‹ Les sept péchés capitauxChapitre 2 sur 7 · II · texte numérisé non relu

II

— Oui, notre amour est grand, mon ami... et pour moi il a commencé du jour où mon pauvre enfant est revenu... à la 7ie de l'âme que vous lui avez rendue...

— Oh! malheur... malliem'...

— Non... Henri., ma mort n'est pas un malheur pour aous... 11 me semble, voyez-vous, qu'au moment de quitter cette vie.. . mon âme, dégagée de ses liens terrestres... peut lire dans l'avenir... Henri... savez-vous quel am-ait été notre sort?

— Vous me le demandez? Ce matin encore... nos projets...

— Écoutez-moi... mon ami... il est dans l'amour maternel... de profonds mystères... peut-être ne se dévoilent-ils qu'aux heures suprêmes... Depuis que je me suis crue libre... l'avenir m' apparaissait radieux comme à vous, Henri... Quelques mois encore... vous, mon fils et moi... nous confondions notre vie dans un même bonliem\

— Oh !... ce rêve ! ce rêve !...

— Ce rêve... a été beau... Henri... peut-être son réveil eûtil été cruel.

— Que dites-vous?

— Vous savez combien mon fils m'aime... Vous savez que toute affection passionnée a sa jalousie... tôt ou tard... il eût été jaloux de mon amour pour vous... Heni'i...

— Lui... lui... jaloux de moi?...

— Croyez-en le cœur d'une mère... je ne me trompe pas.

— Hélas ! vous voudriez rendre mes regrets moins affreux... vaillante et généreuse jusqu'à la fin !...

— Dites que je suis mère... jusqu'à la fin... Écoutez encore, Henri... En m'unissant à vous, je perdais mon nom. cet himible nom que mon fils voulait surtout rendre illustre... parce que ce nom était le mien, car tout chez mon pauvre enfant se rapportait à moi.

— Oh! oui... toujours vous êtes mêlée à ses pensées : il y a quelques jours, au moment de mouinr, il criait : Ma mère .'... comme dernier cri de salut... et c'est en disant... Ma mère! qu'il marchait aune destinée glorieuse.

— Mon ami, ne nous abusons pas... Quel eût été noti'e chagrin, si, au moment de nous unii'... la crainte d'éveiller la jalousie de mon fils... m'eût arrêtée peut-être... Et pourtant, renoncer à notre amour... c'était affreux... ou bien, pensée plus horrible encore, la jalousie de Frédérik ne devait peutêtre se dévoiler qu'après notre union. Que faire alors? Que devenir?

— Non, non, Marie... ne croyez pas cela... Frédérik m'aime aussi... et, à votre bonheur... au mien... il se fût sacrifié...

— Sacrifié... oui, mon ami... il se serait sacrifié... Oh! je le connais, pas un mot... pas une plainte... ne serait sorti de ses lèvi'es... Toujours aimant, toujours tendre, il nous eût tristement souri... et puis, peu à peu... nous l'aurions vu... dépérir jusqu'à la fin.

— Oh ! mon Dieu... cela est fatal... Malheur à moi!... murmura David avec un douloureux gémissement... Mallieur à moi !...

— Bonheur à vous, Henri... car vous avez été le plus heureux des hommes ! s'écria Marie avec une exaltation qui donna à ses traits motirants une expression surhumaine. Bonheur à vous, Henri, car vous avez été aimé... oh! passionnément aimé, sans coûter une larme ou un moment de honte au cœur loyal qui vous idolâtrait. Oui, Henri, je vous ai aimé... sans hésitation, sans combat... je vous ai admé avec orgueil, avec sérénité... parce que mon amour pom* vous, Henri, avait toute la sainte douceur du devoir. Courage donc, mon ami, que le souvenir de Marie et de Frédérik Bastien vous soutienne, vous console...

— Que dites- vous... Frédérik?.. Oh ! du moins, il me restera, lui.

— Mon fils... ne me survivra pas.

— Frédérik?

— Je le sens Zà... voyez-vous, Henii... là, au cœur... je vous dis qu'il se meurt.

— Mais, tout à l'heure encore, Pierre, sortant de la chambre où l'on a transporté ce malheureux enfant , m'a aix que tout

espoir n'était pas perdu... Non, non... lui momir aussi... cela serait trop affreux.

— Pourquoi cela, Henri?

— Grand Dieu ! vous... vous sa mère?., cette question...

— Je vous l'ai dit, mon ami... il est dans l'amour maternel de profonds mystères... J'aurais regardé comme un malheur affreux de survivre à mon fils... Frédérik m'aime autant que je l'aime... Il doit penser... il pense comme moi... il est heureux pour lui de ne pas me survivre.

— Misèi'e de moi!., vous perdre tous deux !..

— Marie et Frédérik Bastien ne peuvent être séparés... ni dans ce monde ni dans l'autre, mon ami...

— Ah ! vous êtes bien heureux, vous et lui !

— Henri... mes forces sont à leur fin... le froid de la tombe me gagne... Votre main... votre chère loyale main.

David se jeta à genoux au chevet du lit de la jeune femme, couvrant sa main de larmes et de baisers ; il éclatait en sanglots.

Marie poursuivit d'une voix de plus en plus affaiblie :

— Un dernier vœu, Henri... vous l'accomplirez s'il est possible... M. Bastien... m'a parlé de son désir de vendre cette maison... je ne voudrais pas que des étrangers vinssent profaner cette demeure... où s'est passée ma vie et celle de mon fils... car ma vie date... du jour où j'ai été mère... M. Dufour, votre meilleur ami... demeure ici près... vous deviez revenir \m jour vous fixer... près de lui... Hâtez ce moment, Henri, vous trouverez tant de consolations dans un cœur comme le sien.

— Oh ! Marie... cette maison sera pour moi l'objet d'un culte religieux... mais...

— Merci, Henri... oh! merci !.. cette pensée me console... Une dernière prière... je ne veux pas être séparée de mon fils... vous me comprenez... n'est-ce pas?

A peine Marie prononçait-elle ces mots, qu'on eiitendit un grand bruit dans le corridor.

Margueiùte appelait le docteur avec angoisse et épouvante.

Soudain la porte de la chambre de madame Baslien s'ouvi'it brusquement. Frédérik entra, livide, effrayant, traînant après soi un drap comme un suaire, tandis que Marguerite tâchait en vain de le retenir. ,.

Une dernière étincelle d'intelligence, l'instinct filial peutêtre, amenait cet enfant mourir auprès de sa mère.

David, agenouillé au chevet de la jeune femme, se redressa stupéfié comme à l'apparition d'un spectre.

— Mère! mère!., s'écria Frédérik d'une voix agonisante en se précipitant sur le lit de Marie qu'il enlaçait de ses bras au moment où le docteur accointait éperdu.

- Ç)h I viens, mon enfant, viens ! murmurait Marie en embrassant son fils dans une dernière étreinte de joie convulsive, maintenant... c'est... pour toujours.

Ce furent les derniers mots de la jeune mèi-e.

Frédérik et Marie exhalèrent leurs àincs dajis un suprême orabrasseinent.

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