‹ Les sept péchés capitauxChapitre 6 sur 7 · II · texte numérisé non relu

II

En effet, Onésime fit un légp.r mouvement sur sa couclie et poussa un profond soupir.

— Suzanne avança la tête, s'aperçut qu'Onésime ne dormait pas, et dit à la paysanne :

— Des>?endez diner, ma bonne... je vous sonnerai plus tard. La garde sortit, Suzanne vint s'asseoir à sa place.

A la voix de sa tante, Onésime avait tressailli de contentement; il lui dit, en la sentant assise auprès de lui :

— Vous voilà?.. Oli ! tant mieux !

— Cher... cher enfant... dit la gouvernante avec une émotion difficilement contenue, je viens de t'entendi^e soupirer... tu souffres donc toujours... ou davantage peut-être ?

— Non... je vous assure... je me sens beaucoup mieux.

— Tu dis cela pour me rassurer?

— Tenez... prenez ma main... Vous savez combien(''lle était brûlante... voyez!

— Il est vrai... elle l'est moins... Et ta blessure, est-ce qu'elle t' élance encore beaucoup ?..

— J'ai un peu de difficulté à respirer, voilà tout; cela ne sera rien.

— Rien ! mon Dieu! rien... un coup de poignard en pleine poitrine...

— Ma bonne tante...

— Que veux-tu?

— Et mademoiselle Sabine?

— Tout le monde va bien... très-bien, je te l'ai déjà dit. Onésime secoua la tète d'un air d'incrédulité, et reprit :

— Et M. Cloarek?

— Tiens, mon enfant!,., ne paiions pas de ce qui s'est passé... ne me fais pas de questions, je ne saurais y répondre. Quand tu seras tout à fait sur pied, à la bonne heure !

— Écoutez, ma tante... vous refusez de me répondre... de crainte de trop m' agiter... mais, je vous le jure... l'incerlitude où je suis sm' le sort de mademoiselle Sabine et de M. Cloarek me désole !

— Tout le monde va bien... je te le répète...

— Non, ma tante... non, tout le monde ne peut pas aller bien... après cet événement terrible et encore inexplical)le pour moi !

— Mais, mon ami, je t'assure que... Allons, voilà que tu t'impatientes, que tu t'agites. Mon Dieu ! combien tu es peu raisonnable, Onésime!.. Je t'en prie... calme-toi.

— Mon Dieu! mon Dieu! est-ce ma faute? Pourquoi me laissez-vous dans une pareille anxiété... au sujet de mademoiselle Sabine... de M. Cloarek?

— Mais je me tue à te répéter que tout le monde va bien.

— Et moi je vous dis que c'est impossible, s'écria le jeune homme avec une anioiation croissante. Comment ! dans cette funeste soirée, l'on attacpie cette maison de vive force, et au bruit de la fusillade, à la lueur de l'incendie, l'appartement où nous nous trouvions, msidemoiselle Sabine, vous et moi, est envahi par une bande de gens furieux, et vous voulez que je croie que mademoiselle Sabine, qui tremblait au moindre bruit, n'a pas éprouvé dans cette soirée une commotion terrible, mortelle, peut-être?

— Onésime... au nom du ciel, écoute-moi.

— Qui me dit qu'elle n'est pas morte?..

— Calme-toi...

— Morte ! ajouta- t-il d'un air égaré, et vousme le cachez. Mode! Si cela était?.. Oh! mon Dieu!

— Mon enfant... je t'en supplie...

— Et M. Cloarek... si sa fille est morte! lui qui l'aimait tant! où est-il? qu' est-il devenu? qu'aura-t-U fait... après un pareil malhetu"? Je vous dis, moi, qu'il règne dsins cette maison un silence de tombe.

— Malheureux enfant! mais c'est du délire.

— Non, ce n'est pas du délire! Hélas! j'ai maintenant ma raison! avec elle me sont revenus les craintes... les pressentiments... et cela me tue... murmura Onésime en retombant anéanti sur sa couche ; car, dans son agitation, U avait eu la force de se dresser sur son séant.

Suzanne, effrayée, se pencha sur son neveu, souleva sa tète

appesantie, lui fit respirer des sels ; peu à peu sa faiblesse se dissipa^, et il dit à Suzanne qui sanglotait :

— Pardon... pardon... du chagrin que je vous cause. Mais, si vous saviez mes angoisses... si vous saviez ce qu'il y a d'affreux... pour moi... à penser que, le matin même de cette fatale journée, M. Cloarek m'avait fait espérer... un bonheur si grand... si grand!., que je ne pouvais y croire... Et... maintenant tant d'espérances ne sont plus que larmes et cendres !

— Mais que veux-tu que je fasse à cela? mon Dieu!..

— Vous croyez agir pour le mieux en me cachant tout... je le sais, pauvre et bonne tante... mais, je vous le jure, vous vous trompez... la réalité... si affreuse qu'elle soit... me ferait moins de mal que l'incertitude dont je suis torturé... Quand je ne dors pas... les pensées les pins sinistres m'assiègent... quand je ferme les yeux, ce sont des songes horribles, et je me réveille en sursaut... pour retomber dans des doutes pleins d'alarmes... Non, non, je vous dis que ce n'est pas vivre... J'aime mieux cent fois la mort; c'est au moins une certitude.

Suzanne, effrayée de la ci'oissante exaltation d'Onésime, et craignant qu'en effet les réticences dont elle s'entourait n'eussent un effet funeste, Suzanne s'écria :

^ Eh bien! écoute... promets-moi d'être raisonnable... d'avoir du courage...

— Du courage... ah! je savais bien, moi, qu'il y avait de grands malheurs!

- Tu vois bien... que veux-tu que je fasse, que je dise ? s'écria la mallieureuse femme. Voilà déjà qu'aux premiers mots, tu te désespères.

— Oh! mon Dieu! s'écria Onésime avec terreur, j'en avais le pressentiment!., elle est morte !..

— Non... non... elle vit, reprit la gouvernante; elle viX... je te le jui'e sur le salut de mon âme... elle, te dis-je... Elle a bien souffert... elle a été bien cruellement éprouvée... tu dois le penser, mais sa vie n'est plus en danger.

— Elle a donc été en danger.

— Pendant deux jours... oui, malheureusement; mais,

tout à l'heure encore, j'ai causé avec elle... Son état est aussi satisfaisant que possible.

— Merci ! mon Dieu! merci !... dit religieusement Onésime. Merci à vous, ma bonne tante... Ah ! si vous pouviez savoir le bien que vous me faites... l'adoucissement que j'éprouve, vous en seriez heureuse !

— Et j'en suis heureuse, mon enfant.

— Monsieur Cloarek est-il ici ?

— Non...

— Il n'est pas auprès de sa lille ?...

— Non, mon enfant... non.

— Où est-il donc?

— On l'ignore...

— Oh! mon Dieu!... mais, dans cette nuit fatale...

— Il est venu... il a même été blessé... légèrement.

— Et depuis?

— On ne l'a pas revu...

— Mais comment n'est- il pas resté auprès de sa fille? C'est inconcevable! elle doit mourir d'inquiétude...

— Elle est bien triste, assurément, répondit la gouvernante avec embarras.

— Et cette sanglante attaque, et ces mots effrayants, inexplicables, de mademoiselle Sabine, qu'il me seml)]e avoir entendus comme dans un rêve sinistre, lorsque je croyais sentir ma vie s'écouler avec mon sang ! oh ! parlez ! parlez ! il y a là des choses qui confondent ma raison... Comment, encore une fois, monsieur Cloarek n'est-il pas ici... auprès de sa fille?

— Mon pauvre cher enfant, c'est à grand'peine que je cède à ton désir; mais dans l'état d'agitation où je te vois... un refus de ma part serait peut-être dangereux.

— Oui... oui, bien dangereux.

— Je te crois... écoute-moi donc... je te le répète, du courage... car les blessures de l'âme sont, hélas! souvent plus cruelles que les blessures du corps... et c'est surtout à l'âme... au cœur... que cette pauvre Mademoiselle et son père ont été frappés...

— Ma tante . . . von s le voyez, je suis calme ; j'aurai du courage.

— Tu te rappelles, n'est-ce pas, que, dans l'après-midi de cette funeste soii^ée, M. Cloarek, qui avait, quitté la maison sans qu'on le sût, pour se rendre au Havre, envoya de cette ville un exprès à sa fille pour lui recommander de n'être pas inquiète ; une affaire qui l'intéressait elle-même devant le retenir dehors pendant la soirée... tu te rappelles bien cela, n'est-ce pas ?

— Oui... répondit Onésime avec un soupir. Mademoiselle Sabine avait même un moment pensé qu'il s'agissait de quelques préliminaires relatifs à cette union... qui me semblait un songe ! Hélas! oui... c'était trop beau... trop inespéré... cela ne devait être qu'un songe...

— Tu m'as promis, mon pauvre enfant, d'avoir du courage...

— J'en aurai... Continuez, je vous prie...

— Tu te souviens aussi de l'alerte qui avait eu lieu... pendant la soirée même de l'arrivée de M. Cloarek?

— Oui... ces deux hommes que Thérèse croyait avou' vus...

— La pauvre fille n'avait que trop bien vu... Deux hommes en effet, ainsi qu'on l'a su plus tard, s'étaient inti'oduits dans le jardin, non pour attaquer la maison... mais pour reconnaître le passage...

— Ces deux hommes faisaient donc partie de cette bande armée?

— L'un d'eux en était le chef, mon enfant.

La paysanne, en rentrant, interrompit l'entretien d'Onésime et de sa tante, et fit signe à celle-ci de venir lui parler.

— Qu'y a-t-il ? demanda tout bas Suzanne.

— M. Segoffln vient d'arriver.

— Et Monsieur?

— M. Ses'.offin est seul; il a demandé à pai'ler tout de suite à Mademoiselle... Thérèse est allée la prévenir, et elle a fait dire à M. Segoffln d'entrer.

— Et il n'a donné aucune nouvelle de Monsieur?

— Aucune.

— Dites à Thérèse de prévenir Mademoiselle que si elle a besoin de moi, je descendrai à l'instant.

— Oui, madame Robert.

La gard:: sortit ; Suzanne revint auprès de son neveu, afin de poursuivre son entretien avec lui.

— Mon cher enfant, dit Suzanne en revenant s'asseoir auprès d'Onésime, maintenant que je t'ai rappelé quelques faits indispensaljles à l'intelligence de ce que j'ai à te raconter... je poursuis...

— Ce que l'on est venu vous dire... là... tout bas, ma tante, n'était pas une mauvaise nouvelle?

— Non, mon ami... il s'en faut, et... d'ailleurs, je te le dirai plus tard ; mais, pour en revenir à mon récit... tu te souviens qu'aux premières lueurs de l'incendie et aux premiers coups de hache donnés à la porte de la maison, Thérèse est accourue épouvantée nous dire que le pavillon au fourrage était en feu et qu'une troupe armée attaquait la maison... Tu te rappelles notre mortelle épouvante?

— Oui... Oh! quelle nuit! quelle nuitl...

— Mais aussi, moi, je me rappelle avec un mélange de terreur et d'admiration l'intrépidité que tu as montrée pendant cette nuit alfreuse.

— A quoi bon parler de cela?

— A quoi bon ! Mais parce que cela me fait battre le cœur de fierté I Cher et brave enfant, je t'entends encore nous dire :

<( Ils viennent, la fuite nous est impossible ; je ne peux vous préserver du danger, car, hélas!... mon infirmité m'empêche de le voir... mais je peux du moins vous faire un rempart de mon corps... » Ett'armant au hasard de la barre de fer de l'un des volets, tu t'es précipité à la porte, au moment où elle allait être envahie... et là, pauvre ami, seul, pendant quelques instants, tu as défendu l'entrée de notre chambre avec un coui'age et une force surnaturels...

— Je vous en prie.... ma bonne tante.... assez... assez à ce sujet.

— Assez! comment! lorsque ma seule consolation, en te voyant blessé, est de me souvenir de ta bravoure, de ton dévouement? Non... non, j'aime à répéter, moi, que la vaillance des plus déterminés aurait pâli auprès de la tienne... Retranché dans l'embrasure de la porte que tu défendais, la barre de fer que tu avais saisie était devenue entre tes mains une arme terrible, et quoique ta mauvaise vue t'empêchât de bien diriger tes coups... tous ceux qui s'approchaient à portée de ton- bras tombaient à tes pieds.

— Ah ! pendant cette lutte de peu d'instants, qu'elle devait être l'épouvante de mademoiselle Sabine!... Un tel spectacle... poui' elle... si craintive, c'était mourir mille fois...

— Tu te trompes , mon ami.

— Que dites-vous?

— Sa fermeté était inconcevable... oui... et, à cette heure encore, je me demande par quel prodige, elle.... qu'un rien effrayait, a pu montrer dans cette soirée une pareille force de caractère.

— Mademoiselle Sabine?

— C'est incroyable, te dis-je ; pendant que tu défendais si vaillamment notre refuge, cette pauvre et chère enfant (il me semble \a voir encore) était debout... pâle... mais résolue. Se^ premiers mots ont été : «Merci, mon Dieu I je mourrai seule... mon père est absent. »

— Oh !... c'est bien... d'elle... Toujours son noble et grand cœur.

— Puis, te regardant d'un coup d'oeil assuré, presque glorieux, elle m'a dit avec exaltation, en te montrant à moi : (i Le crois-tu brave, maintenant?... Il va se faire tuer pour nous; mais au moins nous périrons avec lui. »

— Tant de résignation, dit Onésime en portant la main à ses yeux humides, tant d'énergie chez elle ! cela me confond...

— Peut-être ces cœiirs timides, qu'un rien effraye habituellement, s'exaltent- ils au contraire dans les grands dangers!.. Ce qu'il y a de certain, c'est que Sabine s'est montrée héroïque; elle t'a vu tomber... Lorsque enfin, accablé par le nombre et frappé d'un coup presque mortel , tu as été renversé sans connaissance au seuil de sa porte... quatre de ccg bandits, dont le chef avait un bras en écharpe... un grand homme pâle à cheveux roux, se sont alors précipités dans la chambre. «Onésime est mort pour nous!... A notre tour, maintenant. Adieu, Suzanne, » m'a dit Sabine en m'enlaçant de ses bras et en murmurant tout bas : « Adieu! bon père... adieu ! »

— Aimante et courageuse jusqu'à la fin ! dit Onésime en essuyant ses larmes.

— Je me sentais moins résignée qu'elle. Je venais de te voir tomber sanglant, au seuil de la porte; je me jetai aux pieds du chef de ces meurtriers, en criant : Grâce!... grâce!... Il étendit sa main comme pour ordonner à ses hommes de s'arrêter, et me dit d'une voix menaçante : « Où est le capitaine rEndxirci?

— Le capitaine l'Endurci! reprit Onésime en regardant Suzanne avec une sm'prise extrême, ce corsaire dont il y a quelques jours encore nous lisions l'invasion ? Pourquoi venait-on le demander ici? au milieu d'un tel désastre? Et d'ail" leurs, ces hommes étaient Anglais, je me le rappelle maintenant.

— Tout à l'heure, je t'apprendrai ce que je sais à ce sujet, mon ami... Je te disais donc que l'homme au bras en écharpe, qui paraissait le chef, m'avait demandé où était le capitaine l'Endurci... Je me jetai aux pieds de :et homme en m'écriant :

« Celte maison est celle de M. Cloarek, Monsieur; il est absent. Yoici sa fille... ayez pitié d'elle I

« — Sa fille! dit cet homme avec un éclat de rire féroce, c'est sa fille !... Ali ! tant mieux !... Et toi, me dit-il, tu es sa femme ?

« — Non, Monsieur... je stus la gouvernante.

« — Aîi ! c'est sa fille ! » reprit-il encore. » Et il s'approcha â<? cette pauvre Mademoiselle, dont le courage semblait augmenter avec le danger. Les deux mains croisées sur la poitrine, comme une sainte, elle regardait fièrement le chef de ces bandits.

« — Où est ton père? lui dit-il.

« — Loin d'ici... grâce à Dieu! répondit bravement la pauvre enfant.

« — Ton père est arrivé hier; il se trouvait encore tantôt dans cette maison. Où est-il? où est-il? s'écria ce misérable en la menaçant. » Sabine restait muette; il reprit avec un affreux sourire :

« — J'ai man(jué ton père... mais en t'emmenant, toi, je l'aurai... Tu lui écriras d'Angleterre, où je vas te conduire. Tu lui dii'as où tu es ; il bravera tout pour venu' te délivrer. C'est là que je l'attends... et je l'aurai. Allons, suis-moi.

(( — Vous suivre? s'écria Sabine, vous me tuerez plutôt!

« — L'on ne te tuera pas; tu viendras de gré ou de force : choisis.

« — Jamais ! » s'écria la malheureuse enfant. Alors il se tourna vers ses hommes, leur dit quelques mots, et ces bandits se jetèrent sur Sabine. Je voulus là détendre; on me renversa, et, malgré ses larmes, ses cris, elle fut garrottée.

— Mais c'est horrible!... Et quel était donc le sujet de cette haine acharnée contre M. Cloarek ?

— Écoute encore... On venait de garrotter Sabine, lorsque soudain des coups de feu retentissent au loin avec un grand tumulte... et des cris forcenés... Deux hommes du dehors accourent, disent un mot à leur chef, qui les suit et s'élance hors du salon ; il n'y reste que les gens qui tenaient Sabine

gairottée. Alors seulement, pauvre enfant, je pus m'approcher de toi... Je te relevai.

Et Suzanne, encoi'e tremblante à ce souvenir, se pencha sur le lit de son laeveu pour le serrer entre ses bras.

— Pauvre ami! reprit-elle; d'abord je te crus mort; aussi, oubliant Sabine... oubliant tout, je sanglotais sur toi, désesliérant de te rappeler à la vie, lorsque tout à coup...

Et Suzanne s'arrêta un moment vaincue par l'émotion.

— Oh! parlez!... parlez'...

— Oh!... jamais!., jamais je n'oublierai ce spectacle!... Au fond du salon, deux de ces misérables tâchaient d'entraîner Sabine... malgré ses cris déchirants... Les deux autres hommes, effrayés du tumulte qui croissait au dehors, s'élançaient à la porte... lorsque tous deux, frappés tour à tour à coups de hache, roulent sur le plancher.. . L'un de ceux qui entrainaient Sabine a le même sort.

— Mais qui donc les avait frappés ?

— Qui? reprit Suzanne en frémissant et baissant la voix, un homme vêtu d'un costume étrange... il poi-tait un chapeau à larges bords, une longue veste noire et d'amples braies blanches... Une hache à la main, il venait de se pi'écipiter dans le salon, suivi de quelques marins.

— 0 mon Dieu ! s'écria Onésime en cherchant à rappeler ses souvenirs; mais il me semble... que mademoiselle Sabine, dans ses accès de terreur, parlait parfois... d'un homme aussi vêtu de cette manière étrange... et qui... était, disaitelle... le meurtrier de sa mère?...

— Hélas!... hélas! dit Suzanne en pleurant, ce souvenir n'était que trop présent à sa pensée.

— Mais, quel était cet homme... qui, vêtu de la soriti, venait ainsi au secours de mademoiselle Sabine ?

— Cet homme, répondit Suzanne avec accablement, était le capitaine corsaire l'Endurci... cet homme était monsicui Cloarek.

— Lui! s'écria Onésime en se dressan. sur son lit, malgré sa faiblesse. Quel mystère!... c'était lui... monsieur Cloarek ?

— Oui... il tenait une hache à la main, ses vêtements étaient ensanglantés, sa figure... oh ! jamais... non, jamais je n'ai vu cfe figure si terrible, si effrayante. Il entre... Sabine, ne distinguant pas d'abord ses traits, pousse un cri d'épouvante en disant : L'homme noirl.,. l'homme noir!... Monsieur Cloarek s'élance vers sa fille... elle recule avec horreur en s'écriant : « Mon père !.. ah! c'est vous qui avez tué ma mère !... » Et la malheureuse enfant tombe inanimée.

— Oui... oui... ces mots : u Mon père, vous avez tué ma mère!... » Je les avais vaguement entendus... en me sentant mourir... Ah! c'est affreux !... affreux !... Quelle horrible découverte !... que de larmes ! que de désespoir pour l'avenir !... Lui, un père si tendre... elle, une fille si aimante... entre eux... et pour jamais un abîme... 0 mon Dieu ! vous avez raison... il faut du courage... pour supporter une pareille révélation... Et mademoiselle Sabine... depuis, qpi'est-elle devenue ?

— La malheureuse enfant, je te l'ai dit, a été pendant deux jours entre la vie et la mort.

— Et monsieur Cloarek ?

— Hélas!... on ne sait rien de lui; on dit qu'en entendant sa fille lui reprocher la mort de sa mère, il a poussé un grand cri, s'est enfui comme \in insensé, et on ne l'a pas revu...

— Oh ! que de malheurs, mon Dieu ! que de malheurs ! Mais comment monsieur Cloarek avait-il été prévenu de cette attaque ? et ces Anglais, d'où venait leur haine contre lui?

— Déjà, dit-on, sur deux ou trois points de la côte, ils ont fait de semblables descentes... portant le ravage dans quelques bourgades isolées ; puis, regagnant lem's vaisseaux, ils espéraient s'emparer de Cloarek, qui a, sous le nom du capitaine l'Endurci, fait le plus grand mal à la marine anglaise.

— Monsieur Cloarek, lui, corsaire!... Mais comment a-t-il embrassé cette carrière de luttes et de périls? Pourquoi ce mystère à ce sujet envers sa fille?

— Je l'ignore comme toi, mon ami; depuis cette terrible soirée, il n'a pas reparu, je te l'ai dit; les marins de son bâti-.

ment, à la tête desquels il est venu et parmi lesquels se trouvait Segoffin, ont emmené prisonniers les Anglais qu'ils n'avaieiit pas tués. Revenue de ma première épouvante, j'ai partagé mes soins entre Sabine et toi, penclant que Segoftin et plusieurs marins éteignaient le feu du pavillon et tâchaient de faire disparaître les traces les plus visibles de ce désastre. — Segoflin lui-même n'a pas eu de nouvelles de M. Cloarek?

— Je l'ignore ; mais l'on est venu me dire tout à l'heure que Segoflin, parti depuis hier matin, était de retour; en ce moment , il a un entretien avec Mademoiselle... Peut-être lui apporte-t-il des nouvelles de son père...

— Dieu le veuille!... Mais si M. Cloarek survit à son déses poir... quel éternel sujet de, douleur et de larmes... la rêvé lation de ce fatal secret... n'aura-t-elle pas apporté entre sa fille et lui...

— Que veux-tu que je te tîisc, mon pauvre enfant ? De quelque côté que j'envisage l'avenir , partout il me paraît sombre et désolé.

— Ah! vous aviez raison, ma tante... du courage... du courage !.. Oh! oui, il en faut davantage encore pour voir souf frir ceux que nous aimons, que pour souffrir nous-mêmes.

La garde-malade, entrant dans ce moment, dit à Suzanne :

— Madame Robert, M. Segoftin voudrait vous parler, ainsi qii'à M. Onésime, s'il se trouve assez bien pour l'entendre.

— Certainement, répondit vivement le jeune homme en se levant sur son séant.

Bientôt le vieux serviteur parut dans la chambre.

Ce n'était plus cette blême et longue ligure sérieusement narquoise, cette physionomie froidement railleuse, qui provoquait tour à tour l'impatience ou la moquerie de Suzanne; le visage du digne homme était profondément triste et accablé; son petit œil, ordinairement si malin, était rougi par des larmes récentes, et l'on voyait aussi quelques traces humides au-dessous de son large emplâtre noir, car si l'œil qu'il avait perdu en bataillant aux côtés de son maître était fermé à la lumière... il ne l'était pas aux pleurs.

n. IS

Dame Robert n'accueillit plus son vieux compagnon, comme par le passé, la malice aux lèvres et l'ironie dans le regard, elle alla au-devant de lui avec un mélancolique et affectueux empressement.

— Eh bien ! mon pauvre Segoffin, lui dit-elle, quelles nouvelles? bonnes ou mauvaises?

— Je n'en sais trop rien... ma chère Suzanne, dit le maître canonnier en soupirant, cela va dépendre de ceci.

Et il tira de sa poche une enveloppe cachetée assez volumineuse.

— Qu'est-ce que cela? demanda Suzanne.

— Une lettre de M. Cloarek.

— Grâce à Dieu!... il vit, s'écria Onésime.

— Et sa santé? demanda Suzanne.

— Que voulez-vous? loin de sa fille, et après tout ce qui s'est passé, il est comme un corps sans âme... répondit Segoffin. Enfin sa dernière espérance... est dans cette lettre, et cette lettre est pour vous, monsieur Onésime.

— Pour moi?

— Et je vais vous dire ce que vous en devez faire. Mais d'abord êtes-vous capable de vous lever?

— Oui, s'écria le jeune homme en faisant un mouvement, oh! oui.

— Et moi, je dis que non, Onésime, reprit Suzanne; ce serait d'une horrible imprudence.

— Permettez, ma chère Suzanne, dit Segoffin, je suis autant que vous ennemi des imprudences, mais... (je puis vous avouer cela maintenant) comme depuis une douzaine d'années j'ai été à même de voir par-ci par-là des blessui'es de tout calibre... il m'en est resté une certaine expérience.

— Hélas! oui, et à vos dépens, mon pauvre vieil ami... et moi qui vous raillais sur vos blessures lorsqu'elles prouvent votre grand courage et votre dévouement à notre maîti'e !

Et Suzanne se rappelait, non sans attendrissement, avec quelle patiente discrétion le maître canonnier du corsaire avait si longtemps supporté les moqueries dont elle l'acca-

blait au sujet de sa prétendue maladresse qui lui faisait perdre tantôt deux doigts, tantôt un œil.

— Eh bien! Suzanne, reprit-il, ne craignez rien... je vais tâter le pouls de votre neveu, examiner attentivement son faciès, comme disait notre chirurgien-major, et si je trouve notre brave garçon en état de se lever et de descendre pour une hem'e dans le salon où il trouvera mademoiselle Sabine... je... Ah! non!,., mais non! un instant, ajouta Segoftin en arrêtant d'une main robuste Onésime qui, au nom de Sabine, voulait se jeter hors de son lit, permettez... je n'ai point encore passé ma visite de médecin ; faites-moi le plaisir de rester tranquille, ou sinon... j'emporte ma lettre, et je vous enferme... ici à double tour.

Onésime soupira, se tut, et subit avec une impatience haletante l'examen attentif de Segoffîn qui, à l'aide de la lampe approchée du lit par Suzanne, s'assura que le jeune homme pouvait, en effet, sans inconvénient, demeurer levé pendant une heure.

— Mais, Segoffîn, dit dame Robert toujours inquiète, vous me répondez au moins qu'il n'y a aucun danger?...

— Aucun... fiez-vous à moi.

— Pourquoi ne pas remettre cet entretien ?

— Pourquoi ? reprit le maître canonnier d'une voix profondément émue, ah ! c'est (jue, voyez-vous... non loin d'ici... il y a quelqu'un qui compte les heures... les minutes...

— Que dites-vous? s'écria Su2anne; est-ce de M. Cloarek que vous parlez?

j — Je vous disais, reprit Segoffîn sans répondre à cette question, je vous disais que... non loin d'ici... il y a quelqu'un qui attend. .. la vie ou la mort...

— Grand Dieu ! s'écria à son tour Onésime, la vie ou la moi't !...

— Ou plutôt l'espoir... ou le désespoir... reprit Segoffîn d'une voix grave, et cet espoir... ou ce désespoir dépendra de la lecture de cette lettre; voilà pourquoi, Suzanne... je de mande à votre neveu de rassembler toutes ses forces... pour

descendre au salon... car, s'il faut tout dire, ajouta Segoffin d'une voix de plus en plus altérée, avant une heure, le sort de M. Yvon... sera décidé...

— D'après la lecture de cette lettre? demanda Suzanne avec autant de susprise que d'anxiété.

— Oui, répondit Segoffin en tressaillant, et cette lettre, c'est M. Onésime qui doit la lire... à Mademoiselle, en présence de vous et de moi, Suzanne... car j'aurai à donner quelques explications dont M. Yvon m'a chargé... Allons, monteur Onésime, du calme., du courage... Mademoiselle est prévenue... ce qui est fait est fait... ce qui sera sera.

— Vous, Suzanne, allez nous attendre auprès de Mademoiselle; je vais aider votre neveu à s'habiller.

Dix minutes après, Onésime, dont la faiblesse était extrême, entrait, appuyé sur le bras de Segoliin, dans lo salon où l'attendait Sabine.

Lorsque Onésime, accompagné de Suzanne et de Segoffin, entra dans le salon où l'attendait Sabine, il la trouva pâle, accablée, mais grave, presque solennelle ; sa faiblesse l'obligeait de rester à demi étendue sur une chaise longue.

— Monsieur Onésime, dit-elle, veuillez vous asseoir... vous aussi, ma bonne Suzanne, vous aussi, Segoffin...

Les actem^s de cette scène s'assirent en silence et dans une profonde tristesse.

— Avant de commence!" cet entretien, reprit Sabine avec un sourire navrant, je dois vous prévenir que je suis trèschangée... Ces peurs vagues, involontaires, souvent puériles... dont j'étais obsédée, je ne les ressens plus... Une réalité terrible n-'a guérie... Devant elle... tous les fantômes qui, depuis mon enfance, assiégeaient mon imagination, se sont évanouis... Je vous dis cela, mes amis, pour que vous ne gardiez pour moi aucun ménagement... pour que vous me disiez ou plutôt pour que vous me confirmiez toute la vérité... si affreuse qu'elle soit... Maintenant, j'ai le courage et la force de tout entendre... Un mot encore... Je vous adjure, Suzanne, et vous aussi, Segoffin, au nom de votre attachement si éprouvé... pour moi... et pour... ma famille, de répondre loyalement à mes cpiestions... me le promettez-vous?

— Je vous le promets, dit Suzanne.

— Je vous le promets, dit Segoffin.

Il y eut ensuite un moment de silence.

La gouvernante, le vieux serviteur, et surtout Onésime, étaient frappés de l'accent résolu avec lequel s'exprimait Sabine; tout présageait que, qiielle que fût sa détermination en suite de cet entretien, cette détermination serait invariable.

La jeune fille reprit :

— Suzanne... vous m'avez vue naître... vous avez été, par votre dévouement et vos soins... l'amie de ma mère... c'est au nom de cette amitié... que je vous adjure de me dii'e si les souvenirs de mon enfance ne me trompent pas; si mon père... il y a douze ans, vêtu... comme je l'ai revu avant-hier... n'a pas... n'a pas... causé la mort de ma mère?

— Hélas! Mademoiselle...

— Au nom de la mémoire sainte et bénie de ma mère... Suzanne. . . dites-moi la vérité. . .

— La vérité... est... Mademoiselle... répondit la gouvernante d'une voix tremblante, la vérité est que, après une scène violente... que Madame a eue avec Monsieur... elle est morte... mais...

— Assez, ma bonne Suzanne, dit Sabine en l'interrompant,

et, passant sa main sur son front biiilant, elle garda un moment le silence.

Trist-^ bilence... que personne n'osa rompre.

La jeune iille poursuivit :

— Segoffin... vous avez été le serviteur... le digne serviteur de mon grand-père... vous avez vu naître mon père... vous vous êtes, en tout temps, en toute circonstance, aveuglément dévoué à lui... Est-il vrai que mon pèi-e... au lieu de se livrer au commerce, ainsi qu'il le disait, était corsaire et courait les mers sous le nom du capitaine l'Endurci ?

— Oui, Mademoiselle, c'est vrai, répondit Segoftin en étouffant un soupir.

Après un nouveau silence, Sabine reprit :

— Monsieur Onésime... je me dois à moi-même... je vous dois à vous de vous faire connaître ma détermination... Dans un temps plus heureux, des projets d'union ont été formés pour nous... mais, après ce qui s'est passé... après ce que vous savez et ce que vous venez d'apprendre... je ne vous surprendrai pas, je l'espère, ea vous disant que ma vie... ne doit plus être de ce monde...

— Grand Dieu ! Mademoiselle, s'écria Onésime, que ditesvous?...

— Je suis décidée à me retirer dans un couvent... où je désire terminer mes jours...

Onésime ne prononça pas une seule parole, sa tête se pencha sur sa poitrine, ses lai'mes le suffoquaient.

— Mademoiselle... non... non, c'est impossible, s'écria Suzanne en pleurant; non, vous ne vous ensevelirez pas ainsi... toute vivante...

— Ma résolution est prise... répondit Sabine d'une voix ferme; mais si ce séjour ne vous paraît pas trop triste... ma bonne Suzanne... je serai heureuse de vous voir m' accompagner.

— Jamais je ne pourrai me séparer de vous, Mademoiselle... TOUS le savez bien... mais vous ne ferez pas cela... vous ne.,.

— Suzanne, dit Sabine en interrompant la gouvernante.

depuis deux jotirs j'ai réfléchi au parti que je devais prendre... il ne m'en reste pas d'autre... je vous le dis... ma résolution est irrévocable...

— Et votre père?... Mademoiselle, dit Segoffin, avant de vous séparer de lui pour toujours... et Segoffin appuya sur ce mot pour toujours... le verrez-vous au moins une fois?

Sabine parut en proie à une lutte aussi cruelle que violente; puis elle répondit d'une voix altérée :

— Non...

— Ainsi, reprit Segoffin, ainsi... de ce jour... vous êtes morte... pour... lui... il est mort pour vous ?

Sabine sembla faire de nouveau un violent effort sm- ellemême et reprit :

— Je ne dois revoir mon père que lorsque nous serons pour jamais réunis à ma mère.

— Ah! Mademoiselle... murmura le vieux serviteru' désespéré, vous n'aurez pas cette cruauté.

— Non, ce n'est pas de la cniauté, répondit la jeune fiUe avec une résignation poignante, j'accomplis un devoir filial... une enfant ne peut s'approcher de son père que le cœur rempli de tendresse et de vénération... il doit être pour elle ce qu'elle aime, ce qu'elle respecte le plus au monde... il en a été ainsi jusqu'à présent entre mon père et moi... Cette pensée sera la consolation d'une vie qu'il me faut passer loin de lui...

— Ah! Mademoiselle... si vous saviez sa douleur...

— Segoffin, répondit Sabine en dominant son émotion, je ne puis que vous répéter ce que j'ai dit à Suzanne : Depuis deux jours, j'ai réfléchi au parti que je devais prendre... ma résolution est ii'révocable !

Un silence morne, désespéré, accueillit cette déclaration de Sabine. Pendant quelques instants, l'on n'entendit que des sanglots étouS"és.

Segoffin reprit le premier la parole et dit à Sabine :

— Vous ne vous refuserez pas du moins. Mademoiselle, à entendre la lecture d'une lettre de M. Cloarek. C'est la der-

nière chose qu'il attende de vous, car il prévoyait bien l'éloignement que vous devez m^iintenant avoir pour lui.

— ùe l'éloignement !.. s'écria Sabine avec une mortelle angoisse; puis, se contenant, elle ajouta : La fatalité seule a tout fait.

*— Enfin, dit le vieux serviteur en soupirant... c'est toujours la même chose... M. Cloarek ne vous verra plus; veuillez du moins entendre la lecture delà lettre que j'ai remise à M. Onésime.

— Je vous l'ai dit tout à l'beure, Segoffin, c'est pour moi un devoir de me rendre à cette volonté de mon père... monsieur Onésime... je vous écoute...

Le jeune homme décacheta l'enveloppe que Segoffin lui avait remise.

La lettre que Cloarek écrivait à sa fille était accompagnée d'un billet ainsi conçu :

« Je vous prie de lire à Sabine la leltre ci-jointe, mon cher Onésime ; c'est une dernière preuve d'estime et d'aCfection que je désire vous donner.

« Puisse ce récit sincère, écrit par un père au désespoir et lu par une voix amie, aller au cœur de sa fille...

« Votre aff'ectionné, Y. Cloarek. »

Après avoir donné connaissance de ce billet à Sabine, Onésime lui demanda s'il pouvait commencer sa lecture. La jeune fille répondit par un signe de tète affirmatif. Le jeune homme lut ce qui suit :

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