désirez-vous, Monsieur?...

Jacques avait atteint ce degré d'ivresse qui n'est pas la déraison, qui laisse même l'esprit assez lucide, mais qui rend la volonté implacable ', il ne répondit pas d'abord à la question de Marie, qui reprit :

— Veuillez, Monsieur... je vous en prie, m' apprendre ce que vous désirez de moi?...

Jacques, les deux mains plongées dans les poches dp "i blouse, se tenait debout devant sa femme; tantôt il fronçait les souixiis d'un air sinistre en la regardant, tantôt il souriait d'un ah" sardonique.

Enlin, s'adressant à Marie d'une voix lente et mal assurée, car la demi-ivresse où il était plongé empâtait déjà sa parole et l'obligeait à des pauses fréquentes... il lui dit :

— Madame... il y a environ dix-sept ans et demi... que nous sommes mariés, n'est-ce pas?

— Oui, Monsieur,

— A quoi m'avez-vous été bonne ?

— Monsieur...

— Vous ne m'avez pas seulement servi de femme. Marie, la joue colorée de honte et d'indignation, fit un pas

pour sortir.

Bastien lui barra le passage et s'écria en élevant la voix :

— Restez là !.. .

— Silence... Monsieur!

Dit la malheureuse femme dont les craintes se renouvelèrent, car David et Frédérik pouvaient être éveillés et atth-és par le bruit d'une altercation.

Aussi, s' attendant à de nouveaux outrages et résignée d'avance à les subir, Marie dit à Jacques d'une voix ti'emblante :

— Par pitié... Monsieur... ne parlez pas si haut... l'on pourrait nous entendre... Je vous écouterai donc... si pénible que semble devoir être pour moi cet entretien.

— Je vous disais donc que vous ne m'aviez été bonne à rien depuis que nous sommes mariés : une servante à vingt écus de gages aurait tenu ma maison mieux que vous et à moins de frais...

— Peut-être, Monsieur, reprit Marie avec un sourire amer, cette servante n'eût pas, comme moi, élevé votre fils...

— A haïr son père ?

— Monsieur!...

— Assez !!!... j'ai bien vu cela ce soir... Si vous ne l'aviez retenu, ce polisson-là... m'invectivait et se rangeait de votre bord... C'est tout simple... et il n'est pas le seul ,. Dès que j'arrive ici, chez moi, dans ma maison, chacun dit : voilà l'ennemi, voilà la bête. Aoi,ve, voilà l'ogre! Eh bien, va pour l'ogre, ça me chausse...

— Vous vous trompez. Monsieur... j'ai toujours élevA votre fils dans les sentiments de respect qui vous sont dus... et, ce soir encore...

— Assez, s'écria l'hercule en interrompant sa femme; et il potu'suivit sa pensée avec la ténacité de l'ivrogne qui concentre sur une seule idée tout ce qui lui reste de lucidité dans l'esprit.

— Je vous disais donc, reprit-il, que, depuis notre mariage, vous ne m'avez servi à rien; vous avez fait de mon tils un freluquet à qui il faut des précepteurs et des voyages d'agrément pour chasser ses vapeurs, et qui, par là-dessus, m'exècre... vous m'avez dévalisé mes bois et mon argenterie... vous m'avez volé...

— Monsieur... s'écria Marie indignée.

— Vous m'avez volé, répéta l'hercule d'une voix si éclatante que la jeune mère joignit les mains, en murmurant :

— Oh I... de grâce... Monsieur... pas si haut... pas si haut.

— Voilà donc, depuis dix-sept ans, à quoi vous m'avez servi... à rien... ou à mal... ça ne peut pas durer...

— Que voulez-vous dire?

— J'en ai assez...

— Mais...

— J'en ai trop ! je n'en veux plus...

— Je ne vous comprends pas, Monsieur.

— Non? Eh bien... quand quelqu'un... ou quelque chose m'embête... je m'en débarrasse... et plus vite que ça.

, Malgré l'état d'excitation où elle le voyait, madame Bastien ne crut pas un moment que son mari pût penser à la tuer; aussi, tâchant de deviner sa pensée sur son masque sinistre et hébété, elle lui dit :

— Si je vous comprends bien, Monsieiu", vous êtes décidé à vous débarrasser des personnes qui vous gênent ou vous déplaisent?

— Juste !... Ainsi, votre god.elizreau de fils m'embête... et demain, je m'en prive...

— Vous vous en privez? mais Monsieur...

— Paix!... Bridou le prend... il l'emmènera demain au soir... à notre retour de Blémiu',..

— Vous dites, Monsieur... que M. Bridou... prend mon fils... veuillez m'expliquer...

— Il le prend en pension comme saute-ruisseau... et votre Benjamin, qui n'est pas le mien, sera logé, nourri, blanchi... et gagnera six cents fraiics à dix-liuit ans, si Bridou en est content... et d'un dont je me prive,

- Personne... ne disposera de l'avenir de mon fils sans mon consentement. Monsieur...

— Hein?... fit Jacques avec une sorte de rugissement sourd...

— Oh! Monsieur... vous me tueriez sur place que je vous tiendrais le même langage.

— Hein?... fit de nouveau le colosse, d'un ton plus menaçant encore.

— Je vous dis, Monsieur. . . que mon fils ne me quittera pas. . . Il continuera ses études... sous la direction de son précepteur... Je vous ferai connaître, si vous le voulez, les projets que j'ai sur Frédéiik... et...

— Ah! c'est comme ça! s'écria le colosse, furieux de la résistance de sa femme. Eh bien, demain je prendrai le cracheur de latin par les épaules, et je le flanquerai à la porte de chez moi... Encore un qui m'embêtait et dont je me priverai. Quant à vous...

— Quel sera mon sort. Monsieur ?

— Vous me débarrasserez le plancher comme les autres...

— Que dites-vous. Monsieur?...

— Quand j'ai assez, ou quand j'ai trop de quelque chose ou de quelqu'un, je m'en prive,

— Ainsi, Monsieur, vous me chasserez de chez vous?

— Et raide ! ! encore !... Depuis dix-sept ans vous ne m'êtes bonne à rien... vous avez tourné mon fils contre moi... vous m'avez dévalisé mes bois, volé mon argenteane... ça m'embête... je m'en prive... Mais minute... où sont vos bijoux?

— Mes bijoux?... demanda Marie, stupéfaite de celte demande injittendue.

— Oui... vos bijoux... valant à peu près mille francs... allez me les cliercher, et donnez-les-moi... ça compensera l'argenterie que fous avez dévalisée...

— Ces bijoux, Monsieur... je ne les ai plus.

— Comment !

— Je les ai vendus.

— Hein?... s'écria Jacques en balbutiant décolère... vous... les...

— Je les ai vendus. Monsieur... en même temps que l'argenterie... et pour le même objet...

— Vous mentez! s'écria le colosse d'une voix formidable.

— Oh! plus bas, Monsieur... je vous en supplie... plus bas.

— Vous cachez vos bijoux pour ne pas m'indemniser... ajouta l'hercule en faisant un pas vers sa femme les poings fermés et livide de rage, vous êtes une double voleuse !

— Grâce... Monsieur... ne criez pasainsi!... s'écria la jeune mère, ne songeant pas seulement à la grossièreté des injures dont on l'accablait, mais tremblant que Frédérik ou David ne s'éveillassent aux éclats de voix de Bastien.

En effet, furieux de ne pouvok, pour compenser la perte de son argenterie, s'emparer des bijoux de sa femme, idée fixe dont il s'était préoccupé toute la soirée, Jacques ne se connut plus... l'excitation de la colère et celle de l'ivresse se confondirent en une exaltation sauvage, et il s'écria :

— Ah! vous avez caché vos bijoux... eh bien... ce ne sera pas demain que vous sortirez de chez moi... ça sera tout de suite...

— Monsieur... cost une raillerie cruelle... répondit Marie brisée par tant d'émotions, je désire rentrer chez moi... la nuit avance... je suis glacée... Demain... nous parlerons sérieusement... vous aurez alors... tout votre sang-froid, et...

— C'est-à-dire que maintenant... je suis soûl... hein?

— A demain. Monsieur... Permettez-moi de me retirer... Jacques, effrayant de colère, de haine et d'ivresse , fit un

pas vers sa femme, et lui montrant le sombre corridor qui conduisait à la porte du dehors :

— Sortez de ma maison!... Je vous chasse, double voleuse!,..

Marie ne pouvait croire que Jacques parlât sérieusement. Elle ne cherchait qu'à terminer au plus tôt cet odieux entretien, afin d'empêcher l'intervention de David et de son fils. Aussi reprit-elle en s' adressant à son mari avec la plus grande douceur afin de le calmer :

— Monsieur... je vous en supplie... rentrez chez vous... et laissez-moi rentrer chez moi... Je vous répète que demain...

— Tonnerre de Dieu !... s'écria Jacques hors de lui, je ne vous dis pas de rentrer... mais de sortir de ma maison... Faut-il que je vous prenne par les épaules pour vous mettre dehors?

— Dehors!., s'écria Maiie, qui comprit enfin à l'expression d'hébétement farouche de la physionomie de Jacques qu'il parlait sérieusement.

C'était féroce... c'était stupide... mais qu'attendre d'un tel misérable encore exalté par l'ivresse !

— Dehors?., reprit donc Marie avec épouvante.... mais. Monsieur... vous n'y pensez pas... il fait nuit... il fait froid...

— Qu'est-ce que ça me fait, à moi?

— Monsieur... je vous en conjure, revenez à vous... mon Dieu!... Il est une heure du matin... où voulez-vous que j'aille?...

— Je m'en f...

— Mais, Monsieur...

— Une fois!... sortiras-tu, voleuse?...

Et le colosse fit un pas vers sa femme...

— Monsieur... un mot... un seul mot...

— Deux fois!..

Et Jacques Et un nouveau pas vers sa femme.

— De grâce!... écoutez-moi..,

— Trois fois!...

Et l'hercule retroussa ses manches pour saisir sa femme...

Que pouvait faire l'infortunée ?...

Crier*... appeler au secours?...

Frédérik et David s'éveillaient... accouraient au bruit... et, pour Marie, il y avait quekfiae chose de plus horrible encore que cette indigne et sauvage expulsion : c'était la honte... c'était l'affreuse idée d'être vue par son fils se débattant contre son mari qui voulait la jeter demi-nue à la porte de sa maison...

Sa dignité de femme... de mère, se révoltait à cette pensée... et surtout à l'idée d'une lutte désespérée entre son fils et son mari, lutte qui pouvait aboutir à un meurtre, à un parricide; car Frédérik n'eût reculé devant aucune extrémité pour défendre sa mère chassée de la maison.

Marie se résigna donc, et lorsque Jacques, s' approchant d'elle pour la saisir, répéta :

— Trois fois!... sortiras-tu?...

— Eh bien, oui... oui... Monsieur... je sortirai, reprit Ms,rie d'une voix tremblante, je vais sortir tout de suite... mais, pas de bruit... je vous en supplie...

Alors éperdue, tendant ses mains suppliantes vers Jacques, qui, toujours menaçant, marchait sur elle et lui montrait du geste la porte de sortie, Marie atteignit ainsi, à reculons et dans l'ombre, l'extrémité du corridor.

Bastien ouvrit la porte.

Une bouffée de vent glacial s'engouffra dans l'eatrée.

Au dehors, on ne voyait que ténèbres et neige tombant à gros flocons.

— Oh! mon Dieu!... quelle nuit!... murmura Marie épouvantée malgré sa résolution, et voulant revenir sur ses pas; grâce!... Monsieur...

— Bonsoir!... dit le misérable avec un ricanement féroce en poussant sa femme dehors ; puis, refermant la porte, il en poussa les verrous.

Marie, tête nue, et seulement vêtue de son peignoir de nuit, sentit ses pieds enfoncer dans l'épaisse couche de neige dont

le pavé f]u porche était déjà recouvert malgré la toiture de cet auvent rustique.

Une lueur d'espérance restait à la jeune femme : un moment, elle crut que son mari ne voulait faire qu'une plaisanterie aussi cruelle que stupide ; mais elle entendit Jacques s'éloigner pesamment.

Bientôt il eut regagné sa chambre, ainsi que Marie s'en aperçut en voyant la lumière filtrer à travers les lames des persiennes.

Madame Bastien, glacée par la bise âpre et pénétrante, sentait ses dents se heurter convulsivement. Elle voulut gagner les écuries situées dans un bâtiment voisin. Malheureusement elle trouva la porte du jardin fermée, et l'on se souvient que ce jardin, entouré de bâtiments de tous côtés, se clôturait par une palissade, au milieu de laquelle était la porte à clairevoie, que madame Bastien ne put parvenir à ouvrir.

Trois fenêtres donnaient sur ce jardin; deux croisées de l'appartement de Jacques Bastien, et celle de la salle à manger, où il n'était resté personne.

Marie n'avait plus aucun secours à demander ou à attendre...

Elle se résigna.

La pauvre créature revint sous le porche, déblaya de ses mains la neige qui couvrait le seuil, et, déjà glacée, raidie par le froid, elle s'assit sm' la marche de pierre, à peine abritée par l'auvent rustique.

Jacqnes Bastien, après avoir bx'utalement chassé sa femme, rentra chez lui d'un pas chancelant, se jeta sur son lit tout habillé, et tomba dans un profond sommeil.

A trois heures de la nuit, ainsi qu'il en avait donné l'ordre la veille, Marguerite apporta de la lumière chez son maître et le trouva endormi ; elle eut assez de peine à le réveiller, et lui annonça que le vieil André avait attelé le cheval à la carriole.

Jacques, encore alourdi par le sommeil et par les suites de son ivresse qui obscurcissait encore ses idées, se secoua dans ses vêtements comme une bête fauve dans sa fourrm^e, passa sa main dans sa crinière emmêlée, endossa par-dessus ses vêtements un surtout de peau de bique à longs poils, se rinça la bouche avec un plein verre d'eau-de-vie, et envoya Marguerite avertir Bridou que tout était prêt pour le départ.

Bastien avait la tête embarrassée, les idées confuses, et à peine un vague souvenir de son atroce brutalité envers sa femme; il luttait péniblement contre ime violente envie de dormir; en attendant son compagnon, il se rassit sur le bord de son lit, où il recommençait à sommeiller, lorsque Bridou entra.

— Allons, Jacques, allons, dit l'huissier... tu as l'air tout engourdi, mon vieux... secoue-toi donc.

— Voilà ! voilà! répondit M. Bastien en se dressant sur ses jambes et se frottant les yeux; j'ai la tête lourde... et du sable dans les yeux, le grand ah" me remettra peut-être... Tiens, bois une goutte, Bridou, et en route... Nous avons quatre lieues d'ici à Blémur...

— A ta santé, vieux ! dit l'huissier en se versant un petit verre d'eau-de-vie. Ah çà! tu ne trinques pas, toi?

— Si fait... ça me réveUlera, car j'ai la cervelle diablement embrouillée.

Et, après avoir avalé une nouvelle rasade d'eau-de-vie, qui loin d'éclaircir ses idées les rendit encore plus confuses. Bastien, précédant Bridou, sortit de sa chambre, suivit le corridor, et ouvrit la porte du jardin par laquelle il avait chassé sa femme deux heures auparavant.

Mais Marie avait quitté le porche où elle s'était d'abord blottie.

La neige ne tombait plus.

La lune biillait au ciel, le froid devenait de plus en plus vif. Jacques en fut doublement saisi, car il venait de boire deux veiTes d'eau-de-vie; aussi, pendant quelques moments, ses idées se troublèrent à ce point, qu'en sortant du porche il marcha droit devant lui à travers la pelouse, au lieu de suivre l'allée qui conduisait à la sortie du jardin.

Bridou s'aperçut de la distraction de son ami et lui dit :

— Jacques... Jacques... mais où diable vas-tu donc?

— C'est vrai, répondit l'hercule en s' arrêtant court et en oscUlant légèrement sur ses jambes d'avant en arrière. C'est vrai... mon vieux... reprit-il, je ne sais pas ce que j'ai... je suis abruti ce matin... je vas à droite quand je crois aller à gauche... c'est le froid qui m'a pincé tout de suite en sortant.

— 11 y a fichtre bien de quoi être pincé, reprit Bridou en grelottant, j'ai un caban, un cache-nez, et je suis gelé.

— Frileux... va!

— Ça t'est bien facile à dire, à toi.

— Voyons, Bridou, veux-tu ma peau?

— Comment ! ta peau?

— Ma peau de bique, imbécile.

— Et toi, Jacques?

— Prends-la ; une fois en cabriolet, la chaleur m'engourdirait trop... et je m'endormirais malgré moi.

— Alors, Jacques, j'accepte ta peau avec d'autant plus d'al-

légresse, mon vieux, que, si tu te mets à dormir, tu es capable de nous verser...

— Tiens... endosse, dit Jacques après avoir ôté sa peau de bique, dont son compère se vêtit prestement.

— Allons, reprit Bastien en passant sa main sur son front, voilà que je me retrouve... Ça va mieux.

Et Jacques atteignit d'un pas moins chancelant la porte du jardin qu'André venait d'ouvrir au dehors en amenant la carriole attelée du vieux cheval blanc, devant la tête duquel il se tenait.

Bastien monta le premier en voiture ; Bridou, embarrassé dans la peau de bique, trébucha sur le marchepied.

— Prenez garde, notre maître, dit de loin le vieil André, trompé par la peau de bique, et croyant s'adresser à M. Bastien. Faites attention! notre maître.

— Jacques, ce que c'est pourtant que la peau du lion, dit tout bas l'huissier, ton domestique me prend pour toi, mon vieux, parce que j'ai ta casaque.

Bastien, dont l'esprit continuait d'être quelque peu troublé, prit les guides et dit à André, qui se tenait toujours à la tête du cheval :

— L'ancienne route de Blémur est-elle encore bonne ?

— L'ancienne route ? mais on n'y passe plus. Monsieur.

— Pourquoi ?

— Parce que l'inondation l'a toute ravinée. Monsieur; sans compter que la berge du côté de l'étang des Brûlés a été emportée ; ce qui fait qu'à cet endroit-là le chemin est encore couvert de dix pieds d'eau.

— C'est dommage, car ça raccourcissait lièrement le chemin, répondit Bastien en fouettant si vigoureusement le cheval qu'il partit au galop.

— Doucement, Jacques, s'écria l'huissier, commençant à S'inquiéter de l'état où il voyait son compère... les chemins ne sont pas bons... ne va pas nous verser, au moins... Mais, saperlùtte, Jacques, fais donc attention... Ah çà! tu ne vois donc pas devant toi ! I !

Nous laisserons M. Bridou dans une perplexité toujours croissante, et nous reviendrons à la ferme.

Nous l'avons dit, Marie, après avoir en vain tenté de gagner l'écurie par la porte du jardin, était revenue se blottir dans l'un des angles du porche.

Durant la première demi-heure, le froid lui causa d'atroces souffrances.

A cette torture succéda une sorte d'engourdissement d'abord douloureux, puis bientôt suivi d'un état d'insensibilité presque complète : funeste, invincible tox'peur qui, dans ces circonstances, sert souvent de transition à la mort...

Marie, vaillante comme toujours, avait longtemps conservé toute sa présence d'esprit, et cherchait à s'étourdir sur le danger qu'elle courait, se disant qu'après tout... vers les trois heures du matin, il y aurait nécessairement dans la maison un ceiiain mouvement causé par le départ de M. Bastien, qui voulait, ainsi qu'elle l'avait su par Marguerite, se mettre en route au lever de la lune.

Or, qu'il partit ou non, la jeune femme comptait profiter des allées et venues de Marguerite pour se faire entendre d'elle, en frappant soit à la porte du conidor, soit aux persiennes de la salle à manger, et regagner ainsi sa chambre.

Mais la terrible influence du froid, dont madame Bastien ignorait les effets rapides et saisissants, glaça pour ainsi dire sa pensée comme elle glaça ses membres.

Au bout d'une demi-heure, la jeune femme cédait malgré elle à un assoupissement involontaire dont elle sortait jDourtant par instants à force de courage... mais où elle retombait bientôt plus profondément encore.

Vers les trois heures du malin, la lumière que portait Marguerite avait déjà plusieurs fois brillé à travers les lames des Persiennes ; ses pas avaient résonné derrière la porte d'entrée.

Marie, plongée dans une torpeur croissante, n'avait rien vu, rien entendu.

Heureusement, lors de l'un de ces rares instants où elle parvenait à s'arracher en sursaut de son engourdissement, elle tressaillit à la Toix de Bastien ; sur le point de sortir avec Bridou, il tirait bruyamment les verrous de la porte...

A la voix de son mari, la jeune femme, par un effort de volonté presque surhumain, secoua tout à fait sa torpevir, se leva, quoique raidie et presque courbée en deux par ce froid glacial, sortit du porche et se cacha derrière un des montants couverts de lierre, au moment où la porte s'ouvrait devant Bastien et Bridou, qui sortirent bientôt par la grUle du jardin.

Marie, voyant les deiLX hommes s'éloigner, se glissa dans la maison, regagna sa chambre sans avoir renconti-é Marguerite. Mais, au moment où elle la sonnait, les forces lui manquant, elle tomba sur le carreau presque sans connaissance.

La servante accourut à la sonnette de sa maîtresse, la trouva gisante au milieu de la chambre, et s'écria, en se courbant vers elle poiu' la relever :

— Grand Dieu ! Madame... que vous est-il arrivé?

— Silence !.. mm-mura la jevme mère d'une voix faible, n'éveillons pas mon fils!.. Aidez-moi à regagner mon lit.

— Hélas ! Madame, dit la ser\"ante en soutenant Marie pendant qu'elle se mettait au lit, vous frissonnez... vous êtes glacée.

— Cette nuit, répondit la jeune mère d'une voix défaillante, me sentant très-souffrante.... j'ai voulu me lever... pour vous sonner... je n'en ai pas eu la force... je me suis trouvée mal... et c'est tout à l'heure... que j'ai pu me traîner jusqu'à la cheminée pour vous appeler... et je...

La jeune femme n'acheva pas, ses dents s'entre-choquèrent, sa tète se renversa en arrière et elle s'évanouit.

Marguerite, effrayée de la responsabilité qui pesait sur elle, et perdant tout à fait la tête, s'écria en courant à la chambre de Frédérik :

— Monsieur! Monsieur!... levez-vous. Madame se trouve mal !

Puis, revenue auprès de Marie, la servante s'écria^ en s'agenouillant auprès du lit :

— Mon Dieu! que faire... que faire?

Au bout de quelqiies instants Frédérik, ayant passé sa robe de cbambre. sortit de chez lui.

Que l'on juge de son saisissement à l'aspect de la jeune femme pâle, inanimée, et de temps à autre agitée par un frissonnement convulsif.

— Mère ! s'écria Frédérik en s'agenouillant éperdu au chevet de Marie, mère ! qu'as-tu ? réponds-moi.

— Hélas ! monsieur Frédérik , dit Marguerite en sanglotant, Madame est sans connaissance. Que faire, mon Dieu ! que faire ?..

— Marguerite, s'écria Frédérik, courez éveiller M. David. Pendant que Frédérik, dans xme terreur inexprimable, res-|

tait auprès de sa mère, la servante se rendit à la mansarde d'André, où David avait passé la nuit.

Le précepteur, s'étant vêtu à la hâte, ouvrit à Marguerite.

— Mon Dieu ! qu'y a-t-il?

— Monsieur David, un grand malheur... Madame...

— Achevez.

— Cette nuit, se sentant souffrante, elle s'est levée pour me sonner... les forces lui ont manqué... elle est tombée au mUieu de sa chambre... où elle est restée longtemps sans doute sur le carreau, car lorsque tout à l'heure je suis entrée chez elle. ..etquejel'ai aidée à se mettre au lit, elle étaitglacée.

— Par une nuit pareille... c'est affreux! s'écria David en pâlissant, et, à cette heure, comment se trouve-t-elle ?

— Mon Dieu, monsieur David, elle a perdu tout à fait connaissance... Ce pauvre M. Frédérik est à genoux à son chevet ; il sanglotte, il l'appelle, elle n'entend rien. C'est lui qui m'a dit de couru- vous chercher... car nous ne savons que faire... nous avons la tête perdue.

— Il faut dire à Andi'é d'atteler le cheval et de se rendre en toute hâte à Pont-Brillant, chercher le docteur Dufoiu\ Courez, courez, Marguerite !

— Hélas! Monsieur, c'est impossible !.. Monsieur est parti ce matin à trois heures avec le cheval... et André est si vieux qu'U mettrait je ne sais combien de temps à faire deux lieues qu'il y a d'ici à la vUIe.

— J'y vais, dit David avec vm calme qui démentait l'altération de ses traits.

— Vous, monsieur David, aller à la ville, à pied, si loin, et pai' cette nuit glacée ?

— Dans une heure, répondit David en finissant de s'habiller poux cette excursion, dans une hem^e le docteur Dufour sera ici... Dites cela à Frédérik pour le tranquilliser. En attendant mon retour, il serait bon de faire prendre à madame Bastien quelques tasses de thé bien chaud. Tâchez aussi de rappeler la chaleur chez elle en la couvrant avec soin et en rapprochant son lit d'un grand feu que vous allez allumer tout de suite dans sa cheminée. Allons, coui^age ! Marguerite, ajouta David en prenant son chapeau et en descendant à la hâte, dites bien à Frédérik que dans une heure M. Dufour sera ici.

Marguerite, après avoir conduit David jusqu'à la grille du jardin, vint chercher sa lampe qu'elle avait laissée sur le seuil de la porte, abritée par le porche rustique.

En se baissant pour reprendre sa lumière, la servante vit, à demi caché par la neige, un mouchoir de cou en soie orange appartenant à madame Bastien, et, presque au même endroit, elle trouva une petite pantoufle de maroquin rouge, pour ainsi dire incrustée dans la neige durcie par la gelée.

De plus en plus surprise, et se demandant comment se trouvaient là ces objets, qui provenaient évidemment de sa maîtresse, Mairguerite, frappée d'une idée subite, ramassa }.q mouchoù' et la pantoufle; puis, à l'aide de sa lampe, eile examina attentivement le carrelage du corridor.

Elle y reconnut la récente empi'eiute de pas humides et neigeux, de sorte qu'en suivant cette trace laissée par les petits pieds de madame Bastien sur les carreaux, la servante arriva jusqu'à la porte de sa maîtresse.

Soudain Marguerite se rappela que, lorsqu'elle avait aidé Marie, toute transie de froid, à se mettre au lit, il n'était pas défait; d'autres souvenirs se joignant à ces remarques, la servante, épouvantée de la découverte qu'elle venait de faire, rentra chez madame Bastien, auprès de qui était resté Frédérik.

Une heure un quart après le départ de David, un cabriolet de poste, attelé de deux chevaux blancs d'écume et sillonnés r,ar le fouet du postillon, s'arrêtait à la porte de la ferme.

^)avid et le docteur Dufour descendaient de cette voiture.

Depuis trois heures environ, le docteur Dufour était arrivé à la ferme.

David, discrètement retiré dans le salon d'étude, attendait avec une anxiété mortelle des nouvelles de madame Bastien, auprès de qui le docteur et Frédérik étaient jusqu'alors restés.

Une seule fois, David, debout sur le seuil du salon, s'était écrié à voix basses en voyant Marguerite passer rapidemeni devant lui, sortant de chez sa maîtresse :

— Eh bien! Marguerite?...

— Ah! monsieur David... avait seulement répondu la servante en pleurant et sans s'arrêter.

— Elle se meurt? s'écria David en rentrant dans le salon, tl, pâle, les traits bouleversés, le cœur brisé, il se jeta dans

un fauteuil, cacha sa figure entre ses mains, et mordit soa mouchoir pour étouffer ses sanglots.

— J'ai connu... les désespoirs de cet amour contenu... caché... impossible... murmurait-il. Je croyais avoir cruellement souffert... souffrir... cela, souffrir?... dérision!!... Est-ce que je savais ce que c'était que la crainte de perdre Marie... La perdre... elle... mourir! non... non... oh! mais... je la verrai du moins !...

Et, presque fou de douleur, David traversa précipitammeni le salon, mais il s'arrêta au seuil.

•— Elle se meurt peut-être... et je n'ai pas le droit d'assister à son agonie... Que suis-je ici?... un étranger... écoutons... du moins... rien... rien... un silence de tombe. Mon Dieu!... dans cette chambre où elle agonise peut-être, que se passe-t-il?... Ah! quelqu'un sort... c'est Pierre...

Et David, faisant un pas dans le corridor, vit en effet, dans la pénombre du couloir obscur, le docteur sortu" de la chambre de Marie...

— Pierre !... lui dit-il à voix basse, sifin de hâter sa venue. Pierre !

M. Dufour s'avançait rapidement au-devant de David, lorsque celui-ci entendit une voix dire tout bas :

— Monsieur le docteur, il faut que je vous parle...

A cette voix, M. Dufour s'arrêta brusquement devant la porte de la salle à manger où il entra.

— Quelle est cette voix?... se demanda David. Est-ce Marguei'ite?.... Mon Dieu ! que se passe-t-il? ajouta-t-il en prêtant l'oreille du côté de l'endroit où venait d'entrer le médecin. C'est Pierre qui parle... ses exclamations annoncent l'indignation... l'épouvante... Enfin... il sort... le voici!...

En effet, M. Dufour, la figure altérée, le front courroucé, entra dans la salle d'étude, les mains encore jointes par im geste d'horreur, et s'écria :

— Mais c'est horrible!... mais c'est infâme !...

David, ne songeant qu'à Marie, s'élança au-devant de son ami.

— Pierre... au nom du ciel... comment va-t-elle? La vérité!... j'aurai du courage... mais, par pitié! la vérité!... si affreuse qu'elle soit... il n'y a pas... vois- tu... de torture égale à celle qxie j'endure ici... depuis trois heures... me demandant : est-elle vivante... agonisante ou morte?...

Les traits bouleversés de David, ses yeux ardents, rougis par des larmes récentes, le brisement de sa voix, trahissaient à la fois tant de désespoir et tant d'amour, que le docteur Dufour, quoique sous l'impression d'une violente émotion, s'arrêta court à la vue de son ami, et le contempla pendant quelques instants avant de lui répondre.

— Pierre... tu ne me dis rien... rien... s'écria David effrayant de doulem', mais elle se meui't... donc... alors!...

— Non... Henri... non... elle ne se mem"t pas.

— Elle vivra ! !... s'écria David.

A cette espérance, ses traits se transfigurèrent, il serra le médecin contre sa poitrine, en murmurant sans pouvoir retenir ses larmes.

— C'est plus que la vie... que je te devrai, Pierre...

— Henri... reprit le docteur avec un soupir, je n'ai pas dit qu'elle vivrait...

— Tu crains?...

— Beaucoup...

— Oh! mon Dieu!... mais au moins tu espères...

— Je ne l'ose pas encore...

— Et à cette heure comment est-elle?

— Plus calme... elle s'est assoupie...

— Oh! qu'elle vive... qu'elle vive... Pierre... il le faut... elle vivra, n'est-ce pas?... elle vivra...

— Henri... fu l'aimes...

Rappelé à lui par ces mots de son ami, David tressaillit, resta muet et les yeux attachés sur les yeux du docteur. Celui-ci reprit d'ma ton grave et triste :

— Heniï... tu l'aimes... Je n'ai pas sm'pris ton secret... tu viens de me le révéler toi-même.

— Moi!!

— Par ta douleur...

— C'est vrai... je l'aime.

— Hemi ! s'écria le docteur les larmes aux yeux, avec une émotion profonde, Henri... je te plains... oh! je te plains...

— C'est im amo\ir sans espoir... je le sais... mais qu'elle vive... et je bénirai les tourments que je dois endurer près d'elle... car son fils... qui nous lie à jamais... sera toujours entre elle et moi...

— Oui, ton amour est sans espoir... Henri... oui, la délicatesse t'empêchera de jamais laisser soupçonner tes sentiments à Marie... Mais ce n'est pas tout... et, je te le répète, Henri, tu es plus à plaindre que tu ne le penses.

— Mon Dieu ! Pierre, que veux-tu dire ?

■ — Sais-tu?... mais... tiens... mon sang... bout... mon indignation se rallume... tout se révolte en moi... car... on ne peut pas parler de sang -froid d'une si lâche atrocité.

— Malheureuse femme, il s'agit d'elle! Oh! parle, parle donc ! Tu me brises ! tu me tues !

— Tout à l'heure... je venais te rejoindre...

— L'on t'a arrêté dans le couloir.

— C'était Marguerite... Sais-tu où madame Bastien a passé une partie de la nuit?

— Que veux-tu dire?

— Elle l'a passée hors de sa maison.

— Elk?... la nuit hors de sa maison?

— Oui... son mai'i l'a jetée dehors, demi-nue, par cette nuit glacée.

David frémit de tout son corps. Puis, après avoir porté ses deux mains à son front, comme poiir comprimer la violence de ses pensées, il dit au docteur d'une voix entrecoupée :

— Tiens, Pierre... j'ai entendu tes paroles... mais je ne te comprends pas... On dirait qu'un nuage vient de s'étendre sur mon esprit.

— D'abord, je n'ai pas compris non plus, moi, c'était trop monstrueux. Marguerite, hier soir, peu de temps après avoir quitté sa maîtresse... a entendu longtemps parler... tantôt à

voix basse... tantôt avec violence, dans la salle d'étude... puis marcher dans le corridor... puis le bruit d'une porte qui s'ouvrait et se fermait, puis plus rien... Cette nuit, après le départ de M. Bastien, Marguerite, sonnée par sa maîtresse, a cru d'abord à un évanouissement de Marie; mais plus tard, à certains indices, Marguerite a eu la preuve que sa maîtresse avait dû rester depuis minuit jusqu'à trois heures... sous le porche, exposée à toute la rigueur de cette nuit glaciale..,' Ainsi... cette maladie mortelle... peut-être...

— Mais, c'est un meurtre! s'écria David, effrayant de douleur et de rage, mais cet homme est un assassin !

— Ce misérable était ivre, à ce (jue m'a dit Margueiùte... c'est en suite d'une altercation avec sa malheureuse femme qu'il l'aura jetée dehors...

— Pierre, cet homme va revenu" tantôt... deux fois il m'a outragé, je le provoquerai... je le tuerai...

— Henri, du calme...

— Je veux le tuer !...

— Écoute-moi...

— S'il refuse de se battre, je l'assassinerai... Je me tuerai ensuite... Marie sera délivrée.

— Henri ! Henri! c'est du délire!

— Oh ! mon Dieu!,., elle... elle... ainsi traitée, dit David d'une voix déchirante, savoir cet ange de pureté, cette mère adorable et sainte, pour toujours à la merci de cet homme stupide et féroce... Mais tu ne vois donc pas que si elle ne meurt pas cette fois-ci, il la tuera un autre jour?

— Je le crois, Henri... et il ne faut pas qu'il la tue...

— Et tu ne veux pas que je...

— Henri... s'écria le docteur en prenant les mains de son ami avec effusion, Henri... noble et excellent cœur, reviens à toi... sois ce que tu as toujours été... plein de générosité, de courage... oui, de courage... il t'en faudra pour accomplir un eacrificé cruel, mais indispensable au salut de madame Bastien.

— Un sacrifice utile au salut... de Marie!! Oh! parle... parle...

—Brave... brave cœur... je te retrouve, et j'avais tort de te dire... que tu étais plus à plaindre que tu ne le pensais... car les âmes comme la tienne vivent de sacrifices et de renoncements. Écoute, Henri... en admettant que je puisse sauver madame Bastien de la maladie qu'elle a gagnée cette nuit, une fluxion de poitrine des plus dangereuses... il ne faut pas f[ue cette femme angélique reste au pouvoir de ce misérable, n'est ce pas?

— Acbève... achève...

— Il est un moyen honorable et légal d'arracher à cet homme la victime qu'il torture depuis dix-sept ans.

— Et ce moyen?

— Une séparation... judiciaire.

— Et comment y arriver?

— L'atroce conduite de cet homme, durant cette nuit, est un sévice des plus graves... Marguerite en témoignera; il *!'"" fini pas davantage pour obtenir une séparation, et d'ailleurs... je verrad les juges, moi!... et je leur dirai avec la chaleur et l'indignation d'un cœur honnête la conduite de Bastien envers sa femme depuis son mariage... je leur dirai l'angélique résignation de Marie... son admirable dévouement pour son fils... et surtout je leur dirai la pureté de sa vie...

— Tiens, Pierre, pardon... tout à l'heure, je parlais comme un insensé. A une brutalité féroce, je répondais par une violence homicide... Tuas raison... il faut que madame Bastien se sépare de son mari, qu'elle soit libre.

Et, à cette pensée, David ne put réprimer un tressaillement d'espérance.

— Oui... qu'elle soit libre, et aloi's pouvant seule disposer de l'avenir de sou fils...

— Henri, dit le médecin en interrompant son ami, tu dois comprendre que, pour que cette séparation soit ce qu'elle doit être du côté de Marie... digne et honorable... il iant que tu t'éloignes...

— Moi !... s'écria David atterré par les paroles du docteur, qui reprit d'une voix ferme :

— Henri, Je te le répète. .. il faut t' éloigner...

— La quitter... la quitter mourante?... jamais.

— Mpu ami...

— Jamais ! elle non plus n'y consentirait pas.

— Que dis-tu ! . . .

— Non... elle ne me laisserait pas partir... Abandonner son fils... que j'aime comme mon enfant, l'abandonner au moment même de réaliser les plus belles espéi'ances... mais ce serait insensé... je ne le pourrais pas. „. et ce cher enfant ne le pourrait pas non plus... Tu ne sais pas ce qu'il est pour moi... tu ne sais pas ce que je suis pour lui... tu ne sais pas, enfin, les liens indissolubles qui nous unissent... sa mère... lui et moi...

— Je sais tout cela, Henri... je sais la force de ces liens, je sais enfin que ton amour, peut-être ignoré de Marie, est aussi pur que respectueux.

— Et tu veux m'éloigner?

— Oui... parce que je sais aussi que Marie et toi vous êtes jeunes tous deux, parce que vous vivez dans une intimité de tous les instants... parce que l'expression de la reconnaissance qu'Ole te doit pourrait paraître à des yeux prévenus... l'expressioi. d'un sentiment plus tendre, parce qu'enfui je sais que la vieille marquise de Pont-Prillant, douairière éhontée s'il en est, a fait au château devant vingt personnes de méchantes et cyniques allusions à l'âge et à la figure du précepteur que madame Bastien a choisi pour son fils.

— Oh ! c'est infâme !

— Oui, c'est infâme !.. oui, c'est indigne ! mais tu donneras créance à ces infamies, à ces indignités .. si tu restes dans cette maison au moment même où madame Bastien, après dix-sept ans de mariage, demandera sa séparation.

— Mais elle ignore mon amour, Pierre... je te le jure... mais tu sais bien que je mourrais plutôt que de lui dire un mot de cet amour, par cela même qu'elle me doit le salut de son fils I

— Je ne doute ni de toi ni d'elle; mais, je te le répète, toi»

séjour prolongé dans cette maison peut faire à Marie un tort irréparable.

— Pierre... ces craintes sont îuiies.

— Ces craintes ne sont que ti'op fondées; ta présence, ainsi méchamment interprétée, portera atteinte à l'irréprochable pureté de la vie de Marie : on préjugera mal de sa demande en séparation, on la rejettera peut-être. Alors Bastien, doublement irrité conti'e sa femme, redoublera de brutalité envers elle, et il la tuera, Henri, il la tuera... légalement, il la tuera honnêtement, comme bien des maris tuent leurs femmes.

La justesse des paroles du docteur était évidente ; David ne put la méconnaître. Voulant pourtant se rattacher à une dernière espérance, il reprit :

— Mais enfin, Pierre, puis-je cpiitter Frédérik... qui, à cette heure, a encore besoin de tous mes soins, car son moral est à peine raffermi... Cher enfant ! le quitter au moment où j'entrevoyais déjà pour lui un si glorieux avenir.

— Mais songe donc que, ce soir, M. Bastien sera ici... qu'il te dira peut-être de sortir de la maison... de cette maison où, après tout, il est le maître... que feras-tu?

L'entretien de David et du docteur fut interrompu par Fi'édérik, qui entra vivement en disant à M. Dutom' :

— Ma mère vient de se réveiller de son assoupissement... elle désue vous parler à l'instant, monsieur Dufour.

— Mon enfant, dit le médecin à Frédérik, j'aurais quelques mots à dire à votre mère en particulier. Veuillez rester un moment ici avec David.

Et, s'adressant à son ami, M. Dufour lui dit :

— Henri, je puis compter sur toi... tu me comprends? ^- Je te comprends.

— Tu me donnes ta parole de faire ce que tu dois faire? Après une longue hésitation, pendant laquelle Frédérik,

surpris de ces paroles mystérieuses, regardait tour à tour le docteur et David, celui-ci reprit d'une voix ferme, en tendant la main à son ami :

— Pierre tu as ma parole.

— Bien... bien... dit le médecin avec émotion, en serrant la main de David.

Puis il ajouta ;

— Je n'ai rempli que la moitié de ma tâche.

— Pierre, que dis-tu? s'écria David en voyant le médecin se diriger vers la chambre de Marie, que vas-tu faire?

— Mon devoir, répondit le docteur.

Et laissant David et Frédérik dans le salon d'étude, il entra chez madame Bastien,

Lorsque le docteur Dufour entra chez madame Bastien, il la trouva au lit, Marguerite assise à son chevet.

Marie, la veille encore d'une si florissante beauté, était pâle, abattue ; la brûlante ardeur de la lièvre colorait vivement ses pommettes et faisait briller ses grands yeiix bleus, demi-clos sous leurs paupières alourdies ; de temps à autre, une petite toux sèche et aiguë soulevait son beau sein, sur lequel la jeune femme appuyait fréquemment sa main comme pour comprimer de fréquents et douloureux déchirements.

A la vue du docteur, madame Bastien dit à sa servante :

— Laissez-nous, Marguerite.

— Eh bien!., comment vous trouvez-vous? dit le docteur à Marie lorsqu'il fut seul avec elle.

— Cette toux me brûle et me brise la poitrine, mon bon docteur... mon assoupissement a été mêlé de rêves pénibles,

effet de la fièvre, sans doute... mais... ne parlons pas de cela, ajouta Marie avec un accent de résignation angélique. J'ai à vous consulter... sur des choses bien graves... mon bon docteur... et je dois... me hâter... car deux ou trois fois... j'ai,

depuis mon réveil senti mes pensées près de m'é-

chapper.

— 11 ne faut pas vous incjuiéter, cela tient à l'état de faiblesse... qui suit presque toujours la surexcitation de la fièvre.

— J'ai voulu d'abord vous parler... à vous... à vous seul... avant de prier M. David et mon fils... d'entrer chez moi... car nous aurons... je crois, à conférer ensuite... tous ensemble.

— Je vous écoute, Madame.

— Vous le savez... mon mari... est venu ici... hier soir.

— Je le sais, dit le docteur, sans pouvoir vaincre un frémissement d'indignation.

— J'ai eu avec lui une longue... et pénible discussion... au sujet de mon fils. Malgré mes réclamations, mes prières... M. Bastien est résolu de faire entrer Frédérik chez M. Bridou, comme clerc d'huissier... il me faut donc remercier M. David de ses soins... et me séparer de mon enfant.

— Et à cela... vous ne sauriez consentir?

— Tant qu'il me restera une étincelle de vie... je défendi'ai mes droits sur mon fils. Quant à lui... vous connaissez la résolution de son caractère. Jamais il ne voudra me quitter... abandonner M. David et entrer chez M. Bridou... M. Bastien sera tantôt de retour ici... il va prétendre emmener mon fils...

Marie, vaincue par l'émotion qu'elle tâchait de combattre, fut obligée de s'interrompre un instant et éprouva bientôt un accès de toux d'un caractère si dangereux, joint aime oppression si douloureuse, qu'involontairement le docteur leva les yeux au ciel avec angoisse, tout en faisant prendre à la jeune femme quelques cuillerées d'un breuvage préparé par lui.

Marie, un peu remise, continua :

— Telle est notre position, mon cher docteur... il faut qu'avant le retour de M. Bastien... nous ayons pris un parti* décisif, sinon... et Marie devint encore plus pâle, sinon, il va se

passer ici quelque chose d'épouvantable... car vous savez combien M. Baslien est violent, combien Frédérik est i^ésolu, et, quant à moi... je le sens, malade comme je le suis, <;'est me frapper à mort que de m' arracher mon fils.

— Madame, les moments sont précieux... permettez -moi d'abord de faire appel à votre franchise.

— Parlez.

— Hier soir, à la suite de la discussion que vous avez eue avec votre main... une scène atroce a eu lieu... et cette nuit...

— Monsieur...

— Je sais tout. Madame.

— Encore une fois, docteur...

— Je sais tout, vous dis-je, et, avec votre courage habituel, vous vous êtes, j'en suis certain, résignée à cet abominable traitement afin de ne pas donner lieu à un éclat déplorable, et d'éviter une collision terrible entre votre fils et votre mari. Oh! ne cherchez pas à le nier... votre salut, celui de votre fils dépendent de la sincérité de votre aveu...

— Mon salut? celui de mon fils?

— Voyons, Madame... croyez-vous que la loi reste désarmée contre d'aussi atroces excès que ceux dont votre mari s'est rendu coxipable envers vous? Non ! non ! Et de sa stupide férocité... il y a des témoins. Et ces témoins, c'est Marguerite... c'est m.oi qui a été appelé à vous donner mes soins, en suite de ces horribles sévices qui autorisent, qui justifient une demande en séparation. Cette demande, il faut la former aujourd'hui.

— Une séparation ! s'écria Marie en joignant les mains avec transport, il serait possible?

— Oui, et vous l'obtiendrez; fiez-vous à moi, Madame... Je verrai vos juges, je ferai valoir vos droits, vos chagrins, vos malheurs. Mais, avant de former cette demande, ajouta le docteur en hésitant, car il sentait toute la délicatesse de la question qu'il soulevait, il est indispensable que David s'éloigne.

A ces mots, Marie tressaillit de surprise et de douleur; les yeux attachés sur ceux de M. Dufour, elle tâchait de deviner

sa pensée, ne pouvant comprendre pourquoi, lui, le meilleur ami de David, demandait qu'il fût éloigné.

— Nous séparer de M. David, dit-elle enfin, au moment où mon fils a tant besoin de ses soins?

— Madame, croyez-moi,., le départ de David est indispensable... David lui-même l'a senti... car il est résolu de s'éloigner.

— M.David?..

— J'ai sa parole.

— C'est impossible...

— J'ai sa parole, Madame.

— Lui... lui... dans un pareil moment, il nous abandonne?

— Pour vous sauver... vous et votre fils.

— Pour nous sauver?..

— Sa présence auprès de vous. Madame, compromettrait le bon succès de votre demande en séparation.

— Pourquoi cela?..

Il y eut dans la question de Mai'ie tant de candeiu" et de sincérité; elle témoignait si pleinement de l'innocence de son cœur, que le docteur Dufour n'eut pas le courage de porter un nouveau coup à cette angélique créature en lui parlant des bruits odieux que l'on commençait à répandre sur elle et sur David ; il reprit :

— Vous ne pouvez douter. Madame, du dévouement, de l'affection de David ; il sait tout ce que son départ doit avoir de regrettable... de pénible pour Frédérik, mais il sait aussi l'indispensable nécessité de ce départ.

— Lui, partir!..

A l'accent déchirant avec lequel Marie prononça ces deux seuls mots : «lui, parlir ! » le docteur devina pour la première fois et comprit la grandeur de l'amour que Marie ressentait pour David; en songeant à cet amour profond et pur, né des causes les plus nobles, les plus saintes, le cœur du médeein se brisa. 11 connaissait la vertu de Marie, la délicatesse de David, et, à cette fatale passion, il ne voyait pas d'issue.

Marie, après avoii' silencieusement pleuré, toui'na vers le

docteur son pâle et douloureux visage baigné de larmes, et lui dit avec accablement :

— Monsieur David... juge à propos de s'éloigner... mon fils et moi nous Jious résignerons... Votre ami nous a donné trop de preuves de son admirable dévouement pour qu'il soit permis de douter un instant de son cœur; mais... je dois... vous le dire... son départ portera un coup affi'eux à mon fils.

— Mais vous lui restez... vous, Madame, car, je n'en doute pas, une fois votre séparation obtenue, tout me fait espérer qu'on vous le laissera...

— Tout vous fait espérer qu'on me laissera mon fils?

— Sans doute.

— Comment? reprit Marie, en joignant les mains et regardant le docteur avec une inexprimable angoisse, cela peut donc faire... tin doute... que l'on me laisse mon fils?

— Il a plus de seize ans... et légalement, en cas de séparation, le fils suit le père... ime fille vous resterait.

— Mais alors, reprit Marie toute palpitante de crainte, si je n'ai pas la certitude de garder mon fils, à quoi bon celte séparation ?

— D'abord, à assurer votre repos, votre vie peut-être... car votre mari...

— Mais mon fils ! . . mon fils ! . .

— Nous ferons tout au monde... pour obtenir qu'il reste avec vous.

— Et si on ne me le laisse pas?

— Hélas!.. Madame...

— Ne pensons plus à cette séparation, monsieur Dufour.

— Songez donc, Madame, que c'est vouloir rester à la merci d'un misérable qui vous tuera quelque jour...

— Du moins auparavant il ne m'aura pas enlevé mon fils.

— Il vous l'enlèvera. Madame... Ne veut-il pas aujourd'hui même l'emmener?

— Oh.! mon Dieu! s'écria Marie en se renversant sur son oreiller avec une telle expression de douleur et de désespoir, que le docteur courut à elle en s'écriant :

— Au nom du ciel!., qu'avez-vous?

— Monsieur Dufour, dit Marie d'une voix affaiblie en fernnnt les yeux, vaincue par la douleur, je me sens épuisée... de quelque façon que j'envisage... l'avenir, il est horrible... que faire... mon Dieu! que faire?., l'heure approche, mon mari va revenir... il va vouloir... emmener mon fils... Oh! pour l'amour de moi... mettez- vous entre Frédérik... et son père... oh! si... vous saviez ce que je... redoute... je...

Et les mots expu'èrent sur les lèvres de la jeune femme, qui perdit tout à fait connaissance.

Le docteur courut à la sonnette, sonna vivement, puis il re- V.nt auprès de madame Bastien lui donner ses secours.

La servante n'ayant pas répondu à la sonnette, M. Dufour ouvrit la porte et appela :

— Marguerite! Marguerite!..

A la voix alarmée du docteiir, Frédérik resté dans le salon d'étude s'élança vers la chambre de sa mère, suivi de David, qui, oubliant toutes convenances, et cédant à un irrésistible entraînement, voulut voir du moins une dernière fois celle qu'il allait quitter.

— Frédérik, soutenez votre mère, s'écria monsieur Dufour, et toi... Henri... va vite chercher de l'eau froide... dans la salle à manger... quelque part... Je ne sais pas où est Marguerite.

David courut exécuter les ordres du docteui', pendant que Frédérik, soutenant entre ses bras sa mère presque privée de sentiment, disait au docteur d'une voix déchirante :

— Oh! mon Dieu... cet évanouissement... comme elle est pâle... Mais du secours... du secours...

Marguerite soudain parut dans la chambre ; ses traits bouleversés offraient un singulier mélange de stupeur, d'effroi et de satisfaction contenue.

— Monsieur le docteur, s'écria-t-elle d'une voix haletante, si vous saviez...

— Pierre, voici ce que tu m'as demandé, dit David en accourant et lui donnant une carafe remplie d'eau fraîche, dont

le docteur versa quelques cuillerées dans une tasse, puis s'adressant à voix basse à la servante :

— Marguerite, donnez-moi cette fiole... là... sur la clieminée... Mais... qu'avez-vous?.. ajouta monsieur Dufour, en voyanY la servante rester immobile et trembler de toiis ses membres... Parlez... parlez donc...

— Ah ! Monsieur, répondit la servante à voix basse, c'est que... ça me... coupe la respiration... Si vous saviez...

— Achevez donc...

— Monsieur est mort!..

A ces mots, le docteur se recula d'un pas, oublia Marie... resta pétrifié... et regarda la servante sans pouvoir trouver une parole.

David épi'ouva une commotion si violente qu'il fut obligé de s'appuyer à la boiserie.

Frédérik... tout en tenant sa mère embrassée, se retourna bmsquement vers Marguerite, en murmiu'ant :

— Oh! mon Dieu!., mort... mort... mon père!.. Et il cacha sa figure dans le sein de sa mère.

Marie, quoique plongée dans un évanouissement causé par la prostration complète de ses forces, avait conservé un léger entendement...

Ces jnots de Marguerite : Monsieur est mort! arrivèrent usqu'aux oreilles de la jeune femme, mais vagues comme la pensée d'un rêve

Le docteur rompit le premier le silence solennel qui avait accueilli les paroles de la servante et lui dit :

— Expliquez-vous... Comment savez-vous?..

— Cette nuit, reprit la servante. Monsieur, à deux lieues d'ici, a voulu passer à gué une route encore couverte par les suites de l'inondation... Le cabriolet et le cheval ont été entraînés... On n'a pas retrouvé le corps de M. Bridou, mais on a reconnu celui de Monsieur à sa peau de bique; il a été broyé sous les roues du moulin de l'étang; on a retrouvé à une des palettes des roues la moitié de sa casaque de peau; une des poches contenait plusieurs lettres à l'adresse de Mon-

sieur. C'est comme ça que le maire de Blémur, qui est là avec un gendarme, a su que c'était Monsieur... qui avait péri, et qu'il a dressé l'acte de décès.

Lorsque la servante eut terminé son récit au milieu d'un religieux silence, madame Bastieu, rappelée tout à fait à elle par la profonde et violente réaction de cette nouvelle inattendue, serra passionnément son fils contre son sein en disant :

— Nous ne nous quitterons plus... jamais... jamais...

Marie allait ensuite presque instinctivement chercher le rei gard de David, mais une exquise délicatesse la retient, elle .1 détourne les yeux, sa pâleur se colore d'une légère rougeur, et elle étreint son fils dans un nouvel embrassement.

Trois semaines environ s'étaient passées depuis que la mort de M. Bastien avait été annoncée.

Tant d'émotions violentes et contraires avaient compliqué et rendu plus dangereuse encore la maladie de Marie.

Pendant deux jours son état avait été presque désespéré, puis il s'était peu à peu amélioré, grâce aux soins du docteiir Dufour et aux ineffables espérances dans lesquelles la jeune femme puisait assez de force, assez de volonté de vivi'e, pour combattre la mort.

Au "bout de quelcpies jours commença la convalescence de Marie, et quoique cette convalescence dût être longue et exi-

ger les soins les plus attentifs, de peur d'une rechute toujours plus redoutable que la maladie elle-même, toute alarme avait cessé.

Est-il besoin de dire que , depuis l'annonce de la mort de M. Bastien, David et Marie n'avaient pas prononcé une parole qui fit allusion à leurs secx'ètes et certaines espérances?

Ces deux âmes d'élite avaient l'exquise pudeur du bonlaeur; et quoique la mort de Jacques Bastien ne dût être en rien regrettable, David et Marie respectèrent religieusement^ sinon l'homme, du moins une cendre à peine refroidie.

La maladie de madame Bastien, et les craintes que l'on eut quelques jours pour sa vie, causèrent une profonde désolation dans le pays, et son rétablissement une allégresse universelle; ces témoignages de touchante sympathie adressés autant à Frédérik qu'à sa mère, la conscience d'un avenir qui n'avait, ainsi qu'on dit vulgairement, d'autre tort que d'être trop beau, affermirent et hâtèrent la convalescence de Marie qui, au bout de trois semaines, ne ressentait plus qu'une faiblesse excessive qui l'avait jusqu'alors empêchée de quitter sa chambre.

Dès que son état n'avait plus inspiré de craintes, elle avait voulu que Frédérik entreprit les études projetées par David, et qu'une partie des leçons eût lieu chez elle, éprouvant ainsi un ravissement indicible à voir réunis sous ses yeux ces deux êtres tant aimés dont elle avait failli être à jamais séparée; sa présence à ces leçons lui causait mille jouissances : d'abord l'intérêt si tendre, si éclairé de David pour Frédérik, puis l'ardeur indomptable du jeune homme qui voulait une destinée glorieuse, illustre, pour être l'oi^gueil et la joie de sa mère, et satisfaire à son ambitieuse envie dont la flamme épurée brûlait plus que jamais en lui.

11 avait été décidé d'un commun accord que Frédérik entrerait d'abord à l'école Polytechnique, et que de là, selon son attrait, il suivrait une des nombreuses carrières à lui ouvertes par cette école encyclopédique : la guerre, ]a marine, les arts, les lettres ou les sciences.

Ces quelques mots donneront un aperçu bien incomplet de la félicité céleste, idéale, où durent vivre ces trois tendres et nobles créatures, du moment que la santé de Marie n'inspira plus aucune crainte ; félicité nouvelle pour tous, car, lors des heureux jours qui suivirent la guérison morale de Frédérik, la venue de M. Bastien, souvent oubliée, mais sans cesse imminente, apparaissait sur ce brillant horizon comme un nuage toujours menaçant.

A cette heure, au contraire, aussi loin que pouvait s'étendre la vue de Marie, de David et de Frédérik... ils apercevaient im ciel d'aziu- d'une sérénité si splendide, que sa magnificence infinie les éblouissait parfois.

Trois semaines s'étaient donc écoulées depuis l'annonce de la mort de M. Bastien.

Deux heures venaient de sonner, Frédérik, aidé de Marguerite et du vieil André, garnissait de perce-neige, de quelques pâles roses du Bengale, d'héliotropes d'hiver, et de rameaux de houx ornés de leurs baies de corail, les vases de la cheminée de la salle d'étude.

Au milieu de cette pièce, un portrait de Frédérik, d'une admirable ressemblance, et dessiné au pastel par David, était placé sur un chevalet; un grand feu brûlait dans la cheminée; enfin l'on voyait sur une table les préparatifs d'une simple et rustiqiie collation.

Les trois complices qui présidaient aux apprêts de cette petite fête, de cette surprise en un mot, marchaient sur la pointe du pied et parlaient tout bas, car il ne fallait pas que madame Bastien se doutât de ce qui se passait; ce jour-là, pour la première fois depuis sa maladie, la jeune femme devait sortir de sa chambre et rester durant quelques heures dans la salle d'étude; aussi Frédérik et les deux vieux serviteurs tàchaient-ils dj donner à ce salon un air de fête, et David, à i'insu de Marie, s'était occupé du portrait de Frédérik, portrait qu'elle devait voir ce jom-là pour la première fois. Pendant les mystérieuses allées et venues, Marie était seule dans sa

chambre avec David. La jeune femme, vêtue de deuils à demi coucliée sur une chaise longue, contemplait dans un muet bonheur David, assis à une table de travail, et occupé à corriger, ainsi qu'on dit, un des devoirs de Frédérik.

Soudain David, tout en poursuivant sa lecture, dit à mivoix :

— C'est inconcevable...

— De quoi s'agit-il donc, monsieur David ?

— Des progrès réellement singuliers de ce cher enfant..,. Madame... Voilà trois semaines à peine que nous nous occupons de géométrie... et son aptitude aux sciences exactes... se développe avec la même rapidité que ses autres facultés...

— S'il faut vous le dire, monsieur David... cette aptitude m'étonne chez Frédéi'ik; tout ce qui est... sentiment, imagination, nous semblait devoir prédominer en lui...

— Et c'est là. Madame... ce qui me surprend et me ravit... Chez ce cher enfant, tout obéit à la fois à une même impulsion, tout grandit à vue d'œil et rien ne se nuit... Je vous ai lu hier ses dernières pages, vraiment éloquentes, vraiment belles...

— Le fait est, monsieur David, qu'il y a une différence frappante entre ce dernier morceau et les meilleures choses qu'il ait écrites avant... cette terrible maladie morale, qui, grâce à vous, devait amener la régénération de Frédérik... Tout ce que je redoute maintenant pour lui, c'est l'excès du travail.

— Aussi je calme, je modère autant que je le puis son avidité de savoir... son impatiente et jalouse ardeur, ses élans passionnés vers un avenir qu'il veut glorieux, illustre... et cet avenir sera le sien.

— Ah! monsieur David, quelle joie, quelle ivresse pour nous... si nos prévisions se réalisent!

Il est impossible de rendre avec quelle expression de tendresse contenue Marie prononça ces mots : nous, no" prévisions, qui seuls révélaient les secrets projets de bonheur formés tacitement par Maiùe et par David. Celui-ci reprit :

— Croyez-moi, Madame, nous le verrons grand par le

cœur et par l'intelligence; il y a en lui une incroyable énergie, encoz'e doublée par cette redoutable mvie qui nous a tant alarmés.

— Hier encore, monsieur David, il me disait gaiement; «Mère, quand, maintenant, j'aperçois au loin le cbâteau de Pont-Brillant qui me rendait si malheureux... c'est un regard d'amical défi que je lui jette. »

— Et vous verrez. Madame, si, dans huit ou dis ans, le nom de Frédérik Bastien ne résonnera pas plus glorieusement que celui du jeune marquis.

— J'ai l'orgueil de partager votre espoir, monsieur David. Marchant entre nous deux, je ne sais pas où mon fils ne pourra pas arriver.

Puis, après un moment de silence, Marie ajouta :

— Mais, savez-vous que c'est comme un rêve ! Quand je pense qu'il y a deux mois à peine... le soir de votre arrivée... vous étiez là, à cette table, parcourant les cahiers de Frédérik et déplorant comme moi qu'un voUe fût étendu sur l'esprit de ce malheureux enfant...

--- Vous rappelez-vous. Madame, ce silence morne, glacé... contre lequel échouaient tous nos efforts?

— Et cette nuit où, folle d'épouvante, j'ai couru chez vous pour vous supplier de ne pas abandonner mon fils... comme si vous pouviez l'abandonner...

— Dites, Madame, n'est-ce pas qu'il y a une sorte de charme dans ces souvenii-s poignants, lorsqu'on se retrouve en pleine sécurité... en plein bonheur?

— Oui... il y a là un charme triste... mais combien je lui préfère... les espérances certaines !... Ainsi, mon sieiu^ David... je vous dirai que j'ai fait beaucoup de projets cette nuit.

— Voyons, Madame...

— Il y en a d'abord un... très-fou, très-impossible.

— Tant mieux, ce sont d'ordinaire les plus charmants.

— Lorsque notre Frédérik entrera à l'école Polytechnique, il faudra nous séparer de lui... Oh! mais soyez tranquille... pour cela je serai vaillante... à une condition cependant.

— Et cette condition?

— Vous allez bien rire, car c'est puéril, ridicule peut-être. Eh bien, je voudrais que nous puissions demeurer tout près de lui... Et, s'il faut tout vous avouer, mon ambition serait de loger en face de l'école, si cela était possible... "Vous allez vous moquer de moi ?

— Je ne ris pas du tout de cette idée. Madame : je la trouve excellente... car, grâce à cette proximité, vous pourrez voir notre cher enfant deux fois par jour. Je ne parle pas des soi'ties,.. deux bons grands jours... où nous l'aurons tout à fait.

— Vraiment... dit Marie en souriant, vous ne me trouvez pas trop... mère?

— Ma réponse est bien simple, Madame. Comme il faut prévoir les choses d'un peu loin, je vais écrire aujourd'hui à Paris, afin que l'on guette le premier logement convenable en face de l'école et qu'on nous le retieime.

— Combien vous êtes bon !...

— Bonté bien facile, en vérité... Partager avec vous la joie d'être rapproché de 7iotre cher enfant.

Marie resta un moment silencieuse ; puis, des larmes d'une céleste douceur lui venant aux yeux, elle dit avec une émotion indéfinissable, en se retournant vers David :

— Comme c'est délicieux... le bonheur !...

Et ses yeux noyés de félicité cherchèrent et rencontrèrent les yeux de David... longtemps leur regard resta attaché l'un sur l'autre dans une muette et divine extase. La porte de la chambre s'ouvrit et Marguerite dit au précepteur d'un air à la fois souriant et mystérieux :

— Monsieur David... voulez-vous venir, s'il vous plaît?

— Et mon tils, demanda Marie, où est-il ?

— Monsieur Frédéi'ik est occupé... très-occupé. Madame, répondit la servante en échangeant un coup d'œil d'intelligence avec le précepteiu' qui se dirigea vers la porte et sortit.

— Si Madame le permet, reprit Marguerite, je resterai auprès d'elle dans le cas où elle aurait besoin de quelque chose.

— Ah! Marguerite... Marguerite, dit la jeune femme en

souriant et en secouant la tête, on complote ici queicfue chose.

— Comment donc cela, Madame ?

— Oh!... je suis très-clairvoyante ! depuis ce matin... ces allées, ces venues... que j'entends dans le corridor, Frédérik absent... à l'heui'e de son travail... certain bruit inaccoutumé du côté de la salle d'étude...

— Je puis assurer à Madame... que...

— Bon ! bon!... on abuse de ma position, reprit Marie en souriant, on sait que je ne puis pas encore marcher... et aller voir par moi-même ce qui se passe par là...

— Oh ! Madame... par exemple...

— Voyons, Marguerite... il s'agit d'une sm'prise?..

— D'une surprise... Madame?

— Voyons, ma bonne Marguerite, contez-moi cela... je vous en prie... Que je sois heureuse... plus tôt... je le serai aussi plus longtemps.

— Madame, dit héroïquement Marguerite, ce serait une trahison . ..

A ce moment, le vieil André entre-bâilla la porte et dit à la servante d'un air aussi ti'ès-rayonnant et très-mystérieux :

— Marguerite on demande où est la chose que

qui...

— Ah! mon Dieu ! il va dire quelque sottise; il n'en fait jamais d'autres ! s'écria la servante en courant à la poi'te, où elle s'entretint quelques moments à voix basse avec André, après quoi elle revint auprès de sa maîtresse, qui lui dit eu souriant :

— Allons, Marguerite... puisque vous êtes impitoyable... je vais aller... moi-même...

— Madame... y pensez-vous?.. Vous n'avez pas encore pu marcher depuis votre maladie...

— Ne me grondez pas, je me résigne, je gâterais la surpi'ise... mais que je suis donc impatiente de savoir !..

La porte du salon d'étude s'ouvrit de nouveau. C'étaient David, Frédérik et le docteur Dufour. Marguerite s'éloigna après avoir dit tout bas à Frédérik ;

— Monsieur Frédérik, quand vous m'entendrez tousser derrière la porte, ça sera prêt.

Et la servante sortit.

A la vue du docteur, madame Bastien dit gaiement :

— Oh! dès que vous voici, mon bon docteur... je ne doute plus du complot.

— Un complot? dit M. Dufour en jouant l'étonnement, pendant que David et Frédérik échangeaient un sourire.

— Oui... oui... reprit Marie... une surprise que l'on me ménage... mais je vous avertis que les surprises sont trèsdangereuses pour de pauvres malades comme moi, et qu'il vaudrait bien mieux me tout dire d'avance.

— Tout ce que je puis vous déclarer, ma chère et impatiente et belle malade, c'est que c'est aujourd'hui, ainsi que nous en sommes convenus, que vous devez tenter de marcher toute seule... pour la première fois... et que mon devoir, oui. Madame, mon devoir... est d'assister à cet essai de vos forces.

A peine le docteur prononçait-il ces mots, que l'on entendit Marguerite tousser avec affectation derrière la porte.

— Allons, mère, dit tendrement Frédérik à la jeune femme, du courage... nous allons faire xinc grande promenade dans la maison.

— Oh! je me sens d'une force qui va vous étonner, répondit la jeune femme en souriant et se disposant à se lever de sa chaise longue, ce à quoi elle parvint, non sans quelque difficulté, car sa faiblesse était encore grande.

Ce fut alors un tableau à la fois gracieux et touchant.

Marie, debout, s'avança d'un pas incertain, David à sa droite, le docteur à sa gauche, prêts à la soutenir si elle faiblissait, tandis que Frédérik, devant elle... marchait doucement à reculons en lui tendant les bras... ainsi que l'on fait à un enfant qui essaye ses premiers pas...

— Voyez comme je suis forte ! dit gaiement Marie en s'avançant lentement vers son fils qui lui souriait avec tendresse. Où me conduisez-vous comme cela ?

— Tu vas voir, mère...

A peine Frédérik prononçait-il ces mots, qu'un cri effrayant, terrible, poussé par Marguerite, retentit derrière la porte.

Puis cette porte s'ouvrit brusquement, et une voix railleuse^ retentissante, dit en même temps :

— Minute ! Gros Bonhomme vit encore.

Marie, qui faisait face à la porte, jeta un cri épouvantable et tomba à la renverse.

Elle voyait son mari... Jacques Bastieu.

KLIII

On se souvient peut-êti'e qu'au moment de partir pom^ Blémur, Bridou avait endossé la casaque de peau de bique de Jacques Bastien ; celui-ci, dans sa demi-ivresse, et malgré les recommandations contraires du vieil André, s'était entêté à passer à gué une route inondée et traversée par le courant d'un étang débordé j le cheval perdit pied, le cabriolet fut entraîné ; Bridou parvint à quitter la voiture ; mais, emporté par le torrent jusque sous les roues d'un moulin, il y fut broyé. Une partie de la casaque de peau était restée accrochée à une palette des roues. On trouva dans la poche de ce vêtement plusieurs lettres décachetées et à l'adresse de M. Bastien. De là vint une funeste erreur. L'on crut M. Bastien broyé sous la roue du moulin, et le corps de l'huissier à jamais disparu dans les eaux.

Jacques Bastien, gêné par son énorme embonpoint, n'avait pu parvenir, malgré ses efforts, à sortir de la voiture ; cette

circonstance le sauva : le cheval, après avoir été quelques moments entraîné à la dérive, reprit pied ; mais bientôt, en gravissant une pente rapide, épuisé de fatigue, il s'abattit violemment.

Jacques, jeté en avant, se fit une profonde blessure à la tête, resta sur le coup, et, au point du jour, des journaliers allant aux champs l'ayant recueilli, le transportèrent dans une ferme isolée, assez éloignée du sinistre.

Jacques resta longtemps retenu dans cette demeure, ef par les suites de sa blessure et par une dangereuse maladie causée par la frayeur et par une immersion prolongée dans un courant d'eau glaciale.

Lorsqu'il fut en état d'écrire à sa femme pour lui annoncer son arrivée, il s'en gai'da bien, se promettant, s'il passait pour mort, selon toute probabilité, de faire de sa résurrection l'objet d'une plaisanterie stupide et brutale, car il ne s'abu-' sait^'Das sur la nature des sentiments avec lesquels Marie avait dû accueillir la nouvelle de sa fin tragique.

A ce projet, ainsi qu'on l'a vu, Jacques ne manqua pas.

Seulement, ce misérable voyant à son aspect sa femme tomber foudroyée, il crut l'avoir tuée, et, dans une épouvante qui tenait du vertige, il se sauva tout d'abord de sa maison.

Marie n'avait pas été seule frappée de ce coup terrible...

Non moins atterré par la brusque apparition de Bastien, Frédérik, voyant sa mère rouler inanimée sur le carreau, s'affaissa sur lui-même et fut reçu complètement év<inoui entre les bras du docteur Dufour.

L'on transporta ce malheureux enfant non dans sa chambre, voisine de celle de sa mère, mais dans le salon d'étude; un, lit y fut dressé à la hâte, le docteur Dufour ayant craint avec raison que, dans l'état alarmant où se trouvaient Marie et son fils, leur rapprochement n'eût pour tous deux des suites funestes; car, de la chambre de Marie, on entendait tout ce qui se disait chez Frédérik.

Le docteur ne put leur donner simultanément ses soins : il s'occupa d'abord de Marie qui, à peine convalescente, pouvait

et devait être, liélas ! mortellement atteinte par une si effroyable révolution.

Lorsque M. Dufour retourna près de Frédérik , il le trouva frappé d'une congestion cérébrale ; les soins presque instantanés que réclamait sa position n'ayant pu lui être donnés à temps, le jeune homme tomba bientôt dans un état désespéré.

Lorsque Marie revint à elle, elle pressentit sa fin prochaine, , et demanda instamment à voir son fils.

L'embaiTas de Marguerite, sa pâleur, les défaites qu'elle donna, afin d'expliquer l'absence de Frédérik dans un moment si solennel, tout fut pour la jeune mère une révélation.

Elle sentit, si cela se peut dire, que son fils se mourait comme elle.

Alors Marie voulut voir David.

Marguerite l'amena j il resta seul avec madame Bastien... dont les traits angéliques portaient déjà l'empreinte de la mort; de sa main blanche et froide, faisant signe à David de s'asseoir à son chevet, elle lui dit ;

— Et mon fils?

— Madame...

— Il n'est pas là... on me le cache...

— Ne croyez pas...

— J'ai tout compris... il est dans un état désespéré, et comme ma fin, à moi, est prochaine aussi, j'ai voulu vous faire mes adieux... Henri.

Pour la première fois... et pour la dernière fois, hélas! Marie appelait David de son nom de baptême.

— Vos adieux! répéta- t-il avec un sanglot déchirant, vos adieux...

— Je ne mourrai pas du moins... sans vous dire... combien je vous ai aimé... Vous le saviez., n'est-ce pas... mon ami?...

— Et vous dites que vous allez mom-ii'! Non! non ! Marie, la force de mon amour vous rendrait à la vie, s'écria David dans une sorte d'égarement. Mourir ! pourquoi mourir? nou* nous aimons tant !

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