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LES PAUVRES GENS DU VAL A FRÉDÉRIK BASTIEN

S'il ^ùt passé devant la futaie à l'aube ou au coucliant, 1* J touriste aurait vu s'approcher de cette tombe, avec un religieux recueillement, un homme de haute taille et vêtu de deuil, et qui, jeune encore, avait les cheveux tout blancs.

Cet homme était David.

Il n'avait pas failli à la mission que lui avait donnée Marie.

Rien n'était changé, ni au dehors, ni à l'intérieur de la maison; la chambre de la jeune mère, celle de Frédérik, le salon d'étude, rempli de tous les travaux inachevés laissés par le fils de madame Bastien, tout était resté comme au jour de la mort de la mère et de l'enfant.

La chambre de Jacques Bastien avait été murée.

David continuait d'habiter la mansarde qu'il avait occupée comme précepteur; Marguerite était sa seule servante.

Le docteur Dufour venait chaque jour voir David, auprès de qui il devait se fixer lorsqu'il aurait pu confier sa clientèlu à un jeune médecin nouvellement arrivé à Pont-Brillant.

Par un pieux ressouvenir de son jeune ù'ère et de Frédérik, David, pour que sa douleur ne fût pas stérile, avait fait disposer une des granges de la ferme en salle d'école ; là il enseignait chaque jour les enfants des métairies voisines. Afin de rendre plus assurés les bienfaits de l'instruction, le précepteur donnait une légère indemnité aux parents des écc>liers; car presque toujours l'exploitation des enfants, forcément amenée par la misère de la famUle, les empêche de profiter de l'éducation publique.

Nous supposerons enfin que notre touriste, après s'être arrêté devant la modeste tombe de Maiie et de Frédérik, eût rencontré quelque habitant du Yal.

— Mon brave homme, lui eût dit le touriste, quelle est donc cette tombe que l'on voit là-bas, sous ces vieux chênes?

— C'est la tombe de celui dont le nom est le bon saint nom du pays. Monsieur.

— 11 se nommait?

— Frédérik Bastien, Monsieur, et son bon ange de mère est enterrée avec lui,

— Vous pleurez, brave homme ?

— Oui, Monsieur, comme pleurent de regret tous ceux qui les ont connus, l'ange de mère et l'ange de fils.

— Ils étaient donc bien aimés dans le pays ?

— Tenez, Monsieur, vous voyez ce grand et beau château, là-bas?

— Le château de Pont-Brillant?

— Le jeune marquis et sa vieille grand'mère sont plus riches que le roi. Bon an, mal an, ils envoient beaucoup d'argent pour les pauvres, et si le nom de M. le marquis est prononcé une fois chez les bonnes gens du Val, celui de Frédérik Bastien et de sa mère l'est cent fois !

— Et pourquoi cela ?

— Parce que, faute d'ai'gent qu'ils n'avaient point, la mère donnait aux pauvres son bon cœur et la moitié de son pam; le fils, lui, donnait, s'il le fallait, sa vie pour sauver celle des autres, témoin moi et les miens, sans compter d'autres familles, qu'au risque de périr il a sauvées, lors de la grande inondation d'il y a deux ans. Aussi, voyez-vous, Monsieur, le bon saint nom du pays durera plus longtemps dans le Val que le grand château de Pont-Brillant. Les châteaux s'écroulent, tandis que le enfants de nos enfants apprendront de leurs pères le nom de Frédérik Bastien.

VIN DE l'envie.

Vers le milieu du carnaval de 1801, fort égayé par l'annonce â* la paix signée à Lunéville, alors que Bonaparte était premier consul de la république française, la scène suivante se passait dans un endroit désert, dominé par les remparts à demi démantelés de la ville d'Orléans.

Il était sept heures du matin, le jour commençait de poindre ; un homme vêtu d'une houppelande de couleiu' foncée se promenait en long et en large ; le froid était vif, la matinée brumeuse; de temps à autre, le promeneur soufÛait dans ses doigts, frappait le sol de ses pieds afin de se l'échauffer, et regardait parfois du côté d'un sentier qui contournait les assises d'un bastion.

Au bout de dix minutes, un second personnage enveloppé

d'un manteau, et jusqu'alors caché par la saillie du bastion, ^ parut daDs le sentier et s'avança rapidement vers l'homme à la houppelande.

Tous deux eurent alors l'entretien suivant :

— Je craignais d'être en retard, dit l'homme au manteau.

— Il nous reste encore un quart d'heure, reprit l'autre : avez-vous des cpées?

— Les voici : c'est ce qui m'a retenu, car j'ai eu assez de peine à en trouver. Et Yvon, l' avez-vous vu ce matin?

— Non; il m'a dit hier soir qu'il se rendrait duectement ici. Il craignait avec raison que ma présence chez lui, de si bonne heure, et notre sortie très-matinale, inquiétant sa ferpme, ne lui donnassent quelques soupçons.

— Ah çà ! mon cher, en attendant Yvon, mettez-moi bien au fait du sujet de la querelle. Vous le savez, hier soir, ce brave ami, pressé par l'heure, n'a pu me dire que deux mots.

— C'est bien simple... A la dernière audience du tribunal, un avocat, nommé M" Laurent,, a, dans sa plaidoirie, fait une allusion des plus transparentes sur la prétendue partialité de notre ami, l'un des juges devant qui se plaidait l'affaire.

— C'était indigne ; la loyauté bretonne d'Yvon Cloarek est connue de tous.

— Parbleu, mais vous savez la violence et l'incroyable irascibiUté du caractère de notre ami; aussi, bondissant sur son siège et interrompant tout net l'avocat, il s'écria : « M* Laurent, vous êtes un infâme calomniateur; je vous dis cela, non comme magistrat, mais comme homme de cœur; je vous le répéterai après l'audience. » Vous jugez de l'agitation du tribunal.

— Le fait est que c'était un peu vif pour la gravité d'un ma- :,ristrat.

— « Soit, Monsieui", » répondit fermement l'avocat à Yvon, (c plus tard nous nous retrouverons. » La plaidoirie achevée, l'audience terminée, le tribunal fit tous ses efforts pour apaiser la querelle. Le barreau intervint de son côté; mais vous connaissez la tête de fer de notre ami. L'avocat Laurent,

homme d'ailleurs très-résolu, exigeait des excuses : à cette prétention, j'ai cru qu'Yvon allait étrangler de colère. Enfin, Lrende»-vou3 de ce matin a été convenu, et l'épée choisie.

— Je ne puis qu'approuver la susceptibilité de notre ami, mais je crains que dans sa position de magistrat, ce duel ne lui nuise.

— Je le crains comme vous, quoique cependant cette conduite énergicfue mette un peu la toge en relief. Le pis est qu'Yvon a déjà eu quelques vives altercations avec le président de son tribunal, qui n'est pas, dit-on, un homme intègre... Ce qui est encore fâcheux, c'est que la violence du caractère de notre ami l'a fait déjà changer deux fois de résidence.

— Un si noble et si excellent cœur !

— Oui, mais cette malheureuse tête et cette diable d'h^ascibilité qu'il ne peut dompter!..

— Et se faire justement magistrat, avec un pareil caractère.

— Que voulez-vous ! son père, magistrat lui-même, a exigé qu'il suivît cette carrière. Yvon adorait son père, il a obéi. Lorsque plus tard il a perdu son père, il n'était plus temps pour notre ami de changer de profession : et puis enfin, il esl sans fortune, sa place de magistrat est le plus clair de sou revenu, et il a femme et enfant. Il faut donc, vous le voyez, qu'il porte son joug.

— C'est vrai... mais je le plains.

— Ah çà! dites-moi, Yvon est bon tireur, n'est-ce pas?

— Très-bon... car, dans sa première jeunesse, il était passionné pour les exercices du corps; seulement, je crains que la bravoure et la colère ne l'emportent, et qu'il ne se précipite en aveugle sur le danger.

— Je lui préférerais plus de sang- froid. Et son adversaire?

— J'ai entendu dire qu'il tirait suffisamment.

— En cas d'accident j'ai laissé à vingt pas d'ici le fiaCe qui m'a amené. Heureusement Yvon demeure presque aux portes de la ville.

— Tenez, je ne veux pas penser à un malheur !.. ij serait

la mort de la femme d'Yvon!.. Si vous saviez comme elle l'aime'... C'est un auge de grâce et de douceiu"!.. Il est, de son côté, parfait pour elle. Ils s'adorent si la fatalité voulait que...

— N'entendez-vous pas parler?

— En effet... ce sont sans doute nos adversaires. Je regrette qu'Yvon ne soit pas le premier au rendez-vous.

— Sans doute les précautions qu'il a eu à prendre à cause de sa femme l'auront retenu.

— Probablement, mais c'est fâcheux.

Bientôt trois personnes parurent à l'angle du bastion et s'approchèrent; c'étaient l'adversaire d'Yvon et ses deux témoins.

Ceux-ci abordèrent avec courtoisie les premiers arrivés, s'excusant de s'être peut-être fait attendre ; ce à quoi il fut répondu qu'au conti'aû'e M. Cloarek n'avait pas encore paru, mais qu'il ne pouvait, à cette heure, tarder beaucoup.

L'un des témoins de l'avocat proposa, afin de perdre le moins de temps possible, de choisir, en attendant l'arrivée de M. Cloai'ek, le terrain du combat; cette proposition acceptée, le choix venait d'être arrêté, lorsque Yvon parut. La sueur qui perlait sur son front, sa poitrine haletante, disaient assez la précipitation de sa course; il serra cordialement la main de ses deux témoins, et leur dit à voix basse :

— J'ai eu toutes les peines du monde à m'échapper sans éveiller les soupçons de ma femme.

S'adressant alors à son adversaire, d'une voix qu'il tâcha de rendre calme, il ajouta :

— Je vous demande mille pardons, Monsieui', de vous avoir fait attendre; mais ce retard a été bien involontaire.

L'avocat salua, et commença de se dépouiller de sa houppLlande, ce que fit aussi Cloarek, pendant que les témoins mesuraient les épées.

A mesure que l'instant du combat s'approchait, l'on voyait, si cela se peut dire, la colère d'Yvon monter et bouillonner; tout son corps frémissait par brusques intermittences ; le sang

affluait à ses mains et à sou visage, ses yeux étincelants s'injectaient peu à peu, tandis que les veines saillantes de ses bra? robustes se gonflaient comme des cordes ; ses traits exprimaient une soiie de satisfaction sauvage; il semblait être dans son milieu à l'approche du danger, et respirer à l'aise. Ce tempérament ultrasanguin, cette nature fougueuse, exubérante, presque toujours contrainte, et retenue par mille convenances sociales, ne pouvait atteindre sa plénitude d'expansion, sa toute-puissance d'action, qu'au mUieu des emportements de la lutte, du péril et de la colère.

L'impatiente et irascible ardeur d'Yvon était telle, que, plus promptement déshabillé que l'avocat, il se fût élancé sur lui, si ses deux témoins ne l'eussent retenu chacun par un bras.

Enfin le champ clos s'ouvrit.

L'un des témoins fit entendre le mot solennel :

— A liez, Messieurs !

Cloarek fondit avec une fureur si impétueuse sur son adversaire, que celui-ci, surpris par cette attaque foudroyante, s'ébranla, rompit vivement en parant de son mieux; mais, après deux minutes d'engagement, il eut l'avant-bras traversé de pan en part, et laissa malgré lui tomber son épée.

— Assez, Messieurs ! s'écrièrent les témoins en voyant t*un des deux combattants désarmé.

Malheureusement la colère du Breton était telle qu'il n'entendit pas ces mots pacificateurs : Assez, Messieurs! et il redoublait son attaque contre son adversaire, lorsque celui-ci, qui s'était, après tout, bravement comporté, se voyant sans moyen de défense exposé aux coups d'un forcené, sauta en arrière, fit une volte rapide et gagna au large.

L'enragé Breton s'élançait à sa poursuite, lorsque ses témoins se précipitèrent sur lui et le désarmèrent non sans lutte et sans danger, pendant que l'un des amis de l'avocat, au moyen d'un mouchoix', bandait la plaie du blessé, d'ailleurs peu dangerevise.

Le témoin de Cloarek offrit courtoisement son fiacre au II. 5

blessé, qui l'accepta, et les adversaires se séparèrent après une loyale réconciliation.

— Yvon, disait au fougueux magistrat l'un de ses amis en regagnant la porte de la ville j à quoi penses-tu, foncer ainsi' ;;ur lui ennemi désarmé?

— C'est vrai, vous aviez donc le diable au coi^ps, mon cher ? ajoutait l'autre.

— Je ne pouvais croire que cela fût déjà fini, reprit Yvo n avec un soupir de l'egret.

— Pardieu ! du train dont tu y allais, ça ne pouvait durer longtemps.

— Ab ! il m'eût fallu une heure de combat, et ensuite il me semble que j'aurais été tranquille pendant longtemps, dit Cloarek. Je sens encore tout mon sang en ébullition, l'ardeur me dévore... Et moi qui croyais pouvoir m'en donner à cœur joie!

Yvon prononça ces mots avec un accent de dépit si naïf, qu'il en devint comique, et ses témoins ne purent s'empêcher de sourire.

— Morbleu! s'écria le colérique Breton en jetant d'abord un regard courroucé sur les rieurs; puis, confus de cet emportement, il baissa la tête et se tut, tandis que l'un de ses témoins reprenait gaiement :

— Yvon, mon brave, ne t'avise pas de nous chercher querelle... Ça n'en vaudi'ait pas la peine... nous ne pourrions à nous deux t'otfrir tout au plus que dix pauvres petites minutes... d'exercice.

— Voyons, Cloarek, soyez donc raisonnable, mon cher, reprit l'autre. Regardez-vous donc au contraire comme fort heu- }'eux de ce que cette fâcheuse affaire se soit terminée ainsi... Vous n'êtes pas blessé... la blessure de votre adversaù'e est légère... Que voulez-vous de mieux?

— Il a raison, car enfin juge de notre désespoir, mon pauvn Yvon, si à cette heure nous avions à te rapporter chez toi moribond?.. Pense donc à ta femme... à ta petite tille..,

— Ma femme!., ma fille!., s'écria Cloarek en tressaillant...

ah ! vous avez raison. Et les larmes lui vinrent aux yeux. Je suis un fou, un enragé, ajouta-t-il. Mais ce n'est pas ma faute. . . car, voyez-vous? ainsi qpie Ton dit dans notre vieille Bretagne : Oui a trop de sang, trop agit.

— Alors prends des bains de pieds à la moutarde et fais-toi saigner, malheureux ! mais ne prends pas une épée pour lancette, et surtout ne tire pas de sang aux autres sous le prétexta que tu en as trop, reprit gaiement un de ses amis.

— Ou bien encore lisez les philosophes, mon cher, ajouta l'autre, et, que diable ! x'appelez-vous surtout que vous êtes magistrat, un homme de paix et de gravité.

— Ça vous est bien facile à dire, reprit le pauvre Yvon en soupirant. Mais vous ne savez pas ce que c'est que d'avoir une robe de juge sur le dos et trop de sang dans les veines.

Et, après avoir remercié cordialement ses témoins de leurs bons offices, Cloarek se disposa à regagner son logis.

— Ah çà ! Yvon, lui dit un de ses amis au moment de le quitter, nous nous verrons ce soir au bal costumé que donne le beau-père de ton président... On dit qu'à ce sujet votive tribunal a une dispense de gravité. La blessure de ton adversaire est légère, il n'y a donc aucun inconvénient à ce que tu te montres à cette fête, qui sera fort curieuse.

— Je ne voulais pas d'abord y aller, car ma femme est un peu soufîi'ante, reprit Yvon; mais elle a tant insisté pour que Je prisse cette distraction, que je me suis décidé, et, ma foi! j'irai un instant pour jouir de ce coup d'œil.

— A ce soir donc.

— A ce soir.

Yvon rentra chez lui, sentant qu'il allait embrasser sa femme et son enfant avec un redoublement de tendresse.

Il fut arrêté au seuil de sa porte par une servante, qui lui dit:

— Monsieur... il y a dans votre cabinet un homme qui- vous attend : c'est pour affaix^e très-pressée.

— C'est bien... Ma femme ne m'a pas fait demander aepuia que je suis sorti?

— Non, Monsieur... Dame Robert est tout à l'heure descendue de chez Madame, qui a donné ordue que l'on n'entre pas chez elle avant qu'elle ait sonné... car elle veut, a-t-elle dit, tâcher de dormir un peu ce matin.

— Ayez bien soin de vous conformer à ses ordres, dit Cloarek, et il entra dans son cabinet, où l'attendait un étranger.

C'était un grand et gros homme de quarante ans environ, d'une figure vulgaire, d'une apparence herculéenne et vêtu en bourgeois campagnard. Saluant assez gauchement Yvon, il lui dit d'un air aussi avenant que possible :

— Vous êtes monsieur Cloarek le juge?

— Oui, Monsieur.

— Moi, monsieur le juge, je suis ami avec le père Leblanc, de Gien, qui vous connaît.

— En effet, je lui ai rendu quelques services; c'est im digne homme; comment va-t-il?

— Très-bien, monsieur le juge, c'est lui qui m'a dit : « Tu es dans la peine, adresse-toi à monsieur Cloarek, il aime à obliger le pauvre monde... »

— Que puis-je faire pour vous ?

— Monsieur le juge, je suis père d'un gars dont l'affaire doit bientôt venir à votre tribunal...

— De quelle affaire voulez-vous parler. Monsieur?

— De l'affaire de Joseph Râteau, dit le gros homme en clignant de l'œil d'un air d'intelligence, im faux... un simple faux.

Cloarek, surpris et mécontent de la grossière désinvolture avec laquelle ce père parlait de l'accusation infamante qui pesait sur son fils, lui répondit sévèrement :

— En effet, Monsieur, le nommé Joseph Râteau est accusé du crime de faux, et doit être bientôt jugé.

— Tenez, monsieur le juge, je ne vas pas par quatre cliem.ins, moi ; entre nous, mon gars a fait la chose, et il s'est laissé prendre comme un bêta...

— Monsieur, prenez garde... songez à vos paroles, elles sont bien graves.

— Le fait ne peut pas se nier, monsieur le juge... c'est clair comme le jour... sans ça, vous pensez bien qu'on tâcherait de...

— Au fait, Monsieur, au fait, dit Yvon, de plus en plus indigné des sentiments et des manières de cet homme.

— Eh bien ! voilà le fait, monsieur le juge : sans des raisons que je ne peux pas vous dire, ça me serait égal, comme deux œufs, que mon gars soit condamné : « Tu t'es laissé pincer, que je lui aurais dit, t'as été bête, t'as que ce que tu mérites... » Mais moi j'ai intérêt, voyez-vous, à ce que mon gars soit innocenté...

— Monsieur, s'écria Yvon en sentant son indignation se changer en un violent courroux et le sang lui monter au visage, pas un mot de plus.

— C'est mon avis, monsieur le juge, au diable les mots, en avant les actions, répondit le solliciteur.

Puis clignant de nouveau de l'œil, et plongeant la main dans une des poches de son long gilet de feutre, il en tira un rouleau, le prit entre son pouce et son index, et, le montrant à Yvon, il lui dit avec un sourire matois :

— Il y a là-dedans cinquante bons vieux louis d'or... ça sera les arrhes de l'acquittement de mon gars... il y en aura cinquante autres après.

Bien des précédents, bien des circonstances autorisaient cette indigne tentative de corruption; car à l'austérité des premières années de la république, si rigides et si glorieuses, avait succédé un déplorable relâchement dans les mœurs; aussi notre solliciteur, se croyant sûr de son fait, déposa triomphalement le rouleau sur le coin d'un bureau placé à sa portée.

Cloarek, mis hors de lui par cette insulte, le visage empourpré de colère, allait se laisser emporter à cjuelqiie effirayant accès de fureur, lorsque, ses regards s'arrêtant sur un portrait de sa femme appendu à un mur, il songea qu'elle pourrait être réveillée et effrayée par le bruit, car elle reposait dans une chambre située au-dessus du cabinet où se pas-

sait la scène dont nous parlons; Yvon, par un effort surhumain, parvint donc à se contenir, saisit son chapeau, et dit au campagnard d'une voix altérée :

— Reprenez votre argent... nous causerons de cela dehors...

Et, lui faisant signe de le suivre, il sortit précipitamment de sa demeure.

Le campagnard s'imaginant que, par prudence, le magistrat qu'il pensait suborner préférait traiter de sa coriniption ailleurs que chez lui, remit le rouleau de louis dans sa poche, prit son gros bâton noueux et sortit sur les pas de Cloarek, dont il n'eut pas le loisir d'envisager les traits, car leur expression l'eût effrayé ou lui eût donné quelques soupçons.

— Monsieur le juge, où allons-nous donc? dit-il à Cloarek qu'il avait peine à suivre, car celui-ci hâtait le pas et marchait pour ainsi dire par soubresauts.

— Par ici, répondit Yvon d'une voix étouffée en tournant l'angle d'une rue, par ici.

Cette rue, assez courte, aboutissait à une place appelée la Place-Neuve, où se tenait un marché, à cette heure encombré de monde.

Lorsque Cloarek, qui avait son projet, fut arrivé au milieu de la foule, il se retourna soudain vers le campagnard qui le suivait à pas pressés , et d'une main de fer le saisissant à la cravate, il s'écria d'une voix tonnante :

— Peuple!., regarde bien ce misérable et assiste à son châtiment... c'est un exemple.

Le temps des agitations populaires n'était pas encore entièrement passé, les appels à la justice et aux sentiments du peuple, les débats et les harangues sur la place publique n'avaient rien d'inaccoutumé ; aussi la foule, moins surprise que curieuse, attirée par les éclats de voix d'Yvon, entoura bientôt le juge et le campagnard.

Celui-ci, malgré ses efforts et sa stature herculéenne, ne put échapper à la puissante étreinte de Cloarek qui, le secouant avec reige, continua d'une voix encore plus éclatante :

— Je suis juge... au tribunal de cette ville, cet infâme es^ venu m' offrir de l'or pour innocenter un criminel; telle a été l'indignité, telle va être la punition.

3 Et ce singulier magistrat, trouvant dans sa colère une force incalculable, se préparait à rouer de coups l'athlétique campagnard, lorsque celui-ci se dégagea par une violente secousse, et, non moins furieux que le juge, se recula d'un pas, leva son bâton, véritable massue... et il en eût asséné un coup mortel peut-être au fougueux Breton, si celui-ci, par ime manœuvre familière à ses compatriotes, n'eût évité la dangereuse atteinte en se courbant et se précipitant le front baissé sur son adversaire, avec tant d'impétuosité que, l'atteignant d'un terrible coup de tête en pleine poitrine, il lui brisa deux côtes, lui fit vomir le sang, et le renversa complètement privé de connaissance.

Profitant alors du tumulte de la foule qui entourait le vaincu en acclamant au vainqueur, Cloarek reprit un peu de sang-froid et s'empressa d'échapper à une ovation populaire, traversa la place, et, avisant un fiacre vide, s'y jeta et se fit conduire au palais de justice, car l'heure de l'audience était arrivée.

êO LES SEPT PÉCHÉS CAPITAUX.

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Nous laisserons M. Cloarek se rendre au palais de justice pour y siéger comme d'habitude, après les exploits de cette matinée, qui eût fait honneur à un gladiateur consommé; nous dirons quelques mots du bal costumé auquel les témoins de l'impétueux magistrat avaient fait allusion après le duel.

Ce bal, innovation hardie pour la province, devait avoir lieu le soir même chez M. Bonneval, riche négociant et beau-père du président du tribunal où siégeait Yvon Cloarek ; tous les membres de cette cour de justice ayant été conviés à cette fête, et le déguisement étant de rigueur, ils étaient convenus d'adopter l'imposant domino noir ou des costumes d'un caractère assez sérieux pour ne pao compromettre la gravité de la magistrature.

Cloarek, nous l'avons dit, était l'un des invités ; le bruit de son duel et de la punition qu'il avait infligée au campagnard, bien que malheui'eusement déjà répandu dans la ville, n'était pas, à la fin de la journée, parvenu aux oreilles de madame Cloarek.

La maison du magistrat était donc parfaitement calme, et l'on s'y occupait, comme dans bien d'autres demeures, des apprêts du déguisement du soii', car, à cette époque, les costumiers étaient rares en province. La salle à manger du modeste logis semblait ce jour-là changée en une officine de tailleur : l'on y voyait des rognures d'étoffes de coulem*s variées, des débris de passementerie de soie et d'argent.

Trois jeunes ouvrières, jaseuses comme des grives, ba-

billaient tout en travaillant sous la surveillance d'une femme de trente ans environ, personne accorte, de mine ouverte et avenante. Les jeunes filles la nommaient respectueusement dame Rûben ; cette digne femme, après avoir été nourrice de la fille de M. Cloarek, alors âgée de cinq ans, remplissait auprès de madame Cloarek l'emploi de femme de chambre, ou /Julôt de femme de confiance, car, en sidte de son dévouement et de ses excellents services, il s'était établi entre sa maitresse et elle une sorte d'affectueuse familiarité.

— Encore un point, et le ruban brodé de ce chapeau est attaché, dit une des jeimes ouvrières.

— Moi, j'ai fini d'ourler l'écharpe, reprit une autre.

— Je n'ai plus que quelques boutons d'argent à attacher à la passementerie de ce gilet, ajouta la troisième.

— Très-bien, mes filles, dit dame Robert, le costume de M. Cloarek sera, j'en suis sûre, l'un des mieux choisis de la fête.

— Dame Robert... c'est tout de même bien drôle...

— Quoi?

— Un juge déguisé.

— Tiens! reprit une autre ouvrière, est-ce qu'ils ne le sont pas tous les jours, déguisés, quand ils ont leurs l'obes?

— Apprenez, petites filles, dit sévèrement dame Robert, qu'une robe de juge n'est pas un déguisement, mais un costume officiel.

— Excusez, dame Robert, dit la jeune fille en devenant rouge jusqu'aux oreilles, je ne pensais pas à mai en disant cela.

— Quel dommage que madame Cloarek perde cette belle occasion de se déguiser ! reprit une autre ouvrière, afin de rompre la sévérité de l'entretien ,

— Ah ! reprit une de ses compagnes avec un soupir de regret et d'envie, si j'étais à la place de madame Cloarek, je ne la laisserais pas perdre, moi, cette occasion-là. Un bal costumé ! On ne rencontre un bonheur pareil qu'une fois dans sa vie... peut-être.

— Si vous pouviez savoir pourquoi madame Cloarek se prive de ce plaisir, reprit dame Robert, vous ne seriez plus étonnées, Mesdemoiselles.

— Qu'est-ce donc qui empêche madame Cloarek d'aller à cette fête, dame Robert ?

— L'on ne peut dire cela h de petites tilles, répondit la femme de confiance d'un air solennel, pendant que les jeunes ouvrières, ayant terminé leur travail, se préparaient à quitter la maison, car la nuit approchait.

Au moment où les trois jeunes filles allaient sortir, un autre personnage entra dans la salle à manger.

— Ali ! voilà monsieur Segoffin ! dirent les ouvrières d'un ton railleur et familier. Et! bonjour donc, monsiem^ Segoffin! Comment se porte monsieur Segoffin ?

Ce nouveau venu était un homme de quarante ans environ, de haute taille et d'ime maigreur extrême; il avait un trèslong nez légèrement retroussé à son extrémité, ce qui contribuait à lui donner une étrange physionomie; du reste, son teint était si blême, sa figure, complètement imberbe, toujours si impassible, que l'on eût dit le masque enfariné de Pierrot; deux petits yeux, noirs et perçants, qui ne- manquaient pas de malice, animaient seuls ces traits blafards d'une bonhomie narquoise ; une petite perruque, courte, ronde et noire, qui de loin ressemblait à un serre-tète de soie, ajoutait encore à la ressemblance carnavalesque dont nous parlons ; une longue houppelande grise à boutons argentés, un pantalon noisette, serré à la cheville par un cordon, qui laissait apercevoir des bas rayés bleu et blanc, sur lesquels s'échancraient des souliers de cuir noir à larges boucles d'argent, tel était l'accoutrement ordinau'e de M. Segoffin, qui tenait sous son bras un pai'apluie rouge, et à la main un vieux tricorne.

Après être resté vingt ans au sei^vice de M. Cloarek père, ancien magistrat, Segoffin était, après la mort de ce dernier, entré c aez son fils, qu'il avait vu enfant, et qu'il servait avec un dévouement parfait.

Notre homme, nous l'avons dit, avait été, dès son entrée, salué de ces mots, prononcés d'un ton railleur par les ouvrières :

— Ah! voilà monsieur Segoffîn!... Eh! bonjour donc, monsieur Segoflin ! . . .

Ce personnage, sans se départir de son sang-froid habituel, déposa son parapluie et son chapeau sur une chaise, puis il alla très-gravement enserrer dans ses longs bras la plus jolie des rieuses, et, malgré ses cris etfarouchés et sa résistance désespérée, il l'embrassa bruyamment sur ses joues rebondies. Très-satisfait de ce prélude, il s'apprêtait même à récidiver, lorsque madame Robert, le tirant par l'un des pans de sa redingote, s'écria tout indignée :

— Segoflin! Segoffin! vous êtes, en vérité, d'une indécence...

— Ce qui est fait est fait, dit sentencieusement Segoffin en passant sa main osseuse sur ses lèvres avec un air de jubilation réh'ospective, pendant que la jeune ouvrière quittait l'appartement avec ses compagnes, toutes trois riant comme des folles en disant :

— Bonsoir, monsieur Segoffin, bonsoir !

Restée seule avec notre homme, dame Robert s'écria :

— Il n'y a que vous au monde pour commetti'e des indignités pareilles avec un tel sang-froid, dans la respectable maison d'un magistrat,

— Tiens! demanda Segoffin d'un air naïf, quoi doEc?

— Comment! cpioi donc? embrasser cette jeune fille devant moi, lorsque vous me poursuivez avec acharnement de vos déclarations amoiu'euses !

— Jalouse !

— Jalouse! moi! rayez cela de vos papiers, Segoffin! Si je me remariais jamais, ce qu'à Dieu ne plaise! ce n'est pas vous que j'épouserais.

— Savoir.

— Comment ! je le sais bien, peut-être.

— Ce qui sera... sera, ma chère.

— Mais...

— Allons, alloBs, reprit le flegmatique personnage en interrompant Suzanne Robert de l'air du monde le plus certain de son fait, vous grillez d'envie de m'épouser, vous m'épouserez. Ce qui sera sera, n'en parlons plus.

— Jour de Dieu ! s'écria la femme de confiance exaspérée de l'outrecuidance du personnage; puis, se reprochant un pareil emportement, elle reprit avec un calme sardonique : Vous avez raison, monsieur Segoffm... ne parlons plus d'une pareille sottise, c'est ce que nous avons de mieux à faire... Parlons de Monsieur... Tenez, voici son costume terminé... portez-le chez lui, car il ne peut tarder à rentrer du tribunal.

— Ah! fit Segoflin en secouant la tête, le tribunal... Et il soupira profondément.

Un soupir était chose si rare dans les habitudes de cet homme impassible, que dame Robert, devenant tout à coup inquiète, lui dit vivement :

— (^'avez-vous à soupirer ainsi, vous qui ne vous émouvez ordinairement de rien?

— Je m'y attendais, reprit Segoffin en hochant de nouveau la tête. Ça devait arriver un peu plus tôt, un peu plus tard.

— Mais quoi donc, pour l'amour de Dieu, qu'est-il arrivé ?

— M. Cloarek, reprit Segoffin avec un nouveau soupir, a jeté M. le président du tribunal parla fenêti'e...

— Ah ! mon Dieu !

— Ce qui est fait est fait.

— Il serait possible ?...

— Ça n'était d'ailleurs qu'un rez-de-chaussée élevé... Un saut d'une toise tout au plus, ajouta Segoffin avec l'accent d'un homme qui prend son parti d'un accident, et le président, selon son habitude, est retombé sur ses pieds, car c'est un fier finaud, allez ! Il sait se retourner, celui-là.

— Tenez, Segoffin, je ne crois pas un mot de ce que vous me contez là... C'est encore une de vos histoires, et, en vérité, il est indigne d'oser plaisanter ainsi... sur Monsieur, que vous avez vu enfant.,, et qui est si bon pour vous !

— Soit, reprit froidement Segoffîn, mettez que je plaisante... Mais, en attendant, donnez-moi le costume de Monsieur ; il m'a dit de le porter dans sa chambre, ot il ne va pas tarder à rentrer.

— Hélas!... c'est donc vrai? s'écria Suzanne, ne doutant plus de la fâcheuse nouvelle que lui apportait Segoffln ; il y a donc encore eu quelque scène entre Monsieur et son président!

— Dame! reprit naïvement Segoffin, puisqu'il l'a jeté par la fenêtre.

— Mon Dieu ! mon Dieu ! Mais alors, cette fois-ci. Monsieur va perdre sa place.

— Pourquoi?

— Comment! pourquoi? Après uu pareil scandale, et de la paii d'un magistrat, on va lui ôter sa place, vous dis-je; et cette pauvre Madame ! encore une secousse pour elle ; et dans l'état où elle se trouve, encore... Mais, mon Dieu! ce n'est pas vi\Te, ça... être toujours en alerte, en émoi! adorer son mari et avoir à chaque instant à redouter les suites de la violence de son caractère.

— Ma chère, rappelez-vous ce que je vous ai toujours dit, selon le proverbe de notre vieille Bretagne, reprit Segoffin d'un air sentencieux... An loup, la forêt... au pigeon, le colombier ; ov, M. Yvon...

— Mais vous me faites bondir avec vos rébus et votre sangfroid ! s'écria Suzanne. Dites-moi au moins comment ce malheur est arrivé.

— Eh bien ! je suis allé, il y a une heure, au palais, pour porter à Monsieur la réponse d'une lettre. J'ai trouvé le palais sens dessus dessous.

— Ah I mon Dieu ! à cause de Monsieur, c'est sûr.

— Écoutez-moi donc ! Les avocats, tout le monde allait et venait en disant : « Vous ne savez pas? — Non, quoi donc? — îl parait qu'après l'audience, M. le président a fait appeler M. Cloarek dans son cabinet. — Ah ! oui, pour son duel?... »

— Son duel !... s'écria dame Robert. Quel duel? /-

— Celui de ce matin, reprit flegmatiqiiement Segoffm; et il poursuivit, pi'ofitant de la stupeur de la femme de confiance : D'autres disaient : « Non, le président l'a fait appeler à cause de ce campagnard à qui il a enfoncé deux côtes d'im coup de tête, et que l'on a transporté dans une boutique. »

— Quel campagnard? reprit Suzanne dans un croissant émoi.

— Celui de tantôt, répondit simplement Segoffin. « Enfin il paraîtrait, reprenait-on au palais, qu'il est allé dans le cabinet du président, qu'ils se sont échauffés, et que, finalement, il l'a jeté par la fenêtre. »

— Ah! mon Dieu! dit Suzanne en joignant les mains tout effrayée.

— Alors, moi, ajouta Segoffin avec un sourire de satisfaction intime, moi qui connais fort bien Monsieui', je me suis dit tout de suite : s'il y a eu quelqu'un de jeté par la fenêtre, ça doit être l'autre, et j'avais raison; enfin, ce qui est fait est fait. Je vas porter le costume chez Monsieur.

— Ce qui est fait est fait! vous n'avez que cet insupportable refrain à la bouche ; ne voyez-vous pas les suites de ceci?

— Ce qui sera... sera.

— Belle consolation ! n'est-ce pas ? Voilà déjà la troisième fois que Monsieur aura risqué de perdi'e sa place, par suite de l'emportement de son caractère; aussi savez-vous ce qui malheureusement va arriver ? Monsieur sera bel et bien destitué, celte fois-ci.

— Dame ! s'il perd sa place, il la perdra.

— C'est probable, et comme il a besoin de cette place pour vivre, comme il a une femme et une petite fille, et que, dans quelques mois, il aura un autre enfant, puisque Madame commence une grossesse, que voulez-vous que lui et sa famille deviennent sans cette place?.. Répondez à cela, avec vos proverbes.

— Au loup, la forêt... au pigeon, le colombier, comme je vous le disais tout à l'heure, ma chère.

— Allons, s'écria Suzanne, encore ce sot rébus ! Quel rapport cela a-t-il avec Monsieur?

— Ça a ce rapport que Monsieur, que j'ai quasi vu naître, puisque je l'ai vu com'ir tout petit sur les grèves de Penhoët, où, par parenthèses, il se donnait de fières raclées avec la marmaille des pêcheurs, a toujours été colère comme un coq en amour, un vrai Breton bretonnant en diable, comme on dit au pays ; aussi, une fois la colère venue, la tête partie, faut qu'il tape, ce cher homme, il a toujours été comme ça... hélas ! malheureusement. Mais il n'en était pas venu à jeter des présidents par les fenêtres. Enfin, ce qui est fait est fait.

Puis, prenant le costume de son maître, Segoffin dit à Suzanne :

— Il ne manque rien... à ces bardes ?

— Ah çà ! perdez-vous tout à fait la raison ? Monsieur doit, en vérité, bien penser à aller à cette fête !

— S'il y pense? il m'a recommandé de tenir le costume tout prêt, afin de pouvoir s'habiller de très-bonne heure.

— Comment ! après tout ce qui s'est passé tantôt il irait à ce bal?

— Je le crois bien !

— C Jst impossible !

— Vous le verrez.

— Il irait à ce bal, qui est justement donné par le beaupère de M. le président !

— Raison de plus.

— Je vous dis que cela ne se peut pas..". Monsieur n'oserait paraître à cette fête après les scandales de cette fatale journée... Ce serait soulever toute la ville contre Ixii.

— Il s'y attend bien.

— Il s'y attend ?

— Certainement, et ce u'est pas cela qui le fera reculer... au conixaire, reprit Segoffin d'un air ti'iomphant. Je l'ai vu après la fin de sa causette avec le président. Mon bon M. Yvon, lui ai-je dit, est-ce que vous n'avez pas peur qu'on vous arrête ? « Personne n'a le droit de se mêler de ce qui s'est passé

de particulier entre moi et le président, tant qu'il n'aura pas porté plainte, » m'a répondu Monsieur, « et, cette plainte, je défie le président de la porter, car il lui faudrait faire connaître la cause de mon emportement contre lui. et il serait alors écrasé de honte. » Voilà, Suzanne, les propres paroles de Monsieur. Mais, lui ai-je demandé, irez-vous tout de même à ce bal? « Si j'irai? certes, je veux arriver le premier et en sortir le dernier. Sans cela, on croirait que je regrette ce que j'ai fait, ou que j'ai peur... Si ma présence à cette fête scandalise les autres invités, et qu'ils me le témoignent, ou que je m'en aperçoive... je saurai répondre et agir, sois tranquille ; retourne donc à la maison, et que je trouve mon costume tout prêt en arrivant. »

— Ah ! quel homme ! quel caractère de fer ! dit Suzanne en soupirant. Toujours le même; et cette pauvre Madame qui ne se doute de rien !

— J'emporte le costume, ajouta Segoffin, et je vas attendre Monsieur chez lui... car il ira à la fête... aussi vrai que vous m'épouserez un jour, ma chère, rappelez-vous de ça.

— Si ce malheur devait jamais arriver, répondit dame Robert couiToucée , je tâcherais au conù'aire de n'y jamais songer.

Et, sortant d'un côté opposé à celui par lequel sortit Segoffin, la digne femme, très-alarmée de ce qu'elle venait d'apprendre, se rendit chez sa maltresse, madame Cloarek.

Le premier mouvement de Suzanne avait été de prévenir madame Cloarek des faits si graves qui s'étaient passés dans la journée par suite de la violence du caractère d'Yvon; mais, réfléchissant au coup douloureux et imprévu que de pareilles nouvelles porteraient à la jeune femme, elle recula devant cette révélation, qui ne devait être que trop prochaine, et se promit seulement d'engager sa maîtresse à trouver un prétexte pour empêcher M. Cloarek de se rendre à la fête, audacieuse bravade qpii pouvait amener les résultats les plus funestes.

L'embarras de Suzanne était grand : il lui fallait, d'un côté, cacher à sa maîtresse les événements de la journée, et cependant conseiller à la jeune femme d'user de son influence sur son mari pour le détourner d'aller à ce bal.

Telles étaient les préoccupations de dame Robert lorsqu'elle entra chez sa maîtresse.

Celle-ci, sans être régulièrement jolie, avait une physionomie remplie de charme et de douceur ; la pâleur de ses traits distingués, sa frêle apparence annonçaient ime santé trèsdélicate, ij^u'im commencemeut dô grossesse rendait plus fragile encore.

Jemiy Cloarek, assise auprès d'un berceau à balançoire, dont les petits rideaux de soie étaient fermés, s'occupait d'un travail de broderie, tout en imprimant de temps à autre, du bout de son petit pied qui pesait sur la bascule, un doux mouvement de balançoire au berceau de sa petite fille âgée de cinq ans.

La nuit était venue, une lampe éclairait ce gracieux tableau.

Lorsque Suzanne entra chez elle, madame Cloarek lui fit im signe de la main et lui dit à mi-voix :

— Ne faites pas de bruit, Suzanne, ma petite Sabine vient de commencer à s'endormir.

La femme de confiance s'approcha doucement; Jenny Cloarek reprit :

— Yvon n'est pas encore rentré ?

— Non, Madame.

— Cette sortie si matinale a dérangé toute ma journée... car j'étais endormie lorsque mon mari est revenu, et il ne m'a pas habituée à rester si longtemps sans le voir.

Puis la jeune femme ajouta en souriant :

— A propos, son costume est-il fini ?

— Oui, Madame.

— Voyez, Suzanne, quelle a été ma discrétion et mon obéissance aux désirs d'Yvon... J'ai pourtant eu le courage de ne pas aller voir les ouvrières dans la salle à manger. . . afin de me réserver la surprise complète. >. puisque M. Cloarek désire que je ne voie son costume que lorsqu'il l'aura sur lui... Mais enfin, vous pouvez toujours me dire, ma bonne Suzanne, si le costume est joli ?

— Très-joli, Madame.

— Et il n'est pas par trop... voyant? car la position de mon mari l'oblige à certaines convenances.

— On ne pouvait. Madame, choisir un costume à la fois plus élégant et phis sévère.

— Et vous croyez qu'il siéra bien à Yvon?

— A merveille. Madame...

• — En vérité, Suzanne, vous excitez ma ciu'iosité à un point!... enfin.... j'aurai du courage jusqu'au bout; seulement, puisque le costume d'Yvon est si bien choisi, je regretterais d'avoir refusé d'aller à cette fête , si la prudence et ma santé ne m'avaient imposé cette petite prlvalion. Je n'ai jamari vu de bal costumé ; ce coup d'œil m'eût beaucoup amu-

LA COLÈRE. yi

sée... mais je m'amuserai presque autant du récit que me fera Yvon à son retour, pourvu toutefois qu'il ne revienne pas trop tard, car je me sens aujourd'hui très-fd^'iguée, et plus faible qu'à l'ordinaire.

La quiétude de la jeune femme attristait de plus en plus Suzanne : elle cherchait en vain le moyen d'amener peu à ■peu la conversation qu'elle désirait avoir avec sa mailresse , craignant de lui causer une brusque émotion, toujours si dangereuse dans l'état où elle se trouvait.

— Madame se sent donc moins bien ce soir que dans la journée? lui dit-elle.

*— J'éprouve un assez grand malaise, répondit Jenny, mais je ne m'en plains pas; je sais ce que c'est, ajouta-t-elle avec un soiirire ineffable, en faisant allusion à sa grossesse. Ce , sont de ces chères souffrances qui me promettent de nouvelles joies.

Et, ce disant, la jeune mère se souleva de son fauteuil et se pencha doucement vers le berceau, dont elle entr'ouvrit les rideaux.

Après quelques instants de contemplation radieuse, elle reprit, toujours à mi-voix, en se rasseyant :

— Chère petite !.. elle dort du sommeil des anges. Ah ! ma bonne Suzanne, reprit-elle, avec un mari comme Yvon, une fille comme le mienne... que puis-je désirer au monde... sinon un peu plus de santé, afin de pouvoir nourrir mon second enfant? car savez-vous, Suzanne, que je vous jalouse beaucoup d'être à demi la mère de ma petite Sabine!.. Enfin, que je me porte vaillamment, et rien ne me manquera... Il est bien entendu, ajouta-t-elle avec un demi-sourire, que je ne parle maintenant que pom' mémoire de la mauvaise tète et de la violence du cai'actère de ce cher Yvon, dont l'impétuosité m'a souvent causé tant d'alarmes. Heureusement, depuis quelque temps son effervescence semble s'apaiser... Pauvre ami, combien de fois j'ai été témoin de ses eflorts pour vaincre... ce qui est chez lui non pas un vice, mais un tempérament ! car, un vice ! il l'eût dompté par l'énergie de

son caractère. Enfin, grâce à Dieu, je le trouve beaucoup plus calme.

— Sans doute. Madame, reprit Suzanne de plus en plus embarrassée; sans doute. Monsieur estbien moins emporté... maintenant.

— Et quand je pense que pour moi il a toujours été si doux, si bon, reprit Jenny avec attendrissement, que jamais je n'ai été de sa part l'objet ou le prétexte de ces emportements terribles auxquels je le voyais, avec tant d'épouvante/ se livrer pour d'autres causes, et qui ont souvent eu pour lui de si tristes conséquences !..

— Pauvre chère Madame, il faudrait être fou furieux pour se metti'e en colère après vous ; la brebis du bon Dieu, comme on dit, n'est pas plus douce que vous.

— Pas du tout, maladroite flatteuse, répondit Jenny en souriant, ce n'est pas ma douceur, c'est son amour pour moi; et même... tenez... c'est très-vilain ce que je vais vous avouer là, Suzanne... eh bien! je ne puis quelquefois m'empêcber d'être fîère en songeant que je n'ai jamais trouvé que mansuétude et tendresse dans ce caractère si indomptable et si violent.

— En effet. Madame, on ne peut êti'e meilleur que Monsieur, et, comme vous dites, il faut que ce soit son tempérament qui l'emporte malgré lui, car malheureusement, chez ces caractères-là... il ne faut souvent qu'un rien... qu'un prétexte... pour amener une explosion terrible.

— Cela est si vrai, Suzanne, que ce pauvre Yvon, afin de ne s'esposer à aucun danger de ce genre (et, je l'avoue, j'encourage cette prudence de toutes mes forces), passe ici toutes ses soirées auprès de moi, au lieu d'aller, comme tant d'autres, chercher son plaisir et ses distractions dans quelques cercles publics... où sa mauvaise tête pourrait lui jouer de méchants tours.

— Écoutez, Madame, dit Suzanne, trouvant enfin l'occasion d'engager sa maîtresse à obtenir de son mari qu'il ne parût pas à cette fête où sa présence pouvait soulever tant d'orages.

je pense comme vous que, pour voire repos et celui de Mousieur... il est à désirer qu'il évite toutes les occasions... de se mettre en colère... aussi. Madame, si vous m'en croyez...

— Eh bien! Suzanne, pom'quoi vous interrompre... qu'avez-vous?

— Madame, c'est que...

— Voyons, parlez...

— Mon Dieu ! Madame, ne craignez- vous pas que le bal costumé de ce soir...

— Ensuite?..

— Ne donne à Monsieiu' une de ces occasions d'emportement que vous redoutez?

^- Quelle idée !

— C'est que... Madame, il y aiu'a là bien du monde.

— Soit, mais ce sei'a la meilleure compagnie de la ville... puisque ce bal a lieu chez le beau-père du président du tribunal où siège mon mari.

— Sans doute. Madame ; mais enfin, il me semble que, dans ces bals déguisés, on doit se plaisanter les uns les autres... et si Monsieur... qui a la tète si vive... allait se fâcher?

— Vous avez raison, Suzanne, je n'avais pas songé à cela.

— Je ne voudrais pas vous inquiéter. Madame, et cependant...

— D'un autre côté, mou mari sait trop bien vivre pour se formaliser des plaisanteries permises, dans une pareille fête... et d'ailleurs sa position particulière de juge au tribunal que préside le gendre de M. Bonneval, ne permet guère à mon mari de se dispenser de paraître à ce bal, car il a été convenu que presque tout le tribunal s'y rendrait ; aussi l'absence d' Yvon serait presque un manque de procédés envei's le président, dont mon mari est, après tout, le suboi'donné.

— Ah ! pauvre Madame, pensa Suzanne, si elle savait de qiielle manière son mari la pratique, la subordination envers :.uu président !

— Non, non, rassurez-vous, Suzanne, reprit la jeune femme ; la présence même de M. le président à cette fête, la déférence

qu'Yvon doit avoir pour lui, le maintiendront dans une juste réserve... et puis enfin tout se remarque en province. Et, encore une fois, on ne saurait à quoi attribuer l'absence de mon mari.

— Pourtant, Madame...

— Je recommanderai à Yvon d'être bien sage, ajouta Jenny en souriant, et il pourra du moins profiter d'une distraction que notre vie retirée lui fera trouver doublement agréable.

Suzanne redoutant les suites de l'aveuglement de sa maîtresse, lui dit résolument :

— Madame, il ne faut pas que Monsieur paraisse à cette fête. . — Suzanne, je ne vous comprends pas.

— Madame... croyez ce que je vous dis.

— Mais, enfin...

— Ma chère maîtresse, reprit Suzanne en joignant les mains, je vous en conjure, au nom de vous... et de votre enfant... empêchez Monsieur d'aller à cette fête.

— Suzanne, qu'y a-t-il? vous m'eff'rayez.

— Madame... vous savez si je vous suis dévouée?

— Je le sais... mais expliquez-vous.

— Vous sentez bien. Madame, que je ne me risquerais pas de vous effrayer, s'il ne s'agissait de quelque chose de grave. Eh bien ! croyez-moi, les plus grands malheurs peuvent arriver si Monsieur se présente à cette fête...

Dame Robert ne put en dire davantage.

La porte s'ouvrit, et Yvon Cloarek entra dans la cha; u^^re de sa femme.

Suzanne n'osa pas rester, et sortit après avoir jeté à sa maitresse un dernier regard suppliant et significatif.

Yvon Cloarek avait environ trente ans; sa taille, robuste et bien prise, était encore mise en valeur par le costume breton qu'il venait d'endosser pour le bal du soir.

Ce costume, à la fois élégant et sévère, se composait d'une longue veste noire, brodée au collet et aux manclies de passementerie orange, et rehaussée d'une rangée de petits boutons d'argent très-serrée ; le gilet, noir aussi et orné de boutons et de broderies pareilles à celles de la veste, était serré aux hanclies par une ceinture de soie orange; de larges braies de toile blanche, aussi amples que la jupe flottante des Grecs Palikares, tombaient jusqu'au genou, et laissaient voir de hautes guêtres de peau de daim, collant aux jambes. Yvon portait un chapeau presque plat, à forme ronde et à très-vastes ailes, ceint d'un ruban orange brodé d'argent, dont les bouts se balançaient sur ses épaules.

Grâce à ce costume de bragoubras breton, à ses longs et épais cheveux d'un blond doré, à son teint animé, à ses yeux bleu de mer, à ses traits hardiment prononcés et sa robuste carrure, Cloarek offrait le type frappant de la vaillante race de ces Bretons bretonnants, de ces hommes durs de l'Armorique, ainsi que les appellent les chroniques nationales.

Lorsqu'il entra chez sa femme, la physionomie d'Yvon était encore un peu soucieuse, et quoiqu'il eût fait de grands efforts sur lui-même pour refouler les divers sentiments dont il était agité, en suite de cette tumultueuse journée, sa femme, déjà mise en alarme par les paroles de dame Robert, fît fi'appée de l'expression des traits de son mari.

Celui-ci, ignorant les soupçons de Jenny, et ayant pris

toutes les mesures possibles pour lui cacher les événements du jour, s'appi'ocha lentement, et, s' arrêtant à quelques pas de sa femme, il lui dit en souriant :

— Eh. bien! Jenny, comment trouves-tu mon costume? J'espère que je suis fidèle aux vieilles traditions de mon paj's natal... qu'à cette fête je représenterai dignement la Bretagne?

— Sans doute, mon ami, reprit la jeune mère avec embarras, ce costume de ton pays te sied à merveille.

— Vrai?.. Eh bien! je suis enchanté, dit Yvon en venant embrasser Jenny avec effusion, cherchant à oublier ainsi ses pénibles préoccupations. Tu sais, ma chère, que je tiens à ton approbation, même pour les choses les plus futiles.

— Oui, répondit madame Cloarek avec émotion, oui, je sais combien tu as de tendresse pour moi... de déférence pour mes moindres désu-s...

— Quel beau mérite j'ai là ! c'est si bon, si doux d'incliner devant toi, ma Jenny, cette dure et mauvaise tête bretonne, et de te dire : Pour toi j'abdique ma volonté. . . ordonne, j'obéh'ai !

— Bon Yvon, si tu savais combien tu me rends heureuse en me parlant ainsi... aujourd'hui surtout!

Ces derniers mots n'attirant pas l'attention de Cloarek, il reprit :

— Qu'est-ce que ces petits bonheurs-là, que tu me dois, dis-tu, ma chérie... auprès de la céleste félicité que je te dois, moi?.. Tiens, ajouta-t-il en se dirigeant vers le berceau, ce petit ange... qui fait la joie de ma vie, qui me l'a donné?

Et Cloarek allait entr'ouvriJc les rideaux lorsque sa femme lui dit à demi voix :

— Yvon... prends garde... elle dort.

— Laisse-moi seulement la regarder un peu... rien qu'un peu... je ne l'ai pas vue de toute la journée.

— La lumière de la lampe pourrait l'éveiller, mon ami... et cette chère petite a été tantôt bien agitée.

— Ah ! mon Dieu ! dit vivement Cloarek en s'éloiguant du berceau, est-ce que tu as quelque inquiétude ?

— Heureusement non, mon ami... seulement tu sais com-

bien cette pauvre enfant est impressionnable et nerveuse... elle ne me ressemble que trop sous ce rapport, ajouta Jenny avec un sourire mélancolique.

— Et moi, bien loin de regretter que cette chère enfant soit si Impressionnable, je m'en applaudis, au contraire ; car j'espère que, comme toi, elle sera douée d'une sensibilité exquise.

La jeime femme secoua doucement la tête, et reprit :

— Enfin, voici ce qui est arrivé : notre gros chien de Terre- Neuve est entré ici tantôt, et celte pauvre petite en a eu tellement peur, que c'est à grand'peine que je suis parvenue à l'endormir.

— Dieu merci ! cette peur n'a lien d'inquiétant. Mais toi, Jenny, comment as-tu passé la jovu'née? Ce matin tu dormais, j'ai craint de t'éveiller, pauvre et douce Jenny, ajouta Yvon avec l'accent de la plus touchante sollicitude. Tu sais si ta santé m'est chère et précieuse ; mais, en ce moment, elle .me l'est plus que jamais, car maintenant, ajouta-t-il en souriant tendrement, car maintenant... tu es deux!

Jenny, à cette allusion à sa nouvelle maternité, tendit à son mari sa petite main blanche et frêle.

— Quel com-age me donne ton amour! lui dit-elle, grâce à lui je peux braver la douleur.

— Mais tu as donc souffert aujourd'hui? s'écria Yvon avec anxiété. Jenny, de grâce, réponds-moi... Pourquoi n'a-t-on pas envoyé chercher le médecin ?

— Pas si haut, mon ami, répondit la jeune femme, en montrant du regard le berceau à son mari, tu pourrais éveUler cette chère petite.

Et elle ajouta, en s'efïorçant de sourire :

— Non, je n'ai pas eu besoia d'envoyer chercher le médecin, car j'ai auprès de moi un grand et savant docteur, en qui j'ai toute confiance... qui me comble des plus tendres soins, et qui, aujourd'hui, j'en suis certaine, ne me les refusera pas si j'en ai besoin.

Et, ce disant, la jeune femme prit une des mains de son mari entre les siennes.

— Bon, je te comprends, reprit Yvon en souriant à son tour, ce grand docteur-là, c'est moi...

— El puis-je en choisir un plus soigné, plus dévoué?..

— Oh! non, certes... Eh bien! voyons, Jenny, consultemoi...

— Mon bon Yvon, sans avoir été positivement souffrante auj ourd'hui, j ' ai éprouv é . . . 3 'éprouve encore quelque malaise . . . une sorte d'accablement vague et triste... Oh! mais rassuretoi... cela n'a rien de grave, et d' ailleurs tu pourrais parfaiment me guérir, cher et bien-aimé docteur.

— Et comment ? dis-moi cela vite.

— Mais d'abord, le voudras-tu?

— Ah! Jenny...

— C'est que, vois-tu? je te le i^épète, ma guérison dépend absolument de toi...

— Tant mieux... car alors tu es guérie... Voyons vite... explique-toi, chère et charmante malade.

— Reste auprès de moi !...

— Est-ce que je pense à te quitter?

— Mais, dit la jeune femme en hésitant et avec un violent battement de cœur, mais cette fête de ce soir...

— Tu le vois... je me suis habillé de bonne heure afin de pouvoir rester auprès de toi jusqu'au moment de partir.

Et les traits d'Yvon, d'abord rassénérés , se rembrunu-ent de nouveau.

Cette nuance n'échappa pas à Jenny ; plus que jamais elle se sentit résolue de tout faire pour empêcher son mari de se rendre à ce bal, car elle sentait croître les alarmes que lui avait inspii'ées dame Robert.

Aussi la jeune femme reprit-elle :

— Yvon... ne me laisse pas seule pendant cette soirée.

— Comment?...

— Sacrifie-moi... cette fête.

— Que dis-tu?

— Reste auprès de moi.

— Mais, Jenny, tu as toi-même insisté pour que...

— Pour que tu acceptes cette invitation... il est vrai. Ca matin encore... je me faisais une joie de te savoir cette distraction... à toi qui vis si retiré...

— Alors, Jenny... d'où vient ce changement subit?

— Que veux-tu que je te dise ? reprit la jeune femme avec un pénible embarras. C'est une idée peu raisonnable... bizarre... peut-être... Mais enlin tout ce que je sais, c'est que tu me rendrais heureuse... oh! bienheureuse... si tu voulais me faire ce sacrifice... que je te demande... si absurde... si ridicule qu'il te semble peut-être.

— Pauvre chérie, dit tendrement Yvon après un moment de réflexion, je comprends, dans la position où tu te trouves, et nerveuse comme je te connais, il est tout simple que tu cèdes malgré toi à certaines contradictions... que tu ne veuilles pluo ce soir ce que tu voulais ce matin... Est-ce que j'oserai te faire un reproche de cela ?

— Tiens, vois-tu, Yvon... tu es bon... tu es ce qu'il y a de meilleur au monde, dit la jeune femme, dont les yeux se remplacent de larmes de joie, car elle se croyait sûre de retenir son mari toute la soirée auprès d'elle, tu as pitié des caprices d'une pauvre femme qui ne sait pas seulement ce qu'elle veut ni ce qu'elle a.

— En ma qualité de docteur, je le sais, moi, reprit Yvon en baisant tendrement sa femme au front. Voyons, ajoutat-U en regardant la pendule, il est neuf heures... dix minutes pour aller, dix minutes pour revenir, à peine un quart d'heure pour rester à ce bal, c'est, en tout, l'affaire de trois quarts d'heure au plus... je te promets donc d'être ici avant dix heures...

— Que dis-tu, Yvon? Tu persistes à vouloir aller à cette fête?

— Seulement pour y paraître... ne fût-ce que quelques minutes...

— Yvon... je t'en conjure...

— Que veux-tu dire ?

— Ne va pas... là.

— Comment ! pas même... pour im instant ?

— Mon ami, ne me quitte pas... je t'en prie.

— Jenny, sois donc raisonnable...

— Je t'en supplie... fais cela pour moi.

— Voyons, ma Jenny, c'est de l'enfantillage ; de quoi s'agit-il? d'une absence d'une heure à peine...

— Eh bien ! oui, c'est de l'enfantillage, c'est du caprice... c'est de la folie... c'est tout ce que tu voudras... mais encore une fois, je t'en conjure, ne me quitte pas un moment de toute la soirée...

— Tiens, Jenny... cela me navre... de te voir si peu raisonnable... car je suis obligé de te refuser.

— Yvon...

— Je ne puis, te dis-je, me dispenser de paraître un moment à cette fête.

— Mon ami...

L'impatience fit monter au front de Cloarek une bouffée de rougeur; pourtant il se contint, et dit à sa femme d'un ton d'affectueux reproche :

— Jenny, une pareille iireistance de ta part m'étonne et m'afflige... tu le sais, je n'ai pas l'habitude de me faire prier; j'ai toujours tâché d'aller au-devant de tes désirs; épargnemoi donc le chagrin de te dire : non, pour la première fois de ma vie.

— Mon Dieu! s'écria la jeune femme désolée, mon Dieu!... tenir autant à un plaisir lorsque...

— Un plaisir!... s'écria amèrement Yvon dont les yeux étincelèrent.

Puis, se contraignant encore, il reprit :

— S'il s'agissait d'un plaisir... Jenny, est-ce que je n'y aurais pas renoncé à la première demande ?

— Mais si tu ne vas pas à cette fête pour ton plaisir, pourquoi y vas-tu alors?

— J'y vais, répondit Cloarek, j'y vais par convenance.

— Ne peut-on pas, Yvon... manquer une fois aux convenances... poiir moi?...

— Tiens, Jenny, dit Yvon, dont le visage devenait pourpre,

brisons là... Il faut que j'aille à cette fête... j'irai .. n'en parlons plus.

— Et moi, je te dis que tu n'iras pas, s'écria la jeune femme, incapable de dissimuler plus longtemps ses alarmes, et ne pouvant retenir plus longtemps ses pleurs; non... car pour que tu me refuses si obstinément, toi, toujours si bon, si tendre pour moi... il faut qu'il y ait quelque grave raison que tu me caclies.

— Jenny ! s'écria Cloarek en frappant du pied, car la contradiction exaspérait ce caractère violent et irascible, pas un mot de plus ! . .

— Écoute-moi, Yvon, reprit-elle avec dignité, je ne feindrai pas plus longtemps, cela est indigne de nous deux... Eh bien! oui, j'ai peur, j'ai peur pour toi, si tu vas à cette fête, car l'on m'a dit que ta présence en ce lieu pouvait causer de grands malheurs.

— Qui vous a dit cela? que vous a-t-on dit? Répondez I s'écria Cloarek d'une voix de plus en plus irritée, et si éclatante que l'enfant au berceau se réveilla. Pourquoi avez-vous peiu"?.. Vous savez donc quelque chose?..

— Tu le vois bien, Yvon, il y a quelque chose , s'écria la pauvre femme de plus en plus épouvantée, il y a quehiue chose... de terrible peut-être, que tu me caches.

Yvon resta un moment immobile et muet, en proie à la lutte violente qui se livrait en lui; le calme, la raison eurent encore le dessus; il s'approcha de sa femme pour l'embrasser avant de s'éloigner, et lui dit :

— A tout à l'heure, Jenny... Tu ne m'attendras pas longtemps.

La jeune femme se leva brusquement, et, avant que son mari eût pu faire un mouvement pour s'y opposer, courut à la porte, en retira la clef, et dit à Yvon avec l'énergie du désespoir :

— Tu ne sortiras pas d'ici... et nous verrons si tu oseras venir m' arracher cette clef.

D'abord stupéfait, puis poussé à bout par l'action résolue de

Jenny, Cloarek, arrivé au dernier paroxysme de la colère, ne se connut plus : la rougeur de ses joues lit place à une pâleur livide, et l'œil sanglant, les traits bouleversés, méconnaissable, il s'écria d'une voix terrible en faisant un pas vers la jeune femme ;

— Cette clef!

— Non, répondit intrépidement Jenny, non, je te sauverai malgré toi...

— Malheureuse! s'écria Cloarek, effrayant, en faisant un pas vers Jenny d'un air égaré.

La jeune femme n'avait de sa vie été l'objet de la colère de son mari; aussi est-il impossible de rendre l'horrible épouvante qu'elle ressentit en le voyant prêt à s'élancer sur elle. Un moment terrifiée sous ce regard sanglant, farouche, qui semblait ne plus la reconnaître, elle resta immobile, tremblante, et se sentant près de défaillir.

Soudain la petite fille, éveillée depuis quelques minutes par les éclats de voix, ouvrit les rideaux de son berceau. Ne reconnaissant pas son père, et le prenant pour un étranger, car elle ne l'avait jamais vu sous le costume étrange qu'il portait, elle poussa des cris d'effroi en appelant sa mère, et s'écria :

— Oh! cet homme noir... J'ai peur.

— Cette clef ! répéta Cloarek d'une voix tonnante, en faisant de nouveau un pas vers sa femme.

Celle-ci, obéissant à une idée subite, mit la clef dans son corsage, courut au berceau et prit sa fille entre ses bras, pendant que l'enfant, de plus en plus épouvantée, sanglotait en cachant sa figure dans le sein de sa mère en murmurant :

— Oh!... l'homme noir... l'homme noir... il veut tuer maman...

La fi'êle mais courageuse femme, rassemblant ses forces déjà presque épuisées, s'écria :

— Pour me prendre cette clef, il faudra que vous arrachiez ma fille d'entre mes bras !

— Mais tu ne sais donc pas que je suis capable de tout dans

ma colère?., s'écria le malheureux arrivé à ce point de fureur insensée qui rend l'homme aveugle et sourd aux sentiments les plus sacrés; aussi dans sa rage il se précipita sur sa femme, si effrayant, si redoutable, que l'infortunée, se croyant perdue... enveloppa sa fille dans ses bras et courba la tète en criant :

— Grâce ! pour mon enfant.

Ce cri d'angoisse et de désespoir maternel retentit jusqu'au plus profond des entrailles d'Yvon.

Il s'arrêta coiirt.

Puis, par un mouvement plus rapide que la pensée, et par un effort dont la colère rendait la puissance irrésistible, il se précipita sur la porte fermée à double tour et, malgré sa solidité, il l'enfonça d'un coup de sa large épaule et disparut.

Au fracas de ce brisement, madame Cloarek redressa la tête avec une nouvelle épouvante, car sa fille, en proie à d'horribles convulsions causées par la terreur, était sans parole, sans regard, et semblait expirer dans les spasmes de l'agonie.

— Au secours ! cria Jenny d'une voix défaillante, au secours! Yvon, notre enfant se meurt...

Un cri déchirant répondit du dehors à ces paroles expirantes de Jenny, qui se sentait mourir, car, dans la position maladive et critique où se trouvait l'infortunée, une pareille révolution la tuait.

— Yvon, notre enfant se meurt! Ces mots lamentables de sa femme, Cloarek, qui n'était encore qu'à quelques pas... Cloarek les avait entendus.

L'ivresse de sa colère s'était soudain dissipée à cette pensée :

— Mon enfant se meurt...

Yvon, se précipitant alors dans la chambre de sa femme, éperdu de désespoir, la vit encore debout, mais déjà livide comme un spectre...

Alors, par \in suprême effort, Jenny étendit ses deux bras pour remettre son enfant entre les mains de son mari, et lui dit:

— Prends-la... je meurs...

Et elle tomba sans mouvement aux pieds de Cloarek .

Celui-ci serra machinalement sa petite fille contre sa poitrine; il n'entendait plus, il ne voyait plus.,, il était foudroyé...

Environ douze ans après les événements que nous avons racontés, vei's la fin du mois de mars 1812, sur les deux heures de l'après-midi, un voyageur arriva pédestrement à l'hôtel de l'Aigle impériale, unique auberge du bourg de Sorville, où se trouvait alors le second relais de poste sur la route de Dieppe à Paris.

Ce voyageur, homme dans la force de l'âge, portait un chapeau ciré et une grosse casaque bleue à boutons de cuivre timbrés d'une ancre ; il avait les dehors d'un bas officier ou d'un maître de la marine marchande. Ses cheveux et ses favoris étaient roux, son teint blême, sa physionomie impassible et dure ; il parlait le français sans le moindre accent, quoiqu'il fût Anglais.

Après un moment d'hésitation, ce personnage entra dans la grande salle de l'auberge, et, s'adressant à l'hôtellier, reconnaissable à son bonnet de coton et à son tablier blanc :

— Pourriez-vous me dire. Monsieur, s'il n'est pas venu ici, ce matin, un voyageur à peu près vêtu comme moi, trèsbi'un de visage et ayant l'accent italien ; il se nomme Pietri ?

— Je n'ai vu personne ici de ce nom et de cette figure-là. Monsieur.

— Vous en êtes bien sûr?

— Très-sûr. . .

— Est-ce qu'il y a une autre auberge dans ce boui'g?

— Non, non, Monsieur. . . grâce à Dieu ! Il n'y a que la mienne... aussi, j'ai la pratique des diligences et des voitures de poste ; ce qui est très-commode pour les voya{\eurs, vu que l'on relaye à deux pas de ma porte.

— Ah ! fit l'Anglais, que cette circonstance parut frapper, on relaye près de chez vous ?

— De l'autre côté de la rue, presque en face d'ici...

— Pourriez-vous me donner une chambre et faire préparer à déjeuner pour deux personnes? J'attends ici quelqu'un qui viendra demander mmtre Dupont, c'est mon nom.

— Très-bien, Monsieur,

— Lorsque cette personne sera arrivée, vous nous servirez dans ma chambre.

— C'est entendu. Monsieur... Et vos bagages, où faut-il les envoyer prendre?

— Je n'ai pas de bagages. Je suis venu des environs de Dieppe... en me promenant.

— Diable ! savez-vous. Monsieur, que, pour un marin, car vous l'êtes, j'en suis sûr... J'ai deviné ça tout de suite...

— En effet, je suis marin,

— Je disais donc que, pour un marin, vous marchez fièrement bien sur le ■plancher des vaches, comme on dit, car il y a loin d'ici à Dieppe.

L'Anglais paraissait peu jovial et peu causeur; au lieu de répondre à la plaisanterie de l'aubergiste, il reprit :

•— A-t-il passé beaucoup de voitures de poste par ici aujourd'hui?

— Pas une... Monsieur.

— Aucune venant de Paris ou de Dieppe?

— Non, Monsieur, ni de Paris ni de Dieppe... Mais, à propos de Dieppe, puisque vous en venez, vous avez dû y voir le fameux héros dont tout le monde parle.

— Quel héros?

— Parbleu !.. ce fameux corsaire... qui est la mort aux Anglais ! l'intrépide capitaine l'Endurci (voilà un vrai nom de corsaire) ; il parait qu'avec son brick le Tison d'Enfer (encore un fameux nom !), qui marche f^omme un poisson, pas \in bâtiment anglais ne lui échappe; il vous les gobe tous... témoin ce dernier convoi de blé qu'il vient de leur pincer encore, après un combat enragé... Quelle bonne chance ! le blé était si cher dans le pays ; la prise de ce convoi va le faire baisser, c'est l'abondance au lieu de la disette... Brave corsaire! va... quel bonheur de se dire qu'U y a toujours des gens curieux d'échiner ces gueux d'Anglais, n'est-ce pas. Monsieur? On dit qu'à Dieppe on l'a porté en triomphe ! Il a d'ailleurs une fameuse étoile, car on prétend que, quoiqu'il se batte comme un lion, il n'a jamais été blessé ! Est-ce vi'ai? Est-ce que vous le connaissez? comment est-il donc? je ne me fais pas une idée de sa figure, mais elle doit être terrible : on dit qu'il est toujours habillé d'une manière bizarre? Vous qui êtes marin, vous devez l'avoir vu, ce héi-os?

— Jamais, répondit sèchement le voyageur, qui ne paraissait pas partager l'admiration de l'aubergiste à l'endroit du corsaire ', puis il ajouta : Conduisez-moi à ma chambre, vous y amènerez la personne qui viendi'a demander maître Dupont... Ne l'oiibliez pas.

— C'est convenu, Monsieur.

— Dès que cette personne sera arrivée, vous nous servirez à déjeuner.

— Oui, Monsieur... je vais maintenant vous mener à votre chambre .

— Donne-t-elle sur la rue?

— Certainement, Monsieur... deux belles fenêtres.

— Vous nous servirez de votre meilleur vin.

— Soyez tranquille, vous serez content, répondit l'aiibergiste.

Il conduisit l'étranger dans si chambre, et dit en se retirant :

— C'est drôle... ce marin avait l'air presque vexé du bien

que je disais de ce fameux corsaire.., et pourtant... ils sont du même état... puisqu'ils sont marins tous deux!... Mais... au fait...que je suis bête!... c'est justement parce qu'il est du même état que ça l'aura vexé d'entendre dire du bien de l'autre ; c'est comme moi, si on venait me parler d'un aubergiste qui voudrait s'établir ici-,, c'est étonnant comme je lui souhaiterais bonheur, à cet autre !...

L'hôtellier se livrait à ces pensées, qui témoignaient de sa triste opinion de l'âme humaine, lorsqu'un second voyageur entra dans la grande salle de l'auberge .

Ce personnage était aussi vêtu d'ime houppelande de marin. Son teint bronzé, ses cheveux épais, noirs comme ses sourcils, et sa large barbe en collier, ses traits dm's, presque repoussants, lui donnaient une physionomie sinistre ; il était Maltais, et son accent se rapprochait assez de l'italien. Après avoir jeté un regard curieux dans la grande salle, le nouveau venu dit à l'aubergiste en mauvais français :

— Il n'est pas venu ici un voyageur?

— Un voyageur nommé maître Dupont, n'est-ce pas?

— Oui...

— Suivez-moi, Monsieur... je vas vous conduire chez malti'e Dupont.

L'Anglais et le Maltais ainsi réunis, l'hôte, après avoir servi le déjeuner, reçut l'ordre de ne pas déranger les convives, et de ne se présenter qu'à l'appel de la sonnette.

Dès que les deux étrangers se trouvèrent seuls, le Maltais, frappant sur la table avec rage, s'écria en anglais :

— Le chien de contrebandier recule ; tout est perdu !

— Que dis-tu?

— La vérité... aussi vrai que j'enfoncerais avec joie ce couteau dans le cœur du lâche qui nous trahit.

Et le Maltais, blême de colère, planta le couteau dans la table.

— Dieu damné ! s'écria l'Anglais en sortant de son flegme habituel. Et ce sou', à la tombée de la nuit, le capitaine va passer..

— Tu en es sûr?

— Ce matin, au moment où j'ai quitté Dieppe... notre émissaii'e m'a encore assuré que le capitaine avait fait demander des chevaux à la poste pour quatre heures de l'aprèsmidi, il sera donc ici entre cinq et six heures, et il sera làbas à la nuit.

— Tonnerre et sang !... tout nous secondait, et sans ce misérable contrebandier...

— Pietri... dit l'Anglais en redevenant calme, tout n'est peut-être pas désespéré; la violence n'aboutit à rien, parlons fi'oidement.

— Parler froidement! quand la rage m'aveugle...

— L'aveugle ne voit pas son chemin.

— Mais pour rester si calme, tu ne le hais donc pas, cet homme, toi?

— Moi ?

Il est impossible de rendre avec quel accent l'Anglais prononça ce seul mot, moi.

Après une pause, il reprit d'une voix concentrée :

— Il faut que je le haïsse plus que tu ne le hais, Pietri, puisque je ne veux pas le tuer, moi.

— Serpent écrasé ne mord plus.

— Oui, mais le serpent écrasé ne souffre plus ! et il faut que cet homme souffre dans son orgueil mille torttires pires que la mort; il faut qu'il expie le mal affreux qu'il a fait à mon pays... il faut qu'il expie ses insolents et féroces triomphes qui sont la terreur et la honte de nos croiseurs... il faut qu'il expie la gloire qu'il a eue de me battre deux fois... il faut qu'il expie le dernier outrage que m'a fait son insultante générosité... Dieu damné! je suis donc un ennemi bien à dédaigner pour qu'il m'ait renvoyé libre en me lîortant sur un cartel d'échange , après ce dernier combat qui nous a coîité tant d'or et tant de sang... sans ciu'une goutte du sien ait coulé... car on le dirait invulnérable... Oh! mais, par l'enfer! je veux me venger! je veux venger l'Angleterre!

— Tout à l'heure, reprit le Maltais avec un sourire sardonique, le capitaine Russell me reprochait la violep",e aveugle de mes paroles... et voilà qu'il crie vengeance... lorsque la vengeance nous échappe.

— Tu as raison, reprit Russell en se calmant. Cet emportement est mauvais, ne désespérons pas... Et d'abord, que s'est-il passé entre toi et le contrebandier?

— Parti de cette nuit de Dieppe sur un bateau pêcheur, je suis arrivé ce matin en suivant la côte à l'anse de Hozey; je me suis fait conduire à la cabane du contrebandier située sur la plage.

<( — Vous vous nommez Bezelek? lui ai-je dit.

« — Oui.

« — Je viens de la part de maître Keller.

« — Quel est votre mot de reconnaissance?

« — Passe-partout.

« — Bien... je vous attendais, mon chasse-marée est à votre service. Il y a flot ce soir à dix heures, et le vent, s'il ne change pas, est bon pour passer en Angleterre.

« — Maître Keller vous a-t-il dit de quoi il s'agissait?

« — Oui... de conduire quelqu'un à Folkstone.

« — De l'y conduire de gré ou de force?...

« — Oui, mais sain et sauf, sans que sa vie coure aucun danger. Je suis contrebandier... mais je ne tue pas. Amenez donc ici votre passager ce soir, et je vous réponds que demain, avant le lever du soleil, il sera en Angleterre.

(( — Keller vous a-t-il dit qu'il fallait mettre à ma disposition quatre ou cinq de vos matelots les plus résolus?

« — Pourquoi faire?

« — Pour m'aider à enlever l'homme en question à son passage sur la grande route, à trois lieues d'ici.

« — Maître Keller ne m'a rien dit de cela, et du diable si moi ou mes hommes nous nous mêlons d'un pareil guetapens; c'est un mauvais jeu; amenez-moi le passager ici, je me charge de le mettre à mon bord. Voilà tout. S'il résiste, je peux supposer qu'il est ivre, et que c'est pour son bien H. 7

lin LES SEPT PÉCHÉS CAPITAUX.

qu'on l'embarque; mais aider à un enlèvement sur une grande roule... je n'en veux pas! » Tels ont été les derniers mots de ce misérable contrebandier : instances, promesses, menaces, tout a été vain pour changer sai'ésolutio.'' .

— Ah ! cela est fatal, fatal !

— Tu le vois, Russell, il faut renoncer à ces moyens; si résolus que nous soyons, il nous est impossible à nous deux seuls de tenter cet enlèvement... en admettant que le postillon qui le conduira reste neutre ; le capitaine, d'après nos renseignements, doit avoir pour compagnon de route son maître canonnier, cet homme intrépide et dévoué qui ne le quitte jamais, ni en mer, ni à teiTe; tous deux sont vigoureux et bien armés sans doute... que pouvons-nous tenter... à force ouverte?... rien... à moins d'être fous.

— C'est vrai, murmura l'Anglais avec accablement.

— Mais où la force échoue... la ruse triomphe, reprit le Maltais d'un air pensif, et l'on pourrait...

— Explique-toi...

— Écoute... un venant de la côte ici... j'ai bien observé le chemin... J'ai rejoint la grande route à une lieue environ de ce bourg; à cet endroit, marqué d'une croix de pierre, il y a une montée très-rapide... suivie d'une descente non moins rapide.

— Ensuite ?

— Le capitaine, après avoir travei-sé ce bourg, où il aura relayé, rencontrera d'abord la montée à une lieue d'ici.

— Soit.

— A cette montée, nous irons nous embusquer... la nuit sera venue... les chevaux seront forcés de gravir lentement cette côte. A un moment convenu, nous nous approcherons de la voiture... et, nous donnant pour des marins rejoignant leur port, nous demandons au capitaine quelque secours... toi à une portière, moi à l'autre... afin d'occuper cet homme et son compagnon... Tous deux seront en pleine sécurilé... nos pistolets à deux coups seront armés... nos poignards à notre ceinture... et...

— Jamais! s'écria Russell; je ne suis pas un assassin; je ne veux pas la mort de cet liomme... ce meurtre serait une tache pour l'Angleterre... et d'aQleurs ce meuiire ne me vengerait qu'à demi! Non, non, ce que je veux, c'est jouir de Id rage, de la honte de cet homme indomptal)le, lorsque, deveiui notre prisonnier, et avant d'être envoyé aux pontons, il sera longtemps livré en spectacle aux huées, aux insultes de cette multitude que son nom a si souvent terrifiées... Jamais tigre en cage n'aurait rugi d'une fureur plus sauvage et plus impuissante. Oui, voilà ce que je voulais, et, crois-moi, ce supplice et l'atroce captivité des pontons eussent été pour cet homme cent fois plus terribles que la mort... Mais le refus de ce misérable contrebandier ruine mes projets... Ce relais passé, nous ne pouvons plus compter sur le voisinage de la mer... et sur un bâtiment à nos ordres... Toiit enlèvement devient impossible... Que résoudre... que faire?

— Suivre mon avis, reprit opiniâtrement le Maltais ; croismoi, la mort est moins cruelle... mais plus sûre que la vengeance ; et d'ailleurs, à cette heure, cette vengeance devient impossible... tandis que nous tenons entre nos mains la vie de cet homme.

— Tais-toi... répondit Russell d'un air sombre, tais-toi... tentateur...

— Qu'importe le moyen... pourvu que l'Angleterre soit délivrée de l'un de ses plus dangereux ennemis?

— Tais-toi, te dis-je !

— Songe à tant de navires saisis... brûlés, à tant de combats sanglants, dont cet homme est toujours sorti sain et sauf, et vainqueur, malgré l'infériorité de ses forces...

— Laisse-moi.

— Songe à Teffroi que son nom seul inspire maintenant à nos marins dans ces parages... les premiers marins du monde... cependant; et lors de notre dernière croisière, ne leur as-tu pas entendu dire, dans leur crainte superstitieuse... que les succès de cet homme invulnérable et invincible présageaient peut-être l'abaissement maritime de l'Angleterre,

et que la mer allait avoir son Napoléon comme le continent?.. Songe aux désastreux effets d'une telle croyance si elle se propageait à cette heure où l'Angleterre tente un dernier effort pour renverser Bonaparte et écraser la France.

— Mais un guet-apens... un meurtre... un lâche assas% sinat !

— Un assassinat? non... l'Angleterre et la France sont en guerre : profiter d'une embviscade, d'une surprise pour frapper son ennemi, c'est le droit de la guerre.

Russell ne répondit rien, cacha son visage dans ses mains et resta longtemps pensif.

Le Maltais semblait aussi réfléchir profondément.

Ces deux hommes demeurèrent silencieux jusqu'au moment où ils tressaillirent en entendant le roulement lointain d'une voiture, le claquement du fouet du postillon, et le bruissement de plus en plus distinct des grelots des chevaux de poste.

L'Anglais, ayant consulté sa montre, s'écria ;

— Cinq heures... ce doit être lui, cette voiture vient de Dieppe.

Et tous deux se précipitèrent à la croisée, dont ils soulevèrent les rideaux, afin de voir sans être vus.

Ils aperçurent bientôt une espèce de vieux vis-à-vis jaune et poudreux, attelé de deux chevaux, qui s'arrêta devant la porte située de l'autre côté de la rue, et presque en face de l'auberge.

Au bout de quelques instants, l'Anglais s'écria, en devenant livide de rage et en jetant à travers la vitre un regard de haine implacable :

— C'est lui... c'est bien lui !

— Il e?*, seul, reprit vivement le Maltais, il est seul.

— Il entre dans cette auberge.

— Tout nous seconde... il aura laissé à Dieppe son maître «anonnier, reprit le Maltais. Nous sommes ieux, il est seul.

Soudain Russell, éclaké sans doute par une idée subite, se frappa le front ; sa froide et blême figure se colora légère-

ment, une étincelle de joie diabolique brilla dans ses yeux gris, et il dit à son compagnon, d'une voix palpitante d'un sinistre espoir :

— Pouvons-noiis toujours compter cette nuit sur le contrebandier?

— Oui ; car voulant nous réserver un moyen de fuite en cas de besoin, je lui ai dit de nous attendre.

— Rien n'est désespéré, s'écria Russell en sonnant violemment.. Contiance et courage!

— Que veux-tu dire? lui demanda le Maltais, que veux-tu faire?

— Tu le sauras plus tard... Mais silence, voici quelqu'un. En effet, l'aubergiste entra dans la chambre.

— "Votre déjeuner était excellent, notre hôte, lui dit Russell; combien vous dois-je?

— Avec la chambre, c'est six francs.

— Tenez... et voici de plus le pourboire du garçon.

— Vous êtes bien honnête. Monsieur... Je compte une autre fois siir votre pratique.

— -Certainement. Mais, dites-moi, il me semble avoir entendu des chevaux de poste s'ari'èter. Est-ce que vous avez un voyageur de plus dans votre auberge ?

— Oui, Monsieur, il vient d'arriver; je l'ai même installé dans la belle chambre bleue sur le jardin.

— C'est sans doute une de vos anciennes connaissances, car on doit aimer revenir dans cet hôtel?

— Monsieur est bien bon... mais c'est la première fois que ce voyageur s'arrête ici.

— Est-ce qu'il a un grand train?., plusieurs domestiques? doit-il rester longtemps ici?

— Non, Monsieur, le temps de manger un morceau. Ce n'est du reste pas un seigneur... tant s'eci faut; il voyage toul seul, et il a tout simplement l'air d'un bon bourgeois... il chantonne entre ses dents, tambourine sur les vitres et paraît gai comme un pinson ça doit être un bien aimable

homme.

m LES SEPT PÉCHÉS CAPITAUX.

— Vous me paraissez devoir être un grand physionomiste, notre hôte, reprit l'Anglais d'un ton sardonique.

Puis, faisant iin signe à son compagnon, il se leva et dit à l'hôtelliur :

— Au revoir. Nous allons faire un tour de promenade dans le bourg et retourner à Dieppe.

— Si vous voulez attendre la diligence de Paris, elle passe à huit heures ce soir. Messieurs.

— Merci. Quoique marins, nous sommes bons marcheurs, et la soirée est superbe.

— Au revoir, Messieiirs !

Et l'aubergiste, après avoir salué les étrangers, rentra dans son auberce.

Les deux étrangers, après avoir quitté l'aubei'ge, disparurent pendant im quart d'heure environ pour se concerter, puis ils se dirigèrent, comme de curieux oisifs, vers la poste aux chevaux, à la porte de laquelle était restée la voiture du voyageurj il se préparait sans doute à reparlk, car un pos- LiUon s'occupait déjà d'atteler les chevaux.

Le capitaine Russell et son campagnon s'approchèrent de la voiture, qui, se trouvant ainsi entre eux et l'auuerge de l'Aiqlb impériale, les masquait complètement du côté des leiiètres de l'hôtel. S'asseyant alors sur l'un des bancs de pierre placés latéralement à la porte du relais, les deux étrau-

gers parurent examiner d'un œil connaisseur les chevaux que l'on attelait.

— Mon bravGj vous avez là pour porteur im cheval qui doit être aussi bon qu'il est beau, dit enfin Russell au postillon après quelques minutes d'examen; j'ai rarement vu un animal d'une apparence plus vigoureuse.

— Et, sarpejeu! sa mine n'est pas trompeuse... allez, mon bourgeois, répondit le postillon , flatté de la louange méritée que l'on donnait à son cheval; il tient ce qu'il promet; aussi je l'ai baptisé le Carme... et il est digne de son nom, allez... le gredin...

— En vérité... reprit Russell, je n'en reviens pas... quel bel animal... quel poitrail, quel garrot... quelle hanche !..

— Et quelle jolie tète ! reprit Pietri; elle est fine et carrée comme celle d'un cheval arabe.

— Oh! oh! reprit le postillon, on voit bien, mes bourgeois, que vous êtes connaisseurs; aussi vous me crokez quand je vous dirai qu'avec le Carme et le Sans-Culotte (c'est mon mallier que j'appelle comme ça), nous arrachons au petit galop une montée d'un quart de lieue.

— Ça ne m'étonne pas, mon brave... et ça doit êti'e un vrai plaisir d'avoir un pareil cheval entre les jambes.

— Je le crois bien, car il vous a des allures d'une doucem'... d'une douceur... ah!., reprit le postillon avec jubilation, un vrai bateau; j'irais avec le Carme d'ici à Rome.

— Quoique marin, j'ai assez souvent monté à cheval, reprit l'Anglais, mais je n'ai jamais eu le bonheiu' d'enfourcher nn pareil cheval...

— Fichtre ! je le crois bien, bourgeois, et je peux vous garantir que vous n'en enfourcherez jamais un pareil...

— C'est dommage !

— Dame!., qu'y faire?

— Mon brave... voulez-vous gagner quarante francs? reprit l'Anglais après un moment de silence.

— Quarante francs! dit le postillon ébahi; gagner quarante francs, moi?

— Oui...

— Et comment, diable ! cela, bourgeois?

— D'une manière bien simple.

— Voyons la manière.

Au moment où l'Anglais allait faire sa proposition, un garçon de l'auberge traversa la rue et vint dire au postillon :

— Tu n'as pas besoin de te presser, car, Jean-Pierre, le bourgeois de ce berlingot n'est pas près de descendre.

— A quoi qu'il s'amuse donc, ce lambin-là? reprit le postillon. Pourquoi donc alors qu'il fait demander ses chevaux si fort à l'avance?

— Est-ce que je le sais? reprit le garçon; ça a l'air d'une vraie poule mouillée... Au lieu de vin, il boit du lait coupé, et il a diné avec une panade et des œufs à la mouillette...

— De la panade, et pas de vin! Voilà un particulier jugé, dit sentencieusement Jean-Pierre.

Puis il reprit :

— Ah çà! tu me fais bavarder, toi, et oublier... S' adressant alors à Russell :

— Dites donc, bourgeois... tout à l'heure vous me proposiez de me faire gagner...

L'Anglais fit un signe d'intelligence au postillon, lui montrant du regard le garçon d'auberge, et lui dit à demi voix :

— Venez dans la cour de la poste, mon brave... je veux vous dire deux mots.

— Impossible de laisser le Carme tout seul, mon bourgeois; il en ferait de belles avec le Sans-Culotte... Tenez, le gueusard... voilà déjà qu'il commence, ajouta Jean-Pierre, en se rapprochant de ses chevaux qui hennissaient et se cabraient. Ohé! le Carme, cria-t-il, attention, brigand! si tu t'émancipes... je te vas caresser.

— Eh bien! écoutez, reprit l'Anglais en se penchant à l'oreille du postillon et lui parlant tout bas pendant quelques instants.

— Ah! bon, reprit le postillon en riant; voUà une drôle d'idée !

— Voyons, mon brave, acceptez-vous?

— Ma foi!..

— Si vous accepte?, voici vingt francs... vous aurez là-bas l'autre pièce d'or... Après tout, que risquez- vous? il n'y a aucun mal à cela.

— Aucun, sarpejeu ! Mais c'est bien là une idée, une vraie fantaisie de marin!.. Je connais ça... j'ai été à la poste de Dieppe... Fallait voir les corsaires, quand ils avaient touché leur part de prise, comme, pour un oui ou pour un non, ilâ vous faisaient galoper l'argent! J'en ai vu qui ont offert jusqu'à vingt-cinq napoléons à un vieux sacristain bossu poiu" se laisser habiller en femme avec un chapeau à plumes et une robe à falbalas, et se faire trimbaler en fiacre avec eux et leurs margots...

— Que vovdez-vous, mon brave, reprit Russell en souriant, les marins ne sont pas déjà si souvent à terre pour ne pas se passer le\u"s petites fantaisies quand ça se peut... sans nuire à personne.

— Parbleu ! c'est bien le moins.

— Allons, est-ce convenu?

— Bah! reprit le postillon... avec un particulier pareil à celui que je vas trimbaler, une pratique q\zi ne boit pas de vin et qui mange de la panade, il n'y a pas à se gêner... Et d'ailleurs il n'y verra que du feu... C'est convenu, bourgeois.

— Voici vingt francs, reprit Russell en mettant la pièce d'or dans la main du postillon; vous en aurez autant plus tard...

— Bon... Mais dépêchez-vous, car il y a d'ici là-bas près d'une lieue... C'est égal, je vous donnerai le temps d'£U"river... Si mon mangeur de panade trouve que je vas trop doucement, je lui dirai que le Sans- Culotte a des cors aux pieds. Allez vite, bourgeois... Prenez la ruelle à gauche, et voua vous trouverez en pleine gi'ande route.

En un instant les deux étrangers eurent disparu. Au bout d'un quart d'heure environ, pendant lequel le postillon eut fort à faire pour contenir les ébats du Carme et de

il8 LES SEPT PÉCHÉS CAPITAUX.

son compagnon, l'aubergiste de l'Aigle impériale parut à sa porte et cria au postillon :

— Allons, mon garçon, à cheval, à cheval... voici le maître de la voiture.

— Diable ! se dit Jean-Pierre en se mettant très-lentement en selle, il vient bien tôt, ce buveur de lait coupé; mes deux gaillards n'auront pas eu le temps d'arriver jusqu'à la montée.

Ce disant, le postillon avait conduit la voiture jusqu'à la porte de l'auberge; l'hôtellier s'empressa d'abaisser le marchepied devant le voyageur et de refermer la portière lorsque celui-ci fut monté; après quoi, ôtant son bonnet, l'hôtellier salua respectueusement son client et dit au postilion :

— Bon train, Jean-Pierre, Monsieur est très-pressé.

— Je vas vous mener ça à vol d'oiseau, mon bourgeois, répondit Jean-Pierre en faisant bruyamment claquer son fouet; et, partant au galop, il traversa rapidement le bourg et atteignit bientôt la grande route; mais, au bout de deux cents pas, il arrêta brusquement ses chevaux, se retourna sur sa selle, et attendit.

Le voyageur, surpris de cet arrêt, baissa une des glaces et dit :

— Eh bien! qu'est-ce qu'il y a, mon garçon?

— Qu'est-ce qu'il y a?

— Oui.

— Je ne sais pas, moi.

— Comment ! tu ne sais pas?

— Mais, dame !.. non.

— Pourquoi t'arrêtes-tu?

— ^'lJUS m'avez crié : arrête.

— Moi?

— Oui, bourgeois, et alors je me suis arrêté.

— Tu te ti'ompes, mon garçon, je ne t'ai pas appelé.

— Si, bourgeois.

— Je te dis que non...

— Si, bourgeois, parole d'honneur ! vous ne vous en serez pas aperçu.

— Encore une fois, tu te trompes... Allons, en route, mon garçon, et regagnons le temps perdu...

— Soyez ti^anquUle, bourgeois, je vas enlever ça à tout. Jiriser... je ne veux pas qu'il reste im morceau de voire voilui'e en arrivant au relais!

Et le postillon repartit au grand galop. Mais, au bout de deux cents pas parcom'us d'un train desordonné, nouvel et brusque arrêt.

— Eh bien ! dit la vobc du voyageur, qu'est-ce qu'il y a encore?..

— Nom d'un nom de mille milliards de noms de tonnerres de Dieu! s'écria Jean-Pierre en descendant de cheval et en continuant d'éclater en imprécations furibondes, tout en feignant d'ajuster les traits de corde fixés au palonnier..

— Est-ce qu'il y a quelque chose de cassé à tes harnais?

— Nom d'un nom de nom !

— Ton cheval est-U déferré ?

— Nom d'un nom de nom!

— Apprends-moi au moins ce qui t'arrive, mon garçon?

— Faites pas attention... ça n'est rien, boiu'geois... c'est mon gredin de maillier qui a rué dans ses traits... et il me faut le temps de le dépêtrer.

— C'est lin petit malheur, dit placidement le voyageur ; tâche du moins que cela n'arrive plus.

• — Nous allons filer comme des hirondelles, bourgeois , reprit Jean-Pieri'e en se remettant en selle; puis H ajouta à part soi : S... mangeur de panade, va! quel serin! Vodà ce que c'est que de boire du lait coupé... Parole d'honneur, ça fait de la peine...

Et le drôle repartit au galop en faisant claquer son foue. avec furie.

La nuit commençait à venu*.

Quelques étoiles scintillaient déjà vers l'orient, et le soleil, couché depuis un quart d'heure, ne jetait plus qu'une lueur crépusculaire sur laquelle les grands arbres de la route dessinaient leurs nou's branchages.

Au loin, et bornant l'horizon de la route, on pouvait apercevoir, grâce à la réverbération blanchâtre d'un sol crayeux, une montée rapide, bordée d'ormes immenses dont les cimes, encore dépouillées de feuilles, formaient presque le berceau.

Au delà de cette voûte naturelle, on voyait, au milieu d'un ciel clair et bleu, se dessiner le croissant de la lune.

La chaise de poste roulait rapidement depuis dix minutes, et le postillon faisait de temps à autre, et comme à dessein, retentir les échos des claquements de son fouet, lorsque peu à peu l'allure de ses chevaux se ralentit; le h'ot succéda au galop, le pas remplaça le trot, et enfin la voiture s'arrêta net.

Jean -Pierre descendit de cheval, examina un des pieds de derrière de son porteur, et cria :

— Mille noms de noms de noms ! voilà un de mes chevaux qui boite, maintenant.

— Ah ! il boite , dit la voix du voyageur avec un calme inaltérable, quoique ces temps d'arrêt multipliés fussent capables de faire, comme on dit vulgairement, damner un saint. Ah ! il boite.

— Il boite à mort, reprit Jean-Pierre, tenant toujours entre ses deux mains le pied du cheval.

— Et comment cette boiterie lui est-elle venue si vite, mon garçon ?

— Que le diable m'emporte si je le sais.

— Nous allons donc rester en route?

— Non, bourgeois, il n'y a pas de risque. Si je pouvais seulement voh' ce qui le fait boiter^ mon malUer... mais la nmt commence à être noire.

— Très-noire, dit la voix. Il ne faudra pas oublier d'allumer les lanternes au prochain relais.

— Ah ! je sens ce que c'est avec mon doigt, reprit le postUlon ; c'est une pierre engagée entre le fer et la fourchette. Si je peux l'ôter, ça ne sera rien.

— Tâche, mon garçon ; car, sans reproche, nous jouons de malhetu", répondit la voix toujours impassible du voyageiu.

Cependant le postillon maugréait tout haut après la pierre

qu'il ne pouvait parvenir à extraire, criait-il en riant sous cape du bon succès de sa ruse, calculant qu'il avait sufiisamment donné d'avance aux deux étrangers pour qu'ils eussent pu gagner le rendez-vous convenu; aussi le drôle poussa-t-il bientôt un cri de triomphe en disant :

— Enfin, la voici enlevée, la maudite pierre ! maintenant, nous allons marcher à vol d'oiseau.

Et la voiture repartit avec une nouvelle rapidité.

La nuit était complètement venue ; mais, grâce à la limpidité du ciel, au scintillement des étoiles, il régnait une vague clarté.

Le postillon atteignit celte fois tout d'un trait le bas de la montée.

Là seulement il arrêta ses chevaux essoufflés, et, mettant pied à terre, il s'approcha de la portière et dit au voyageur :

— Nous voici arrivés à une fameuse côte, bourgeois; je vas marcher auprès de mes chevaux afin de les soulager ; ça fait cfu'une fois là-haut je serai tout prêt à enrayer pour la descente, qui n'est pas commode.

— Bien, mon garçon, répondit la voix.

Le postillon resta en effet, durant quelques instants, à côté de ses chevaux; mais, ralentissant peu à peu sa marche, pendant que l'attelage gravissait lentement la côte, Jean-Pierre laissa la voiture passer devant lui.

A ce moment Russell et Pietri sortirent d'un taillis qui longeait la route et s'approchèrent rapidement du postillon. Celui-ci, tout en marchant, ôta son chapeau galonné, sa veste à collet rouge et ses bottes fortes ; l'Anglais, s'étant à son toiu" dépouillé de sa houppelande de marin, passa la veste, mit le chapeau ciré, et enfonça ses jambes dans les bottes fortes. Le postillon, souriant d'un air très-satisfait de ce qu'il regardait comme ime plaisante fantaisie, remit son fouet à Russell et lui dit :

— J'en reviens toujours là : c'est une drôle d'idée que la vôtre... vraie idée de marin en ribotte, quoique vous n'y soyez pas.

— Que voulez-vous, mon brave , j'adore les chevaux, et j'aurai le plus grand plaisir à monter pendant un quart d'heure votre beau et vigoureux cheval... C'est un caprice bien innocent, n'est-ce pas?

— Pardieu ! quel mal ça fait-il au mangeur de panade qui est dans le berlingot? En voilà un qui a de la patience, il m'en impatientait moi-même... Faut-il qu'il ait du sang de macreuse dans les veines !

— Ah ! vous croyez ? dit Russell en se rapprochant de la voiture.

— Ça doit être quelque épicier en demi-solde... et pas méchant. Allons, bourgeois, vous allez monter à cheval à ma place ; la nuit est noire, ce buveur de lait coupé ne s'apercevi'a de rien. Je m'asseoirai derrière le berlingot avec votre camarade... A une demi-lieue du relais, il y a une autre montée.

— A cet endroit, dit Russell, je descendrai, vous reprendrez vos habits, moi les miens, et tout sera dit ; maintenant, mon ami, voici les vingt francs promis.

Et, mettant la pièce d'or dans la main de Jean-Pierre Russell doubla le pas, atteignit les chevaux à une viuglainè de pas du faîte de la montée , et se mit à max'cher à côté d'eux.

La nuit était assez obscure pour que le voyageur ne pût s'apercevoir de la substitution de personne qui venait de s'opérer; il ne s'était d'ailleurs nullement étonné de voir, ainsi que cela arrive souvent, le postillon abandonner pendant quelques instants ses chevaux à eux-mêmes, durant une une montée rax)ide ; seulement, lorsque la voiture fut sur le point d'atteindre le point culminant de la côte, le voyageur dit au postillon :

— Mon garçon, n'oublie pas de bien assurer le sabot d'enrayage.

— J'y vais, répondit le faux postillon à demi voix; puis passant derrière la voiture, il dit tout bas au Maltais et à Jean-Pierre :

— Asseyez-vous sur la palette de derrière et tenez-vous bien, je vais enrayer.

Les deux hommes s'assirent à l'endroit désigné, se tenant des mains aux courbes de fer des ressorts, pendant que Russell, faisant bruire la chaîne du sabot en le décrochant, simulait l'enrayage, mais laissait le sabot de côté au J>eu d'y engager la roue.

L'Anglais, remontant alors en selle, enfonça ses éperons dans les flancs de son cheval, et lança k voiture dans la descente avec une effrayante rapidité.

— Nom d'un nom de nom ! nous sommes fichus ! et le mangeur de panade par-dessus le marché, s'écria Jean-Pierre en entendant la chaîne et le sabot de fer bondir sur le pavé, votre camarade a mal enrayé.

Le Mallais, au lieu de répondre au postillon, lui asséna sur la tête un si violent coup de crosse de pistolet, que Jean-Pierre abandonna le ressort qu'il tenait d'une main et tomba sur la route, pendant que la voiture disparaissait dans la descente, au milieu d'un nuage de poussière.

Plusieurs jours s'étaient passés depuis que le voyageur dont nous avons parlé était tombé dans le piège que le capitaine Russell et son compagnon lui avaient tendu.

Nous conduirons le lectem* dans une riante demeure située à l'extrémité du petit bourg de Lionville, à deux lieues du

Havre. De cet endroit , très-voisin de la côte, l'on domine au loin la mer.

Une tranquillité profonde, Tin air vif et salubre, un pays à la fois riche et pittoresque, de frais ombrages, de grasses prairies et la ^•^le de l'Océan, rendaient Lionville et ses environs un véi'itable Éden pour les gens amoureux de paix, de rêveries et de contemplation solitaire.

Ce qui contribuait surtout à donner à ce bourg, connue i tant d'autres villes, petites ou grandes, un aspect à la fois calme et singulier, c'était la complète absence de jeunes gens; les dernières guerres de l'empire avaient appelé sous les drapeaux tout ce qui était jexme et valide; et un sénatus-consulte de ce mois de mars 18 12 avait mis sur pied une partie de la réserve de la garde nationale, divisée en premier, dexixième et ai'rière-ban, comprenant tous les citoyens depuis dix-huit ans jusqu'à soixante.

On regai'dait donc, à celte époque, comme un phénomène non moins rare que le phénix ou le merle blanc, un jeune homme de vingt-cmq ans qui restait bourgeois sans avoir l'avantageuse excuse d'être bossu, manchot ou boiteux.

Le boiu'g de Lionville possédait une de ces merveilles : \\n beau jeune homme de vingt-quatre ans au plus; hàtons-nois de du'e qu'il semblait peu soucieux de se montrer et de jouii" ainsi des avanUiges de son uniquité; il vivait fort retù'é, autant par goxit que par devoir et par position.

Ce jeune homme était l'un des habitants de la riante et paisible demeure dont nous avons parlé. Or donc, nous le répétons, plusieurs jours après que le voyageur avait été si rapidement enlevé par un faux postillon , sur la route de Dieppe, une femme d'un âge mûr, une jeune fille et lui jeime homme {le phénix ou ipiestion) étaient rassemblés, le soir, dans un joli salon très-confortablement meublé; im bon feu brûlait dans la cheminée, car les soirées étaient encore fraîches ; une lampe à globe d'albâtre répandait sa douce clai'té dans l'appartement, tandis ijue la bouilloire â thé. placée devant le feu, faÏÉait entendre son petit murnuire.

Un observateur aurait peut-être remarqué cette singularité crue, parmi les objets d'agrément et de luxe qni garnissaient ce salon, la plupart étaient d'origine anglaise, malgré l'impitoyable prohibition dont le système continental frappait alors les produits de l'Angleterre. En un mot, dans cette demeure, depuis les vases de terre de Godvood, fond vert pàlt ou bleu clair, à figures blanches en relief, jus'jii'aux porcelaines les plus transparentes et les plus finement peintes, presque tout provenait de l'industrie anglaise; il en était de même du service à thé, en argenterie fort riche, seulement les pièces étaient généralement dépareillées : ainsi, tandis quune couronne ducale surmontait le couvercle de l'urne massive où l'on transvase l'eau bouillante pour faire le thé, un simple cimier de chevalier décorait la théière, et un chiffre bourgeois ornait le sucrier. Malgré ces dissemblances, l'argenterie n'en était pas moins brillante : c'était plaisir que de voir ses facettes brunies miroiter aux reflets du feu et de la clarté de la ^ampe.

La femme, de moyen âge, avait ime figure intelligente, ouverte et gaie; elle comptait quarante-deux ans bien sonnés; mais ses cheveux étaient encore fort noirs, son teint fi-ais, ses dents blanches, son œil vif, et son joyeux sourire respirait l.i bonne humeur; sa taille, bien dessinée, malgré un léger excès d'embonpoint, gagnait en majesté ce qu'elle perdait en élégance : somme toute, cette digne matrone ne manquait jamais d'attirer les regards lorsque, coiflee d'un frais bonnet de dentelle d'Angleterre, bien serrée dans ime robe de fin tissu anglais, ayant sur ses épaules un beau châle d'une manufacture anglaise, elle accompagnait à l'église du bom'g une jeime fille dont elle était plutôt l'amie que la gouvernante.

Cette jeune fille venait d'avoir dix-sept ans; eUe était grande, très-frèle, très-mince, et douée ou affectée d'une organisation nerveuse essentiellement impressionnable.

Cette sensibilité souvent excessive, que la moindre émotion exaltait parfois douloureusement, avait eu sa cause première dans un sinistre événement arrivé depuis longues années; l'un de ses principaux résultats avait été de rendre cette jeune

fille horriblement peureuse ; un bruit soudain, une brusque surprise, un récit effrayant, la jetaient parfois davi des ti'anses, dans des effrois involontaii'es qu'elle se reprochait bientôt, mais cpi'elle ne pouvait vaincre.

il était difficile, d'ailleurs, de rencontrer une physionomie plus aimable, plus intéressante que la sienne, et lorsque, cédant parfois à l'un de ces sentiments de crainte insui'montable, souvent causés par l'incident le plus puéril, tressaillant tout à coup, elle redressait sa jolie tête sur son cou délié et écoutait... toute palpitante... sa gracieuse attitude, son doux et grand œil bleu, inquiet et alarmé, rappeladent à la pensée une pauvre gazelle effarouchée.

Grâce à cette nature si nerveuse, si étrangement sensitive, la jeune fille n'avait pas le frais coloris d'une vaillante santé. Ordinairement d'une pâleur extrême, l'émotion la plus fugitive nuançait aussitôt son teint d'uu rose vif; alors son charmant visage, encadi'é dans les tresses soyeuses d'une magnifique chevelure châtain clair, semblait rayonner de l'éclat lleuri de la jeunesse. Certes, avec une carnation plus fraîchement colorée, avec des contours plus pleins, plus arrondis, elle eût gagné en attrait matériel, mais aurait perdu peut-être le charme de sa physionomie touchaiite, presque idéale, lorsque, vêtue de blanc, ainsi qu'elle aimait à se vêtu*, un léger voile entourant à demi ses traits languissants, la jeune fille se promenait lentement sur la grève ou dans les allées ombreuses du jardin de la maison.

Le dernier des trois personnages réunis dans le salon était ce phénix de l'époque dont nous avons parlé, c'est-à-dire un jeune et joli garçon non appelé sous les drapeaux.

Ce phénix avait vingt-cinq ans, une taille moyenne, mince^ bien prise, des ti'aits gracieux et réguliers; mais l'on remarquait sur zû figure pensive une sorte d'embarras mélancolique, résultant d'une grande infirmité qui l'avait exempté du service militaire ; en un mot, la vue de ce jeune homme était très-basse, et si basse, qu'il pouvait à peine se conduii'e; de plus, par une bizarrerie organique, il ne pouvait tirer aucim

secours des lunettes; quoique ses grands yeux bruns fussent transparents et bien ouverts, son regard avait quelque chose (]e voilé, d'indécis; et il prenait parfois une expression navrante, lorsque le pauvre myope, après s'être vivement tourné ^ors vous comme nour vous fixer,., se rappelait, hélas! avec une ti'istesse amère, qu'à trois pas de lui toute forme devenait confuse et presque insaisissable.

Cependant, il faut l'avouer, si les conséquences de l'inlirmité de ce jeune homme excitaient parfois la compassion, parfois aussi elles causaient des rires iuoffensifs, car le digne garçon était sujet à des méprises fort amusantes.

Est-il besoin de dii'e que la femme d'un âge mûr se montrait plus particulièrement frappée de ce qu'il y avait de plaisant dans les erreurs du myope, son neveu, tandis que la jeune fille, au contraire, se montrait touchée de ce qu'il y avait d'intéressant dans la position du quasi-aveugle, position souvent péniljle?

Enfin, la jeune fille, souffrant beaucoup de cette impressionnabilité presque maladive, de cette poltronnerie nerveuse qu'elle ne pouvait vaincre, elle et le myope, ces deux timides créatures ne devaient-elles pas profondément sympathiser ensemble, et trouver un lien secret dans leiu- faiblesse même, qui tour à tour appelait le som^u-e aux lèvres ou les larmes aux yeux?

Ces ti'ois personnages ainsi posés, nous prendrons part à leur entretien.

La jeune fille brodait, sa gouvernante s'occupait d'un tricot de laine ponceau qui semblait destiné à devenir une longue et chaude cravate pour l'hiver, tandis que le jeune homme, tenant tout auprès de ses yeux le dernier numéro du Journal de l'Empire apporté le matin même par la poste, faisait à haute voix la lecture des dernières nouvelles, et apprenait à ses lectrices le départ de M. le maréchal duc de Reggio pour l'armée cfu'il devait commander.

La gouvernante ayant entendu, du côté de la cheminée, quelques légers bouillonnements accompagnés de plusieiu's

petits jets de vapeur, jugea que l'eau destinée à l'infusion du thé était suffisamment bouillante, et dit à son neveu :

— Onésime, nous reprendrons tout à l'heure notre lecfave; l'eau bout, mets-la dans l'urne, et surtout pas de maladresse.

Onésime déposa le journal sur la table, se leva et se dirigea vers la cheminée avec an certain serrement de cœur, car le malheureux myope allait s'aventurer dans une entreprise difficile, périlleuse et remplie d'écueils, dont il soupçonnait vaguement l'existence ; ainsi il lui fallait d'abord se garer d'un fauteuil placé à sa gauche, puis d'un guéridon placé à sa droite. Ce Carybde et ce Scylla évités, il devait enjamber un petit tabouret placé tout auprès de la cheminée et saisir enfin la bouilloire fumante.

La jeune fille, nous l'avons dit, ne s'égayait presque jamais des mésaventures d'Ouésime ; cependant elles étaient quelquefois d'un comique si inattendu, qu'elle cédait parfois malgré elle à une invincible envie de rire. Or, ce que le pauvre garçon redoutait le plus au monde, c'était de donner à rire à sa compagne de solitude, et, quoiqu'il fût le premier à se moquer de ses maladresses, au fond du cœur il en souffrait.

On comprend donc avec quelle attentive prudence, avec quelle circonspection inquiète, Onésime entreprit d'aller à la recherche de la bouilloire : une de ses mains étendues en avant l'avertit de la présence du fauteuil de gauche; il tourna cet obstacle ; il aUait cependant se heurter au guéridon, lorsque son autre main lui signala ce second écueil. Déjà il se réjouissait d'atteindre la cheminée sans accident, lorsque la rencontre imprévue du tabouret le fît trébucher ; voulant reprench'e son équilibre, il fit deux pas en airière, et donna un choc au guéridon, qui fut renversé avec grand fracas.

Depuis quelques moments, la jeune fille, interrompant sa broderie, était absorbée dans une rêverie profonde... Elle en fut brusquement tkée par le biiiit de la chute du meuble ; aussitôt, sans connaître la cause de ce fracas, et incapable de

vaincre sa peur, elle jeta un cri d'effroi, pâlit et se renversa clans son fauteuil, saisie d'un tremblement nerveux.

— Mon enfant!... rassurez-vous, s'écria la gouvernante; c'est encore une maladresse d'Onésime... voilà tout... Calmez-vous.

La jeune fille, apprenant ainsi la cause du bruit dont elle venait de s'efffayer, regretta beaucoup d'avoir involontaii^ement augmenté la confusion du pauvre myope, et dit, en tàcbant de vaincre le tremblement dont elle était saisie :

— Pardon, ma bonne amie. ..je suis folle; mais, tu sais, je ne peux surmonter ces peurs absurdes.

— PamTe enfant, est-ce que c'est votre faute? mon Dieu!... ne souffrez-vous pas la première de ces frayeurs involontaires? Est- il besoin, je vous le demande, de vous en excuser?... et, sans la maladresse de mon neveu...

— Tais-toi, c'est à moi de rougir devant M. Onésime, dit la ji.'une lille : à mon âge être encore sujette à de pareilles faiblesses ! ... c'est honteux.

Le pauvre garçon, désolé de sa mésaventure, balbutia quelques mots d'excuse; puis, tout en remettant le guéridon sur pied, il écarta le tabouret et saisit enfin la malencontreuse bouilloire, qu'il apporta pendant que madame Robert faiscdt respirer des sels à la jeune fille.

Bientôt Onésime se montra héroïque.

Sa tante, le voyant se disposer à verser l'eau dans l'urne, lui dit, tout en s'occupant de la jeune fille :

— Pour l'amour de Dieu! netouche plus àcette bouilloii-e... tu es trop maladroit j tu ferais encore quelque sottise...

Onésime, profondément humilié et jaloux de se réhabiliter, ne répondit rien, profita de l'inattention de sa tante, afin d'agir contrairement à ses ordres, enleva le couvercle de l'urne, et, sa main gauche appuyée sur le rebord de la table, il haussa sa main droite, dont il tenait la bouilloire, afin de transvaser le licfuide brûlant... Malheiu'eusement la mauvaise Tue d'Onésime le trompa, et il commença de verser le contenu de la bouilloii'e à côté de l'orifice de l'urne... Une doulem*

atroce l'avertit de sa nouvelle maladresse : sa main gauche venait d'être inondée d'eau bouillante et brûlée à vif.

Onésirne, nous l'avons dit, se montra d'un stoïcisme héroïque... Sauf un brusque tressaillement causé par cette soudaine et horrible souffrance, il ne poussa pas une plainte, et, mieux avisé par la douloureuse conséquence de son. erreur, il parvint même à remplir l'urne ; puis il dit doucement :

— Matante... l'urne est remplie. ..puis-jc préparer le thé?... Mademoiselle en prendra peut-être une tasse ?

— Comment! l'urne est remplie!... dit vivement la gouvernante en se retournant. C'est, ma foi! vrai... et sans nouveau malheur. Ah ! pour cette fois, il faudra faire une croix à la cheminée, mon garçon.

— En vérité, ma bonne amie, dit la jeune fille avec un accent d'affectueux reproche, tu es aussi injuste qu'impitoyable...

E^,, s' adressant au jeune homme, elle ajouta :

— Ne l'écoutez pas, monsieur Onésime ; cette méchante tante ne songe qu'à vous tourmenter... mais moi je vous défendrai... En attendant, veuillez, je vous prie, me donner une tasse de thé.

— Miséricorde !... s'écria la gouvernante en l'iant, le malheureux va mettre en pièces ce charmant service rose et blanc que Monsieur a rapporté à son dernier voyage.

Mais Onésime trompa les fâcheux pronostics de sa tante, apporta bravement et sans encombre la tasse de thé à la jeune fdle qui lui dit :

— Merci de votre obligeance, monsieur Onésime. -

Et elle accompagnait ces mots du plus aimable sourire, lorsqu'elle rencontra les grands yeux mélancoliques et voilés du pauvre myope, rjni se tournaient machinalement vers elle et semblaient la chercher... Ce regard vague et triste, presque implorant, émut la jeune fille.

— Hélas ! pensait-elle, il ne s'est pas aperçu que je lui souriais; son pauvre et doux regard a toujours l'au' de vous demander grâce de son infirmité.

LA COLÈRE. i3i

Ces pensées l'attristèrent si visiblement que sa gouvernante) lui dit :

— Qu'avez-vous donc, mon enfant, vous semblez chagrine.

Onésime, à ces mots de sa tante, tourna aussitôt les yeux avec inquiétude du côté de sa compagne, comme pour interroger l'expression de ses traits. Mais songeant bientôt qu'il lui était impossible de rien distinguer, il Ijaissa tristement la tête et cacha sous son mouchoir sa main brûlée, qui lui faisait éprouver des douleurs atroces.

La jeune fille, assez embarrassée de l'observation de sa gouvernante, lui répondit :

— Tu te trompes, ma bonne amie, je ne suis pas chagrine. Seulement, tout à l'heure, tu as parlé de mon père, et tu m'as rappelé, ce que je n'oublie guère... qu'il devrait être auprès de nous depuis plusieurs jours, et qu'il ne vient pas.

— Voyons, n'allez-vous pas maintenant vous tourmenter pour cela, mon enfant ? Est-ce la première fois que Monsieur n'arrive pas le jour qu'il noxis avait fixé?

— Ce l'etard n'a, je l'espère, aucune cause fâcheuse. Cependant, il m'inquiète.

— Mais, mon Dieu, Mademoiselle, est-ce que Monsieur ne peut pas être retenu malgré lui pour les affaires de son commerce?.. Croyez-vous que lorsqu'on fait en grand la commission de rouenneries et autres étoffes, on puisse annoncer son retour chez soi à heure fixe? Est-ce que souvent une nouvelle affaire ne s'engage pas juste au moment où on allait partir ? et alore on est forcé de rester.

• — Ma tante a raison. Mademoiselle, dit Onésime ; les opérations du commerce sont imprévues.

— Tl est vrai, monsieur Onésime ?

— Sans compter, mon enfant, reprit la gouvernante, sans compter que Monsieur ne veut jamais revenir ici sans vous apporter toutes sortes de jolies choses, toujours de fabrique anglaise par exemple... et pourquoi? parce que c'est plus rare et plus recherché... comme le fruit défendu.

— Oh! oui... ce bon et tendre p5re me comole de toutes manières, et, chaque fois qu'il me quitte, il pleure autant que moi.

— Mais aussi Monsieur sait se faire une raison, lui ! et s'il voyage, mon enfant, c'est dans votre intérêt. « Je veux que ma iillette soit riche, me disait-il il y a deux mois, avant sou départ. Encore une ou deux bonnes tournées, sa dot sera faite, et alors, ma foi, au diable le négoce de rouenneries ; je ne quitterai plus cette chère enfant. »

— Fasse le ciel que le moment arrive bientôt! reprit la jeune fille en soupirant, je ne serai tranquille, heureuse, que lorsque ce bon et tendre père sera là, toujours auprès de moi... On se forge tant de ci^aintes pendant l'absence !

— Des craintes ? Mais, maudite petite poltronne ! reprit affectueusement la gouvernante, des craintes ! à propos de quoi? Quels risques peut courir un brave négociant comme Monsieur, qui ne s'occupe que de ses petites affaires, et qui voyage dans une bonne voiture, afin de pouvoir s'arrêter à sa guise, de ville^^en ville, pour placer ses échantillons ? Encore une fois, que risque-t-il? Il ne voyage cpie de jour, sans compter qu'il emmène toujoxirs son commis ; et, vous le savez, il se mettrait au feu pour Monsieur, ce vieux serviteur, quoiqu'il soit le plus mal prédestiné des mortels.

— Pauvre homme ! c'est vrai ; car il est victime d'un accident presque à chaque voyage de mon père.

— Et pourquoi cela ? parce que c'est un vieux tatillon, un vieux touche à tout, et qui, de plus, est fort maladroit (je ne dis pas cela pour toi, mon beau neveu) ; mais cela n'empêche pas que le bonhomme serait une vraie garde-malade pour Monsieur, s'il était incommodé en route. Je vous demande donc un peu ce que vous avez tant à craindre, mon enfant?

— Rien, tu as raison.

— Songez donc à ce que ça serait si vous aviez, comme tant d'autres, un père militaire à l'armée?

— Ah! ma pauvre amie! que dis-tu? Faible et impres-

sionnable comme je le suis, est-ce que je pouiTais résisiei' aux alarmes contmuelles dont je serais assaillie? Moi, penser à chaque instant que mon père est peut-être exposé aux plus gi'ands dangers!., à la mort !.. Tiens, tu le vois, cette seule idée...

— Oui, pauvre enfant, cette seule Idée vous rend toute pâle, toute ti'emblante. Cela ne m'étonne pas, je sais votre tendresse pour votre digne père... Mais chassez ces vilaines idées... et, pour vous distraire, Onésime va continuer la lecture du journal, voulez-vous?

— Certainement, si monsieur Onésime n'est pas fatigué.

— Non, Mademoiselle, reprit le jeune homme, qui faisait des efforts sui'humains pour surmonter ses souffrances de plus en plus aiguës; approchant le plus possible le journal de jes yeux, il se disposait à reprendre sa lecture, lorsqu'il dit :

— Je crois que voici un récit qui intéressera Mademoiselle.

— De quoi s'agit-il, monsieur Onésime ?

— Mademoiselle, c'est encore une prouesse de ce fameux corsaire de Dieppe, dont on parle tant, et qu'on a surnommé le fléau des Anglais.

— Mon enfant, je crains que ce ne soit trop émouvant pour vous, dit la gouvernante; vous êtes si nerveuse, aujourd'hui !

— Monsieur Onésime, dit la jeune fille en souriant, est-ce que ça a l'air bien terrible, bien effrayant, cette histoire ?

— Je ne le crois pas. Mademoiselle, car il s'agit d'une évasion. Voici du moins le titx'e du récit :

Évasion de l'intrépide capitaine corsaire l'Endurci, qui, victime d'une infernale trahison, avait été enlevé du territoire français par des émissaires anglais.

— Cela doit être curieux en effet. Veuillez toujovu's lire, monsie'.^r Onésime. Si cela me semble trop effrayant, je vous prierai i'inteiTompre votre lectui'e.

— Moi, je suis tout oreilles, ajouta la gouvernante d'un air affriandé, car j'adore les histoires de corsaires.

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