‹ Les sept péchés capitauxChapitre 5 sur 7 · II · texte numérisé non relu

II

— Oh ! toi, tu es brave, dit la jeune fille en souriant, tu

es vaillante.

— Comme un lion. Et je me régale des récits de bataille que je trouve dans le journal ; souvent ça me donne la chair de poule... et pourtant je n'y renonce pas. Oh! je ne suis pas comme vous, moi, chère peureuse. 11 me semble que le plus bel état est l'état militaire. Voyons, Onésirae, lisnous bien cela, et si tu trouves quelque chose de trop effrayant pour cette chère enfant, arrête... ou passe.

— Soyez tranquille, ma tante, dit le jeune homme.

Et il commença, ainsi qu'il suit, le récit de l'évasion du capitaine l'Endurci,

« La France entière connaît le nom et la bravoure héroïque du capitaine l'Endurci, commandant le corsaire le Tison d'Enfer, brick de seize canons, » poursuivit Onésime, en lisant à haute voix le Journal de l'E^npire; « on sait les nombreux et brillants combats de ce corsah'e contre la marine britannique, et le nombre considérable de prises faites sur les Anglais par le Tison d'Enfer, pendant ses dernières croisières.

« Il y a peu de jours, le capitaine l'Endurci rentrait à Dieppe, remorquant un grand ti'ois-mâts de la Compagnie des Indes, armé en guerre, portant trente canons. Ce bâtiment, qui escortait plusiem's navh'es marchands chargés de blé, a é^ enlevé avec son convoi par l'intrépide corsaii'e, après

un combat acharné qui a duré près de trois heures, et en suite duquel la moitié de l'équipage français a été tuée ou blessée. »

— Un combat de trois hernies? dit la jeime fille en frémissant, tant de braves gens... morts ou mourants ! quel abominable fléau que la gueiTe !.. Ah! ce n'est pas de l'admiration que m'inspirent ceux qu'on appelle les héros... c'est de l'épouvante, c'est de l'horreur !

— Nous ne nous entendrons jamais à ce sujet, reprit en riant la gouvernante, moi qui suis devenue fanatique de la grande armée ! rien que ça ; mais le fait est qu'une guerre de corsaires ça doit être encore plus terrible qu'une autre.

— Oh ! oui, dit Onésime, une guerre sans merci ni pitié.

— Eh mais ! reprit la tante, c'est ce qui en fait le charme pour nous autres lecteurs. Quels hommes ça doit être, ces coi'saires ! et ce capitaine l'Endurci, dont on parle tant, doitil être redoutable à vou' ! Je me le figure avec une grande barbe rousse... des yeux flamboyants, une mine féroce et une ^ceinture de pistolets et de poignards, avec un uniforme noir brodé de têtes de mort en argent.

— De grâce, tais-toi, ma bonne amie, dit la jeune fille, il y a de quoi faire des rêves affreux !

— Voyons, continue, Onésime, reprit la gouvernante ; mais s'apercevant que le jeune homme avait légèrement pâli, et que quelques gouttes de sueur perlaient sur son front, elle ajouta :

— Qu'as-tu donc, mon garçon, l'on diluait que tu souff'res?

— Moi ! non, ma tante, répondit Onésime, se reprochant de ne pouvoir assez vaincre l'atroce douleur que sa brûlure lui faisait éprouver, et dont le sentiment se trahissait malgré hii sur ses traits, je vais continuer la lecture, si Mademoiselle le désh'e,

— Certainement, monsieur Onésime ; mais il me semble que votre tante a raison... vous avez l'aii' de soulirir.

— Pas du tout, Mademoiselle... je vous assure... reprit Onésime en souriant, je suis seulement attristé comme vous, eu songeant aux maux horribles que la guerre entraîne avec

elle. Hélas ! faudra-t-il voir les hommes toujours s'entre-tuer, au lieu de s'aimer et de s'entr'aider !

— Onésime, reprit la gouvernante, tu parles en véritable poule-mouillée... toi qui aui'ais fait un si joli garde d'honneu»", si tu avais vu à quatre pas devant toi !

— Peux-tu avoir une pareille pensée ! dit la jeune tille à l'implacable tante; ne devons-nous pas, au contraire, nou? estimer bien heureux de penser que ceux que nous aimon? ne sont pas exposés à de grands périls?.. Mais continuez^ je vous prie, monsieur Onésime.

Le jeune homme poursuivit sa lecture.

« L'entrée du capitaine l'Endurci dans le port de Dieppe fut un véritable triomphe. Toute la population était rassemblée siu' les jetées; ce furent des vivats, des cris d'enthousiasme sans fin, lorsque l'on vit s'avancer lentement, tenant ses prises sous son canon, le brick corsaire, noir de poudre, son gi'éement haché par la mitraille, ses voiles trouées par les boulets^ et son lambeau de pavillon tricolore cloué à sa poupe.

(( Le trois-màts anglais était presque complètement désemparé ; le nombre et la gravité de ses avaries témoignaient de la vigueur de l'attaque et de la défense; de nouveaux cris de : Vive la France! vive le capitaine l'Endurci I ûrent ex-plosion lorsque l'intrépide corsaire mille pied sur l'embarcadère; mais le triomphe du capitaine devint une véi'itable ovation, lorsque l'on apprit que le trois-mâts si intrépidement enlevé par lui convoyait plusieurs transports de blé : dans la pénurie de grains où se trouve la France, une telle capture est un bienfait public, et l'on sait à cette heure que le capitaine l'Endurci, ayant eu connaissance de la prochaine arrivée de ce convoi de grains, avait passé quelques jours en croisière pour l'attendre, négligeant des prises plus riches et moins dangereuses à attaquer; somme toute, l'ovation du capitaine l'Endurci a été complète; elle datera gloi'ieusement dans les fastes de la ville de Dieppe. »

— C'est superbe 1 c'est magnifique ! s'écria la gouvernante

entliousiasmée, ah ! je donnerais dix ans de ma vie... pour è'ro la mère, la femme ou la sœur d'un héros pareil : comme je serais glorieuse ! . . .

— Oh bien ! moi, ma bonne amie, reprit la jeune fille, je t'avoue en toute humilité, ou plutôt en toute félicité... que je m'estime mille fois plus heureuse d'être la fille d'un bon commerçant en rouenneries, que d'avoir pom' père quelque héros sanguinaire comme ce corsahe, ou d'autres gens de guerre...

— Mon Dieu ! mon Dieu ! mon enfant, êtes-vous peu ambitieuse ! Comment 1 cela ne vous rendrait pas fière de pouvoù' vous dire : Ce terrible homme, c'est mon père; ou bien, c'est mon mari, c'est mon frère ?

— S'il était absent, je tremblerais pour lui... en songeant aux périls qu'il court... et, quand il serait présent... je croirais toujours voir du sang à ses mains, ajouta la jeune fille en frissonnant et devenant toute pâle.

— Mon enfant, vous n'êtes, en vérité, pas raisonnable de vous impressionner ainsi, dit la gouvernante avec un accent d'affectueux reproche, vous vous faites mal.

— Mademoiselle, voulez-vous que je cesse cette lecture? dit le jeune homme.

— Non, non, mon sieur On ésime... pardon de cette faiblesse dont j'ai honte. .. Puis, tâchant de sourire, elle dit à la gouvernante : C'est ta faute aussi, à toi... ce sont tes idées ambitieuses qui ont amené cet entretien... Mais, va... tu reviendras à des pensées plus sages... et, au lieu de rêver aux héros de la grande armée, un beau jour, tu te décideras à épouser ce pauvre soupirant qui t'aime depuis tant d'années.

— Moi.' s'écria la gouvernante, épouser le commis de Monsieur, un civil, un péJdn, comme disent les militantes, un bonhomme que je soupçonne d'être aussi poltron que maladroit, et qui, à chaque voyage de Monsieur, revient avec quelque chose de moins... ou de plus? Une fois, c'est une roue de moulin qui lui Ijroie à demi le pied, ce qui le rend boiteux j une autrefois, illaisse deux de ses doigts entre les

dents d'une machine à laquelle il avait, dit-il, voulu toucher ; enfin, un autre jour, et je ne serais pas étonnée qu'il ait et'' gris ce jour-là, n'est-il pas tombé (nous a-t-il conté) si mallieureusement sur un tessoji de bouteille, qu'il est resté au pauvre cher homme une telle balafre à travers le visage que l'on dirait d'un coup de sabre ?

— Eh bien ! ma tante, dit Onésime en souriant, que du rr,oins cette blessure martiale vous attendrisse en faveur de ce digne homme.

— Monsieur Onésime a raison, reprit la jeune fille en riant aussi ; en voyant à ton bras ce balafré, on le prendra pour un de ces héros de la grande armée que tu aimes tant, et tu pouiTas être fière tout à ton aise.

— Un instant, ça ne fait pas mon compte, dit gaiement la gouvernante, j'aime les héros, mais non les invalides. Maintenant, Onésime, continue; je suis très-curieuse d'apprendre comment ce terrible corsaire a pu être enlevé par des Anglais sm' le territoire de France.

— Voici, Mademoiselle, la suite de ce récit, dit Onésime :

(( Le capitaine l'Endurci, après être resté trois jours à Ijrieppe pour y consigner ses prises, quitta le port et prit la route de Paris, dans une chaise de poste, laissant malheureusement à Dieppe, pour régler quelques afTaires, son maître canonnier, un de ses plus anciens compagnons d'armes, grièvement blessé d'ailleurs dans le dernier combat. Il est probable qu'avec le secours de ce brave marin, le capitaine l'Endurci n'eût pas été victime de l'indigne guet-apens où il est tombé,

« C'est entre le second et le troisième relais de poste, en venant de Dieppe à Paris, qu'un enlèvement d'une audace incroyable a été tenté et exécuté par deux émissaires anglais, qui avaient sans doute épié le moment de s'emparer du capitaine l'Endurci.

« Il paraît que ces émissaires , sous im prétexte adroit, )nt abusé de la crédulité du postillon qui conduisait la chaise le poste, ont obtenu de lui qu'ils le devanceraient sur la

route à un endroit convenu, et que, profitant de l'obscurité de la nuit, ainsi que d'un temps d'arrêt causé par une montée rapide, l'un d'eux prendrait la place du postillon et conduirait ainsi la voiture pendant quelque temps.

« Ce projet réussit. Le postillon crut ne céder que momentanément la conduite de son attelage; mais à peine l'émissaire anglais fut-il en selle, qu'il lança les chevaux avec une effrayante rapidité, tandis que le postillon était jeté à demi mort sur la route par l'autre Anglais, cramponné aux ressorts de la chaise de poste.

(( Le capitaine l'Endurci, d'abord surpris de l'allure impétueuse des chevaux dans une dangereuse descente, crut que le postillon avait négligé d'enrayer la voiture, et qu'il était emporté par ses chevaux. Mais bientôt cette allure imprudente se modéra, et la voiture continua de rouler avec une extrême rapidité.

(( La nuit étant devenue très-obscure, le capitaine corsaire ne put donc remarquer qu'au lieu de suivre la grande route la voiture prenait une autre direction. N'ayant aucun soupçon, ignoi-ant complètement la substitution du postillon, le capitaine voyagea ainsi pendant une heure et demie environ et finit par s'endormir.

<( La voiture s'arrêta; il s'éveilla en sursaut, et se crut arrivé au relais; et voyant à travers la nuit noire deux ou trois lanternes aux approches de la chaise de poste, il en descendait sans la moindre défiance, lorsque, soudain, plusieurs hommes se précipitèrent sur lui, et, avant qu'il eût pu fake un mouvement, il était garrotté, bâilloimé et transporté sur la plage du petit port de Hozey, situé sur la côte, à sept lieues de Dieppe, et connu pour être un repaire d'audacieux contrebandiers. Le capitaine, incapable de bouger et d'articuler une parole, fut embarqué à box'd d'un chasse-marée et jeté à fond de cale, toujours garrotté.,.

« Quelques moments après, le léger bâtiment, protitant du flot et d'un vent propice, quittait Hozey et se dirigeait à toutes voiles vers les côtes d'Anorleterre... »

— Pauvre capitaine ! dit la gouvernante; comment va-t-il sortir de cette terrible position ? Mais, Dieu merci ! il en est sorti, puisque le journal raconte son évasion... Que je meure si je me doute de quelle façon il aura pu échapper à ces maudits Anglais ! Quelle infâme trahison !

— Oui... mais peut-être étaient-ce des représailles, dit la jeune fille en soupirant. Hélas 1 entre ces hommes de bataille et de sang, les haines doivent être implacables.

— Décidément le capitaine l'Endurci ne fait pas votre conquête, ma chère enfant, dit la gouvernante.

La jeune fille secoua mélancoliquement la tête, pendant qu'Onésime poursuivait sa lecture.

« Le capitaine l'Endurci n'est pas de ces hommes que le péril abat ; nous sommes heureux de pouvoir, à ce sujet, donner l'extrait d'une lettre du capitaine, adressée à l'un de ses amis, son armateur, lettre dans laquelle il donne les plus grands détails sur son évasion.

« Voici cet extrait :

(( Une fois enfermé à fond de cale (écrit le capitaine l'Endurci), incapable de faire un mouvement, je me sentis possédé d'une colère féroce en songeant à la lâche perfidie dont j'étais victime. J'aurais étouffé de fureur si l'on m'eût laissé mon bâillon.

« On m'avait jeté à fond de cale, sur quelques morceaux de vieilles voiles; mes jambes étaient liées et serrées l'une contr^ l'autre au moyen d'une longue corde goudronnée, grosse comme le pouce; mes mains attachées derrière mon dos; je ne pouvais ainsi me servir de mes dents pour ronger mes liens. J'essayai, en me courbant, d'atteindre la corde qui me serrait les jambes; impossible. Au peu de roulis du chassemai-ée, je jugeai qu'il était appuyé par une forte brise, et que nous devions marcher vite et droit vers la côte d'Angleterre.

« Je savais le sort qui m'attendait ; quelques mots des lâches qui s'étaient emparés de moi m'avaient éclairé; au lieu de me tuer tout d'un coup, ils préféraient me torturer longtemps

tlans les pontons : l'un de ces Anglais avait même parlé de m'exposer plusieurs jours aux huées, aux insultes de la po-

■ pulace.

« A cette pensée, j'ai cru que j'allais devenir fou; je retombai, en rugissant de fureur, sur les vieilles voiles qui me ser-

: valent de couche.

; « Ce premier accès passé, la colère me donna, comme toujours, de nouvelles forces; mon sang bouillonnait, affluait à mon cen'eau et y faisait naître mille pi'ojets plus audacieux les uns que les autres; je sentais ma puissance morale et physique décuplée par cette incroyable etfervescence de toutes mes forces vitales.

« Je me décidai pour l'un de ces projets que le paroxysme de ma fureur avait fait éclore.

« Dans toute autre disposition d'esprit, ce projet m'eût paru impraticable, et il l'aurait été, je crois, pour un homme qui ne se fût pas trouvé comme moi surexcité par la fermentation de la colère, la colère, redoutable et puissante divinité, comme dit le poète indien. » ■-

Depuis peu d'instants, la jeune fille, de plus en plus attentive à ce récit, semblait en proie à une préoccupation pénible; plusieurs fois elle avait tressailli comme si elle avait voulu fuir une pensée douloureuse; soudain, inteiTompant malgré elle la lecture du journal, elle s'écria :

— Ah!., cet homme... me fait frémh'...

— Pom*quoi donc cela? lui demanda la gouvernante. A moi, cet intrépide corsaire me parait brave comme un lion...

— Oui, mais quel caractère de fer 1 reprit la jeune fille de plus en plus émue; quelle violence!., et l'on dii'ait que cet homme ose glorifier, diviniser la colère ! . .

Puis elle ajouta, en tressaillant de nouveau :

— Ah! la violence... la colère... c'est horrible!...

Et, pâle et frissonnant de tout son corps, elle répéta :

— Oh ! la colère... c'est horrible !..

La gouvernante, sans attacher grande importance à l'émotion de la jeiine fille, lui répondit :

— Dame! écoutez donc, mon enfant, vous dites que la colère... c'est lioiTible; ma foi! c'est selon !.. car enfin si, dans cette violence, ce brave corsaire devait trouver la force et le moyen d'échapper à ces traîtres d'Anglais, il avait joliment raison... et moi, à sa place... mais je... Mon Dieu! s'écria-telle en voyant la jeune fille devenir d'une pâleur mortelle et fermer les yeux, Jomme si elle eût été sur le point de défaillir; mais, mon Dieu ! qu'avez-vous donc, mon enfant?

A ces mots de sa tante et au bruit cju'elle fit en se levant pour se rappi'ocher vivement de sa compagne, Onésime fit un mouvement pour aller aussi au secours de la jeune fille; mais il se rassit tristement, de crainte de s'exposer à quelque maladresse, et désolé de ne pouvoir pas même lire sur les traits de celle pour qui il tremlilait, si l'agitation dont elle souffrait se calmait ou s'aggravait; car il régna un silence de quelques secondes que la gouvernante interrompit bientôt en s'écriant avec une anxiété croissante :

— Mon enfant, vous ne me répondez pas?., vos lèvres tremblent... vous pleurez... Mon Dieu! qu'avez-vous?...

Ces paroles n'arrivèrent pas aux oreilles de la paxivre enfant; le regard fixe... ses grands yeux encore agrandis par la terreur et par l'égarement, elle indiquait, du geste, une apparition née sans doute du désordre de ses pensées, et murmurait d'une voix haletante, saccadée :

— Cet homme! oh! cet homme vêtu de noir... ce sinistre souvenir de mon enfance... le voilà encore... le voilà...

— Calmez-vous, ne pensez plus à cela, au nom du ciel ! s'écria la goiivernante. Ne savez-vous pas combien ces pensées vous sont funestes?..

— Oh ! reprit la jeune fille dans un complet égarement, cet homme... cet homme,., il était aussi efirayant dans son emportement et sa colère... lorsque... oh ! il y a bien des années de cela... oui, j'étais toute petite... il me semble le voir encore... avec son large chapeau, sa veste noire et sa jupe blanche; costume étrange... lugubre... noir et blanc comme la livi'ée des morts... C'était le soir... mon père était absent

de la maison... alors... cet homme... mon Dieu! eet homme... il était. entré chez nous... je ne sais par où, je ne l'avais ja- mais vu... il menaçait ma mère qui me tenait entre ses bras... Alors elle lui a dit en pleurant, je me le rapp'^lle bien : «Grâce au moins pour mon enfant! » Mais lui... s'est émé. en menaçant toujours ma mère : « Tu ne sais donc pas que je suis capable de tout dans ma colère!.. » Et puis... il s'est élancé... Alors... ma mère... oh!... ma mère... morte... et moi...

La jeune fille ne put en dire davantage; elle tomba dans une crise spasmodic|ue que lui causait presque toujours ce douloureux et terrible souvenir de ses premières années, funeste événement, fatale commotion, d'où avaient daté l'impressionnabiUté nerveuse et maladive, les involontah'es et vagues eifrois auxquels l'infortunée était sujette depuis son enfance.

Cette crise se calma bientôt, grâce aux soins experts de la gouvernante, qui n'était, hélas! que trop habituée à les lui donner. Revenue à elle, la jeune fille, dont le caractère offrait un singulier mélange de faiblesse et de fermeté, eut regret et honte du peu d'empire qu'elle avait conservé sur elle-même pendant le récit de l'évasion du corsaire, récit qui, chose inexplicable poiu- elle, lui inspirait à la fois de l'horreur et une sorte de curiosité sinistre. Aussi, malgré les timides supplications d'Onésime, elle voulut absolumeut que celui-ci continuât la lecture si tristement interrompue.

La gouvernante, voyant cette insistance et craignant que, dans ce moment surtout, une contrariété, même légère, ne réagit d'une manière dangereuse sur l'organisation fiévreuse de la jeune fille, dit à Onésime de continuer le récit de l'évasion du capitaine l'Endurci.

Onésime poursuivit en ces termes la lettre écrite par le corsaii'e l'Endurci au sujet de son évasion :

« — Pour réaliser mon projet de fuite, il fallait d'abord rompre mes liens. N'ayant pu parvenir à les approcher à portée de ma bouche, afin de les l'onger avec mes dents, je songeai à un autre moyen : à force de fureter en rampant sur le ventre et en tâtant autour de moi avec ma figure, n'ayant pas l'usage de mes mains, liées derrière mon dos, je rencontrai un gros crochet de fer, rivé à l'intérieur de la cale, et sans doute destiné à l'arrimage du lest. M'approchant de ce cro- Jiet, je m'y adossai et commençai d'user mes liens en les frottant sur le fer et en les déchiquetant sur la pointe. Deux hem'es api'ès, j'avais assez limé mes cordes poiu- pouvoir les briser par une violente secousse, car la colère me donnait une force incalculable.

« Une fois les mains libres^ mon dessein bien ari'èté, le ■reste n'était qu'un jeu.

« J'avais sur moi mon briquet, ma pipe, de l'amadou, un paquet de tabac et un long couteau de baleinier; je coupai les liens de mes jambes, et, tout à fait maître de mes mouvements, je parcourus la cale à genoux, ne pouvant m'y tenir debout.

« Je n'y trouvai rien que des morceaux de vieilles voiles et quelques bouts de cordage; la seule issue par laquelle je pouvais sortir était fermée par un large panneau carré; ces planches épaisses s'étaient à un endroit quelque peu disjointes; à travers cette fente, j'aperçus la clarté de la lune;

m'arc-boutant alors, mes mains placées sur mes genoux, j'essayai de soulever le panneau avec mes épaules. Vains efforts! il était, ainsi que cela devait être, maintenu au dehors par deux fortes barres de fer.

« Je pris alors à tâtons quelques bouts de corde goudronnée; je les coupai par tronçons, et, les détordant briu à brin, j'en fis facilement de l'étoupe; je découpai ensuite en lanières quelcp.ies morceaux de la vieille voile sur laquelle on m'avait jeté; je disposai ces bandes sur l'étoupe goudronnée que j'avais préparée, plaçant le tout au-dessous du panneau, vers l'endroit où s'y trouvait une fente de quelques lignes; je vidai mon petit sac de tabac, bien sec, sur l'étoupe, afin de la rendre plus combustible. Je battis le briquet, j'allumai l'amadou, que je jetai sur l'étoupe, et je commençai à souffler vigoureusement.

« L'étoupe prit feu, le communiqua aux morceaux de vieille voUe; en un instant la cale fut remplie d'une épaisse fumée dont une partie s'écbappait par la fissure du panneau, et je criai au feu de toutes mes forces. Mes cris et la forte odeur de brûlé qui s'écbappait de la cale efirayèrent les marins; ils craignirent un incendie. J'entendis un grand mouvement sur le pont, le panneau fut aussitôt enlevé, et il s'échappa df l'écoutille une bouffée de noire lumée si aveuglante pour ceux qui, groupés sur le pont, se penchaient vers l'ouvei'ture de la cale, que d'un bond je pus en sortir et m' élancer à l'avan^ du chasse-marée, mon couteau à la main. Je me trouvai en face d'un homme de haute taille en caban brun; je le poignardai : il tomba à la renverse dans la mer; sautant alors sur la hache toujours placée près de la bitte (afin de pouvoh' couper le câble au besoin), j'abattis à mes pieds un autre homme, et d'un revers je... »

Onésime s'arrêta court, ayant été entraîné à lire plus qu'il ne l'aurait voulu; il craignait que le récit de cette tuerie n'impressionnât trop vivement la jeune fille.

En effet, celle-ci faisait un grand effort pour cacher l'horreur que lui causait ce massacre, injustifiable à ses yeux, II. 9

Ii6 LES SEPT PECHES CAPITAUX.

même par les nécessités d'une évasion ; pourtant elle se contint, autant par raison que pour satisfaire à l'étrange curiosité cj[ue ce rp<;it lui inspirait malgré elle; et, il faut le dirt! aussi, elle tâcha encore de se vaincre pour ne pas priver sa gouvernante d'une lecture qui semblait l'intéresser.

— Tu as raison de f arrêter, mon garçon, dit la tante à sou neveu; tu aurais même dû t'interrompre plus tôt.

— Ma chère amie, répondit la jeune fille, si c'est pour moi que tu prends cette précaution, c'est inutile. Je veux tâcher de m'aguerrir.

— Vrai! mon enfant, vous aurez ce courage? Eh bien! tant mieux! car je vous avoue que je grille de savoir la fin... Et puisque cela ne vous émotionne pas trop...

— Ayez l'obligeance de continuer, dit la jeune fille à Onésime.

Celui-ci reprit :

« J'abattis à mes pieds un autre marin, et d'un revers je coupai à demi le bras d'un homme qui se jetait sur moi un sabre à la main. Tout ceci s'était passé en un clin d'oeil. Profitant de la stupeur de l'équipage, et me sentant déjà plus calmej plus à mon aise, après cette première explosion de ma colère, de ma rage, si longtemps contenues, je voulus un peu voir où j'en étais, et, comme on dit, me recorder un instant.

(( Il faisait un clair de lune magnifique; la brise était fraîche, la mer belle ; un vieux matelot à cheveux blancs tenait le gouvernail; un mousse et trois marins épouvantés s'étaient réfugiés à l'avant, séparés de moi par l'ouverture du panneau; l'homme que j'avais abattu d'un coup de hache ne ijougeait plus; celui que j'avais blessé était à genoux, tenant son bras droit dans sa main gauche.

(( Tout compte fait, j'avais encore conti'e moi ti'ois hommes valides, un enfant et un vieillard; mais ces gens semblaient démoralisés par ma brusque attaque.

« J'aperçois à ce moment une paire de pistilets accrochés près du gouvernail ; avant qu'aucun des trois .iiarins puisse faire un mouvement, je saute sur ces armes, ; j'avais ma

hache entre mes d(;nts et deux coups à tirer : mes deux balles me répondaient de deux hommes et égalisaient la partie. Moi au gouvernail, le vieux marin et le mousse à la nianœtivre, nous pouvions, à la rigueur, faire évoluer le chassemarée, car le temps était superbe, et nous ne devions nous trouver qu'à dix ou douze lieues des côtes de France.

« Ma position ainsi promptement estimée, j'arme mes pistolets, je m'élance vers les trois hommes qui revenaient à peine de leur surprise... car tout cela s'était passé en deux minutes au plus.

« — Vous allez descendre tous trois dans la cale, leur dis-je, sinon j'en brûle deux et j'abats le troisième à coups de hache.

« il n'y avait entre ces hommes et moi que la largeur du panneau, quatre pieds environ, je pouvais les tirer à brûlebourre. Ils sautèrent dans la cale, où finissait de s'éteindre le peu de matière combustDole que j'y avais allumée; le blessé y descendit comme il put; je refermai le panneau, j'assujettis solidement les barres de fer qui le retenaient, et je l'evins à l'arrière.

(( — Donne-moi la barre, dis-je au vieux matelot en prenant sa place au gouvernail; toi et le mousse vous manœuvrerez la voitirre, et manœuvrez droit... ou je vous brûle la cervelle.

(( Je prenais la barre des mains de cet homme, lorsqu'il s'écria en reculant d'un pas :

« — C'est le capitaine V Endurci !

« — Tu me connais ?

« — Si je vous connais, capitaine? J'ai fait deux courses sur le Tison d'Enfer.

« — Et tu t'appelles?

« — Simon de Dunkerque.

« — C'est vi'ai; je me rappelle maintenant ta figure. Ah! misérable ! tu voulais me livrer aux Anglais, moi, ton ancien capitaine !

« — Que je sois fusillé à l'instant si je me doutais qu'il s'agit de vous, capitaine.

« — C'est donc à toi ce chasse-marée?

« — Non, capitaine, c'est à Bezelek...

« — Et où est-il?

« — Au fond de la mer, capitaine; c'était l'homme au caban brun que vous avez abattu le premier, et qui est tombé par-dessus le bord.

« — Et comment lui et toi avez- vous consenti à vous rendre complices de mon enlèvement?

« — Dame ! capitaine, nous faisons un peu de contrebande. .. un peu de... tout.

« — Je le vois bien.

(( — Avant-hiei*, deux Anglais sont venus; et, tenez, en voilà un des deux.

« Et il nie montra le cadavre étendu à l'avant.

<( — Jette ça à la mei', lui dis-je.

« Le vieux marin, aidé du mousse, fit rouler le corps pardessus le plat-bord du chasse-marée.

« — Et l'autre Anglais? dis-je au vieux matelot.

« — Il est dans la cale, capitaine; c'est à lui que vous avez à moitié coupé le bras.

« — Et comment ces hommes vous ont-ils rendus leurs complices?

« — Ils ont dit : « Bezelek, il y a cinquante guinées pour toi si tu consens à passer en Angleterre un homme que nous t'amènerons; nous ne voulons lui faire aucun mal ; mais, s'il résiste, il faudra, toi et tes hommes, nous donner un coup de main pour le bâillonner, le garrotter et le mettre à fond de cale de ton chasse-marée... Il y aura vingt-cinq guinées d'avance et vingt-cinq guinées en arrivant à Folkstone...» Comme il n'y avait pas, après tout, mort d'hommes, le marché a tenté Bezelek : tout a été convenu, et l'on vous a amené, capitaine... Mais je vous jure que je ne savais pas que c'était vous; sans cela, je ne me serais pas mêlé de cette affaire.

« Quatre heures après ma sortie de la cale, nous étions en

vue du petit port de Mora, où j'ai débarqué sain et sauf. »

« Nos lecteurs nous sauront gré (ajoutait le Tournai de l'Empire) de leur avoir donné cet extrait du récit du brave corsaire. Grâce à Dieu ! le capitaine l'Endurci, par son sangfi'oid et son intrépidité, a pu échapper à un infâme guetopens. Espérons que son nom sera longtemps encore la terreur des ennemis de la France. »

Onésime, la lecture terminée, posa le journal sur la table.

— Quel homme ! dit la gouvernante avec admiration; quel homme que ce corsaire! Seul, garrotté, bâillonné, trouver moyen de sortir si vaillamment d'un pareil danger !

— Mais que de sang versé! dit la jeune fille eu frémissant. Et pas un mot de regret... de pitié pour ses victimes! Avec quelle cruelle indifférence cet homme parle de ceux qu'il a massacrés sans résistance ! car, surpris, ces malheureux ne se défendaient pas.

— C'est vrai, dit Onésime à demi voix.

Sa tante ne l'entendit pas, et reprit en s'adressant à la jeune fille :

— Écoutez donc, mon enfant, cela est bien facile à dire ; mais dans une position pareille... on a bien le droit de...

— Eh ! mon Dieu ! ma chère amie, tu vas sans doute me prouver que cet homme était victime d'une lâche trahison; qu'il voulait à tout prix recouvrer sa liberté ; que cette tuerie était son droit; que ce féroce mépris de la vie d'autrui s'appelle courage, héroïsme?... Tout cela est pos.sible... Je suis mauvais juge peut-être... Je te dis seulement mon impression; car, pendant ce récit, qui, je l'avoue, m'inspirait malgré moi une sorte de curiosité sinistre... Je n'ai ressenti qu'aversion et horreur... Tiens, il y a une pensée, un mot... qui m'a surtout épouvantée par sa férocité.

— Quelle pensée ?

— Cet homme, après avoir tué deux de ces malheureux et blessé le troisième, n'a-t-il pas dit presque en raillant : Alors je me suis senti plus à mon aise... plus calme après cette

ioO LES SEPT PÉCHÉS CAPITAUX.

première explosion de ma colère, de ma rage! Plus calme ! mon Dieu! Ainsi, il lui fallait du sang, des meurtres, pour apaiser cette colère furieuse qui semble sa passion dominante; exécrable passion dont il semble invoquer le secours dans les moments désespérés, comme d'autres invoquent l'assistance de Dieu...

— Mais encore une fois, mon enfant, après tout, un corsaire est un corsaire, ce n'est pas un saint. Que voulez-vous? à chacun son métier.

— Eh! mon Dieu! ma tante, s'écria Ouésime, qui avait jusqu'alors gardé le silence, le bourreau a pour métier de couper des têtes... et c'est un épouvantable métier que le sien.

— Ah! dit vivement la jeune fille, j'étais bien sûre que M. Onésime penserait comme moi.

— Lui, je le crois bien, répondit la gouvernante en riant, c'est une vraie femmelette. Est-ce qu'il peut parler de bataille?

— J'avoue en toute humilité, ma tante, que je n'ai rien de ce qui fait le héros, reprit Onésime en souriant; aussi je vous avouô que... si j'étais prisonnier, et qu'il me fallût acheter ma liberté par la mort de mon plus cruel ennemi... je renoncerais à la liberté.

— Bien... bien... monsieur Onésime... voilà le vi'ai, le bon courage; aussi n'est-ce pas celui des gens de guerre et de msissacre, répondit la jeune fille avec animation; car la répulsion qu'elle éprouvait pour les batailleurs venait peut-être aussi de ce qu'Onésime, et par son caractère et par son infirmité, ne pouvait être un homme d'action.

— Onésime courageux! reprit la gouvernante en répondant aux dernières paroles de la protectrice du pauvre myope, allons, cela n'est pas sérieux.

Et s' adressant à son neveu :

— Tu ne vois pas qiie Mademoiselle se moque de toi, mon pauvre garçon? Mais, en attendant, mets mon tricot sur ce guéridon, mon vaillant héros, et passe-moi ma boite à ouvrage sans faire de maladresse, s'il est possible.

En parlant ainsi, elle tendait à la fois les deux mains à Onésime; l'une tenait le tricot, l'autre s'ouvrait pour recevoir la boîte.

Le jeune homme fut donc obligé de tendre à son tour ses deux mains, l'une pour donner le coffret à ouvrage, l'autre pour prendre le tricot. La clarté de la lampe tombant en plein sur la table, l'impitoyable tante s'aperçut seulement alors de l'horrible brûlure dont Onésime avait été atteint, et s'écria :

— Mon Dieu! mon enfant ! cju'as-tu donc à la main?

— Mais... rien... ma tante, répondit-il en retirant vivement sa main, pendant que la jeune fille, dont l'attention venait d'être attirée par l'exclamation de sa gouvernante, le regardait avec inquiétude.

Mais l'implacable tante s'était levée précipitamment, et, s'emparant de la main de son neveu presque malgré lui, l'avait examinée.

— ih ! le malheureux enfant ! s'écria-t-elle avec angoisse ; il est affreusement brûlé! Mais tu dois souffrir le martyre!... cela est tout récent... A quel moment cela t'est-il donc arrivé?

Et se tom^nant vivement vers la jeune fille qui s'approchait tout inquiète, elle lui dit :

— Ne regardez pas cela, pour l'amour de Dieu, mon enfant ! cela vous ferait trop de mal à voir.

Et elle ajouta :

— Ah! maintenant je devine... C'est tout à l'heure, n'est-ce pas, Onésime?... lorsque tu as mis l'eau bouillante dans l'urne... ta mauvaise vue t'aïu^a trompé, pauvre cher garçon... et, de crainte de te faire moquer de toi... tu as enduré, sans mot dire, une douleur atroce... Ah ! mon Dieul et il a eu le courage de nous faire la lecture pendant tout ce temps-là encore !

Le silence d'Onésime, qui baissa la tête, fut significalif.

— Ah!... s'écria la jeiuie fille en s'adressant à sa gouvernante avec une indicible émotion et les yeux pleins de larmes, je te le disais bien, moi, qu'il était courageux... Oui... voilà

le vrai courage, non pas ce féroce conrage qixi, né de la colère, ne cherche que sang et massacre... mais ce courage des nobles cœiu\s qui, de crainte d'effrayer ceux qu'ils aiment, savent endurer sans plainte une douleur horrible.

L'émotion de la jeune tille, qui se trahissait dans l'accent de sa voix, récompensa divinement le digne garçon de son martyre; il eut même le sovivei'ain bonheur de distinguer parfaitement cette fois la touchante expression des traits de la jeune fille, car elle voulut obstinément aider sa gouvernante à panser la main d'Onésime; et, pour concourir à ce pansement, il lui fallut s'approcher bien près du pauvre myope; aussi, pendant quelques moments du moins, put-il s'enivrer de la contemplation de ses traits charmants, qu'il n'apercevait ordinairement que vagues et pour ainsi dire à demi voilés.

Le pansement s'achevait, et Onésime regrettait de n'avoir qu'une seule brûlure, lorsque la porte du salon s'ouvrit et une servante entra précipitamment en disant :

— Dame Robert ! . . . dame Robert ! . .

— Eh bien ! que voulez-vous?

— Madame, c'est M. Segoffln qui vient d'arriver.

— Et mon pèrel s'écria la jeune fille, le visage rayonnant d'une joie subite en courant à la porte, mon père est là?..

— Non, Mademoiselle... M. Segoffin m'a dit que Monsieur s'était arrêté un instant à la poste aux lettres, mais qu'il allait venir tout ne suite.

— Ma chère amie, je descends... dit la jeune tille à sa gouvei'nante. Je vais dans l'antichambre attendre mon père, je l'embrasserai plus tôt... Quant à vous, monsieur Onésime, je vous en prie, soignez bien votre main.

Et la jeune fille se hâta d'aller au-devant de son père.

— Mon garçon, dit dame Robert au jeune homme, rentre dans ta chambre, et aiTOse toujours ta main avec de l'eau fraîche... j'irai te voir avant de me coucher et te faire part de ce que m'aura dit M. Cloarek à ton sujet, car il faut qu'il sache pourquoi et depuis quand je t'ai donné l'hospitalité

chez lui... Du reste, je connais assez sa bonté poui' êlre ceitaine qu'il approuvera ce que j'ai fait pour toi.

Onésime se retira chez lui, sous l'impression d'une triste et vague inquiétude.

Il venait à peine de quitter le salon, lorsque M. Segoflîn vint y rejoindre dame Robert.

Ce serait douter de la pénétration du lecteur, que de supposer qu'il n'a pas depuis longtemps reconnu dans la jeune fille, protectrice d'Onésime, mademoiselle Cloarek, qui n'avait que cinq ans lorsque sa mère était morte des suites d'une commotion terrible; nous espérons aussi que la pénétration du lecteiu" n'a pas été non plus en défaut à l'endroit de la gouvernante, Suzanne Robert, autrefois nourrice de Sabine et femme de confiance de madame Cloarek.

Quant au capitaine l'Endurci, et à son fidèle maitre canonnier... Mais nous nous arrêterons de crainte de blesser le lecteur dans sa sagacité.

M. Segoflin entra donc dans le salon que venaient de quitter mademoiselle Cloarek et Onésime, et où se trouvait dame Robert.

Segoffin, depuis environ douze ans que nous l'avons perdu de vue, était peu changé; il avait toujours sa longue figure.

blafarde et impassible comme celle de Pierrot, couronnée d'une petite perruque noire ressemblant à un serre-tête ; les seules modifications que le temps, ou plutôt les événements, eussent apportées à ses traits d'une gravité grotesque, étaierit :

{0 Une profonde cicatrice commençant à la tempe gauche et se tei'minant au bas de la joue (blessure occasionnée, affirniait-il, par sa cbute malencontreuse sur un tesson de bouteille) ;

2" La perte toute récente d'un œil, perte douloureuse, annoncée par un large emplâtre noir (et causée, sans doute, par une autre malencontre).

Malgré ces graves atteintes portées à ses avantages naturels, M. Segoftiu n'en tenait pas moins la tête haute; autour de son cou de cigogne s'enroulait une longue cravate de mousseline blanche anglaise, à pois roses, dont les bouts retombaient sur son gilet de drap noir; sa longue redingote à boutons de métal blanc était de couleur noisette comme son pantalon, qui caressait agréablement ses bas de filoselle noirs et ses gros souliers lacés; de sa main droite (privée de deux doigts laissés, disait-il, par imprudence entre les dents d'une machine), il s'appuyait sui' luie grosse canne, car il boitait fort bas, par suite d'une autre inadvertance; somme toute, à voir M. Segoffin, on l'eût pris (sauf la balafre) pour un vieux clerc de notaire ou pour un juge de province, pacifique apparence parfaitement en rapport d'ailleurs avec ses nouvelles fonctions de commis de M. Cloarek, négociant en rouenneries.

A l'aspect de Segoffin, dame Robert, malgré les sarcasmes dont elle avait l'habitude de le poursuivre depuis tant d'années, ne chercha pas à cacher le contentement qu'elle éprouvait de le revoir; toute à l'affectueuse joie que lui causait ce retour, elle ne s'aperçut pas d'abord que Segoffin tâchait de manœuvrer de façon à n'être envisagé par elle que de profil ou au plus de trois quarts : il voulait ainsi reculer autant que possible l'heure des explications siu' la perte récente de son œil; mais la gouvernante, en allant au-devant de son ancien commensal, remarqua bientôt que, parti avec ses deux yeux,

sinon bien beaux et bien grands, du moins perçants et malins, li commis de M. Cloarek revenait avec un énorme emplàiiv; aussi s'écria-t-elle :

— Ali î mon Dieu! qu'avez-vous donc sur l'œil, Segofiiu?

— Où ça?

— Comment! où ça? mais sur l'œil droit.

— Sur l'œil droit?., ma obère !

— Oui... ce large emplâtre.

— Ab!.. tx'ès-bieu! dit flegmatiquement notre bomme, je sais ce que c'est.

— Je crois que vous le savez... et moi je crains de le deviner.

— Allez... devinez... ne vous gênez pas.

— Encore une blessure... suite de quelque maladresse?

— Peub ! fitSegoffln d'une air détacbé, un œil... un simple œil!

— 11 serait vx'ai!.. Vous avez perdu un œil?

— Ce qui est fait est fait...

— 11 ne vous manquait plus que cela... Ainsi... vous voilà borgne?

— Pour vous servir.

— Merci du cadeau !

— Vous ne dii'ez pas toujours cela, ma cbère : ce qui sera, sera.

— Il y a longtemps que vous me rabâcbez cette prédictionlà, mon pauvre Segoflin.

— Elle se réalisera.

— Jolie perspective, en vérité! car je voudrais bien savoir, si cela continue, ce qu'il vous restera de vous-même dans quelques années? Car enfin, lors de presque tous les voyages de M. Cloarek, vous revenez ici avec quelque chose... de moins. C'est vrai ! depuis que Monsieur s'est mis dans le commerce et qu'il vous a pris pour commis, je suis sûre qu'il y a aux Invalides des militaires moins blessés que vous.

— A chacun sou état et ses chances!

— Et c'est en faisant votre état que vous avez perdu un œil?

— Justement.

— Je serais curieuse de savoir comment ?

— C'est bien simple. M. Cloarek me reprochait depuis longtemps quelques confusions dans mes chiffres. Le fait est que ma vue baissait terriblement; je me dis : à cela il y a un remède, c'est de porter lunettes ; bien raisonné, n'est-ce pas, ma chère?

— C'est évident. Après?

— J'achète donc une paire de lunettes. C'était à Lyon... Ah ! scélérat de marchand ! fit Segoffin en fermant les poings avec une expression de fureur rétrospective. Ah! gredin!.. ah! pendard !..

— Voyons, Segoffin, calmez-vous et continuez.

— Il faisait un soleil superbe; la boutique de cet opticien était en plein midi... sur le quai du Rhône, ma chère, en plein midi : notez bien cela !

— Qu'est-ce que cela me fait?

— Cela fit énormément. Je demande donc des lunettes ù essayer... Le scélérat m'en donne une paire... je l'ajuste bur mon nez... A ce moment, on entend des cris sur le quai... natin\'llement je cours à la porte par curiosité.

— Je vous reconnais bien là.

— Je cours donc à la porte... toujours avec les lunettes sur le nez. Retenez encore ceci.

— Ensuite... ensuite...

— Je regarde de côté et d'autre, en bas, en haut, pour savoir d'où partent ces cris, lorsque tout à coup.... en regardant en haut... Ah! ma chère...

— Achevez donc.

— Je sens à l'œil droit une douleur aussi aiguë que si j'avais eu la prunelle traversée par un fer rouge.

— Ah ! mon Dieu!., et qu'était-ce donc?

— Par une erreur de cet animal d'opticien, un des verres de mes lunettes était un verre horriblement grossissant, dit Segoffin d'un ton lamentable, un verre de loupe... et comme j'avais levé le nez en l'air... le soleil de midi, frappant en plein

sur les lunettes, l'un des verres avait opéré sur mon œil comme on opère avec une loupe sur de l'amadou... j'avais l'œil Lrùlé... calciné... ma chère... ça a iaiifrrrrr.... et j'étais borgne ! !!

— Est-ce bien possible ! s'écria dame Robert avec stupeur, pouvant à peine croire à ce singulier effet d'optique, c'est ainsi que vous avez perdu l'œil?

— Ce qui est fait est fait... Mais je dois dire à la décharge de l'opticien, que, depuis que je n'ai plus qu'un œil, le gaillard en vaut deux... j'ai mes yeux ou plutôt mon œil de quinze ans. Aussi je vous vois belle, oh! mais belle... comme vous l'étiez à quinze ans... ma chère.

— Malheureusement, mon pauvre Segoffin, moi qui n'ai que mes yeux de quarante ans bien sonnés, je vous vois comme vous êtes; mais parlons sérieusement. Je vous plains de ce nouvel accident. Ce sera, je l'espère, le dernier, car Monsieui a dit à Mademoiselle qu'il ne voyagerait probablement plus, et, par fatalité, il ne vous aiTive jamais malheur que pendani ces voyages... Enfin, sauf la perte de votre œil, comment tout s'est-il passé cette fois?

— Parfaitement.

— Monsieur a été content de ses affaii'es?

— Très-content ; la vente a été à ravir.

— Et Monsieur se porte?

■ — Comme un charme...

— Et ses accès de ti^istesse... quand il vient à songer à la mort de cette pauvre Madame?...

— Il les a toujours... Alors il s'enferme, reste seul pendant quelques heures, et, quand il sort, on voit qu'il a pleuré... Puis, ça passe... et revient de temps en temps.

— Et son caractère?

— Je suis un salpêtre auprès de lui !

— Ainsi, en voyage... pas plus d'accès de colère qu'ici?...

— Pas davantage.

— En vérité, quand on pense à ce qu'était Monsieur, il y a douze ans... hein ! Segoffin?

iS8 LES SEPT PECHES CAPITAUX.

— C'est le jour et la nuit.

— Cela me fait penser qu'encore aujourd'hui cette chère mademoiselle Sabine a eu une do ses crises nerveuses en se rappelant la mort de sa pauvre mère. Enfin, dans un pareil malheur, il est du moins bien heureux qu'elle n'ait pas reconnu Monsieur sous son costume breton... lors de cette terrible soirée où Madame est morte! La pauvre enfant croit toujours que c'est xm étranger qui a tué sa mère, et a. 'funeste souvenir la fait quelquefois délirer.

— Heureusement, ce secret, elle l'ignorera toujours, ditSegoffin en soupirant. Triste nuit, en effet, que celle-là !

— Ah ! qu'il s'est passé de choses depuis ce temps-là, Scgoffin ! Quelles inquiétudes pour cette chère enfant, pour Monsieur !

— Ai-je jamais été inquiet, moi, ma chère ?

— Est-ce que vous vous inquiétez jamais de quelque chose, vous?

— Enfin, ai-je jamais désespéré?

— Non... c'est vrai.

— Lorsque nous avons vu Monsieur dans le désespoir d'avoir causé la mort de sa femme, puis destitué de sa place de juge, qui l'aidait à vivre, qu'est-ce que je vous ai dit, ma chère, quand vous étiez à gémir sur l'avenir? Je vous ai dit : Au loup la forêt, au pigeon le colombier.

— C'est encore vrai; mais, quant à ce beau rébus, com.me je ne le comprends pas plus maintenant que je ne l'ai compris autrefois... vous avouerez qu'il ne devait pas me paraître suffisamment rassurant.

— C'est possible, mais moi je m'entendais... et je m'entends... Monsieur a donc réalisé le peu c[ui lui restait pour subvenir aux besoins de sa fille, qu'il vous a confiée, et lui et moi nous sommes partis.

— Oui... et pendant deux ans nous n'avons pas eu de vos nouvelles.

— Dame ! M. Cloarek, malgré ses trente ans, est allé passer ce temps-là dans une maison de commerce pour ap-

prendre... le négoce... car il a toujours eu un goût naturel pour le négoce, répondit Segoffîn d'un air de malice contenue; vous avez dû vous en apercevoir, ma chère.

— Ma foi non... et il fallait votre sagacité pour deviner celd, Segoffin.

— C'était pourtant comme j'ai l'honneur de vous l'afiirmer, ma chère ; Monsieur s'est dit : « Voilà ma magistrature au diable... ma fille a à peine de quoi vivre pendant quelques années... Je ne suis décidément pas bâti pour lajudicatiare... i'ai du goût pour... le négoce... soyons négociant. » Et il est devenu un fameux négociant; car il a fait pour sa fille une belle fortune; sans compter que lui, qui était colère comme un coq en amour, est à présent doux comme un mouton. Est-ce encore vrai ?

— C'estla pure vérité, Segoffin; et, je vous l'avoue, ce n'est pas tant la fortune que Monsiein- a faite... qui me surprend; car, après tout, le commerce, c'est une loterie; ce qui m'étonne, c'est ce changement complet dans le caractère de Monsieur...

— Penh... fit Segoffin d'un air narquois, c'est l'effet du commerce !

— Qu'est-ce que vous me contez-là, Segoffin?

— Certainement, ma chère, ajouta notre homme d'un ton sentencieux, le commerce est le lien des hommes ; car vous sentez bien que si un négociant offrait sa marchandise à grands coups de poing sur la tète, ou qu'il reçût les acheteurs à grands coups de pied dans le ventre, ça ne rendrait pas les transactions excessivement coulantes.

— Pourtant, Segoffin, entendons-nous : l'état de juge demande vn caractère au moins aussi conciliant que celui de négociant ; comment se fait-il alors que Monsieur ait été calmé par le négoce, comme vous dites, lui qui était autrefois si violent, qui allait, vous vous en souvenez, Segoffin, jusqu'à jeter les présidents parles fenêtres?

Cette question de haute psychologie parut un moment embarrasser notre homme ; cependant, comme on le prenait rarement ans vert, il répondit ;

— C'est tout simple... vous allez comprendre cela tout de suite... ma chère... c'est simple comme bonjour.

— Voyons !

— Un enfant comprendrait cela...

— Enfin, voyons !

— Voici, dit Segoftin d'un air capable : Au loup la forêt... au pigeon le...

— Tenez, vous serez toujours le même, Segofliii, une insupportable créature ! s'écria la gouvernante en interrompant son ancien commensal ; les années, les voyages et le négoce ne vous ont pas changé, vous , moi'alement s'entend, car au physique, c'est différent I

— Tenez, ingrate amie, dit Segoflin en tirant de sa poche et offrant galamment à Suzanne une boite de foi'me particulière (un homme quelque peu marin et canonnier eûti'econnu cette boîte pour une boite à étoupilles), voici comment je me venge de vos duretés.

— Qu'est-ce que cela, Segoffin ? demanda Suzanne.

— Les petits cadeaux entretiennent l'amitié... et au fond vous en avez pour moi... méchante...

— Si j'ai de l'amitié pour vous? vous ne le savez qiie trop, vilain Tiomme, répondit la gouvernante en ouvrant la boîte et en développant un assez grand morceau de parchemin contenant le cadeau de Segoftin, qui d'avance souriait complaisamment à Teffet que son présent devait produire.

— Ah ! mon Dieu! s'écria Suzanne, presque avec effroi, ce parchemin est comme brûlé à un bout, et l'autre a été taché de sang !

— Ah ! oui, reprit imperturbablement le commis de M. Cloarek, c'est le restant d'un morceau de... n'importe quoi qui m'avait servi à allumer ma chandelle, et en enveloppant les boucles d'oreille? et l'épingle d'or qu'il renferme, je m'étais piqué le doigt... toujours maladroit, comme vous voyez... Aussi, je ne serais pas étonné que ces affîquets n'aient été aussi un peu ensanglantés... mais une goutte d'eau les laveras

La gouvernante avait retiré du parchemin (il provenait, il

faut le dire, d'un débris de gargousse) deux énormes boucles d'oreilles d'or simulant un câble noué, et ime large épingle d'or ornée d'une ancre, surmontée d'une couronne royale. (Ajoutons, comme renseignement significatif, qu'il y a trente ans, beaucoup de matelots de la marine royale anglaise portaient encore des boucles d'oreilles, et qu'ils attachaient leur chemise de laine au moyen de larges épingles d'or ou d'argent.)

La gouvernante, encore plus reconnaissante du procédé que du présent, car elle ne se sentait pas disposée à se faire distendre les oreilles par ces énormes anneaux, attacha du moins l'épingle à son corsage et dit à Segoffin :

— En vérité, voiis êtes trop galant ; ces anneaux et surtout cette épingle sont d'un goût parfait ; et comme nous habitons justement proche de la mer, le choix de cette épingle surmontée d'une ancre est rempli d'à-propos.

— C'est à quoi j'ai pensé, répondit l'impassible Segoffin, car ces petits affiquets proviennent de la femme d'uncapita,iie de vaisseau ; elle a pris en échange quelques rouenneries dont Monsieur m'avait gratifié.

— Tenez, monsieur le voyageur, dit Suzanne en prenant sur la table le tricot de laine rouge auquel elle avait travaillé pendant la soirée, vous voyez que vous n'êtes pas le seul qui pensiez aux absents.

— Comment, Suzanne... ce tricot?...

— Est destiné à vous faire une longue et chaude cravate de laine pour l'hiver.

— Ah ! Suzanne ! dit notre homme, réellement touché du bon souvenir de la gouvernante. Suzanne... je n'oublierai jamais...

Malheureusement l'expression de la gratitude de Segoffin fut interrompue par l'entrée de M. Cloarek et de sa fille qui se tenaient tendrement bras dessus bras dessous.

Les traits d'Yvon, alors âgé de quarante-deux ans, n'avaient pas beaucoup changé, seulement ses cheveux commençaient à grisonner et son teint était singulièrement bruni et hâlé ;

du reste, il semblait avoir gagné en souplesse et en vigueur; sa physionomie ri'»yonn"it., ses yeux étaient remplis de larmes de joid, et il s'écria en eiitrant :

— De la lumière... beaucoup de lumière, que je la voie au grand jour, ma fille chérie !

Se 'iégageant alors doucement des bras de Sabine, il se recula pour la contempler à la vive clarté de la lampe.

Alors debout, le cœur palpitant, les deux mains tendues en avant, il couva sa fille d'un regard rempli d'une anxieuse tendresse, afin de s'assurer si la frêle et chère santé de cette ?nfant adorée s'était altérée ou améliorée depuis qu'il était parti.

Pendant cet examen, toutes les angoisses, toutes les espérances, toutes les idolâtries paternelles se révélèrent dans l'attitude, dans le geste, et jusque dans le tremblement convulsif des lèvres d'Yvon, car il était trop ému pour prononcer une seule pai'ole.

Sabine, leu traits colorés par la rougeur de l'allégresse, examinait aussi son père avec une tendre avidité. Elle s'aperçut bientôt, à l'expression de félicité croissante qu'elle remarqua sur les traits d'Yvon, qu'il confondait avec les roses de la santé le coloris éphémère que le bonheur et l'émotion mettaient aux joues de sa fille; aussi éprouva-t-elle un grand bonheur de voir son père rassuré sm' les craintes qu'il avait sm* elle, et puis enfin, c[Uoic£ue persuadée que Cloarek n'entreprenait jamais que les inoffensives pérégrinations nécessau'es à son commerce de rouenneries, elle se sentait souvent inquiète en songeant, non pas aux périls, mais enfin aux accidents toujours possibles, même dans les voyages les plus pacifiques du monde ; aussi était-elle heureuse de retrouver à son père cette vaillante santé qu'elle aimait tant à lui voir.

En suite de cette silencieuse contemplation de quelques instants, Yvon, appelant Sabine d'un signe de tète entre les bras qu'il iai tendait, s'écria en la serrant de nouveau contre sa poitrine :

— Viens... viens, mon enfant aimée... je vois que je peuz

t'embrasser en toute sécurité de cœur ; je te trouve encore mieux portante que lors de mon départ.

S'adressant alors pour la première fois à dame Robert, il lui dit avec effusion, en lui serrant affectueusement la main ;

— Merci... merci du fond du cœur pour vos bons soins, Suzanne ; je sais combien ils ont dû contribuer à l'amélioration de la santé de Sabine...

Regardant de nouveau sa fille, Cloarek lui tendit les bras en disant :

— Encore... mou enfant, encore.

Et le père et la fille volèrent de nouveau dans les bras l'un de l'autre.

— Ma cbère, dit tout bas Segoffin à la gouvernante, les pères et les filles, c'est comme les amoureux après une longue absence... c'est content d'être seuls.

— Vous avez raison, Segoffin, répondit la gouvernante en se dirigeant vers la porte.

— Ab ! Suzanne, dit le commis de M. Cloarek en suivant dame Robert dans la cbambre voisine, quelle belle occasion nous aurions là pom' un tendre téte-à-tête... si nous avions besoin d'en avoir un I

— Malhexireusement, l'amour est aveugle, mon pauvre Segoffin, et vous ne l'êtes encore qu'à moitié. .

— Ça n'empêche pas que vous serez ma dame Segoffin, dit notre homme avec un accent de conviction profonde. Ce qui sera sera.

Et ;es deux personnages ayant doucement refermé la porte, Cloarek et sa fille restèrent seviis.

Lorsque Yvon fut seul avec sa fille, il l'embrassa de nouveau et plus passionnément encore... comme si jusqu'alors il eût été gêné par la présence de dame Robert pour se livrer à toutes les folles tendresses de l'amour paternel. Faisant ensuite asseoir Sabine sur une causeuse auprès de lui, et prenant ses deux mains entre les siennes :

— Voyons, ma fille chérie, d'abord les choses sérieuses... Pendant ces trois mois, qui m'ont paru d'une longueur infinie, comment t'es-tu portée?

— On ne peut mieux.

— Je te trouve en effet un air de santé meilleur, dit Yvon en couvant sa fille des yeux. Et puis... et puis...

— Quoi donc, bon père ?

— Je ne sais comment te dire cela... mais, au fait, c'est peut-être une de ces idées de pères... comme ils en ont tant,

— Voyons cette idée?

— 11 me semble que tu es encore plus jolie que lorsque je suis parti...

— Oh! c'est bien là une idée de pères, comme vous dites. Et d'abord, il faudrait supposer qu'avant votre départ je fusse déjà jolie...

*— Et qui douterait de cela. Mademoiselle?

— Moi... d'abord...

— Toi, tu ne t'y connais pas, ou bien tu as de mauvais miroirs... Mais... plus je teregarde...oui...plus je te ti'ouve... un je ne sais quoi... qui me charme... Que veux-tu que je te

ilhii... lu as l'air moins fillette... Non... non... pardon de ];lc5ser ainsi la juste susceptibilité de vos dix-sept ans sonnés d'avant-hier, Mademoiselle! je veux seulement dire que vous avez l'air plus grande fille...

— Quelle folie, bon père ! et en quoi consiste ce changement?

— Je ne sais, car tu as toujours les mêmes traits, Dieu merci !... mais ils ont une sorte de gravité douce et contente...

— En pourrait-il être autrement, lorsque je vous revois, mon père? C'est mieux que de la joie... c'est du bonheur que j'éprouve, et c'est sérieux, le bonheur...

— Ah! bon... si tu me parles ainsi, tu vas me faire venir les larmes aux yeux et je ne verrai plus rien du tout... Enfin j'en suis pour ce que j'ai dit... Mais passons... Tu t'es bien portée, c'est l'essentiel... mais ne t'es-tu pas ennuyée ici, pauvre chère enfant? ces mois d'hiver sont si tristes à la campagne! Après cela, que veux-tu?... on nous a conseillé pour ta sauté l'air de la mer, et le fait est que tu t'en trouves beaucoup mievix... Cependant, ça n'est pas gai ici.

— Je ne me suis pas ennuyée un instant... mon père... Est-ce que je n'avais pas mes livres, mon piano, ma broderie, la promenade...

— Enfin, lu ne t'es pas ennuyée, bien sûr?

— Oh ! bien sur !

— Et Suzanne?., je n'ai pas besoin de te demander si, comme toujours, elle a été parfaite pour toi ?

— Vous la connaissez... c'est tout vous dire.

— Et...

Yvon s'arrêta court.

Il était sur J^ point de demander à Sabine si sa sensibilité nerveuse se calmait un peu, si ses vagues frayeurs étaient moins fréquentes ; mais il craignit d'attrister sa fille, et préféra se renseigner à ce sujet auprès de la gouvei'nante.

11 reprit donc, afin de donner un prétexte à sa réticence :

— Et... tu te plais toujours dans cette maison, dans ce pays? Tu sais, mon enfant, que tu n'as qu'à parler. Du nord

au midi, les côtes de France sont étendues; il y a du choix, Dieu merci! et si tu préférais changer de résidence...

— Non, mon pèi'e ; ce pays me convient beaucoup, au contraire... les environs sont charmants; il est déjà comme un vieil ami pour moi... je serais ingrate de le quitter... à moins que vous ne le désiriez.

— Moi, un désir qui ne serait pas le tien ! Je voudrais bien savoir comment yt m'y prendrais pour cela ?

— Tout ceci, bon père, est fort beau en paroles. .

— Comment ?

— Mais vos actions les démentent un peu, ces belles paroles.

— Quelles actions ?

— Vous dites que tous mes désirs sont les vôtres.

— Je t'en fais juge.

— Combien de fois vous ai-je demandé de renoncer à vos voyages, qui vous tiennent toujours éloigné de moi?

— Ah ! ça, c'était différent. Comme c'est pour toi, mon enfant chérie, que je voyageais, j'avais mes petites raisons d'agir à ma tète.

— Pauvre bon père, je le sais ; c'est pour m'enrichir que vous vous donnez tant de peine dtms votre commerce... Eh ! mon Dieu! à quoi bon tant d'ai'gent?.. Mais, vous ne parlez que de moi. Et vous, votre voyage, comment s'est-il passé ?

— A merveille !

— Vous n'avez pas eu de trop mauvais chemins? vous n'avez pas eu trop froid en voiture?.. Il y a eu encore tant de neige, le mois passé ! « Aussi, disais-je à Suzanne, pendant que nous étions là bien abritées, au coin d'un bon feu, mon pauvre père est peut-êti'8 en ce moment en route, grelottant de ce froid noir au fond de sa voitui'e, mettant une heure à faire une lieue, à cause de la neige, du verglas, que sais-je ? »

— Rassure-toi, chère enfant, mon voyage s'est passé, je te le répète, le mieux du monde, et sans plus de fatigue qu'à l'ordinaire.

— Vrai... bien vrai?

— Certainement.

— Et pourquoi votre retour ici a-t-il été retardé, mon père? ce n'est pour aucune cause fâcheuse, n'est-ce pas?

— Non, mon enfant, xme complication d'intérêts et d'affaires, voilà toiit.

— Si vous SMviez combien je suis inquiète pendant vos absences!.. Mais enfin ces inquiétudes, ces craintes exagérées, je le veux bien... je ne les éprouverai plus désormais; car vous tiendrez votre promesse, n'est-ce pas ?

— Quelle promesse ?

— Vous ne voyagerez plus ; vous ne me quitterez plus ?

— Je te l'ai promis... à moins pourtant que quelque circonst:i:ice imprévue...

— Oh ! je n'admets pas du tout les circonstances imprévues... c'est un prétexte.

■ — Allons, ne me gronde pas.

— Vous me resterez?

— Toujours.

— Vous me le jurez ?

— Foi de père !

— ■ Ah ! dit Sabine en se jetant au cou de Cloai'ek, je comptais sur ce bonheur, et cependant... je ne peux vous dire combien vous me rendez heureuse. Aussi, pour vous récompenser..,

— Eh bien ! dit Cloarek, souriant et ému de la touchante expression des traits de sa fille. Voyons, pour me récompenser ?..

— Je vais vous demander quelque chose... puisque vous me rejirochez toujours de ne vous demander jamais rien.

— Tu ne pouvais me faire plus de plaisir, chère enfant... Eh bien ! voyons, qu'est-ce que c'est?., qu'as-tu à me demander?

— Votre protection, votre appui.

— Et pour qui ?

— Oh ! pour une personne qui en est digne, et en faveur

(le qui Suzanne doit vous parler aussi... Mais, voyez cr'Tnme je suis jalouse... je désire être la première à vous recommander mon protégé.

— Votre protégé... à vous deux?

— A nous deux..

— Celui-là, par exemple, est bien certain d'obtenir ce qu'il voudra de moi. Et que désire-t-il?

— Mon Dieu, lui, il n'ose rien désirer, il est si timide!., mais moi et Suzanne nous vous demandei'ons pour lui. Sa position est si intéressante, si pénible.

— Pauvre enfant ! bon et tendre cœur, comme tu parais émue, comme tu rougis!.. Je suis sûr qu'il s'agit de quel^qu'un de bien malbeureux !

— Oh ! oui, mon père!., et puis, que voulez-vuus? quand on voit une personne tous les jours... et qu'on peut ainsi la mieux apprécier... naturellement l'intérêt augmente.

— Mais, mon enfant, de qui veux-tu donc parler?

— De M. Onésime.

— Qu'est-ce que M. Onésime?.. Attends donc, M. Onésime... ce nom ne m'est pas inconnu, ce me semble?

— Le neveu de Suzanne...

— C'est cela... Elle m'en a souvent parlé; son nom m'était vaguement resté dans la mémoire... c'est le lils de la sœur qu'elle a perdue il y a deux ans ?

— Oui, mon bon père, il est orphelin... Il vivait à Lille d'une petite place dans une administration, et il a été o])Iigé d'y renoncer. Alors, comme il n'avait pas d'autres moyens d'existence que cette place, Suzanne, qui vous sait si bon, l'a fait venir ici en attendant.

— Ah ! il est ici?

— Oui, mon père.

— 11 habite la maison ?

— Oui, mon père, depuis deux mois.

— Allons, voilà que tu rougis encore!

— Moi, mon père ? mais non, je vous assure.

— Voyons, chère enfant, ne vas-tu pas croire que jeirou-

Ycrai mauvais que ta gouvernante, à qui nous devons tant, ait donné ici l'hospitalité à son neveu... qui doit être un garçon de bonne conduite et bien élevé, puisque Suzanne l'a fait venir ainsi près d'elle.

— Oh! mon bon père! vous le verrez... vous le verrez... et vous l'aurez bien vite jugé.

— Ah çà ! et pourquoi a-t-il renoncé à sa place ?

— 11 était expéditionnaire ; mais il a la vue si mauvaise que cela ralentissait beaucoup son travail; alors on l'a congédié.,. Vous concevez, mou bon père, combien cela a dû être pénible pour lui, car il est plein de cœur, plein de courage... il a reçu une éducation excellente, et il se désole de son oisiveté. Sa mauvaise vue sera peut-être un obstacle à toute carrière... aussi, mon bon père, j'ai compté... c'est-à-dire... Suzanne et moi, nous avons compté sur vous... pour venir en aide à M. Onésime dans cette triste circonstance... pour le conseiller, et puis, je vous le répète, vous le verrez, mon père... il est si doux, si bon !.. et, quand vous le connaîtrez, vous ferez comme tout le mande... vous le plaindrez et... vous l'aimerez.

Il est impossible d'exprimer avec quelle émotion naïve et touchante Sabine prononça ces dernières paroles en rougissant de nouveau, tandis que son sein palpitait doucement, et trahissait le vif intérêt qu'elle portait à son protégé.

Cloarek était un instant resté muet et pensif; il commençait à s'expliquer le changement de physionomie qu'il remarquait chez sa fille. Celle-ci, surprise et inquiète du silence d'Yvon, reprit :

— Mon père, mon bon père.,, vous ne me répondez pas.

— Dis-moi, mon enfant, depuis que le neveu de Suzanne habite ici, avec sa tante et toi, qu' a-t-il fait ? quelle a été sa

vie

— Mon Dieu ! mon père, sa vie a été la nôtre. Il sortait avec nous quand nous allions nous promener ; si nous restions à la maison, il y restait, nous faisait la lecture... il lit si bien !.. avec tant d'expression, tant d'âme ! ou bien nous u. 10

faisions de la musique, car il est très-bon musicien !.. il sait aussi beaucoup de choses en histoire, et rien n'est plus instructif, plus intéressant que de l'entendre, et puis enfin il tâchait de nous rendre mille petits services, et cela de son mieux, à quoi il ne réussissait pas toujours, car sa mauvaise vue lui fait parfois commettre des maladresses... C'est là son seul défaut, mon bon père, ajouta Sabine avec une ingénuité charmante, et pour ce défaut, bien involontaire pourtant, Suzanne se montre impitoyable; elle se moque toujours de lui.

— Et toi, tu ne t'en moques pas, j'en suis sûr?

— Oh ! bon père, ce sei'ait de la cruauté... car il tâche de rire le premier de ses mésaventures ; mais au fond il en est navré... C'est si triste d'être presque aveugle!.. Tenez, ce soir encore (et cela vous prouvera comme il est courageux), il s'est brûlé la main à vif avec de l'eau bouillante... Vous verrez, mon père, quelle horrible blessure!... Eh bien! M. Onésime a eu assez d'empire sur lui-même, assez de courage, non-seulement pour ne pas pousser un cri, mais pour continuer la lectui'e qu'il nous faisait, et ce n'est qu'au bout d'une heure, et par hasard encore, que nous nous sommes aperçues de ce malheur.

— Diable ! mais M. Onésime me parait décidément un héros !

— Un héros... non, père; car, ainsi que nous le disions encore ce soir avec lui, ceux qu'on appelle des héros tuent et versent le sang, tandis que xM. Onésime...

— Verse de l'eau bouillante.

— Ah! mon père!..

— Bon Dieu! comme tu me regardes!..

— C'est qu'aussi... vous qui êtes toujours si juste !..

— Eh bien, mon enfant, où est mon injustice ?

— Vous plaisantez d'une chose si sérieuse... si triste !.. certainement, mon père... car Suzanne, en voyant la cruelle blessure de M. Onésime, en a pâli d'effroi... et pouiiant Suzanne ne lui ménage pas les railleries!., c'est toujoiirs :

LA COLÈRE. ^^l

pauvre myope! pauvre conscrit invalide!... C'est tout simple, avec la grande admiration qu'elle ressent pour tout ce qui est militaire et batailleur, Suzanne n'est que trop disposée à se moquer de M. Onésime, et pourquoi cela? parce qu'il a horreur de tout ce qui est méchant et sanguinaire... Tenez, justement ce soir, nous avons eu une grande discussion avec Suzanne... et M. Onésime était de mon avis... et il n'en est que lorsque j'ai raison. Aussi, je suis sûre d'avance que vous penserez comme nous.

— Quel était donc le sujet de cette discussion, mon enfant?

— M. Onésime nous lisait, dans ce journal qui est là, sur la table, le récit de l'évasion d'un corsaire redouté, le capitaine l'Endurci... Vous avez peut-être lu cela aussi, mon père?

— Non, dit Cloarek en contraignant un premier mouvement de surprise et d'inquiétude, non, mon enfant... Eh bien! que pensiez-vous de ce corsaire... M. Onésime et toi?

— Sa cruauté nous épouvantait, mon bon père; car ligurezvous que, poiu? recouvrer sa liberté, il a tué deux hommes... et en a blessé un troisième. Suzanne, elle, bien entendu, approuvait le corsake, disant qu'U s'était conduit en brave... en héros; M. Onésime disait, lui, et cela prouve bien la générosité de son cœur...

— Et que disait M. Onésime ?

— n disait qu'il aimerait mieux rester prisonnier toute sa vie que de devoir sa liberté à un meurtre... N'est-ce pas, mon bon père, que M. Onésime et moi nous avions raison... et que vous pensez comme nous?

— Dame, mon enfant... que veux-tu que je te dise? un bonhomme de négociant comme moi n'eet pas très-bon juge en matière de gueri-e... Cependant, il me semble que M. Onésime et toi, vous êtes bien sévères pour ce pauvre corsaire.

— Oh!... mon père... lisez cet effrayant récit... et vous verrez.

— A la bonne heure! mais, écoute donc... ce corsaire.,.

avait peut-être une famille... qu'il aimait tendrement... qu'il espérait bientôt retrouver, et, ma foi ! dans son désespoir de se voir prisonnier... il aura...

— Une famille ! ces hommes qui ne vivent qu'au milieu du carnage, avoii' une famille?... l'aimer tendrement?... Est-ce que c'est possible... mon bon père?

— Voyons, mauvaise tète... est-ce que les loups... n'aiment pas au moins leurs petits?

— Je n'en sais rien... mais, s'ils les aiment, ils les aiment en loups, leur apportant un morceau de proie sanglante tant qu'ils sont petits... et, plus tard, ils les mènent sans doute attaquer et dévorer de pauvres agneaux.

Une émotion douloureuse, amère, passa comme un nuage sur le fi'ont de Cloarek; puis il reprit en souriant :

— Après tout, mon enfant, tu as peut-être raison... et M.Onésime aussi. Ah! si tu me parlais roMe?nierie5... ou soieries de Lyon, je ne te céderais pas si facilement... mais, pour juger des corsaires... je me l'écuse...

— Oh! ^'étais bien certaine que vous seriez de mon avis... Vous, si tendre pour moi, vous dont le cœur est si généreux, si compatissant, vous ne pouviez penser autrement, ou plutôt, bon père, c'est moi qui ne pouvais penser autrement que vous... car si j'ai horreur de ce qui est mal et méchant... si j'aime ce qui est bon, beau... eh bien !... n'est-ce pas à vous... à votre exemple que je le dois ? n'est-ce pas aux premiers préceptes de ma pauvre mère, que vous aimiez si tendrement... car il ne se passe pas de jour que Suzanne ne me raconte des traits de votre affection pour elle ?

L'entretien de Cloarek et de sa fille fut interrompu par la gouvernante.

Elle entra '.enant un bougeoir à la main, et, s'adressant à Yvon, q\ii la regardait avec surprise, elle lui dit en souriant et d'un ton de familiarité autorisé par ses longs services :

— Monsieur... j'en suis bien fâchée... mais il est dix heures...

— Eh bien ! Suzanne ?

— Eh bien ! .Monsieur, c'est l'heure où Mademoiselle doit se coucher; le médecin a bien recommandé, vous le savez, qu'elle ne veille jamais lard ; déjà l'émotion de cette soirée a été vive ; aussi je serai inexorable...

— Ma chère Suzanne... seulement un petit quart d'heure!.. dit Sabine.

— Pas seulement une minute. Mademoiselle.

— Comment, Suzanne! le jour de mon retour... vous ne permettez pas même ce petit excès?

— Dieu merci. Mademoiselle aura maintenant, Monsieur, le loisir de vous voir tout à son aise ; mais la laisser veiller passer dix heures... impossible; demain... elle serait brisée de fatigue... vous la verriez toute malade.

— A cela, je n'ai rien à dire, si ce n'est bonsoir, ma chère enfant, reprit Cloarek en prenant entre ses deux mains la tète de sa lille et la baisant tendrement au front. A demain matin... et dors bien... qu'à ton réveil je te trouve fraîche et reposée...

— Oh ! soyez tranquille, mon bon père... je vous sais là... près de moi... je sais que je vous verrai demain... et après... et toujours... Je fermerai les yeux sur cette douce pensée; aussi je m'endormirai et je dormirai comme une bienheureuse, c'est le mot... Bonsoir, mon tendi^e père... à demain... à demain, dit Sabine en embrassant à son tour Cloarek; puis elle lui dit tout bas :

— Suzanne va vous parler de M. Onésime. Que je suis contente de l'avoir devancée !... Bonsoir, bon père.

— Bonsoir, mon enfant... dors bien.

— Soyez tranquille... depuis longtemps je n'aurai passé une si bonne nuit. A demain ! père.

— A demain ! mon enfant.

Cloarek, s' adressant alors à la gouvernante, lui dit :

— Vous reviendrez tout à l'heure, n'est-ce pas, Suzanne?.. J'aurai à m'entretenir avec vous.

— Très-bien ! Monsieur... J'avais moi-même à vous parler... Resté seul, Cloai^ek se promena sombre et pensif dans le

salon.

En allant et venant, le Journal de l'Empire, laissé sur la table, attira ses regards; il le prit, le parcourut et dit avec une vive contrariété :

— Quelle indiscrétion à cet imbécile de M, Verduron, mon armateur, d'avoir rendu publique une lettre toute conlidentielle... et sans me prévenir, encore!... J'ai toujours craint la sottise et la cupidité de cet homme. Heureusement je lui ai caché le lieu que j'habite lorsque je ne suis pas en mer... Ah! plus que jamais l'état moral de ma iille me fait un devoir de cette dissimulation... Malheureuse enfant !... une pareille découverte la tuerait ! ! !

A ce moment, la gouvernante, ayant quitté Sabine, vint dans le salon retrouver M. Cloarek.

— Ma chère Suzanne, dit M. Cloarek à la gouvernante, lorsqu'il fut seul avec elle, je veux d'abord vous remercier encore de vos excellents soins pour ma fille !

— Pauvre mademoiselle Sabine ! est-ce que je ne r.ii pas nourrie? est-ce qu'elle n'est pas aussi un peu mon enfant?

— Vous avez été une seconde mère pour ma fille... je le sais... C'est donc au nom même du tendre attachement que vous lui avez toujours prouvé que je désire vous entretenir d'une chose fort grave...

— De quoi s'agit-il donc. Monsieur ?

— . Vous avez appelé votro neveu auprès de vous; depuis deux mois environ il habite ici?

LA COLÈRE. ilo

— Oui, Monsieur, et c'est même au sujet de ce pauvre garçon que je désirais vous parler ce soir.

— C'est aussi de lui que je viens vous parler, Suzanne.

— Je vais, Monsieur, vous expliquer pourquoi -je...

— Sabine m'a tout dit...

— Mon Dieu ! Monsieur, est-ce que vous êtes fâché ?

— Fâché... non, Suzanne... mais inquiet... alarmé...

— Alarmé! mais de quoi donc. Monsieur?

— De la présence de votre neveu dans cette maison.

— Ah ! Monsieur, si j'avais pu prévoir que cela vous fût désagréable, je me serais bien gardée de faire venh' ce pauvre garçon auprès de moi... Mais il était si malheureux, et je vous savais si bon, Monsieur, que j'ai cru pouvoir prendre sur moi de...

— Vous m'avez rendu trop de services, Suzanne, pour que toutes les personnes de votre famille n'aient pas toujours druit à mon appui, à mon intérêt... Ce que je vous reproche, c'est une grave imprudence.

— Excusez-moi, Monsieur, je ne vous comprends pas...

— Votre neveu... est jeune?

— n vient d'avoir vingt-cinq ans.

— Il est bien élevé ; son éducation a été cultivée ?

— Que trop pour sa position. Monsieur; ma pauvre sœiu" et son mari avaient fait de grands sacrifices... poui' lui... Comme il a vme vue si mauvaise qu'il ne voit pas à dix pas, infirmité qui lui interdisait l'accès de bien des carrières, sa famille avait voulu, en lui donnant une excellente éducation, le mettre à même d'entrer dans le clergé; mais il n'y a pas eu moyen... Onésime n'avait pas la vocation... alors il a bien fallu se rabattre sur les bureaux... il a obtenu une petite place, et...

— Je sais le reste... Son extérieur, quel est-il?

— Dame, Monsieur, le pauvre garçon n'est ni beau ni laid ; il a une figure très-douce... seulement sa myopie lui donne un regara un peu effaré... Du reste, c'est bien la meilleure créature qu'il y ait au monde ; vous n'avez , Monsieur, qu'à

parlei' de lui à Mademoiselle , vous verrez ce qu'elle vous en dira...

— Eu vérité, Suzanne, un pareil aveuglement me confond.

— Quel aveuglement, Monsieur ?

— Comment!... vous!.,, vous... Suzanne, qui avez de l'expérience et beaucoup de bon sens, vous n'avez pas senti... je ne vous dirai pas l'inconvenance... mais la grave imprudence qu'il y avait à appeler votre neveu sous le même toit que ma fille, étales exposer à vivre ainsi tous deux dans la complète intimité d'une vie retirée !

— Je sais bien, Monsieur, que je ne suis qu'une domestique et que mon neveu...

— Est-ce qu'il s'agit de cela? Est-ce que ma fille et moi n'avons pas toujours tùclié de vous prouver que vous étiez pour nous une amie et non une servante ?

— Alors, Monsieur... je ne vois pas la cause de vos reproches...

— Eh! malheureusement non... vous ne l'avez pas vue; car, si vous aviez été plus clairvoyante, vous vous seriez aperçue de ce qui est arrivé...

— Ah ! mon Dieu ! Monsieur, et qu'est-U donc arrivé ?

— Sabine aime votre neveu.

— Mademoiselle ! ! !

— Elle l'aime, vous dis-je.

— Mademoiselle... aimer Onésime... Monsieur ne parle pas sérieusement !

— Comment ! quand il s'agit de ma fille ! ! !

— Si, si, Monsieur, pardon... vous parlez sérieusement, jo n'en doute pas, mais vous êtes dans l'erreur la plus profonde.

— Encore une fois, Sabine aime votre neveu.

— Monsieur, c'est impossible !

— Impossible... et pourquoi?

— Parce que ce pauvre garçon est timide comme une fille, parce qu'il n'est pas beau, parce qu'il n'y voit pas clair, et qu'à cause de cela il fait par jour vingt maladresses, dont Ma-

demoiselle est parfois la première à se moquer... Ah! si celui-là est jamais un héros de roman, par exemple ! Non, non, Monsieur, rassurez-Yous. Sans doute Mademoiselle s'est montrée pour Onésime bienveillante et bonne, parce qu'après tout c'est mon neveu, et qu'elle en a eu pitié... mais...

— Eh ! femme aveugle que vous êtes, vous n'avez donc pas prévu que Sabine, avec son caractère, avec son extrême sensibilité, avec son angélique bonté pour tout ce qui souffre, risquait d'éprouver pour votre neveu d'abord de la pitié, et ensuite un sentiment plus tendre?.. Et voilà ce qui est arrivé.

— En véx'ité, Monsieur, est-ce possible? Mademoiselle... jeter les yeux sur un pauvre garçon comme lui !

— Mais c'est justement parce qu'il est pauvre, parce qu'il est faible, timide; parce que son infirmité même le met dans une position exceptionnelle et pénible, que Sabine l'aura aimé. Vous qui la connaissez aussi bien que moi, comment n'avez-vous pas prévu cela? Fasse le ciel que votre aveuglement n'ait pas de suites funestes !...

— Ah ! Monsieur, reprit la gouvernante avec accablement, vos paroles m'éclairent... mais trop tard. Oui, j'ai été bien imprudente, bien coupable... Mais, non, non, je ne puis croii'e encore ce que vous m'apprenez. Mademoiselle Sabine ne vous a pas avoué qu'elle aimait Onésime.

— Eh non, sans doute, elle ne m'a rien avoué ; mais j'ai tout deviné... Pauvre enfant! elle est si candide, si sincère!... On lit dans son cœur à livre ouvert... et d'ailleurs n'ai-je pas remarqué sa rougeur, les battements de son sein, lorsqu'elle parlait de lui?... n'ai-je pas remarqué le dépit, la tiistesse même qu'elle a montrés, lorsque, voulant l'éprouver, j'ai hasardé une plaisanterie sm' uni brûlure qu'il s'est faite à la main, m'a dit Sabine? Elle l'aime; elle l'aime, vous dis-je... et cela renverse des projets que j'avais formés... Mais, qu'avez-vous?... pourquoi cette pâleur, ces sanglots?... Suzanne... Suzanne... relevez-vous, s'écria Cloarek en voyant la gouvernante se jeter à ses genoux, quelle émotion!... Mais qu'avezvous donc à m'apprendi'e ?

— Ah! Monsioiu'... j'ai une crainte... et elle est horrible...

— Expliquez-vous.

— Mon Dieu! Monsieur, si vous alliez supposer qp'en appelant mon neveu ici... et le rapprochant ainsi de MaJemoiseHe, j'avais calculé... espéré... un mariage...

— Ah! Suzanne... vous me faites injure de me croire capable de supposer une pareille infamie!...

— Je vous en supplie, Monsieur, dites, oh ! dites que vous ne me croyez pas capable de cela l

— Je vous répète que vous avez été impinidente... irréfléchie... voilà tout... et c'est bien assez... Mais, quant à vous accuser d'une arrière-pensée indigne... ce serait insensé... Je comjirends même que certaines particularités de l'existence de votre neveu aient dû vous sembler une garantie suffisante... et que, le jugeant comme vous le jugiez, sans conséquence, vous n'ayez pas même soupçonné le danger qu'il pouvait y avoir à le rapprocher de ma fille.

— Hélas! Monsieur, c'est la vérité; moi, je le regardais comme n'ayant pas plus de conséquence qu'un enfant.

— Je le crois, vous dis-je ; mais enfin le mal est fait.

— Heureusement, Monsieur, le mal peut se réparer. Demain matin, à la pointe du jour, Onésime aura quitté la maison pour n'y remettre jamais les pieds.

— Je ne le veux pas, s'écria Cloarek; et Sabine?

— Comment, Monsieur?

— Mais ce départ peut la désoler... peut la tuer... faible, impressionnable... nerveuse comme elle l'est... Ah ! c'est la sensD)ilité de sa malheureuse mère...

— Mon Dieu! mon Dieu! je le vois... je suis bien coupable... dit la gouvernante en pleurant. Que faire. Monsieur? que faire?

— Et ! le sais-je moi-même..

Cloarek se promena pendant quelques moments en silence et d'un air agité ; puis il dit soudain à Suzanne, plongée de son côté dans un douloureux accablement :

— Où est votre neveu?

— Ici près, dans la chambre bleue. Monsieur... je lui avais dit d'aller m'y attendi'e... je devais lui faire connaître le résultat de l'entretien que je devais avoir avec vous à son sujet.

— Faites-le venir.

— Ici, Monsieur?

— Oui.

— Ah! Monsieur... pardon... pardon pour lui ! s'écria Suzanne enjoignant les mains avec anxiété.

Car , bien qu'Yvon, pendant cet entretien, ne se fût laissé entraîner à aucun emportement, tout en s' exprimant avec chaleur et énergie, la gouvernante redoutait quelque soudain retour aux furieuses colères du passé; aussi reprit-elle :

— Je vous jure. Monsieur, que ce n'est pas sa faute... le malheureux enfant est innocent de tout... il ignore tout, j'en suis certaine... Ah! de grâce! ayez pitié de lui !

— Faites-le venir, vous dis-je.

— Monsieur, il quittera la maison cette nuit, à l'instant...

— Et ma fille ! Encore une fois, ma tille ! voulez-vous donc qu'elle meure de chagrin, peut-être?

— Monsieur, un mot seulement. Il se peut encore que mademoiselle n'éprouve pom^ Onésime qu'un faible penchant que l'absence lui fera sans doute oublier.

— Et si elle n'oublie pas? et si cet amour est vrai, profond, comme il doit l'être? s'il est enraciné dans une âme telle que celle de Sabine ? Non, non, pauvre enfant, ce serait lui iau'e injure de la croire capable d'aimer légèrement... C'est sa mère, vous dis-je, sa mère, avec sa sensibilité pleine de dévouement et d'exaltation.

— Hélas ! Monsieur, ce que vous dites me navre, me désespère, et, malgré moi, je suis forcée d'avouer que vous avez raison. C'est seulement à cette heure que je reconnais toutes les conséquences de ce fatal rapprochement; car, malheureusement, ce n'est pas tout.

— Que voulez-vous dire?...

— Monsieur...

— Mais, parlez,-., parlez donc...

— Malheureux enfant ! il ne faudrait pourtant pas lui en vouloir.

— Lui en vouloir... mais de quoi?

— Car, enlin... Monsieur... et cela ne serait pas de sa faute... s'il était étranger à l'affection qu'il inspire à Mademoiselle?... si cette affection, il ne la partageait pas?...

— Malédiction ! s'écria Cloarek. Puis, après un moment de silence, il dit à la gouvernante d'une voix brève :

— Faites venir votre neveu.

— Monsieur ! s'écria Suzanne avec effroi, ne me demandez pas cela...

— Obéissez !

— Vous me tuerez plutôt, Monsieur, répondit Suzanne avec résolution; non... il ne viendra pas... je vais lui faire quitter la maison... je ne l'exposerai pas...

— A quoi?...

— Monsieu...

— A mes emportements, n'est-ce pas? à ma violence... à ma colère...

— Je vous en supplie, Monsieui', ne...

— Eh ! ne voyez-vous pas que l'amour que ma fille a pour lui le rend sacré pour moi?...

— Mais, s'il ne l'aime pas, lui. Monsieur?...

— S'il ne l'aimait pas!... s'écria Cloarek en devenant d'une effrayante pâleur.

Puis, sans ajouter un mot, et avant que la gouvernante, frappée de stupevu", eût pu faire un mouvement, il quitta le salon et arriva en deux minutes à la chambre bleue, occupée par Onésime.

Ouvrir la porte de cette chambre, la refermer sur lui à double tour, afin d'empêcher Suzanne d'entrer et Onésime de sortir, ce fut pour Cloarek l'affaire d'un moment et il se trouva bientôt seul avec le neveu de Suzanne.

Onésirae, au bruit que fît Cloarek en ouvrant et fermant \'iolemment la porte, se leva surpris et inquiet; il n'attendait plus que sa tante, et la pesanteur des pas de la personne qui venait d'entrer si impétueusement lui annonçait la présence d'un étranger.

Cloarek, revenu au calme dont il était un moment sorti, contemplait silencieusement Onésime avec une curiosité pleine d'angoisses; d'abord ses traits lui parurent agréables et doux; mais bientôt, oubliant l'infirmité du pauvre myope, qui, n'apercevant à quelques pas de lui qu'une forme vague, regardait fixement Yvon sans distinguer ses traits, celui-ci trouva qu'Onésime avait l'air souverainement insolent et audacieux. ^

Le neveu de Suzanne, d'autant plus surpris du silence de l'étranger que sa venue avait été bruyante, fît deux pas à rencontre du visiteur, afin de tâcher de distinguer sa figui'e, et dit doucement et en hésitant :

— Qui est là?

Cloarek, toujours oublieux de l'infirmité de ce jeune homme, trouva la question impertinente et lui répondit :

— Qui est là? c'est le maître de cette maison. Monsieur.

— Monsieur Cloarek! s'écria Onésime en reculant avec autant de timidité que de respectueuse déférence, et il baissa machinalement les yeux, comme s'ils avaient été, hélas 1 assez clairvoyants pour risquer de rencontrer ceux du père de Sabine.

En effet, l'accent de Cloarek était trop significatif pour qu'Onésime, doué de beaucoup de tact et de pénétration, ne II. li

itZ LES SEPT PÉCHÉS CAPITAUX.

sentît pas, tout en ignorant le motif de la répulsion qu'il inspirait, que sa présence dans la maison déplaisait fort au père de Sabine ; aussi reprit-il d'une voix douce et tren\])lante :

— En me rendant aux désirs de ma tante, qui m'appelait ici, je croyais, Monsieur, que son désir avait votre agrément, ou que, du moins, elle avait la certitude que vous ne désapprouveriez pas ses bontés pour moi; sans cela, je ne me serais pas permis d'accepter ses otFres...

— J'cdme à le croire. Monsieur.

— Je vous prierai seulement. Monsieur, d'excuser une indiscrétion... dont je me suis rendu bien involontairement complice. Demain je quitterai cette maison.

— Et où irez-YOUs? que ferez-vous? dit brusquement Cloarek, que deviendrez-vous ensuite?

— Ne sachant quel sentiment vous dicte ces questions. Monsieur, reprit Onésime avec ime dignité douce, vous ne serez pas surpris si j'hésite à vous répondre.

— Mes sentiments envers vous peuvent être... bienveillants... comme ils peuvent être aussi tout le contraire de la bienveillance... Plus tard... je verrai ce que j'am'ai à faii'e...

— Vous seriez l'arbitre absolu de mon sort. Monsieur, s'écria Onésime avec une respectueuse fermeté, que c'est ,à peine si vous me pai'lcriez ainsi !

— Et qui vous dit aue votre sort n'est pas entre mes mains ?

— Et de quel droit, Monsieur?

— De quel droit? s'écria Cloarek avec une impétuosité qui l'entraina trop loin. Vous vous êtes bien rendu l'arbitre de ma destinée, vous !

— Moi... moi?... pardon. Monsieur... je ne vous comprends pas !

— Osez donc, s'écria Cloaxek, me regarder en face en me répondant ainsi !

Le pauvre myope, au lieu de se formaliser de ces mots, reprit avec ime ingénuité navrauite, en promenant autour de lui son vagne et triste regard :

— Vous regarder en face, Monsieur? Hélas! je le vourlrais mais, à cette distance, je ne saurais distinguer vos traits.

— C'est vrai. Monsieur, répundit Cloarek moins brusquement; j'avais oublié votre iniirmité. Mais, puisque vous ne pouvez me voir, soyez certain que j'ai, moi, un regard auquel rien n'échappe... C'est un avantage que j'ai sur vous, je vous le signale.

— Je vous remercie. Monsieur; mais cet avantage vous servira de peu avec moi; de ma vie je n'ai rien eu à cacher à personne.

Ce mélange de douceur et de franchise, de mélancolie et de dignité, frappa et émut Cloarek; néanmoins il se raidit contre cette impression, craignant de se laisser prendre aux apparences et de ne pas apprécier ainsi froidement et sûi'ement la valeiu" morale de l'homme dont sa fille s'était éprise.

— J'ai peu de pénétration, Monsieur, reprit Onésime; mais vos questions, l'accent dont vous les faites, quelques-unes de vos paroles... tout me fait croire que vous avez contre moi un grief dont j'ignore malheureusement la cause.

— Vous aimez ma fille? lui dit Cloarek en tâchant de lire au plus profond de sa pensée.

Onésime pâUt et rougit tour à tour, tressaillit et se sentit si près de défaillir, que, dans son accablement, obligé de se rasseoir auprès de sa petite table, il mit son visage entre ses mains sans pouvoir trouver une parole.

Dans le mouvement que fit Onésime pour cacher sa figure, le mouchoh' qui bandait sa plaie tomba et découvrit sa main, ainsi que l'horrible brûlure dont Sabine avait parlé à Cloarek. Celui-ci était depuis longtemps familiarisé avec la vue de bien des blessures ; cependant, malgré la gravité de son entretien avec Onésime, il ne put s'empêcher de frémir et de se dire :

— Ah!., le malheureux... qu'il doit souffrir! Il faut qu'il ait un grand courage pour supporter ainsi cette douleur... Ce courage... joint à la douceur de son caractère, à la fermeté digne que je crois reconnaître en lui... annonce du moins un vaillant cœur.

Voyant le muet abattement d'Onésime, Yvon reprit :

— Comment dois-je interpréter votre silence?., vous ne répondez pas...

— Que puis-je vous dire, Monsieur?

— Vous avouez donc?

— Oui, Monsieur.

— Et ma fille ignore cet amonr?

— Si elle l'ignore?.. Ah! Monsieur... je serais mort plutôt que de lui en parler... j'ai toujours caché mon secret au plus profond de mon cœur... Aussi je ne sais. Monsieur, par quelle fatalité... vous avez pu deviner ce que je tâchais de me dissimuler à moi-même.

— Et cet amour... qui l'a fait naître en vous?

— D'abord la reconnaissance. Monsieur.

— Comment n'avez-vous pas cherché à vaincre un sentiment qui ne pouvait faire que votre malheur?

— Le croyant ignoré de tous... je m'y abandonnais avec délices... Jusqu'ici, je n'ai connu que l'infortune... Cet amour était le premier bonheur de ma vie... comme il sera l'unique consolation de la triste destinée qui m'attend.

— Vous deviez d'un jour à l'autre être séparé de ma fillo... voiis n'avez donc pas réfléchi à cela?

— Mon Dieu! non... je ne réfléchissais à rien... Monsieur ; j'aimais pour le bonheur d'aimer... j'aimais sans espérance, mais aussi sans crainte et sans l'emords.

— Ainsi vous n'étiez pas retenu par la crainte de me voir quelque jour instruit de cet amour?

— Je vous l'ai dit : je ne réfléchissais pas... je ne pensais qu'à aimer. Ah! Monsieur, lorsque l'on est comme moi, par une infirmité fatale, presque enlièi'ement isolé des objets extérieurs et à l'abri des distractions qu'ils causent... si. vous saviez comme il est facile de s'absorber tout entier dans la solitaire jouissance d'un sentiment unique et profond !

— Mais, puisque votre vue est si mauvaise, vous ne connaissez donc qu'imparfaitement les traits de ma fille?

— Depuis le temps que j'habite cette maison... c'est seule-

LA COLERE. d8o

ment ce soir que j'ai vu distinctement mademoiselle Sabine.

— Et pourquoi ce soir plutôt que les autres jours?

— Parce qu'elle a bien voulu aider ma tante... à panser une blessure que j'ai à la main... et c'est en daignant me donner ses soins que mademoiselle Sabine s'est assez approchée de moi pour qu'il me fût permis de distinguer parfaitement ses traits»

— Alors qu'aimez-vous donc en elle, puisque c'est à peine si vous connaissiez ses traits?

— Ce que j'aime en elle! Monsieur, s'écria Onésime, c'est son noble et généreux cœur, c'est la grâce de son esprit, l'aménité de son cai'aclère... Ce que j'aime en elle, mon Dieu! mais sa présence, sa voix, sa voix si touchante lorsqu'elle m'adresse quelques mots d'intérêt ou de consolation !

— Alors, jamais il ne vous est venu à la pensée que vous poumez devenir l'époux de Sabine ?

— Ah! Monsieur... je l'aime trop pour cela.

— Que voulez-vous dire?

— Oubliez-vous donc, Monsieiu", que je suis à demi aveugle, que je suis, par cette infirmité, à jamais voué à la pitié, au ridicule, à la misère ou à une humiliante oisiveté?.. Moi qui ne puis jamais être qu'un fardeau pour ceux qui s'intéressent à moi... j'aurais osé... Ah! Monsieur!... je n'achève pas... Non, non... je vous le répète... je vous le jure... j'ai aimé, j'aime mademoiselle Sabine comme on aime le beau, le bien, sans autre espoir que la céleste félicité que porte en soi l'amour du beau et du bien. "Voilà, Monsieur, ce que j'ai éprouvé... voilà ce que j'éprouve encore. Maintenant, si ma franchise vous touche , daignez me promettre , Monsieur, qu'en quittant cette maison, j'emporterai du moins votre estime.

— Cette estime... vous l'avez acquise, vous la méritez, Onésime, répondit Cloarek d'une voix émiie, et, après cette assurance, vous me permettrez, n'est-ce pas, de vous demander ce que vous comptez faire en sortant d'ici ?

— Je tâcherai. Monsieur, de retrouver un emploi semblable à celui que j'occupais ; si modeste, si laboiùeuse que soit ma

condition, pourvu qu'elle me permette de gagner ma vie... c'est tout ce que je désire.

— Mais ne craignez-vous pas que les mêmes motifs qui voir; ont fait pc-rdre votre emploi ne se reproduisent?

— Ilélas! Monsieur, si je songeais à toutes les déceptions, à toutes les douleurs qui sans doute m'attendent encore, je perdrais courage, reprit Onésime avec accablement.

— Ce n'est ni pour vous décourager, ni vous attrister que je vous ai fait cette objection, vous devez en être certain. Je désire, au contraire, et j'espère trouver le moyen de vous aider à sortir d'une position dont je comprends toute l'amertume.

— Ah! Monsieur, que de bontés! Comment ai-je mérité?.. L'entretien d'Onésime et de Cloarek fut interrompu par

quelques coups précipitamment frappés à la porte de la chambre; bientôt l'on entendit la voix de Suzanne disant :

— Monsieur... ouvrez... ouvrez de grâce! Cloarek s'empressa d'aller ouvrir.

A la vue de Suzanne pâle et effrayée, il pensa tout d'abord à Sabine et s'écria :

— - Qu'y a-t-il? Est-ce ma fille?..

— Rassurez-vous, Monsieur... Mademoiselle est endormie, je l'espère.

— Alors de quoi s'agit-il donc?

— Avant de venir vous déranger, j'étais allée frapper à la porto de Segoffin, mais il a le sommeil si dur ! impossible de le réveiller.

— Mais, encore une fois, que s'est-il passé?

— Thérèse était allée comme d'haljilude fermer les volets du rez-de-chaussée du côté du jardin; elle venait d'ouvrir une des fenêtres...

— Eh bien?..

— Excusez-moi, Monsieur... Je suis si émue...

Et Suzanne disait vrai; car, à l'émotion de son récit se joignait son inquiétude sur le résultat de l'entretien de Cloarek et d'Onésime.

Elle reprit donc :

— Thérèse venait d'ouvnr tiiie aes fenêtres de la salle à manger, reprit la gouvernaiito, lorsqu'elle a vu, à la clarté de la lune... les têtes de deux hommes se dresser au-dessus du mur d'appui de la terrasse d'où l'on aperçoit la mer.

— Allons donc! reprit Cloarek en haussant les épaules, Thérèse est une poltronne; elle aura eu peur de son ombre.

— Je vous assure que non, Monsieur... Thérèse a parfaitement bien vu les deux hommes... Ils avaient tous deux escaladé le talus du saut de loup... et certainement ils s'apprêtaient à enti'er dans le jardin; mais, au bruit qu'elle a fait en ouvrant la fenêtre, ils ont dispai'u.

— Bien que ces craintes me paraissent fort exagérées, reprit Cloariik, gardez-vous d'en rien dke demain à Sabine... La pauvre enfant serait dans une inquiétude mortelle ; aussi, je vous recommande la même discrétion envers ma fille, Oné sime, ajouta-t-il affectueusement en s'adressant au neveu de Suzanne.

L'accent d'Yvon était si bienvcllîanl pour lui qu'Onésime tressailUt de sm'prise.

Puisqu'il lui faisait cette recommandation au sujet de Sabine, quoiqu'il fût instruit de son amour potu' elle, M. Cloarek admettait donc que les deux jeunes gens pourraient encore se voir, se parler? Suzanne, non moins étonnée, non moins heureuse que son neveu, faisait les mêmes réflexiong que lui, lorsque Cloarek reprit :

— Il fait un clair de lune superbe... je vais descendre au jardin et m'assm'er par moi-môme...

— Descendre au jardin ! s'écria Suzanne effrayée, y songezvous, Monsieiu', lorsqu'il y a du danger... peut-être?

— Vous êtes folle avec votre danger, ma chère Suzanne, dit Cloarek en se dirigeant vers la porte; vous n'êtes pas plus vaillante que Thérèse.

— Monsieur, je vous eu supplie, permettez-moi alors d'aller éveiller Segoffin ; je frapperai si fort qu'il faudra bien cette fois-ci qii'il m'entende.

— Excellent moyen pour éveiller anssi ma fille et Teffrayer par ces allées et venues dans la maison... à une heure pareille!...

— Vous avez raison, Monsieur ; mais pourtant vous ne pouvez pas ainsi aJlertout seul...

— Eh bien ! que faites-vous, Onésime? dit Cloarek en voyant le jeune homme se diriger de son mieux vers la porte, dessein qu'il n'accomplit pas sans avoir heurté plus d'un meuble. Où allez vous donc?

-— Je vais sortir avec vous. Monsieur, si vous le voulez bien?

— Et pourquoi faire ?

— Ma tante parle de quelque danger. Monsieur...

— Vous... mon digne garçon? dit Yvon en souriant avec bonté, car le dévouement d'Onésime le touchait, et de quel secours me seriez- vous?

— Il est vrai, Monsieur, j'oubliais que je ne puis vous être bon à rien, répondit le pauvre myope avec un soupir de résignation mélancolique. Mais enfin, s'il y a quelque danger, du moins je le partagerai, je serai là, près de vous, et si ma vue est détestable, heureusement, par une sorte de compensation, j'entends de fort loin. Cela pourrait peut-être servir à connaître la direction que ces hommes ont prise, s'ils sont restés dans les environs ?

Cette offre naïve était faite avec tant de sincérité, que Cloarek, échangeant avec Suzanne un regard d'intérêt et de compassion pour Onésime, lui dit :

— Je vous remercie de votre pi'oposition, mon digne garçon, et je l'accepterais de bon cœur si vous n'aviez pus besoin des soins de votre tante pour panser cette blessure que vous avez à la main : elle est à vif et à l'air ; cela doit vous faire beaucoup souffrir. Ainsi donc, Suzanne, ne vous occupez pas de moi, mais de votre neveu.

Cloarek sortit de la chambre et se rendit au jardin.

La lune éclairait au loin les flots alors immobiles; car cette terrasse dominait la mer, que l'on apercevait au loin, à travers la lai'ge échancrure d'une falaise.

Cloarek, presque convaincu que la servante avait été dupe d'une illusion causée par quelque jeu d'ombre et de lumière, s'approcha du parapet de la terrasse.

Un saut de loup, large de vingt pieds et creux de douze, rompant la contirmité de la muraille d'enceinte, clôturait le jardin à cet endroit, du côté delà falaise. Ce saut de loup était maçonné à pic ; mais, du côté de la terrasse, il s'abaissait en talus.

Yvon regarda au fond de cet énorme fossé ; il ne vit rien ; il tâcha de distingue!", à la faveur de la clarté de la lune, si l'herbe du talus était foulée en certains endroits, ce qui eût indiqué la trace de pas récents. Cette nouvelle investigation n'amena aucun résultat.

Il prêta attentivement l'oreille; il n'entendit au loin que le sourd murmure des grandes lames de l'Océan qui se déroulaient pesamment sur la grève. Il crut délinitivement à une folle peiu" de sa servante, car le pays était parfaitement tranquille, et, depuis que Sabine l'habitait, jamais on n'avait entendu parler d'un vol.

rJ.?arek allait quitter la terrasse pour regagner sa maison, lorsque tout à coup il vit, derrière un grand massif d'arbres que l'on apercevait à mi-chemin de la falaise, s'élever une de ces fusP'^s qui, dans la marine, servent aux signaux de nuit. ;

La courbe lumineuse décrivit rapidement sa parabole, le sillon de feu se dessina pendant une seconde sur le bleu foncé du ciel, puis tout s'éteignit.

Cet incident parut d'abord étrange à Cloarek ; revenant aussitôt sur ses pas, il jeta les yeux du côté de la mer pour examiner s'il ne se trouvait pas quelque bâtiment en vue pour répondre au signal qui venait de partir d'un point dii littoral.

Aussi loin que put atteindi'e le regard de Cloarek, il ne découvrit aucun navire ; il ne vit rien, rien que l'immensité de la mei", dont la nappe immobile et d'un sombre azur reflétait en une traînée de lumière tremblante la vive clarté de la lune.

Après avoir pendant quelques instants cherché à s'expliquer ce singulier incident, et croyant bientôt qu'il s'agissait de quelque signal convenu entre des contrebandiers qui, sans doute, correspondaient d'une falaise à l'autre, Cloarek rentra chez lui.

Cette alerte,, qui, dans d'autres circonstances, eiit peut-être donné beaucoup à penser au capitaine corsaire, en la rapprochant de l'audacieux enlèvement dont il avait failli être victime, cette alerte fut bientôt oubliée poiu' les graves réflexions qui, chez lui, devaient succéder à l'entretien qu'il avait eu dans la soirée avec Onésime.

Cloarek, après avoir passé une partie de la nuit à réûéchusur son entretien avec Onésime, entra le matin chez sa fill;.', il la trouva levée, souriante, heureuse; elle se jeta à sou cty avec un redoublement de tendresse.

— Eh bien, mon enfant, lui dit Cloarek, as-tu passé una bonne nuit?

— Excellente, mon père... J'ai fait des rêves d'or; car vous me portez bonheiu' jusque dans mon sommeil.

— Voyons, mon enfant, ces beaux rêves, contes-les-moi... Illusion ou réalité, je tiens à savoir tout ce qui te rend heureuse, dit Cloarek, cherchant une transition pour arriver à l'entretien qu'il voulait avoir avec Sabine au sujet d'Onésime. Allons, je t'écoute. Quelque brillant château en Espagne?.. quelque songe digne des Mille et une Nuits?

— Oh ! père, je ne suis pas si ambitieuse, même en rêve. Mes désirs sont plus humbles,

— Eh bien ! ce songe ?

— Oh !'mon Dieu, c'est bien simple. Je rôvaïs que je passais ma vie avec vous.

— Il ne valait guère la peine de rêver pour cela, mon enfant.

— Avec vous... et avec cette chère Suzanne.

— Bon... mais c'est tout simple.

— Et avec ce brave Segofiin qui vous est si attaché.

— Et... dit Cloarek, en remarquant une légère rougeur qui colora le gracieux visage de sa fille, et c'est tout?

— J'oubliais...

— Tu oubliais quelqu'un? cette boime petite Thérèse, sans doute?

— Non, mon père, je n'avais pas songé à Thérèse.

— Eh bien ! cette personne oubliée, c'était?..

— M. Onésime.

— Comment ! M. Onésime... je ne comprends pas.

— Dame ! mon bon père, vous me demandez mon rêve, je vous le raconte.

— Sans doute ; mais enfin, dans ce rêve, à quel titre M. Onésime passait-il sa vie avec nous?

— C'était tout simple, bon père, nous étions mariés.

Sabine prononça ces mots avec un accent à la fois si ingénu, si enjoué, que Cloarek ne put avec raison douter de la sincérité du récit de sa fille ; il se demanda s'il devait se féliciter ou non de ce rêve singulier ; aussi reprit-il avec une certaine anxiété :

— Ah! toi et M. Onésime vous étiez meiriés?

— Oui, mon père.

— Et... j'avais consenti à ce mariage ?

— Certainement... puisque nous étions mariés. Mais mon rêve ne prenait que quelque temps après notre miion. Nous étions dans le petit salon d'en haut... tous trois assis sur le grand canapé... vous, mon bon père, au milieu de nous

deux. Suzanne, près de la fenêti'e, travaillait à son tricot, tandis que Segoffîn, à genoux devant la cheminée, soufflait le feu... et Suzanne, comme à son ordinaire, se moquait du pauvre homme... Vous, mon père, vous gardiez le silence depuis qiielques moments. Soudain, prenant dans vos mains les mains de M. Unésime et les miennes, vous nous avez dit d'une voix tout émue : « Savez-vous, mes enfants, à quoi je pensais? ■ — Non, mon père, avons-nous dit, M. Onésime et moi (car naturellement il vous appelait aussi son père) . — Eli bien, avez-vous repris, je pensais qu'il n'existe pas sur la terre vin homme plus heureux que moi. Avoir auprès de soi deux enfants qui s'adorent, deux anciens servitem's, ou plutôt deux vieux amis... et passer ainsi avec eux une vie paisible et fortunée... il faut encore et toujours remercier Dieu, mes enfants. » Et en disant cela, mon bon père, vos yeux étaient pleins de larmes... Alors, Onésime et moi, nous vous avons strré dans nos bras en disant, car la même pensée nous venait : <; Oh ! oui. Dieu est bon pour nous. . . Mei'ci, merci à Dieu !» Nous sommes restés ainsi un moment tous trois embrassés... et puis je me suis éveillée, pleurant comme dans le rêve.

Cloarek ne [lut cacher les larmes qui lui vinrent aux yeux à ce naïf récit, et il dit à Sabine :

— En réalité comme en songe, tu es et tu seras la meilleure et la plus tendre des filles... Mais, dis-moi, il y a dans ton rêve quelque chose qui me surprend beaucoup.

— Quoi donc ?

— Tu permets ?

— Je le crois bien, bon père... Et qu'est-ce donc qui vous surprend si fort ?

— Ton mariage avec Onésime.

— Vraiment?

— Oui.

— C'est singulier... moi j'ai trouvé cela si naturel, que je n'en ai pas été étonnée du tout.

— D'abord, mon enfant... et cela n'est pas, je l'avoue, le plus grand inconvénient, M. Onésime est sans fortune.

— Mais bien des fois vous m'avez dit, mon bon père, que tous ces voyages pour votre commerce, toutes ces absences dont je m'affligeais tant... avaient pour unique but de m'amasser une belle dot.

— Sans doute,

— Alors vous voyez bien que, dans mon rêve, M. Onésime n'avait pas besoin de fortune.

— Soit... pour un mariage en songe... l'égalité des biens n'est pas nécessaire.

— Et, dans les mariages vrais... elle est donc indispensable ?

— Indispensable... non, mon enfant... mais du moins convenable. Enfin, passons à autre cbose.

— Encore!

— Ob !.. je ne suis pas au bout. . . Mais puisque tu permets. . .

— Allez, allez, bon père.

— M. Onésime n'a pas d'état, et, par conséquent, pas de position sociale.

— Pauvre jeune homme, il n'en est que plus à plaindre... Qui pourrait lui faire un crime de son oisiveté forcée? Est-ce le cœur, le bon vouloir, l'instruction, la capacité qui lui manquent? non, sans doute... C'est cette fatale infirmité qxii met im obstacle à tout ce qu'il pourrait entreprendre.

— Tu as parfaitement raison, mon enfant... cette fatale infirmité est un obstacle insurmontable, qui malheureusement l'empêchera toujours de suivre une carrière quelconque, de se créer ime position... et même de se marier... si ce n'est en songe, bien entendu.

— Ici, mon bon père, à mon tour je ne vous comprends plus.

— Vraiment!

— Oh ! mais, plus du tout ! du tout !

— Comment! mon enfant, tu ne comprends pas qu^U est impossible qu'une femme fasse jamais la folie de se marier avec un pauvre garçon à demi aveugle, qui 'oit à peine à dix pas devant lui, qui serait toujours, povL ainsi dire,

comme un enfant en tutelle ? tu ne comprends pas qu'ainsi les rôles seraient intervertis... et qu'au lieu de protéger sa femme, comme tout homme doit le faire, M. Onésime devrait être protégé par la femme qui serait assez folle pour l'épouser?

— N'est-il pas tout simple que celui qui peut protéger l'autre... le protège?

— Sans doute ; mais ce rôle, ce devoir est celui de l'homme.

— Oui, quand il peut le remplir; mais quand il ne le peut pas, il appartient à la femme.

— Si elle est assez folle, je le répète, mon enfant, pour s'exposer à une aussi triste existence.

— Folle?..

— Archi-folle!.. Allons... ne fais pas tes doux yeux si méchants.

— Voyons, père... écoutez-moi...

— Je t'écoute.

— Vous m'avez élevée avec une bonté adoi'able, vous avez été au-devant de tous mes désirs, vous m'avez entourée de tout le bien-être possible ; enfin, pour moi, vous vous êtes exposé à tous les ennuis de vos longs voyages de commère, n'est-ce pas?

— C'était pour moi, non-seulement un bonheur, mais un devoir, mon enfant.

— Un devoir?..

— Le premier, le plus sacré de tous...

— De me protéger?., d'être mon guide?., mon soutien?.,.

— L'on n'est père qu'à cette condition...

— Voilà où j'en voulais venir, dit Sabine avec une naïveté triomphante. Le rôle, le devoh' du père est de protéger son enfant?

— Certainement.

— Maintenant, père, supposez que, dans l'un de vos voyages, vous ayez été aussi malheureux ou aussi maladroit que ce pauvre Segoftin... et ce qu'au ciel ne plaise, grand Dieu! vous ayez, par suite de je ne sais quel accident, perdu la

vue-., serais-je folle, archi-folle, parce que j'emploierais toutes les forces de mon intelligence et de mon cœur à tâcher de vous rendre ce que vous avez fait pour moi, et d'être à mon tour votre guide- votre soutien, votre protectrice? Nos rôles seraient intervertis, comme vous dites... et cependant, quelle est la tille C{ui ne serait pas heureuse et fière de faire pour son père ce que je ferais pour vous?... Eh bien ! ce dévouement d'une fille pour son père, poux'quoi une femme ne l'aurait-elle pas pour son mari?.. Ah! ah!.. voyez-vo\is... j'é\ais bien sûre que vous n'ainnez rien à répondre à cela, mon hon père.

— D'abord, chère et tendre enfont, je ne te réponds pas... paî-cè que tè qxi(i U\ Hife tiis là Uièmeul délicieusement et me prouve de nouveau la rare bonté de ton cœur... mais ne te hâte pas tant de triompher...

— Nous verrons bien.

— Tu vas sentutout de suite que ta comparaison... si touchante qu'elle soit, n'est pas juste... J'admets que, par suite d'événements fâcheux, une tille soit obligée de devenu' le soutien... la protectrice de son père... elle se dévoue à lui... C'est beau, c'est noble. Mais enfin, elle pas n'a choisi son père, elle accomplit un devoir sacré... tandis que la femme qui peut choisir son mari... serait... je le répète (ne me fais pas de trop méchants yeux), serait folle... archi- folle... d'aller justement choisir pour mari...

— Une pauvre créature qui ait justement besoin d'être entourée de la plus tendre sollicitude ! s'écria Sabine en inter" rompant son père. Choisù' ainsi, c'est faue acte de folie? Répétez-moi cela, mon bon père... je vous croirai. Oui, vous si généreusement dévoué à votre enfant, vous si compatissant pour ses faiblesses... vous qui pour elle avez accompli tous lea sacrifices... dites-moi qu'il est insensé de mettre son bonheur à dévouer sa vie à un pauvre être que la destinée accable; dites-moi qu'il est insensé de venir à lui par cela même que son infortune doit éloigner tout le monde de lui ! dites-moi cela, mon père... et je vous croirai.

— Non, ma noble et généreuse enfant, je ne dirai pas cela, ]e mentirais!., s'écria Cloarek entraîné par la généreuse animation de Sabine; non, je ne doute pas du bonheur divin que l'on puise dans le dévouement, lorsque l'on se dévoiio surtout pour une personne bien-aimée... non, je ne doute pas de l'attrait qii'cprouvent les âmes d'élite pour tout ce qui est à la fois soulTrant, coiarageux et résigné.

— Vous voyez donc bien... bon père... mon rêve n'est pas si extraordinaire que vous le disiez, reprit la jeune fille en souriant, et j'ai, je l'espère, réponse à tout.

— Oh! tu es une rude jouteuse... et je m'avouerais tout à fait vaincu... ou plutôt convaincu, si tu pouvais répondre aussi victorieusement à une dernière objection... Je l'avais gardée en réserve... comme la plus forte...

— Voyons l'objection? J'en ferai justice... comme des autres...

— Sais-tu... que tu es terrible, au moins?

— Oui... oui... riez... je vous attends, et de pied ferme en-r core... -

— Dis-moi... quand on pousse à ce point... le dévouement pour quelqu'un... c'est qu'on l'aime beaucoup... n'est-ce pas?

— Nécessairement.

— Et il faut admettre que ce quelqu'un aime beaucoup... aussi?..

— Cela va sans dire.

— Qu'il aime... corps et âme... que la présence de celle qui se dévoue si noblement pour lui le charme... et l'enchante... qu'il éprouve enfin autant de bonheur à la voir qu'à l'entendre, car la contemplation du gracieux visage d'une épouse bien-aimée nous est aussi douce que la contemplation de ses mérites et de ses vertus ? Eh bien ! dans ton mariage en rêve... ce qui me semble le plus étrange... c'est...

— Pourquoi vous interi'ompre, mon bon père?..

— Tiens... pour mieux te rendre ma pensée... je vais te raconter un fait. Hier soir... selon ta recommandation, j'ai vu... M. Onésime... et...

LA COLÈRE. i9T

— Oh !... n'est-ce pas qu'il est impossible de ne pas s'intéresser à lui, et de...

— D'accord... mais laisse-moi parler... J'ai fait naturellement causer M. Ouésime, afin de juger un peu de son esprit, de ses sentiments. Or...

— Avouez qu'il n'est pas de sentiments plus élevés que les siens, d'esjirit plus juste... de caractère plus...

— Mais, maudite petite bavade, permets-moi donc d'achever... Somme toute, j'ai été satisfait de ce jeune homme ; seulement...

— J'en étais bien sûre... je vous l'avais bien dit.

— Sabine... Sabine...

— Pardon, bon père... je voiis écoute.

— Nous avons donc assez longuement causé... avec M. Onésime, et... je ne sais plus comment cela est venu dans notre conversation... je lui ai demandé, à propos de sa mauvaise vue, .s'il voyait distinctement à quelques pas... Il m'a répondu que non... et qu'ainsi, par exemple, depuis qu'il était ici.. . il ne t'avait vue... là, bien distinctement... bien complètement vue... qu'une seule fois... et c'était hier... lorsque tu as aidé Suzanne à panser la blessure qii'il avait à la main.

— Pauvre M. Onésime... c'est vrai; car, pour aider Suzanne, il m'a fallu m'approcher tout près, tout près de lui.

— Eh bien ! s'il te faut tout dire... ce qui me parait le plus inconcevable dans ton mariage en rêve... c'est un mari qui ne verrait jamais sa femme.

— Jamais ! il faudrait donc qu'il devînt, hélas ! tout à fait aveugle ?

— D'accord... mais enfin... il passerait toute sa vie auprès de sa femme sans jamais la voir... pour ainsi dire... que par accident...

— Eh bien !.. mon père... la part faite à ce qu'il y a de cruel dans une infirmité pareille... moi, je trouverais cela chai'mant.

— Voilà qui est un peu fort.

— Et je vous le prouverai.

— Je t'en délie... par exemple!

— Tenez, mon bon père, je ne sais plus où j'ai lu qu'il n'y avait rien de plus sacrilège que de laisser toujours exposés à la vue les portraits destinés à vous rappeler des personnes aimées, car parfois les yeux finissaient par tellement s'habituer à ces images, que leur effet, au lieu d'èù'e toujours vif et nouveau, allait ainsi en s'émoussant.

— Il y a du vrai dans cette observation,., mais je ne devine pas le profit que tu peux en tirer pour ta cause.

— Si... au contraire... on renferme ces portraits dans un cadre à ventaux... je suppose... et que l'on ne l'ouvre que lorsque l'on se sent disposé à contempler avec recueillement une image chérie ; l'impi'ession qu'elle vous cause est d'autant plus puissante, qu'elle a été ménagée... n'est-ce pas, bon père ?

— Parfaitement raisonné, Mademoiselle. Ensuite?..

— Eh bien I vous aimant comme je vous aime, mon bon père... je serais, je suppose, dans la position de M. Ouésime.^. que je me consolerais en me disant : Toutes les fois que j'embrasserai mon père, la vue de sa bienveillante et noble figure sera pour moi comme une apparition ineffable... puis ses traits se voileront pour ainsi dire de nouveau à mes regards, mais du moins je le satu'ai là... et...

— Tais-toi... perfide... tu me donnerais envie de te voit myope...

— Ah! j'étais bien sûre de vous convaincre...

— Un moment, je ne me rends pas encore.

— Oh! quel tenace adversaire vous faites, mon bon père!..

— J'admets... que notre myope... le myope de notre rêve, se console ainsi; j'admets qu'il trouve même une sorte de charme toujours nouveau dans ces apparitions de l'objet aimé, j'admets enfin qu'il en soit de l'original du plus charmant portrait du monde comme du portrait lui-même... et que, sans se blaser pour cela sur la vue incessante de l'objet aimé, le regard finisse peut-être par trop s'habituer à être ravi.

— C'était absolument ma pensée.

— Et c'est justement là où je t'attendais et où je t'ari'ête, triomphante raisonneuse ! C'est \m hoi'rible guet-apens que que je te tendais, glorieuse !

— Voyons ce guet-apens, bon père?

— S'il en est ainsi, le myope sera parfaitement partagé, lui; mais l'autre, c'est-à-dire le clairvoyant, ou plutôt la clairvoyante, elle n'aura donc pour ressource que de fermer les yeux, afln de se ménager, à son tour, des apparitions et de ne pas s'habituer à êti'e trop continuellement enchantée ?

— Comment ! c'est sérieusement que vous me faites cette objection?

— Parbleu ! c'est ma meilleure.

■ — En vérité, mon père... j'tiitrop beau jeu.

— Vraiment?

— Mais, certainement; car enfin, si je me suis mise un instant à la place de M. Onésime, ce n'est pas du tout une raison pour que je renonce à mes excellents yeux; je ne crains pas que ma vue se blase jamais à regarder mou mari, je suis sûre du contraire. J'en prends à témoin le bonheur que j'ai toujours à vour voir, mon bon père (quoique, dans la prévision sans doute de mes idées sur les l'ares apparitions, vous vous soyez bien souvent dérobé à mes regai'ds par vos ù'équents voyages), mais il n'importe, allez, père... je resterais pendant cent ans mes yeux sur vos yeux, que je ne me rassasierais pas de lire sur vos nobles traits toute votre tendresse pour moi.

Et Sabine embrassa tendrement Yvon.

— Chère... chère enfant, dit Cloarek en répondant aux caresses de sa fille, tu as pour toi la logique de l'affection et la raison du cœur, comment veux- tu que je lutte conti'e cela?.. Allons, je m'avoue humblement vaincu. J'avoue qu'après tout ton rêve n'est pas si déraisonnable, et que l'on pourj-ait, à la rigueur, épouser un myope lorsqu'on l'aime et qu'il est rempli de cœur et de dévouement.

— Ah! bon père... dit vivement Sabine en pressant les mains de Cloarek entre les siennes.

— Seulement, reprit Yvon, malgré ta façon poétique d'en-

visager la mauvaise vue, je préférerais que ce pauvre One-

sime... Mais, au fait... j'y songe...

— A quoi donc pensez-vous, mon père ?

— J'ai beaucoup connu... dans les voyages que j'ai faits... pour mon commerce, un jeune chirurgien d'une grande habileté (il n'avait, par parenthèses, qu'un défaut : une gourmandise effrénée) ; il est allé s'établir à Paris, où sa réputation a grandi, et, à cette heure, il est l'une des célébxùtés du monde savant... Peut-être trouverait- il dans sa science le moyen de rendre la vue à ce pauvre garçon...

— Grand Dieu ! s'écria Sabine ravie, il y aurait quelque es • poir?

— Je n'en sais rien, mon enfant; mais je connais plusieurs cures mei'veilleuses du docteur Gasterini ; je lui écrirai aujourd'hui même... et nous avons été assez liés pour que je puisse lui demander de venir voir Onésime... si toutefois ce célèbre docteur peut abandonner pendant vingt-quatre heures sa nombreuse clientèle.

— Ah; mon père... que de bontés!... et puis aussi, que d'espérances!... Car enfin, l'intérêt que vous portez à M. Onésime... le bien que vous pensez de lui...

— Voyons... achève...

— Vous songez à le guérir... parce que vous ne voudriez peut-être pas avoir un myope pour gendre?... dit Sabine en rougissant et en baissant les yeux avec embarras.

— Diable... comme tu y vas ! Oh! je n'accorde pas si vite mon consentement... Allons, rassure-toi... je ne dis pas tout à fait non, et la meilleure preuve que je puisse te donner de mon bon vouloir... c'est que...

— C'est que?

— Embrasse-moi... encore, dit Yvon. Puis, se dirigeant vers la porte, il ajouta :

— Attends-moi ici... dans une heure.

— Vous sortez, mon père?

— Pour une affaire très-importante...

— Et vous ne m'en dites pas davantage?

— Pas un mot de plus... Je suis un terrible homme, comme tu vois... A bientôt... attends-moi et ne t'impatiente pas trop.

Cloarek, en sortant de chez Sabine, monta chez Onésime, et afin que leur conversation fût plus secrète et moins sujette à être troublée; il pria le jeune homme de l'accompagner dans une promenade qu'il voulait faire sur la grève avant déjeuner.

Pendant l'absence d'Yvon, sa demeure recevait la visite d'un personnage aussi fâcheux qu'inattendu.

Pendant que M. Cloarek s'éloignait avec Onésime, Segoffin, debout et immobile sur la terrasse du jardin, endroit élevé d'où l'on découvrait la mer, braquait obstinément une vieille longue-vue recouverte en chagrin vert sur un objet qui semblait absorber toute son attention et exciter au plus haut degré sa surprise et sa curiosité .

Cet objet était un brick que l'on apercevait encore au loin, à travers la large échancrure des falaises ; mais comme ce bâtiment louvoyait depuis quelque temps, d'un moment à l'autre il devait, en poursuivant sa manœuvre, échapper aux regards de Segoffin, tandis qu'il s'abandonnait au monologue suivant :

— C'est incroyable !... Est-ce un rêve?... est-ce lui?... Oui, ce doit être lui!... Voilà bien sa mâture... sa voilure... son

air... sa démarche enfin, et pourtant, non, ce ne peut être lui... C8 n'est pas sa coque... sa. façon... Avec sa batterie barbette, il était bas sur l'eau comme une baleinière... tandis que c»Iui-ci vous a des bastingages ^d'ur.e hauteur ridicule; impossible; et puis enfin, je ne lui vois pas un sabord... pas le moindre petit canon ne montre le bout de son nez. Non... non, ce n'est pas lui ! Est-ce que cette peinture d'un gris de pei'ruquier avec une lisse jaunâtre (ce qui est du plus pàieux, slu plus piteux efl'et) a le moindre rapport avec cette peinture noire à lisse écarlate qui vous était d'un effet si crâne et si marin ? Encore une fois, ce n'est pas lui... Cependant... cette mâture démesurée, si gaillardement inclinée sur l'arrière... ce gréement fin comme des fils d'araignée... il n'y a au monde ou au diable que le Tison d'Enfer capable de porter une pareille mâture... qui lui donne la rapidité d'un alcyon... Mais, quel âne je suis! j'ai un excellent moyen de m'assurer de l'identité que je cherche à constater, ainsi qu'aurait dit M. Yvon lorsqu'il servait dans les robes noires et qu'il se délectait à jeter des présidents par la fenêtre... c'est bien facile... le voilà qui vire de bord... je vais être certain de...

Segoffin fut interrompu dans son soliloque et dans ses observations nautiques par une tape qu'on lui donna familièrement sur le bras dont il tenait sa longue-vue... Il retourna vivement la tête, fort contrarié de cette inopportune agacerie, et se trouva face à face avec Suzanne ; dans sa préoccupation, il ne l'avait pas entendue s'approcher.

— Ce qui est fait est fait ; mais que le diable vous emporte, ma chère, de venir me déranger ainsi ! dit le commis, ou plutôt (avouons-le maintenant) le maître canonnier de M. Cloarek, en reprenant au plus tôt sa longue-vue et cherchant son point de mire...

Malheureusement il était trop tard : le brick avait viré de bord et disparu; ainsi devenait impossible la constalaiiou d'identité dont Segoffin s'était flatté,

— Comment? que le diable m'emporte ! grossier que vous

êtes... reprit Suzanne, tel est le bonjour que vous me souhai- • tez?... I

— Entre vieux amis comme nous, la franchise est un de- ' voir, reprit Segoffin, en jetant sur la mer un dernier regard de regret et en faisant rentrer les uns dans les autres les tuLes de sa longue-vue. J'étais là à m'amuser à voir passer . les petits bateaux qui vont sur l'eau, comme je chantais dans mon jeune âge... et vous venez m'interrompre.

— Vous avez raison : la franchise est un devoir entre nous, Segoffin... aussi, je vous dirai que jamais som'd n'a dox'mi d'un sommeil plus insolent que le vôtre...

— Qu'en savez-vous? Malheureusement pour moi et pour vous, Suzanne... vous n'avez jamais été à même de voir de quelle manière je dors... répondit le maître canonnier d'un air gaillard, et surtout de voir de quelle manière... je ne dors point!. .. ma chère.

— Vous vous trompez, car hier soir j'ai été frapper à votre porte.

— Enfin ! s'écria Segoffin en faisant papilloter son œU unique d'un air étrangement libidineux et triomphant; je vous avais bien dit, moi, que vous y arriveriez... et vous êtes arrivée...

— A quoi? reprit la gouvernante sans vouloir comprendre l'audacieuse pensée de son compagnon; à quoi suis-je arrivée ?

— A venir seulelte, sur la pointe du pied et sans chandelle... pour me conter fleurette et me lutiner dans ma chambrette.

— Monsieur Segoffin... vous êtes un impertinent.

— Je vous jure, ma chère, que je serai discret, et que, sans ce sommeil de plomb, vous eussiez été reçue... ah mais! reçue comme la reine des amom-s... et je vous promets qu'une autre fois...

— Comme vous êtes à moitié fou, et aussi borgne de l'esprit que du corps, je ne fais pas attention à vos sottises... Je veux seulement vous dire que j'étai* allée frapper à votre poi-te... pour vous demander aide et secours...

— Aide et secours ! contre qui?

— Mais comme vous êtes poltron comme un lièvre... vous vous êtes tenu coi, feignant de dormir et vous gardant bien de me répondre.

— Voyons, Suzanne... sérieusement, q\ie s'est-il passé cette nuit? Est-ce que vraiment vous avez cru avoir besoin de moi?

— Cela m'eîit avancé à grand' chose ! Oh ! mon Dieu I l'on aurait beau mettre la maison à feu et à sang... tant pis... monsieur Segoffin se trouve bien dans son lit... il y reste...

— La maison à feu et à sang ! Encore une fois, qu'est-ce que cela veut dire ?

— Cela veut dire que cette nuit deux hommes ont tenté de s'introduire ici... Rien que cela.

— Allons donc... ma chère, vous rêvez tout éveillée.

— Deux hommes ont tenté de s'introduire ici... j)ar ce saut de loup devant lequel nous sommes j m'eutendez-vouc, Segoffin?

— Un instant... ils étaient deux?

— Oui.

— Ils ont tenté de s'introduire ici?

— Par ce saut de loup, vousdis-je...

— Je sais ce que c'est... ma chère.

— Comment ?

— C'étaient deux de vos amoureux...

— Segoffin !

— 11 y avait sans doute eu de votre part erreur de date... ou double emploi dans vos circulaires... et alors...

Le maître canonuier s'interrompit brusquement et n'acheva pas sa mauvaise plaisanterie.

Ses traits, ordinairement impassibles, prirent soudain une indicible expression de stupeur d'abord... puis de crainte et d'anxiété; le changement de ses traits fut si subit, si frappant, que dame Robert, oubliant les impertinences de sou compagnon, s'écria :

— Mon Dieu ! Segoffin, qu'avez-vous ? que regardez-vous donc ainsi?

LA COLERE. 20 j'

Et, suivant la direction de l'œil du vieux serviteur, elle vit 'avancer, du fond d'une allée qui conduisait à la terrasse, un nouveau personnage que précédait la pe'ffreuse servante.

La venue de ce personnage causait la stupeur et l'effroi du maître canonnier. Cependant, tant s'en fallait que ce nouvel arrivant eût un aspect terrifiant.

C'était un gros petit homme trapu, àventi'e saUlant; il portait un superbe habit bleu barbeau, une culotte de casimir noisette, des bottes à revers et un long gilert blanc, au-dessous duquel se balançaient deux chaînes de montre en or, garnies de volumineuses brelocfues en graines d'Amérique.

Ce personnage tenait d'une main une petite badine dont il secouait cavalièrement la poussière de ses bottes, et, de son autre main, il tenait son chapeau, qu'il avait galamment ôté de loin, à la vue de dame Robert. On pouvait ainsi admirer l'élégant et léger crêpé de sa coiffure, poudrée à blanc, ainsi que ses épais favoris coupés en croissant; la blancheur de la poudre faisait ressortir davantage encore la couleur empourprée de la rubiconde et large figure de ce personnage : figure et coiffure que le maître canonnier s'était souvent plu à comparer ingénieusement à une grosse framboise à demi-saupoudrée de sucre blanc.

Mais, à ce moment, Segoffin, loin de songer à plaisanter, éprouvait une frayeur qui augmentait pour ainsi dire à chaque pas que faisait à son encontre l'homme à la tête poudrée et aux bottes à revers.

Ce digne homme, nommé Floridor Verduron, était l'armateur du brick le Tison d'Enfer, ordinairement commandé par le capitaine l'Endurci.

Or, jusqu'à cette époque et pour des motifs que l'on comprend du reste, Cloarek avait caché son véritable nom à son armateur, lui ayant surtout laissé ignorer dans quel endroit il allait se reposer en suite de ses croisières ; im ami commun servait d'intermédiaire à la correspondance du capitaine et de M. Floridor Verduron.

On conçoit l'effroi du maître canonnier : il songeait que.

ayant sans doute eu connaissance de la demeure et du véritable nom du capitaine corsaire, mais dans son ignorance du double rôle que jouait M. Cloarek, l'armateur, dès ses premiers mots, allait révéler, sans penser à mal, un secret de la plus grave importance.

La présence de l'armateur expliquait aussi en partie l'arrivée du brick que Segoffm avait cru reconnaître quelques moments auparavant, sous une espèce de déguisement dont il ne pouvait deviner le mystère.

Pendant ces désolantes réflexions du maître canonniar, M. Floridor Verduron s'était approché de plus en plus, tandis que Suzanne disait au vieux serviteur :

• — Quel peut être ce Monsieur?... Est-il rouge de figure!.. Je ne l'ai Jamais vu ici... Mais répondez donc, Segoffm ! Mon Dieu ! quel air singulier vous avez ! En vérité vous êtes encore i)lus blême que de coutume.

— C'est la rougeur de ce gros homme qui me fait paraître ainsi, ma chère,., dit notre homme en se voyant en face d'un danger qu'il ne savait comment conjurer.

La servante, qui précédait l'ai^mateur de quelques pas, dit à Suzanne :

— Dame Robert, c'est un Monsieur qui vient voir notre maître pour affaires très-importantes.

— Vous savez bien que Monsieur est sorti,

— C'est ce que j'ai répondu à ce Monsieur ; mais il a dit qu'il attendrait, car il fallait absolument qu'il voie notre maître... alors... je vous l'ai amené... pour qu'il s'explique avec vous.

Thérèse finissait d'expliquer ainsi la venue de M. Verduron, lorsque celui-ci, qui, sachant son monde, se piquait de bonne compagnie et avait été cité dans son bel âge comme un coryphée du menuet, s'arrêta à cinq pas de dame Robert, et fit un premier et profond sakit, ses bras gracieusement arrondis, les coudes en dehors, ses talons exactement joints et ses pieds formant le V.

Dame Robert, Û'uttéc de ce respectueux hommage rendu à

son sexe, riposta par une cérémonieuse révérence, en disant tout bas à Segoflin, d'un air de récrimination sardonique :

— Apprenez, par cet exemple, comment un galant homme doit aborder une femme.

— J'ai, mordieu ! bien abordé autre chose, ainsi que va malheureusement le dii'e cet animal d'armateur, murmura le maître canonnier entre ses dents et en rongeant ses ongles de désespoir.

M, Floridor Verduron, s' avançant de deux pas, accomplit sa seconde salutation; Suzanne y répondit par une nouvelle révérence, et en disant tout bas à Segoflin, pour le vexer et le piquer d'émulation :

— Ce sont vraiment des façons de grand seigneur!... d'ambassadeur !...

Le maître canonnier, an lieu de répondre, s'effaça le plus possible derrière le feuillage d'un arbre vert, comme s'il avait pu échapper au danger en l'ajournant.

Le troisième et dernier salut de l'armateur (les trois saints étaient de rigueur) fut trop semblable aux deux premiers pour mériter une mention particulière, et il allait enfin s'adresser à Suzanne, lorsqu'il aperçut le maître canonnier.

— Tiens! tu étais là? lui dit l'armateur en lui faisant un signe des plus affectueux. Je ne t'avais pas aperçu... vieux loup de mer...

— Penh ! reprit Segoffin croyant sourire, tandis qu'il ne faisait qu'une horrible grimace, si l'on était loup-marin parce qu'on habite sur la côte... Madame, et il montra Suzanne, serait à ce compte une loup-marin.

— Toujours plaisant ! répondit l'armateur. Et ton œil... mon pauvre garçon !

— Comme vous voyez... mon bon monsieur Verduron, je n'y vois plus... mais ne parlons pas de cela... je vous en supplie... Ne parlons pas de cela... j'ai mes raisons.

— Jfe le crois bien, mon pauvre vieux... car, en vérité, c'est jouer de malheur, n'est-ce pas. Madame? dit l'armateur en s'adressant à Suzanne, perdre ainsi un œil d'un coup de pique!

— Comment ! s'écria dame Robert en regardant Segoffin avec ébabissement, comment! un coup de pique?...

— C'est un calembour, reprit héroïquement le maître canonnier avec une grimace encore plus compliquée que la première. M. Verduron, qui est très-drôle , appelle 1' atout que j'ai reçu à l'œil un coup de pic, parce que j'ai beaucoup de CŒUR, mais que malheiu'eusement je n'ai pas eu garde a carreau... avec ce gueux d'oplicien... de Lyon.

Ces derniers mots, seulement à l'adresse de Suzanne, furent prononcés si bas, qu'elle seule les entendit, et d'ailleurs l'armateur s'étourdissait lui-même en riant à gorge déployée des calembours atroces qu'une position désespérée inspirait au malheureux Segoffin.

— Ab ! parbleu ! je ne le croyais pas si fort que cela... Ab! ah ! ah ! C'est qu'il est très-plaisant ! n'est-ce pas. Madame, disait M. Verduron. Il n'y a que lui pour trouver cela... Un coup de pic... un atout... il a beaucoup de cœur... et il n'a pas eu garde à carreau. Eh! eh ! c'est très-plaisant... très-plaisant!

— Le fait est, Monsieur, reprit dame Robert, qui trouvait le jeu de mots exécrable, mais qui heureusement ne pensait plus au coup de pique, ainsi expliqué, le fait est que M. Segoffin, avec son air sérieux, est un pince sans rire, comme on dit... et, s'il n'est pas plaisant, ce n'est pas du moins l'intention qui lui manque... Mais, Monsieur, la servante vient de m' apprendre que vous désiriez parler à M. Cloarek pour affaires pressantes ?...

— Oui, belle dame, très-pressantes, reprit galamment l'armateur. C'est sans doute à madame son épouse que j'ai l'honneur de parler... dans ce cas, je...

— Pardon, Monsieur... je ne suis que la gouvernante de mademoiselle Cloarek.

— Comment, le cap...

Cette première syllabe du mot capilaine n'était pas sortie de la bouche de l'armateur, que le maître canonnier s'écriait soudain de tous ses poumons, en frappant brusquement sur le bras de Suzanne :

— Ah! nom d'un petit poisson! regardez donc!... voyez donc!...

La gouvernante fui si saisie et de l'éclat de voix et du geste de Segoffin, qu'elle jeta un ciù perçant et n'entendit pa^ même la syllabe si redoutée prononcée par l'armateur. Aussi, à peine remise de cette alerte, elle dit au vieux servitevu" avec beaucoup d'aigreur :

— C'est insupportable ! vous m'avez fait une peur horrible. J'en suis toute tremblante...

— Mais regardez donc là-bas, reprit le maître cauonnier en étendant son long bras dans la direction des falaises. C'est à n'y pas croûte... ma parole d'honneur... c'est surnaturel...

— Quoi donc? dit l'armateur en suivant des yeux la direction indiquée par Segoffin, que voyez-vous donc ?

— Non, l'on m'aurait juré que cela était possible, reprit notre homme, cfue j"am'ais donné ma tète à couper que cela ne pouvait pas être.

— Mais, quoi donc? reprit Suzanne, qui, malgré sa mauvaise humeur, sentait sa curiosité s'éveiller, de quoi parlezvous?

— Ça tient du prodige ! poursuivit le maître canonnier avec une sorte d'accablement admiratif; c'est à se demander si l'on veUle ou si l'on rêve.

— Encore une fois, qu'y a-t-U? s'écria l'armateur, non moins impatienté que la gouvernante; de quoi pai'lez-vous? où faut-il regarder ?

— Tenez, dit Segoffin imperturbable, vous voyez bien cette falaise... à gauche?

— A gauche, dit ingénument l'armateur, à gauche de quoi?...

— Parbleu! à gauche de l'autre... fit Segoffin.

— Quelle autre? demanda Suzanne à son tour, quelle autre ?

— Comment ! quelle autre ? reprit notre homme ; vous ne voyez pas là- bas cette grande falaise blanche... qui a l'air d'un dôme?

— Si... je la vois, dit l'armateur.

— Eh bitîu ! après?... dit Suzanne.

— A^ous ne voyez pas là... tout à fait en haut...

— Tout à fait en haut... Segoffin?

— Oui... sur le côté...

— Sur le côté?

— Oui... vous ne voyez pas comme une espèce de lueur bleue?

- Une lueur bleue ! répéta l'armateur en écarquillant les yeux, et mettant sa main gauche au-dessus de ses sourcils en guise d' abat-jour; une lueur bleue... sur la falaise?.,.

— Oui, là-bas. . . et même, tenez ; ah !.. . nom d'un petit poisson! la voilà qui devient rouge! s'écria Segoffln. Voyez-vous?., hein? est-ce étonnant, étourdissant! Mais venez... monsieur Verduron, ajlons voir la chose de près, ajouta Segoffin en saisissant l'armateur par le bras et cherchant à l'entraîner. Venez... venez...

— Un instant donc ! reprit M. Verduron en se dégageant des mains du maître canonnier, pour voir la chose de près il faudrait d'abord l'avoir vue de loin, et, du diable! si je vois quelque chose. Et vous. Madame?

— Je n'aperçois rien de rien, Monsieur.

Segoffin eût peut-être tâché de prolonger l'illusion de ses victimes et de leur en faire voir encore, ainsi que l'on dit, de toutes les couleurs; mais l'approche d'un nouveau danger vint éteindre sa verve d'invention.

A deux pas de lui il entend la voix de Sabine.

En eflet, n'apercevant pas M. Verduron caché par Segof- Bn et Suzanne, la jeune fille accourait, disant à sa gouvernante :

— Que regardes-tu donc là, ma bonne Suzanne?

— Mademoiselle Sabine ! pensa Segoffin avec désespoir, tout est perdu... Malheureuse enfant 1 cette révélation peut la tuer!

LA COLÈRE. 2Ii

M, Floridor Vertluron , Tarmateur, à la vue de Sabine, recommença ses révérencieuses évolutions. La jeune fille lui rendit ses saluts en rougissant ; car elle ne s'attendait pas à rencontrer un étranger dans le jardin...

Segofiin, songeant avec effroi que le secret de Cloarek allait être, d'un moment à l'autre, révélé en présence de Sabine, se résolut à un parti désespéré. Voulant à tout prix éloigner l'armateur, il l'interrompit au milieu de ses saluts et lui dit :

— Maintenant, monsiem^ Verduron, venez avec moi; je vais vous conduire auprès de Monsieur...

— Mais, Segoffin, dit Sabine, vous ignorez donc que mon père est sorti?

— Soyez tranquille, Mademoiselle... je sais bien où le trouver.

Et, se mettant en marche, le maître canonnier fit un signe de tête significatif à l'armateur en lui disant :

— Venez, venez.

— Monsieur ferait mie\ix d'attendre mon père ici, reprit obligeamment la jeune fille ; il m'a dit qu'il ne tarderait pas à rentrer.,., vous risqueriez de vous croiser avec lui, Segoffin, et de faire faire ainsi à Monsieur une promenade inutile.

— Non, non, Mademoiselle, soyez tranquille, il fait un temps superbe. Je sais un très-joli petit chemin... et certainement votre père reviendra par là.

— Et s'il revient d'un autre côté ? dit Suzanne, parfaitement disposée en faveur de l'armateur par ses galanteries, vous exposez Monsieur à une course très-fatigante.

— Mais, encore une fois, reprit Segoffin avec impatience, je vous répète que...

— Mon brave, dit M. Verduron en interrompant le maitre canonnier, tu conçois que je suis trop galant ou plutôt trop égoïste, ajouta- t-il avec un sourire coquet, pour nu pas me rendre aux obligeantes observations de ces belles dames, et attendre ici... ce cher...

— Très-bien ! s'écria vivement Segoffin , très-bien ! n'en parlons plus... je croyais faire pour le mieux... mais pendant que j'y pense, monsiem' Verduron, ajouta-t-il en se reculant assez loin de Sabine et de Suzanne, et faisant signe à l'armateur de venir auprès de lui, écoutez-moi donc... j'ai quelque cliosede particulier à vous communiquer...

— Ab çà, mon brave, reprit l'armateur en céladonnant, tu veux donc absolument m'éloigner de ces belles dames? C'est donc un complot que tu trames contre ma satisfaction.

— Parole d'honneur, monsieur Verduron, s'écria Segoffin, craignant de voir cette nouvelle tentative inutile, j'ai quelque chose de très-important à vous dire... je ne vous demande que deux minutes.

— Deux minutes ! vous l'entendez, belles dames, reprit en riant l'armateur, il ne demande que cela... comme si deux minutes passées loin d'une si aimable société n'étaient pas deux siècles !

— Ah ! Monsieur, dit Suzanne, enchantée de cette nouvelle gracieuseté, c'est trop aimable.

— Vous le voyez, mon pauvre Segoffin, dit à son tour Sabine, qui commençait à trouver M. Verduron fort amusant, il faut vous résigner.

— Mais, Monsieur, s'écria le maitre canonnier véritablement alarmé, je vous dis, moi, qu'il faut que je vous parle en secret, et à l'instant même.

M. Verduron tenait beaucoup trop à coqueter auprès des deux femmes pour se rendre au désu de Segofûn, désir dont il ne pouvait d'ailleurs soupçonner l'impoiiance. Aussi lui répondit-il du ton le plus folâtre ;

— Allons, mon brave, ne prends pas cette grosse et terrible voix, tu ferais peur à ces belles dames; je te promets un i; audience particulière lorsqu'elles nous priveront de leur touî aimable présence.

— Eh bien! alors... écoutez au moins que- je vous dise... s'écria le malheureux Segoffin, poussé à bout, en s'apprcchant poiu- parler bas à l'armateur.

Mais celui-ci se recula et dit en riant aux éclats :

— Se chuchoter à l'oreille devant des dames! ah çà! tii me prends donc pour un mal-appris, pour un sauvage, pouiun cannibale?.. Ah! décidément, belles dames, ce gaillard-li veut me perdx'e dans votre esprit.

— Oh! c'est que vous ne connaissez... sans doute p.: s l'entêtement de M. Segoffin, ajouta Suzanne; quand il .i quelque chose dans la tête , il est impossible de le faiiv changer d'idée...

Le maître canonnier ne répondit rien et se rapprocha d^ ? trois personnages, avec la phj'sionomie d'un homme qu: s'abandcr>ne à toutes les chances d'une position désespérée.

— Ainsi, reprit galamment l'armateur en s'ach'essant 'i Sabine, c'est à mademoiselle Cloarek que j'ai l'honnem' i' • parler?..

— Oui, Monsieur, répondit la jeune fille, et vous êtes sans doute un des amis de mon père ?

— Il n'en a pas de plus dévoué que moi, Mademoiselle, ci je serais bien ingrat s'il en était autrement... je lui dois tant!

— Mon père a donc été assez heureux puui" vous rendr.j quelques services^ Monsieur ?

— Quelques services, Mademoiselle... il a fait ma fortune. .. rien que cela !

— Votre fortune! reprit Sabine avec sm'prise, et comment donc, Mon.sieur?

— Mais, ma belle demoiselle, c'est tout simple. Le...

— Oui, Mademoiselle, se hâta de dire Segoffin en interrompant l'armateur, c'est pour le compte de Monsieui' que

votre digne père s'est mis tant de fois en voyage... en course *.

— C'est la vérité, Mademoiselle, répondit l'armntenr ; et chaque course m'amenait presque toujours une ricbe aubaine. Mais la meilleure aubaine que je devrai à votre cher père aura été celle de pouvoir vous présenter mes hommages, ma belle demoiselle.

Pendant que Sabine répondait de son mieux aux galanteries surannées de M. Verduron, Segoffin, avançant la tète entre Sabine et Suzanne, leur dit tout bas :

— C'est un gros fabricant. Nous placions ses étoffes dans nos voyages, et ça l'a énormément enrichi.

— Alors, Monsieur, reprit Sabine, vous êtes à moitié coupable des inquiétudes que me causait chaque absence de mon père.

— Et Dieu sait. Monsieur, combien Mademoiselle était peu raisonnable à ce sujet- là! ajouta Suzanne. Figurez-vous qu'elle était alors dans des transes continuelles, comme si son digne père avait eu à courir le moindre danger!

L'armateur, regardant à son tour Suzanne avec ébahissement, lui dit :

— Quelque danger?.. Ah çà ! vous croyez donc, belle dame, que...

— Mais non... c'est étonnant, s'empressa de dire Segoffin en interrompant encore M. Verduron avec une excessive volubilité, c'est étonnant comme on s'abuse siir certaines choses. On s'imagine que tout est rose dans notre métier ; et, parce qu'il rapporte beaucoup, on croit qu'il n'y a qu'à se baisser et à en prendre, comme si nous ne rencontrions jamais de pratiques récalcitrantes ; mais, comme dit le proverbe : A corsaire, corsaire et demi, car souvent nous avons offert à des marchands** qui, avec leur air bonasse, nous donnaient fièrement du fil à retordre.

* En langage marilime, un corsaire fait la course, et quand il prend la rner, il se met en course.

** Les corsaires appellent les bâtiments marchands des mar-

— C'est la vérité^ ma belle demoiselle, dit l'armateur à Sabine ; on n'a pas idée comme ces gaillards-là ont souvent la mine trompeuse...

— Aussi, répondit la jeune fille en souriant, ne faut-il pas se fier aux apparences...

— Voilà donc, i*eprit ironiquement Suzanne, voilà donc à quoi se bornent les grands dangers dont M. Segofiin vient de nous parler d'un air si matamore.

— Ma foi, belle dame, il n'a pas tort, et je vous assure que le dernier combat...

— Un combat? dit vivement la jeune fille en interrompant l'ai-mateur ut le regardant avec slupéfaction, im coinjjat?

— Comment, reprit à son tour Suzanne non moins stupéfaite, un combat?... de quel combat... parlez- vous, Monsieur ?

— D'un combat, d'une lutte à outrance, reprit Segoffiu en coupant encore la parole à l'armateur, d'une latte désespérée entre nous et un scélérat d'acheteur qui ne trouvait pas nos rouenneries de son goid; mais, M. Cloarek et moi, nous l'avons si bien endoctriné, qu'il nous a pris nos cent dernières pièces d'étoffes... et...

— Ah çà ! belles dames, que diable nous chante-t-il là, avec ses rouenneries et ses ballots ! dit M. Yerduron, qui, plusieurs fois, avait en vain tenté d'interrompre Segoffin. Voyons, perdez-vous la tête, mon brave!

— Comment, je perds la tête ! s'écria Segoffin d'une voix tonnante.

Et, changeant soudain de liliysionomie , il s'avança sur ¥.. Verdiu"on et lui dit d'un ton menaçant :

— Vous me traitez de fou... vieux drôle que vous êtes !

Le fait est que le maitre canonnier, se voyant à bout de ressoiu'ces Imaginatives, et désespérant de pouvoir soutenir plus longtemps cette conversation à double entente, venait de

chauds, et souvent des navires iirinés en guerre se Jounenl l'apparence de navires de commerce aûu de tromper les corsaires et de IcS attirer à leur poursuite.

K-e résoudre à un moyen héroïque pour tâcher de sanver le secret de son maître. Aussi, profitant alors du silence de stupexu" où restait l'armateur, tout étourdi de ce brusque chan- ;;ement de manières, Segoffîn reprit d'une voix plus éclatante incore : ^

— Oui, vous êtes un insolent... monsieur Verduron, et, si vous m'échauffez les oreilles, je vous secourai les vôtres.

— Segoffîn, s'écria Sabine toute tremblante, au nom du ciel ! que dites-vous ?

— Comment! s'écria enfin l'armateur, tu as l'audace de me traiter ainsi... devant ces dames?

— Emmenez vite Mademoiselle, dit tout bas Segoffin à Suzanne, ça va devenir affreux... elle aurait une crise... vite... vite... emmenez-la.

Puis, faisant de nouveau quelques pas à l'encontre de l'armateur, il ajouta, en le forçant de reculer jusqu'au parapet du saut de loup :

— Vieux papillon poudré à la bergamotte... je ne sais qui m'empêche de te faire faire le plongeon dans ce fossé.

Et il prit au collet M. Verduron, qui s'écria, en tâchant en vain de se dégager :

— Mais ce malheureux est devenu fou à lier ! A-t-on vu im pareil forcené ! à qui en a-t-il ?

— Au nom du ciel ! emmenez donc Mademoiselle ! ça lui sera désobligeant de voir plonger ce vieux drôle, reprit Segoffin en s'adressant à la gouvernante.

Celle-ci n'avait pas attendu le conseil du maître canonnier pour tenter de reconduire Sabine chez elle, en la voyant pâlir et trembler de tous ses membres à cette scène de violence : mais la jeune fille, malgré son effroi et les prières de sa gouvernante, ne voulut pas s'éloigner, regardant comme une lâcheté de laisser un ami de son père en butte aux mauvais t?aiteriients du commis; aussi, se dégageant de l'étreinte de Suzanne, elle se rapprocha des deux hommes, et, indignée, s'écria :

— Segoffin... votre conduite est déplorable; au nom de

mon père, je vous ordonne de mettre un terme à un pareil scandale.

— Au secours ! il m'étrangle ! murmurait d'vme voix affaiblie M. Floridor Verduron, acculé au pai'apet du saut de loup. Ah ! vieux misérable, le capitaine te...

Ce dernier mot : le capitaine , prononcé d'un accent si étouffé qu'heureusement Sabine n'entendit pas, fut la condamnation de l'armateur.

Segoffin saisit M. Verduron à bras-le-corps , le renversa brusquement en arrière, par-dessus le parapet élevé de trois pieds au plus, et les deux lutteiu-s, tombant sur le talus gazonné, roulèrent jusqu'au fond du saut de loup sans se faire d'ailleiu-s le moindre mal, tandis que Sabine, ne pouvant plus maîtriser l'épouvaute dont la fi'appait ce dernier incident, s'évanouissait entre les bras de Suzanue.

— Thérèse... au secours!... Mademoiselle se trouve mal, cria la gouvernante; au secours !

La jeune servante accourut bientôt, et, avec sou aide, Sabine fut transportée dans la maison.

Cet appel de secours, adressé par la gouvernante à Thérèse, était arrivé aux oreilles de Segoffin, alors étendu au fond du saut de loup et tenant sous lui l'armateur, qui commençait à sortir du premier étourdissement causé par la rapidité rotatoire de sa chute.

— Mademoiselle Sabine se trouve mal, il n'y a plus rien à craindre, notre secret est sauvé, se dit Segoftin.

S'asseyant alors sur le revers du talus, le maitre canonnier • se mit à contempler avec un flegme imperturbable M. Floridor Verduron; celui-ci suant, haletant, soufflant, décoifte, depoudré, débraillé, se releva péniblement, et s'adossa, encore tout chancelant, au mur du saut de loup. La surprise, la colère de l'armateur étaient telles, qu'il ne put d'abord trouver une parole; ^es joues se gonflaient et se dégouflaient tour à tour, selon les aspirations de sa poitrine oppressée par la fureur; mais s'il était muet, son regard parlait et semblait vouloir foudroyer Segoffin. Celui-ci, profitant de ce silence, dit à u. 13

l'amaateiir avec un accent de bonhomie parfaite, et comme s'ils continuaient paisiblement un entretien :

— Maintenant, mon digne monsieur Verduron, je vas vous expliquer pourquoi je vous ai prié de me suivre dans ce petit réduit écarté.

— Misérable !... s'écria l'armateur exaspéré par /e sangfroid du maître canonnier, oser m'injurier, porter Jla main sur moi...

— Dame ! c'est votre faute, mon bon monsieur Verduron.

— Quelle audace!...

— Je vous ai demandé un moment d'entretien pour affaire particulière, vous m'avez refusé. Il m'a bien fallu manœuvrer de façon à obtenir de vous la commodité du colloque intime dont nous jouissons en ce moment.

— Bien, bien ! ajoute la raillerie à la violence; le capitaine me fera justice de toi, vieux bandit, s'écria l'armateur avec une rage concentrée.

Puis, avisant la pente rapide du talus, il ajouta :

— Je ne pourrai jamais, gros comme je suis, remonter làhaut : je serai obligé d'appeler au secoiu's... de demander une échelle ou de me faue hisser avec des cordes. Ah ! misérable Segoffin ! me mettre dans cette position d'un ridicule atroce, et devant des dames, encore !

La maître canonnier s'était plu, pendant un moment, à savourer son triomphe, se disant avec complaisance qu'il n'avait pas manqué d'adi'esse pour sortir du très-mauvais pas ; mais, cette glorieuse satisfaction assouvie, il dit sérieusement cette fois à l'armateur :

— Tenez, monsieur Verduron, je vous demande excuse de ce que j'ai fait; mais, sur l'honneur, j'y ai été forcé.

— Comment! tu oses encore...

— Écoutez-moi donc : M. Cloai'ek avait jusqu'ici, pour de graves motifs, caché à sa fille qu'il était corsaire et qu'il faisait la course...

— Il serait vrai ! s'écria l'armateur en passant de la colère à la surprise ; c'est donc pour cela qu'il m'ivait caché son

véritable nom et sa résidence, que j'ai eu tant de peine à découvrir?

— Justement... et afin de pouvoir s'absenter ici de temps à à autre, il donnait pour prétexte à sa fille qu'il faisÊiit la commission des rouenneries et autres marchandises.

— Est-il possible ?

— Aussi, vous comprenez mon embarras et ma crainte quand je vous ai vu tomber ici comme une bombe !

— C'était donc pour me prier de garder le secret?...

— Que je voulais vous parler en particulier.

— Je n'en reviens pas..= Quel bonheur de n'avoir pas compromis le secret du capitaine ! Il ne me l'eiit jamais pardonné... Maintenant que je me l'appelle cet entretien à double entente... je comprends tout.

— Mais, comme c'était marcher sur des charbons ardents ou sur des lames de rasoir que de continuer une conversation pareille, j'ai pris le parti de vous introduire au fond de ce saut de loup, afin de vous éloigner de mademoiselle Cloarek et de sa gouvernante ; le moyen était brutal, mais ce qui est fait est fait.

— Segoffin... je te pardonne, dit M. Verduron avec magnanimité; je reconnais même que tu n'as pas manqué d'adi'esse, car...

L'entretien des interlocuteurs souterrains fut interrompu par un bruit de pas précipités et par la voix de M. Cloarek qui s'écriait :

— Où cela?... où sont-ils?

— Hélas ! mon Dieu ! ils sont tombés tous deux dans le saut de loup, Monsieur, répondit la voix de Thérèse.

Bientôt Yvon apparut au-dessus du parapet.

A la vue de son armateur, il resta frappé de stupeur, puis, songeant que la présence de M. Verduron pouvait compromettre un secret qu'il avait tant d'intérêt à garder, il s'écria, pâlissant de crainte et de colère :

— Malédiction !... vous ici. Monsieur... vous avez osé... En trois bonds, Segoffin, encore fort agile, malgré sa boite-

rie, gravit le talus rapide et vint dire à Cloarek :

— Monsieur Yvon, rassurez-vous... mademoiselle Sabine ei Suzanne ignorent tout...

— Ah ! merci Dieu ! dit Cloarek, soulagé d'une appréhension terrible; je respire... ma fille ne sait rien

Cloarek, rassuré sur les conséquences possibles de la visite de son armateur, voulut s'enquérir de l'objet de sa venue ; il fallait d'abord aviser aux moyens de le retirer du saut de loup. Segoffin alla chercher une corde, jeta l'un de ses bouts à M. Floridor Verduron qui le saisit et parvint, grâce à cette aide, à gravir le talus.

— Venez chez moi, lui dit Cloarek sans cacher son mécontentement; il faut que je sache, Monsieur, pourquoi vous vous êtes permis, malgré l'incognito que je voulais garder, de venir me chercher jusqu'ici, au risque d'occasionner les plus grands malheurs?

— Vous saurez tout, mon cher capitaine, répondit Floridor Vardiu-on.

Et tandis que ce fâcheux réparait de son mieux le désordre de sa toilette, singulièrement compromise par sa chute au fond du saut de loup, Segoffin racontait à son maître tout ce qui s'était passé depuis l'arrivée de l'armateur.

— Toiijours intelligent et dévoué, mon bon Segoffin ! dit Cloarek avec émotion après ce récit. Par ta présence d'esprit et par ton adresse, tu as sauvé notre secret.

— Et Mademoiselle... comment se trouve-t-elle , monsieur Yvon? Je suis bien fâché de lui avoir causé une telle peur... Impressionnable comme elle l'est... Mais de deux maux il fallait choisir le moindre...

— Elle va beaucoup mieux ; lorsque je suis arrivé, son évanouissement avait cessé depuis quelques instants, elle était encore très-faible; c'est Suzanne qui, tout indignée contre toi, m'a raconté qu'après un entretien fort paisible avec un négociant de mes amis, tu t'étais soudain jeté siu' lui comme un fou furieux, et que vous aviez roulé tous deux dans le saut de loup... Ne comprenant rien à ce récit, je suis accouru, et je sais maintenant que tu m'as rendu un nouveau et grand service...

— Mon cher capitaine, dit l'armateur en finissant de se rajuster de son mieux, je vous en supplie, ne me faites pas paraître axixyeux de vos belles dames... je suis hideux ; le fond du saut de loup était rempli de boue, et j'aurais honte d'affronter les regards de votre charmante fille.

— Soyez tranquille... dit Cloarek avec humeur, je n'ai pas envie de vous remettre en sa présence...

Et Cloarek, faisant passer M. Verduron par un corridor de dégagement, l'introduisit dans son cabinet. Segoffin se disposait à se retirer, lorsque l'armateur lui dit :

— Avec l'autorisation du capitaine, il faut rester, mon brave... ton avis nous peut être fort utile.

— Qu'est-ce que cela signifie ? demanda Cloarek.

— Priez le vieux Segoffin de bien fermer la porte, mon cher capitaine, et vous allez tout savoir...

Yvon, aussi surpris qu'impatienté, fit signe à son maître canonnier de rester, et dit à l'armateur :

— M'expliquerez-vous enfin pourquoi vous êtes venu me réclamer jusqu'ici, et pourquoi vous n'avez pas respecté l'incognito qu'il me convenait de garder ?

— Je vais répondre à toutes vos questions, mon cher capitaine, répondit M. Verduron, qui reprenait peu à peu son air guilleret et dégagé. Or donc, pour entrer en matière... je

vous dirai que nous allons tenir ici tout bonnement un petit conseil de guerre.

— Un conseil de guerre? dit Cloarek, est-ce que vous êtes fou?

— Pas si fou, mon brave capitaine... car je viens vous proposer une aubaine d'au moins quatre à cinq cent mille francs pour votre part.

— Me remettre en mer ! dit Cloarek en secouant la tète. J'ai renoncé à faire la course.

— Hélas I oiii, vous m'avez annoncé cette triste résolution, mon cher capitaine, et, au lieu de rester le roi des armateurs de Dieppe, parce que j'avais l'honneur et l'avantage d'armer pour le célèbre capitaine l'Endurci... je ne suis que...

— Un mot en passant... dit Cloarek en interrompant M. Verduron, de quel droit avez-vous pris sur vous de faire imprimer une lettre confidentielle dans laquelle je vous faisais part de mon enlèvement et de mon évasion ?

— Comment ! mon brave capitaine, mais ça été ime bonne fortune pour tous les lecteurs du Journal de l'Empire... qui, comme tant d'autres, sont très-friands de tout ce qui a trait au plus intrépide... au plus illustre de nos corsaires.

— Vous êtes beaucoup trop obligeant, car cette indiscrétion de votre part m'a fort contrarié.

— Puisque votre modestie s'est alarmée ainsi, mon cher capitaine, elle aura beaucoup à souffrir de l'article d'aujourd'hui.

— Comment ! quel article ?

— On parle encoi<î de vous dans le Journal de l'Empire que j'ai vu ce matin.

— Et que dit-on? s'écria Cloarek, craignant pour son secret et songeant que ce journal était reçu dans sa maison. Mordieu ! Monsieui', est-ce une nouvelle indiscrétion de votre part

— Rassurez- vous, mon cher capitaine, l'oir n'y parle que de l'intrépide corsaire l'Endurci, de sa manière d.e combatti'e et d'aborder l'ennemi, etc.; enfin de simples détails sur le marin... mais rien sur l'homme privé.

— C'est déjà trop ! reprit Cloarek avec impatience, quoique rassuré. En tout ceci, vous m'avez été parfaitement désagréable.

— Du moins, mon cher capitaine, je ne l'ai pas fait par mauvaise intention, et puis enfin, ce qui est fait est fait, comme dit ce vieux diable de Segoffin, et à tout péché... miséxicorde ! n'est-ce pas?

— Soit... mais poursuivez... ou plutôt il est, je crois, inutile de poursuivre... Vous êtes venu ici pour me proposer de reprendre la mer; je ne veux pas la reprendre... Tout est dit.

— Non, certes, tout n'est pas dit, mon cher capitaine ; prêtez-moi seulement deux minutes d'attention. Voici le fait... Il s'agit d'un truis-màts de la Compagnie des hides chargé de lingots et d'espèces monnayées pour environ deux millions de francs... Vous entendez... deux millions de francs !

— Peu m'importe. . .

— Attendez... Ce navire a été très-avarié lors du dernier coup de vent ; il est à cette heure en réjjaration à Jersey, et il doit en appareiller demain soir à la marée, sous l'escorte d'une corvette de guerre; je ne vous en dis pas davantage pour le moment.

— Et vous avez raison... Le ti'ois-mâts, fùt-il chargé de dix millions, je ne me remettrais pas en mer... je vous l'ai dit.

— Vous me l'avez dit, c'est vrai, mon cher capitaine... mais ce n'est pas votre dernier mot, et ce... pour plusieurs raisons...

— Je n'ai pas deux paroles. Monsieur.

— Ni moi non plus, mon cher capitaine... mais enfin... souvent... malgré nous... les circonstances...

— Encore une fois, j'ai dit non... c'est non.

— Vous avez dit : Non... eh bien! vous direz : Oui; voilà tout, mon cher capitaine, reprit l'armateur, comme s'il eût été parfaitement sùi^ de son fait.

— Monsieur Verduron, s'écria Cloarek en frappant du pied, assez!... assez I...

— Tenez, voyez-vous, n'pgacez pas M. Yvon, dit tout bas

Segoffin à l'armateur: je le connais, il y aurait de l'orage pour vous; fct comme vous n'êtes pas orné d'un paratonnerre, vous comprenez...

— Mon cher capitaine, reprit M. Verduron, tout ce dont je vous supplie, c'est de m'accorder cinq minutes d'attention, voilà tout.

— Allons, finissons.

— Vous pourrez voir, par le fragment ci-joint d'un journal anglais, et par ce rapport, qui est de bonne soiu-ce, ajouta l'ai'mateur en remettant quelques papiers à M. Yvon, vous pourrez voir que la corvette de guerre le Vangard , qui convoie ce riche et succulent navire, est commandée par le capitaine Blak.

— Le capitaine Blak! s'écria Cloarek.

— Lui-même, répondit l'armateur. C'est, vous le savez, l'un des plus intrépides capitaines de la marine anglaise; et, malheureusement pour nous, il a toujours été si heureux dans ses rencontres avec nos navires, qu'on l'a surnommé le pourvoyeur des pontons.

— Puisque c'est ce fameux capitaine Blak qui convoie ce riche navire, il m'eût été doux, quand même il m'en aurait coûté mon dei'nier œil, dit Segoffin, il m'eût été doux de proprement loger un boulet de dix-huit dans le ventre de ce pourvoyeur de pontons; mais, nom d'un petit poisson ! je n'ai pas de chance.

— La chance viendra, mon vieux loup de mer.

— Je ne suis pas assez intime avec le bon Dieu pour ça, monsieur Verduron.

— Eh bien ! mon cher capitaine, reprît l'armateur, votre silence me dit que vous acceptez; j'en étais certain. Dame ! pensez donc, quel honneur et quel profit ! quatre à cinq cent mille francs de part de prise! et ramener le Vangard à la remorque du Tison d'Enfer... le tout en quarante-huit heures... ni plus ni moins... empocher un demi-million et coffrer le pourvoyeur des pontons I

Au nom du capitaine Blak, en effet, surnommé le pour-

voyeur des pontons, de ces sépulcres flottants où chaque fonctionnaire anglais était bourreau et chaque prisonnier français martyr, Cloarek avait frémi; tout son sang, affluant à son visage^ l'avait empourpré; les artères de ses tempes, gonflées par l'engorgement du sang, battaient avec violence, et par deux fois ses poings convulsifs s'étaient contractés.

Segoffin, depuis longtemps adonné à de profondes études sur la physionomie de son maître, l'observa très-attentivement; puis il dit tout bas à l'armateur en secouant la tête :

— Ça mort un peu... mais pas assez... il bouillotte... il ne bouillira pas.

Les pronostics de Segoffin se réalisèrent; le pourpre de la colère passa comme une nuée d'orage sur le front de Cloarek. Ses traits assombris et contx'actés se détendirent; il redevint calme et dit à M. Verduron, en souriant à demi :

— Vous êtes un habile tentateur; mais j'ai un talisman contre vous : c'est la promesse faite à ma fille de ne plus jamais la quitter; vous l'avez vue : vous comprendrez que je tienne mon serment.

— Sans doute , mademoiselle Cloarek est charmante , mon cher capitaine... mais vous ne ferez pas la folie de perdre une si belle occasion. Vous mesurer avec le capitaine Blak et faire une prise de deux millions, ce sera le bouquet de votre carrière de corsaire.

— N'insistez pas...

— Capitaine... mon cher capitaine...

— Impossible ! vous dis-je.

— Segoffin, mon brave loup de mer, joins-toi donc à moi; tu logeras ton petit boulet de dix -huit dans le ventre du capitaine Blak, je t'en réponds... vieux gourmet!

— Segoffin sait que je ne reviens pas sur ma parole, monsieur Verduron; encore une fois, j'ai dit : Non; c'est non.

— Sacrebleu ! il y a des gens d'un égoiteme intraitaW-e ! s'écria l'armateur, furieux du refus de Cloarek ; il y a des gens d'une personnalité révoltante! et vous êtes de ces gens-là.. , capitaine !

— Ah çà ! monsieur Verduron, c'est une plaisanterie, reprit Cloarek, ne pouvant s'empêcher de sourire de cette étrange sortie; vous parlez, mordieu ! de batailles bien à votre sise... et je vous prie de me dire de quel côté est l'égoïsme . vous, restant fort tranquille dans votre comptoir de Dieppe, pendant que les marins des bâtiments que vous armez vont s'exposer aux chances d'un combat terrible...

— Comment! Et n'ai-je pas aussi mes risques, moi, Monsieur? s'écria Vei'duron; et les boulets que je reçois... Monsieur....

— Ah ! ah ! fit Segoffln , foi de canonnier ! j'ignorais que vous fussiez dans l'habitude de recevoir une grêle de boulets.

— Certes, Monsieur ! je les reçois... dans mon navire, encore ! Aussi les réparations, les avaries, qui les paye? votre serviteur... et les blessures, et les bras, et les jambes de moins... ce n'est rien non plus cela, apparemment?

— Ah ! ah ! continua Segoffin, vous auriez aussi la mauvaise habitude de perdre comme cela toutes sortes de bras et de jambes, mon pauvre cher homme? Is'on d'un petit poisson! c'est désastreux.

— Faites donc l'ignorant, vieux damné ! Est-ce que, dans votre dernier et enragé combat, je n'en ai pas été pour cinq jambes et trois bras amputés? Mettez le tout l'un dans l'autre à cinquante écus de pension par membre... et comptez.

— 11 faut dire que vous ne donnez pas xin sou quand on perd la tête, dit Segoffin.

— 11 ne s'agit pas de plaisanter, mais de répondre, s'écria l'armateur de plus en plus animé; car enfin, est-ce que je ne fais pas tout ce que je peux, moi, pour vous créer d'excellents équipages? Croyez-vous donc, capitaine, que l'espoir d'une petite pension en cas d'avaries majeures ne donne pas du cœur au ventre à nos matelots et n'en fasse de vrais démons pour le feu? Et c'est quand je me saigne ainsi aux quatre membres, que je suis payé par la plus noire ingi'^atitude î

^ Ce que vous dites est ridicule, répliqua Cloarek tn haussant les épaules; j'ai quadruplé votre fortune.

— Et parce que monsieur le capitaine l'Endurci a sa suffisance (le richesses ! s'écria l'armateur, il s'inquiète peu que les autres aient ou n'aient point la leur.

— Monsieur Verduron, dit Cloarek, tout à l'heure vous étiez ridicule, maintenant vous êtes amusant : c'est un progrès.

— Je trouve même, ajouta sentencieusement Segoffin, que de même que l'on dit dans notre pays xm Breton... bretonnant, on pourrait dire à l'endroit de Monsieur : un bouffon... bouffonnant I

— Ah ! c'est ainsi ! s'écria l'armateur exaspéré, eh bien, boufFonnera fort... celui qui bouffonnera le dernier !

— Allons, mon cher Verduron, calmez -vous, reprit Cloarek; il ne manque pas. Dieu merci! de braves capitaines corsaires à Dieppe, et plus d'un est aussi capalile que moi de vaillamment commander le Tison a' Enfer, d'aller à Jersey faire cette bonne capture et livrer un beau combat au capitaine Blak. Ce combat est, je vous l'avoue, la seule chose qut je regrette.

— Ainsi, vous refusez, capitaine ?

— Pour la dixième fois, oui

— Positivement?

— Allons... assez,

— Eh bien donc! reprit résolument l'armateur, ce que j'aurais voulu obtenir de vous, capitaine, par la prière et par la persuasion... je l'obtiendrai autrement.

— Que veut-il dire? reprit Cloarek en regardant Segoffin.

— Quelque drôlerie, répondit le maître canonnier; toujours bouffon... bouffonnant.

— Vous sentez, capitaine, poursuivit Verduron avec un accent sardonique et menaçant, que l'on ne se résigne pas facilement à renoncer à l'éventualité d'une prise d'un demi-million. Aussi quoique je fusse loin de m' attendre à votre refus... j'avais prudemment pris mes petites précautions...

— Vos précautions?

— Le Tison d'Enfer est mouillé au Havre, où il est entré ce matin.

— C'était lui ! s'écria Segoffîn, je ne me trompais pas ; c'est lui que j'ai vu louvoyer il y a trois heures.

— Le brick ! s'écria Cloarek, le brick est au HavTe ?

— Oui, monsieur Yvon... mais déguisé... oli ! déguisé à m pas reconnaître, puisque moi qui le connais comme si j'étai: son père, j'ai d(juté, reprit le maître canonnier. Figurez-vou ■> qu'ils vous l'ont barbouillé de gris perruquier, avec une larg ; bande jaunâtre, c'est-à-dire que c'est bourgeois... c'est galiote... c'est patache! enfin c'est ignoble! Et avec cette belle dégaîne-là... pas l'apparence d'un canon, Dieu merci ! car ils en auraient rougi jusqu'à la gueule, ces pauvres chéris.

— Ah çà! Monsieur, dit Cloarek à l'armateur, m'apprendrez-vous ce que tout cela signifie ?

— Le voici... capitaine, répondit Verduron triomphant à son tour : j'ai changé la couleur du brick; j'ai fait exhausser ses bastingages au moyen de bordages volants, qui, dissimulant sa batterie... le rendent méconnaissable; excellente précaution, car le Tison d'Enfer a fait tant de mal à l'Angleterre, que son signalement est donné à tous les croiseurs britanniques... Aussi, capitaine, grâce au déguisement de votre brick, vous arriverez bien plus facilement à Jersey...

— Ah!., dit Cloarek en se contenant, décidément vous y tenez?

— Beaucoup, capitaine, et je fais mieux, je vous tiens... Oui, et voici comment : l'équipage est dans l'enthousiasme; l'attente d'une nouvelle course sous vos ordres a mis le feu au ventre de ces démons incarnés... Ils vous attendent ce soir... et je vous préviens que si vous n'êtes pas au Havre dans une heure... ils seront ici dans deux...

Cloarek, stupéfait de la détermination de l'armateur, regarda Segoffin sans pouvoir d'abord trouver une parole; puis il balbutia d'une voix altérée par la colère :

— Comment! vous osez?..

— Mon Dieu! ce n'est pas moi qui oserai, capitaine; ce seront vos matelots, et vous savez si les gaillards sont oseurs... Ainsi donc, si vous refusez, vous verrez arriver ici vos cent

cinquante diables enragés, tambours et fifres en tête; ils sont déterminés à enlever de force l'intrépide capitaine l'Endurci. Aussij je crains que les fifres et les tambours de voti'e équipage n'ébruitent cette fois votre incognito.

— Misérable ! s'écria Cloarek désespéré, car il sentait combien le dessein de l'armateur était réalisable; aussi se précipitait-il sur Verduron, sans Segoffin, qui, craignant un danger pour l'armateur, lui fit un rempart de son corps en disant à Cloarek :

— Ah! monsieur Yvon, il a les cheveux blancs... sous sa poudre à la bergamote.

— Assommez-moi... tuez-moi... si vous voulez, reprit l'ar mateur, vous n'empêcherez pas l'équipage du brick de venu vous trouver si vous n'allez pas à lui.

— Monsieur, dit vivement Segoffin à son maitre, en prètan< l'oreille du côté de la porte, calmez-vous... pas si haut! j'en tends quelqu'un...

— Ne laisse entrer personne ! s'écria Cloarek.

Segoffin courait à cette porte, lorsqu'elle s'ouvrit brusquement; Suzanne, pâle, alarmée, y parut, et lui dit en joignant les mains :

— Ah!... Monsieur, venez... venez vite.

— Qu'y a-t-il?

— Mademoiselle...

— Ma fille!., qu'a-t-elle?...

— Ah! Monsieur, je suis si émue... venez... venez... Cloarek, oubliant tout, suivit précipitamment la gouver-

vernante, laissant l'armateur et Segoffin ,

— Monsieur Verduron, lui dit le maitre canonnier, sans compliment, vous l'avez échappé belle. Je n'ai qu'un conseil à vous donner, c'est de filer votre nœud... et raide...

— Oui, dit l'armateur en prenant à la hâte sa canne et son chapeau, tu peux avoir raison.

^ J'ai énormément raison.

— Écoute : tu le sais, au fond je suis bon homme, et après tout je regrette d'avoir mené les choses si loin, pour cette

nouvelle course, car j'ignorais que le capitaine eût une fille et tant d'intérêt à lui cacher qvi'il était corsaire; mais maintenant, aucune puissance humaine, pas même celle du capitaine, ne serait capable d'empêcher ces endiablés marins de venir le chercher ici, s'il ne va pas à eux. Ils flairent une capture énorme et un combat acharné; ils seront intraitables; ce que je leur dirais ou rien, ce serait...

— Ce serait la même chose... je les connais... Aussi, en considération de tout ceci, je vous conseille, moi, de filer précipitamment votre nœud ; vous avez fourré M. Yvon dans un affreux guêpier; je ne vois pas comment il en pourra sortir. Or, moi, malgré mon air bon enfant, ça me révolte... et quoique, sous votre poudre à la bergamote, il y ait des cheveux blancs, je pourrais, nom d'un petit poisson! me faue illusion et me livrer sur votre personne à toutes sortes de «sévices graves et de voies de fait,» comme disait autrefois mon maître... quand il était juge, et...

L'armc'teur n'en entendit pas davantage; car, malgré ses paroles doucereuses et son flegme habituel, Segoffin paraissait prêt à éclater. M. Verduron se hâta de sortir, et, du seuil de la porte, ajouta ces derniers mots:

— Je pars... Dis en tout cas au capitaine que l'état-major du brick et une partie de l'équipage l'attendent à la taverne de l'Ancre -d'Or, sur le quai.

Au bout de quelques instants, l'ai'mateur eut quitté la maison de Cloarek.

Segoffin se dirigea du côté de la chambre de Sabine, afin d'avoir quelques nouvelles sur le dernier événemenî, qui ve« nait de motiver la brusque sortie du capitaine.

Segoffîn, depuis une demi-heure environ, se promenait avec une inquiétude croisscinte dans un couloir où donnait la porte d'un petit salon précédant la chambre à coucher de Sabine; de temps à autre, le maître canonnier prêtait l'oreille avec intention et n'entendait rien qu'un bruit confus.

Enfin il vit sortir Suzanne qui s'essuyait les yeux.

— Eh bien ! lui dit-il vivement et avec anxiété, comment va Mademoiselle?... qu'est-ce qu'il y a encore, Suzanne?... répondez... répondez donc...

— Vous me demandez ce qu'il y a, brutal que vous êtes, lorsque votre scène de violence de ce matin envers cet honnête négociant, qui est si poli, a jeté Mademoiselle dans une hoiTible crise nerveuse !...

— Admettons que j'aie eu tort... cette crise avait heureusement cessé, M. Yvon me l'a dit en venant me retrouver au jardin.

— Oui, cette crise avait cessé... mais Mademoiselle était restée dans une prédisposition si nerveuse, que ce qui est arrivé ensuite... l'a replongée dans un état très-alarmant.

— Eh morbleu ! je sais l'affaire du saut de loup ; parlezmoi de ce qui est arrivé ensuite...

— Certes... vous devez savoir cette affaire, vieux forcené! Précipiter cet aimable homme au fond de ce fossé !

— Suzanne... reprit Segoffin d'une voix grave et émue; au nom de l'attachement que nous portons tous deux à nos maîtres, je vous en supplie... dites-moi ce qui est arrivé. .

L'accent pénétré du vieux sei'viteur toucha Suzanne.

^- Eh! mon Dieu!., reprit-elle, vous savez bien que je suis certaine de votre affection pour nos maîtres... seulement vous avez parfois de si sauvages façons d'agir, et ce matin encore... allons, n'en parlons plus... Il y a ime heure, je suis donc venue chercher Monsieur là-haut...

— Ensuite?

— Monsieur est accouru auprès de Mademoiselle... elle a pleuré beaucoup... et cela, comme toujours, l'a un peu calmée... Monsieur a aussi beaucoup i^leuré.-

— Lui!.. Que s'était-il donc passé?

— Hélas! le seul chagrin de sa vie... s'est ravivé plus douloureux que jamais.

— Comment?

— La mort de cette pauvx'e Madame...

— Et qui l'a rappelée à M. Yvon?

— Sa fille.

— Mademoiselle Sabine?

— Oui. Jugez combien ce coup a été cruel pour lui!

— Que dites-vous là? s'écria Segoffin avec effroi. Mademoiselle Sabine sait donc ce malheureux secret?

— Elle? Dieu merci, elle l'ignore, elle l'ignorera, toujours, je l'espère.

— Alors, Suzanne... je ne vous comprends plus.

— Tenez, dit la gouvernante en tirant un papier de sa poche, voici ce qui a causé tout le mal.

— Qu'est-ce que cela?

— Le journal de ce matin.

— Eh bien?

— Il contient de nouveaux détails sur ce fameux corsaire, le capitaine l'Endurci.

— C'est donc cela... dont cet animal d'armateur nous parlait tantôt, se dit Segoffin.

Et il ajouta tout haut :

— Mais quel rapport ce journal peut-il avoir?..

— Écoutez ce passage, Segoffin; celui-là seul est important, et alors vous comprendrez tout.

Suzanne ouvrit le journal et lut le fragment suivant d'un article intitulé :

Nouveaux détails sur le célèbre capitaine corsaire l'endurci.

« Il n'est pas jusqu'à l'extérieur du capitaine qui n'ajoute encore au prestige dont il est entouré, car chaciin de ses matelots est un séide capable de se dévouer pour lui jusqu'à la mort.

« Cet intrépide corsaire est âgé de quarante ans environ ; sa taille, moyenne, est à la fois svelte et robuste ; sa physionomie mâle est expressive ; son œil d'aigle, le port impérieux de sa tète, son allure décidée, tout décèle en lui l'homme né pour le commandement; l'on ignore son véritable nom et son origine; mais plusieurs pensent qu'il est Breton, si l'on en juge, disent les uns, d'après le costume qu'il porte invariablement pendant ses croisières; d'autres pensent, au contraire, que le capitaine l'Endurci est Méi'idional, et qu'il n'adopte le costume breton, que parce qu'il est, par sa forme et par sa commodité, parfaitement appropriété aux fonctions et aux habitudes du marin.

(( Quoi qu'il en soit, nous croyons intéresser nos lecteurs en leur donnant, d'après un témoin oculaire, une description exacte de ce costume que ce célèbre corsaire a toujours porté à son bord, depuis qu'il a fait la course ; l'on dit même qu'il attache à l'usage de ce costume une idée superstitieuse.

« Le capitaine l'Endurci est habituellement vêtu d'une veste et d'un gilet noirs, rehaussés de petits boutons d'argent; une large ceinture orange qui supporte aussi ses ai'mes, serre à sa taille d'amples braies de toile blanche, semblables aux morphs des pêcheurs hollandais ou au jupes des pilotes de l'île de Batz; de grandes guêtres de peau et un large chapeau, très-bas de forme, complètent ce costume à la fois commode, sévère et pittoresque. »

Puis, après avoir lu ce fragment, la gouvernante ajouta :

— Vous le voyez, Segoffin, le hasard veut que ce corsaire porte un costume breton pareil à celui que portait M. Cloarek lors de cette nuit funeste où Madame est morte, et...

— Ah! s'écria Segoffin en interrompant la gouvernante, je tremble de deviner. A cette lectm'e, mademoiselle Sabine a cru reconnaître dans ce corsaire le personnage mystérieux qu'elle croit être le meurtrier de sa mère?...

— Hélas! oui, Segoffin; aussi, dans une sorte de délire, at-elle dit à M. Cloarek : « Mon père... le meurtrier de ma mère existe... ne la vengerez-vous pas? Jugez du désespoir de M. Cloarek. Détromper sa fille, c'est pour ainsi s'accuser lui-même.

— Mais ce journal de ce matin. Mademoiselle l'a donc lu après l'arrivée de M. Yvon ?

— Mon Dieu ! oui ; voici comme cela s'est passé : l'émotion que lui avait causée votre algarade de ce matin, soit dit sans reproche, Segoffin, était déjà calmée... mais la chère enfant éprouvait encore ces tremblements nerveux qui, chez elle, succèdent toujours à ses crises... Vers les onze heures. Monsieur est rentré; il avait l'air rayonnant, mon neveu l'accompagnait, tout aussi joyeux. <c Ma fille est chez elle ? me dit gaiement M. Cloarek ; j'ai une bonne nouvelle à lui apprendre. » Là-dessus, Segoffin, sans être rapporteuse, je suis bien obligée de raconter à Monsieur votre affaire du saut de loup avec ce digne négociant poudré qui a des manières si gracieuses, et l'effroi que votre violence a causé à Mademoiselle.

— Nécessairement; mais continuez.

— Monsieur coiu-t chez sa fille, la trouve presque tout à fait remise, se rassure, lui recommande le calme, le repos, et va vous rejoindre; il avait dit à mon neveu d'aller tout de .suite s'occuper dans sa chambre de je ne sais quelle note qu'il lui avait demandée... (et, par parenthèses, le pauvre garçon y est encore... dans sa chambre... je n"ai pas voulu l'attrister en allant lui conter ce qui vient d'arriver à Mademoiselle). Mais cela ne fait rien à la chose; je reste donc auprès

de cette clièi'e enfant. Thérèse, comme à l'ordinaire, apporte le journal; alors... j'ai la malheureuse idée, pour distraire Mademoiselle, de le lui donner à lire; aussi, qu' est-il arrivé? r'est qu'au passage où l'on décrit le costume de ce corsaire... elle a jeté up cri affreux... et... mais, tenez, dit Suzanne en s'interrompant, voilà Monsieur.

En effet, Cloarek, pâle et les traits empreints d'un sombre désespoir, sortait de la chambre de sa fille.

— Suzanne, retoui^nez près d'elle... je vous prie... dit-il à la gouvernante d'une voix altérée; elle vous demande.

Puis s'adressant à Segoffin :

— Toi, viens.

Le vieux serviteur suivit silencieusement son maître dans sa chambre à coucher.

Cloai"ek, se jetant alors dans un fa\iteuil, donna xm libre cours à ses larmes, jusqu'alors contenues par la présence de Sabine ; il cacha sa figure entre ses mains et poussa de sourds gémissements, entrecoupés de sanglots déchirants.

A l'aspect de cette douleur poignante, Segoflin, qui s'émouvait rarement, sentit son oeil devenir humide, et debout, près de son maître, il resta silencieux, abattu.

Au bout de quelques instants, Cloarek s'écria d'une voix entrecoupée :

— Oh ! que j'ai souffert!., ob ! que je souffre !

— Oui... je vous crois, monsieur Yvon, dit ti'istement Segoffin, Suzanne m'a tout dit... Ce journal... c'est bien malheureux !

— Non, vois-tu, s'écria Cloarek avec un redoublement de désespoir; non, il est impossible de se figurer combien le souvenir de cette nuit funeste est resté présent... à la pensée de cette malheureuse enfant ! Je frissonne encore en songeant avec quelle expression d'épouvante et d'horreur elle s'écriait, presque en délire, en me serrant convulsivement entre ses bras : « Père ! père ! cet homme... ce meurtrier de ma mère... il existe... » Et comme, dans ma stupeiu*, je la regardais sans lui répondre, elle m'a dit, avec l'énergie de la haine ; « Mais,

père... il vit... celui qui a tué ma mère... celui qui a tué ta femme... Ce meurtre... il crie vengeance ! et cet homme vit encore ! » Et pour la première fois, sur la douce figure de ma fille... je lisais l'expression de la haine... et, de cette haine... je suis l'objet... Ah! tiens... cette scène horrible a rouvert ma plaie... ravivé mes remords, et tu sais pourtant si j'ai assez souffert... si j'ai assez expié un moment d'entraînement fatal...

— Tenez, moï^^leur Yvon, ce qu'il y a de pis dans tout cela, reprit Segoffiu après un moment de silence, c'est la trame de cet armateur, que l'enfer confonde!..

— C'est à en devenir fou... car, si je reste auprès de ma fille, l'équipage du brick arrivera ici.

— C'est certain... vous connaissez nos hommes.

— Oui, et Sabine alors apprendra ainsi, que moi, le capitaine l'Endurci, et le meurtrier de sa mère... c'est tout un... et cette enfant... sur laquelle j'ai depuis tant d'années concentré toutes mes affections... cette enfant, qui est ma vie... ma seule consolation... mon seul espoir... cette enfant n'aura plus pour moi qu'aversion et horreur... et pourtant, tu le sais, toi... toi seul ! le véritable et étrange secret de cette vie, dont ma fille me fera un crime ! et pourtant ce secret, s'il était révélé... me donnerait peut-être le droit d'être fier et glorieux ! Mais, non... elle doit toujours ignorer ce mystère... elle!!!... Et je n'aurai rien... rien, pour combattre l'aversion que ma vie passée doit inspirer à mon enfant ! mais... c'est affreux., s'écria Cloarek avec un accent déchirant.

Et, après quelques minutes de sinistres réflexions, l'œil égaré, les lèvres contractées par un souru'e sardonique, il murmura, se parlant à lui-même :

— Bah!., elle est riche... elle aime un honnête homme... elle en es* aimée... Suzanne et SegofQn lui resteront... Au lieu de m' abhorrer, elle me pleurera, et, pour elle, ma mort sera environnée du même mystère que ma vie.

Cloarek, en disant ces mots, s'était avancé vers un meuble sur lequel était placée une paire de pistolets.

Segoffin n'avait pas perdu son maître du regard ; sautant sur les pistolets avant que le capitaine eût pu s'en emparer, il profita d'im premier moment de surprise de celui-ci pour ouvrir les bassinets et répandre les amorces sur le plancher, puis il replaça froidement les armes à leur place.

— Malheureux ! s'écria Cloarek hors de lui-même, saisissant le vieux serviteur au collet, tu payeras cher ton audace !

— Allons, monsieur Yvon, pas d'enfantillage, revenez à vous.

— Ces pistolets, poursuivit Cloarek, poiirquoi les as-tu désarmés?

Et il secoua vigoureusement Segoffin qui répondit, tout en cédant aux brusques oscillations que lui imprimait le rude poignet de son maître :

— Monsieur Yvon... le temps presse... et se passe... Vous avez mieux à faire qu'à secouer votre vieux Segoffin... comme un arbre dont on veut faire tomber les fruits... je vous le dis, le temps presse, et U est précieux !

Le sang-fi'oid du maître canonnier rappela Cloai'ek à luimême ; il murmura, en retombant sur son siège avec accablement :

— Tu as raison... je suis un insensé... Tiens, Segoffin, aie pitié de moi.

— Allons, mordieu! Monsieur, est-ce vous qui parlez ainsi ?

— Eh ! que veux-tu que je te dise ? que veux-tu que je fasse ? ma tête est en feu... j'ai le vertige.

— Est-ce mon avis que vous me demandez ?

— Parle... toujours.

— n faut aller au Havre.

— Abandonner Sabine dans l'état où elle se trouve. Redoubler ses alarmes par un départ précipité, par une absence incompréhensible pour elle après mes promesses ! L'abandonner enfin au moment même où elle n'a jamais eu plus besoin de mes soins, de ma tendresse... au moment de la marier, peut-être...

— Mademoiselle Sabine ?..

— Oui, ce mai'iage m'avait d'abord déplu... et, à cette heure... j'y ai confiance, pour l'avenir de ma fille; mais il faut pour cela que je puisse la guider.., entourer ces deux faibles enfants d'une constante et paternelle sollicitude, et c'est dans un pareil moment que j'irais x'eprendi'e la mer... risquer encore ma vie, lorsque jamais elle n'a été plus nécessaire à Sabine ! car maintenant je retrouve mon sang-froid, ma raison, et, je le sens, tout à l'heure j'étais fou de vouloir me tuer. Merci à toi, mon vieux et fidèle... c'est un crime que tu m'as épargné.

— Je voudrais vous épargner de même la visite de l'équipage du corsaire, monsieur Y von; il ne faut pas oublier ce danger-là... Si vous n'allez pas à eux, ils viendront à vous.

— C'est moi qui vais aller à eux! s'écria Cloarek, frappé d'une idée subite; oui, je vais à l'instant partir pour le Havre et annoncer à mes matelots que j'ai renoncé à la mer... et ils ne m'iip.poseront pas leur volonté. .. ils savent si mon caractère est énergique, si je cède aux clameurs... Tu m'accompagneras... tu as aussi sur eux de l'influence; elle me sera nécessaire... C'est le seul moyen de conjurer le péril qui me menace; il est deux heures, à trois heures nous serons au Havre, et à cinq heures, au plus tard, de retour ici. Ma fille repose un peu, elle ne se doutera seulement pas de mon absence. Allons, viens. Pour ne donner ici aucun soupçon, nous prendrons un cabriolet à l'auberge.

Au moment où Cloarek se dirigeait vers la porte, le maître canonnier, qui n'avait pu l'interrompre, l'arrêta et lui dit d'un ton grave :

— Monsieur Yvon, vous faites fausse route.

— Que veux-tu dire?

— Si vous mettez le pied au Havre, vous ne serez de retour ici qu'après la croisière...

— Tu es fou.

— Je ne suis pas fou.

— Mon équipage m'enlèvera de force, n'est-ce pasV

— C'est propable.

— Et ma volonté?

— C'est votre volonté que je crains..

— Finiras-tu tes énigmes?

— Une fois en présence de nos matelots, vous n'aurez pas la force de leur résister.

— Moi?

— Non.

— Après les raisons que je viens de te donner?

— Rien n'y fera! croyez-moi. Vous allez vous retrouver face à face, cœur à cœur, avec ces enragés qui, tant de fois, ont avec vous bravé mer et tempête, feu, fer et plomb. Vous allez flairer le goudron et la poudre ; ces démons vont vous parler à leur manière : du capitaine Blak, le pourvoyeur des pontons ! ! ! et alors... je vous le dis, moi, que, malgré vous, vous vous SENTIREZ... COMME VOUS SAVEZ... et, quand vous êtes comme ça, le diable n'est pas votre maître, et le bon Dieu encore moins.

— Je t'ai dit qu'à cinq heures je serai de retour ici... sans que ma fille se soit aperçue de mon absence. Tes craintes sont folles. Viens.

— Vous le voulez?

— Suis-moi...

— Ce qui sera... sera, dit Segoffln en suivant son maître et en secouant la tête.

Après s'être informé auprès de Suzanne de l'état de Sabine, et avoir appris qu'elle continuait de reposer, Cloarek, accompagné de son maître canonnier, sortit de sa maison et partit pour le Havre.

Trois jours se sont écoulés depuis le moment où Yvon Cloarek a quitté sa demeure sans prévenir sa lille de son départ.

Cette habitation, ordinairement si calme, si riante, offre presque partout des traces à peine effacées d'une dévastation récente.

L'un des pavillons attenant au bâtiment principal a été presque entièrement ravagé par l'incendie; des décombres noircis au feu, des poutres à demi-carbonisées couvrent une partie du jardin.

La porte et plusieurs des fenêtres du rez-de-chaussée du bâtiment principal, brisées et défoncées à coups de hache, sont remplacées avec des planches; de larges taches rouges ensanglantent la muraille, et, à quelques endroits, plusieurs des croisées des étages supérieurs ont été criblées par la mousqueterie.

Il est minuit.

A la clarté d'une lampe éclairant une des chambres à coucher de la maison, ou voit Onésime ; les draps du lit où il est étendu sont çà et là tachés de sang.

Le neveu de Suzanne semble sommeiller; il est d'une grande pâleur; de temps à autre, une sorte de demi-sourire douloureux erre sur ses lèvres entr'ouvertes...

Une femme âgée , vêtue en paysanne, assise à son chevet, le veille avec sollicitude.

Le grand silence qui règne dans cette chambre est interrompu par le bruit de la porte, que l'on ouvre avec une «xtrême précaution. Bientôt dame Robert entre, et, recom-

mandant d'un geste à la paysanne de ne pas se déranger, elle s'avance sur la pointe du pied jusqu'au lit de son neveu; dérangeant alors un peu l'un des rideaux, elle le contemple dans une muette anxiété.

En trois jours, les traits de Suzanne sont devenus presque méconnaissables : la douleur, les angoisses, les larmes les ont marbrés et creusés.

Après avoir silencieusement regardé Onésime pendant quelques instants, Suzanne, se reculant doucement, fit signe à la garde de venir auprès d'elle et lui dit tout bas :

— Comment a-t-il été depuis que je suis venue?

— Il a paru moins souffrant, mais plus agité. Madame...

— Il ne s'est pas plaint?

— Très-peu... Il m'a plusieurs fois demandé des détails sur ce qui s'est passé; mais, d'après vos ordres... je n'ai rien voulu dire.

— Grâce à Dieu, la connaissance... lui revient?

— Oh! tout à fait. Madame... On voit même qu'il parlerait davantage. .. si on répondait à toutes ses questions.

— Il ne m'a pas demandée?

— Oh! si. Madame; plusiem's fois il m'a dit : « Ma tante viendra, n'est-ce pas?.. Ne viendra-t-elle pas bientôt?..» Je lui ai répondu que vous veniez presque toutes les demi-heures... Il m'a fait signe de la tête qu'il me remerciait, et puis il s'est assoupi, mais il s'est plusieurs fois réveillé en sursaut.

— Et il n'a pas paru souffrir davantage de sa blessure?

— Non, Madame... seulement, une ou deux fois il a eu comme de la peine à respirer...

— Pourvu, mon Dieu ! dit Suzanne en joignant les mains et levant au ciel des yeux humides de larmes, pourvu qu'il ne survienne pas d'accident mortel!

— Le chirurgien vous a pourtant rassurée à ce sujet. Madame.

— Il ixi'a dit qu'il avait bon espoir; hélas! rien de plus!

— Madame, je crois qu'il s'éveille, dit la paysanne en écoutant. Car Suzanne et elle s'étaient retirées derrière les rideaux du lit qui les cachaient.

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