A MA FILLE
« La fatalitéle veut; je dois me séparer à jamais de toi, mon enfant, car maintenant tu ne saurais suppoi !er ma vue.
« Ce terrible secret, un événement imprévu te l'a fait découvrir.
« Oui, cet homme au costume étrange, qui est resté dans
LA COLÈRE. S6i
ton souvenir comme le meurtrier de ta mère.;., c'était moi...
a Ce corsaii'e, dont les aventures t'inspiraient tant d'effroi, tant d'horreur... c'était moi...
« Ta mère était grosse d'un second enfant, nous avons eu une vive discussion... la première et la seule de notre vie... je te le jure! Je me suis emporté; ma colère est devenue si effrayante, que, dans la position où se trouvait ta malheureuse mère... elle est morte d'épouvante...
« Mon ci'ime a été double... cette terreur qui a frappé ta mère, pauvre enfant... tu l'as aussi ressentie... Cette douloureuse impi'ession de ton jeune âge a influé... sur ta santé..; sur toute ta vie. ,
« Voilà quel a été mon crime.
« Je dois te dire, à cette heure où il me faut sans doute me séparer pour toujours de toi, quelle a été l'expiation dt! ce crime.
« Lorsque je t'ai vue orpheline, je me suis demandé ce que tu deviendrais?
« Le peu de fortune personnelle que nous possédions, ta mère et moi, avait été presque entièrement perdue par suite du malheur des temps et d'un procès ruineux; ma place de magistrat, notre principale ressource, m'était retirée; l'on punissait ainsi le scandale causé par mes emportements.
« Je réalisai le peu que je possédais; cela se montait à six mille francs envu'on.
(( Suzanne Robert t'avait nourrie. Cette excellente femme, par ses qualités, par son dévouement, avait mérité de ta mère la plus affectueuse estime. Je dis à Suzanne : « Voici cinq mUle francs.... c'est de quoi suffire pendant cinq ans, bien modestement, il est vrai, à votre existence et à celle de ma fille. Je vous la confie; si, à l'expiration de ces cinq années, vous ne m'avez pas revu, vous ferez parvenir à son adresse une lettre que je vous laisse. »
« Cette lettre, mon enfant, était écrite par moi à un homme d'ime grande et ancienne famille de France, retiré en Alle~ magne; je lui avais sauvé la vie pendant la révolution. J'étai»
certain que cet liomme, ou, à défaut de lui, sa famille, dont la richesse était encore grande, te traiterait comme un enfant d'adoption. Mais je ne voulais l'exposer qu'à la dernière extrémité à recevoir le pain amer de la pitié.
« Ces dispositions prises, je l'embrassai une dernière fois pendant ton sommeil, pauvre et chère enfant, et je partis emportant avec moi mille francs pour tonte fortune.
« Segoftin , fidèle et ancien serviteur, voulut courii' les hasards de ma destinée : il me suivit.
« Pendant les quelques jours qui précédèrent mon départ, j'avais douloureusement médité sur l'avenir et sur lo passé.
(( Je m'étais interrogé, étudiéj, jugé avec une inexorable sévérité.
« La cause de mes malheurs et de mon crime envers ta mère était l'impétuosité de mon caractère... Tout ce qui blessait mes sentiments ou mes convictions, tout ce qui mettait obstacle à ma volonté, faisait bouillir mon sang, exaltait tout mon être, et cette exubérance de forces ne trouvait son expansion cfue dans la fureur et la violence...
« En un mot, mon vice capital était la colère.
« En m'étudiant ainsi moi-même, je me rappelai l'incroyable puissance morale et physique dont je me sentais doué lorsque je cédais à mes emportements.
« Souvent, révolté de certains faits iniques, de certaines oppressions cruelles, j'avais, dans l'effervescence même de ma colère, trouvé des forces prescpie surhumaines pour défendre les faibles et châtier les oppresseurr: ainsi, un jour, j'ai eu seul raison de trois misérables très-résolus qui violentaient une pauvre créature sans défense; et pourtant, dans mon état normal, c'est à peine si j'aurais pu lutter avec avantage contre un seul de ces trois bandits.
(' C'est encore dans un de ces moments d'exaspération que j'ai pu arracher à une mort alroce le grand seignexir sur l'appui duquel j'avais autrefois compté pour toi.
« Dans l'ordre moral, la lâcheté, la perfidie, l'improbité.
m'inspiraient le même courroux, la même indignation, mais ce courroux me poussait presijue toujours à la violence contre ceux que je trouvais lâches, perfides ou improbes.
«Hé'las! mon enfant, en poursuivant cette inexorable étude sur moi-même, je reconnus aussi que ma colère n'avait pas toujours eu des causes excusables ! une contradiction légitime me jetait aussi dans des emportements fougueux. La mort de ta mère en est un terrible exemple.
« Enfin, mon enfant, après ces longues et poignantes observations sur moi-même, après cette minutieuse évocatj.on du passé, j'en suis venu à me résumer ainsi:
« La colère est chez moi une passion d'une telle énergie, que ses accès ont toujours décuplé ma vaillance physique et morale. L'effervescence du sang, l'impétuosité du caractère, exaltées jusqu'à lem' dernière puissance, la colère, eu un mot, est donc une force ?
« Quand celte force a èle mise en jeu par des motifs généreux, elle m'a poussé à des actions dont je pourrais m'enorgueillir.
« Quand cette force a été, au contraire, mise en jeu par des motifs misérables, elle m'a poussé à des actes dégradants ou criminels... comme celui qui sera l'éternelle douleur de ma vie.
« La colère a été ma ruine... ma perte... mon désespoir; elle a tué ma femme... il faut, me suis-je dit, que la colère soit mon salut et celui de ma fille...
« Ces mots doivent te sembler étranges, mon enfant... écoute-moi encore...
« Dans ma position de magistrat, ma propension à la colère et les violences qu'elle entraînait me nuisaient, me déconsidéraient... mon caractère, mon esprit, mon tempérament étaient en désaccord continu avec mes fonctions.
(( Je devais donc chercher tine carrière dans laquelle le vice, ou plutôt la force radicale de ma nature, pût trouver sa libre expansion et s'utiliser ainsi pour moi, pour les miens, pour autrui.
« Cette carrière... je la trouvai...
« Mon grand-père avait été marin, comme nous le sommes presque toujours, nous autres Bretons du bord de la mer,
(( La faible santé de mon père lui interdisant la rude profession de mon aïeul, il était entré dans la magistrature. Mais je fus élevé au bord de nos grèves solitaires ; et la vue de la mer, les mœurs de nos pêcheurs, leur vie dure, aventureuse et indépendante, laissèrent dans mon cœur des souvenirs impérissables.
« Une circonstance puérile les réveilla, et la seconde phase de ma destinée s'accomplit.
<( Voici comment :
<( Segoffin, ce serviteur fidèle qui t'a vu naître, a, tu le sais, l'habitude de citer deux ou trois proverbes de notre pays, et de les appliquer à presque toutes les circonstances de sa vie ou de celle d' autrui; l'un de ces dictons qu'il affectionne est celui-ci :
« Au loup, la forêt; au pigeon, le colombier.
« Le sens traditionnel que l'on attache à ces mots dans notre pays, et qui me semble juste, est celui-ci :
« A chacun le milieu oii il doit eJt peut vivre d'après son organisation.
« Alors que je cherchais l'emploi de mes facultés, et que, faisant un triste retour vers le passé, je songeais à mon enfance écoulée au bord de la mer, auprès de mon aïeul, vieux et brave marin, Segoffin qui, dans l'état désespéré où il me voyait, ne me quittait jamais, prononça, je ne me souviens plus à quel propos, son dicton favori :
« Au loup, la forêt; au pigeon, le colombier.
« Ces mots me firent profondément réfléchir et me mirent sur la voie de la vérité. <^
«Corsaire!... être corsaire!... Lorsque cette idée surgit de mes réflexions... je tressaillis d'espoir.
« C'était TUie révélation soudaine.
« C'était l'emploi de cette ardeur oisive qui me dévorait.
« Que voulais-jcj avant tout ? te sauvegarder de la misère,
ma pauvre enfant!... t'assurer une existence heureuse, et pour le présent et pour l'avenir !... enfin, te conquérir une fortune qui te mit à même de te marier un jour selon ton cceur, et d'assurer l'indépendance et le bonheur de l'homme de ton choix !...
«Que Toulais-je encore?... Trouver un milieu où 'outes mes forces vives eussent leur libre essor.
(( Corsah'e ! . . . être corsaire!... pouvais-je avoir une idée meilleure ?. . .
« Les prises que font les corsaires leur rapportent souvent des sommes considérables... Il m'était donc possible de t'enrichir un jour, mon enfant.
« La vie de corsaire est une vie de luttes, de dangers; une vie dans laquelle il faut surtout que la furie du courage, que l'exaltation du caractère supplée au nombre, car presque toujours le corsaire est obligé d'attaquer des ennemis qui lui sont de beaucoup supérieurs.
(( Encore une fois, pouvais-je mieux rencontrer?
« La lutte... le combat, c'est mon fait; la résistance m'exaspère jusqu'à la rage... le péril m'irrite comme un insolent déli, et je le brave comme une menace ; à l'aspect du danger, mon sang bouillonne... je ne sais quelle frénésie s'empare de moi, et, ainsi que mes forces, elle semble s'augmenter en proportion du nombre de mes ennemis...
« Ce n'est pas tout... je te l'ai dit, mon enfant, dans l'ordre moral, l'oppression, la perfidie, la cruauté, soulevaient en moi les plus violentes colères... et contre qui avais-je à me battre comme corsaire?... Contre un pays abhorré qui, depuis nos terribles guerres, suscitées par sa haine, par son or, par son impitoyable ambition, poursuivait la France avec acharnement... employant tout pour nous combattre, trahison, perfidie, mensonge, atrocités, ne reculant devant rien, iiier faussaii'e pour nous ruiner par de faux assignats, aujourd'hui geôlier, bourreau, pour martyriser, jusqu'à la folie, jusqu'à la mort, nos plus braves soldats dans ses horribles pontons ; YAvgleterre, enfin !
« Oh! l'Angleterre! Tiens... à celte heure où je t'écris... malgré le désespoir qui m'accable, rien qu'au nom de ce pays, que je hais jusqu'à l'exécration depuis un dernier attentat dont tu as failli être victime, le feu de la colère brûle ma joue, tout se révolte, tout se soulève en moi... mon courroux se rallume, et...
« Mais pardon !.. pardon, ma pauvre enfant !.. pardon d'affliger par ces emportements ton âme douce et tendre, ton âme aimante et ingénue, incapable de toute haine, ou plutôt n'ayant d'aversion que pour le mal !
« Il me fallait du moins te faire comprendre toutes les raisons qui m'engagèi'ent à entrer dans la seule voie qui me fût ouverte, parce que, dans cette voie seulement, je pouvais donner une libre carrière à mon impétuosité naturelle.
« Ma résolution bien arrêtée, je t'embrassai une dernière fois pendant ton sommeil, je te baignai de mes larmes, et je partis avec Segoffin... »
L;i i?,cture d'Onésime fut interrompue par un sanglot déchuant que Sabine ne put contenir.
Sabine, aux premières lignes de la lettre de son père, lue et accentuée par Onésime avec la plus touchante émotion, s'était sentie profondément remuée.
Les aveux simples et sincères de Cloarek, ses remords de l'emportement dont la violence avait causé la mort de sa
femme, sa résolution d'expier ses fautes ou plutôt d'utiliser, en vue du bonheur à venir de sa fille, la fougue invincible qu'il sentait en lui, la tendresse paternelle qui toujours avait dominé ses résolutions, tout concourait à remplir le cœur de Sabine de commisération pour des malheurs auxquels la fatalité du tempérament avait eu tant de part.
En voyant la jeune fille si vivement impressionnée, Segolfin, Suzanne et Onésime eitrent une lueur d'espoir.
Le maiti'e canonnier et la gouvernante échangèrent im regai'd d'intelligence et se rencontrèrent dans cette pensée : qu'il ne fallait pas prononcer une parole pendant cette interruption, et laisser silencieusement Sabine sous l'empire de ses réflexions.
Aussi, au bout de quelques instants, Suzanne, se penchant à l'oreille de son neveu, lui dit à voix basse :
— Tout n'est pas désespéré... Continue, continue, mon cher enfant...
Onésime continua ainsi :
« Segoffin et moi nous nous sommes rendus à Dieppe. De là partaient, à cette époque , les corsaires les plus aventureux; et nous nous sommes tous deux engagés comme simples matelots. Il me fallait faire le rude apprentissage de cette profession.
« Nous avons ainsi enti'epris plusieurs courses. Dans nos moments de repos ou de relâche, j'étudiais assidûment les mailiématiques et la théorie de l'art nautique, afin de pouvoir, lorsque j'aurais acquis assez d'expérience pratique, commander à mon tour un corsaire.
« Cet apprentissage a duré deux ans, pendant lesquels nous avons livré de bien sanglants combats.
« Ce que j'avais prévu arriva.
« Cette vie de lutte, de périls, était mon élément. A l'approche d'un abordage avec les Anglais, je ressentais tous les sjmiptômes d'une sourde colère... Une fois le combat engagé, cette furie éclatait comme la foudre et décuplait mes forces.
« Une chose te paraîtra étrange, mon enfant, et pourtant elle est explicable.
« Après avoir ainsi donné un libre essor à ma fougue, et lorsque j'avais ainsi dépensé cette exubérance de vie (jui dé- Ijordait en moi, je me sentais pendant longtemps plus calme et comme apaisé...
« C'est à ce point que, dans les relations habituelles de la vie, ces contrariétés, ces oppositions souvent puériles, qui autrefois me mettaient hors de moi, me trouvaient alors presque toujours indifférent et paisible; aussi bien des fois, mon enfant, je t'ai entendue, depuis quelques années, louer la patiente et conciliante facilité de mon caractère.
« Faut- il attribuer ce changement au progrès de l'âge ? Je ne sais; peut-être, au contraire, en est-il de certaines natures violentes comme de ces coursiers pleins de sang et d'ardeur, que l'inaction rend farouches, indomptables, dangereux, tandis qu'ils deviennent sans pareils à la chasse ou à la guerre, parce qu'ils trouvent à y déployer l'énergie dont ils sont dévorés.
« Loin de moi, mon enfant, la pensée de t'attrister par le récit de ce que oVautres ont appelé les exploits de toi\ père.
« Je te dirai seulement qu'après deux années de service comme matelot, on m'offrit d'être second à bord d'un célèbre corsaire.
« Après dix-huit mois passés dans ce grade subalterne, mon renom était tel, qu'un armateur me proposa le commandement de l'un de ses corsaires, nommé le Tison d'Enfer. Depuis ce temps, j'ai toujours servi comme capitaine, et le nom bizarre du premier bâtiment que j'avais commandé a été conservé par mon armateur à tous les navires que j'ai montés.
« Le hasard a voulu que je n'aie jamais été blessé ; j'ai reçu l'autre soir ma première blessure en venant à ton secom's.
« Je n'ose t'avouer à quelle cause j'attribue, par une superstition étrange, la chance d'avoir été jusqu'ici épargné au milieu de tant de combats sanglants... Il me faudrait pronon-
cer encore le nom de ta mère, et cela raviverait tes douleurs.
e Le bon Segoffin ne m'a jamais quitté : son courage, son sang-froid naturel, me l'ont rendu précievix comme maître canonnier; car il faut, pour ce métier, conserver au milieu des périls si du tumulte du combat un calme inaltérable, une main ferme et un coup d'œil d'une justesse infaillible.
<( Malheureusement le sort inconcevable qui m'avait toujours protégé n'a pas été aussi favorable à Segoffin : il a reçu plusieurs blessures graves, et, à notre dernier combat, sautant avec moi à l'abordage, il a perdu un œil d'un coup de pique. Te dire, mon enfant, l'admirable dévouement de ce digne homme serait impossible; ce n'est plus un serviteur pour moi, c'est un ami.
« Pendant ces années où j'ai fait presque continuellement la guerre, mes prises ont été très-considérables j j'ai pu, ainsi que je l'avais espéré, assurer ton sort, et t'entourer de tout le bien-être possible,
<( Une dernière explication, mon enfant :
« Je connais ta tendresse pour moi : je m'étais, hélas ! aperçu, au retour de ma première absence, que, par suite de la terreur dont tu avais été saisie lors de la mort de ta pauvre mère, tu avais contracté une sorte de maladie nerveuse ; cela te rendait sujette à des accès de frayeur involontaire; je te savais enfin douée, comme ma pauvi'e Jenny, d'une sensibilité aussi rare qu'excessive; je résolus donc, d'accord avec Segoffin, de te cacher mon dangereux et aventureux métier... car pour toi, chère enfant, ce n'eût pas été vivre que d'être sans cesse en proie aux inquiétudes, aux alarmes cpie ta tendresse filiale se fût encore exagérées, en songeant aux périls que je pouvais courir loin de toi.
(' Il fut convenu avec Segoffin, qu'à tes yeux et à ceux de Suzanne, nous serions censés nous occuper du commerce de rouenneries et du placement de ces marchandises; nos fréquenfes absences s'expliquaient ainsi; je m'étais arrangé de façon à ce que les lettres que tu m'adressais des endroits convenus entre nous me fussent envoyées à Dieppe : lorsque
j'y revenais ajjrès une croisière, je les recevais, et je datais mes réponses des divers lieux d'où je les faisais ensuite parvenir, grâce à quelques mesures facilement organisées.
« Telles étaient, mon enfant chérie, les minutieuses précautions que je devais prendre, afin de te laisser dans l'erreur et de ne pas éveiller tes soupçons.
« Pardonne-moi ces mensonges... leur nécessité sera mon excuse auprès de toi.
« Il y a deux ans, les médecins m'avaient assm'é que l'air ie la mer, salubre et foilifiant, serait bon pour ta santé; je L fis venir d'Orléans; j'achetai cette maison et je t'y établis, te bourg se trouvant à une assez grande distance de Dieppe, 011 je m'embarque ordinairement. Mon secret avait été fidèlement gardé jusqu'ici, grâce à mon nom de guerre de capitaine i Endurci; jamais ni toi, ni Suzanne, n'aviez soupçonné que ce redoutable corsaire dont les sanglants exploits te causaient tant d'épouvante fût ton père. M, Yvon Cloarek, commerçant en rouenneries.
(c Maintenant, chère et tendre enfant, tu connais ma vie... toute ma vie; je ne te fais pas ces aveux pour changer ta résolution... Ma présence, je le prévois, te serait désormais trop pénible : mais je ne veux pas te quitter sans t' avoir dévoilé le mystère dont ma conduite a été jusqu'ici enveloppée.
« Maintenant, adieu et pour toujours; adieu, ma bien chérie et tendre enfant !
« Ma dernière consolation sera de te laisser des chances de bonlieur certain... Tu aimes dignement, et tu es dignement aimée; le cœur que tu as choisi est noble et généreux. Suzanne sera pour toi une seconde mère... et je te laisse mon bon et fidèle Segoffin...
« Mon notaire a reçu mes ordres pour tout ce qui concerne ton mariage...
« Je désire qu'il soit célébré le premier du mois prochain, afin que de lom- .. mes vœux puissent s'associer à ton bonheur...
« Adieu encore... et oour toujours acheu, ma fille idolâ-
trée... les larmes tombent de ma vue... Je ne puis décrire davantage...
« Ton père, qui t'aime comme il t'a toujours aimée,
« YvoN Cloarek.
« Segoffin te dira la cause de mon départ précipité pour le Havre, et comment j'ai pu revenir assez à temps pour te délivrer des misérables qui t'entraînaient. »
Après la lecture de cette lettre, dont la dernière partie fut souvent interrompue par les pleurs d'Onésime et de ses auditeurs... Sabine, pâle, profondément attendrie, caclia sa figure entre ses mains el lit entendre des gémissements étouffés...
Segoffin échangea de nouveau un regard d'intelligence avec Suzanne, et reprit en domptant son émotion :
— Maintenant je vais, si vous le voulez, Mademoiselle, vous apprendre en deux mots... comment M. Yvon est revenu ici à temps pour vous sauver,
Sabine n'ayant pas répondu , le madtre canonnier pom'suivit :
— Le monsieur poudré que vous avez vu l'autre jour, mademoiselle Sabine, était notre armateur... Il venait engager M. Yvon à une nouvelle course ; il s'agissait d'une prise de deux millions et d'un combat bien tentant; mais M. Yvon vous avait promis de ne plus vous quitter, il a refusé ; alors l'armateur a signifié à votre père que l'équipage viendrait ici... le chercher de gré ou de force... Afin d'éviter ce malheur qui vous eût tout appris... nous sommes partis pour le Havre : notre brick s'y trouvait ; une partie de l'équipage était réunie dans une taverne. Monsieur Yvon est accueilli avec une joie... un enthousiasme!!.. Enfin, Mademoiselle, c'était du délire... comme toujours, d'ailleurs, lorsqu'on le revoyait à bord... Car il est, voyez-vous, aussi tendrement aimé... de ces endiablés corsaires qu'il est aimé... dans sa maison... C'est qu'aussi s'il est sévère... il est juste... bon et humain . Il y a plus d'un capitaine marchand en An-
gleterre, allez... Mademoiselle... que M. Yvon a pris et qu'il a renvoyé libre et avec tout ce qu'il possédait personnellement ; savez-vous pourquoi ? parce que la première question que votre père faisait à un prisonnier était celle-ci :
« — Avez-vous une fille?»
S'il répondait : oui, continua Segoffin, sans paraître remarquer un mouvement de Sabine, s'il répondait oui, son compte était bon, et M. Yvon me disait :
« — J'aime trop mo. petite Sabine pour garder prisonnier un homme qui a une fille ! »
Aussi, mademoiselle Sabine, vous avez, sans vous en douter, rendu des filles et des pères bien heiireux en Angleterre... Mais, pardon, il ne s'agit pas de cela. Voici donc M. Yvon au milieu de nos corsaires, fous de joie de le revoir; mais bientôt si furieux, quand ils ont appris qu'il ne voulait pas reprendre la mer, qu'il était impossible de leur faire entendre raison. Ils criaient tous : « Nous abandonnerons nos parts de prise au capitaine. Ce n'est pas pour de l'argent que nous voulons nous battre, c'est pour aborder ce brigand de Pourvoyeur des pontons.» (On appelait ainsi un intrépide capitaine anglais commandant l'escorte du bâtiment que l'on voulait enlever.) Aussi, tenez, mademoiselle Sabine, i'ai vu M. Yvon dans de bien grands dangers : une fois, entre autres, où il avait à lutter contre l'ennemi, contre la tempête et contre le feu que nous avions à bord ; eh bien ! il ne s'est jamais montré plus courageux que l'autre soii', où il a refusé la plus glorieuse entrepiise de toute sa vie de marin, et cela, parce qu'il vous avait promis de ne plus jamais vous quitter. « Oui, » m'a-t-il dit : « j'ai donné à ma fille ma parole de père. C'est encore plus sacré, s'il est possible, qu'une parole d'honneur. » Et ce n'est pas tout... Le refus de M. Yvon a tellement exaspéré l'équipage, que les plus enragés ont été... jusqu'à dire à voh'e père que, s'il refusait la course, ils croulaient qu'il avait peur de se battre avec ce fameux capitaine anglais... Lui! M. Yvon... peur! lui!.. Et làdessus... savez-vous, mademoiselle Sabine, ce qu'il m'a dit
tout bas, avec un sourire triste que Je n'ouMierai de ma vie : « — Pour la première fois de ma vie, ma tendresse pour ma fllle vient d'être mise à l'épreuve; maintenant, je le jure, il n'y a pas un père qui aime son enfant plus que moi.»
— Oh! non, s'écria Onésime avec enthousiasme, il n'existe pas au monde un père plus courageux et plus tendre.
— Continuez... oh! continuez, Segoffin, dit Sabine, dont l'attendrissement et l'émotion devenaient inexprimables.
— A ce reproche de lâcheté, qui, au fond, poignardait M. Yvon, il a répondu froidement que sa résolution était prise; alors, autre scène. Los corsaii'es s'écrient :« Emmenons de force le capitaine à bord, le lieutenant fera la route, et une fois en vue du Pourvoyeur des pontons, le capitaine se décidera, nous en répondons. »
Malgré mes efforts et ceux de deux ou trois autres pour faire entendre raison à ces furieux, je ne sais ce qui serait arrivé, tant l'équipage était monté, si un officier du port, sachant que le capitaine du Tison d'Enfer était à la taverne, n'était accouru annoncer à M. Yvon qu'un bateau pécheur venait de donner la nouvelle qu'un grand schooner , d'une apparence suspecte, louvoyait en vue des falaises, comme s'il voulait tenter un débarquement sur la côte, ainsi que cela était arrivé depuis quelques jours sur d'autres points... L'officier du port venait engager le capitaine du Tison d'Enfer, en l'absence de tout bâtiment de guerre, à appareiller à l'instant afin d'aller attaquer le schooner s'il voulait en effet tenter un débarquement. M. Yvon devait obéir : c'était défendre le pays... Nous cornions aux canots, nous arrivons à bord du brick ; le vent était bon, nous filons notre câble, et nous longeons la côte pour découvrir le schooner. Ici, mademoiselle Sabine, je dois vous parler d'une chose que M. Yvon n'a pas osé vous avouer dans sa lettre, lorsqu'en vous rappelant qu'il n'a jamais été blessé, il vous parle d'une idée superstitieuse : il faut bien vous le dire, mademoiselle Sabine, la vie de votre pauvre père a été par-
tagée comme qui dirait en deux parties... l'une, toute de bonheur... c'était qiiand il était ici ou qu'il me parlait de vous... l'autre, toute de désolation... c'est quand il pensait à votre chère mère... qu'il aimait autant qu'il vous aime... Suzanne vous l'a cent fois dit comme moi... Enfin... toujours est-il que, dans cette soii'ée où il l'a perdue... le hasard avait voulu qu'il fût costumé à la mode de notre pays breton pour aller à un bal déguisé...
Aussi, étant toute petite, vous ne l'avez pas reconnu... Lorsqu' après le malheur nous nous sommes engagés comme matelots sur des corsaires, où chacun s'habille à sa guise, M. Yvon m'a dit : « Puisque je m'embarque pour expier un malheur que je pleurerai toute ma vie... je veux toujours porter en mer le costume de notre pays; il est devenu sacré jDOur moi, car je le portais dans cette nuit funeste où j'ai, pour la dernière fois, serré entre mes bras ma pauvre femme expirante. » Depuis , M. Yvon n'a jamais manqué à sa parole, et cela malgré mes prières, car le bruit s'étant répandu en Angleterre que le fameux corsaire l'Endurci portait le costume breton, une fois bord à bord avec nous, c'est surtout sur M. Yvon, si reconnaissable à ses habits , que l'on tirait avec achai'nement. Eh bien ! mademoiselle Sabine... quoique votre père payât de sa personne mieux que pas un de nous, il n'a jamais été blessé; or, comme l'on devient toujours un peu superstitieux dans notre métier, M. Yvon a prescjue fini par croire qu'il y avait comme un charme protecteur attaché à notre costume national... De leur côté, nos marins s'imaginaient aussi que ce costume portait bonheur à l'équipage ; ils auraient eu moins de confiance si M. Yvon les eût commandés sous un autre habit que celui sous lequel ils l'avaient vu tant de fois les conduire au feu; voilà pourquoi M. Yvon, en arrivant à bord pour aller combattre le schooner, avait revêtu son costume comme il aurait mis son uniforme, ne croyant pas avoir à débarquer chez lui.
Nous étions en mer depuis trois quarts d'heure, lorsque
nous voyons tout à coup une grande flamme s'élever vers la côte, au-dessus des falaises. M. Yvon s'oriente. Plus de douto, sa maison, où vous êtes restée, est en feu. Presque aussitôt le lieutenant, â l'aide d'une longue-vue de nuit, aperçoit le schooner en panne et toutes ses grandes embarcations au pied de la falaise de Bara... où elles venaient sans doute de débarquer les Anglais. Cette falaise , on la voit d'ici. Épouvanté pour vous, M. Yvon fait mettre la chaloupe à la mer, s'y jette avec moi et vingt de nos hommes... Un quart d'heure après, nous étions ici... M. Yvon recevait sa première blessure en abattant à ses pieds le chef de ces bandits, un capitaine Russell, qui avait déjà machiné contre M. Yvon l'enlèvement que vous avez lu dans les journaux ; blessé par votre père et resté prisonnier à Dieppe, il avait trouvé moyen de s'évader et de monter ce nouveau coup. Voilà, mademoiselle Sabine, toute la vérité sur M. Yvon. Il a bien souffert, allez! depuis trois jours... et cela n'est rien... auprès de ce qu'il aura souffvir... jusqu'au jour de votre mariage... car, après cela... comme il vous saura heureuse... je crains bien qu'à bout de forces pour souffrir...
— Mon père!., s'écria Sabine palpitante de douleur, d'angoisse et de tendresse, où est mon père?
— Mademoiselle, dit Segoffln en tressaillant d'espoir, je ne sais... si je dois....
— Mon père !.. répéta la jeune tille, il est ici?..
— Peut-être... n'est-il pas loin... répondit Segoffin presque fou de joie, mais s'il revenait, ce serait pour ne plus s'en aller...
— Oh ! qu'il me pardonne seulement d'avoir un moment méconnu sa tendresse... et sa courageuse expiation... Qu'il me pardonne... et ma vie entière lui sera consacrée... Mon Dieu! vous vous taisez... vous pleurez tous... vos regards se tom-nent de ce côté... il est là !.. joies du ciel!., mon père est là!... s'écria Sabine dans une exaltation radieuse en courant à le. |K)rte d'une chambre voisine.
Cette porte s'ouvrit soudain. Le père et la fille s'embrassèrent dans une indicible étreinte...
Un mois après, sous les auspices de M. Y von Cloarek, un double mariage unissait Suzanne et Segoflin, Salnne et'Onésime.
Une cure merveilleuse du célèbre docteur Gasterini, ancien ami du corsaire , et aussi grand médecin que grand gourmand, avait rendu la vue à Onésime.
En revenant de la messe , Segoflin dit à Suzanne d'un air triomphant :
— Eh bien! ma chère, avais-je tort de vous dire : Ce qui sera, sera. Vous serez madame Segoflin... L'ètes-vous, oui ou non?
— Que voulez-vous, méchant homme, répondit dame Segoflin avec un soupir railleur, quoiqu'elle fût aussi Hère d'être au bras de son mari que s'il eût été l'un de ces héros de la grande armée qu'elle avait tant admirés, il faut bien se résigner : Ce qui est fait, est fait.