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Toyages, des excursions dans les pachaliks de l'Asie-Mineure , des caravanes aux déserts de la Svrie , des haltes au pied des Pvrarnides ; là principalement où la peste , où le typhus , où la fièvre jaune, triple malédiction qui vient du Bengale avec les roses , se signalaient par des ravages et décimaient les populations : avec cela , des peuplades féroces, des périls de chaque jour, et des maladies dont le jeune chirurgien lut trappe , comme le choléra vient d'en révéler à l'Europe. Cécile se mourait de peur : elle ne put paiYJonner à son oncle une séparation si cruelle, que lorsque le vieillard la fit appeler près de son lit de mort . pour recueillir ses volontés, sa bénédiction et son dernier soupir. Lui aussi, cet homme si ferme et si résolu, s'éteignit avec douleur, car il aimait son neveu comme un fils : il se reprochait son exil. Cécile resta chargée des intérêts de Henri.
Je me souviendrai toujours d'une lettre signée Stefano Lalzani, qui nous arriva, coupée, percée, imprégnée de vinaigre, datée d'Alexan-
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drie en Egypte. Ce Stefano était un jeune chirurgien milanais, que les rapports d'esprit et d'âge, peut être aussi de profession et de circonstances , avaient uni comme un frère à son camarade. Cette lettre effrayante par les détails qu'elle nous donnait sur leur situation désespérée, au milieu d'un pays rongé par la fièvre jaune , où les ruines des races d'hommes s'entassaient sur les ruines des édifices , qui sont encore là, depuis Cléopàtre, comme un magnifique tombeau , cette lettre nous fit trembler : on n'osa rien dire à Cécile.
Mais notre alarme fut de courte durée, et tour à tour, depuis ce temps-là , mon père et Cécile reçurent force lettres des deux amis , écrites à la dérobée , j'imagine , tant ils se répandaient en éloges l'un de l'autre, comme si chacun d'eux n'eût été que l'historien de son compagnon.
L'amour de Cécile pour son cousin fermentait d'autant plus à la suite de mille retards de ce funeste voyage, que depuis la dissolution
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des intérêts politiques de la Fiance et de la Turquie, le jeune chirurgien avait vingt fois annoncé son retour ; mais la Méditerranée était fermée à nos voyageurs, et à de si grandes distances , dans de tels pays, on ne dispose pas des événemens. On va où ils nous jettent.
Enfin il arriva chez Cécile comme la foudre, suivant l'expression de Victorine : et pour moi qui ne le connaissais pas , pour mes parens dont la conversation , si tiède d'ordinaire, s'enflammait en parlant de lui, pour Cécile qui devait extravaguer de joie , c'était un grand événement. Mais tout cet éclat, je l'avoue, devait au moins émerveiller M. Milleret : je pressentais aussi que les explications ne sont jamais sans inconvénient.
Comme il est rare qu'on ait toujours pour guide en conversation le but qu'on se propose, parce que les ricochets des répliques et les coudes que l'on fait à chaque instant sur cette voie prolongent démesurément le chemin ; et que d'ailleurs je ne me pique nullement d'une
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i^rande habileté, malgré l'exemple que j'aurais pu tirer de l'animosité de mon frère abasourdi par les louanges qu'on donnait à Henri Verneuil, j'allai en véritable étourdie, j'allai, j'allai: et de telle façon , et si bien , que je n'eus pas même le loisir de m'arréter sur le terrain glissant de l'apologie lorsque je vins à m'apercevoir que je produisais un effet directement contraire à mes intentions de paix envers le capitaine.
Milleret ne vint à mon secours par aucun signe , et parut s'obstiner à compter méthodiquement ses pas dans la chambre , tandis que je récapitulais à ma mère des choses que je tenais d'elle seule, et que, assurément, elle savait mieux que moi. Mon père m'écouta sans m'interrompre : ce que les indiscrets doivent craindre avant tout, c'est la conspiration du silence.
Mais d'une autre part, cela m'aida vite à prendre mon parti. 3Ia foi , que Milleret se fâche à son aise, puisqu'il est si ridicule!
Et j'allai préparer ma toilette.
Après tout, je comptais fianchement sur le
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bras du capitaine : et c'était aussi son intention, comme je le présumai d'après son maintien , lorsqu'en mettant le pied sur le seuil de la chambre de mon père, j'entendis M. Duclos lui riposter :
— Mais vraiment vous n'y songez pas, mon cher Milleret; et notre rendez-vous chez le notaire ?
En effet, il s'agissait du texte de notre contrat : détails préliminaires qui ne réclamaient pas ma présence. Je ne devais être sérieusement en cause que pour la signature. Le capitaine se résigna par un geste. Puis , en se tournant vers moi , tandis que mon père vérifiait le nombre de quelques papiers :
— Me permettez-vous d'aller vous reprendre? me dit Milleret d'une voix émue.
— Pourquoi me laissez-vous l'alternative du consentement ou du refus ?
Il hésita.
— C'est que... je ne sais pas si je dois montrer aussi de l'empressement pour courir à la
rencontre de ce phénomène, qui nous vient de l'Orient comme le soleil.
— Vous n'avez pas votre semblable , capitaine, lorsque vous voulez être de mauvaise grâce.
— Point du tout : et vous me flattez , Marthénice.
— Alors, ne poussez pas plus loin les scrupules de l'étiquette : car, dans tout ceci , je ne vois qu'une invitation de ma meilleure amie, et qu'un événement dont je dois être la première à la féliciter. Voulez-vous me rendre ridicule? Je resterai.
Mon père s'impatientait; M. Millerct me baisa la main : le nuage était passé. Tous deux sortirent.
— Et de la sorte, je vais partir seule? disje à ma mère.
— Il ira te rejoindre, reprit-elle en me baisant au front. Dieu soit loué de ton mariage, mon enfant, car ce mauvais sujet de Frédéric a probablement ses amours. Eh bien! Mar-
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thénice, lorsqu'on ne peut plus compter sur le bras d'un frère, il n'est pas mal d'avoir à sa disposition le bras d'un mari. C'est un léger malheur dont je me suis consolée de la sorte , à pareil âge. Dis à M. Henri que nous le verrons tous avec joie : cette fois, j'espère, Frédéric ne le fuira plus.
Je laissai donc ma bonne mère auprès du berceau de ma petite sœur : malheureuse enfant qui s'éteignait dans les caresses, que l'excès de soins perdit, et que la médecine a tuée !
Il faisait une journée superbe. Le ciel était aussi beau que celui qui se déploie devant nous. Nous touchions à cette saison de l'année , si riche et si généreuse, où, comme pour rappeler à l'homme les splendeurs anniversaires de la création , le soleil , par la seule magie de sa présence , féconde et fait éclore de toutes parts des fruits et des fleurs. L'air est plus ardent, et l'ombre est plus épaisse. Dans les plaines , jaunes de moissons , le vent furtif de l'été qui n'a plus de souffle , creuse et roule des
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ondes à la surface des épis mûrs. L'espace est encore solitaire, mais il va se remplir. Dieu vient d'accomplir son devoir : les moissonneurs vont quitter la prière.
Joseph avait attelé le cabriolet de son maître et m'attendait. Il me mena comme un éclair à La Chapelle, ou, si tu le veux, à la Folie- Lambert ; car on connaissait à la ronde , sous cette dénomination , la délicieuse maison de campagne de mon amie , écrin de paysagiste perdu dans celle plaine sans poésie qu'on appelle je ne sais pourquoi la plaine des Vertus.
Il y avait nombreuse réunion au jardin lorsque j'y pénétrai.
Plus tu vivras, ma Pauline , plus tu sauras combien sont dénués de valeur fixe ces types de physionomie que les grands peintres de l'ancienne école cherchent particulièrement dans la régularité des perfections géométriques. Il n'y a pas de beauté complète dans ceux que l'on n'aime point; et c'est pour cela que les femmes, naturellement jalouses entre elles, si-
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gnalent avec tant de bonheur le trait qui dépare une belle figure. Pareillement , il n'y a pas de laid absolu dans les gens que l'on aime ; et cela parce qu^ils ont gagné tellement auprès de nous à se faire connaître , que ceux qui les apprécient jusqu'au fond de l'ame , ne s'imaginent pas , sous le prestige de l'habitude , que l'on omette de tenir compte , la première fois , de mille détails, d'ailleurs très-indépendans du visage. A la vue de ton père , je me sentis quelque orgueil d'avoir fait choix du capitaine.
Pour avoir la certitude que les yeux de M. Verneuil pétillaient d'esprit et de bonté, que la sensibilité dont sa correspondance était empreinte pouvait se reproduire dans ses discours et ses manières , il fallait sans doute insister beaucoup plus que ne me le permit d'abord la séduction des traits mâles et colorés de Milleret, qui traversèrent ma pensée comme une réminiscence. Je ne vis, là, qu'un visage bruni par l'Egypte, et très-rassurant, à mon gré, par l'orgueil chagrin de celui-là même
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qui se ferait un jeu de soupçonner des rivalités partout. Mon imagination, qui s'attendait à voir un des héros de la Jérusalem délivrée, si grands sur le piédestal du Tasse et de la poésie , se réveilla comme d'un songe. J'aurais eu peur devant lui : notre rencontre n'en fut que pins familière.
Henri Verneuil était au milieu d'un cercle de nos grandes amies de couvent et d'anciens camarades, attirés par la nouvelle de son retour. Ma présence ne fit qu'ajouter à ces épanchemens affectueux : la joie pétulante de Cécile à ma vue et la précipitation qu'elle mit à nous pousser au-devant l'un de l'autre, dénoncèrent mon nom à son cousin.
— Nous sommes de vieux amis, si nous ne sommes que de nouvelles connaissances , me dit-il.
Et il m'embrassa.
— Cette bonne Cécile, ajouta-t-il en réunissant dans ses mains la main de sa cousine à la mienne ; elle a dû vous parler de moi comme
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elle m'a parlé de vous. Je vous ai faite bien jolie dans mon idée : mais la vérité désespère mon imagination.
J'aurais pu lui dire la même chose : mais cela n'eût pas été si flatteur pour lui.
De nouveau l'on se groupa pour lui faire décrire les spectacles bizarres des nations dont il avait parcouru le territoire , leurs guerres de fanatisme, leurs mœurs originales, et surtout leurs amours, dont la poésie est si colorée, que les septentrionaux, au retour des croisades, en ont emprunté l'expression pour les légendes de chevalerie. Henri racontait avec mesure, il invitait à manifester de l'exigence : ce fut un cours de géographie et d'histoire moderne, comme il nous le faudrait ; où l'on apprend mille choses de front, usages et lois, la contrée et la famille. Sa mémoire était un album qu'on pouvait feuilleter pour le suivre pas à pas. Sous sa dictée, Martin aurait reconstruit les somptuosités monumentales des Pharaons: Camille Roqueplan eût jeté sur la toile de magnifiques panoramas.
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Dans ses digressions à perte de vue, complaisant à toutes nos demandes , semant d épisodes caractéristiques ce voyage qui ne nous fatiguait pas, Verneuil épuisa son répertoire sans épuiser notre curiosité. Des larmes vinrent quelquefois s'éteindre au bord de nos paupières; d'autres fois il leur faisait succéder de longs éclats de rire. 11 y eut toujours de l'intérêt dans ce récit, plus abondant à mesure qu'il s'éloignait de la source , comme les grands fleuves qui descendent à la mer. Je l'aurais écouté dix ans de suite.
— Je vous prends tous à témoin, s'écria Cécile (en nous interrompant au beau milieu d'une anecdote attendrissante), que ma bonne amie Marthénice se laisse embrasser les mains à chaque instant.
Cela était vrai , et je n'y pensais pas : cette malignité nous ramena dans les mœurs nationales. Pour quitter un peu l'Egypte et l'Asie, suivant l'expression de Cécile, nous trouvant tous d'ailleurs à peu près contemporains de mille en-
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fanlillages des belles années, on se mit à danser des rondes d'enfance, à courir par les allées fleuries du jardin, à se livrer enfin sans scrupule à ces essors de folie, dont on ne se fait jamais répéter le signal , lorsqu'on a sur le front un ciel pur, dans la poitrine une ame jeune et pleine de ressort , sous les pieds une vaste pelouse de gazon.
Henri, pour sa bien-venue, et il ne demandait pas mieux, eut tous les honneurs de la persécution : il ne se montra pas plus emprunté, pour lutter d'extravagance avec nous , que s'il secouait la poussière des bancs du lycée. La guerre dégénéra bien vite en pillage ; il effeuilla les rosiers pour se défendre : guerre plus dommageable pour le jardin que pour lui , car il nous embrassait malgré nos résistances lorsqu'il avait épuisé ses munitions. Le jeu met les prédilections à l'aise. Je crus m'apercevoir qu'il s'arrangeait fréquemment pour que je fusse la plus alerte lorsqu'il fuyait , et la moins rapide lorsque je voulais fuir : je me ravisai. Il
me sembla même que Cécile , tout en voulant faire à ses bonnes amies les honneurs de la galanterie de son cousin , se mordait quelquefois les ièvi'es jusqu'au sang, .le résolus d'éclaircir un doute: sur une marque d'inquiétude qui faisait allusion à cette crainte, elle réfuta très-clairement ma pensée dès le premier mot. J'avais frappé juste. Je prétextai quelque fatigue pour me reposer ainsi qu'elle. Cécile ne jouait plus ; mais c'était grandement de la faute de son cousin.
Il revint presqu'aussitôt en élevant dans les airs, pour les préserver du pillage, les deux seules roses que notre folle bataille eût respectées dans toute l'étendue de ce délicieux parterre. La plus belle de ces fleurs était du côté de mon amie ; mais sur un coup-d'œil, que ce jeune homme interpréta bien contrairement à ma pantomime , au moment même où nous étendîmes simultanément les mains , il mit avec tant de subtilité ses bras en croix, que Cécile s'empara de celle que je croyais prendre
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et que j'eus, sans l'avoir désiré, la préférence. Ce surcroît d'espièglerie me contraria : cai- en fait de procédés , Pauline , rien n'est indifférent à notre sexe. Mademoiselle Lambert, un peu déconcertée , laissant échapper dédaigneusement du bout des doigts la rose sur la pelouse , félicita son cousin, d'un ton si railleur, du goût singulier qui le dirigeait lorsqu'il s'avisait de choisir, que ma conscience dut accepter l'outrage qui ne s'adressait en apparence qu^à la fleur. Personne , je pense , et Henri moins que les autres , ne prit garde à cette hostilité ; mais, émue au-delà de tout ce que je pourrais te dire, je profitai du tumulte qui recommençait autour de nous, pour gagner à petits pas une charmille, et , de proche en proche , l'escalier du pavillon où devaient se trouver pêle-mêle , sur les canapés et les fauteuils , les écharpes et les chapeaux de paille dont Victorine nous avait débarrassées.
C'était manquer, suivant ma façon de voir, à toutes les bonnes grâces , je ne dis pas de
l'amitié, mais de l'hospitalité , que de me choisir pour victime d'un dépit si ridicule. Aussi je découvrais mille insultes dans cette insulte. Par le fait , l'étiquette mondaine se compose de nuances insaisissables pour des milliers d'esprits : et la faculté de distinguer ces nuances entre elles avec le secours délicat de l'analyse , finit par naturaliser dans les âmes timides une susceptibilité dont elles ont seules le privilège. La question était de savoir si Cécile n'avait pas , de propos délibéré, voulu me donner en spectacle, par une avanie dont il me fut interdit de me plaindre.
Oh ! que ma petite colère se serait mieux accommodée d'une rupture ouverte que de ces méchancetés sournoises dont on ne saurait montrer son ressentiment sans accepter un ridicule! Je ne me sentais ni le courage de partir ni la philosophie de rester, tant il y avait de maladresse à faire l'un ou l'autre. Rester, c'était impossible : je voyais la gêne de ma contenance. M'éloigner, c'était donner à tout le monde le signal des conjectures. Pour raisonner à mer-
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veille mon embarras , je n'en savais pas mieux à quoi me résoudre. Dans cette alternative , le bras arrondi sur la boule d'une balustrade dont la rampe en demi-cercle s'élevait avec les degrés du perron; respirant à mon insu le parfum de cette rose qui me brouillait, peut-être , avec ma meilleure amie ; froissant du pied la bordure de buis d'un petit parterre de giroflées; je me laissais aller, à vol d'imagination, dans l'espace qu'ouvrait à mon esprit cette subtile question d'amour-propre : lorsque je me sentis tout-àcoup enlacée par la taille, et que, presque simultanément, avant d'avoir pu me reconnaître, le bruit rapide de deux éperons de fer retentit sur le parquet du salon.
Henri me disait gaiement :
— Je vous prends donc à me fuir, belle rêveuse !
Le capitaine Milleret, face à face avec nous, était sur la porte vitrée du pavillon.
Il y a des malentendus qui ne s'expliquent jamais : il en existait un entre moi et Cécile ,
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un aulre entre le capitaine et moi. C'était une double fatalité : je n'y pouvais rien.
Ma longue et maladroite apologie du matin , à propos de M. Verneuil, me revint en tête : cette expérience me fermait la bouche. Quand il y a des écueils partout , le mieux est de se recommander au hasard.
M. Milleretnous salua froidement et descendit du perron.
— Mademoiselle Cécile Lambert? dit-il au jeune homme.
— C'est ma cousine , répondit Fécervelé qui retenait un de mes bras dans les siens.
— Ah ! reprit le capitaine dont le regard se porta vers moi; et.... vous êtes son cousin?
— Suivant les règles les plus évidentes de la logique.
Et il s'inclina.
Ce qui doit sembler, au premier abord , une naïvelédu capitaine, n'était, danslefond, qu'une remarque insidieuse dont il me donnait à calculer la portée : la réplique impertinente de
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Henri n'alla pas tout de suite jusqu'à rintelligence préoccupée de M. Milleret. J'éprouvai l'action et la réaction de la colère et de la crainte. Il fallut perdre le premier avantage du sang-froid après m'y être résignée : ma rougeur me donna l'air coupable. Il me sembla que je ne saurais alors , sans agenouiller mon orgueil de femme, présenter M. Milleret à M. Verneuil en qualité de futur. A tout cela, il se mêlait quelque chose de trop risible pour que le problême des convenances ne fût pas de plus en plus embrouillé. Milleret gardait un sérieux de glace: un sourire se fixait sur les lèvres de Verneuil. Il ne me quittait pas. Par bonheur, Cécile Lambert et le reste de la compagnie débouchèrent fort à propos de tous les bosquets du jardin , et ce fut, alors seulement, que j'entendis les derniers coups de la cloche du dîner. Puisque je n'avais pas, tant j'étais absorbée, entendu cet appel sonore , je m'expliquai le silence du sable qui n'avait pas crié sous les pas du cousin.
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Henri , que Ton mit au fait de la position du capitaine à mon égard , ne crut pas devoir pour cela, et je lui en sus gré, perdre l'occasion de rester avec moi. Ce fut donc lui qui me conduisit à ma place, tandis que je tremblais depuis que je n'avais plus rien à craindre ; et M. Milleret nous suivit en donnant le bras à Cécile. On se mit à table : de la sorte, nous étions séparés , mais face à face.
Au dîner les ressentimens font trêve : c'est le moins puisqu'il faut vivre; on a toujours du temps de reste.
Il y eut tellement d'urbanité dans les manières du jeune chirurgien , qui causait , qui écoutait à merveille , qui savait surtout mettre avec beaucoup de tact nos divers convives sur leur texte favori, que les premiers embarras se dissipèrent graduellement de partet d'autre. Après quelques attentions délicates, quelques regards plus ou moins francs et deux ou trois sourires , une sorte de paix se conclut entre les deux
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camps : le diplomate le plus pénétrant n'aurait pu supposer que nous tenions en réserve des motifs de guerre. Milleret prit texte de la cordialité , cette étiquette de la campagne , où l'ame est disposée à s'épanouir comme riiorizon : Cécile parla de ses migraines qui parfois la rendaient sotte au dernier point : Henri , de la propension irrésistible d'un galant homme à dépenser toute sa belle humeur, la première fois qu'il se trouve admis dans un cercle de jolies femmes : et moi , je parlai de la crainte , qui gagne quelquefois les cœurs les plus purs, lorsqu'ils ont à se défendre d'une arrière-pensée dont on rougirait de les accuser en face. Ces points délicats épuisés à dessein , espèce de protocoles énigmatiques sur lesquels on se promet toujours de revenir, nous laissâmes aller la conversation générale à son élan : elle fit plus d'une fois le tour du monde.
Au dessert qui se prolongea, M. Milleret , que Henri ne cessait de défier le verre à la main , à la santé de toutes les dames , perdit
quelques-uns de ses avantages ; il eut des distractions en me voyant rire et en me regardant causer, sans entendre notre conversation , sans deviner ce qui nous faisait rire : ou, peut-être, parce qu'il croyait le deviner. Je ne sais comment il accapara l'attention; mais de proche en proche , ayant saisi le dé , comme on parlait de quelques crimes récens dont la notoriété française , prompte à se venger, rejetait toute l'infamie sur l'armée d'occupation , M. Milleret nous conta qu'il avait donné , la veille , cent louis à un vieillard grec , un pauvre Phanariole, que, lors des premiers jours de la prise de Paris, un célèbre général prussien, mort depuis en 1820 , avait eu le crédit de faire emprisonner à la Force, afin de lui ravir sans obstacle ni réclamation une fille unique, l'orgueil et le seul soutien de l'infortuné. Nous fîmes chorus avec l'indignation du capitaine; mais sur le nom de Nikitas, que le narrateur cherchait dans sa mémoire et qu'il ne trouva , fort mal à propos , qu'à la fin de son récit , Henri
ne pul retenir un bond soudain et un éclat de rire démesuré.
— Parbleu , capitaine , vous avez donné là dans une belle fable, lui dit-il : si Stefano Lalzani, mon camarade de voyages, était là (comme assurément c'était son devoir) , il vous dirait , et dans les mêmes termes sans doute , que ceNikitas est un des plus intrépides fripons de l'Archipel. Noble échantillon des Phanariotes, ma foi ! — « Il faut vous dire, Mesdames, car cette histoire en vaut une autre , que lorsque nous étions à Constantinople en 1812 , moi logeant à l'ambassade, et Stefano dans le quartier Saint-Georges, mon ami, que son talent de praticien avait mis à la mode , fut appelé vers la nuit dans le harem d'un riche musulman, pour remettre , je crois , le bras d'une jeune esclave très-intéressante. Elle avait voulu s'échapper la veille, et s'était précipitée du haut d'un mur. C'est un événement des plus communs dans le pays. En revenant assez tard , par le sale quartier des Juifs, Stefano fut obstinément suivi
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par un vieillard qu'il prit d'abord dans l'ombre pour un de ces marchands de pastilles ou d'éventails qui pullulent à Constantinople. A la porte de mon ami , cet homme insista pour lui parler en secret.
» — Je suis le plus malheureux des pères, lui dit-il en se jetant à ses pieds ; le scélérat dont vous quittez le harem , est un pirate comme il n'y en a pas. Il m'a volé ma fille sur mer, contre le droit des gens , et je sais qu'elle a tenté de s'évader sans pouvoir y parvenir. Pauvre enfant ! C'est tout mon portrait ! Vous devez vous souvenir de m'avoir vu à Milan ; j'étais fort l'ami de feu votre père , un homme bien respectable. Je connais votre courage; aidezmoi à reprendre ma fille, tous mes trésors sont à vous. Il ne s'agit d'ailleurs que de lui procurer le costume d'eunuque que je vous apporte 5 le reste me regarde. Si le maudit musulman , après la fuite , en cas de découverte , voulait vous chercher noise pour voire participation dans cette affaire , l'ambassadeur français vous
tirerait infailliblement d'embarras auprès de Mahmoud ; car je ne vous demande qu'une bagatelle. Mais , moi , je suis proscrit à Constantinople , par les menées des ravisseurs ; ils ont eu l'art, mon cher Monsieur, de m'envelopper dans une accusation de fausse monnaie. La justice regarde ici de moins près qu'ailleurs ; cependant j'ai tout risqué, dès que j'ai su que le fils de mon meilleur camarade, il signor Lalzani, la crème du Milanais, se trouvait à Péra. Je ne quittais absolument les alentours du repaire infâme, où ma fille pleure, que pour vous déterrer quelque part : elle ne pouvait pas se démettre le bras plus à propos. La Vierge et les saints soient glorifiés de l'heureuse rencontre ! Soyez béni, jeune homme, et les mamelles qui vous ont allaité ! Vous serez l'ange de ma fille dans celte ville de mécréans , mon sauveur et mon dieu sur la terre.
» A cette proposition il ajouta beaucoup d'argumens spécieux , d'offres de services et de marques de désespoir ; il se roula par terre , il
s'arracha la barbe. Stefan o attendri lui pro* mit tout. En effet , le costume fut remis à la jeune Grecque; mais, soit que la vigilance du musulman empêchât la petite de s'évader, soit qu'elle craignit qu'on ne lui remît pas le bras aussi facilement une seconde fois, soit même que la patience lui vînt, ce qui s'est vu , Stefano retrouva le Grec , à sa porte , un beau soir ; et celui-ci recommença de plus belle ses contorsions et ses blasphèmes de bon chrétien contre la race impie de Mahomet, disant qu'il y allait de la décapitation, ni plus ni moins , s'il rodait trop long-temps par la ville. Stefano, un peu par bonté d'ame, et aussi par un vrai coup de sang milanais, s'avisa surle-champ de l'expédient le plus effronté. L'audace fait le succès : en politique, en guerre, en amour, l'invraisemblable réussit d'ordinaire. Il se rendit chez le musulman.
» Sur le seuil du jardin crénelé, qui formait la clôture du harem , Stefano, d'abord, fît signe à deux noirs de se retirer et de pousser la
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porte : car il voulait révéler quelque chose de très-secret à leur maître. Alors, proûtant de l'obscurité qui régnait dans la rue , où cependant il circulait encore assez de monde à cette heure , il empaqueta prestement son homme , au grand hasard de l'étouffer, le tout pour empêcher ses cris ; puis , comme Stefano est un brave d'une force peu commune, et leste comme un antilope , (bien que ce soit un drôle de ne pas avoir rendu sa première visite à ma cousine), il courut avec ce fardeau retrouver le Grec dans une barque qui stationnait en l'attendant contre le rivage. J'imagine qu'il fut regardé par les flâneurs comme un pêcheur de Scutari chargé de ses fdets. Le fait est que la barque s'éloigna sur deux avirons jusqu'au milieu du canal de Constantinople , à travers les felouques pavoisées que des rameurs promènent lorsque les riches de la ville, accroupis sur des coussins , devant les sorbets , et le nez sur la fumée , respirent avec indolence l'air suave qui tombe des montagnes de l'Asie , et
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que les petites embarcations de tout genre, en se croisant de la pointe du sérail à la tour de Léandre, glissent, aussi légèrement que des hirondelles, sur ce beau miroir du Bosphore dont chaque flot balance une étoile. Après quoi , dans une anse déserte, à une lieue delà, ayant lié les membres et délié la langue à son Turc , Stefano le pria très-froidement de donner un gage , afin que les noirs remissent immédiatement entre ses mains la jeune Grecque. Le musulman poussa des rugissemens affreux: il s'écria qu'il n'avait jamais été pirate. Il se jeta dans la barque à plat ventre ; il invoqua le Prophète. Il traita le Phanariote de coquin qui lui avait vendu cette esclave, tel jour, à tel endroit , pour je ne sais combien de piastres : il jura même par tous les chapitres du Koran de se jeter aux jambes de l'infâme , lorsqu'il le verrait passer de ce monde à l'autre sur l'arche du pont aigu , dont le chemin , comme chacun sait, est plus tranchant que le fil d'un rasoir. A tout cela le Grec ne répondit que par de grands signes
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de croix. — Ces enfans d'ismaël sontde terribles imposteurs! murmurait-il avec stupéfaction. — Le captif dut se résigner, de peur d'être jeté aux poissons de la mer de Marmara. Au moyen d'une petite barque amarrée par précaution à la principale , Slefano , muni d'instructions et de je ne sais quel bijou , qui devait lui servir de plein pouvoir, partit et revint. Bref, il remit la jeune Grecque aux bras de son père ; et cette louable expédition terminée à sa gloire, afin d'éviter ce qui lui serait infailliblement arrivé, s'il avait eu l'impertinence de marcher en plein jour à la vue des minarets de Constantinople , c'est-à-dire quelque bon coup de poignard entre les deux épaules , il se dirigea très-lestement sur un chebeck égyptien qui faisait voile vers le golfe de Salonique, où, par les bons offices du secrétaire de notre ambassade, j'allai retrouver mon extravagant sans retard : car on prétendait me rendre solidaire de cette équipée , dont je ne sus que le lendemain le premier mot. Le jour de mon débarquement
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sur les côtes de la Macédoine , au milieu même du port, un Grec que je ne connaissais point, avisant dans sa barbe ma figure de jeune homme sous le riche costume d'un officier de janissaires, souleva près de moi le voile d'une esclave de Circassie, en proposant de me la céder au prix modique de mille piastres neuves, environ deux cents louis de notre monnaie. Stefano accourait, prévenu de mon arrivée par le nègre chargé de mes bagages. Vous devinerez son étonnement lorsqu'il retrouva, dans le tentateur de son camarade, le désespéré Phanariote en disposition de vendre une seconde fois sa fille. La jeune chrétienne a parcouru de la sorte, à ma connaissance, les huit principaux marchés de l'Orient : et j'imagine que , dans ses évasions , elle n'a pas toujours , peut-être par piété filiale , été retrouver son excellent père les mains vides. Je m'explique donc très-facilement la brutalité du général prussien et la complaisance de nos autorités. Il est dans ma destinée, à ce qu'il paraît, d'en-^
tendre partout le même refrain sur ce fripon, et de me trouver face à face avec les victimes de son escroquerie. »
Ce récit, que l'imprévu rendait plus mordant, fît froncer les noirs sourcils du capitaine ; nous en rîmes à diverses reprises, et je ne sais pourquoi Milleret parut blessé de ce rire fort concevable , au lieu de se déclarer franchement la dupe de son Grec , puisque cette duperie lui faisait honneur.
— Il est vrai que je me suis conduit comme un sot , dit-il d'un accent étouffé.
Puis , il posa son verre sur la table avec un tremblement qui ne m'échappa point.
— Je n'ai pas dit cela , capitaine : et si je le disais , ce serait une insulte gratuite à bon nombre de braves gens, toujours incapables de calculs lorsqu'on triche leur sensibiHté. A tout prendre, ainsi que font les Phanariotes, le bienfait , dont un scélérat profite à ses risques et périls sur terre, doit un jour profiter largement dans le ciel à son auteur : et je ne souhaite
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qu'une chose, monsieur Milleret, c'est que la duperie se propage dans les quatre parties du monde , de façon à ce que les coquins ne soient jamais tentés de faire pis, comme la chose arrive. C'est une fort mauvaise société , sans doute, mais l'Evangile affirme expressément quelque part qu'ils sont nos frères : ainsi soit-il. J'aurai toujours à reprocher à Stefano d'avoir fraternellement redressé les épaules de ce Nikitas : il valait mieux abonder, comme vous avez fait , dans les conseils du christianisme, en donnant cent louis à ce malheureux.
Milleret fit un léger mouvement d'épaules.
— Oh ! lorsque je me permets une sottise , ce n'est jamais du moins sur le conseil d'un prêtre.
— On peut être pieux et bon , répondit Verneuil en souriant , cela n'est pas défendu.
Cécile , en se levant , empêcha l'incident de porter plus vite ses conséquences. On se rendit au salon pour prendre le café : là , de nouveaux visiteurs arrivèrent en foule, et nous
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apprîmes que l'on avait organisé, sur la pelouse, un bal , pour couronner par une soirée de fatigue le plaisir de cette réunion improvisée.
En me reportant au moment dont je te parle , ma Pauline , en m'isolant des lumières que la suite des incidens qui composent ces quarantehuit heures de ma vie, ont dû mêler depuis à ma façon actuelle de les envisager, je crois être sûre que j'éprouvais plus de désir de m'éloigner que d'envie de rester au bal. Cela tenait du pressentiment, et le pressentiment c'est la fièvre des idées ; mais quand dispose-t-on de soi-même avec une préméditation constante? Cécile, avec une émotion qui l'excusait de la scène irréfléchie du jardin, s'empara de moi, m'accabla de caresses si vraies , parut tellement concentrer ses préférences sur sa meilleure amie , que lorsqu'elle fut distraite par je ne sais quel devoir, j'étais réconciliée avec elle. La jeunesse est légère , extrême , oublieuse : c'est le bel âge : on aime à pardonner.
L'effervescence produite par l'annonce dubal
DE LA VIE DE MA MERE. l85
dans cette joyeuse assemblée était au comble. Le capitaine vint me dire, entre les yeux, avec un ton fort difficile à définir, car il tenait à la fois de la prière et de l'ordre , mais beaucou-p plus de l'ordre que de la prière :
— Vous danserez avec moi , Marthénice.
— Quoi ! toute la soirée, capitaine?
— Oh! je ne suis pas si cruel : ce serait une faveur
— Puisque vous n'exigez que la première , interrompis-je en souriant
Ma main tomba dans la sienne, et son visage s'éclaircit.
Pendant ce furtif échange de paroles entre Milleret et moi, nos amies arrangeaient leurs cheveux devant les glaces du salon, en babillant avec plaisir, en défripant les robes de soie. Henri courait de Tune à l'autre, plaçant un mot , une galanterie partout , rieur et brouillon comme du vif-argent , tourmentant sa cousine qui s'impatientait contre ses malices avec nonchalance , et si méchant du reste , à la laisser
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dire, qu'elle en avait les yeux étincelans de joie. La paix , une paix cordiale et bruyante , régnait partout.
Au moment où le signal de l'orchestre nous frappa de cette sensation électrique dont les jeunes filles ont seules le secret, on se précipita d'un commun accord vers le perron qui fut encombré. 11 n'y avait plus d'ordre possible , les violons allaient leur train. Dans ce charivari, je cherchais en vain le capitaine ; une main me saisit et m'entraîna. Tous et toutes firent de même : on prit son partner au hasard , comme il se présentait, en s'excusant avec des plaisanteries et des exclamations folles , en brouillant les figures pour se rejoindre, en partant tous à la fois. C'était bien la plus réjouissante cohue : vingt couples , refoulés et divisés par les derniers accourus sur toute l'étendue de la pelouse, tourbillonnaient à ne pas se voir, et riaient à ne plus s'entendre. J'imaginai que Milleret , entraîné par la débâcle , avait agi de même : cela se voit souvent , et n'ayant rien à
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redire, bien loin de là , contre la promptitude de M. Henri , je fis comme tout le monde , car j'ai toujours remarqué que c'était le moyen de se faire absoudre par les coupables.
Vers le milieu de la contredanse , comme je retournais à ma place en ramenant avec les doigts vers mon front les rouleaux de mes cheveux qui volaient de droite à gauche, la voix du capitaine me glaça : elle était sourde et tremblante :
— Vous ne pouvez danser qu'avec moi, Marthénice.
— Pourquoi donc , Monsieur? dit Henri en se détournant.
— Je parle à mademoiselle , répliqua sèchement le capitaine en le regardant par-dessus l'épaule.
— Oh ! mais cela est affreux , dis-je à Milleret dont je saisis vivement le bras.
Puis, m'adressant à M. Henri :
— Au nom du ciel ! m'écriai-je , ne lui laissez pas un prétexte.
l88 QUA.KANTE-HUH HEURES
Ces deux exclamations m'échappèrent :
Henri compritmon regard, il s'éloigna. Milleret prit la place, fier et satisfait , lui : moi, j'étais au supplice. Il y avait là une tyrannie, un sot abus si mal amené de son droit, quelque chose de si déplacé de toute manière, que je ne me sentais plus, quoique rien , je crois , ne se décelât sur ma figure, et que la régularité de mes pas , conduits sans doute à mon insu par la mesure de l'orchestre, ne se démentît pas durant l'interminable contre -danse. Et voilà souvent ce qui se passe au fond du cœur, lorsqu'on a l'air de s'amuser, ma fille !
Enfin le bruit de la danse et la musique cessèrent à la fois : à travers les froissemens du gazon que chacun foulait , en reconduisant les danseuses vers les sièges disposés en cercle tout le long des bosquets , du perron et des charmilles, Milleret, s'inclinant avec l'attitude de satisfaction , moitié impertinente et moitié modeste, d'un vainqueur qui prend sur lui de conserver encore un scrupule de générosité
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dans sa victoire, ne me dit alors que ce seul mot, plus outrageant et plus bête à coup sûr qu il ne le croyait lui-même :
— Maintenant!...
— Maintenant je suis libre, n'est-ce pas? Il ne répondit à l'accent ironique de mon interprétation qu'en s'inclinant de nouveau.
Et mon regard , perdant son amertume tandis que le malavisé s'éloignait , alla chercher le premier partner dans sa mésaventure , afin de réparer l'affront du capitaine. Fallait-il abandonner ces susceptibilités à leur fougue? Ne devais-je pas cicatriser dans l'esprit de Verneuil le ressentiment d'une telle incartade ? J'imagine que ce fut mon idée : mais je ne le jurerais j)as. Peut-être était-ce une leçon de discipline que je jugeais nécessaire et d'à-propos avant d'entrer en ménage : car j'avais entendu dire à ma mère, et elle le tenait de la sienne, que notre autorité dépend toujours des premiers momens. En outre il y a un fait trop banal pour que je te le donne ici comme notre secret : cha-
igo QUARANïE-IIUIT HEURES
que fiancée a dans sa petite tête la résolution bien prise d'être un jour, s'il se peut, le chef de la communauté. D'abord, on nous le conseille : ensuite , c'est comme cela que se font les meilleures maisons.
Je ne sais ce que Henri expliquait, pour la minute, à Cécile : mais elle me sembla laide en ce moment. Sur Tavertissement de son cousin, que je la regardais , et comme nos regards se croisèrent , elle affecta tout-à-coup je ne sais quelle bonne grâce maussade qui me parut l'enlaidir encore : elle semblait avoir dix ans de plus. Ce ne fut qu'après avoir entamé cette contredanse, où d'ailleurs nous nous entendîmes si vite, Henri et moi, que, sans rien stipuler, nous supprimâmes tout ce qui pouvait trahir notre bonne intelligence , que je songeai , et ce fut l'éblouissement d'une révélation , qu'il devait peut-être danser avec sa cousine.
Ne t'attends pas , ma Pauline , à passer en revue le répertoire complet du bal. La nuit, en nous apportant ses ombres, n'interrompit rien.
DE LA VIE DE MA mÉRE. Ipl
Cécile eut son indemnité, comme Verneuil avait eu la sienne. Je ne m'inquiétai plus que de la danse. Le plaisir chassa par degré de mes idées ces obsessions pénibles , si peu faites pour mon caractère d'alors , et qui depuis sont devenues mon habitude et ma vie , lorsque que tu n'es plus là pour me consoler et me rendre l'image chérie de ton père.
Ce fut long-temps après cela, au plus fort démon incurie, comme je me livrais encore, avec tout le feu de mon âge, à ce tourbillon du bal qui est l'ivresse des femmes^ qu'un bruit de cristaux brisés vola jusqu'à nous du salon où l'on avait allumé les bougies : il y eut un mouvement unanime de halte , et le tapage des inslrumens de musique couvrant la voix de quelques jeunes gens qui descendaient précipitamment des degrés du perron , Cécile étendit la main vers l'orchestre qui se tut.
— Ce n'est rien, dit Verneuil en accourant se pencher à la balustrade : c'est la grande glace que je viens de mettre en pièces.
— Comment cela ? s'écria-t-on de toutes parts.
— Ma foi !... en la brisant.
Cette tournure de réponse était familière à Henri, et je m'y attendais. Cécile et moi nous échangeâmes un regard qui renfermait toute notre pensée. Mais, soit qu'il n'y eût effectivement rien, soit que les hommes s'entendent avec plus de cordialité dans leurs disputes que les femmes dans leurs amitiés , à force de répéter qu'une glace brisée ne valait pas qu'on s'y arrêtât , d'attiser la gaîté mourante à grand renfort de turbulence (ce qui me sembla plutôt une diversion habile et politique qu'une preuve de sincérité) , ceux d'entre nous au moins qui restaient en dehors du petit drame, dont Cécile et moi nous avions pu suivre la marche , renouèrent le fil du divertissement là où cet épisode l'avait coupé.
Je crus aussi remarquer une circonstance : la physionomie des témoins d'un outrage, alors que , pour imposer aux inquiétudes , ils se con-
DF. LA VIE DE MA MERE. 1q3
damnent à la dissimulation , donne indubitablement prise sur leur secret par cela même. Les regards qu'ils échangent sont plus fréquens, plus expressifs : un reste d'émotion les colore à leur insu , comme si l'avanie avait blessé toutes les consciences, comme si l'insulte eût flétri tous les visages. A ces muscles empreints de mépris , de colère ou d'effroi , on pourrait croire qu'ils viennent de prendre fait et cause entre deux partis, et que les opinions se sont partagées dans une mêlée générale ; enfin, dans ces luttes où il n'est permis à personne de rester indifférent , lorsque c'est d'un soufflet qu'il s'agit , il semble que la moitié de l'assemblée l'ait donné , et que l'autre moitié l'ait reçu. Cette induction , qui ne fut ni raisonnée ni suivie, vint se poser à mon front comme une flamme.
Je ne tardai cependant pas à comprendre , pour ma part , combien sur des indices dont on n'a qu'une certitude de conscience , il est facile d'égarer son imagination , et de révéler de 1. i3
ig4 QUARANTE-HUIT HEURES
prime abord , d'après ces lueurs éphémères , des préoccupations qu'il est essentiel de ne pas trahir à l'étourdie. Henri et Milleret se retrouvèrent au milieu de nous , plus aisés , plus libres même encore qu'ils ne l'avaient paru jusqu'àcemoment : etcommejerejoignais alors mon amie , qui se précipitait aussi vers moi , je ne pus m'empécher de frémir, en songeant que les folles données, qui venaient d'évoquer ces fantômes dans mon cerveau , avaient été sur le point de communiquer à Cécile des superstitions qu'elle n'avait probablement pas. Notre second regard se modifia de cette double réserve. Nous allâmes au-devant d'eux : j'étudiai leur contenance. Henri me paraissait bien avoir quelque chose de plus réservé ; mais le capitaine ne me sembla que plus à son aise. Mes conjectures m'abandonnèrent là.
La fête avait repris plus bruyante , à la faveur des flambeaux placés avec leurs bougies sur les piédestaux de fonte dont on avait enlevé les statues , à la clarté d'un lustre que Jo-
DE I.A VIE DE MA MERE. Iq5
seph , le domestique du capitaine , avait suspendu très-artistement , par la forle branche d'un onne démesuré, au-dessus de nos têtes, et dont les flammes , en vacillant à la brise de la nuit , s'éteignaient de temps en temps , comme pour la satisfaction de ceux qui nous avaient prédit que ce surcroît d'illumination ferait défaut au bout de quelques minutes.
Et toutefois je restai rêveuse : un mouvement nerveux , je ne puis dire quoi , le résultat de mes agitations précédentes sans doute, quelque chose d'amer qui remonta de mon cœur à mes lèvres , qui m'empêcha de me mettre au diapason de la belle humeur générale, me portèrent à refuser les invitations suivantes : et puis j'en eus du regret, car il valait mieux étourdir tout cela. Mais après ma première équipée, la réflexion me défendit d'en risquer une seconde. Il y avait une personnalité poignante au fond de ce mouvement de femme. — Puisque le capitaine Milleret m'a manqué d'égards , lui que je
connais , me disais-jc , à plus fortes raisons ,
dois-je me trouver en étiquelte d'hostilité vis-àvis de tous ces gens que je connais moins.
Je ne sais si j'avais raison , mais voilà mon raisonnement.
Mon Dieu que cette soirée me parut longue! Et cela doit être , ma fille , lorsqu'on ne s'adresse à rien de fixe : car c'est dans la pensée que s'évalue la rapidité des heures.
J'aurais bien pleuré, si j'avais su nettement pourquoi.
En conséquence de cette disposition, je m'enfonçai précipitamment dans la fraîche obscurité du jardin, comme si je voulais atteindre la dernière limite du bruit : après quelques détours qui ralentirent par degrés ces bouillonnemens de fièvre , qui font tant de fois un supplice de la vie des femmes , je vins m'accouder, toute à la senteur humide dont la rosée imprégnait l'espace, sur la tête chevelue d'un lion de fer qui jetait par la gueule son maigre et tourmenté filet d'eau dans un bassin à fleur de sol où l'on élevait des plantes aquatiques. La soli-
lude a ses bruits qui bercent; la nuit, sa paix qui fait du bien. Dieu fit la nuit sans doute pour qu'au sein de la foule , dont les haleines sont bruyantes , une ame remplie de tourmens pût chercher et trouver la solitude ; parce qu'il y fait vibrer ses grandes harmonies , parce qu'il y règne , et que c'est lui qui nous console. Je priai, Pauline : ressource qui manque à bien des gens , gens qu'il faut plaindre.
Quand je retombai sur la terre , j'è n'entendis plus rien , ni l'orchestre du bal , ni le bruit des pas. Dans les percées de la clairière , les lumières étaient éteintes.
— Quelle heure est-il donc? m'écriai-je. En ce moment, Cécile, élevant au-dessus
de son front un flambeau pour interroger plus librement les ténèbres , m'appelait avec ce cri d'angoisse qui décèle autant d'amitié que de sollicitude. Je courus, je la rassurai, je l'embrassai cent fois.
— Ah ! me dit-elle, quand j'ai vu , dans le
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salon , ton écharpe avec ton chapeau de paille, et que tout le monde était parti....
— Tout le monde ! m'écriai-je , et le capitaine?
— Mais... je ne l'ai pas vu depuis deux heures. — Sais-tu bien qu'il est minuit?
— Oh ! mon Dieu, que va penser ma mère?
— Elle pensera que tu m'as fait le plaisir de rester. Et d'ailleurs , pourquoi ne resterais-tu pas? Je puis envoyer quelqu'un...
— Non , non : ma mère imaginerait qu'il m'est arrivé quelque malheur. Il faut que je la voie, Cécile, il faut que je l'embrasse. — Et tu ne sais pas du tout ce qu'a dit le capitaine?
— Peut - être te croyait - il partie? Que sais -je!
— Ma mère ! ma pauvre mère !
— Tiens , Marthénice , entre le capitaine Cyprien et toi, j'ai cru deviner quelque brouille : une coauetterie d'enfant, n'est-ce pas? — Sois franche.
— Mais il avait donc l'air fâché?
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— Tu vois bien !
— Depuis deux heures, mon Dieu! et partir sans moi! Cette conduite est inconcevable. Ma famille sera dans la plus affreuse inquiétude.
Henri parut tout-à-coup entre nous deux.
— Votre famille n'y sera pas long-temps , dit-il : je vais vous reconduirez
Il achevait de ganter ses mains et de raffermir son chapeau sur le front.
Cécile devint pâle et fut saisie d'un tel frisson , que j'en tremblai moi-même de tous les membres.
— Mais... s'écria-t-elle , j'avais fait préparer votre chambre , Henri !
— Il y a des chambres partout. — Prenez mon bras, mademoiselle Duclos, me dit-il.
— Mais tu n'as pas d'affaires à Paris, lui dit sa cousine en se jetant devant nous.
— J'ai Stefano à voir et d'autres personnes encore.
— Mais ceci cache un mystère : je ne suis
pas de trop , ce me semble : ou bien , tu dois mêle dire.
— Cécile , tu le sais , insista Verneuil d'un ton ferme , ce n'a jamais été mon habitude de me mettre à la merci des curiosités inutiles , et le temps ne me permet pas de t'en dire plus : il est tard. — Prenez donc mon bras , me dit-il.
Malgré moi je restais fascinée à l'aspect des traits et de la voix de Cécile, qui se décomposaient par degrés.
Elle prit une attitude suppliante , une voix douce :
— Veux -tu, mon ami, que j'aille reconduire Marthénice avec toi?
— Non , répondit-il avec un mouvement d'impatience; non , cent fois non! puisque je ne rentrerai pas de cette nuit. Demain , je ne dis pas. Sommes-nous des enfans?
Cécile avec une résignation brusque et d'une voix glacée , nous dit :
— Allez I
— J'irai seule, m'écriai-je en repoussant le bras quil m'offrait; j'irai seule, M. Henri, je n'ai pas peur : et que peut-il m'arriver? Je saurai bien retrouver mon chemin , et il fait beau.
— Oh I murmura-t-elle rapidement et avec sécheresse , tout ceci , ce n'est pas à cause de vous , mademoiselle Marlhénice ! M. Verneuil est bien le maître, et je n'y songeais pas.
— Mais vous m'en voulez, Cécile?
Mademoiselle Lambert laissa tomber un éclat
de rire strident et sourd , interposa sa main entre elle et moi , comme pour se préserver de moncontact : puis, d'un geste muet, en remettant la lumière à Victorine étonnée , elle lui donna l'ordre de nous accompagner sur-le-champ. J'obéis machinalement à cette impulsion qui ne souffrait pas de réplique.
Henri m'entraînait avec vivacité; la lueur du flambeau qui tremblait sur les tristes façades de cette rue déserte et sans réverbères, cessa bientôt de nous éclairer; alors notre pas se
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ralenlil. Au cailloutage coupant dont les rues de ce bourg sont pavées , je n'opposais que de minces souliers de satin rompus par le bal : et des ornières , creusées par les roues pesantes des fourgons, dévastent presque uniformément cette longue chaussée. Avec cela , notre premier élan était trop rapide pour se soutenir.
— Cécile nous en voudra, dis-je alors , vous l'avez cruellement désobligée.
— Cécile est folle et n'a pas de sens. Il serait bien , n'est-ce pas , qu'en reconnaissance pour votre famille , et comme début dans les remercîmens que je dois surtout à votre père , je misse , dès les premiers jours de mon arrivée , des gens que j'estime et que j'aime , dans les transes sur votre sort? Fallait-il aussi vous laisser dans l'obligation de parcourir seule cet effroyable chemin, au risque d'être insultée par les buveurs qui peuplent ces cabarets ? Cécile est folle !
— Elle n'est pas folle , elle vous aime beau-
DE LA VIE DE MA MERE. 2o3
coup, repai'tis-je avec chaleur; et vous devez lui pardonner ce tort , si c'en est un , en faveur du sentiment qui la dirige. Ce sentiment est inépuisable, ardent, vrai. Il me souvient , monsieur Verneuil , de deux lettres que nous reçûmes, je veux dire que votre cousine reçut : elles venaient du Kaire. La première était toute de votre main. Vous étiez au moment de partir pour le Désert, où plusieurs artistes s'empressaient de ravir , à la furie des spéculateurs anglais , un monument que , depuis , grâce à vous , j'ai vu dans les grandes salles du Musée Napoléon : page de granit et de mystère , dont l'antiquité devait occuper les rêves de la science. Mille dangei's entouraient nos compatriotes dans cette entreprise : votre concours leur était dû. La peste moissonnait indistinctement les hardis aventuriers et les esclaves égyptiens , occupés à soustraire cette puissante masse aux amoncellemens de sables qui la disputaient àleur courage. Grâce à leur dévouement, sous un ciel de feu, rien
qu'en six jours, et après vingt-quatre heures d'horribles souffrances, trois ingénieurs français avaient déjà péri. Cependant il fallait persévérer dans ce travail , sous peine de voir le consul anglais s'emparer, au profit de quelque parc des environs de Londres, de ce débris monumental d'une histoire, dont peut-êlre l'obscurité fait lout le mérite. Folie de la science, monsieur Henri ! Des hommes , pleins d'espérance et d'avenir, donnent généreusement leur vie pour déterrer un bloc de pierre : et qui sait si ce n'est pas , après tout , l'épitaphe inintelli'gible d'une tombe ! « Je serai de retour, après- » demain, au Kaire (ce sont vos expressions), si, » toutefois , je dois revoir le Kaire. Je laisse à » l'un de mes amis cette lettre écrite et pliée ; il » doit l'accompagner d'un mot de sa main , si » Dieu dispose de moi. Son zèle vous expli- » quera la cause de mon silence. » A peine eûmes-nous achevé cette lettre (Cécile s'entend), à peine l'eut-elle lue, que nous recourûmes avec empressement à la seconde. Je la
décachetai : Cécile en était incapable.... Les caractères n'étaient pas de votre écriture.
— Ils étaient bien de moi , Marthénice ; mais blessé par la morsure d'un scorpion au pouce de la main droite , il avait fallu cautériser la plaie. J'avais écrit de la main gauche. Les premiers mots et la signature expliquaient tout.
— Ah ! monsieur Henri, nous ne vîmes , au premier coup-d'œil , que la différence. Allez , cela nous fît bien du mal : et je. . . . et Cécile s'évanouit.
Ici je m'arrêtai pour passer un mouchoir sur mes yeux. Ce fut un éclair : la taciturnité de M. Verneuil qui m'examinait me força d'en finir avec cette émotion, en précipitant sa marche et la mienne.
— Non ! Cécile n'est pas folle , repris-je plus résolument ; non ! Et vous n'auriez pas l'injustice de le dire , si vous connaissiez comme moi , monsieur Henri, cette affection de tous les instans qui ne s'est jamais démentie , qu'elle versait de jour en jour dans mon cœur , que l'in-
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quiétude a fait grandir , que chacune de vos lettres augmentait encore.
— Vous m'assurez donc , Marthénice , me dit-il affectueusement , que de telles lettres doivent compter pour quelque chose dans un sentiment pareil ?
— Pour beaucoup, lui répondis-je.
Et puis , sur le coup de cette imprudente repartie , mon sang reflua vers ma tête , car je ne sus, après ma vivacité, comment limiter exactement ma réponse dans le sens étroit que je prétendais lui donner. Insister sur cela devenait une faute. Assurément je ne parlais, ou plutôt je n'entendais parler que pour Cécile. Mais j'en voulus à mon guide comme s'il m'avait fait tomber dans un piège. Les hommes , ma Pauhne , nous habituent de si bonne heure à leur fatuité , que nous craignons incessamment de lui fournir un nouveau texte.
Après un long silence , il me demanda , comme sans transition :
— Et vous allez vous marier?
J en étais encore à souffrir de ma sotte réponse. Je trouvai je ne sais quel rapport qui me déplut entre ce que je venais de dire et ce qu'il me disait là : je ne répondis point.
— C'est un fort bel homme que le capitaine, continua-t-il en hésitant : un brave , n'est-ce pas? — J'imagine que son caractère est excellent comme le vôtre. Le ménage doit vous apporter le bonheur , car vous êtes si jeune et si douce ? Dieu ne serait pas juste, s'il ne mesurait l'ame de votre mari à la vôtre.
— J'ai tout lieu d'espérer le repos, lui dis-je en balbutiant à mon tour. Milleret a des goûts tranquilles, des habitudes simples; mon père l'aime. Il a mille soins de fils pour ma mère, de frère pour ma sœur ; quant à sa bravoure , elle est attestée sur vingt champs de bataille , par dix-huit années de campagnes...
— Dix-huit années ! s'écria Henri en faisant halte. Mais vous , Marthénice , vous n'avez tout au plus que cet âge !
Je baissai les veux.
208 QUARANTE-HUJT HEURES
— Ma mère prétend que pour l'équilibre des caractères, le mari doit avoir au moins quelques années de plus que sa femme.
— Je l'ai toujours pensé, répondit le futur de Cécile en reprenant sa marche.
Décidément je ne faisais que des maladresses : mon amie n'avait pas eu tort dans le pressentiment que je la desservirais. Pour mon repos , il ne retomba plus dans cette conversation. Je dis pour mon repos , car une fois que l'on a la parole malheureuse , il n'y a pas de raison pour que l'embarras et le trouble ne nous fassent broncher à l'infini. J'eus de la peine à calmer l'humeur dont je me trouvais animée contre moi-même : et cependant le voyageur, en déployant sa riche mémoire sur les incidens de notre route, dont il retrouvait à chaque pas les contrastes et les analogues dans les épisodes de sa tournée à travers le monde , poëte sans le savoir , comme les gens qui ont beaucoup vu , sans emphase , avec une lucidité qui donnait à sa parole la lumière et la
vie , réussissait insensiblement à me distraire , lorsque d'un cabriolet, qui me parut tomber du ciel, car je le vis tout-à-coup devant moi , le capitaine Milleret descendit en nous apercevant.
— Mes respects à voire famille, me dit Henri : je doute que je puisse aller la voir demain.
Joseph courait à la tète du cheval , et le capitaine s'effaçait pour meli vrer passage. J'eus alors un moment de terreur et d'hésitation qui sembla m'attacher à la terre ; mon cœur se serra : je m'obstinais à pressentir un levain d'inimitié entre ces deux hommes. D'un même accord, d'un mouvement rapide, tous deux m'aidèrent à m'affermir sur le marche-pied ; ils échangèrent un salut profond, et le capitaine fut aussitôt près de moi; ma frayeur s'évanouit. Deux secondes après , la lanterne jeta sa lueur furtive sur la figure du cousin de Cécile qui continuait d'avancer à pied vers Paris. Quand nous atteignîmes la barrière , il n'y avait plus dans les
rues que des ombres et du silence.
2IO Ql ARAME-HUIT HEÎ.'RES
— Vous êtes fort aimable , capitaine ! et je faisais bien de compter sur vous.
— Si je ne vous avais cru partie , je ne serais pas parti moi-même. Ne m'accusez pas de ce malentendu.
— Dites que je l'ai fait exprès , capitaine.
— Épargnons-nous les reproches , me dit-il. Enfin , grâce au cheval qui filait comme le
vent , la porte cochère de la rue Saint- Lazare tourna sur ses gonds au cri de Joseph.
— Pour vous, ou pour moi , me dit Milleret à voix basse , pas un seul mot , je vous prie, de mes inquiétudes à vos parens ; en les quittant tout à l'heure , j'ai du leur laisser une sécurité que je n'avais pas.
Il avait raison : je me lus.
Ma mère me trouva maussade ; elle en conclut qu'ayant épuisé toute mon amabilité chez Cécile , je ferais bien de me retirer au plus vite pour aller retremper dans le sommeil mon esprit, dont elle désespérait d'obtenir quelque chose ce soir-là.
— Je ne veux rien savoir maintenant , ma pauvre Marthénice. Repose-toi , et songe d ailleurs qu'après-demain c'est la signature du contrat. Il ne faut pas avoir les yeux rouges , un jour comme celui-là : n'est-ce pas, Milleret?
Je me retirais.
— Vous ne me permettez pas de vous embrasser, Marthénice? me dit-il.
Je tendis une joue, puis l'autre : je sentis une larme. Il y avait un cœur au fond de cette poitrine de soldat : cet adieu nous réconciliait. Mon Dieu si l'on savait les retours qu'il y a dans l'ame d'une pauvre femme !
Je n'ai jamais pu me souvenir de mes rêves , et ce que j'en dis n'est pas par discrétion. Si je me les rappelais , il me semble que je pourrais les dire à ma fille , puisque, suivant les plus impertinens interprètes, les songes ne sont que la manifestation des désirs mal démêlés dont la conscience cherche encore le dernier mot pendant la veille. Ma conscience ne se repro-
chait rien : je dormis tout d'un trait. Dans mon histoire de quarante-huit heures, c'es^t peut-être l'événement le plus remarquable ; il n'ennuiera personne.
Quoi qu'il en soit, la fatigue, les émotions de la veille , la pensée toujours si vigilante chez moi , m'éveillèrent plus tôt que de coutume : j'aurais cru le contraire. C'est une bizarrerie que j'ai souvent remarquée : retardez le repas , on n'a plus faim; exagérez la lassitude , le sommeil vous quitte.
Je me jetai sans scrupule à bas du lit avec cette pétulance de jeune fille qui songe d'abord a sa volière (car Dieu ne donne point la pâture aux oiseaux que nous emprisonnons), puis à son piano laissé tout en désordre de la veille , avec le caliier dont le courant d'air a démarqué la sonate favorite. Il y avait vingt-quatre heures de pêle-mêle à réparer dans ma petite chambre. J'ouvris la fenêtre, et comme nous n'avions pour vis-à-vis que l'interminable mur d'un jardin public, je tenais déjà le fil de fer des volets pour
les lancer tous les deux dans l'espace, bien qu'il n'y eût encore sur mon cou qu'un trèsléger fichu de soie , lorsqu'un fiacre s'arrêta sous mes yeux. Par les feuilles obliques du volet, je vis un grand jeune homme avancer une de ces têtes italiennes , brunes , dures , caractéristiques , comme les affectionne Salvator Rosa , ce contemporain de Masaniello,
Il ouvrit, sans aide , la portière du fiacre , et s'élança. Puis, en piétinant avec impatience , il parut écouter de mauvaise grâce une personne restée dans l'intérieur de ce fiacre. A six heures du matin , ces quartiers éloignés du centre et des lignes de l'approvisionnement parisien sont si calmes que, du sixième étage, sans se pencher à la lucarne des mansardes, on suivrait mot à mot la conversation des passans dans la rue.
Je l'entendis s'écrier familièrement en poussant la portière :
— Eh! tu me fais damner! Puisque je t'en donne ma parole d'honneur !
Puis s'adressant au cocher :
2l4 QlIARAMTE-Hl.'IT HEURES
— A Tivoli! cria-t-il.
Le fiacre s'éloigna , et notre maison résonna d'un violent coup de marteau.
Mon volet alla frapper le mur comme le battant de la porte cochère retombait.
Je ne sais pas si je crus entendre prononcer le nom du capitaine Milleret, sous le vestibule : assurément j'avais une préoccupation ; mais je passai dans mon cabinet de toilette, dont la fenêtre donnait sur la cour. La vue plongeait , par les barreaux de la grille, jusque dans notre jardin. Il fallait passer par cette grille pour se rendre chez le capitaine.
M. Milleret, en redingote bourgeoise, ruban de la Légion-d'Honneur à la boutonnière , chapeau sur les yeux, botté comme prêt à sortir, fumait en se promenant le long de l'allée principale ; il imitait avec sa cravache le geste prophétique de Tarquin sur deux ou trois pauvres fleurs de lis que le jardinier, par esprit de contradiction , avait plantées là récemment. La
Stupidité des partis ne s'en prend pas qu'au règne animal.
Lorsque le pas ferme et délibéré du visiteur eut résonné sur le pavé de notre cour silencieuse , le capitaine accourut et ouvrit la grille ; il fit asseoir très-civilement le grand brun sur un escabeau près d'une table verte ; et , tout en causant, il lui proposa des cigarres. Joseph apporta sur un plateau quelques carafons de liqueurs et des verres. Puis , après un geste du maître , le domestique sortit. La conversation ne dura que dix minutes. Le capitaine écoutait, il laissait échapper coup sur coup des tourbillons de fumée : il frappa même du poing sur la table avec humeur ; puis il sourit , il secoua cordialement le poignet du jeune homme. Enfin ils trinquèrent en levant la séance , et burent avec un salut réciproque. Le grand brun s'éloigna de son pas de matamore.
Que pouvait-il être? Je n'avais aperçu nulle part ce visage-là.
Je courus à ma fenêtre, du côté de la rue,
2l6 QUARA^TE-HUIT HEURES
pour le voir encore et l'examiner de plus près. Mais il se prit à faire des élans comme un lièvre , sans se diriger, comme je m'en étais mis la certitude dans la tête , vers Tivoli. De quoi donc avait-il donné sa parole à la personne restée dans le fiacre, et que je n'avais pas vue? Quel rapport ces gens auraient-ils avec M. Milleret , surtout à six heures du matin ? En vérité je n'osais pas être hardie dans mes conjectures, et je capitulais avec mes inquiétudes.
Dix minutes après, le capitaine, en simple négligé du matin , les pantoufles et la robe de chambre , lisait son journal et fumait avec gravité. Ce changement de costume et sa nonchalance me mirent du baume dan's le sang ; je retrouvai ma religion, ma coquetterie de femme, et ma voix. J'arrangeai ma volière et je me mis à mon piano.
J'étais à recommencer pour la vingtième fois un passage difficile , avec la tentation de briser les cordes de l'instrument pour le châtier de ma maladresse, quand je sentis une bouche
m'effleurer le cou. Je jetai un cri , je levai les veux : je vis mon frère dans la glace.
— Petite sauvage , me dit-il , tu dois être scandalisée de me voir si matin. J'ai toute une grande heure à votre disposition , Mademoiselle! Veux-tu, Marthénice, essayer à mon bras un grand tour de promenade ?
— Eh , mon Dieu ! tu n'as donc rien de mieux à faire?
— Précisément. Un bon frère n'a jamais rien de mieux à faire que d'être aux ordres de sa petite sœur, lorsqu'il le peut.
— Lorsqu'il a le temps , et vous ne l'avez plus comme autrefois , Monsieur.
— Pas de mauvaises chicanes , Marthénice 1 Mon père dort : c'est autant de pris sur les reproches. S'il se réveillait tandis que je suis son commensal , il trouverait moven de chanter aussi faux que ton piano lui-même , et sur une gamme que j'accompagne trop volontiers , à votre avis : ajournons le concert. Sortons : il passera, s'il le veut, son contingent d'humeur
2l8 QUARANTE-HUIT HEURES
au compte du capitaine. Et à ce propos , ton fiancé , ma bonne amie , est ce matin d'une humeur charmante.
— Vrai?
— Ce n'est donc plus une raison lorsque je le dis. — Veux-tu le voir?
— - Oh ! mon Dieu , non.
Tant mieux ! — Il sera jaloux de moi : parbleu, je n'en serai pas fâché !
Je fus bientôt prête, et, comme d'usage, le miroir me renvoya quelques flatteries sur la simplicité de mon costume : une robe blanche à pèlerine sans broderie , la collerette plissée , des brodequins verts , un chapeau sans fleurs , et mon ombrelle à la main , Frédéric me trouva ravissante. Mais ces complimens de frère ne signifient rien ; ils ont si peu de goût !
Quand nous eûmes franchi le pas de la rue :
— Choisis , me dit Frédéric en consultant sa montre ; je mets la mappemonde à ta disposition , pourvu que nous soyons de retour dans une heure.
DE LA VIE DE MA MÈRE. fi l Q
— Allons à Tivoli! m'écriai-je, c'esl à deux pas.
Tu vois , Pauline , ce que c'est que la persévérance dans les idées ; c'est comme cela que l'on arrive, mon enfant.
Je dérangeai beaucoup la feinte gravité de mon frère qui , dans ce jardin silencieux , voulait par contradiction se promener autrement que sa folle de sœur, et m'amener sur le terrain de ses idées d'artiste, de poëte, dont je me souciais moins que d'un fétu de paille : je savais tout cela sur le bout du doigt. Bon gré, mal gré , il lui fallut s'animer pour me suivre. Il prophétisa qu'il déjeunerait comme un forcené, à la suite d'un pareil exercice. Moi , toujours, tu le penses bien, je poursuivais mon idée fixe. Quel était cet homme du fiacre? Et pourquoi la visite au capitaine ? A tout prix , il fallait pénétrer ce mystère. Personne cependant sous les allées de Tivoli : rien au boulingrin , à la pelouse, dans le labyrinthe, ni femme, ni homme! Si c'était Mais quelle vraisem-
blance? Lorsqu'un rayon du soleil s'est décomposé dans les regards , le spectre solaire nous suit jusque dans les ténèbres.
— N'entends-je pas là des coups de pistolet, Frédéric?
— Parfaitement. C'est le tir : veux-tu que nous allions au tir?
— Mais va donc ; mais va donc , Frédéric !
— Mais viens donc, Marthénice, mais viens donc!
Moi, je le conduisais tout au rebours de l'entrée. Mes pressentimens étaient fondés, ma fille : c'était Henri Verneuil.
Il était alors , cela m'est présent comme s'il se dressait sur ce tombeau , dans l'encadrement de la dernière porte : effacé sur lui-même, droit, la tête inclinée sur l'épaule gauche : l'habit ouvert , une main suspendue au gilet par le pouce : relevant avec lenteur son arme, dont il dirigeait le tube dans la baie d'une triple arcade de murs, que l'on établit parallèlement, je crois, l'un après l'autre, dans le but d'amortir les
balles dont la direction maladroite pourrait occasioner des malheurs au dehors. Une petite statue de plâtre , fichée sur une tige perpendiculaire, devant une plaque de fonte barbouillée de noir, fut brisée par l'explosion.
— Bravo ! s'écrièrent à la fois le gardien du tir, Frédéric et ta mère.
Il se retourna et me reconnut. Un salut respectueux sembla me demander comment il devait agir dans cette rencontre.
— C'est M. Henri Verneuil, dis-je à Frédéric.
— A Paris , et connu de ma sœur ! Il faut que ce soit d'hier, Monsieur! Au reste, je me félicite du hasard qui nous met sans trop de façon en rapport , et cela , loin de la vue de mes parens : car j'ai bien des rancunes contre vous !
— Contre moi ! et comment ai-je eu ce malheur, monsieur Frédéric, moi, qui n'ai jamais désiré qu'une chose au monde , l'amitié du fils
de l'hoimête homme dont les bontés m'ont protégé près de Napoléon?
— Ne prenez jamais au sérieux , monsieur Verneuil , les paroles de mon frère.
— Marlhénice vous atout expliqué, monsieur Henri. Ce coup de pistolet (je ne ferais pas mieux); vos bonnes manières (elles se jugent du premier aspect) ; ce mouvement de sensibilité sur une raillerie (cela vous fait honneur, monsieur Henri , cela vous fait honneur); tout cela vient de mettre au néant mes préjugés contre vous. Si vous voulez m'avouer que vous êtes un peu mauvais sujet, dès ce moment nous serons inséparables.
— Monsieur 1 . . .
— Rien qu'un peu; vous aurez bien cette complaisance , que diable ! Moi , je vous avoûrai que je le suis beaucoup, et je n'y mets ni fatuité, ni modestie. Monsieur Duclos, mon trèshonoré père , m'avait effrayé de vos vertus : rassurez-moi ! Ah ! vous tirez ainsi le pistolet ! c'est charmant !
Ils se donnèrent une cordiale poignée de main.
Le sourire de Henri me disait :
— C'est un original que votre frère.
Mon signe de tête lui répondit :
— C'est une petite prétention qu'il a quelquefois.
— Il faut que nous fassions un assaut pour amuser cette enfant-là ; qu'en dites-vous , Henri ?
— Je le veux bien , Frédéric.
— Bien cela. Ecoutez : la première fois que nous nous reverrons, j'entends que le tutoiement commence. Dès ce jour nous sommes frères : y consentez-vous ?
— Je m'en crois digne, Frédéric.
— A la bonne heure : et s'il me faut jamais ( mais quel déplaisant pistolet aviez-vous donc pris là?) — S'il me faut jamais un second sur le terrain , ce sera vous.
Henri détourna les yeux : il venait de rencontrer les miens.
— Vousètes-vous quelquefois battu en duel? dit Frédéric en élevant l'arme vers la plaque.
— Jamais, répondit Henri sans hésiter.
— Laissez donc? Qu'est-ce que mon père m'a rabâché de vos actes de courage ? j'ai de la mémoire , peut-être !
— Dans un incendie, mon frère, à Scutari : dans un naufrage, sur les bords du golfe de Salonique.
— 3Ia sœur a résolu de me démontrer que je suis un sot.
Sa balle alla blanchir la plaque à trois pouces de la poupée.
— Ajoutez-y que je suis un maladroit.
— Le coup est bon , dit le gardien ; il est en ligne.
— Mauvais , mauvais ! riposta l'obstiné en cédant la place à Verneuil : on ne tue personne dans les cheveux. Henri, vous me trichez ! Ne faites pas , je vous prie, le maladroit pour perdre en ma faveur. Ma vanité ne se tient pas si facilement pour battue : et sachez bien que je
connais déjà votre main comme si c'était la
mienne Bravo! morbleu! — Eh bien ! que
dirait-on d'un pareil coup sur le terrain ?
— Ce serait certainement un hasard de maladroit , répondit Verneuil avec émotion en m'adressant expressément la parole : car, lorsqu'il s'agit de se mettre en face d'un homme, l'habitude fait tout. Mon regard se voilerait s'il fallait tuer : pour que l'oeil voie , il faut un calus sur le cœur. Un militaire , par exemple, a, croyezmoi bien, Mademoiselle, plus de sang-froid que l'adversaii'e qui n'a pas vécu dans la discipline et marché sous le drapeau; l'uniforme déteint sur l'ame. Quand il a vu la mort sous ses faces les plus imprévues, en rase campagne et à la tranchée, dans les embûches et sous le feu de la révolte, un vieux soldat se rit du pistolet que soulève contre sa poitrine Imcertaine et faible main d'un enfant. L'un est aguerri, l'autre hésite : et, pour ne parler que de moi, j'imagine que mon adversaire me paraîtrait beaucoup plus mince qu'une poupée.
2l6 QUARANTE-HtlT HEURES
Il ne vit pas l'expression de ma physionomie : sa tète se baissa lorsque je relevai la mienne. Nos yeux ne se rencontrèrent pas : les hommes ne font jamais rien à propos.
— Tant que vous voudrez , mon bon ami , murmurait Frédéric; mais lorsqu'il s^agit de proléger sa peau , voyez-vous , il me semble plus agréable de tirer dans l'espace d'une large poitrine humaine , que sur ce misérable avorton de plâtre.
— Vous parlez de cela, mon frère, dans des termes et avec un sang-froid révoltans !
— Bon ! voilà Marthénice sur réternel lieu commun des femmes.
— El , mon Dieu ! n'avez- vous donc pas aussi le vôtre, mon frère, qui est de rire à tout propos de cela. Oh ! n'avilissez pas mes scrupules , par cela seul qu'il ne vous est pas donné de les comprendre : voyez plutôt l'intervalle de votre sexe au mien. Au moins vous avez l'honneur du danger : nous n'avons jamais que l'abattement des larmes. Si votre tête corn-
mande à votre cœur, c'est notre cœur qui commande à notre tète ; et vous êtes plus heureux encore , car nous ne pouvons pas venger un frère tué. Il nous laisse un désespoir par sa mort : au repas de famille , il est là qui manque tous les jours.
— Pas mal entrepris , Verneuil; qu'en pensez-vous ? C'est un peu forcé peut-être.
— C'est douloureusement vrai , reprit l'autre d'un ton grave.
— Battez-vous, ajoutai-je (avec une indignation moins excitée , je pense , par les sarcasmes de mon frère que par l'effet de mes paroles sur Henri) : permettez-vous sur une expression mal saisie, sur un signe échappé, sur un doute peut-être , ce compromis d'énergumène entre le suicide et l'assassinat ; comme s'il n'y avait que l'intérêt de votre orgueil au monde; comme s'il n'existait, ni famille où les devoirs du sang vous retiennent, ni frontière où puisse se développer un jour la bannière de la France , ni tribunal dont les décisions entre vos différends
soient réputées honorables. Battez-vous! mais ne raillez pas , mon frère , ne raillez pas ; car il y a du sang h. vos plaisanteries , et je suis une femme !
— Où diable prend-elle ses colères, lorsqu'elle s'en mêle? Rousseau n'a rien dit déplus extravagant. Tête romanesque , va !
— Si l'on n'avait pas de duels, reprit dédaigneusement le gardien du tir en me toisant par-dessus son épaule , on ne viendrait donc plus nous voir que pour apprendre à tirer sur des moineaux !
L'argument de ce brave homme nous dérida de commun accord ; il parut fort stupéfait de cet accès de gaîté. Henri le paya et nous sortîmes.
Frédéric mit mon bras à celui de Verneuil pour avoir la liberté de marcher à reculons devant nous.
— Concevez-vous Marthénice? La voilà qui prêche contre la poudre lorsqu'elle est sur le point d'épouser — je vous le donne en raille!
DE LA. VIE DE MA. mÉrE. 2 2()
un capitaine de carabiniers ! — Je voudrais bien le voir faire, devant lui, mon enfant, des manifestes contre la bataille et des mandemens contre le baptême du drapeau. Pauvre petite, comment démélerais-tu les écheveaux de ta logique de soie des bordées de sa logique de fer?
— L'intérêt d'une femme, reprit Verneuil, celui d'une mère de famille
— Bien , bien ! interrompit Frédéric , vous êtes tout à la fois de son parti et du vôtre : cela doit être, mon cher frère. J'oubliais qu'un chirurgien, moins par galanterie que par profession , veut garder le privilège d'estropier le genre humain. Mais pour Dieu, mon cher Machaon , ne lui fournissez pas des armes contre moi, à cette pacifique personne. C'est bien assez de ses épingles sans votre lancette : je recule devant la conspiration de la trousse et de la pelote. — Tiens , gageons , Marthénice , que dans ce moment tu m'arracherais les yeux volontiers ?
aSo QUARANTE-HUIT HEURES
— Vous êtes bien , mon frère , le plus vilain homme du monde !
— Mais pas tant. — A propos de ce compliment , Verneuil , je savais bien , moi , que vous étiez un mauvais sujet : le mariage de ma sœur me fait penser à vos amours. Que faisons-nous de la cousine, la jolie cousine Cécile? Ah! vous avez là une enthousiaste de première force ! Il faut que vous ayez un furieux mérite ! Voilà des passions, j'espère ; des passions — argent comptant ! Entre nous, je me sauvais toujours quand je la voyais arriver, car votre nom était un bélier avec lequel toute ma famille battait en brèche mon caractère, et je me disais, lorsqu'on annonçait pour dîner du renfort de la Chapelle : Sauve qui peut ! voilà que l'on fait approcher la grosse artillerie. Si je me sauvais devant la fusillade de ma sœur, je vous laisse à juger de la retraite que j'exécutais en déroute lorsque je craignais de voir donner la réserve. A tel point que le capitaine Milleret (c'est le futur de Marthénice) étant le seul qui ne me
parlât pas de vous , parce que (laissez-moi le dire une dernière fois), il avait le rare bonheur de ne pas vous connaître, je ne pouvais plus vivre qu'avec lui. Je ne goûtais, en vérité, les charmes de la paix qu'avec le soldat. — Mais, brouillon que je suis ! j'oubhe ma question de tout-à-l'heure : Que faisons-nous de la cousine, libertin? Que deviennent vos amours platoniques ? Ah ! ah ! ah ! ah ! les amours platoniques !
Et il fit une culbute à la renverse , sur le gazon, en riant à gorge déployée.
Verneuil , moitié avec embarras , moitié avec bonhomie , essayait de placer un mot pour enchaîner la langue de mon frère , car une telle position devenait de plus en plus fausse sur ce point, peut-être sur tous.
— Bon! reprenait Frédéric en lui coupant la parole : ne me dites là-dessus , ni la vérité , ni des fables. Histoire ou mythologie, mettons que je sois un fou : je n'ai rien dit , je ne sais rien. Devant les femmes, des garçons doivent
a3a QUARANTE-HUIT HEURES
avoir des secrets entre eux : c'est dans l'ordre. Je ne veux pas vous tenir sur des charbons ardens. C'est ma pénétration qui s'amuse à faire courir ces bruits-là : mais je lui dirai son fait à l'obstinée. Mon malheur, Verneuil, est d'être clairvoyant; n'est pas aveugle qui veut. En tout cas, si vous ne savez pas que votre cousine vous adore, j'y engage ma parole d'honneur : Cécile vous adore frénétiquement. C'est pourquoi vous agirez à merveille de ne pas l'épouser : elle ferait, je n'en doute pas , le désespoir de votre existence.
Ce fut dans ce cercle de propos que la conversation tourna pendant une heure : ce démon de Frédéric jouait sans le savoir avec un fer électrisé. A chaque allusion qui me répondait des pieds à la tête, car on ne parlait que d'amour, car on ne, parlait que de duel, je ne sais si c'était le bras de Verneuil qui tressaillait ou le mien : ce fut l'un ou l'autre ; peutêtre le mien tout seul , peut-être le sien tout seul : je ne puis le dire. Mais, à coup sûr, il se
passait quelque chose d'indéfinissable dans tout mon être : je vivais avec une effrayante rapidité.
Enfin, mon écervelé de frère, quoique inta- , rissabledans ses folies, s'arrêta tout-à-coup, et tira sa montre.
— Sept heures ! s'écria-t-il , et j'allais manger la consigne ! Diable ! qu'aurait dit mon capitaine?
Verneuil , à cette parole , sembla pareillement se réveiller en sursaut. Il saisit la main de mon frère.
— Eh bien ! à plus tôt que vous ne le croyez vous-même! lui dit-il avec un sourire mélancolique.
Puis il s'empara de ma main , il appuya mon gant sur ses lèvres , mais il ne me regarda point ; et Frédéric, dont la voix s'élevait à mesure qu'il me faisait arpenter le jardin, sans que je fusse à même de saisir les plaisanteries dont il assaisonnait cette séparation, comme un vaisseau de guerre qui salue les forts du ri-
vage, mit en peu de temps la clôture du jardin entre nous et son nouvel ami.
Il me sembla dans ce moment que je devais avouer quelque chose à mon frère; que, imprudence ou non , à cette crise de ma vie , soit que ce fût un rêve de ma tête, soit qu'il y allât de mon avenir, le sein de Frédéric était le seul , entre mon père trop vif pour m'entendre , et ma mère trop craintive pour résister à son mari, le seul où je pusse déposer — sans crainte, car il m'aurait laissé dire ; — sans honte , car il m'aurait consolé , — les doutes qui me bouleversaient, les crédulités que j'osais nourrir. Oh, ma Pauline! tu n'as pas de frère, toi ! Mais ta pauvre mère n'a que toi , ne vit qu'en toi , et que pour toi. Aime-la bien, et dis-lui tout : le silence est déjà un grand malheur.
Mais ce ne fut qu'au seuil de notre maison que je me sentis le courage de parler.
— Ne rentrons pas encore , mon frère : j'ai des secrets à te confier.
— Des secrets, Marthénice! c'est à mer-
veille , el il paraît que je suis en veine aujourd'hui. Je ne te refuse pas; mais je t'ajourne.
— Une heure seulement , Frédéric !
— Demain , ma bonne amie , me dit -il en m'embrassant. Aujourd'hui le temps nous manque.
Et je retombai dans ma faiblesse. Pauline, le conseil d'un ami, c'est la force : il faut la lui demander aux jours de malheur, quand la terre vacille et que les forces nous manquent.
Nous rentrâmes.
Mon père n'était pas à la réunion du jardin : je sus qu'il était sorti pour moi. Ma mère me vit inquiète : elle supposa que je m'impatientais de cette absence. Hélas ! je n'y songeais point. Les fortes passions nous livrent à l'ingratitude : il y a toujours quelque devoir qu'elles font souffrir.
Le capitaine se disposait apparemment pour une promenade : il portait le premier costume du matin. Ma petite sœur, qui dévidait pacifiquement les bobines de laine plantées sur les
trous d'un mélier à tapisserie où travaillait ma mère , jeta des cris comme un aigle lorsque son bon ami cessa de lui découper tout le système planétaire en silhouettes de papier rouge, qu'on devait appliquer sur un gigantesque cerfvolant.
— Adresse-toi à ta sœur, lui dit-il avec une petite tape sur la joue.
Puis, machinalement et en portant les yeux sur moi , il dit à ma mère qui suspendit son ouvrage :
— Songez-vous à moi , Madame , en faisant ce travail ?
— JXon, Cyprien, lui dit-elle en se débarrassant de ses lunettes ; c'est une chancelière pour les pieds d'Honoré : car, dans l'hiver, il attrape toujours des rhumes.
— Vous êtes la prudence même et le vrai modèle des femmes , lui dit-il avec un sourire dont l'ironie vint à moi.
Il prit alors le bras de mon frère, et l'entraîna pour lui parler.
— Tu dînes sans doute avec nous , Frédéric , demanda maman.
— Peut-être, répondit M. Milleret en prévenant la réponse de mon frère.
Ils s éloignèrent à petits pas , et se mirent à tourner dans le jardin.
— C'est toujours la même chanson quand ton frère vient : il nous débauche le capitaine. Mais n'en témoigne rien , Marthénice. Dans le ménage, ma fille, le secret est de faire ployer le ressort de la volonté, de céder pour retenir la bride : je n'en fais pas d'autre avec M. Duclos. Aussi nous avons le plus heureux des ménages.
Celte nouvelle maxime me fit. réfléchir que les gens qui, à distance, ne tarissent pas en conseils sur une seule et même chose , s'exposent, d'un jour à l'autre, au ridicule de la contradiction.
Et comme ma sœur, avec ses étoiles de papier rouge , menaçait de me clouer là , sur une chaise, je me donnai près de ma mère l'excuse de promener l'enfant : je voulais rompre la con-
férence du capitaine avec mon frère. Qu'avaient-ils à se dire? Oh ! sans doute , il ne pouvait pas être question entre eux du bal de Cécile et des incidens de la veille : mais il me semblait aussi que Frédéric n'avait pu me refuser si décidément un moment d'entretien , pour le seul plaisir de parler guerre ou caserne avec M. Miller et.
Ils étaient disparus sous les derniers massifs du jardin.
En dépassant , à mon tour, une charmille de chèvrefeuille , je vis ouvrir et refermer sans bruit la porte dérobée qui donne sur une rue où se prolongent de grandes murailles.
— Maman ! m'écriai-je avec un éclat involontaire : mon frère et le capitaine viennent de sortir !
— Eh! bon Dieu, Marthénice! tu me cries cela comme un événement. N'est-ce pas aujourd'hui son dernier jour de garçon? Ne vas-tu pas être jalouse?
Je me tus.
— Viens plutôt me conter quelque chose de ce bal. 11 y aurait une révolution dans le monde que personne ne m'en dirait mot : Cyprien ne sait que jouer comme un enfant lorsqu'il est avec ta morveuse de sœur.
Sur ces entrefaites, j'entendis la lourde grille tourner en criant sur ses gonds : je reconnus , par les jours du feuillage, Cécile qui se dirigeait d'un pas précipité vers le bosquet.
Je modifiai le timbre de ma voix pour ne pas jeter mes paroles au-delà de l'oreille de maman.
— Voilà mademoiselle Lambert, lui dis-je; faites-la jaser. Elle vous dira tout ce que vous voudrez à ce sujet.
Et je profilai du paravent de la charmille pour mettre , sans plus de retard , entre Cécile et moi la profondeur du jardin.
Conçois mes transes, Pauline! Henri, la veille encore , doutant s'il pourrait voir ma famille , et le lendemain même , dans notre voisinage , sans entrer chez mon père ! — Attendant sans doute cet inconnu, ce singulier visi-
leur du matin, à ce tir, mon Dieu! où il s'essayait ! et contre qui ? Oh ! cela faisait mal à penser ! — Puis, mon frère qu'ion n'attend pas, qui vient à six heures , contre toutes ses habitudes, comme s'il était mandé par un avis, par un mot secret du capitaine ; m'accordant quelques momens à Tivoh! — Quelques momens, et rien de plus ! — Et là , cette conversation de mort et de duel, révélation involontaire, entre Verneuil et Frédéric , de ce qui les occupait sans doute séparément tous les deux ! — Enfin , cette fuite : car c'était une fuite , Pauline ; car ils avaient feint , Milleret et lui , de causer ; car ils ne m'avaient pas dit adieu : et mon frère ne se séparait jamais de moi comme cela! — Ah! Dieu serait venu me dire luimême que je me trompais, je ne l'aurais pas cru , mon enfant !
Ensuite, que venait faire cette femme? Je ne voulais pas me réconcilier avec elle, moi ! La veille , au départ , je l'aurais pu : je le désirais même. Ce matin encore, lorsque j'étais
DE LA. VlK DE MA. MERE. 1i\ I
calme , lorsque je souriais à mes oiseaux qui s'échappaient de leur volière — Mais maintenant !
Et puis, que savais-je? Ne venait-elle pas, au contraire, ajouter aux mortifications que j'avais endurées? Non : je ne devais pas favoriser ce projet par ma présence ; je ne pouvais pas risquer de gaîté de cœur la répétition d'une insulte, lorsque je ne me savais pas assez de torts envers Cécile pour me trouver à même de lui répondre avec énergie.
De celte double impulsion, dont Tune m'attirait sur les traces de Frédéric : car où Frédéric allait, j'avais quelque droit de m'attacher à lui ; dont l'autre m'éloignait de cette femme qui venait à moi comme pour redoubler mon supplice , il résulta une résolution aveugle , . profonde , irrésistible. Puisqu'on n'avait rien voulu m'a vouer , j'étais bien déterminée à savoir tout.
J'arrive contre la petite porte de sortie, j'ouvre , je jette les yeux dans la rue ; ma sœur
î>42 QUARANTE-HUIT HEURES
veut me suivre. J'attire la porte entre elle et moi , la porte se ferme ; je ne puis rentrer que par un long détour : le pas est franchi.
La rue est déserte : je prête l'oreille. Quelque chose de sourd bouillonne dans mon cerveau ; c'est le cœur qui chasse le sang , c'est la fièvre , car je brûle. Je n'entends que ce seul bruit. Je vais au hasard, je cours, je ne sens plus la terre ; l'air me porte. — Ah! les voilà! Voilà mon frère! Il se précipite'yans le cabriolet; Joseph s'élance sur l'arrière-train. — Comme ce cheval est rapide! N'importe ! il faut les suivre. Le terrain monte; je les gagnerai. Ils ne peuvent me voir; ils ne m'entendent pas. Le cabriolet soulève des nuages de poussière , à peine si je le vois ! Je ne le suis qu'à la trace de cette fumée qui roule , de ces tourbillons qui s'échappent coup sur coup de la chaussée poudreuse, et qui m'aveuglent. S'ils allaient m'échapper ! Mon Dieu, vous m'avez donné du courage, donnez-moi de la force !
Je vois des gens qui me regardent ; mais ils
sont rares. Que leur fait mon aspect, et pourquoi me regardent-ils? Ah! si tous les hommes songeaient , comme ils le doivent , au bien que chacun d'eux peut avoir à répandre quelque part, je ne serais pas l'objet de celle curiosité slupide , ce cabriolet n'irait pas comme le vent. C'est avec des ailes que l'on court au meurtre : et moi , je suis à pied !
Nous sommes à la barrière, elle est franchie; j'arriverai trop tard. — Où sont-ils? Je ne les vois plus. Sous ces arbres , à ces cabarets , dans ces champs qui plongent , qui s'élèvent , il y a des milliers de têtes, là , là et là , partout. Des gens se promènent , des enfans rient , j'entends chanter. — Il y a des gens qui chantent , mon Dieu !
Mais où sont-ils? et personne pour me le dire. — Personne ! et autour de moi des milliers d'ames !
Où avais-je les yeux? Ils sont là. Voilà Joseph, voilà le cabriolet; ils sont descendus.
Oh ! quand ils seraient les plus furieux , les plus
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féroces des hommes , ils ne se battront peutêtre pas dans cette foule. — Malheur ! ils sont ensemble. Je ne vois plus. Mon cœur ne m'avait pas trompé. Malheur ! et c'est moi , c'est moi sans doute qui suis cause de tout cela !
Mais aurais-je rêvé depuis hier, ou bien
est-ce que je rêve maintenant? Je n'y comprends rien. Ils se saluent, ils ont le sourire sur les lèvres , ils marchent à pas lents , l'un près de l'autre. — Oh! maintenant, je puis le répéter avec certitude : quand ils seraient les plus hypocrites de tous les hommes, à coup sûr ils ne se battront pas, car ils se sont touché dans la main.
Non , ils ne se battront pas ! Non , mon Dieu , vous ne l'avez pas permis ! Il n'y avait dans tout ceci que mes folles idées , que les mensonges d'une imagination de femme. Comment se pourrait-il que Milleret se fût pris tout-à-coup de tant de haine envers ce jeune homme ; que ce bon jeune homme eût offensé, de gaieté de cœur, celui qu'après tout je dois épouser? Mais, dites-moi, où ai-je été chercher tout cela? De
quoi me suis-je occupé l'esprit? On se forge des chimères , parce que Ton a peur, parce que l'on a des idées fausses du monde. — Et où aurais-je appris le monde , moi , pauvre fille , qui ne fais que sortir du couvent? — Ils ne se battront pas !
Dans quel état je suis!... Je dois être à faire peur; les cheveux collés au front, mon châle sur une seule épaule , la frange de ma robe toute flétrie de la poussière du chemin. Je me sens pourpre, je me sens pâle. Que dirai-je à ma mère lorsque je rentrerai ! Elle m'attend peut-être ; elle me cherche , ma mère ! Oh ! j'ai mal raisonné de fermer cette porte , car il me faudra rentrer devant tout le monde , et puis dire.... dire quoi? — J'ai le temps d'y réfléchir, puisque aussi bien je me suis trompée , puisqu'ils ne se battront pas.
Quel bonheur que ces arbres me protègent ! je puis tout voir et je ne suis pas vue. Mais qu'ont-ils donc tant à se parler? A leur place je m'en irais. Si je pouvais les entendre ! — Oh !
non, non, Marthënice, puisque tes imprudences n'ont pas porté leur fruit ; car, je le sens bien , j'ai des reproches , de grands reproches à me faire ; puisque ce bal , cet odieux bal , qui me fait trembler encore lorsque j'y songe , n'a pas amené ce que je redoutais , qui sait , qui sait , juste ciel ! ce que penserait alors le capitaine Milleret , ce que Henri supposerait à ma vue , et les sarcasmes de Frédéric , car j'aurais perdu le droit de révéler mes terreurs à mon frère , il saurait tout. Peut-être serait-ce un mal plus grand ! peut-être déterminerais-je , par mon apparition imprévue , ce que je me proposais de leur interdire ! Les voilà sans armes , et je leur fournirais une épée.... Je ne le ferai pas. — Pourvu qu'ils n'aillent pas m'apercevoir!,... J'avais bien besoin d'ajouter à mes imprudences !
Et les voilà qui gagnent la campagne ! Mais pourquoi la campagne ? Est-ce qu'ils ne feraient pas mieux de retourner à Paris? Ils s'en font un jeu. S'ils pouvaient savoir combien je souf-
DE LA VIE DE MA MKRE. H^n
fie! — Oh, mon Dieu! que faut-il résoudre? Oh, mon Dieu! inspirez-moi!
Je les suivrai , car je ne puis rester là : car je ne suis plus à moi, je délire. — Enfin , sait-on bien ce que c'est que le duel? C'est un crime , si ce n'est une infâme plaisanterie ; c'est un assassinat , à moins qu'il ne se borne au ridicule d'un raccommodement par suite d'une ridicule égratignure. — Et, dans tous les cas, j'en serai moi; puisque c'est pour moi qu'il y aura du sang sur l'herbe , que l'un des deux périra victime, ou qu'il survivra deux fanfarons. Pas autre chose , Messieurs : un mort ou deux déshonorés , c'est le duel à nu. Eh bien ! est-ce que je n'aurais pas le droit , puisqu'ils me mêlent à tout cela, sans mon aveu, de leur demander de quel droit ils se battent? de leur crier : — Je vous le défends. Parce que je suis une femme ; parce que, quoi qu'il arrive, si vous ne m'obéissez pas , vous aurez beau faire , c'est sur moi, sur moi seule que retombera la douleur ou la honte. — Mais qu'est-ce pour ces amours-
propres d'hommes que la honte d'une femme , que la douleur d'une femme ?
Et tandis que l'exaltation fermente dans ma tête, que je me vois par anticipation debout entre les tubes des pistolets, morte sous la pointe de leurs épées ; par des chemins dont ils ont l'habitude, avec des détours que les raffinemens de la science du duel leur inspire — car il faut avant tout de la paix pour que l'on se batte et de la sécurité pour que l'on s'égorge — ils me devancent , ils vont , ils gagnent la plaine : et je n'ai pas de voix , et je ne puis jeter un cri pour les contraindre de faire halte ! et pas un d'eux ne se retourne! C'est aussi là une de leurs politiques! on prendrait un soupçon, on appellerait la force pour leur arracher les armes !
Et moi , je n'y ai pas songé ! . . . lorsque je les tenais , quand j'avais la société tout entière sous la main ! Tout est donc contre moi ; mon trouble même. Puisque il ne me suffisait pas de trouver de la force et du courage , oh , mon
Dieu! que ne m'avez- vous donné tout ce qu'il me fallait encore ! Vous m'en devez compte.
Je puis à peine me traîner ; je ne me sens pas. L'interminable distance est toujours là qui se prolonge et qui s'augmente. Ils sont dans la plaine où les arbres cessent , où tout appui me manque , où mes pieds engourdis ne sauraient plus rencontrer la terre et trébuchent à chaque pas sur les cailloux. Déjà les hauts seigles qui se mêlent, qui se croisent , me les dérobent : et moi-même , éblouie de ces milliers d'ombres que le vent courbe , qui frappent mes yeux, qui troublent mes pas , je m'y perds et je chancelle. Comment trouver un sentier lorsqu'une seule préoccupation m'obsède , lorsque je crains de les perdre de vue ?
Enfin , ces blés sont franchis , et j'embrasse d'un regard avide la plaine ensevelie dans cet immense horizon. J'ai reconnu Milleret, il marche au bras de Frédéric : et , d'un air indifférent, il montre du bout de sa canne, à M. Verneuil qui le suit de près , une de ces redoutes cir-
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CLilaires de gazon, où Cécile et moi , huit jours plus tôt , nous avons tressé des couronnes de bleuets pour ma sœur. Des couronnes et un terrain de mort ! — C'était comme ici , ma fille. — Chaque année , ce vestibule du cimetière prélève un impôt sur les préjugés de sang que la loi de Dieu réprouve : puis on y cueille des fleurs pour l'enfant qui chante , peut-être pour l'orphelin dont le père a succombé. Et le soleil se lève pur et beau sur ces contrastes : il en éclaire tant d'autres sur le globe !
Ils ont escaladé le tertre; Verneuil un des premiers. Son ami l'atteint : et moi , qui n'ai plus d'espoir, je cours, j'ai repris un éclair de volonté : c'est elle qui me soutient, je me tuerai si je tombe. Frédéric vient d'atteindre la marge de la redoute : les autres ont disparu dans la profondeur.
— Éloignez-vous , ma petite dame , crie un paysan qui vient à moi : éloignez-vous , ils vont se battre !
Et dans ses bras vigoureux, cercle de fer
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que je cherche inutilement à briser , ce malheureux me retient et m'emprisonne. Avec mon élan perdu, toute mon énergie s'éteint. Je ne parle pas , ma bouche est sèche : sur la terre où mes jambes qui tremblent ont contraint cet homme de m'agenouiller , j'arrache ma bague , je la lui donne, je lui montre mon frère ; mon frère , qui jette un dernier regard du côté de Paris. Des cris inarticulés sortent du fond de ma poitrine, et je me tords les bras ; mes gestes sont plus impérieux , plus répétés. Le paysan se décide, il part comme un trait; je rampe de loin sur ses traces. Dieu soit loué! puisque enfin mon frère vient à moi. A mi-chemin, je tombe la figure contre ses genoux ; je n'étais plus qu'à deux pas de la redoute.
— Bonne Marthénice , dit mon frère en se penchant vers moi : va , j'ai tout compris maintenant. Mais sais-tu bien ce que tu fais? Veux-tu que la vie de Milleret soit ternie lorsque tu ne peux plus empêcher rien?
— Frédéric ! . . .
— Il faut rester là, Marthénice ; il faut rester. Si le capitaine meurt , je le vengerai : j'en fais le serment.
— Oh ! je te le défends , Frédéric , je te le défends.
Et je retins mon frère avec une espèce de frénésie.
— Mais alors tu n'interviendras pas ? me dit-il avec une émotion profonde.
— Non , si lu veux rétracter cette promesse qui m'épouvante.
Il parut hésiter : je joignis les mains.
— Eh bien ! je te le jure , Marthénice.
— Dieu nous entend! Frédéric
— Et vous, cria-t-il au paysan, sur votre vie , retenez-la !
Comme il me quittait , le capitaine parut à la saillie du tertre : et Frédéric, par un mouvement de compassion fraternelle , dirigea le regard de Milleret vers cette femme agenouillée qui levait les mains et qui priait.
Oh ! ce fut un mouvement bien affreux que
DE LA VIE DE MA MERE. Ci53
celui par lequel Timpatience de Milleret se manifesta ! que cette brutale résolution , trahie par le geste du forcené, de passer outre, soit que je fusse ou non mourante ! que cette inhumanité , peinte sur son visage , et qui cessait d'être alors de la bravoure ! je n'ai jamais vu la bravoure se ravaler si bas. Il y eut à la fois de la convulsion , de la rage et du mépris dans l'éclair de ses prunelles , dans la contraction de ses lèvres , dans le mouvement de ce bras qui m'aurait brisée si j'avais été près de lui. Quelque chose se brisa dans mon cœur ; ce fut l'idée de lui appartenir un jour.
Mes yeux se fermèrent : je désirai ne plus les rouvrir.
Mais j'entendis tout.
— Messieurs, dit le capitaine, il est bien arrêté , je crois , entre nous , que sur le terrain l'origine de la querelle doit rester indifférente : nous ne serions pas plus francs pour vous que nous ne l'avons été pour nous-mêmes. Ici, comme ailleurs , je ne sais pas ce que c'est
254 QUAKANTE-HUIT HEURES
qu'une explication pacifique , et j'ai su rendre toute excuse impossible , car je n'en fais point. La haine a précédé la colère ; il en est toujours ainsi. Suivant les expressions du premier témoin de M . Verneuil , qui m'a lui-même fixé l'heure et le lieu ce malin , c'est de l'affront qu'il s'agit désormais. Nous n'avons voulu que des témoins pour le duel, et non des juges pour nos motifs. M. Verneuil a le choix des armes. — Epée , ou pistolets, je vous laisse le choix , capitaine Milleret, répondit Verneuil.
— Je ne puis admettre cette indifférence que sur la caution de vos témoins, repartit Frédéric : encore faut-il que je sache si vous maniez l'épée.
Il y eut un moment de silence.
— Ces retards sont fatigans , reprit le capitaine ; chargez ces pistolets , je vous prie , et nous marcherons jusqu'à dix pas de distance l'un sur l'autre. Aucune arme n'est maudite pour moi : et je vous plains , Monsieur, si vous avez le malheur de me manquer.
J'ouvris les yeux. Je faisais un effort pour
me relever et courir ; mais mon frère, dont la tête dépassait en ce moment le bord de la redoute , porta son doigt sur ses lèvres , et de ses lèvres au ciel. J'en frémis; car, en reprenant ma parole , je lui rendais la sienne, et je jetais peut-être au duel une tête de plus , lorsqu'il en tenait déjà deux dans sa balance.
Chose horrible à penser ! Il y eut alors un intervalle où je n'entendis rien, que le souffle de l'air, qu'un bruit d'herbe dans l'herbe autour de moi : et j'aurais pu me dire que je ne souffrais plus , tant ma sensibilité s'était engourdie. Eh bien ! dans mon ame, je hâtai le signal, je le hâtai de tous mes vœux , car il en fallait finir ; et il y avait quelque chose de trop intolérable à rester ainsi , puisque je ne pouvais rien , puisque je ne voyais rien. Avec les lumières du jour sur le front , grand Dieu ! sentir son cœur dans les ténèbres ! J'en vins à réfléchir que les insensés devaient être ainsi dans leurs accès , que probablement j'étais insensée, que je sortais d'une crise , qu'il n'y avait pas plus de vérité
dans le riant tableau de ces prairies , que dans cette scène dont les paroles vibraient encore ! que c'était enfin une illusion du vertige , que ma mémoire mentait ! Et l'on ne vieillirait pas de dix ans dans une minute de cette vie l
Donnés par Frédéric , le premier, le second, le troisième signal soulevèrent par trois bonds mon corps , ma tête et mes bras. Deux explosions se croisèrent , et je tombai.
Je me sentis soulevée de terre , et pressée contre une poitrine d'homme : et je rencontrai un regard étincelant de joie que je ne cherchais pas.
— Enfant ! qui tremblais pour moi , me disait le capitaine.
— Ah! vous me faites horreur, m'écriai-je en le repoussant.
Et je m'élançai comme un éclair vers la redoute.
Mesurant le sol de toute sa longueur et la prunelle éteinte , Henri , taché de sang , pâle et beau comme Jésus-Christ descendu de la
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croix , formait le centre d'un groupe d'hommes dont ce résultat sinistre et prévu bouleversait alors tous les visages. L'un, celui que j'avais vu le matin, restait penché vers la victime, absorbé dans l'intérêt d'une pensée qui n'allait pas plus loin, la main droite sur le cœur de Verneuil, la gauche étendue au hasard pour qu'il régnât du calme, et qui m'arrêta. Deux délibéraient à voix basse , tristes et soucieux : c'étaient mon frère et un autre. Le quatrième , avec des pas insensibles, allait ramasser les épées inutilement détachées de leurs fourreaux , et reprenait, comme s'il faisait un vol , une boîte à fermoir d'acier. Là encore, c'était le silence, et quel silence, mon Dieu! Mais moi, moi qui planais de tout mon corps , et de mes deux mains tremblantes, sur cette main dont l'immobilité m'opposait sans effort une barrière que je n'osai repousser ; — car, sur les muscles , sur la physionomie expressive et brune de cet homme agenouillé dans le sable près du vaincu , sur
ces mêmes traits que le malin j'avais trouvés j. 17
si durs , et que je trouvais maintenant si bons, je voyais frémir et se calmer, se traduire enfin tour à tour les consultations décisives de la science et les mornes anxiétés de l'ami, — dès qu'un seul espoir de salut illumina ce regard libre et pur qui me pénétra jusqu'au fond de l'ame :
— Ah! vous êtes M. Stefano Lalzani, lui dis-je en tombant à genoux pour couvrir sa main de mes embrassemens. — Vous le sauverez , n'est-ce pas , vous le sauverez !
— Oui, Cécile; oui, me répondit Stefano avec une forte pression de main.
— Ah ! ma sœur , me dit Frédéric à voix basse, il se trompe, mais il vous a devinée ! Stefano méritait mieux que moi d'être votre frère.
— Cécile ! insista vivement Stefano , il faut transporter votre cousin chez vous ; c'est près d'ici, je crois. Hàtons-nous : ne perdons pas une seule minute. Je ne pensais pas vous faire ma première visite sous de tels auspices ; mais si Dieu n'est pas contre nous, je vous réponds
DE LA VIE UE MA MÈkE. 'i.Hg
de la vie de notre ami commun. Donnez des ordres, je vous en conjure.
Oh ! ma fille, j'avais alors retrouvé ma force, ma voix et ma vie. Plus rapide que mon frère, à l'aide de mon voile que j'agitais au vent, dressée sur la pointe des pieds comme pour dominer la plaine où l'on apercevait quelques journaliers épars çà et là, j'eus bientôt la satisfaction de voir accourir à ce signal quelques braves gens qui formèrent à la hâte un solide brancard. Jexpédiai l'un d'eux vers la Folie-Lambert pour avertir Victorine : je pensai que, Cécile absente, personne ne me contesterait, jusqu'à son retour, le droit douloureusement acquis par mes transes de rester auprès de Henri; d'ailleurs, Frédéric serait là.
Ces détails terminés , je revins au blessé qui rouvrait les yeux et qui laissa errer sur moi un triste et doux regard. Stefano , toujours dans l'erreur, me pria de détacher le pistolet que mon cousin retenait encore par un reste de contraction nerveuse.
a6o QUARANTE-HUIT HEURES
— Je ne vous quitterai pas, dis-je à Verneuil.
Et sa main pressa faiblement la mienne.
Il fallut penser au trajet.
Ce ne fut que lorsque nous nous mîmes en marche que j'aperçus de nouveau le capitaine Milleret , debout et seul à quelques pas , foudroyé comme Caïn par le jugement de Dieu.
Je me détournai : je ne voulais plus le voir.
A la Folie-Lambert , Victorine effrayée me prit à part.
— Oh 1 mademoiselle Duclos , si vous saviez ce que disait hier ma maîtresse ! C'est pour cette fois, je gage, qu'elle va jeter les hauts cris , et que je serai chassée; mais je suivrai partout M. Henri. Sans lui je ne serais pas restée dix minutes dans cet enfer -, je voulais l'embrasser et puis mourir.
— Puisse-t-il ne pas mourir après t'avoir embrassée ! lui dis-je.
Et j'allai m'asseoir au chevet de Henri , vis-àvis de Stefano qui se levait, qui marchait dans
la chambre, écoutait la respiration de son camarade, lui palpait le front, le pouls, la poitrine, et qui se replaçait auprès du lit pour examiner son malade en silence. Stefano resta deux heures sans me voir : et moi , je restai deux heures à regarder Stefano.
C'était le miroir où se reflétait la situation de Verneuil.
Enfin, après avoir étudié chaque symptôme, avec une attention toujours croissante , Stefano tourna vers ta mère son regard étincelant de joie, et je me précipitai à son cou.
— Bonne Marthénice ! murmura Henri.
— Marthénice ! reprit Stefano stupéfait ; mais... où donc est mademoiselle Lambert?
En ce moment , le roulement d'une voiture s'arrêta dans la rue.
Frédéric amenait mon père et ma mère.
Au bout de quelques instans, ma mère laissa M. Duclos s'entretenir avec Henri : elle me conduisit dans une embrasure de croisée.
— Lis, me dit-elle.
aÔa QUARANTE-HUIT HFXRES
C'était une lettre du capitaine à mon père. Elle ne contenait que ce peu de mots :
« Mon ami, la conduite de votre fille me » déshonore et me dégage. Milleret. »
— Eh bien ! ma fille?
— C'est un homme affreux , ma mère !
Je courus vers le lit où notre blessé élevait la voix, et réfutait les scrupules de mon père sur la précipitation de cette rupture, en lui montrant la glace brisée du salon.
■ — Décidément , me dit Verneuil , ma cousine se brouille avec moi. Vous aviez bien deviné, Marthénice; mais, si j'ai quelque compassion de votre part , Stefano prétend que je ne serai pas inconsolable.
Je lui tendis vivement le billet du capitaine ; il le lut , puis il posa ses lèvres sur ma main.
Et voilà, mon enfant, l'histoire de mes quarante-huit heures.
Cependant , tout ceci ne fut bien démêlé que six semaines après : et, comme on publiait notre
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pi emier ban , mon père, un soir, à la Chapelle, car la Folie-Lambert resta dans la portion (riiérilage de Verneuil , nous fit part d'une grande nouvelle, tandis que je promenais mon eonvalescenl sur le tapis du salon. Le capitaine Milleret épousait mademoiselle Cécile Lamberl. Nous partîmes d'un éclat de rire.
— Riez , nous dit ma mère , ceci ne présage rien de bon.
Ma mère avait raison : la haine avait lormé cette alliance. Un procès, qued'aulres procès suivirent , commença les hostilités à l'occasion du testament de l'oncle : chicanes bien bénévoles, puisque mon mari gagna tous ces procès, comme on les gagne, c'est-à-dire au profit du terrain judiciaire qui , comme celui du champ de bataille , renvoie souvent la victoire éclopée chanter un Te Deiim. Mais lorsque le motilde leur ressentiment se fut évanoui, ces conjurés, qui se croyaient époux , se trouvèrent sans amour, parce que la rancune leur échappait. Ce qu'avait uni la colère s'isola quand la colère
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n'eut plus d'aliment. Une séparation scandaleuse devait s'ensuivre : elle eut lieu. Le capitaine battit, ruina et quitta Cécile; des détails affreux nous en vinrent de toutes parts. Je refusai long-temps de les croire.
Dès que l'envie perd le ressort qui lui communique l'activité d'une noble émulation, elle n'est plus qu'un marc impur qui séjourne obscurément au fond du cœur et le vicie. Alors on ploie et l'on s'abaisse, mon enfant : on échappe à sa propre estime. De même que la conscience des damnés les torture à l'aspect du bonheur des élus, l'existence n'est plus dès-lors qu'une longue et déchirante confrontation de la bassesse où l'on rampe, avec la destinée de ceux qui planent , qui ne nous voient pas , et que l'on ne peut atteindre. Entre l'envie et le crime , je vois une indissoluble parenté : le crime s'y trouve en germe.
J'appris enfin que, revenu plus que jamais, par le tourment de ses haines mal assouvies, aux haines politiques , qui trouvent toujours
de nouveaux fermens et de nouveaux complices, Milleret s'était tour à tour jeté, après les Cent-Jours, dernier et fatal éclair d'un orage qui se mourait , dans les adeptes de l'Epingle- Noire, la conspiration de Berton, et les agitations de l'Espagne pour ressusciter la constitution des Cortès.
— C'était pourtant un excellent garçon, nous disait un jour mon père : joueur avec les enfans , bon convive et ami dévoué !
— Je ne l'ai vu que deux fois, reprit Henri; c'était peut-être un enfant dans le repos, mais c'était un tigre dans le mouvement.
Je te dirai le reste de la vie de ton père , ma Pauline, et l'horrible lueur qui a brillé sur la catastrophe de mon veuvage. Avant son départ pour Barcelonne, avec Mazet dont il était l'ami , une femme fit remettre un billet à Verneuil. C'était Cécile ; elle était réduite à la misère ; elle voulait le voir. Il me consulta. — Va, lui dis-je. — Et il lui assura un revenu viager; mais elle ne voulut pas s'offrir à son an-
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cienne amie. II n'insista pas, et partit. — Tu sais, ou tu dois savoir, qu après la peste de Barcelonne la guerre fut déclarée entre la France et l'Espagne. La Catalogne devenait inhabitable, et j'écrivais lettre sur lettre à Henri pour le conjurer de revenir. Quitte des devoirs de sa profession , échappé pour la dixième fois de sa vie à ce fléau qui tua Mazet près de lui, je craignais qu'il ne se passionnât pour la guerre à cause de ses opinions monarchiques, opinions qu'il ne déserta pas et qu'il tenait de son admiration pour l'Empire. Ce que je redoutais arriva : non qu'il se mît dans les rangs avec un fusil , mais il fit volontairement partie de la division Pécheux pour suppléer à la mort d'un chirurgien. Le 14 octobre 1825, aux environs de Lérida , comme il était agenouillé devant le pied d'un soldat dont il pansait la blessure , un coup de feu, parti d'une haie, renversa Verneuil. Son ancienne blessure se rouvrit. Le misérable assassin fut interrogé, reconnu pour avoir servi d'espion à Mina, qui l'avait choisi
parce qu'il parlait le français comme sa langue maternelle. Si le soupçon de ton père est fondé, rien ne serait moins étonnant : c'était le capitaine Milleret.
Ton père mourut dans mes bras à Paris, moins de deux mois après.
Maintenant tu sais tout, Pauline : et mon histoire, et celle de Cécile qui, tu l'as vu tout à l'heure, vient encore, ainsi que moi, pleurer sur le tombeau de ton père.
Pardonnons à Cécile de nous haïr, puisqu'elle Ta toujours aimé. »
IM DFS Qnir.lWT£-nUIT HEURES DE Li VIE Dt
LE DOIG-T DB DIBU.
On traduisit dans la broderie des ameublemens , dans la grâce des statues , dans les peintures des salons , le style de la dissolution contemporaine : un boudoir résumait la Régence.
La température la plus douce, un demi-jour mystérieux et parfumé régnaient dans un boudoir, où le désordre d'un lever de jolie femme faisait valoir les privilèges de la coquetterie. Avec un maintien plein d'abandon, courbée sur l'un des bras de sa chaise longue, une main dans les soies d'un épagneul en train de chiffonner des manchettes de point d'Angleterre, l'autre
main toute à la discrétion d'un cavalier trèsremarquable, en habit à la française et qui se délassait dans un fauteuil, Adrienne de Versins, habile à sourire pour montrer les plus belles dents du monde, prêtait une attention distraite aux propos d'un abbé , satisfait de ses bonnes grâces de petit-maître et de ses doigts effilés de demoiselle. Préoccupée , le front grave et des épingles dans la bouche, une coiffeuse calculait l'échafaudage d'un rouleau de cheveux nuancés de poudre , qu'elle entremêlait de diamans et de fleurs; les fréquens regards de la jolie maîtresse vers le miroir de toilette, dont on avait écarté les draperies , approuvaient ou critiquaient tour à tour la perfection de cette merveille de sollicitude et de patience. Au-dessus de ces quatre têtes, un lustre de cristal s'échappait de la coupole du plafond , comme un diadème , gracieusement soutenu par des amours et des fresques mythologiques. Sous les pieds, un tapis ovale à compartimens ovales, prédilection de forme que l'on retrouvait partout, dé-
roulait en médaillons une suite d'allégories dérobées à Rubens. Avec les émanations matinales du jardin et le chant babillard des oiseaux , quelques rayons de soleil se glissaient par les volets demi-clos et la frange des tentures de Damas; ces prolongeraens furtifs divisaient la tiède obscurité de l'atmosphère : ils étincelaient dans les enroulemens délicats , dans les volutes fines et déliées , jetés avec profusion sur les trumeaux pour dissimuler les fragmens dont se composait une glace. C'éîait un singulier contresens aux boiseries, qui s'arrondissaient pour corriger les angles de la muraille, que ces thyrses et ces flambeaux courbés en trompes , que ces carquois et ces javelots déjetés comme des arcs : les dorures, détachées en relief par la lumière sur l'uniformité des fonds gris, rendaient cet ensemble plus hétéroclite. Sous une étoffe cramoisie à lourds galons , à torsades massives, deux groupes en marbre blanc, l'un représentant Cupidon, un doigt sur la bouche à l'effet de réprimer i'admii'ation
luxurieuse d'un fleuve barbu qui laissait échapper son urne , l'autre, trois naïades couronnées de glayeuls , nues, entrelacées et craintives, occupaient les extrémités d'un lit de repos en conque marine -, les tètes énormes de quelques dauphins formaient le soubassement de bronze; des girandes métalliques sortaient de leurs évents •, et , du milieu des roseaux , les croupes écaillées de ces poissons se redressaient pour atteindre aux dentelures du coquillage.
— Ne m'en parlez pas , mon cher d'Ombreval, disait l'abbé ; c'est un homme de tous points inouï, et qui n'est pas plus fait que vous ou moi pour être archevêque ; j'en suis encore à douter qu'il ait reçu le baptême, ou qu'il sache la première ligne du catéchisme. Sans la difficulté de réussir, je pense qu'il ferait bon marché du rochet et de la mitre ; mais, puisqu'on bataille, il glissera très-certainement un pont d'or sous les pieds de Clément XE. C'est un compère qui ne mourra pas d'amour pour les libertés de l'ép^lise gallicane! Il serait plaisant, pardieu! de
lire un mandement de Dubois contre les mauvaises mœurs de son diocèse; le diocèse aurait sa revanche.
— De grâce , apprenez-moi donc , l'abbé , comment il se peut que mon nom se soit mêlé ce matin à celte affaire?
— De la manière la plus extravagante, marquis ; vous savez ce manchot qui mendiait sur les degrés du Parvis, et que la populace de notre bonne ville a pris en affection pour sa physionomie d'inspiré, ses macérations durant le carême , son franc parler aux puissances de ce monde?
— Dites à cause de son insolence rare, puisqu'il m'a fallu le claquemurer dans un cul de basse-fosse. — Eh bien?
— Eh bien ! cet énergumène dont les dames de la Halle raffolent, et qu'un certain conseiller du Parlement.... — Tenez, mademoiselle de Versins , c'est le mari de votre amie d'enfance! Comment le nommez-vous déjà?
— Parlez-vous de M. de Montigny?
— Précisément ! — Donc, ce mendiant que M. de Montigny visite chaque jour dans sa prison , ce vagabond qui rodait toutes les nuits avec son bras de moins , dans le rayon de la métropole, vient, du fond du Châtelet, de jeter un bâton dans les roues de Dubois.
— Voilà un compétiteur dangereux ! — Ditesmoi, l'abbé , raillez-vous souvent de la sorte ?
— Si ce n'est pas un compétiteur , Mademoiselle, c'est un obstacle. Le pape ne se soucie nidleraent de rompre avec le bras droit du Régent ; mais , par répugnance envers l'homme , il temporise et chicane. Tout est bon pour cela , surtout ce qui est détestable. D'Ombreval ne vous a donc pas conté le principe de l'histoire? Ce manchot du Parvis , comme on le nomme , car il n'a pas de nom , à propos de l'exécution sur la roue de quelques voleurs de grand chemin , et par une svmpathie de belle ame, s'était mis en tête d'obtenir leur grâce. Oh ! c'est justice à lui rendre, qu'il s'y employa de tout cœur. Après avoir importuné plusieurs fois, au beau
milieu d'une l'ète, madame de Parabère et le duc d'Orléans (qui s'ingérèrent quelesollieileur était fou), le jour du supplice de ses protégés arrivant, notre hardi vagabond, qu'une nuée de badauds ne manque jamais de suivre, ameuta la canaille autour du carrosse de Dubois. Celui-ci, par son refus et par le ton qu'il y mit, s'attira les plus effroyables vérités. — Dispensez-moi du récit des blasphèmes! De pareilles gens sur un pareil homme, ce devait être une scène de carnaval.— Dubois, hors de lui, criblé d'injures et noir de boue , n'était plus un abbé , mais un diable , quand il parvint à son hôtel , à moitié sourd des mille rugissemens du peuple. Il sacra, il jura, à lui seul, comme un carrefour, et se montra résolu d'avoir le dernier. En conséquence, d'Ombreval, ainsi que ses fonctions le veulent, fourra le mendiant au Châtciet, après avoir fait disperser un escadron de dévotes qui formaient la maison militaire de ce monarque déguenillé. Je vous laisse à penser la rumeur : on a remué l'enfer et le paradis.
2j8 LE DOIGT DK DIEU.
— Ainsi, l'abbé , notre Saint-Père intercède aujourd'hui pour cet homme?
— C'est moins, vous le pensez bien, Mademoiselle , une intercession qu'une avanie. Sous prétexte que la charité est une vertu chrétienne dont il serait mal de ne pas donner l'exemple lorsqu'on vise aux dignités de l'archiépiscopat, le légat recommande à Dubois le pardon des injures. Toute cette comédie n'a pas dépassé la limite d'une apostille évangélique; mais l'épigramme a désarçonné Dubois, qui, pour me servir de son expression cavalière , se piquait d'être en selle sur la mule du pape. Il n'a pas voulu laisser une excuse à la mauvaise foi de Rome. — Dans l'intérêt de son incurable manie, vous avez été sur le point, d'Ombrevàl , d'en porter la folle-enchère. Les torts de cet acte de vigueur ont été mis sur vos épaules; le rusé Dubois s'est livré, devant l'intermédiaire de Sa Sainteté, à ces éclats d'emportement dont, pour le moins, il nous amuse une fois le jour. L'écume aux lèvres, il me prenait à témoin de sa dou-
ceur. Il égralignail les murs, il jetait les meubles parterre; il faisait craquer tous ses doigts et souffletait ses domestiques. — Je destituerai d'Ombreval! s'écriait-il.
— Pure grimace , l'abbé ! Soyez sûr qu'en lui tenant la bride, je ramènerai ce faux brutal à -sa nature d'arlequin. 11 est timbré, sur ma parole. Si ce prêtre cherche à désorganiser la police de la capitale pour obtenir la mitre , à coup sûr il voudra mettre la province en combustion pour mériter la barrette. Je m'opposerai, comme je le dois , à des concessions qui mettraient en appétit nos ultramontains.
— Vous êtes averti, d'Ombreval! c'est votre affaire.
— Oui, l'abbé, c'est mon affaire; mais songeons à celle d'Adrienne, et, pour Dieu, qu'il ne soit plus question entre nous d'archevêque ou de mendiant, car j'en ai par-dessus la tête.
— Hélas ! il en est question partout , même dans l'intéressant procès. Ce n'est pas assez que le conseiller Montigny, dont je vous parlais
aSo I.E DOIGT DE DîKlJ,
tout-à-l'heure, soit le protecteur public du mendiant, il est également celui de votre oncle, Mademoiselle. Ce parlementaire, que l'on dit chagrin et brouillon, ne cesse d'allei- du Châtelet à la Bastille, de Tennemi de Dubois à notre ennemi; il intrigue et tracasse. Grâce à la réputation qu'il se fait à grand bruit de soutenir les opprimés et les faibles, M. de Versins , votre très-cher oncle et tuteur, l'a fait mander, et les portes de la Bastille se sont ouvertes : je crains bien qu'avec ce levier votre tuteur ne soulève contre nous les graves et lourdes têtes du Parlement. — Parbleu, mon cher d'Ombreval, il me semble que les verroux d'une prison d Etat ne devraient pas s'ouvrir si facilement aux gens qui peuvent donner de mauvais conseils.
— Et les lois , mon cher abbé ?
— Les lois, marquis! Ah, ne me faites que des objectK-ns sérieuses ! L'oncle de Mademoiselle, après son équipée d'insolent, mérite-t-il qu'on le mette à même de recommencer ses per-
sécutions envers sa pupille? — Les lois ! Vous parlez comme un séditieux !
— N'oubliez pas , mon ami , que ce persécuteur est sous clef!
— C'est fort heureux; et je n'aurais pas attendu qu'il nous en donnât lui-même le prétexte. Vous savez mes conseils là-dessus et mes efforts auprès du Régent ; mais vous avez rejeté mes conseils, et le Régent n'ose rien. Qui sait si la retraite de notre belle amie est encore un secret? — Parbleu, Mademoiselle, vous ne feriez pas mal, puisque vous avez autrefois connu la femme de ce Montigny , de renouer connaissance avec elle et d'aller un peu chez ce conseiller, qui d'ailleurs sera votre juge. Puisqu'il a des démangeaisons de sensibilité, je ne serais pas fâché de chatouiller son ridicule. S'il aime les victimes , il ne s'agit que de présenter les choses. Ces pistolets de parlementaires ne demandent pas mieux que de tirer sur les ministres et sur les amis des ministres : ils sont cousus de doléances depuis
aSa LE DOIGT DE DIEU.
qu'on le souffre : c'est une peste. Mais en s'y prenant bien , la femme vous donnera son mari qui vous donnera ses confrères. A force de parler tout seul, votre tuteur se ferait croire: il faut jouer fin contre fin. Qu'il soit protestant, libre à lui , puisqu'on se relâche là-dessus ; mais qu'il jase contre nous , c'est autre chose.
— Ce pauvre abbé , il prend cela bien à cœur!
— C'est ma nature , mon enfant ; les abbés ont le cœur sur la main. — J'oubliais ! ce soir sans faute , vous recevrez votre ordre de début à l'Opéra: c'est un vrai lieu d'asile , oial'on peut narguer le radotage des tuteurs et des lois. — Ah! pour le coup, marquis, cette ruse de guerre vous réconcilie , je pense , avec les dignitaires du clergé; sans le conseil de l'archevêque de Rouen qui s'est avisé de l'expédient , le minois de notre gracieuse amie devenait la proie légitime de quelque sot hérétique de province. Il faut en convenir, les rubriques de confessionnal sont encore les meilleures.
— Est-ce là voire avis, d'Ombreval? demanda nonchalamment Adrienne.
Les lèvres du marquis déposèrent un baiser sur la main de la jeune femme.
— Concluons , reprit l'abbé. L'ordre de début vous préserve d'entrer aux Carmélites ; d'ailleurs on n'y va plus, c'est indécent; une femme qui se respecte ne peut se cloîtrer : les couvens ont perdu jusqu'à l'honneur de l'hypocrisie , tout le monde sait ce que c'est. Ensuite , mon enfant , d'après les clauses et privilèges des lettres patentes de l'Opéra, vous êtes ce qu'il y a de plus émancipé. Je ne me donne pas pour un légiste de première force, attendu que je suis dans les affaires d'État et que les grands politiques ignorent ces niaiseries ; mais , à mon sens , la question de votre procès cesse d'en être une; vous êtes sous la protection du Roi auquel vous appartenez. S'il reste à M. de Versins , contre votre fortune , quelque chance qui m'échappe , c'est à coup sûr dans le Parlement. Ayons des in-
:i84 LE DOIGT DE DIEL.
telligences dans le Parlement : ailleurs , nous sommes inattaquables.
— Eh bien ! l'abbé, ce sera donc vous qui me conduirez ce matin chez M. de Montigny?
— Trop heureux d'être à vos ordres !
— Il Y met beaucoup de feu, ne trouvez-vous pas? dit Adrienne en se penchant vers d'Ombre val. Heureusement le petit collet me rassure pour lui , pour vous et pour moi.
— La caution serait suspecte , répondit l'abbé; par Vénus, je le dis tout net, d'Ombreval est mon meilleur ami, mais je ne réponds de rien.
— Je répondrais d'une chose, dit Adrienne avec amertume : c'est que Ton m'a dit vrai sur un point dont je doutais encore. — Pourquoi , marquis , n'avez-vous pas offert de m'accompagner lorsque je parlais de me rendre chez madame de Montigny?
— Mais sans doute , à cause de la proposition à l'abbé, ma chère amie !
— Et de quoi riez- vous ?
— De ce qui t occupe, jalouse! Madame de Montigny (puisque tu la nommes de préférence au conseiller) est jeune et belle: tu le sais, et je m'y connais ; voilà ce qu'on t'a dit , n'est-ce pas? Si je me bornais à te répondre que des égards et rien de plus , chez le chevalier de Kerallan , son frère , capitaine de Normandie, ont très-bénévolement fourni , l'an passé , le texte de quelques suppositions gratuites, mais qui se sont accréditées, comme cest l'usage, cela ne te convaincrait pas; j'ai ma réputation contre moi , tu as des préventions , et je dédaigne les finesses de la fatuité. Si je laissais prise à tes idées , je calomnierais ; si je mettais quelque chaleur à me défendre, tu persévérerais dans tes doutes. A tort ou à raison, puisque ces bruits ont couru , ma présence avec toi chez le conseiller deviendrait nuisible à ta démarche : je lui sais aussi des préjugés contre moi — Ne prends pas ceci à l'appui de tes soupçons! Va, mon enfant, si j'avais trompé le mari , je serais dans ses amitiés ; sa femme
iSG LE DOIGT DE DIEU.
est la vertu même, il me déteste. Parce que madame de Montigny vit séquestrée du monde, le monde en médit ; on me fait trop d'honneur. Je me fie au seul aspect de cet ange pour réfuter des mensonges, dont au besoin je te dirai la source, car je devine à la fois l'inventeur et ses motifs ; ses motifs, Adrienne, sont écrits dans ce miroir. Laissons cela, ma belle amie, dispose de mon équipage : et surtout, crois-moi, s'il te reste de la jalousie, ne prends pas l'abbé pour vengeur, tu commettra' s une double faute.
— Ah ! j'ai bien envie de croire à votre sincérité, d'Ombreval !
— D'Ombreval a ses intérêts pour nuire aux miens , s'écria l'abbé : je crois valoir qu'on y réfléchisse, ne vous décidez pas sur une épigramme.
— Eh bien , l'abbé, si, pour réfléchir plus mûrement, je vous demandais dix années?
— C'est autant que pour le siège de Troie; mais vous valez bien mieux qu'Hélène !
Un petit nègre apparut à l'entrée du boudoir
et fit un signe. D'Ombreval rajusta son épée, salua et sortit en laissant échapper un geste d'humeur.
Un homme vêtu d un simple frac bourgeois, sans poudre et sans épée, se tenait à Tenlrée du jardin. Lorsque le marquis parut sur les degrés du vestibule , cet homme prit l'air d'un subordonné qui se trouve en faute ; un sentiment de ruse perçait dans ce regard doux, dans ce maintien souple. Le gentilhomme désigna lestement à ce visiteur la solitude d'une allée couverte; et lorsque tous deux furent hors de la portée des indiscrets :
— Mons Chrétien , dit d'Ombreval avec la froide supériorité d'un maître, qui vous a donné l'instinct de me rejoindre dans ce lieu ? Suis-je par hasard tombé dans vos attributions?
— J'ai cru bien faire, Monseigneur : c'était le seul moyen de ne confier votre secret à personne.
— Il est flatteur , en vérité , de vous savoir dans ma confidence.
— Je sais beaucoup de choses par état, Monseigneur, et même ce que veut cette lettre dont m'a chargé le secrétaire de l'abbé Dubois. Vous devez me signer un ordre de jeter dans la rue un mendiant que j'ai mis, il y a six semaines, dans les cellules du Châtelet.
— Et ne savez-vous que cela?
— Ensuite, Monseigneur, comme le futur archevêque de Cambray , en vue d'emporter d'assaut tous les scrupules du Régent, vous a, selon sa règle, choisi pour victime de la première excuse tombée sous sa main , il s'excuse à son tour en style patelin de ce léger mensonge, nécessaire, dit-il, à sa politique. — C'est le mot, je crois ?
— Du moins, c'est le mot qui se trouve dans sa lettre.
— Enfin, c'est amicalement qu'il vous invite à commissionner, sans délai, un homme intelligent pour savoir (n'importe à quel prix) les an-
LE DOIGT DE DIEU. 28g
técédens de ce misérable dont on s'inquiète, à ce qu'il me semble , des quatre points cardinaux , comme si Dieu le père eût placé l'avenir des princes de l'église en viager sur la tête d'un mendiant.
— C'est bien, j'y penserai: retirez-vous.
— Pardon, Monseigneur ; je serai cet homme intelligent, si vous le trouvez bon.
— Toi! mais... l'offre est assez effrontée.
— Elle n'est que franche , Monseigneur : voilà près d'un an que je tourne autour de cette énigme, et j'ai, devers moi, plus de moyens de la déchiffrer qu'un autre. Puis-je parler librement à votre seigneurie?
— En as-tu pour long-temps ?
— Vous avez la faculté de m'inlerrompre. Le but de l'abbé Dubois étant, je l'entrevois, aussitôt qu'il aura mis à sec les faveurs de Rome , de revenir sur ses mille et une génuflexions à la fois, et de rétribuer alors chacun selon ses mérites, il m'est avis que, si je par- Tiens à trouver une seule paille dans l'histoire
de ce manchot, votre satisfaction personnelle suivra fort vraisemblablement celle de l'archevêque de Cambray.
— Sans compter la tienne, dont tu ne parles pas?
— Ah, Monseigneur ! la comparaison vous est échappée !
— Drôle ! — Mais que connais-tu donc de ce misérable qui nous occupe en vérité beaucoup plus qu'une province ?
— Rien d'extraordinaire , Monseigneur ; c'est le propre des merveilles que l'on examine de près. — Lors de mon extrême jeunesse, il y a de ceci trente-six ans, il m'arriva, pour coup d'essai, de dérober le violon de l'empereur des Ménétriers, Guillaume II, le dernier chef de cette corporation d'artistes. Son titre n'était pas usurpé ; maître des émotions de son auditoire, cet homme, par je ne sais quoi de cabalistique, nous effrayait tour à tour, ou répandait à la ronde la frénésie de la danse. Il y avait de la bouffonnerie, il y avait de la terreur dans
son instrument : on n'a rien vu de tel après lui. Je restai frappé de l'idée que ce violon contenait un sortilège et je le mis en pièces pour m'en assurer ; il ne me resta que des débris de mauvais bois , quatre cordes qui n étaient bonnes à rien, et les crins de son archet.
— Où est l'à-propos de cette citation de vos futurs mémoires, mons Chrétien?
— Cela m'a préservé pour la vie , Monseigneur, des jugemens à la légère.
— Préservez-vous aussi des longs discours et des anecdotes oiseuses.
— Monseigneur est trop bon — Le mendiant du Parvis n'a mérité ni les malédictions ni l'enthousiasme : on pèche par les deux excès. Entre les façons de voir à son égard, qui se débattent du cabaret à la sacristie , j'ai mon opinion sur cet original. Ce n'est qu'un instrument dont la foule tire des sons suivant sa bêtise ou son génie.
— Songez , mons Chrétien , que je tiens à connaître sur-le-champ votre génie.
— Monseigneur , sa figure blême , son corps exténué , sa barbe qu'il ne peigne jamais , font preuve qu'il entend se donner pour un criminel dont la conscience est en enfantement de repentir. De plus , il se mortifie par de fréquentes bonnes œuvres : on ne croit nullement qu'il mendie à son bénéfice , et cette manie, qui n'est pas commune , a piqué d'iionneur la générosité publique. 11 n'est pas fou, il a des conseils sensés et réfléchis pour mille événemens : cela suffirait pour qu'il fût entouré d'une superstition bruyante. Vous n'ignorez pas qu'il sollicite des commutations de peine pour les condamnés à mort, dans l'estime qu'une tête d'homme s'obtient mieux des grands du monde que toute autre charité : les trois quarts du temps il échoue. Alors il suit, il encourage ces malheureux jusqu'au pied du gibet; il prie pour leur ame, il édifie jusqu'aux valets du bourreau. Je ne m'étonne pas que dans les processions de la ville on lui cède la première place à la suite du clergé. De là, des fables à perte de vue. Il a ses
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légendaires et ses ennemis. Ces derniers jurent qu'il invoque un démon pour se procurer des trésors illicites : ils ont vu le démon ; les autres, qu'un ange fouille jour et nuit les abimes secrets de la mer, pour mettre à la disposition de ce saint les richesses des naufrages: ils ont vu l'ange. Je ne suis pas fait pour être témoin de ces sortes de choses. Je crois qu'il ne donne que ce qu il reçoit de la charité populaire, procédé Ibrt adioit pour s'exposer à recevoir dix fois plus. Lors des désastres arrivés dans la banlieue, d'aucuns l'ont accusé d'incendies; d'autres citent ses chefs-d'œuvre de courage au miheu des flammes. Dans le fait , à l'occasion de ses promenades nocturnes (c'est à peine s'il prend deux heures de sommeil), il a plus d'une fois donné l'alerte : la vigilance du guet ne suffît pas à tout. On insinue ici que c'est un voleur d'enfans ; on le regarde ailleurs comme un second Vincent de Paule. J'affirme qu'il a recueilli pour les hôpitaux bon nombre de petits drôles dans les rues : cela m'est arrivé comme à
lui ; mais il me manquait sa vogue. On l'a tour à tour traité d'escroc ou de prophète, en ce qu'il tient débit de chapelets , et bénit de pieuses babioles, avec l'autorisation de notre Saint- Père : ici la nuance est trop délicate pour mes yeux de profane. M^' de Noailles , qui est du métier , a paru très-satisfait d'un morceau de parchemin où j'ai vu , par-dessus l'épaule de Son Éminence , le sceau de la chancellerie romaine : c'est tout ce que j'en puis dire. Enfin, tantôt on le transforme en chef de bande, tantôt on l'érigé en talisman pour la ville de Paris : la certitude m'est acquise que des laquais repentis se servaient parfois du porte - respect de sa probité pour restituer de petits vols à leurs maîtres. Les gens de peu rendent quelquefois des bagatelles. Il a prévenu de bons bourgeois de se munir d'armes pour déjouer quelques guets-apens , peut-être imaginaires : spéculer sur la reconnaissance des polirons , n'est pas un cas pendable. Son nom , son origine et son âge ont passé par le crible des
conjectures : c'est Cham, c'est Melchisédech, c''est le Juif errant. Il sait toutes les langues; mais , à moins de les savoir comme ceux qui le disent, je n'en voudrais pas jurer. On parle de prestiges et d'allures qui flairent une éducation italienne. Il voit l'avenir dans de l'eau trouble : c'est un beau secret. Des servantes, mortes à l'hôpital , en auraient reçu force numéros infaillibles sur les loteries clandestines des Juifs allemands: cela serait à désirer, caries fripons nous donnent bien de la peine. Il composerait encore, au pro6t des vieillards, je ne sais quels filtres pour rendre les femmes amoureuses , dernier article qui serait pour le manchot d'un grand rapport, s'il avait l'esprit de se monter un laboratoire. — Faites-moi l'honneur de croire, Monseigneur, que je m'inquiète peu de ces billevesées dont j'abrège la récapitulation. — Mais un miracle de ce mendiant, le plus grand que je sache , le plus inouï, et que j'atteste (en convenant qu'il me passe), c'est qu'il a remporté le plus beau triomphe sur l'avarice du plus ladre,
du plus sec, du plus dur de tous les hommes. Tous les jours , avant l'incarcération de son protégé, le conseiller de Montigny passait devant le parvis Notre-Dame en se rendant au Palais : et, sans arrêter sa marche , sans relever la tête, il jetait à la dérobée un louis d'or dans le bonnet du manchot. Ce n'est pas le louis d'or qui m'étonne, quoique le conseiller se dise le plus pauvre du corps parlementaire, c'est le don. M. de Montigny , pris en flagrant déht d'humanité!... et par récidive!... et sans y manquer un seul jour !... Les mendians de la capitale (et la chute du Système en a produit plus que je ne saurais le dire) tomberaient de leur haut , en apprenant que le cher homme s'est rendu coupable de libéralité , et surtout de cette énorme libéralité. Oh! très-certainement, fallût-il prendre de vive force au manchot certain examen de conscience dont je sais qu'il porte le manuscrit sur la poitrine, un tel problême suffirait , Monseigneur , pour que je me misse en campagne à l'instant même.
LE DOIGT DE DIKJJ. "Xq"^
— Ce que tu viens de me rapporter là, Chrétien , présente en effet son côté bizarre ; et je suis assez satisfait d'être au courant de tous ces détails.
— Monseigneur, ajouta Chrétien (en tirant un papier et une plume d'un grand cornet de poche) , c'est ce que l'on ne saurait en général manquer de se dire, toutes les fois que l'on vient de causer en lête à tète avec un espion.
D'Ombreval sourit , et signa la feuille.
L'agent de police s'inclina jusqu'à terre : et , lorsque son supérieur eut atteint les degrés du vestibule , après un signe d'intelligence et de mystère, Chrétien l'espion, d'Ombre val le lieutenant de police, disparurent.
A cette époque, les quartiers de la Cité, dans les environs de la cathédrale, offraient comme aujourd'hui ces cloaques de rues étroites et sombres qu'une saine police aurait depuis longtemps désinfectés, si la police était devenue, à
la suite de nos crises de liberté, une institution municipale au lieu de rester une lèpre politique. Cependant , à l'abri de ces façades noires, des jardins , connus seulement des oiseaux du ciel et des hôtes du logis , étalaient dans un chétif espace leur tapis d'herbe touffue et courte, abrité sous un acacia; le lierre foisonnait sur les treillages des grandes murailles et formait un puits de verdure où plongeait, lors des plus beaux jours de Tannée, un rayon de soleil. Des rocailles en saillie dans un angle, un Neptune de grès bronzé par la mousse, et dont les champignons rongeaient les orteils , un Triton qui ne soufflait rien du tout par sa trompe, formaient l'indispensable complément de ces magnificences dont le noble modèle pourrissait à Versailles.
Dans l'une de ces retraites glacées, une jeune femme de vingt-cinq ans à peu près , au visage mélancolique et frêle comme un séminariste les rêve dans les nuits du cloître, assise sur un banc de pierre, lisait à deux enfans qui ne per-
daient pas une seule parole , les Aventures de Robinson Crusoé, dont la première traduction, de Saint-Hyacinthe , venait de paraître. A la conformité de leurs traits, bien que le costume annonçât la différence des sexes, on aurait pris ces deux enfans pour des sœurs jumelles : ils avaient effectivement le même âge. Leurs jouets étaient oubliés sur le sable, près d'un lambeau de tapisserie frippé par leurs ébats ; ils se serraient contre leur mère, la bouche ouverte, les yeux fixes , avec cette émotion grave et soutenue, dont la prévision ingénieuse des parens tire à son gré des conséquences pour l'avenir ; tribut vierge et pur de tout préjugé d'artiste qui faisait honneur au génie du romancier Daniel Foë , car ce livre n'a pas de rival en cela seul qu'il parle le style de tous les âges , instruit l'enfant, fait penser l'homme et récrée le vieillard.
Au plus sérieux de cette lecture , la gouvernante sexagénaire introduisit dans le jardin , avec force révérences , une jeune dame plus
éclatante de ses grâces naturelles que de sa toilette; son front était libre et découvert sous une chevelure poudrée que surmontait une touffe de plumes ondoyantes et bleues; un mantelet doublé d'hermeline moscovite tombait de ses épaules ; sa gorge, dont un esclavage de pierreries faisait valoir la carnation blonde, était découverte comme le voulait la mode, c'est-à-dire à l'excès ; depuis le buste jusqu'à terre , toute bariolée de dessins en pagodes , sa robe , grâce aux baleines circulaires du panier, s'évasait majestueusement, garnie de falbalas à plusieurs rangs, gonflés en tuyaux et disposés en guirlandes ; elle saluait de Téventail , un abbé lui donnait la main.
La jeune mère posa son livre , écarta ses enfans en se levant avec lenteur du banc de pierre , et comme fascinée par un souvenir qui travaillait sa mémoire à l'aspect de cette apparition immobile et souriante, elle passa tout-àcoup du sérieux de l'examen à cet éclat de joie d'une amie qui retrouve une amie. Deux excla-
LE DOIGT DE DIEU. 3o I
mations : — Adrienne ! — Honorine ! fui ent étouffées par un élan rapide, et toutes deux sanglotlaient en s'embrassant à mille et raille reprises , tandis que fabbé , décemment ému de ce spectacle, offrait aux enfans des pastilles ambrées de la rue des Lombards.
Dans le pressentiment de cette avidité de causeries , qui fait bouillonner l'esprit de deux amies d'enfance après quelques années de séparation, l'abbé comprit que son rôle était de s'échapper; il paya son tribut de fadeurs nécessaires et promit de ramener l'équipage, au sortir d'une entrevue avec le ministre pour un objet grave qu'il avait été sur le point d'oublier. Un quart d'heure après on aurait pu le rencontrer, distribuant des œillades, des bouquets, ou des madrigaux, dans le tourbillon des allées du Cours-la-Reine , galerie des inutiles du beau monde de ce temps-là.
— Que d'événemens depuis nos adieux , ma bonne Adrienne ! et que tu es grandie , embellie!
3o2 LE DOIGT DE DIEU.
— Six ans de plus, Honorine! et te voilà mariée, mère de ces deux bijoux ; mais c'est toute une histoire à me dire, car tu voulais être religieuse, c'était ta grande résolution ! J'aurais parié me marier avant toi, quoique ta cadette. Sans flatterie, je te retrouve telle que je t'ai vue; toujours la même physionomie, sincère, pure. Oh ! tu devais trouver de l'amour partout ! et nous, pauvres femmes, nous aimons si volontiers ceux qui nous aiment ! — Mais où êtesvous logés, mon Dieu? je croyais que l'abbé se moquait de moi.
— Les occupations de mon mari, ses habitudes retirées....
— Il ne faut pas s'enterrer de la sorte , et nous le ferons changer s'il est par trop sauvage ou laborieux.
— Notre genre de vie, Adrienne, tient à son caractère, au mien, à nos goûts, surtout à notre fortune ; tu vois notre modestie , nous sommes toujours de la province.
— Mais dis-moi donc, au moins, comment,
LE DOIGT DE DIEU. 3o3
après avoir fui les insupportables petits-maîtres d'Évreux, as-tu rencontré ton vainqueur sur les grèves de la Bretagne?
— C'est là un vrai roman, mon amie.
— Est-ce que nos premières amours ne sont pas toujours des romans? Dis-moi ton roman, ma bonne amie.
— Peut-être te souvient-il de mon frère , le capitaine ?
— Celui qui, lors de la paix d'Utrecht , nous apporta chez M . de Versins , mon oncle , la nouvelle que le roi de France s'engageait à ne plus incarcérer les dissidens? — S'il m'en souvient?... C'était un brave jeune homme, satisfait comme mon oncle et moi de cette tolérance inespérée en faveur de nos co-religionnaires.
« — Eh bien! à un an de là, en revenant par mer dans son pays, après l'évacuation définitive de la Catalogne, mon frère se rendit du port de Brest, où les régimens français débarquèrent, dans le vieux château que ma tante Charlotte
3o4 LE DOIGT DE DIEU.
de Kerallan habite encore en Bretagne, à la pointe de Saint-Mathieu, sur rextrémité des limites maritimes. La solitude de cette digne parente, septuagénaire et paralytique ; son caractère religieux et calme , après une existence que Dieu n'a pourtant pas bénie; cette résolution de vivre et de mourir là où avait vécu , là où était morte sa mère ; les lettres , les amitiés dont elle chargea son neveu pour une nièce qu'elle ne connaissait que de nom , mille touchans détails dont le capitaine me fit part, en manifestant le regret de ne pouvoir abandonner son régiment pour servir à cette vieille amie de fils et de soutien, me décidèrent à remplir moimême un devoir de famille, à quitter mes amis d'Évreux, à te quitter, mon Adrienne!
» Je n'ai pas oublié l'impression que me fit ce manoir sauvage, véritable nid d'aigle à la cime d'un rocher: les vagues, lors de leurs jours de furie, semblent vouloir déraciner ce rocher de sa base pour le rouler dans les profondeurs de la mer. Des bouquets de châtaigniers, dont les
LE DOIGT DE DIEU. 3o5
groupes se confondent , en plongeant dans les vallées, en s'échelonnant sur les collines, isolent cette demeure du continent ; et le regard ne se détourne de cet épais amphithéâtre de verdure , que pour voir çà et là , sur la ligne crue de l'Océan, des processions de rochers à fleur d'eau, quelques arches de granit que les réverbérations prolongent , et des îles perdues qui blanchissent à la brume du matin dans un horizon indéfini ; Tœil ne sait où s'arrêter, les bruits de ce pays sont autres que les bruits du monde. J'avais rêvé les préoccupations du cloître; ma destinée m'appelait dans ce lieu. J'y reçus les embrassemens d'une amie, moins vive et moins pétulante que toi , Adrienne ; mais telle que ses lettres me l'avaient annoncée, aimant la jeunesse, sans doute parce qu'elle n'en avait jamais eu. Elle craignit que ce beau feu ne durât pas, car ma santé ne lui paraissait guère en harmonie avec les sinistres beautés de son habitation et le spectacle des ouragans que l'équinoxe déchaîne dans ces parages.
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» Ma tante fut bientôt dissuadée de celte crainte : l'air marin m'était bon , mon éternelle pâleur disparut ; je me familiarisai vite à cette liberté qui double les forces. Je sortais avec une jeune paysanne, au service de ma tante, et qu'elle traitait comme son enfant, parce que Thérèse la respectait comme sa mère ; domesticité de race en race dont les traditions sont peut-être respectées en Bretagne plus que partout ailleurs. De nos caravanes , nous rapportions des coquillages et des poissons. Je m'habituai à de nouvelles mœurs : rien ne m'intimida plus, ni le vent de la nuit qui mêlait sa voix d'ame en peine aux lectures de nos veillées en nous annonçant l'orage ; ni les roulemens multipliés de la foudre lorsque les éclairs incendiaient la grande obscurité du manoir au milieu du pétillement de la grêle sur le vitrail. Que de fois , ainsi qu'un enfant qui s'échappe à la dérobée, ai -je descendu l'escalier bizarre, ébauché par Dieu, terminé par la main des hommes , qui se creusait une spirale de soixante coudées dans les masses
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granitiques où reposaient les masures du Kerallan ! Et cela, pour me rendre sur la plage, alors abandonnée par le reflux ; pour contempler ces vastes gerbes d'or qui s'élançaient des nuages de mille couleurs, lit de repos du soleil couchant, là, noirs comme du bronze, ici, rouges comme une immense fournaise, tandis que de lourds oiseaux, rasant la grève du bout de leurs ailes, venaient jeter un présage au seuil de la caverne dont je ne quittais pas la dernière marche. J'attendais, dans l'extase de cette agonie du jour, qu'il ne fût plus qu'un terne et languissant crépuscule; et, plus d'une fois, lorsqu'avec des éblouisscmens dans les yeux, je remontais à tâtons ces degrés obscurs pour regagner l'esplanade, nos tourelles étaient déjà disparues dans la nuit.
» Le Kerallan n'avait pas toujours été un désert. Sous la protection de nos ancêtres, un bourg de pêcheurs avait prospéré jadis , qui dépérit en peu de temps, lorsque les seigneurs, ruinés par les guerres de la Ligue et la haine de
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Richelieu , furent pauvres ; une calamité superstitieuse acheva de dépeupler ces décombres. La tournure d'esprit du paysan breton sur la lisière maritime incline tellement à la crédulité , que l'on met sans scrupule au rang des légendes dont son imagination le berce, les récits qui sortent de la ligne ordinaire. Avant mon arrivée au Kerallan, les dernières familles venaient de déserter la vallée avec les bestiaux, les ustensiles de labour, les barques et les filets qui sont leurs principaux moyens de subsistance; une panique les avait frappées. Ces épidémies ne respectent pas la bravoure ; une flottille anglaise eût moins étonné nos Bretons. Les plus graves assuraient avoir aperçu, durant les nuits de tempêtes, des lueurs courir sur les sables, en correspondance étrange avec des milliers d'esprits lumineux, égarés au-delà de ces fragmens de terre ferme , dont les pointes s'éparpillent de droite à gauche dans l'espace de la baie des Trépassés à l'île d'Ouessant. Des apparitions à la cloche de minuit, des meurtres
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qui ne laissaient pas même la trace de l'arme , des croix profanées sur les chemins •, ces lieux communs se joignaient à des indications plus vraisemblables , mais que l'on méprisa pour leur alliage. Ma tante railla ces craintes : les remontrances même du curé furent méconnues ; mais le curé ne quitta pas le presbytère, et ce fut dans l'espoir de ramener chacun par son exemple. Je ne connus pas ces braves gens : seulement on me fit connaître ces détails, et je les vis comme on me les fit voir.
» Ma sécurité ne dura pas. Par une nuit d'automne, pesante et orageuse, ma tante fut prise de défaillances : à la suite d'un accablement profond, elle demanda un prêtre. Le presbytère, je te Tai dit, restait seul au milieu du délabrement des chaumières de la vallée ; je ne songeai ni au ciel prêt à se fondre , ni à la mer qui se couvrait d'étincelles , ni aux ténèbres que la peur sème d'embûches. Thérèse resta près de ma tante, je courus au presbytère.
» Il fallait revenir par ia grève, et par cet esca-
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lier qui joint la grève au château. Nous accourions en toute hâte le prêtre et moi ; car , de cette invisible étendue de la mer, foulée par les nuages qui s'abaissaient de plus en plus, il s echappait des sifflemens démesurés , il roulait coup sur coup de pesantes vagues qui déferlaient contre nos pieds avec des cailloux, et dont le voisinage était signalé par des bouffées d'écume, par des flamboiemens à perdre la vue; ce n'était pas l'heure de la marée , il n'y avait nul péril, pourvu cependant que l'on se dirigeât en ligne droite sur les amoncellemens artificiels qui forment une chaussée suffisante lorsque les eaux sont basses. Soudain, l'explosion d'une arme à feu m'arrête , et , dans l'illumination des éclairs , un homme se montre à vingt pas , s'élance et nous renverse , en faisant tournoyer sur nos fronts la crosse d'une carabine; je criai , ma voix de femme l'arrêta ; il ramassa dans le sable une lanterne , et si j'entrevis un moment son visage , ce fut inutilement , car il s'était noirci de poudre. Nous restâmes courbési
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dans le cercle de la lumière. La voix rude de cet iiîconnu vibre encore à mes oreilles. Je ne te dirai rien de notre effroi, de nos protestations ; je pressais les mains et les genoux de cet homme, au nom de ma tante qui se mourait. Tandis qu'il hésitait en écoutant au loin, en nous arrêtant d'un geste lorsque nous voulions fuir, des détonnations qui ne ressemblaient nulle-' ment à celles du tonnerre, des cris qui n'avaient rien du cri de l'orfraie, me firent présumer qu'il avait aux environs des complices, et que ces misérables correspondaient par des signaux pour une œuvre de meurtre : je me crus morte. Un crucifix d'argent que portait le curé fut ce qui nous sauva. L'instinct du vol et de la religion , par une disparate dont je ne puis me révolter, puisque je lui dois la vie, engagea le bandit à nous obliger au silence par des sermens dont il dicta la formule avec des imprécations ; formule que nous répétâmes ensemble sur le Christ et dont il s'appropria le gage. Aussitôt le passage fut libre, et l'homme se per-
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dit dans les ténèbres, où je crus, peut-être par suite du bouleversement de mes esprits, entendre un tumulte de paroles et le pêle-mêle d'un grand nombre de pas.
» Je me ferais scrupule de te dire celte particularité, si les événemens ne m'avaient dégagée de ma parole. Je ne juge pas les consciences; la mienne a de l'autorité sur moi , cela me suffit. Que le prêtre n'ait pas tenu sa promesse , ou qu'un complice ait parlé , toujours est-il qu'à partir de ce moment le curé ne retourna pas au presbytère , et que des troupes firent plusieurs excursions vers la pointe de Saint-Mathieu, surtout les jours d'orage. J'appris, à l'occasion de ce rapprochement qui m'étonna , un fait que je traiterais de calomnie contre le cœur humain, s'il ne m'était trop démontré.
» C'est qu'il existait en France un droit de bris et de sauvetage , au profit des riverains maritimes , qui pouvaient recueillir la dépouille des vaisseaux fracassés contre les rescifs et perdus sur les côtes. Le génie de la cupidité s'est fait
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de cette coutume un appui pour des spéculations qu'il faut renoncer à flétrir : Dieu seul y pourvoira. Lorsque des marins assaillis par l'ouragan voyaient, durant la nuit, étinceler tout-à-coup des feux dont le grand nombre promettait un sol hospitalier à leur courage et des secours de frères à leur désastre, ces illuminations vers lesquelles ils manœuvraient avec un redoublement d'énergie , avec des cris de félicitation et de joie, n'étaient qu'une scélératesse de la cupidité qui les attirait sur un écueil pour s'assurer par le vol une prime dans le naufrage. Et cependant ces peuples ne se croient pas des cannibales , et Jésus-Christ a promulgué pour eux son Evangile !
» Six mois s'écoulèrent. Au manoir du Kerallan on était dans la sécurité la plus complète; les mesures du gouverneur de la province avaient cependant dessillé les yeux de ma tante sur l'émigration de ses bons voisins. Mais qu'avait à faire la rapacité des bandits dans notre nid d'aigle? On se proposa pourtant d'y caserner un
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poste. Mais que ne se propose-t-on pas ! Nos lectures , nos travaux , nos prières tournaient dans ce cercle d'habitudes qui suffisent à des générations entières : l'aiguille , la Bible , et les chansons du soir sur la terrasse , lorsqu'il faisait beau , voilà quel fut l'emploi de notre fin d'année.
» Un matin , Thérèse accourut pour me dire qu'un homme couvert de sueur et de poussière venait d'arriver, à cheval, sur la petite esplanade , par le sentier qui mène à la route de Brest ; il demandait à parler sans retard à la maîtresse du Kerallan. Peut-être était-ce un message de mon frère! J'y courus.
» Il y avait de la chaleur et de la noblesse dans les manières à la fois brusques et polies de cet inconnu qui ne prit pas le temps de se confondre en vaines civilités ; il ne permit pas à Thérèse de lui rouler un siège auprès du fauteuil de ma tante.
» — Je suis un Montigny, Madame, lui dit-il ; peut-être avez-vous entendu parler de ce nom?
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Pour recueillir les biens de ma famille éteinte, je revenais en France, du fond de l'Amérique où mon père m'emmena dès le berceau ; une tempête m'a jeté sur cette plage oij je n'aurais abordé que pour trouver la mort sans la pitié d'un pirate. Ses camarades égorgèrent lâchement tous les passagers du navire : il protégea ma fuite. Ma reconnaissance , un peu d'or , le dégoût du brigandage , m'ont attaché ce malheureux. A Brest, où je loge, il est accouru me donner connaissance d'un danger qui vous menace. Ne vous effrayez pas : je viens le partager avec vous. Deux soldats me rejoindront sous des costumes de pêcheurs. Je sais le nombre et le plan de campagne des misérables. Nous suffirons pour en purger la contrée. Ils ont des affîdés : une force plus considérable leur eût donné l'éveil. Nous tenons leur secret et l'avantage de la position : je réponds de tout. Ce ne sera pas un chef-d'œuvre de courage ; mais avec de tels hommes on ne doit pas y regarder de si près. Leur but , en saccageant cet asile,
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était de se venger d'un manque de parole dont ils accusent votre nièce. Leur brigandage étant devenu trop périlleux , à cause de la vigilance du gouverneur de la province, ils vous destinaient leurs adieux ; ces adieux seront déflnitifs. Je vous dis tout, Madame, et pour que cette apparition d'un étranger qui semble tomber du ciel ne vous laisse pas un soupçon d'intrigue , fort excusable, car je l'aurais en pareil cas, voilà mon portefeuille où sont des titres de famille et d'autres renseignemens. Je vous le remets, avec la supplication de le parcourir. Je ne suis ici que pour exécuter vos ordres : tout dépend de votre confiance.
» M. de Montigny se retira pour nous laisser vérifier ses paroles. La stupeur dont nous avions été frappées céda devant la pensée du péril qui nous menaçait.
» Mes paroles, mes révélations, confirmèrent celles de notre hôte : elles décidèrent ma tante. Elle eut quelque scrupule d'ouvrir le portefeuille qu'elle tournait et retournait entre ses
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doigts; mais elle l'ouvrit. Par un point sur raille, souvent les familles les plus éloignées se connaissent : et des détails , insignifians en eux-mêmes , sont, en ce cas, la pierre de touche où la vérité se juge. La colère des bandits m'était démontrée. La famille des Montigny ne pouvait citer que d'honorables souvenirs. La démarche de ce jeune homme , des lettres authentiques, fort au-delà de ce qu'on exige du brave qui Tient offrir ses conseils et son épée , ne pouvaient que commander notre estime : ma tante accepta.
» Cette journée fut bien solennelle : on ne parla pas. Nous étions sur le bord d'un écueil : le présent était compromis , l'avenir changeait.
» Vers la nuit , les deux pêcheurs s'introduisirent dans l'enceinte du Kerallan. Ils apprêtèrent leurs carabines et se partagèrent de la poudre. On barricada les portes , on prépara des points de résistance , d'attaque et de retraite ; au besoin , une espèce de mine pouvait jouer. L'aspect de ces préparatifs épouvanta
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ma tanle : elle me conjura de la suivre dans une chambre haute où Montigny l'emporta : Thérèse, elle et moi, nous priâmes.
»Partout les lumières étaient éteintes ; et plus l'heure avançait , plus un frisson me pénétrait de veine en veine. Quelquefois , en dépit des supplications de ma tante qui se pendait à mon bras, des transes de la paysanne dont les dents claquaient de peur et de fièvre , dans mon impatience de n'apercevoir qu'un fragment de ce ciel égayé d'étoiles , je m'élevais furtivement , à l'aide d'un fauteuil , pour atteindre l'embrasure discrète qui donnait sur la mer. La mer était plane et silencieuse ; la nuit même semblait écouter. Enfin , je vis un point noir se détacher de File Binniguet , filer en droite ligne , s'étendre à vue d'œil et devenir par degrés une grande barque avec ses rameurs qui sautèrent tour à tour sur la grève. La crête escarpée du promontoire me déroba la vue du reste. Tous avaient des armes. Mon cœur se trouva serré comme dans un étau: c'était d'effroi, c'était d'hu-
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manité , c'était surtout de la fatalité qui pesait sur moi , de tout ce sang qu'il fallait verser ! Angoisses profondes où , malgré l'égoïsme de l'instinct, le cœur est en révolte; car, pour échapper à l'assassinat , on va tuer.
» Trois coups de fusil , suivis de trois autres , puis une dernière décharge accompagnée de cris , ébranlèrent les cavernes , le promontoire et l'espace d'une seule et même détonnation prolongée, comme si le vieux Kerallan croulait dans la vallée qu'il surveille , avec ses lourdes pierres, ses créneaux du temps de Guillaume-le- Bàtard , et ses deux pavillons aigus que l'on prendrait , au bas de la montagne , pour des peupliers jumeaux. Mes jambes ployèrent , je crus que le plancher s'ouvrait sous moi. Lorsque Monligny cria : — Victoire ! je ne savais plus si j'étais vivante.
»Huit corps sanglans furent relevés dans l'escalier du roc dont ils encombraient confusément les marches. Des torches de sapin que les pirates avaient allumées dans la caverne pour re-
connaître ce passage , et sans doute aussi pour incendier notre demeure , mêlaient leur fumée de résine à la fumée de la poudre. On jeta ces malheureux l'un sur l'autre dans la barque pour les rendre à l'île de Binniguet, qui leur avait , une fois de trop , servi de point de rendez-vous. Au matin , il ne restait nulle trace de ce massacre , si ce n'est sur les couloirs de granit rayés par les balles de plomb.
» Deux hommes cependant étaient échappés sur dix , et cette circonstance laissait de l'inquiétude sur le front de Montigny. Je redoutai pour lui le fer d'un assassin. On résolut de n'ébruiter rien que d'un commun accord. Le surlendemain , après quelques formalités dont il prit Tinitiative, notre libérateur vint recevoir nos remercîmens. Sur l'expression de mes craintes , il m'apprit que le seul des deux pirates dont il lui restait la veille encore à se méfier , ayant eu l'audace de se présenter vers minuit à l'île de Binniguet , où l'on avait eu la prudence d'établir un poste, le premier coup de
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feu l'avait renversé de sa barque dans la mer; quelques traces de sang avaient un instant noirci les vagues : il s'était noyé. Le seul qui ne se montra pas devait être celui-là même que sa visite officieuse à Montigny nous fit regarder comme de moitié dans l'expédition. Notre sauveur s'était fait une loi d'être muet sur cet évadé : je compris, je respectai ce scrupule. Je ne pouvais vouloir compromettre ce malheureux : on n'en eut jamais de nouvelles.
» Faut-il te dire maintenant, Adrienne, que ma tante fit le plus cordial accueil à Montigny? Ne devines-tu pas que mon frère se prit du même enthousiasme sur la correspondance de ta pauvre Honorine? Ma lettre , mise à dessein, j'imagine, sous les yeux de notre brave , détermina des offres que je ne refusai pas. Je l'avourai : son caractère réservé , farouche peut-être , qui tient du voyageur par la réflexion , du militaire par la fermeté , entrait dans mes svmpathies retenues et rêveuses. Dans quelques lambeaux de son journal de voyage , ses vicissi-
tudes , racontées plutôt comme des traits épars sur les mœurs des peuplades que pour se mettre en scène , avaient ému mon esprit que l'inattendu charme. Nos deux êtres se touchaient par tous les points. J'oubliai de me faire religieuse : je ne m'en repens pas encore. Les distinctions flatteuses dont Montigny devint l'objet de la part des ministres du feu roi, lorsque l'aventure du Kerallan s'ébruita dans la province, et les débris du patrimoine qu'il rassembla , nous placèrent sur un pied respectable. Lorsque le ciel nous donna deux jumeaux , l'intérêt de ses enfans le passionna. Une certaine impatience l'appelait au centre des affaires : je le suivis. Ma vieille tante essaya de retenir ses larmes et nous fit promettre de revenir. Promesse vaine! Quelque chose me dit que je ne la reverrai plus : elle se meurt depuis trop long-temps , pour ne pas s'éteindre d'un souffle. Elle a béni ses petitsneveux , auxquels son domaine de Kerallan est assuré plutôt comme un souvenir que comme
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une richesse. La charge de conseiller suffit à l'ambition de mon mari comme à la mienne ; car , Adrienne , en vérité , pourvu que j'élève mes deux petits amours, ma jolie Gabrielle et mon beau Stanislas ; pourvu que mon amie , que je regrettais et qui m'est rendue, ne craigne pas de venir par échappée dans ma solitude , je prévois que je vivrai sans user mon bonheur, et que c'est mon bonheur qui m'usera. »
— Ne retombe donc pas dans ces idées , ma pauvre Honorine, reprit alors Adrienne avec une expression d'intérêt. Ta solitude porte ses conséquences : crois-moi, il ne faut pas se rétrécir et s'absorber dans ses habitudes : ton effroi du monde vient de ce que tu n'as pas voulu le connaître.
— Je l'ai voulu quelquefois, mais il y a des obstacles : à toi, je puis les dire. Le Système a passé sur notre patrimoine ; nous avons donné dans la frénésie générale : les fautes se paient. Ensuite Montigny est soucieux, susceptible, et , je le crains , jaloux.
— Jaloux ! Mais j'entends dire en fort bon lieu que cela n'est plus à la mode !
— Aussi , Adrienne , je ne te donne pas notre ménage pour un ménage à la mode. Concentrée dans mes petits devoirs , j'éprouverais quelque embarras s'il fallait expliquer ce que ce mot signifie de notre temps . A vue d'érudition, je t'apprendrais plutôt sa manière d'être à l'époque de la Fronde. IMa tante m'en a parlé : c'était le temps de sa jeunesse. Je te scandalise, n'est-ce pas ? Tu crois peut-être qu'il n'y a que trois ans de différence entre nous deux? Erreur! je suis bien autre chose encore que ton aînée , ma bonne amie ! Je suis ton aïeule par les manières de voir, une pauvre vieille femme des temps gothiques. J'ai... cent ans !
En ce moment, Adrienne, détournant la tête à l'occasion d'une rumeur des enfans qui s'étaient jusqu'alors tenus, avec leurs jouets, dans une encoignure du jardin , vit deux hommes paraître sur le seuil du petit salon. Le premier, maigre et d'une taille moyenne.
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avec des yeux inquiets et vifs, enveloppé d'un manteau dont il croisait les plis sur sa poitrine, l'air sardonique et le teint bilieux, précédait impétueusement l'abbé que nous avons déjà vu. Pour le moment , 1 abbé lui-même , un peu haut, et se laissant aller à des façons de gentilhomme comme un des premiers roués du royaume, toisait d'un air émerveillé le faquin qui manquait à tous les égards de la préséance et de l'étiquette , en passant le premier et le chapeau sur les yeux. Pour un peu , l'abbé eût fait tomber ce chapeau d'un revers de main.
L'objet de ce dédain, s'avançant avec feu, désigna l'abbé du doigt.
— Honorine , dites-moi , d'où connaissezvous donc cet homme , qui s'obstine à vouloir pénétrer jusqu'à madame de Montigny?
Un désarroi profond se marqua sur la figure de l'abbé , qui voulut réparer sa gaucherie.
— Ah!... vous seriez M. de Montigny ! Parbleu, ravi de vous voir et de vous connaître. Mais, comment donc! je fais profession d'être
des vôtres, et j'entends le prouver envers et contre tous. Usez de mes services, et ne prenez pas mal les choses. De bon compte, mon cher conseiller , à moins de savoir qui vous étiez , je ne pouvais vous rendre les honneurs de la priorité conjugale. Mille pardons !
Montigny fit un pas en arrière devant la main que l'abbé lui offrait.
— Ni mille pardons, ni un seul. — Vous rie me connaissiez pas , dites-vous? Tant mieux. Après une célébrité scandaleuse, qu'y a-t-il de pis que d'être du cercle de certaines gens? Sachez une chose. Monsieur; chez nous autres , simples gentilshommes de province , là où il se trouve une femme mariée, c'est de l'homme d'abord que l'on s'informe ; c'est toujours avec des égards envers le premier venu ; et l'on ne jette à qui que ce soit son amitié par la figure, à moins que l'on n'ait par-devers soi la conscience qu'il ne la recevra pas comme un affront.
Montigny détacha son manteau que la vieille
gouvernante s'empressa de recevoir; puis il sourit à ses enfans qui tendaient leurs petites mains à la fois pour accaparer ses premiers embrassemens.
Honorine s'avança toute tremblante; elle désijO^na son amie. A cet aspect , Montigny , ployé sur le front de ses jumeaux, s'arrêta d'un air soucieux.
— Montigny, monsieur l'abbé venait chercher mon amie, mademoiselle Adrienne de Versins , que je demande à te présenter.
Un sentiment d'ironie trembla sur les lèvres du conseiller; il s'inclina d'un air leste en apaisant ses enfans d'un léger signe.
— Mademoiselle de Versins! Nous y voilà. Pardieu , je suis votre très-humble. — Vous venez pour votre procès, n'est-ce pas? Vous sollicitez, c'est l'usage; et cet usage est à merveille. Que deviendrait le bon droit , s'il était réduit à lui seul? Lorsqu'il arrive que le juge est honnête, on le tourne par le moyen de sa femme. Ne l'est-il pas? on s'entend avec deux
mots, et cela va de soi-même. Je me suis laissé dire, Mademoiselle, qu'il est , dans la magistrature, des puristes que ces démarches blessent , et qui ne trouvent quun outrage de plus dans Faudace de tout solliciteur dont la cause est d avance perdue , à moins que toute morale ne soit perdue. Si j'étais par malheur un de ces puristes! que vous en semble? — Honorine, tu viens d'apprendre sans doute pourquoi ta belle amie nous flatte de sa présence ; elle a pu te dire, et ses protecteurs de Paris, et les événemens d'Evreux : confidences édifiantes, dont il fallait honorer au plus tôt la femme du conseiller Montigny , de façon , n'est-ce pas , à gazer certains détails qui se présentent toujours avec tant de gaucherie, lorsqu'une victime, comme Mademoiselle, commet la faute de se fier à sa bonne renommée.
Pendant cette tirade amère, la sueur inondait le front , les joues , la gorge d' Adrienne de Versins : elle paraissait étouffer. Elle répondit d'une voix éteinte :
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— Je ne sais ce que vous voulez dire ; et vos suppositions ne sont pas assez retenues pour que j'y puisse répondre. Je ne venais pas plus pour solliciter, que pour recevoir cet affront 5 votre femme me faisait prendre une toute autre opinion de vous.
— Alors, en vous détrompant. Mademoiselle, je m'oblige. — Et à ce propos , monsieur l'abbé , qui m'offrez si généreusement vos services, apprenez que j'en exige un : c'est le seul que l'on puisse décemment exiger de l'homme honoré de l'amitié de Dubois. Reconduisez Mademoiselle chez son protecteur, le lieutenant de police d'Ombreval.
Cette scène, inconcevable pour Honorine, fut terminée par ces dernières paroles. Sans transition , Montigny tourna le dos pour se promener dans le jardin avec ses deux enfans : il reprit à leur égard l'urbanité caressante d'un père de famille.
Adrienne leva les épaules. L'abbé s'efforça de sourire comme si tout cela n'eût été que l'ac-
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ces d'un fou. Tous deux sorlirentd'un air affecté de grandeur et de noble pitié , la rage dans l'ame et avec un désordre qui ne leur permettait pas de se démêler de la file des apparteraens où la gouvernante les précéda.
Le conseiller revint à pas lents vers sa femme ployée sur le siège où l'émotion l'avait assise.
— N'est-ce pas , lui dit-il, cela vous étonne?
— En effet , Montigny , vous ne m'avez pas habituée à ces violences.
— C'est que je ne dois pas vous habituer à ces visites.
— J'aurais su vous les épargner ; mais j'ignore en quoi mon amie...
— Votre amie! mais il y a plus que du courage à répéter ce terme-là ! Suis-je donc si hors de sens ? Faut-il vous apprendre ce que c'est que cette société dont je vous éloigne, que ses dehors vous montrent si belle, et contre laquelle , Madame , il faudrait tirer par la fenêtre plutôt que d'en souffrir le contact?
Ah ! puisqu'il faut tout vous dire , apprêtezvous donc à m'entendre: il y aura du neuf pour vos oreilles , mais vous l'aurez voulu.
Il alla prendre ses deux jumeaux qu'il mena vers le petit salon dont il ferma la porte à clef, comme si leur innocence était de trop entre sa femme et lui. Puis il se jeta sur un siège, et, les mains sur les genoux , l'œil ardent , la voix retenue :
— Écoutez ! et songez que je puis citer un nom à chaque fait. — Vous avez connu M. de Versins : sa probité datait d'un demi-siècle. Je n'invente pas cela, je le tiens de vous-même: vous m'avez attesté son cœur de père , alors que vous pouviez nommer avec estime sa nièce. — Savez-vous qu'il n'a fallu qu'une inconduite de cette femme pour jeter la vie, le caractère et l'avenir de cet homme sur des charbons ardens ? Savez-vous que long-temps aveugle, comme le sont tous les pères , en butte à des rires équivoques , dont la répétition le conduisit par degré de l'inquiétude au soupçon,
car il était à cent lieues d'imaginer rien de pareil : il apprit un beau jour qu'on le regardait universellement comme le complaisant ou le complice de cette prostituée? — Oh ! je n'ai pas tout dit , Madame; écoutez-moi. — Il trouva mille insolens pour le lui dire en face, et pas une épée ne voulut se croiser avec la sienne lorsqu'il protesta par un démenti. Que cette fille fût perdue, à toute force cela se pouvait ; mais qu'on s'en prît de commun accord à la vieillesse d'un homme considéré , c'était inconcevable , n'est-ce pas ? C'est qu'en fuyant , cette misérable avait laissé tomber elle-même une tache sur le parent dont elle avait déshonoré le toit; elle s'avouait vile, pour affirmer qu'il l'avait avilie; elle mit , entre la magistrature de famille qu'elle redoutait et le crime dont elle était coupable, la protection effrontée d'un mensonge. — Ne cherchez pas quel est ce crime , j'y reviendrai. — Il ne manquait pas d'ennemis, M.deVersins! Il était protestant , ou ce qu'ils appellent un mal converti. Ne pouvant reculer sans déshonneur
devant ceux qui regardent les lois comme Farme des faibles pour tenir la calomnie en respect, il a le courage de ramasser cette arme : il en faut du courage pour cela , car c'est un dédale immense que les tribunaux ! et les choses sont arrangées de sorte, en notre excellent pays de France, que, lorsque par hasard les honnêtes gens s'entendent pour rendre justice aux victimes , la plupart du temps elles ne sont plus là pour apprendre celte bonne nouvelle. Il y usera sa vie, ce risible tuteur de province: il doit mourir à la tâche. Madame, car cette femme est jeune et belle; car elle n'a pour adversaire qu'un vieillard dont on méprise la faiblesse; car elle a pour protecteurs ces milliers de libertins blasés d'aventures scandaleuses, qui trouvent quelque chose de piquant dans un avilissement tout-à-fait hors de ligne. — Oui, Madame , c'est ainsi que vont les choses. Ne voyez- vous pas qu'il faudra que M. de Versins ploie, soit qu'il se lasse et jette sa réputation au vent , soit qu'il aille inutilement
rouiller de ses larmes le seuil de fer de la justice? El pourtant il est résolu de ne pas s'asseoir dans cette ignominie ; il dédaigne les timides capitulations de la prudence , parce que , périr pour périr, il faut d'abord essayer de vaincre: un homme de cœur ne se suicide pas lorsqu'il tombe dans une bande d'assassins, il se bat jusqu'au dernier soupir. Le champ-clos s'ouvre , Madame, où le monde fait galerie : suivezmoi vSur les pas de ce vieillard. Oh ! c'est une belle et noble chose que le monde ! Venez un peu , je vous prie , voir cette humanité faite à la ressemblance de Dieu. A l'épée des lois, les întrigans opposent l'escrime des lâches : il se présente en face, on le frappe dans les épaules. J'ai sur mon bureau , Madame , des preuves que Ton a vingt fois sollicité le Régent d'étouffer l'indignation de cet homme dans un des caveaux de la Bastille. Il fallait pour cela quelque motif en l'air, l'ombre d'un prétexte! On en trouve un : sa religion ! — On le travestit en secret prédicateur de troubles ; des témoins en
foule qui, faute de se recorder, n'ont pas su convenablement organiser leur fable, ont juré qu'il serait, au besoin, criminel de tout ce qu'il faudrait attester. Mais cette fois, l'absurde a fait tort à l'odieux , parce que l'odieux tremble devant le ridicule. Et puis le duc d'Orléans , qui croit à la magie peut-être, mais qui ne croit pas en Dieu, ne s'est pas tenu satisfait du prétexte émoussé de l'hérésie; c'est que sa politique n'est pas d'être absolument hostile aux prolestans, et qu'à bien prendre il y a des temps où la politique est capable de tout , même de pudeur. Et cependant le chef actuel du royaume , voyez- vous , est fort loin d'être un Aristide î Oh ! oh ! sa réputation est toute autre. Croiriez- vous , par exemple , que si ce prince est le tuteur de Louis XV, en dépit des terreurs du feu roi , c'est par cela seul qu'à raison ou à tort ( et l'on s'en tient toujours aux conjectures à l'égard de ces grands personnages), des bruits sinistres s'étant répandus sur son habileté dans l'art
de distiller des poisons , nul n'a jugé convenable de rester ferme au nombre de ses ennemis. — Vous pâlissez , Madame ! Rien n'est mieux raisonné pourtant. Passez en revue ses amis , je vous nommerai quels furent ses accusateurs à la cour de Louis XIV : ils sont désormais en posture convenable auprès du Régent , ils rampent. Que voulez-vous ? Avec la rubrique d'une seconde conspiration Cellamare , on trouverait peut-être une fois de plus l'occasion de faire grâce à des conspirateurs innocens? Après le poison dans les cours , qu'y a-t-il de plus à craindre que l'indulgence? On ne se soucie pas d'avoir le cou dans une amnistie. — Laissons ce Régent , avec le principal ministre de ses plaisirs et du royaume , archevêque-valet , qui fera plus tard la dépense d'une soutane rouge, comme Richelieu, mais pour couvrir des turpitudes. — Laissons cela , puisqu'aussi bien , avec une telle cour , les nobles amis de votre noble amie ont eu beau faire , je veux dire s'y sont mal pris. De désespoir, il leur a
fallu s'aviser. Les petits moyens ^ lorsqu'on s'y connaît , ne sont pas toujours sans mérite. Voilà des milliers de subalternes qu'à chaque bassesse on paie un écu , et dont le génie est inépuisable, lâchés sur un seul homme afin de lui livrer , jour par jour, heure par heure, cette petite guerre à coups d'épingles, qui ne tue qu'après avoir rendu fou. Oh ! que M. de Versins paiera cher cette fantaisie de vouloir rester intact, lorsqu'on l'inonde d'ignominies? Perquisitions nocturnes, dont on s'excuse insolemment; insultes sans cesse renouvelées dans la rue, et dont il ne voit que l'instrument sans jamais discerner la main première; menaces de coupe-jarrets, qui sont dix pour un cartel; avis mystérieux , dont sa tête s'irrite et se monte; et puis, je ne sais quelles fétides rumeurs exhalées des soupiraux de la police pour le noircir et lui brûler le sang; jusqu'à des officieux chargés d'attiser ses colères pour le surprendre en flagrant délit d'imprudence, espions qui tendent la main à l'aumône et dé-
noncent le prêteur pour n'avoir pas à le rembourser ; tout l'enfer , toute la création , Madame , rôde autour de lui. Il ne vit plus , il ne dort plus : il respire du feu. Ce sont des détails que l'on n'ose dire , tant cela soulève le cœur. Mais enfin où donc se caclie-t-elle , cette pupille , dont la main remue tant d'exhalaisons infectes? Où est-elle? au couvent peut-être? Non; et c'est pourtant la moindre chose qu'un couvent , un asile si commode ! Allez à Chelles aux Carmélites , à Saint-Cyr même , où l'on forme des actrices comme à l'Opéra ; où l'accès est si banal , que le public s'en lasse ; où des filles grosses , des femmes mariées que l'on se passe de la main k la main , des veuves qui cherchent fortune pour des nièces d'emprunt, trouvent un marché comme ces coureurs de mer qui font la traite. — Ne vous récriez pas, Madame, je gaze les choses. — Savez-vous bien que je suis magistrat , et qu'il s'éteint , je vous le dis , plus de crimes qu'il ne s'en juge? Savez-vous bien , vous qui êtes mère , que l'on a trouvé
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jusqu'à des modes , ou ridicules ou difformes , pour cacher le désordre et protéger Tavortemenl ? Mais comme il est publiquement convenu que nul n'y prendra garde, n'est-ce pas, je vous prie, un être bien étrange que ce vieux protestant qui se formalise de tout cela ? Et tandis que M. de Versins redemande à tout notre clergé cette femme, parce que, voyez-vous, en se dépravant elle s'est convertie, parce qu'elle a perdu tout à la fois ses mœurs et sa religion, parce qu'elle est désormais infâme et bonne catholique, je vous donne en mille à dire où elle est. Madame?— C'est au balcon des théâtres , dans les allées du Cours-la- Reine, en équipage, en plein air, en plein jour, prête à crier misère devant les tribunaux sous un diadème de pierreries, galopant en amazone sur un Isabelle à tous crins , suivie d'un nègre, flanquée d'un protecteur et d'un abbé. — Et ce protecteur, c'est M. d'Ombreval , Madame ! Vous savez qui je veux dire? cet homme charmant , à propos affectueux , qui vous présentait toujours la main chez votre
frère, le capitaine de Rerallan, et qui ne venait là que pour vous.
Honorine tressaillit et voulut parler. Montigny continua :
— Et quel est le rang, le devoir, l'office de cet homme? C'est l'homme du roi que l'on a chargé des mœurs! — Oui, Madame, il est chargé des mœurs ; il a pour cela des escrocs sous ses ordres. On purifie la société dans un filtre d'écume ; les forçats surveillent la société qui leur bâtit à grands frais des bagnes, le tout par échange de procédés ; des faux monnoyeurs ont sous leur juridiction les mesures, des empoisonneurs les pharmaciens , des voleurs les contrebandiers ; chacun selon sa propre expérience. Et ils sont sévères, comme de raison : à moins qu'on ne sache s'y prendre. — Oh ! M. d'Ombreval et ses amis, c'est pardieu toute autre chose , Madame , que vos pirates de la Bretagne, durs, grossiers et sanglans. Ces gens d'ici, je vous jure, sont mieux élevés, fins et de très-bonne grâce : ils ont des ma-
nières.de princes; du reste, prompts à tout parce que rien ne les avilit ; domesticité bâtarde des bâtards que Louis XIV répandait dans sa noble domesticité; bretteurs qui traînent des épées de poltrons, et qui portent la main à la joue sur un soufflet par le peu d'habitude de se sentir une lame au côté gauche. Tout cela marche dans la soie , le velours couvre ce qui leur manque. — Riez donc un peu, Madame ! je siège sur les fleurs de lys pour couper des têtes au profit de ces gens -là! — Mais que croyez- vous qu'il arriva quand M. de Versins rencontra cette femme comme je vous l'ai dit, fastueuse et souriante , et qu'elle le désigna de l'éventail en éclatant de rire? — Il ne fut pas maître de sa colère : il est à la Bastille. — Et que pensez -vous maintenant qu'elle veuille ici? — Il faut que je vous le dise, car ceci dépasse tout ce qu'il vous est donné de croire. N'allez pas vous imaginer que son intention soit de disputer à notre mépris quelques parcelles de son opprobre; votre estime ne la
touche pas , elle est bien au-dessous. — Madame , ce d'Ombreval n'aime pas cette femmelà, car il la paie, entendez-vous? Et pour de l'or, ces créatures font tout ce que l'on veut, tout! Quand elles ont étalé l'exemple de l'impudence, elles veulent répandre l'impudence en préceptes, et faire des prosélytes pour noyer leur infamie dans le nombre; s'il reste un ménage à corrompre , elles s'en font un devoir. Comprenez-vous qu'ayant interdit, chez votre frère, par la froideur de ma conduite, l'accès de ma maison à ce d'Ombreval , il veuille profiter de cette femme qui vous connaît pour se mettre en mesure de renouveler ses tentatives? Et votre honorable amie, trouvant à déchaîner un nouvel ennemi contre son tuteur, peut-être même à consoler le mari après avoir corrompu la femme , n'a dû voir en tout ceci que deux passions à satisfaire; c'est une entremetteuse toute trouvée!
— Montigny ! épargnez - moi ces horreurs ; vous m'épouvantez!
— Je vous épouvante, Madame ! et mais, en vérité, il y a mieux, beaucoup mieux. Le monde est autre chose encore, et je vous ménage ; car, en laissant toutes ces mœurs pénétrer à la fois dans votre imagination , vous en auriez le vertige. —Fermez vos fenêtres à la vapeur du vice, l'air de nos rues en est plein. Si vous ne restez claquemurée, le charme de la vie domestique sera bientôt profané ; dans ce monde qui bouillonne à deux pas et qui brûle tout, on est ridiculisé par sa pudeur et déshonoré par sa vertu. Il n'existe peut-être à Paris qu'un vrai ménage, et c'est le notre , parce qu'il y a des verroux à ma porte et que je la ferme sur qui que ce soit. Quels longs éclats de rire circuleraient à la ronde, si vous alliez quelque part causer de vos devoirs et moi de mes enfans ! — Mais qui est-ce qui connaît ses enfans? Un double adultère existe à l'amiable partout où vous apercevez des semblans d'époux, retenus par la forme du lien civil, uniquement pour empêcher le pêlemêle des patrimoines. Et encore est-on à la
veille de renoncer à cela même, car les orgies aidant, qui sait où en seront, avant un quart de siècle , les derniers débris de cette noblesse banqueroutière et prostituée, pour laquelle il n'y a ni loi ni règle , copiste servile du dernier qui trône, soit qu'il se laisse mener par un laquais ou par une femme de rien, et prête à fournir l'étoffe de l'un ou de l'autre, pourvu qu'on lui conserve le gaspillage du faste et le privilège de la dilapidation.— Ah ça! vous vous êtes peut-être imaginée que l'on gouvernait la France? Mais nullement; elle va comme elle peut, on n'a pas le temps d'y songer. Persécuter et dévorer, rire et s'abîmer dans un luxe sans énergie et sans lendemain, c'est le dernier mot de la puissance. Je voudrais vous voir admise, ne fût-ce qu'une seconde, à ce tourbillon immodéré de plaisirs où les femmes, couperosées du fard qui vieillit les jeunes et rajeunit les vieilles en établissant partout l'égalité de la laideur, à des tables souillées par le vin , que l'on surcharge bientôt d'un tapis couvert d'or, pétillent d'un
esprit d'emprunt pour cacher leur raison perdue, et jouent ce qui leur reste à jouer , leurs amans : puis de là, chancelantes , décolletées , obscènes, se rendent à des bals où l'on espère bientôt les voir nues. Rassurez- vous, elles ne le sont qu'aux trois quarts. Votre amie est faite pour oser, ce n'est pas une femme à se tenir dans le vulgaire; elle ira loin. — Tenez, Madame, veuillez me donner une plume : il ne me faut que dix minutes pour additionner devant vous le prix en masse de toutes les femmes de la Cour. Je n'en excepte pas : on ne les calomnie plus, on les nomme. — Et après tout, que leur importe? Où règne-t-il maintenant une ombre de mystère? Serait-ce aux petites maisons des faubourgs vers lesquelles il est de bon goût de se diriger secrètement , sur les midi , dans une calèche découverte? Cloaques imités plus bas par le peuple , qui singe si maladroitement la populace historique ! — Aussi , Madame, nos générations sont épuisées dans leur sève, au milieu de ce bruit et de cet universel
désordre , tandis que la peste dévaste la Provence, que l'échafaud saigne en Bretagne, que les ateliers ruinés par Fagiotage rejettent sur le pavé des populations de mendians , qu'il y a dans les campagnes des incendies dont les coupables ne se trouveront pas ! — Oui, Honorine, une fièvre inconnue ronge les entrailles du genre humain ! JNous sommes à la veille de je ne sais quoi de profond et d'inouï : si ce n''est qu'un désastre ce sera peu. Ces hommes frêles et parfumés, ces femmes si haletantes et qui se pressent de vivre, sont frappées par le dérèglement au milieu du dérèglement, la nuit, à la sortie du bal , par un fléau que l'on croit dans l'air et qui est dans les mœurs. Le vice a ses épidémies qui vengent l'ordre méconnu, tandis que les convois marchent vers les églises pour se croiser avec les mascarades, et que l'on sort du carnaval de l'Opéra pour s'agenouiller devant le carnaval de la chaire : car là aussi, c'est comme à la police, on s'occupe des mœurs. Des prêtres tarés conseillent l'aumône à des di-
lapidateurs , tonnent contre lavarice avant de quêter pour les frais du culte , et A^anlent la chasteté chrétienne tandis que la quêteuse a des diamans sur la gorge et n'a rien sur les épaules. — Oui, l'église elle-même en est venue là, Honorine, qu elle fourmille de prêtres d'une espèce équivoque ainsi que cet abbé que je viens de mettre à la porte ; lecteurs obligés de romans à la ruelle des alcôves, auprès de femmes comme celle que je viens de mettre à la porte : ils se citent entre eux la sainte Madeleine , parce qu'elle a beaucoup aimé ; ils se proposent un repentir futur pour s'adjuger d'abord le meilleur du vice.
Montigny se leva. Honorine s'efforça de quitter sa place et de le suivre.
— Et à ce propos, Honorine, ajouta-t-il en lui saisissant le bras, je vous devais un dernier mot sur mademoiselle de Versins. li existe des fondations de pitié sous les auspices de saint Vincent de Paule: institutions venues fort à propos. Entre l'Hospice des Orpheiins et la
Baslille , M. d'Ombreval possède une petite maison. — Mademoiselle de Versins n'est-elle pas admirablement tombée? Il y a des singularités qui feraient croire en Dieu.
— iMais , Montigny , quel dernier crime a donc commis cette femme ?
— Est-ce un crime? Est-ce plus ou moins? Ton cœur de mère prononcera. Nous sommes en progrès, mon amie : on ne tue plus ses enfans, on les abandonne.
A deux mois de là, un dimanche malin, Honorine, occupée de broderies , se tenait en silence dans l'embrasure d'une croisée. Le conseiller réfléchissait sur des mémoires dont il chargeait les marges avec des notes; il y avait à sa portée des pistolets et des paperasses sur le bureau.
On vint annoncer M. d'Ombreval. Le lieutenant de police fit son entrée avec des supplications empressées et polies ; il ne voulait pas
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que sa présence occasionât le moindre dérangement, car il se proposait de ne rester qu'une minute et de ne dire qu'un mot.
— Je désire avant tout , monsieur de Montigny, que vous ne me supposiez pas de rancune; ce que j'ai le plus à cœur, c'est qu'il ne s'élève entre nous aucune inimitié. Tranchons d'abord une difficulté sur laquelle j'insisterai peu. Vous êtes, je le sais, rapporteur dans une affaire, dans un procès obscur, qui ne m'intéresse que médiocrement, mais où l'on prétend que vous devez me faire jouer un rôle. D'une erreur de votre part , il résulterait de graves contrariétés pour moi ; je crois convenable de nous éviter tout ceci.
— Je vous entends, monsieur d'Ombreval, il s'agit de M. de Versins, jeté par deux fois à la Bastille avec un acharnement sans exemple, permettez-moi de vous le dire.
— Dites, monsieur de Montigny, je suis venu pour vous entendre et pour m'expliquer; votre estime est de celles que je ne me soucie point
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de perdre. Jeté dans une prison, par sa faute, à deux reprises, M. de Versins ne pouvait mieux s'adresser qu'à vous ; c'eût été mon conseil pour un de mes amis. Je ne suis pour rien dans la première et dans la seconde incarcération de cet homme: qu'il s'en prenne à lui. A la vérité, il m'accuse des menées de quelques subalternes, empressés de faire leur cour au maître dont ils pensent deviner les passions ; j'ai puni ces manœuvres dès que je les ai connues. Notre malheur, M. de Montigny, est de ne trouver d'auxiliaire que dans les rangs extrêmes de la société- Au lieu de nous tenir une rigueur janséniste, les honnêtes gens feraient bien de nous supposer à tout hasard quelques vertus, et d'oser une démarche franche ; ces malentendus cesseraient, nous ne pouvons deviner le silence.
— Mais nierez-vous que le premier élargissement de M. de Versins n'ait été dérisoire?
— Vraiment oui , je le nierai ; quoi qu'on veuille induire de certains mystères de ma conduite, je ne puis être généreux aux dépens de
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la vie de personne. La Bastille est moins une prison pour M. de Versins qu'un frein à ses violences. — Le scandale du Cours-la-Reine s'est renouvelé. Cet homme a su, je ne puis dire comment, que sa nièce habitait seule une maison isolée, près du couvent des Minimes : il est venu sonner un soir à la grille, lorsqu'il a cru le boulevard désert. Mais par bonheur le guet ne dormait pas. Les prisonniers ont des douleurs éloquentes, monsieur de Montigny : votre partialité se conçoit. Cependant, je vous en fais juge; se précipiter sur une femme avec des armes, est-ce l'action d'un galant homme ? Si l'on vous a dit les choses, cette impétuosité doit vous sembler au-delà des limites légitimes. A Rome, à Sparte, les pères seuls avaient le droit de tuer leurs enfans; n'étendons pas cette faculté jusqu'aux tuteurs qui ont des comptes à rendre. Je ne parle pas ici comme un rival.
— A merveille, Monsieur ! propagez sur un homme au cachot ces fables que vous tenez d'une bouche nécessairement suspecte.
— Dans les inimitiés , toutes les bouches sont nécessairement suspectes.
— Je conçois la portée de votre visite.
— Peut-être. Sur l'honneur, je mets en dehors de tout ceci mademoiselle de Versins , dont je n'ai pas la maladresse de vouloir tenter l'apologie : accordez-moi que je respecte trop votre femme pour cela ; mais moi qui n'ai rien à voir dans le procès de la nièce et de l'oncle , pouvais-je, à l'égard de cette étourdie, montrer vos scrupules de juge? N'exigez pas d'un gentilhomme de mon âge des principes de sévérité qui ne sont ni du siècle ni dans mon esprit ; sur tout le reste, les tribunaux feront à merveille , ce qu'ils décideront sera fort bien décidé.
— Cette conclusion répond mal au début ; j'ai craint un instant que vous ne fussiez venu solliciter pour cette femme.
— Eh , mais ! je solliciterais volontiers pour tout le monde , et l'ironie ne me déconcerterait pas. Je crois à la nécessité de faire inchner la balance de la justice vers la douceur, autant
que cette partialité délicate peut concilier l'ordre avec la prudence.
— Abordons le vrai motif de cette entrevue; je ne me sens pas assez habile pour discerner ces finesses du premier coup-d'œil. Pour qui solliciteriez-vous donc si volontiers?
— Je vais vous surprendre. Pour un pauvre diable que vous connaissez mieux que moi, le manchot du Parvis.
Montigny quitta brusquement sa place, marcha vers la fenêtre dont il ouvrit le battant, et revint s'asseoir.
— Vous m'écoutez , n est-ce pas?
— Cet homme aurait-il... je veux dire, serait-il arrêté de nouveau?
— Il en est menacé. Cette mesure , qui n'aurait peut-être été, de ma part et de celle de l'abbé Dubois, qu'une pure tracasserie, offre un caractère sérieux , aujourd'hui que je sais quel est cet homme et que j'ai mis le doigt sur l'origine de votre affection pour lui.
Le conseiller étendit piesque machinale-
ment les mains j elles (Volèrent les pistolets de son bureau : il ne perdit pas de vue la figure de d'Ombre val. Honorine , avec une expression de surprise et d'intérêt , suspendit tout-àfait son ouvrage.
Le lieutenant de police continua :
— L'accent de ce vagabond et les brefs qu'il rapportait de Rome ont dirigé d'abord nos premières recherches en Italie. Son portrait, exécuté par un de nos meilleurs peintres et offert à Sa Sainteté , nous a mis sur la trace de sa patrie et de son nom. A Rome, on le connaissait comme Vénitien ; à Venise , on l'appelait Marc. JN 'est-il pas vrai?
Un signe de tète équivoque fut toute la réponse du conseiller.
— Si j'avais pu vous croire instruit de ces détails, je serais venu vous les demander.
Montigny se renversa tranquillement sur son fauteuil.
— Les polices de FEurope se donnent aujourd'hui la main , continua d'Ombreval. J'ap-
pris que , évadé il y a huit ans des Plombs de Venise, avec un juif piéinontais, faux monnayeur , tous deux étaient venus s'établir dans la Bretagne , où Marc se mita recruter , dans la fange des ports de mer , une élite de gens sans aveu , anglais , espagnols , italiens , dont il se créa le capitaine. Le juif, qui ne se mêlait pas de bravoure et de sang, resta le receleur et l'agent secret de la bande. Ici , permettez-moi , monsieur de Montigny, de rappeler un trait qui fait honneur à votre courage : je parle de l'extermination de ces écumeurs de la côte. Si vous vous intéressez à cet homme, si depuis long-temps vous lui faites l'aumône, si vous l'avez été voir dans sa prison, c'est par reconnaissance et parce qu'il vous a sauvé la vie.
Honorine s'écria :
— Quoi ! Montigny, celui-là même qui se tient sur le parvis Notre-Dame , et dont nos enfans avaient si peur!...
Le conseiller fit un mouvement d'impatience.
Honorine se tut ; d'Ombreval ajouta :
— Cet entrelien n'est qu'entre nous. Le lieutenant de police n'a que faire ici. Lorsque vous respectez le secret de cet homme parce que vous lui devez l'existence, vous n'êtes que loyal et généreux ; mais dans le cas où votre silence lui porterait préjudice, vous vous feriez sans doute une loi d'être indiscret : en divers temps, le même motif fait agir d'autre sorte. — Sauf vous, je pense, sauf le juif piémontais qui vit encore, ce Marc n'avait à craindre au monde ni révélateur ni complice; car il est de notoriété, d'une part, que les hommes de sa bande égorgeaient les victimes que leur jetait la tempête ; d'autre part, que vous avez fait, sur la grève du Kerallan, bonne et militaire justice de cette bande. Or, nous avons fait arrêter cet Israélite, pur de soupçons, parce que de la troupe il ne connaissait que le chef. Le résultat d'une confrontation aurait été décisif, si l'effroi n'avait frelaté la cervelle du drôle dans sa prison. Eh bien! monsieur de Montigny , cela même peut , si vous le jugez convenable , sauver ce
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mendianl que votre humanilé protège. Que cherchions- nous à démontrer aux protecteurs de cet homme? Le peu que valait leur protégé. Nos recherches entraînent d'autres obligations. Dans une perquisition chez le juif , nous avons trouvé quelques indices sur deux riches écrins de diamans dont la disparition inquièle, depuis près de six années, une compagnie de joailliers d'Amsterdam , la cour d'Autriche et celle d'Angleterre. Il s'agissait d'une galanterie réciproque entre les deux cours à l'avènement de Georges I'^'^. Ces pierreries, dont la valeur est de quelques millions , sont devenues la proie de ces pirates. C'est déjà un grand point que d'avoir une indication sur le sort de ces richesses, inutiles d'ailleurs, et pour bien des années , entre les mains du voleur qui se flatterait de les retenir; car les marchés de l'Europe leur sont fermés, l'éveil est donné partout, on les signalerait si quelqu'un osait les produire dans le commerce ou chez un lapidaire : et quel que soit leur prix , par cela seul
que ces diamans sont d'un volume rare, ce n'est en réalité qu'une misérable poignée de sable entre les mains du receleur. L'Israélite étant devenu fou, Marc, à défaut de ce complice, peut seul nous indiquer où sont enfouis les diamans. Je ne crois pas qu'il les possède, mais il sait , ou doit savoir, qui les a. Je vous répète, monsieur de Montigny, que je ne veux la mort ou l'incarcération de personne. Assurément la roue, ou pour le moins une prison à perpétuité, revient de droit à cet homme, qu'il dise ou qu'il taise ce secret; car, s'il vous a sauvé la vie , c'est une exception dont je vous félicite ; mais on n'absout pas un pirate , coutumier d'assassinats, pour une exception. Ce peut être dans le ciel la politique de Dieu; mais cela serait fort impolitique aux hommes sur la terre. Ce Vénitien a sur la conscience une tache de sang si large , que lorsque les tribunaux en déploieront au grand jour la souillure , à peine si les yeux de la foule et des juges discerneront , en y regardant bien , la lacune où votre
nom peut s'inscrire. Le gibet a trouvé d'un poids médiocre des coupables plus lourds de bonnes actions. Cependant, divers motifs militent en moi pour cet homme : son repentir et sa pénitence d'abord , je le crois sincère ; ensuite votre zèle pour lui , qui sera toujours une considération pour moi. Soyons deux pour un acte de miséricorde. Que Marc soit mis à même de travailler à cette restitution, par exemple , entre vos mains , et de s'éloigner , dût-on lui fournir des relais ; c'est en définitive ce qu'on pourrait faire de mieux , et je voudrais le faire. Voire empire sur lui peut nous aider. J'expliquerais, au besoin, ma tolérance par votre intervention ; l'estime que l'on fait de votre caractère m'absoudrait de tout reproche. D'ailleurs , si j'établis que cela seul pouvait mettre sur la trace des diamans perdus, les sévérités de cour faibliront devant la découverte. — C'est une proposition que je vous fais , monsieur de Montigny.
— Je comprends bien.
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— El que répondez-vous ?
— Qu^il se peut que Marc ne sache pas où sont ces trésors.
— Sans doute, et ce n'est pas une alternative, cruelle et gratuite, entre le supplice et la restitution que je veux lui présenter; je n'exige que le concours de ses bons avis pour une perquisition dont mieux que personne il serait l'ame : d'autant que la prière lui en serait faite par vous et non par moi; par vous, monsieur de Montigny, qui devez avoir de l'autorité sur ce pirate, puisque vous exercez sur lui les droits d'une reconnaissance qui ne s'est jamais démentie.
Montigny parut éprouver une agitation croissante ; il se leva, se promena dans la chambre ; puis , s arrêtant en face de d'Ombreval :
— S'il me résistait ?
• — Sa résistance jetterait une lueur fâcheuse sur la sincérité de son repentir. Ces diamans ne sont-ils pas perdus pour le malheureux, quand même il aurait ouvert sa poitrine pour
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les cacher dans une blessure aujourd'hui cicatrisée? Ce serait, après tout, une destinée curieuse que celle d'un coquin chargé de diamans , et par cela même réduit à la mendicité; en ce cas, vous lui parleriez comme un juge et non plus comme un bienfaiteur. Mieux encore : par quelque allusion inquiétante à son examen de conscience, dont je tiens de bonne part qu'il porte le manuscrit sur la poitrine , vous le détermineriez. Il a manifesté vingt fois le désir que cet aveu ne fut déposé qu'après sa mort dans les mains de notre archevêque : nous trouverions moyen de le lui faire lire de vive voix, sur une sellette , entre la force pubhque et des juges. Mais il est impossible que nous en venions là , et je suis accouru pour vous demander ce service, monsieui' de Montigny, parce que j'ai cru vous obliger.
Montigny, que ce dernier détail avait frappé, reprit lentement sa marche ; il revint dire :
— Vous avez raison.
— Quand ferez-vous cette démarche?
— Dès demain. — Mettez à ma disposition les moyens nécessaires.
— Moi-même, monsieur de Montigny, je serai tout à vos ordres ; nous concilierons , s'il se peut, la marche la plus douce et la plus expéditive.
D'Ombreval fît un salut pour se retirer-, puis se ravisant :
— L'humanité, monsieur de Montigny, ce n'est pas la justice , c'est l'indulgence. Ne vous étonnez donc pas si, lorsque vous vous sentez capable de quelque généreuse démarche pour un assassin dont vous connaissez le repentir, je puis essayer auprès de votre conscience, et dans un léger intérêt humain, de solliciter quelques égards envers d'autres personnes que je ne vous donne pas pour la vertu même. Nous avons nos protégés tous les deux : le plus pur a sa mauvaise note. Je sauve votre protégé, ménagez ma protégée. Le désordre d'une jolie femme a quelquefois son bon côté pour plusieurs : à coup sûr, on n'en dirait pas autant de
l'histoire d'un assassin. — Vous ne croyez peutêtre pas que le crime vaille mieux que le vice ? Montigny fronça le sourcil.
— Oh ! je sais que le vice est plus à la portée de certaines âmes que le crime !
— J'espère n'avoir à comparer, reprit d'Ombreval, que votre indulgence et la mienne.
A l'air de satisfaction du marquis , lorsqu'il fut de retour près d'Adrienne, elle s'écria :
— J'ai gagné mon procès !
Le jour même , dans l'après-midi , un concours de peuple sortait de l'église Notre-Dame après vêpres. Corporations fières de défiler processionnellement, gens de toutes conditions et de tous étages , s'écoulaient dans le bassin du Parvis par les deux ouvertures latérales du portail Sainte- Anne et du portail de la Vierge, comme l'eau d'un réservoir par ses deux écluses. De grands laquais à livrée,
portaril l'épagneul et le coussin de leurs maîtresses , faisaient avancer les étroits vis-à-vis et les berlingots armoriés à travers cette cohue d'artisans et de petit monde qui coudoyait chacun sans respect. Penchés au bras de leurs gouvernantes revêches et dédaigneuses, des magistrats caducs , des rentiers de THôtel-de- Ville, toussaient en trébuchant sur la canne à bec de corbin. Les dévotes de la bourgeoisie cherchaient, en divisant cette foule indisciplinée, à s'installer dans leurs chaises placées à la file : les robustes porteurs quittaient d'un air endormi le caveau de quelque débitant, où, malgré le rigorisme des ordonnances , la valetaille se réfugiait pour oublier Dieu. Dans ces milliers de têtes, bien des yeux se cherchaient, et plus d'un mot était saisi par de modestes demoiselles qui marchaient les yeux baissés sous l'aile de leur mère. Au milieu de ce brouhaha, de la clameur des chiens qui japaient, du roulement des carrosses, du sifflement de quelques gais camarades qui se recrutaient pour les cara-
vanes du soir, la vieille cathédrale , solennelle sur sa base, laissait échapper de ses grandes toUrs quelques sourds bourdonnemens , et se parait, aux feux du soleil, des magnificences de sa rose de pierreries. Le Parvis déployait alors les mille harmonies du jour dominical : il y avait plus de parures, les rues étaient nettes, les boutiques fermées.
Agenouillé sur la paille, isolément, sous le le haut portail de la façade, devant ce chefd'œuvre de travail et de fer dont l'admirable exécution rappelle aux artistes une des inspirations du catholicisme, le mendiant du Parvis jetait par intervalles sa parole vibrante avec une continuité monotone : « N'oubliez pas mes » pauvres, s'il vous plaît ! » On rebroussait chemin à cet appel : et , par groupe , par procession, avec d'autant moins de tumulte et d'embarras que la force armée n'était pas là pour mettre l'ordre , des enfans intimidés et blonds qui se serraient contre leurs mères, des vieilles hébétées par l'extase et penchées sur leurs bé-
quilles, quelques ouvriers, avec un long regard d'intérêt vers cet homme, déposaient tour à tour de menues monnaies de cuivre dans le bonnet de laine de Marc le Vénitien. Marc n'accordait à cette profusion d'aumônes qu'un simple balancement de corps. Il attirait, grain par grain, avec sa main droite, la seule qui lui restât, le rosaire de buis qui circulait à son cou sur une étoffe de ce noir et grossier tissu qu'on distribuait aux pauvres lors des grandes funérailles. Son visage, que la veille et les macérations avaient creusé, était rendu plus remarquable par les touffes noires et en désordre de sa barbe. Parfois un regard d'inspiration sauvage brillait et plongeait dans la multitude à travers des cils longs et durs; et telle était alors la puissance de fascination qui réagissait des assistans sur lui-même , que sa figure de bandit devenait sublime comme celle d'un martyr.
Après l'éparpillement de cette multitude dans les environs , et quelques murmures
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éteints à leur tour par la distance , il ne resta que des oiseaux évaporés qui gazouillaient en s'abattant sur la place, l'odeur d'encens répandue au dehors et la vibration harmonique de l'air dans les galeries de la cathédrale.
Marc, après une prière, quittait la paille de son oratoire , lorsqu'il aperçut à quelques pas une femme, inclinée avec ce doux intérêt de mère, si religieux et si pur, sur les tètes accouplées d'un petit garçon qui rougissait , d'une petite fille, blonde et tremblante. Ces deux enfans , le regard craintif et leur offrande à la main, avançaient en résistant à la douce impulsion de leur guide.
Enfin , sur on ne sait quel mot, tous deux accoururent se jeter aux pieds du mendiant dont un sourire éclaira le visage : la femme aussi s'était agenouillée.
— Bénissez-les, Marc! Votre bénédiction doit porter bonheur.
— Quoi ! vous savez mon nom ? murmura le manchot en tressaillant.
Il promena les yeux autour de lui.
— N'avez-vous pas sauvé leur père et leur mère? répondit Honorine avec un élan de reconnaissance vers le ciel.
— Leur père!.... Ah, je sais maintenant ce que vous voulez dire! Mais, au nom de la Vierge! ne le répétez pas.
Et comme , d'un air d'amertume et de douleur, il passait sa main maigre et ridée sur les joues rebondies de ces deux jolis enfans , un homme accourut de la rue prochaine et se précipita sur la place : c'était Montigny . Une poignée d'or rebondit et s'éparpilla contre les pieds du mendiant. Le conseiller saisit ses deux jumeaux par les bras , et relevant sa tête empreinte d'autorité vers Honorine, sans articuler un seul mot , car il avait les lèvres blanches et ses muscles tremblaient, il la contraignit de s'éloigner au plus vite. La décision de ce geste ne permettait pas de résistance.
— Conseiller, cria le pauvre, le manchot du Parvis bénit vos enfans !
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De retour à leur demeure, et les enfans remis aux soins de leur gouvernante, Honorine, ulcérée des formes impérieuses de son mari, ne put retenir Faccent du reproche, et lui dit avec vivacité :
— Le motif de cette irritation m'échappe , Montigny. Ne puis-je être libre, même pour un mouvement de reconnaissance?
Montigny parcourut plusieurs fois la chambre avant de parler.
Lorsqu'il vint prendre la main d'Honorine , il était redevenu calme.
— Honorine, ne m'en veux pas. Tout considéré, ton étourderie tranche une résolution grave. J'en étais à me demander si le patelinage de ce d'Ombreval ne cachait pas un piège : de cet homme , tout m'est suspect. Et que nous importe, en définitive, que ce mendiant ait ou n'ait pas le secret de je ne sais quelles richesses, et que pour lui dérober ce secret on lui promette le pardon, sauf à revenir sur la promesse un jour ou l'autre ! C'était de la politique pour
le moment : la pitié n'est pas dans leur naturel. Il y a d'ailleurs une dette bien lourde au compte de Marc. Tu viens de m'arracher, sans le vouloir , un rôle dont je n'entrevoyais ni le succès ni l'issue. Par reconnaissance, je me laissais transformer en geôlier : j'aurais servi d'archer jusqu'au gibet. Ton cœur s'est montré plus sûr que mon jugement ; un seul mot de ta bouche a donné l'éveil au manchot. Il vient d'apprendre que je ne tiens plus seul le secret de son nom. — Qui sait mieux que lui ce qu'il doit faire?.... A cette heure il est en fuite: on ne le reverra plus. — Eh bien ! lorsque mes pleins pouvoirs arriveront, ma responsabilité sera dégagée : je ne serai d'aucune manière, ni sur cela, ni sur rien, l'instrument de ce d'Ombreval. Ne m'en veux plus , Honorine , c'est une inspiration de ta part.
— Crois-tu que ce malheureux aura compris ?
— J'en suis sûr.
Le sourire de Montigny ne laissa pas un doute au cœur d'Honorine.
Cette nuit-là, comme toutes les nuits depuis îa naissance de ses jumeaux, Montigny se retira pour veiller à ses travaux : telle était son habitude. Il exigeait surtout qu'on ne vînt pas le déranger, et ce qu'il voulait faisait loi. Mais jamais lalcove d'Honorine ne lui sembla plus triste : elle conçut vingt fois la pensée d'aller auprès de Montigny. C'eût été la première hardiesse de ce genre, elle ne l'osa pas ; seulement, en allant du berceau de sa Gabrielle à celui de son Stanislas, elle s'arrêta contre les vitrages pour voir, à la fenêtre qui faisait face , si l'ombre de Montigny se dessinait quelquefois sur les rideaux. Elle l'entrevit un moment.
Ainsi que Pavait conjecturé Montigny, le mendiant ne reparut ni le lendemain , ni les jours suivans , sur les degrés de Notre-Dame. Dans les rangs du menu peuple, cet homme comptait une cliente! le : les pauvres et les bonnes gens dont il était le dispensateur pour la
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répartition des aumônes, manifestèrent la plus vive inquiétude. On ne savait qu'imaginer; on se porta vers une maison du pont Saint- Michel, pour visiter une chambre sous les combles, que le manchot tenait de la charité d'une dévote. La mansarde fut ouverte; on n'y trouva qu'un grabat désert, deux ou trois ouvrages de piété, des médailles de plomb , un crucifix. D'Ombreval fit mettre à bas les cloisons, démolir les planchers, bouleverser les solives de ce galelas ; ce fut en pure perte : on ne découvrit pas même l'indice d'une cachette. Les résultats que l'on devait se promettre de la démarche de Montigny se trouvant déjoués par cette absence, le lieutenant de police crut à la complicité de quelques espions subalternes : il revint aux traditions de vigueur avec le regret de ne les avoir pas employées sur-le-champ. La fuite de Marc nécessitait un développement de perquisitions; de sorte que le fugitif s'était exposé, de gaîté de cœur, au châtiment que l'on voulait épargner à ses crimes. D'Ombreval fut
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jaloux de conserver un moyen d'accès et de persuasion sur l'esprit du conseiller, car l'affaire de M. de Versins devait se juger dans quelques semaines : il ne dédaigna pas de justifier l'activité des mesures nouvelles , en démontrant à Montigny que leur protégé devait être considéré comme un mendiant de faux aloi , dont le désintéressement de carrefour avait trompé la bonne foi générale : ce pirate n'avait pu venir, malgré ses crimes , à Paris , qu'avec le projet d'organiser quelque profonde scélératesse dont on éventerait tôt ou lard la raine. Peut-être même fallait-il attribuer au Vénitien tous les vols dont l'origine échappait, depuis plusieurs mois, à l'autorité.
Le signalement détaillé, les instructions sévères, qu'on se hâta de répandre à Paris, dans la province et à l'étranger, divulguèrent alors le rapprochement de certaines manœuvres de la police avec la disparition inexplicable du manchot. L'histoire des diamans fut regardée comme une excuse pour des violences dont
peut-être le malheureux était déjà victime. En France, les démarches de la police, fussent-elles par hasard méritoires et honnêtes, seront toujours et nécessairement suspectes ; un pouvoir dont le mystère et l'impunité sont les principaux ressorts, est par cela seul au-dessous de la médisance. L'anonyme et l'arbitraire ont un contrepoids dans le mépris des peuples, et toute calomnie devient légitime contre ceux qui prétendent que tout leur est permis. Des accusations d'assassinat prirent consistance ; on désigna des noms, on expliqua des ressentimens par le souvenir de quelques vérités dures ; bien des réquisitoires ne sont pas mieux fondés.
Sur ces entrefaites , des bateliers découvrirent en effet le cadavre du Vénitien sur le rivage de la Seine, aux environs d'Argenteuil.
A cette nouvelle, que d'Ombreval vint conter en secret à Montigny , ce dernier, dont les soupçons furent ceux du peuple , ne le dissimula pas au lieutenant de police et conseilla de procéder sans bruit à l'inhumation. D'ail-
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leurs, il ne fallait pas donner l'éveil aux assassins de Marc : l'apparent sommeil de l'autorité devait mettre à même de surveiller de plus près certains agens toujours suspects, dont on se sert avec la faculté de les rendre au bagne , et qui s'adjugent d'avance en rouleaux d'or une indemnité contre cet avenir.
Il y eut bientôt une réaction dans les crédulités. Le Vénitien laissait quelques chapelets grossiers et des images insignifiantes : leur application opéra des cures merveilleuses sur deux ou trois pauvres d'esprit; de graves procès-verbaux , des témoins de bonnes mœurs et en foule, attestèrent ces choses et bon nombre d'autres. On se disputa la paille sur laquelle il avait couché: son rosaire, qu'un laquais ivre prétendit avoir trouvé sur le Pont-Neuf, fut vendu par fragmens et à des prix fous; les grains miraculeux se multiplièrent , tout le monde en eut. Enfin (et cela ne pouvait manquer) le manchot apparut à la sœur du sacristain de Notre-Dame, excellente janséniste,
qui raconta cent fois de suite la vision bienheureuse avec une lucidité si rare , que pour les gens qui la connaissaient cela seul tenait du prestige. On sut pourquoi Ton cherchait le pauvre homme dans Paris; des anges l'avaient emporté dans le ciel, tout vivant, el par considération expresse. On agita dans les cabarets de solliciter la canonisation. L'embarras était de trouver un nom de baptême ou de s'en tenir au sobriquet comme équivalent; on refusait, avec obstination, de croire que le saint homme s'appelât Marc : el cela, non par mépris pour son patron l'évangéliste , mais parce que ce nom se liait au vol d'une certaine quantité de pierres précieuses, dont les ordres du lieutenant de police aux diverses brigades de la maréchaussée accusaient insolemment le manchot du Parvis.
On nous saura gré peut-être d'emprunter aux archives de la Régence ce fragment signé
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par l'agent de police Chrétien, sur une affaire dont les détails bizarres piquèrent vivement l'attention de la Cour. Il s'agissait de ces précieux diamans que l'on pensait perdus et que l'on retrouva.
« Monseigneur, disait Chrétien, aussitôt après la remise qui me fut faite par le marin , Jean Dervieux , du diamant trouvé par lui dans lemarnois /a Dorade, en charge du Havre sous la raison Imbert, qui stationnait depuis la veille, 10 mai, sur le cours delà Seine, au-delà de l'arche du pont, contre le pavillon de l'Horloge, je me fis suivre d'une trentaine de gardes-françaises que l'on posta, conformément à mes ordres, devant toutes les issues du quai. Mon lieutenant alla, par mon ordre , saisir dans un bouchon de la Grève et mettre au Châtelet le sieur Imbert; on laissa ledit Imbert protester tout à son aise de son innocence entre quatre murailles, ainsi que ses mariniers, à chacun desquels on lit l'honneur d'un cachot ; pendant ce temps, je procédai moi-même à la vérification scrupu-
SyS l.E DOIGT DE DIEU.
leuse des tonneaux remplis de denrées coloniales, cassonnades brutes, girofle, cannelle de Ceylan, café, muscades, etc. , que Ton déchargea pêle-mêle dans les chambres dont on avait d'abord visité les plafonds. Cette recherche , faite avec toute la conscience dont je suis capable, ne produisit rien. Je fus ensuite assister, derrière une cloison, à l'interrogatoire du sieur Imbert qui ne broncha pas et qui me parut le plus honnête garçon , bien qu'il ne cessât de se répandre en injures contre le misérable (parlant de moi), qui le claquemurait et bouleversait son chargement. On le remit au secret, et j'expédiai un de mes agens vers le Havre, avec la liste des noms prononcés pendant l'interrogatoire. Rien ne transpira dans le public.
» Le lendemain , Jean Dervieux , qu'un des espions avait suivi partout depuis la veille, revint à la charge avec un autre diamant*, il paraissait compter sur une seconde récompense. Sans donner à l'imbécile le temps de réfléchir, je me jetai sur lui ; quatre de mes gens le conduisirent
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en prison : là, le pauvre diable tout effaré m'expliqua en tête-à-tête cette seconde trouvaille, avec des circonstances qui me parurent tout-à-fait absurdes , et comme je soupçonnais déjà qu'il se proposait de nous vendre ces diamans en détail (vu l'impossibilité de les disperser dans le commerce, ou de les briser chez quelques lapidaires où l'on aurait pris des soupçons), je me rendis à la chambre de ce mauvais plaisant , dans la rue de la Barillerie. On chercha bien et l'on ne trouva rien.
» Je procédai à l'enlèvement de toutes les personnes que Dervieux avait vues dans l'intervalle de sa première à sa seconde visite; c'étaient d'honnêtes créatures tout-à-fait insignifiantes. On ne les relâcha point, parce que Ion eût ébruité l'histoire.
» Je ne pouvais croire que ce nouveau diamant se fût trouvé de lui-même dans un petit batelet , amarré sur l'emplacement occupé , la veille encore , par le marnois la Dorade.
» Toutefois , lorsque la nuit vint, cette fable
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ne cessant , en dépit de son extravagance, de me trotter dans la cervelle, je résolus de gagner à la nage l'endroit miraculeux où les diamans poussaient comme des champignons ; j'atteignis de la sorte, à la sourdine, le bateau de Dervieux attaché par une chaîne de fer à la saillie avancée de l'arche. Ce bateau posait sur un fond de sable. Je m'y tins depuis une heure après minuit jusqu'au petit jour, et sur le point de quitter mon poste, ayant par-devers moi la honte d'avoir veillé pour des mensonges avec des pistolets comme pour une bataille, je ne fus pas peu surpris de voir étinceler à mes pieds les facettes d'un troisième diamant, semblable aux deux qui vous avaient été remis.
» Il est de fait. Monseigneur, que cette merveille , digne des Mille et une Nuits de feu Galland, s'est depuis lors reproduite avec une persévérance orientale, dont je crois deviner à peu près la raison, mais dont le bon génie m'échappe. Voilà le vingtième diamant qui tombe des nues depuis trois semaines, et j'ai lieu de
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m'applaudir d'avoir ajouté plusieurs barques aux flancs de la barque de Der vieux, car sans cela nous aurions perdu quelques-unes des plus riches perles de la merveilleuse rosée.
» Devinant donc , et cela sans me croire sorcier, que le receleur, intimidé par les fanfaronnades de la police, lors de la disparition de Marc le manchot, se défaisait, avec chagrin et jour par jour, de son vol (toujours en raison de l'importance relative des diamans , parce que les plus gros sont les plus dangereux à garder), j'ai posté deux aveugles de choix sur le pont du Chàtelet, à distance respectueuse d'un certain point dont il fallait assurer la surveillance; ce sont d'habiles coquins qui savent leur Paris sur le bout du doigt et qui m'ont donné des listes d'une exactitude effrayante. Après quarante-huit heures d'arrestations, au cabaret, à domicile, à la Halle, d'une quantité de gens de toutes sortes (en si grand nombre, que je renonce à ce menu détail dont la note est d'ailleurs jointe au présent rapport), j'ai du re-
mercier le zèle de mes deux agens, parce que l'on aurait plus tôt fait de mettre indistinctement tout Paris sous la clef. Cour, parlement, clergé, la ville et la campagne, des gueux par bande, le Régent lui-même que mes drôles ont couché sur la liste, parce que, sans doute sur une de vos confidences, le prince aura voulu regarder l'endroit; des enfans, des femmes, sont venus se placer contre le bord du parapet. On s'est rué tout un couple de jours sur les vanupieds de la bonne ville, parce que, suivant les probabilités courantes, les vanupieds sont des coquins en disponibilité; mais cette plaisanterie est devenue pour ma brigade une véritable corvée : nous étions sur les dents. Il y a des limites à la meilleure volonté du monde ; les prisons regorgent.
» Toujours sera-t-il démontré. Monseigneur, que Marc le manchot, mort depuis environ six semaines , n'est pour rien dans cette restitution de mauvaise grâce. Je persiste en conséquence à soutenir que la mort de ce malheureux vient
d*un assassinat et non d'un suicide. Les médecins sont d'une profonde ânerie. Sans doute le coupable , et je n'en suppose qu'un , parce que le secret est bien gardé , aura craint d'être entraîné par un éclat à restituer encore autre chose. Je compte, pour vous le livrer, sur une de ces étourderies qui ne manquent jamais de pousser les criminels dans une fausse démarche. Cette espèce de gens-là est toujours de moitié dans l'habileté que l'on nous suppose si bénévolement , et qui , de vous à moi , reçoit un démenti par ce rapport de votre serviteur très-humble
» Chrétien. »
D'Ombreval ne tarda pas à s'apercevoir que son ascendant momentané sur l'intégrité farouche de Montigny, par l'offre d'une transaction envers leurs protégés , baissait de jour en jour depuis la mort du manchot. ïl commit la faute de se figurer que le souvenir d'un ins-
lant d'hésitation engagerait le juge à tenir compte au lieutenant de police de ses bonnes volontés. Le jour vint qui le détrompa. Montigny s'irritait de voir cet homme feindre de ne pas le comprendre. Dans son office de rapporteur, le conseiller, par un reste d'égards , ne désigna pas nominativement le protecteur d'Adrienne ; mais il n'en porta pas un coup moins rude. Son rapport peut être cité comme un de ces pamphlets juridiques empreints au plus haut degré de la bile noire et irritante qui fermentait dans le cerveau de la magistrature française , et qui , joint à tant de mépris de la vie des hommes , demandait instamment le contrepoids du jury. Le bon droit de M. de Yersins fut dit avec cette âcreté de criminaliste qui met une sorte de fureur à se montrer juste. Il jeta de vives lumières sur les déréglemens d'une femme qui s'était soustraite à la tutelle d'un vieillard sans reproche ; et, prenant texte de la sainte autorité des familles , des théories immémoriales de la législation française ,
arbitrairement suspendue par un ordre de début à rOpéra , il fit rejaillir vers les mœurs plus que frivoles dont la cour donnait l'exemple, rindécence de ce scandale ajouté à tant de scandales , comme pour achever de déshonorer les grands dans la croyance du peuple : toute exception à la loi tue la loi. Il alla jusqu'à dire qu'en d'autres temps où quelques semblans de principes seraient abrités d'une ombre de respect, la Bastille ferait justice de ceux qui disposaient si légèreuient de la Bastille. Etait-ce donc enfin un titre à l'émancipation que le désordre de la conduite , là surtout où la loi compose au besoin , de vive force, une famille autour du sexagénaire qui livre son patrimoine au désordre? Circonstance au moins délicate, puisqu'il n'est pas bien établi qu'un homme puisse être digne de mépris pour avoir gaspillé sa fortune, tandis qu'un opprobre indélébile ternit le front de la prostituée qui n'a pas même eu le cœur de rester mère.
Enfin l'arrêt fut rendu sur les conclusions
de Montigny , qui sembla remporter une yIctoire ; il en fut étonné lui-même. On raccueillit avec des battemens de mains ; et d'Ombreval eut la mortification d'avoir voulu jouer au plus fin avec la jalousie et la haine du conseiller , sans vaincre cette jalousie , sans faire capituler cette haine. Ce procès auquel s'intéressaient des gens de haut lieu, dans le clergé, à la cour, eut surtout les honneurs de cette popularité d'opposition qui fait bruit de tout : on alla féliciter en foule le rapporteur dont la véhémence avait enlevé tous les suffrages. Le soir même , des noëls satiriques envenimèrent la blessure produite par la sentence, et traduisirent dans les carrefours , sur l'air éternel des Bourgeois de Chartres, des personnalités contre le lieutenant de police ; on les chanta jusque sous les fenêtres d'Adrienne et de d'Ombreval , tandis qu'ils prenaient naturellement ce jour-là pour maudire les juges. Une escouade du guet voulut disperser les mutins , et fut dispersée ; le charivari redoubla.
Presque à la même heure , avec une pompe inusitée et sévère, dans la Cité déjà voilée par la nuit, les grandes portes de Notre-Dame roulaient sur leurs gonds; un cortège improvisé comme par enchantement, et que le clergé vint recevoir à l'entrée du portail , pénétra peu à peu, sur deux files, dans la nef tendue de draperies noires , parsemées de croix et de larmes d'argent. Chacun , dans cet attroupement imprévu , portait un cierge de deux livres , et bientôt , à travers le roulement de l'orgue et la fumée de l'encensoir , près de trois mille voix se mêlèrent à la mâle psalmodie du chant religieux. Les quartiers d'alentour s'émurent à la nouvelle d'une messe pour le manchot du Parvis; l'enceinte de la place put à peine contenir tous ceux qu'attira le faste populaire de la cérémonie. On crut devoir mettre sur pied toute la force publique dans les casernes : précaution ridicule, mais de routine, là où il est dit que toutes les têtes doivent s'incliner devant un gouvernement qui n'en porte qu'une seule.
Un prêtre obscur jusqu'à ce jour, obscur également par la suite, puisa dans l'émotion de son auditoire un de ces éclairs d'éloquence agreste dont le catholicisme a perdu le secret depuis saint Ambroise. Un discours sur la charité fut l'oraison funèbre du pauvre. Il y eut des aumônes et des sanglots. Du fond de sa tombe ignorée, Marc le Vénitien déposait sa dernière obole sur l'autel de Notre - Dame : c'est le privilège de la bienfaisance d'en propager l'exemple et d'en recueillir la gloire. Venue pour la prière , la foule se sépara sans bruit dès que la prière fut terminée. Quelques riches orfèvres des environs , de ceux-là même qui donnèrent le premier éveil à la maréchaussée, surpris au dernier point que l'on n'eût pas donné le signal du pillage de leurs boutiques , se rendirent , à la suite de cette alerte , dans une assemblée de maîtres, où l'on s'occupait chaudement alors d'une diminution sur le salaire des ouvriers.
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Ce fut une cérémonie d'un tout autre genre que celle qui eut lieu le lendemain 9 juin 1720, sous la coupole peinte à fresque par Mignard , à Tabbaye royale du Val-de-Grâce.
Dès le matin , la ville sembla s'être préparée pour ajouter une orgie au dernier carnaval.
L'abbé Dubois venait d'arracher au dégoût de Rome, à l'indifférence du Régent, une mitre que Fénelon avait honorée. La malignité publique, par des raisons qui ne trouveront pas leur place ici, mais que la population parisienne reproduisit énergiquement sur toute la ligne du cortège par des symboles injurieux , des chansons spirituelles et triviales , des mascarades d\me licence effrénée, disputait, comme on le pense bien, au nouvel archevêque, l'honneur du moindre rapprochement avec le caractère de ce prédécesseur illustre. Dubois n'en fut pas moins sacré au milieu des encensoirs et sous les cloches eh branle , par l'évêque de Nantes, le cardinal de Rohan et Massillon ; ce dernier, endetté et timide , apprécié , mais oublié par
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Louis XIV, venait là de son diocèse de Clermont, pour n'être pas tout-à-fait oublié par le favori du Régent ; un tardif repentir s'écrivait sur son visage. En promenant avec inquiétude ses yeux sur un demi-cercle en amphithéâtre, dont les gradins étaient chargés d'une cohue de femmes fardées et demi-nues ; en écoutant ces rires mal dissimulés par le jeu de l'éventail, ces chants d'église dans la bouche obscène des comparses de l'Opéra, que dérobait cependant le damas des draperies; en coudoyant ces abbés couverts de musc, ces dignitaires éteints par la débauche de la veille, ces pédans qui trébuchaient sous leur épitoge, ces membres du Parlement venus pour disputer la préséance, peutêtre Massillon pensa-t-il plus d'une fois que si devant Dieu l'orateur évangélique doit compte de quelques victoires sur le cœur humain, le Petit Carême , qui suffisait à sa gloire en ce monde, ne pouvait dans l'autre suffire au salut de son arae. Ces grands, qu'il avait émus autrefois d'une émotion fugitive, sourirent de le voir,
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et lui dirent en riant que, sans doute, il faisait acte de pénitence et de mortification. Mais le fort des sarcasmes fut pour le martyr de la solennité, Dubois, gauche et troublé, malgré son effronterie , ne sachant que devenir dans sa soutane violette et les dentelles de son camail, car il se trouvait sous les ricanemens sardoniques du duc d'Orléans et du duc de Chartres, penchés à la tribune que le rang leur donnait dans le chœur.
Enfin, sous Tonction déshonorée, Dubois qui venait de recevoir tous les sacremens, tous les ordres et tous les quolibets à la fois , se releva souffrant d'une diurie , prêt à blasphémer de douleur, et archevêque. Il regagna son équipage avec un sourire de torture, à travers les cent-suisses qui firent la haie. Puis de cette multitude qui plaquait tout à Fheure les colonnes , les galeries et la nef, il ne resta qu'une femme agenouillée près de la grille de la chapelle Sainte-Anne. C'était Honorine de Montigny.
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Au bout de quelques minutes , sur un léger bruit, elle jeta les yeux vers la porte de l'abbaye. Adrienne de Veisins venait précipitamment à sa rencontre ; une vive émotion colora simultanément leurs deux figures.
— Je t'attendais impatiemment, Adrienne; le désordre et l'obscurité de ton billet m'ont effrayée.
— Honorine, je devais t'effrayer pour moi ; ce mensonge pouvait seul te faire enfreindre à mon égard les ordres du conseiller. Va ! quels que soient ton jugement et le sien sur ce qui me concerne , je m'estime encore , ne fût-ce que pour avoir apprécié ton cœur ; mais il ne s'agit nullement d'Adrienne. Ecoute! tu ne manques pas de courage ?
— Que veux-tu dire?
— Honorine ! ton mari m'a cruellement blessée, il a tout fait pour s'aliéner l'intérêt de d'Ombreval : mais toi , mais tes enfans , vous n'êtes pour rien dans cette injure.
— Un malheur menace Montigny ?
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— Ce soir , en se rendant chez M. de Versins, qu'on a transporté dans le voisinage de la Bastille, ton mari devait être arrêté.
— Arrêté! mais... c'est impossible! — Qu'at-il fait? qu'en veut-on faire?
— Je l'ignore , Honorine ! et d'Ombreval m'épouvante. — Il dit qu'il y va d'une mort affreuse, du déshonneur.,.
— Montigny le père de mon Stanislas !
de ma Gabrielle ! Mais, Adrienne, vous n'y songez pas , en vérité ! . . . Cela n'est point , cela ne saurait être.
— Que te dirai-je ? Je ne sais rien de plus et je tremble, car son déshonneur, Honorine, c'est le tien, et sa mort c'est la tienne : que risques-tu de lui parler? S'il doit s'éloigner il s'éloignera.— Ton mari peut seul juger si tout cela n'est qu'un rêve. D'Ombreval n'a pas voulu me frapper dans mon amie , et j'ai sa parole : il doit laisser écouler vingt-quatre heures ; ce délai permet à Montigny d'atteindre la frontière. Alors tout s'éclaircira : de loin, on calme
bien des choses. — Tu me repousses ! Devais-je donc me taire dans la crainte de t'offenser?... Si je te présage des malheurs, c'est pour que ta prudence les écarte. Vis-à-vis du conseiller, je pouvais être muette et vindicative; mais entre son outrage et mon ressentiment se trouvait l'avenir de mon amie , et je n'ai voulu ni te laisser sacrifier ni te perdre : tu serais perdue s'il périssait. — Au nom du ciel ! hâte-toi ! ce n'est pas le moment d'hésiter ; j'ai bien entendu, et je te le répète , Honorine , c'est d'une mort infamante qu'il s'agit.
Les yeux d'Honorine., animés d'une expression inquisitoriale , sondèrent le regard d'Adrienne qui lui parlait avec impétuosité ; peutêtre cette femme était-elle dans l'erreur , mais évidemment elle ne mentait pas. Toutes deux gagnèrent vivement la porte de l'église.
— Ah ! mon amie , ce matin même, je ne me serais pas soupçonné tant de sollicitude pour celui qui s'est montré, comme à plaisir, inexorable envers moi. Il reste donc quelque chose
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dans la poitrine de ces misérables femmes que Ion regarde comme perdues ! . . .
Honorine fît un mouvement , et se jeta dans les bras d'Adrienne ; puis toutes deux se séparèrent aussitôt.
3Iontigny n était pas encore de retour : sa femme essaya de mettre en ordre ses idées.
— Quoi! se disait-elle, à l'homme qui marque son retour en France par un acte de courage , qui-se réfugie dans les mœurs simples et calmes de la famille; au magistrat que Tinjuslice révolte et que Ton vient de féliciter tout-à-i'lieure pour son courage; à celui qui pousse la vertu jusqu'à me gai-der le secret d'un acte de reconnaissance, àMontigny, la mort!... et une mort infamante ! En suis-je venue là de ma vie, qu'un tel doute ne soit pas ma condamnation? D'eux ou de moi, qui donc est croyable? Mon cœur me dit que c'est une calomnie ! Et j'irais irriter celte ame fière et chagrine, me rendre l'instrument des haines qu'il a généreusement soulevées!... Car cest là ce quon veut. — Ils doi-
vent se trouver bien heureux de tout le mal qu ils me font. — Sans doute ! la Bastille s'ouvre quand ils veulent.... Eh bien! qu'ils l'osent. Je ne suis qu'une femme, mais il y a le Parlement, il y a le peuple, il y a le jeune Roi. J'irai, j'ameuterai tout le monde : je m'agenouillerai devant le trône, et mes enfans crieront avec moi : — Justice ! — comme on crie : — Grâce ! — Ils ne me feront peut-être pas trembler, je suis mère... Est-ce que je puis dire à Montigny que je me suis chargée pour lui de la pitié de ceux qu'il méprise? Ce d'Ombreval ment ! Adrienne?... on la trompe! Elle ne peut être fausse à ce point. — Oh! les malheureux! Se servir de mon effroi pour l'atteindre , de mes inquiétudes pour déchaîner ses violences ! Et je ne voulais pas croire Montigny , quand il me disait ce que cette tourbe de Paris recèle ! Pourquoi ne fuirions-nous donc pas au bout du monde? En nous éloignant , ces gens-là ne font que se rendre justice, et nous ne sommes pas faits pour respirer l'air dont ils vivent ! —
Ce fut dans ces dispositions qu'Honorine attendit Montigny : elle tremblait de le savoir absent. Il rentra; mais il fut muet, inattentif et presque insensible cette fois aux caresses de ses enfans : il écouta sans entendre, répondit sans savoir ce qu'il disait ; même au repas de famille, il demeura rêveur malgré les agaceries de sa petite Gabrielle, affectueuse créature, qui gardait presque en tout temps le privilège d^être turbulente auprès de son père.
Après le dîner , qui dura moins que de coutume, Montigny se disposait à sortir : Honorine se jeta devant lui , ne sachant ce qu'elle allait et ce qu'elle devait lui dire.
— Vous allez chez M. de Versins?
— Chez M. de Versins ! répéta le conseiller en tressaillant.
Puis il sourit avec amertume, et prenant le bras d'Honorine, il ajouta d'un ton qui tenait pourtant du calme :
— Non, mon amie , car il est mort.
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Et comme elle le regardait avec effroi , il se prit à dire aussitôt avec ironie :
— Oh! rassure-toi ! ils n'ont pas appelé le bourreau : ce vieillard est mort de sa belle mort , je veux dire la tête sur les épaules , hors de la prison , par l'émotion de son triomphe. Évidemment il n'y a que de sa faule; que ne s'arrangeait-il pour vivre ! on le lui aurait permis. A la vérité, la Bastille a peut-être des murs infects , une solitude fiévreuse , un air qui ronge; aussi ne la donnent-ils pas pour une maison de santé : loin de là. Pouiquoi s'y fait-on mettre? Ce ne peut être que parce qu'on le veut bien. Oh ! l'admirable prétexte que le bon droit pour braver un cachot , lorsqu'on a la santé perdue et le corps valétudinaire ! Etaitce à cet âge où la colère et la joie tuent , qu'il pouvait espérer de survivre à la captivité, de résister à sa réhabilitation? — Six mois de Bastille pour lui ! c'était comme trente ans pour moi ! — Oui, mon amie, il est mort, et le bourreau ne s'en est pas mêlé. — J'oubliais ! Il lui est
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venu des prêtres, et comme le magistrat restituait à 31 . de Versins la liberté , dans le même instant que la paralysie couchait tout de son long ce vieillard sur une civière , ces honnêtes gens sont accourus près du moribond pour lui demander son ame. — A quel but cherchent-ils des âmes? et qu'en font-ils quand on les leur donne? Dieu, disent-ils, ne les accepte que de leurs mains : Dieu est bien bon !
Le ton sinistre de 3Iontigny rendit Honorine tremblante. Elle devinait l'expression d'un projet qui ne voulait pas se trahir.
— Ce qui m'étonne , ajouta Montigny avec un sourire plein de fiel , c'est que ne pouvant emporter son ame, ils ne se soient pas vengés sur le corps. L'Espagne de Philippe V entend mieux ses affaires : on y brûle toujours quelque chose. Singulières gens, mon amie ! il leur faut tout ou rien : ils ont attendu l'avant-dernier soupir de M. de Versins pour le laisser mourir en paix, et le vieux protestant est mort protestant, bien qu'on lui mit l'hostie sur la gorge pour
lui faire accepter la croyance du protecteur de sa nièce. — Digne femme que celte Adrienne î Un hôpital à ses enfans ! à son oncle un charnier! — Oui, Honorine, on a supprimé le tombeau : ces athées qui tablent dans un conseil qu'ils appellent de conscience, et qui ne conseillent que des iniquités (car ils ne savent ce que c'est que la conscience), ne souffrent pas que la dépouille d'un protestant pourrisse dans la terre. — Il faut les payer... sur le pied d'un crime , s'ils veulent bien consentir en cachette à ce délit de respect humain. Ils en cèdent quelque chose à Rome, où l'absolution leur est aussi vendue ; et lorsque , la haine étouffant la cupidité , ils s'obstinent au désintéressement, il n'y a plus qu'une ressource , Honorine 1 et je prendrai toute cette nuit pour cela!...
Montigny se pencha pour dire les derniers mots à voix basse :
— ... C'est de crocheter la porte d'un cimetière, et de courir le risque d'un enterrement par effraction.
LE DOIGT DE DiEU. i\o l •
En achevant ce discours , le conseiller disparut.
La jeune femme n'eut le temps d'opposer à cette résolution ni l'expression de ses craintes , ni l'obstacle de ses prières : une seule idée chassa dès-lors toutes les autres. Elle se demanda si les hérétiques avaient encore la claie pour funérailles, au milieu des farandoles de la populace catholique : si ce n'était pas un dévoûment d'honnête homme qui faisait planer sur Montigny la menace de la Bastille, le pronostic d'un supplice infâme? A cette époque, sur laquelle les galanteries enjouées de la P\.égence jetèrent une brillante superficie, un reste de fanatisme espagnol infeclait encore les mœurs de province. Lorsque les particuliers ramassent l'arme des gouvernemens, les persécutions de détail succèdent aux persécutions en masse : chacun se choisit une victime. La jeune femme ne jugeait le monde que par le fanatisme de paroisse : elle calomniait Paris.
C'était bien assez qu'il fût interdit aux protes- I, 26
4o'>. LE DOIGT DE DIEU.
tans français de déployer l'appareil de leurs funérailles et de compLer sur la tolérance d'un cercueil. La ruse, le secret et l'argent levaient ces stupides tracasseries qui scandalisaient l'urbanité parisienne ; on y pourvut, il faut le dire, mais ce fut trois ans plus lard.
Le péril de cet acte de courage s'exagéra dans l'esprit d'Honorine : la résolution de se jeter aux pieds d'Adrienne et de profiter de l'ascendant de cette femme sur d'Ombre val, pénétra dans cette ame enthousiaste avec l'autorité d'un devoir.
A minuit , après avoir embrassé ses en fans endormis, elle se hasarda dans les ténèbres de la ville; s'effaçant contre l'ouverture des allées, lorsqu'elle rencontrait les patrouilles du guet ou d'étourdis buveurs qui s'amusaient à donner la chasse à ces patrouilles , plus inutiles que coûteuses, méprisées par les voleurs et battues par les libertins.
L'air du soir était lourd dans ces rues sans réverbères; la vieille Lutèce, dont le sol de
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boue justifiait letyniologie latine, offrait à chaque instant sur la limite de ses vastes hôtels et parallèlement à la marge des bâtimens religieux, d'irréguliers et tristes corridors. Couronnés çà et là de branches d'arbres , des murs sans fin ouvraient sur les jardins de ces vastes enceintes leurs jours barrés de fer; ces longs couloirs étaient la terreur du piéton retardataire, qui, dès minuit, les regardait comme des coupe-gorges. Honorine n'entendit que l'écho de ses pas, le bouillonnement des ruisseaux : et, dans la monotone harmonie des feuillages, quelques chants sourds et voilés qui s'exhalaient dans l'espace, comme pour attester la vigilance de la religion sur la ville endormie.
Après avoir traversé les ponts , franchi nombre de places , parcouru vingt carrefours , en évitant les commissionnaires assoupis auprès de leurs fallots, Honorine se trouva sur nos vieux boulevards, et, pour la première fois, elle fut inquiète : elle craignit de consumer en vaines recherches un temps qui devenait pré-
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cieux. Le couvent des Minimes attira ses regards. D'Ombreval avait dit devant elle qu'Adrienne demeurait dans ce voisinage. Les armoiries de fer qui se dessinaient sur la courbe d'une grille attirèrent presqu'à l'instant les regards d'Honorine : c'était là. Elle saisit avec vivacité la chaîne de la cloche.
Mais elle s'arrêta plus vite encore. Elle venait d'entendre la voix de d'Ombreval ; elle vit à plusieurs reprises le marquis aller et revenir, en causant avec un autre homme, dans une des allées du labyrinthe, qui déployait entre le pavillon et le boulevard une triple charmille de verdure , où de blanches statues semblaient espionner sous leurs treillages.
— Ce que tu me dis là est étrange !
— Oui , monsieur le marquis , il s'est lait fossoyeur , et il y est fort affairé. Si je n'étais bien renseigné, s'il n'était en compagnie de plusieurs protestans , je croirais que c'est quelque trésor que notre ladre vient reprendre ou enfouir. Quoi qu'il en soit , mes gens ne le per-
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dent pas de vue, et, s'il doit quitter la France, il sera suivi de très-près , comme c'est la consigne , jusqu'en Chine au besoin. J'ai dû toutefois venir chercher vos ordres pour savoir à quoi m'en tenir dans le cas où, comme j'ai quelques motifs de le supposer , loin de risquer un long voyage, notre homme se déciderait tout simplement à rentrer chez lui. — Je présume que vous lui supposiez d'abord une autre intention?
— Il ne s'agit nullement de présumer, mons Chrétien ; je vous en dispense.
— On présume sans y mettre de la malice , I\lonseigneur. Veuillez, je vous prie, me tracer la conduite à suivre; car enfin, malgré la juste rancune dont vous pourriez bien être animé contre lui, nous ne sommes pas comme les gens du Languedoc, et M. de IMontigny prendrait la récréation d'enterrer tout le protestantisme, que ce ne serait pas une raison pour me lâcher à ses trousses. Des gens de votre quahté dévots, allons donc! Vindicatifs, à la bonne heure!
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— Ecoute j Chrétien! s'il est encore chez lui demain sur les neuf heures, souviens-toi qu'il ne doit pas sortir , que je ne t'aie donné contre-ordre: tu comprends?
— Je comprends l'ordre à merveille : mais la cause me passe.
— Vous voulez donc savoir tout, mons Chrétien ?
— N'est-ce pas moi qui d'habitude, Monseigneur , suis le premier instruit de nous deux.
— Il y a des jours ! — Allez !
Les interlocuteurs arrivèrent contre la grille. Honorine n'eut que le temps de se ranger précipitamment derj'ière un arbre.
Le lieutenant de police et l'espion sortirent du jardin à pas lents. Un battement de cœur empêcha la jeune femme d'entendre leurs paroles. Il y eut d'ailleurs un bruit de galop sur la chaussée, et d'Ombreval congédia Chrétien. Au galop qui se rapprochait, se mêla bientôt la voix d'une femme : Adrienne, en costume damazone, s'élança de son isabelle. Le marquis
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s'empressa de lui donner la main ; un nègre reçut quelques ordres et repartit avec les deux chevaux.
Honorine avait profité de ce moment pour se glisser dans le jardin ; bientôt elle vit le marquis et sa belle amie pénétrer nonchalamment sur ses pas. Troublée de la persistance de d'Ombreval, qui se proposait infailliblement de rester, puisqu'il fermait la grille à double tour, elle s'esquiva en fuyant à travers les zig-zags du labyrinthe, et se jeta toute éperdue dans un salon éclairé , puis de là dans un appartement latéral dont le reflet des bougies allumées de la première pièce dissipait à peine l'obscurité. D'épais rideaux s'abaissaient devant l'enfoncement d'une fenêtre qui donnait sur le petit jardin. Honorine, sans savoir à quoi se résoudre, s'abrita sous la protection de ces rideaux, et lâcha de reprendre ses sens.
La conversation s'était entamée dans le salon.
-— Vous m'avez tenu parole, marquis?
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— Je fais mieux, je serai votre lecteur ; vous mêle permettez, Adrienne?
— Je vous permets beaucoup trop. — C'est là, savez-vous bien, d'Ombreval, un noble sacrifice à ces grands travaux qui vous occupent tant les autres nuits ! Je vous en sais le gré que je dois.
— Vous raillez. — Faut-il être sincère? J'ai résolu de tenir à la fois ma promesse envers vous et le manuscrit entre mes mains. Les vôtres sont fort jolies ; mais tenez, Adrienne, j'en veux trop à cet homme, pour me fier à votre faiblesse d'amie du soin de me conserver ma vengeance. Je ne me dessaisirais pas de cette révélation pour un titre de duc et pair. Je tiens sa vie , son honneur et son repos ; mais tout cela n'est qu'un chiffon de papier, et je ne crois pas assez à vos colères pour le laisser à votre disposition,
— Ah ! d'Ombreval , il serait odieux de revenir sur votre promesse !
— Peut-être : mais Dieu m'en garde ! L'échafaud en finirait trop brutalement avec une
vengeance qui doit durer dix ans de sa vie et de la mienne; il ne s'agit pas de procurer à cet homme une ridicule terreur sur la Grève. Non! non ! Je veux lui attacher l'infamie en croupe, et (ju'elle le suive dans les quatre parties du monde. C'est un essai que je veux faire pour l'exemple de ses pareils : le bourreau serait de luxe entre lui et moi. En vérité, si je soupçonnais le courage d'un suicide au fond de cette ame, j'en mourrais de chagrin à l'instant. C'est son existence tout entière qu'il me faut , et, si je ne me trompe, votre humanité servira ma vengeance cent fois mieux qu'un premier et stupide emportement : l'esprit est bon à tout, et vous en avez plus que je ne saurais le dire.
— Je ne croyais pas, d'Ombreval, que le raffinement put aller jusque-là ; l'inimitié qui , dans l'intérêt de ses rancunes, donne à ses victimes la liberté de fuir, me semblera toujours préférable, quelle que soit la subtilité de vos discours, à la bonté d'ame qui soulage un criminel de la vie.
4ïO LE DOIGT DE DIEU.
Honorine tremblait ; elle s'appuya sur une console : elle se sentait défaillir.
— De qui parlent-ils donc, grand Dieu?
pensa-t-elle.
Et en s'inclinant elle aperçut , dans le reflet d'une glace, Adrienne, débarrassée de son costume d'amazone, qui souriait à sa propre figure en se parant d'un négligé du soir. Un rapide instinct de pudeur émut Honorine : mais comment fuir? Et puis, ce moment ne renfermait-il pas j)our elle un problême de vie ou de mort?
— C'est donc une dénonciation que vous a remis cet homme, d'Ombreval?
— C'est mieux : cet homme, ma chère amie, est un notaire qui m'est venu proposer un cas de conscience fort singulier.
— A vous, un cas de conscience?
— Je faillis m'en faire un de l'écouter, mais il tint bon. — M. le marquis , me dit-il , voilà une façon de testament sous enveloppe, avec des clauses conditionnelles, sur lesquelles mon jugement bronche ; éclairez-moi. Le légataire,
en cas de belle mort (mais qu'est-ce qu'une belle mort?) ordonne que le contenu soit remis intact au bout de six semaines à monseigneur l'archevêque : en cas de mort violente, au contraire, ce même papier doit vous être remis immédiatement,— Voilà qui est facile et simple. — Ni simple ni facile , riposta le notaire ; pour commencer, je ne sais pas si le signataire est défunt, quoique cela soit vraisemblable. D'abord, c'est la rumeur publique. Ensuite , il est apparu à une dévote. Ceci, je le sais, supplée médiocrement à la preuve civile , parce que la juridiction est mal fixée là-dessus. Mais je citerai un janséniste et un moliniste qui sont d'accord pour croire l'apparition bonne et valable. — Ils sont d'accord ! m'écriai-je ; c'est plus fort qu'une apparition ! — Sans doute ; cependant, l'un dit que les anges ont enlevé mon homme; et l'autre, que le diable seul a pu s'en charger. — Le moliniste est pour le diable? — Oui, Monseigneur ; évidemment, si ce sont les anges, il faut que j'aille chez l'archevêque, car il n'y a pas de
plus belle mort, et, si c'est le diable, il y a mort violente au superlatif. J'ai pensé, continua mon homme, que la police qui savait quelquefois les mystères de ce monde, pouvait m'ètre d'un grand secours pour départager le jansénisme et le molinisme qui ne s'entendent pas sur les choses du ciel. — Prudemment raisonné, ai-je dit; laissez-moi ce testament, j'en débarrasse votre responsabilité. Il ne s'agit dans cette affaire que d'une question au doigt mouillé entre l'archevêque et moi.
— Et c'était , marquis , ce papier que vous avez ouvert sans cérémonie ?
— Mon devoir m'ordonnait d'en prendre sur-le-champ connaissance.
— L'homme au testament, suivant vous, est donc mort de mort violente? — Vous me faites languir !
— C'est ce manchot dont l'abbé vous a conté l'histoire.
— Mais quel rapport avec Montigny ?...
— Vous allez le savoir.
D'Ombreval prit une lumière, il se dirigea vers la chambre où se trouvait Honorine : elle se retira sous les draperies de la croisée. Il posa le flambeau sur une console de marbre , et remit en ordre, une par une, des feuilles de papier qui s'y trouvaient pêle-mêle. Une sueur froide mouilla la figure et tous les membres d'Honorine : elle venait de poser le bras sur cette console, et pour se soutenir elle avait frôlé de la main cette révélation qui, suivant le lieutenant de police, mettait à la discrétion d'un ennemi la vie, l'honneur et le repos du père de Stanislas et de Gabrielle!....
D'Ombreval ne songea pas à remporter le flambeau. Honorine, que son dévoûment d'épouse et de mère familiarisait par degrés au péril de rester là, conçut dès ce moment l'espoir de braver tout, de se mettre au-dessus des circonstances ; Dieu devait être pour elle , si sa présence d'esprit ne l'abandonnait pas. Avec cette audace qui trompe rarement , parce que ce sont les coups de désespoir qui maîtrisent
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la fortune, elle s'aventura jusqu'à vérifier quelle secourable complicité le local pouvait offrir, si le hasard jetait la plus fragile planche de salut sur l'abîme où la poussait invinciblement sa destinée.
En relevant les draperies , il y eut un aspect bien étrange pour cette imagination demeurée vierge au sein du mariage, pour cette femme qui tout-à-l'heure encore se sentait pâle et se cachait le front dans les doigts comme sous les regards du mépris. A la lueur de la bougie, les mœurs du siècle vinrent en quelque sorte se dresser devant elle dans les apparitions lascives qui formaient la colonnade de ce boudoir. Sous les fresques voluptueuses de la voûte, des groupes démesurés de statues en marbre blanc, débauche de la poésie qui se prostitue à des sens de vieillard, raillèrent par l'effronterie de leurs attitudes la sainte indignation qui bouleversa tout-à-coup le cœur d'Honorine : l'art était descendu jusqu'à l'obscénité dans les moindres ornemens de ce lieu. Le ciseau des
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plus habiles sculpteurs avait déroule partout, avec ilue prodigalité capricieuse, en mille basreliefs , au profil des corniches , dans les médaillons des lambris, et jusque sur la face des socles surmontés d'égypans et de bacchantes , toutes les figurations , tous les mystères , tous les symboles dont le délire de Tibère infesta les jardins de Caprée au jour de Tavilissement romain. Honorine tourna les yeux vers la glace du salon.
Assise sur les carreaux d'une ottomane , avec cette coquetterie de liberté qu'autorisaient d'ailleurs la solitude et l'air embrasé de juin, Adrienne suspendait ses mains chargées de diamans à l'épaule de d'Ombreval , dont ses joues enflammées effleuraient avidement la figure, tandis que celui-ci démêlait , avec un air de distraction , les feuillets mal retenus du manuscrit.
— Par bonheur, ma belle amie, je resterai pour veiller sur vos rêves , lui dit-il en sonnant : ceci pouirait vous en laisser de fâcheux.
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Mademoiselle de Versins se rapprocha de son amant avec émotion.
Honorine écoutait. Mais, mon Dieu! après la honte de venir là de gaîté de cœur, qu'y avaitil de plus révoltant que de s'y trouver comme à la barre d'un tribunal? Oui, d'un tribunal, car ces gens blasés sur le vice, comme si le vice leur eût dit son dernier mot, tenaient en ce moment l'avenir d'une famille, et disputaient du plus au moins sur ce qu'il en fallait faire !
Le marquis débuta d'une voix grave en rapprochant les flambeaux et en fronçant les sourcils pour suivre de près les caractères de l'écriture.
a In nomine patris et fUii et spiritàs sancti, Amen.
» Ceci est mon examen de conscience.
0 Le vicaire de Dieu m'a dicté des devoirs : il m'est ordonné de prier et de vivre là où ma vie est en péril, là où ma prière est un acte de reconnaissance.
» Sancta mater Dei, orapro nohis.
» Je suis sous le fer d'un complice, et la société peut exiger ma vie ; peu m'importe ! La vie n'est pour moi qu'un écliafaud en permanence; à chaque instant du jour je suis prêt pour le bourreau. Mais la société m'ignore etjen ai plus de nom, même devant le saint évangéliste qui m'a renié du haut du ciel ; et mon complice sera peut-être contre lui-même l'instrument secret de la Providence, car il est écrit que le meurtre remontera vers lui s'il me frappe. Puisse-t-il échapper à ce destin, et, par son expiation, effacer la mienne ! 11 ne m'est pas donné de l'avertir : je ne suis qu'un roseau dans les mains du successeur de saint Pierre. Je n'agis, je ne pense plus que d'après la lettre du pardon ; je trace
avec respect ma parole d'agonie Bénie soit
notre Dame des sept douleurs, qui, des derniers degrés de l'enfer, m'a ramené comme un enfant égaré vers le parvis de son église. Ave , Maria , graliâ plena.
» J'aurais dû périr sous les plombs de Venise ; il n'y avait pas alors de sang sur ma con-
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science. Aujourd'hui , lorsque j'ose faire le signe de la rédemption avec la seule main qui me reste, le frissonnement du sacrilège me gèle jusque dans les os , car cette main n'a louché que trop long-temps la croix d'un poignard en guise de crucifix. Si l'on devinait ce que c'est que le supplice de la mémoire , on condamnerait les coupables à vivre. La lie du crime s'est aigrie sur mes lèvres et le suicide m'est défendu.
» En échappant à la juslice vénitienne, les bouillonnemens de la vengeance m'ont suivi partout : à Florence, où j'ai précipité mon dénonciateur dans les vagues de l'Arno; à Gênes, où l'un de mes juges a trouvé la mort dans l'incendie du faubourg de Saint-Pierre d'Aréna; à Barcelonne , où trois agens de la République ont eu le malheur de vouloir m'arrêter sur la place de la cathédrale : les Catalans n'ont vu que mon courage, et Dieu voulait peut-être me laisser vivre.
» Dans un naufrage sur les côtes de la Bretagne , la mer me roula vers la grève de Saint-
Pol et le pillage m'y laissa nu. Cet événement fixa mes résolutions ; il me fallait de For, je pris conseil de ce qui m'arrivait. Dans l'écume des contrebandiers de la côte, je recrutai de ces hommes avides et prêts à tout , dont l'énergie est redoutée ; mes titres sur eux furent mon sang-froid dont ils eurent des preuves , ma résolution qui courait d'abord à l'obstacle, mon audace féconde en entreprises et que nul respect humain ne déconcertait.
» Bientôt, à la faveur des superstitions que je sus répandre, une plage dangereuse m'appartint. Trop souvent, seul, à la cime des hauts rochers de nie Binniguet, les yeux fixés sur l'horizon, lorsque j'entrevoyais poindre un ouragan, j'ai spéculé sur les victimes que la nuit amènerait contre les rescifs, partageant en espoir leurs dépouilles , et, je dois le dire, prêt au meurtre de tous les naufragés pour que ce commerce infâme restât secret. Dès que plusieurs lumières, dont on variait chaque semaine la couleur et le nombre, avaient donné le signal du rallie-
ment, de la baie de Douarnenez , de la pointe du Croizan, des îles Molènes, mes hommes, dont les habitations étaient à dessein éparpillées, ramaient avec fureur vers le rivage duKerallan, et se réunissaient pour attendre mes ordres, sous la direction de mon lieutenant Jean Cavanel.
» Le lien qui nous unissait échappait de la sorte à toutes les vigilances ; notre genre de vie était d'ailleurs calculé pour qu'on ne soupçonnât pas nos richesses. Jean Cavanel et moi nous occupions une cabane de pêcheurs à la pointe de Berthomme.
n Pour de semblables coups de main, c'était un lieutenant rare que Jean Cavanel , ardent pour le mal, âpre à la curée et sans Dieu. Entre la société et lui, je ne puis dire ce qui s'était passé; ma haine eût été pâle devant la sienne si le génie de l'émulation ne m'eût fait tenir mon rang. Une certaine force d'ame brillait, mais d'un feu voilé, dans le caractère de ce malheureux ; la bande nous obéissait volon-
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tiers. J'avais la volonté qui marque le bul, el lui la finesse qui trouve les moyens. On me disait:— Capitaine, que ferons-nous ? — On lui disait : — Comment le ferons-nous, lieutenant? — Cet instinct grossier régla notre grade et notre influence. De moi à lui, il y avait la distance du courage à la ruse.
» Je dois peut-être au dégoût de quelques fanfaronnades dont il s'étudiait à couvrir un fond de pusillanimité , le premier mouvement de miséricorde qui m'a fait prendre en grâce par la sainte vierge Marie.
» Un soir , dans une de nos expéditions , comme j'attendais sur la digue Saint-Mathieu , Jean Cavanel arriva trop tard pour s'emparer d'une femme et d'un prêtre dont je venais d'épargner la vie. Le lieutenant me prédit que cet acte de pitié nous porterait malheur ; ce ne fut pas sans peine que l'on parvint à nous réconcilier.
» A cette époque, la troupe était riche. Il avait été convenu que lorsque la valeur des
dépouilles formerait une masse suffisante, un partage loyal précéderait la dissolution de la bande; chacun devait aller afficher, loin du théâtre de nos expéditions, un luxe dont personne n'aurait pénétré l'origine.
» Cette masse était enfouie dans des grottes de rile Binniguet. Depuis long-temps on avait dépassé la somme de richesses que Ton s'était proposée; mais la cupidité n'a point de bornes. Nous possédions en outre deux écrins d'une magnificence vraiment royale, dont nous ne pouvions espérer de nous défaire que dans un voyage aux Grandes-Indes.
» Je ne dois pas oublier une industrie empruntée aux traditions du bagne. En dévalisant les victimes sur la plage, on s'emparait de leurs papiers. C'étaient parfois des lettres de change sur des maisons de commerce , des titres de famille, des lettres particulières. Un des nôtres se signala par un grand nombre d'intrigues, et compléta, sur la crédulité des parens de ceux qu'il avait égorgés, un système d'exactions dont
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il ne crut pas devoir faire bénéficier ses camarades. Cet argent qu'il amassa chez lui, malgré la loi de prudence que nous nous étions imposée de ne faire parade d'aucune fortune dans le pays, lui devint funeste. Il fut assassiné par des voisins qui voulurent s'approprier cet or : les assassins furent arrêtés en flagrant délit , l'or entre les mains, le cadavre sous les pieds, par la maréchaussée que l'on envoyait sur les lieux à l'effet de jeter notre complice en prison. Son imprudence avait tendu le piège où furent pris ses meurtriers : ce conflit empêcha les révélations.
» Je m'en souviens toujours avec effroi; la seule moralité qui résulta pour nous de cet événement, fut qu'il ne fallait pas défier la fortune en outrepassant une certaine circonspection dans le crime.
» Parmi les victimes sacrifiées à la crainte d'être inquiétés sur cette grève, se trouvait un gentilhomme qui périt de ma main et dont les papiers , après un examen réfléchi entre Jean
Cavanel et moi , nous parurent bons à conserver. Personne ne le connaissait en France ; il avait passé toute sa jeunesse en Amérique. Indépendamment des fragmens d'un journal de voyage, la lettre d'un vieil intendant expliquait à cet aventurier qu'il se trouvait le seul au monde de sa famille, et qu'il n'avait qu'à se présenter pour constater ses droits aux débris d'un assez maigre patrimoine. Les considérations de fortune se montrèrent cette fois sous un point de vue si indifférent, qu'en abandonnant au besoin ce patrimoine à quelque fondation de piété, les titres et les papiers de ce noble ne devaient que mieux faciliter l'usurpation d'un rang , à l'abri duquel on défierait toutes les poursuites. Qui aurait pu reconnaître en effet le pêcheur Marc dans le sieur de Montigny ? »
Un double cri d'Adrienne et d'Honorine interrompit en ce moment la lecture.
— Commencez-vous à deviner le rapport de cette histoire avec le conseiller? demanda le marquis.
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— Continuez , reprit Adrienne.
Honorine mordit son mouchoir pour maîtriser son émotion. Elle tremblait; elle s'appuya contre la porte.
La lecture continua.
« Jean Cavanel me conseilla de garder ces papiers. Il me démontra qu'à moins d'être dénoncé par mes complices , il serait impossible, après ra'être donné pour ce gentilhomme , de faire constater juridiquement la fraude. J'y rêvai souvent. Je ne portais plus la même ardeur à nos entreprises : c'est l'effet naturel des richesses ; mais la prodigalité , qui n'est pas moins naturelle aux brigands, me fit redouter que mes camarades ne vinssent quelque jour m'imposer leur misère et prélever un impôt sur la portion qui devait me revenir des trésors que nous avions récoltés, le poignard à la main, dans les sables du Kerallan.
» Sur ces entrefaites, je reculai, comme je l'ai déjà dit, devant la nécessité de tuer une femme et un prêtre : ils avaient failli nous surprendre
au moment où nous creusions une fosse à la base des rochers. Ma conviction fut que ce prêtre et cette femme n'avaient rien vu. L'indiscipline se mit parmi nous : Jean Cavanel me blâma; je persistai à soutenir que, dans une occasion pareille , je ne me conduirais pas autrement.
» D'ailleurs, c'était le 15 du mois d'août, fête de la Vierge et anniversaire de mon évasion des plombs de Venise; ma pauvre mère se nommait Marie. Il m'est toujours arrivé quelque bonheur à cette date. Par un secours du ciel , je venais de me suspendre à l'extrémité de la chaîne qui devait me sortir de l'abîme. La sainte patronne de ma mère avait intercédé auprès de Jésus-Christ pour moi. L'intercession eut plus de force que les noirs desseins suggérés par mon mauvais génie. Àve, Maria^ g^'^tid plena.
» Une nuit, nous fûmes dispersés par un escadron chargé d'explorer la côte. On parcourut les villages à l'effet de prendre des renseigne-
mens sur chaque famille : pour mon compte , en qualité de pêcheur, j'en donnai de tels, que le gouverneur de la province, après avoir inquiété de malheureux fraudeurs , se borna désormais à commander des manœuvres pour assurer les droits de la gabelle. Quelques timides tentatives , où nous essuyâmes des coups de feu, nous réduisirent à l'inaction.
» Le jour prévu pour la dissolution de la bande était arrivé. Jean Cavanel m'avertit que des ressentimens fermentaient sourdement dans la troupe, à l'occasion de mon acte d'humanité; car il n'avait été que trop préjudiciable à l'intérêt de notre séjour dans ce pays ; cela devait nécessiter de ma part un dernier gage d'énergie , si du moins je prétendais , à la suite du partage, vivre en repos dans quelque lieu du monde que ce fut. J'offris donc à ces pirates une indemnité de vengeance; il s'agissait de surprendre et d'incendier le petit manoir du Keralian : ils réglèrent tout. Pour que personne n'échappât, Jean Cavanel et moi nous devions nous
poster sur la route de la forêt : le reste de nos gens s'emparerait à petit bruit de l'esplanade , après un débarquement au pied de l'escalier pratiqué dans les masses de granit du promontoire. On fixa, pour cette expédition, la première heure de la troisième nuit, à moins qu'il ne fît de l'orage : l'orage amenait toujours de la maréchaussée sur la grève.
» Après cette conférence, en revenant de file Binniguet au rivage avec Jean Cavanel , je cessai tout-à-coup de faire mouvoir les rames , pour lui développer quelques scrupules dont je ne pouvais me défendre. D'abord , par suite de la désunion prochaine de nos forces , nos complices , loin de la discipline et du mot d'ordre , pouvaient se compromettre tour à tour. Assurément quelques-uns d'entre eux ne courraient pas la chance du gibet, sans se donner la consolation de nous perdre par contre-coup : Jean Cavanel en convint. Je lui dis ensuite que j'avais résolu d'usurper les titres du gentilhomme mort , et de rentrer dans la société avec un nom
pur d'anlécédens : le lieutenant m'approuva. Enfin , et ce ne fut pas sans me préparer à lui casser la tète avec mon aviron , si ce dernier secret trouvait une résistance vindicative au fond de son ame, je lui proposai de nous introduire, en qualité de protecteurs, au Kerallan, pour anéantir cette poignée de coquins dont nous connaissions la force et les moyens d'attaque. L'éclat d'un beau début en France se conciliait de la sorte avec le salut d'une famille dont le nom avait quelque retentissement dans le pays. Dans la fumée de ce projet, il m'échappa quelques suppositions romanesques : le nom de Montigny s'unissait, dans ma pensée, au nom de Kerallan. Jean Cavanel sourit et m'approuva. Alors j'échouai ma barque, et, sans différer, nous nous rendîmes dans un des faubourgs de Brest pour procéder à notre métamorphose. Elle fut complète. Nos barbes et nos cheveux tombèrent sous le rasoir. Avec la poudre et le costume de cavaliers , les pêcheurs bretons étaient devenus méconnaissables.
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» Nous convînmes du partage des trésors, ils allaient nous appartenir. Cetait ensuite aux événemens à apporter d'autres conseils.
» Le lendemain, Jean Cavanel me dit en me serrant le bras avec force : — Nous voulons les exterminer tous , n'est-ce pas? — Oui. — Et ne pas risquer notre vie? — Le moins possible. — Je sais ce qu'il faut ! — Il fit sur-le-champ seller un cheval et m'annonça qu'il serait de retour avant le soir. 11 s'agissait de distribuer à nos complices des munitions de mauvais aloi, et de leur confier que le lieutenant et le capitaine , à la faveur d'un déguisement de genlilhommes, se présenteraient d'avance au manoir, en réclamant l'hospitalité. Cette démarche devait être présentée à nos compagnons comme un moyen d'ouvrir de nuit l'accès du Kerallan à la troupe, d'autant que les murs de cette bicoque pouvaient coûter quelque bataille aux assaillans, pourvu qu'il s'y trouvât un seul homme résolu.
» Ce moyen était dans le caractère de Jean
Cavanel; après tout, que m'importait? Lorsqu'il revint,, ce fut avec une physionomie bouleversée : il m'apprit que l'attaque se trouvait différée d'un jour. Les conjurés, après s'être disputé le commandement , étaient tombés d'accord de ne marcher que sous les ordres de leur capitaine; chacun m'accordait la confiance qu'il ne pouvait exiger de ses camarades. J'aurais dû le pressentir, je ne balançai pas : mon refus aurait éveillé les soupçons. Jean Cavanel, qui semblait se multiplier, fut chargé de les rassurer sur ce point, et de s'introduire au château de Kerallan avec une lettre et les papiers nécessaires pour m'annoncer. 11 devait donner à croire que je suivais pas à pas les manœuvres des bandits pour les exterminer sous les murs du manoir. De bons pistolets chargés de façon à mettre hors de combat la plus grande partie d'entre eux, et mon fidèle poignard de Milan, devaient me mettre en mesure de les serrer de près -, je me proposai de les faire monter devant moi jusqu'à l'esplanade et de leur barrer
le passage, tandis que Jean Canavel les expédierait tout à son aise par une des embrasures, et que la spirale de l'escalier me tiendrait naturellement hors de la portée du feu.
» Je ne puis m'empêcher de rapporter ces détails qui me font songer avec quelle bonne foi je travaillais moi-même à ma perte. Lâche assassin , qu'un décret du ciel poussait à la punition d'un bandit, Jean Cavanel trompa ma crédulité ; je le savais pusillanime, je restai sans méfiance ; il me semblait trop peu sur de lui devant moi, pour avoir la témérité de me jouer à force égale. Son courage n'avait jamais été que de la cruauté ou de l'hypocrisie ; jamais il ne s'en permit qu'à coup sûr. Il n'aurait pas frappé trois espions en plein jour sur la place de Barcelonne ; mais il eût poignardé dans l'ombre une femme , pour ne pas être compromis ; il resta fidèle à son caractère.
» Car tout était faux, et la discussion de mes hommes entre eux, et le retard d'un jour qu'ils avaient exigé !
» La nuit convenue je me dirigeai à tour de bras vers l'île de Binniguet. Au cri de « Qui vive! » — Eh bien, Cavanel ! m'écriai- je en me dressant dans la barque, tu n'es donc pas à ton poste? — Si fait, me répondit-il. Puis un coup de feu partit et me renversa dans la mer.
» J'avais dicté mot à mot tous mes projets à cet homme ; il les trouva bons , il s'en empara. Je me pris au guet-apens que j'avais tendu pour mes complices. Jean Cavanel devint M. de Montigny —
» Je n'ai pu savoir tout cela que depuis, et par une faveur du ciel; car, avec d'horribles souffrances, roulé dans ces flots où je m'engloutis nombre de fois , perdant la vie avec le sang, meurtri par des milliers de roches qui montaient à moi du fond de la mer , je ne pus échapper à la destruction que par un miracle. Oui, ce fut un miracle! et la Vierge qui veillait sur mon ame (car c'était une grande
conquête sur l'enfer) a confirmé ma certitude
par une apparition que je n'oublierai jamais ! Dans une pauvre masure , entre les deux franciscains qui me recueillirent comme un autre Moïse , et qui parlèrent de grandes promesses de l'Evangile à mon ame qui s'ignorait encore, Reine des Anges , mère immaculée , dont les mains furent inondées de tout le sang de Notre- Seigneur Jésus-Christ sous l'ignominie de la croix qu'il subissait pour sauver le monde , je vous ai vue , compatissante et pénétrée , déposer religieusement sur mes lèvres l'hostie environnée de lumière ! C'est pour les coupables inouïs que se font les merveilles inouïes. Les faveurs du ciel égalent l'infamie des hommes : le Verbe de Dieu, fait chair, descendit sur le peuple d'Israël ! et vous, Marie, vous êtes descendue vers moi. Ave, Maria, gratid plena.
» Frères de Saint-François dont j'ignore le nom, dont je n'ai connu que la bonté, dont l'obole, donnée par le pauvre, a soutenu les pas du pauvre jusque sur le seuil du Vatican, soyez bénis !
» Soyez béni , Saint-Père , qui m'avez dit , lorsque je m'agenouillais dans la poussière de Rome : « Tu n'as plus de nom, mon fils , en ce » monde, et le baptême du repentir a besoin de » se prolonger jusqu'à la mort , pour que l'è- » vangéliste saint Marc le présente à notre » maître Jésus-Christ. Reste sous la protection » de Notre-Dame. Le cloître n'a pas assez d'es- » pace pour renfermer un remords immense » comme le tien, et qui , de marche en marche, » s'élèvera des ténèbres inférieures jusqu'au » palier du firmament. Tu dois étonner la cor- » ruption des hommes , scandaliser leur aveu- » glement, vivre dans un martyre de toutes les » secondes sous la risée de la grandeur qui » passe, de la foule insensée qui te plaindra, » du vice qui n'osera pas te comprendre. Si le » complice alors passe auprès du manchot avec » son arme d'assassin sur l'épaule, et prêt à la » diriger de nouveau vers toi , demande-lui » l'aumône, mon fils : il est devenu riche, et tu » sais qu'il est des générosités à répandre sur
» la terre. Ce fumier fera germer la moisson » dans le champ de la veuve et de l'orphelin. » Cependant , que ton examen de conscience » soit toujours prêt à paraître devant les minis- » très de Thomme ou devant les ministres de » Dieu, car la vie sera la pierre de touche de » son repentir; et si tu meurs par sa faute, » Dieu, qui lui retirera toute miséricorde dans » le ciel, veut qu'on lui retire toute miséricorde » sur la terre. »
D'Ombreval venait d'achever cette lecture : il en avait prononcé les derniers mots avec onction. Il se fit un silence de quelques secondes : puis, le marquis interrompit ce silence par un bruyant éclat de rire dont tressaillirent à la fois Honorine, pâle et debout près de la porte du salon, Adrienne, craintive et suspendue au cou de son amant.
Blanche d'effroi sous le fard qui ruisselait de ses joues, Adrienne dit d'une voix mal assurée:
— Croyez- vous , d'Ombreval , à l'apparition de la Vierge?
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— Mais. . . je crois à la vôtre , ma belle amie l Je tiens pour avéré que la Vierge apparaît communément lorsqu'on a la fièvre. Je crois aussi que vous payez d'une terreur d'enfant le désir d'avoir voulu connaître cette révélation mélancolique sortie du cerveau malade d'un coquin qui ne s'est repenti qu'en se voyant estropié. — Comprenez-vous maintenant, Adrienne, l'usage que je puis faire de ce testament?
— Oh , Marquis ! de bonne foi , ne m'en devriez - vous pas le sacrifice au nom d'Honorine?
— Non, parbleu! Ce misérable, qui s'est faufilé par ruse dans une robe de magistrat, nous a trop humiliés de son insolence , pour que je ne l'écrase pas à mon tour. Il faut que les dupes de son jargon janséniste sachent d'où lui vient ce fiel d'assassin, qui prend aujourd'hui le Palais de Justice pour une caverne au milieu d'un bois.
— Mais voyez où porteront vos coups ; sur une femme qui n'est pas coupable !
— Elle rompra son mariage ; on l'honorera de quelque distinction d'éclat. N'aime-t-elle pas le cloître?
— Ne raillez pas , d'Ombreval ! La malheureuse Honorine a des enfans.
— Ils peuvent changer de nom. Le temps effacera le scandale. Trop jeunes pour comprendre ce malheur , ils vieilliront pour le faire oublier. Où sont vos objections, Adrienne?
— Ainsi , vous ne consentiriez à l'évasion de Montigny que pour le persécuter plus ardemment partout ?
— Et quoi donc ? — Oh ! si cette affaire était tombée entre les mains de notre chancelier, avec ce pusillanime esprit de corps qui l'engage h taire les crimes des hommes de sa robe , je ne doute pas que d'Aguesseau ne s'y fût pris de manière à concilier l'avortement du scandale et la démission du criminel. Mais je veux un éclat : je veux un exil. Là où il y a crimes sur crimes, supposition de titres, et infailliblement im nouvel assassinai, c'est bien le moins que
je donne la chasse à mon adversaire, en m'arrangeant pour ne pas le perdre de vue. Je ferai des jaloux, car j'invente une juridiction dont le bénéfice sera pour moi. Sur mon honneur, si je n y voyais l'occasion de continuer une guerre dont je rendrai le public juge ; si je ne savais que la réclusion ou la mort d'un ennemi mettent un bâillon sur la bouche d'un salant homme , croyez bien , Adrienne , que le secret de cette histoire ne me serait pas échappé devant vous. J'ai pu chercher un nouveau témoignage de votre bon cœur ; je m'en tiens à cette épreuve. Votre bonté romanesque, en me désarmant tout-à-fait , n'aurait d'autre résultat que de donner à ce brigand l'effronterie de me rompre en visière. Avec ce rude jouteur , je ne puis aller de main morte : ce talisman me le donne tout entier, corps et ame. Jean Cavanel peut se féliciter de ce qu'il évite la Bastille et le gibet : nous verrons s'il gagne au change. Ps'en parlons plus. — Vous n'imaginez pas , Adrienne , combien 1 émotion
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VOUS rend intéressante : je suis tenté, comme le Vénitien , de croire à quelque céleste apparition.
— Ah ! d'Ombreval, pouvez-vous bien songer à de pareilles folies?...
Honorine cessa de prêter l'oreille à des discours que, sans doute, elle ne devait plus écouler. Sous ces marbres impurs, où des pensées religieuses venaient de se mêler aux dernières paroles d'un bandit, où la vapeur du crime infectait tout ce qu'elle avait jusqu'à ce jour adoré, où le vice faisait en ce moment silence à trois pas d'elle, la tremblante femme ne se laissa pas décourager ; elle était mère : elle s'agenouilla. Un signe de croix dans un lieu semblable prouvait sa confiance en Dieu. Bientôt, avec légèreté, avec lenteur, elle osa s'aventurer sur le parquet du salon. Son courage de mère triompha de ses scrupules de femme.
Au risque d'une souillure dans son imagination, elle devait faire disparaître une tache du front de ses enfans....
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Le manuscrit disparut avec la clef du jardin.
Pour Adrienne et d'Ombreval, il n'y eut pas même un bruit , pas un soupçon , pas une ombre.
Ce fut alors comme avec des ailes qu'Honorine, libre, et n'osant s'arrêter nulle part , effrayée de ses pas dans le calme des rues désertes , des ombres qui s'alongeaient en courant , du vent qui la glaçait au visage , de la Seine qui sifflait sous les arches des ponts , haletante et désolée, victorieuse et demi-morte, courut vers sa demeure et s'y précipita.
Enfin, entre ses jumeaux endormis, assise à la portée d'une lampe, dont les vacillations pâles faisaient trembler chaque meuble devant ses yeux, Honorine tira le manuscrit du mendiant de sa poitrine; elle le déchira, puis, après en avoir mis plusieurs fragmens en contact avec la lumière, elle les abandonna tour à tour au vol de la flamme qui ne laissa retomber
qu'une substance impalpable et noire où se disputaient des étincelles. Le dernier feuillet allait avoir le sort des autres , lorsque , grâce à la combustion de ces papiers, dont les élans embrasaient le plafond et les lambris , Honorine aperçut, à deux pas d'elle, une figure empreinte du plus effrayant sourire. Un cri terrible réveilla Stanislas et Gabrielle qui se dressèrent avec effroi sur leur berceau, tandis que, ramenant avec vivacité les mains en arrière, leur mère froissait un papier pour le dérober à Montigny.
En apparence il était calme, mais il avait fœil animé, les bras croisés sur la poitrine ; sa tête tremblait, son talon frappait le plancher.
— Je vous fais peur. Madame ! Et pourquoi cela? Votre sécurité va jusqu'à laisser cet appartement désert pendant la nuit, jusqu'à remettre vos enfans à la garde de Dieu pour je ne sais quel rendez-vous ! Et elle vous quitte , si je me retrouve là faisant un devoir de mère en votre absence ! En effet, j'ai grand tort ; au
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lieu de m'arrèter ici comme un espion, je devais comprendre, n'est-ce pas, le parti que vous tirez chaque nuit, sans doute, de mon admirable confiance? Je devais m éloigner et me taire ! Le mal est fait, que voulez-vous? Au point où nous en sommes, et puisque je me trouve votre confident, que ce ne soit pas à demi; donnez-moi, je vous prie, cette lettre que vous alliez brûler comme les autres. Pardieu , Madame, il vous reste trop de délicatesse dans les scrupules ! Trouvez bon que je vous en débarrasse , et ne vous donnez pas le chagrin de ce dernier sacrifice à la prudence : il est plus qu'inutile à présent !
Il étendit la main avec autorité ; Honorine, au lieu d'obéir , cacha précipitamment ce dernier lambeau de manuscrit dans sa poitrine, et les enfans qui venaient de se jeter à bas de leur berceau, firent un rempart à leur mère devant cette main convulsive qui s'approchait de plus en plus.
— Au nom de vos enfans, vous ne l'exi-
gérez pas, Monsieur ! dit-elle avec égarement.
— Au nom de mes enfans ! La recommandation est bien trouvée. Parbleu, je devais hier encore vous paraître extravagant au dernier point, dans ma risible incurie ; mais à présent qu'il y a quelques préjugés de moins entre nous, ne sauriez -vous invoquer toute autre chose ? Ces railleries ne sont plus de saison , Madame ! Assurément , de gré ou de force , vous allez me donner cette lettre !
Il fit un pas vers Honorine : elle arrêta les mains de ce furieux avec la hardiesse du désespoir.
— Oh! Monsieur, lui dit-elle (ses dents claquaient, et elle baissait la voix), si vous saviez ce que vous faites ! . . . Dieu m'est témoin. . .
Un rire violent coupa cette protestation.
— Dieu ! ... Il ne vous manquait plus que ce mot. Voilà, sur ma parole, un témoin des plus commodes, et qui aurait fort à faire s'il le voulait , car on ne manque pas de s'y référer en désespoir de cause; mais, comme jamais il n'est
venu démentir personne, en bonne justice, Madame , on se conduit toujours comme s'il n'existait pas. C'est à vous que je parle; Dieu n'a que faire ici.
Et comme il cherchait à déprisonner ses mains des étreintes d'Honorine, elle chancela sous l'impulsion, mais sans lâcher prise. Les cris des enfans donnèrent à cette lutte un effrayant caractère de violence; Montigny, que la résistance de sa femme exaspérait par degrés, criait à sa tille et à son fils, avec une voix qui les animait à protéger leur mère :
— Eloignez-vous , malheureux enfans : éloignez-vous !
Sur la prière même d'Honorine et dans un moment de calme qui les trompa , les deux enfans s'éloignèrent en effet. Alors une dernière et rude secousse trompa les efforts de la triste mère qui tomba exténuée et brisée aux pieds de 3Iontigny.
— Oh ! lui dit-elle avec amertume en abandonnant ses bras flétris parla chute aux baisers
de Stanislas et de Gabrielle, quel homme êtes-vous donc, puisque vous n'avez pas voulu croire une mère qui jurait sur la tête de ses enfans ?
Il s'empara comme un forcené du papier qu'elle ne défendait plus, et se précipita vers la lampe avec un tremblement convulsif.
— Vous ne tarderez pas à savoir quel homme je suis , lorsque je saurai quelle femme vous êtes!
Il défrippa le papier et le pencha au niveau de la lampe; puis , avec une vive convulsion , après avoir passé la main sur ses yeux , il le froissa dans la paume de sa main et se redressa: mais ce n'était plus le même homme ; la révélation l'avait frappé, ses yeux se fermèrent, tout son corps trembla d'une grande secousse; il aurait mesuré la chambre si, plus rapide, sa femme n'eût retrouvé la force de se relever , de courir à lui, de le retenir.
— Comment existe-t-il un double de cet affreux papier? dit-il d'un son de voix éteint.
— Et comment, lui répondit-elle, avez-vous détruit le premier?
— Je suis perdu ! s'écria le misérable en se précipitant vers la porte.
— Oh ! vous ne fuirez pas ! lui dit-elle en courant à lui.
Et d'une voix retenue, mais décidée, en lui saisissant le bras :
— Ce n'est plus de vous ou de moi qu'il importe, lui dit-elle : écoutez-moi! On a dû vous suivre, je le sais ; on vous surveille, il faut éviter un éclat. Peut-être (et je l'espérais), auraitil mieux valu que vous n'apprissiez ni ma démarche ni cette surveillance; mais puisque vous savez tout, j'ai quelque droit de discuter votre conduite et de la régler. Je vous sauverai. Embrassez vos enfans, Monsieur! ils n'ont pas à rougir de leur mère ; et vous devrez sans doute à l'inspiration qui m'a conduite, de rester éternellement pur à leurs yeux.
Cet homme extrême et amer venait d'être désarmé de son autorité ; il se soumit à la voix
d'Honorine. Pouvait-il deviner à quel lien fragile sa vie était en ce moment suspendue ? Ce fut dans un trouble inexprimable , qu'il reçut les caresses, les reproches de ses enfans. Pour Honorine, elle les calma, elle les embrassa cent fois, elle sourit à leurs questions innocentes. Au milieu des plus grandes angoisses, Dieu permet à la bouche des mères de retrouver un sourire pour leurs enfans ! Lorsque, sous les petits rideaux qui les enveloppèrent , ces deux anges parurent tout-à-fait confîans et tranquillisés, Honorine précéda Montigny dans le petit salon, où tous deux s'enfermèrent.
Il sut tout : et l'avertissement officieux de cette Adrienne, qui n'avait pas voulu se venger du magistrat sur son amie ; et quels doutes , quels scrupules cet avertissement avait fait naître, puisqu'Honorine avait traité tout cela de fables ; et cette résolution de femme , d'oser tout au monde, tout, pour lutter par la prière, par la corruption, par tous les moyens, dans la supposition d'un acte de tyrannie ; et le tes-
taraent d'un malheureux dont elle devinait le meurtrier ; et les projets dictés à d'Ombreval par une rancune implacable. Il apprit enfin le vol qu'Honorine avait osé commettre à la suite d'une démarche où Dieu l'avait si visiblement protégée.
Montigny garda l'attitude humiliée du criminel ; mais dans sa honte il n'y avait déjà plus d'effroi.
— Maintenant, Monsieur, vous comprenez pourquoi j'ai voulu vous résister ; je le devais. 11 était essentiel, non pour mon repos (mon repos est perdu), mais pour celui que vous goûtiez encore près de moi , qu'il pût régner entre nous deux , sur ce déplorable secret, un silence qui vous laissât penser jusqu'à mon dernier soupir que nulle révélation ne m'avait instruite ; un silence qui permît à mon regard de rencontrer le vôtre sans vous voir éternellement devenir pâle. Votre violence a brisé ce dernier espoir. Dès ce moment , il n'y a plus de mensonge de vous à moi; nos âmes sont à nu , vous I. 29
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ne pourrez plus me parler sans que j'étouffe ou que mon cœur se brise ; je ne pourrai plus vous adresser un mot , que vous ne l'écouliez comme un reproche : et je ne l'essaierai pas ; vous n'oserez pas l'essayer vous-même ! C'est là un lent supplice, Monsieur; car, voyez-vous, sur la réserve de ce double mystère, j'aurais eu peur, moi! de vous laisser entrevoir jamais le plus timide affaiblissement dans mon amitié ; de venir me placer devant vous, triste comme une condamnation , comme un témoin , comme un remords. Oui, j'aurais eu le courage d'aller à vous plus souvent, d'interrompre ces longues nuits où vous ne dormez pas, de placer mes deux enfans sur vos genoux, pour donner le change à cette haine ardente qui vous ronge, et dont je sais aujourd'hui l'origine. Oh ! s'il n'est plus, comme vous l'avez dit mille fois avec plus d'amertume que de justice , un seul dévoùment au monde , il vous eût encore été donné de rendre justice au mien , sinon d'en connaître la portée et d'en apprécier la profon-
deur; car un grand et religieux devoir, plus impérieux et plus pur que tous les autres devoirs, et de fille, et de femme, et de mère, commençait pour moi , que je n'avais pas soupçonné : c'était de vous arracher à mille préoccupations funestes , à cette ville où votre misanthropie se nourrissait par le contact des hommes : que sais-je? peut-être de vous familiariser, par des caresses d'enfans, par mon amitié plus ardente et plus importune, par des bienfaits même que je vous aurais contraint de répandre autour de vous, à ce repentir secret que l'on écoute dans la solitude; repentir qui relève du crime et que Dieu permet au dernier des hommes, comme un repos , après une vie de tourmens , dans une conscience qui s'est purifiée. Mais , puisqu'en refoulant tous ces projets dans mon cœur , puisqu'en portant la main sur moi comme sur une femme adultère, vous avez fait en sorte qu'il ne se trouvât pas la plus fragile cloison entre ce que je savais et ce que vous saviez , puisqu'il a fallu tout vous dire, Monsieur, la vérité qui
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s'esl fait jour et que nous ne pouvons reprendre, me consumera : je ne me sens plus la force et le courage d'aller à vous ou de vous laisser venir à moi. Nous savons quelque chose de trop tous les deux ; c'est que chacun de nous sait qu'il n'est plus un mystère pour l'autre. On tue aussi sûrement avec le désespoir qu'avec une épée : vous m'avez donné la mort. — Écoutez-moi donc , car c'est à ce dernier titre que je vous parle. Le nom que vous portez , personne ne peut vous l'arracher ; pas même vous. Il n'existait plus qu'un témoin qui vous fît peur : vous l'avez tué. . . — Allons ! ne vous récriez pas , vous l'avez tué ! — Une accusation décisive était portée , je viens de l'anéantir : on n'y suppléera pas. Quelques lumières que l'on ait eues , vos plus mortels ennemis sont réduits a se taire ; et , s'ils parlent , à passer pour calomniateurs. C'est là, sans doute , et vous en conviendrez, une effroyable permission du ciel, que la vérité coure le risque d'être infâme aux yeux du monde. Mais cela est, et je m'en féli-
cite; car, après tout, je suis mère, el dans l'héritage de mes enfans je ne veux laisser ni le nom, ni les crimes , ni la renommée d'un Jean Cavanel! Vous serez donc toujours M. de Montigny pour nos enfans, pour moi, pour les hommes : ce nom est intact , et nous le garderons , il le faut ! Oh ! je m'attends bien à des rancunes qui chercheront à nous vaincre ; à des luttes sourdes et inexorables ; à tout ce que la haine , qui est forte et qui se sent juste , tentera pour nous précipiter. Il y a là des des angoisses que j'entrevois, un déshonneur toujours menaçant, une vie composée de jours d'opprobre et de torture, où votre destinée et la mienne seront ballottées , où vous mourrez peut-être à la tâche ; mais j'y consens bien, moi ! Ce n'est pas l'heure de fuir, Monsieur ; la fuite laisserait le champ libre à la parole d'honneur de M. d'Ombreval , et vous devez être là pour que la société ne puisse rejeter à vos enfans la souillure de leur origine. — Les enfans d'Adrienne ont bien du bonheur ! et l'Hôpital est une
noble chose, Monsieur ! Ils ne connaîtront pas leur père ! — Ce que je vous prescris là, Monsieur , c'est la loi de votre position , et ce n'est pas tout : dès ce moment , nous ne pouvons plus vivre solitaires : ce serait déserter le champ de bataille. 11 faut, vous et moi, qu'à force d'effronterie nousnmposions silence aux rumeurs -, nous devons aller au devant de la vérité et lui donner des démentis, si elle se montre; vous tirerez au besoin l'épée contre ceux qui se feraient nos juges , puisque le courage a , chez nous, le privilège de justifier celui qui ment, mais qui tue. Ah ! cela , je le sais , contrarie tous vos penchans , votre horreur du faste , vos manières qui se trouvent à la gêne dans le monde , et ce genre de bravoure dont Marc le Vénitien vient de me donner le vrai mot ! Mais que voulezvous? Il ne fallait pas commencer : maintenant il faut finir. C'est votre faute.
Et tandis qu'Honorine parlait , une conviction forte animait sa figure , qu'une nuit d'insomnie et de tourmens avait creusée et maigrie.
Montigny marchait à pas lents, il ne perdait aucun mot; sa volonté ployait sous une volonté qu'il ne connaissait pas encore. A chaque parole d'Honorine, il murmurait machinalement comme pour essayer une réponse.
— Ma faute , dit-il en s'arrétant ! Croyezvous donc que j'aie volontairement accepté ma vie? Depuis que j'existe, ai-je fait autre chose que de tourner dans un cercle de fer? — Ma faute! Oh ! cela vous est facile à dire! — Qui m'a jeté en naissant dans les Cévennes, faible enfant que j'étais, où les superstitions et les persécutions m'ont saisi comme entre l'enclume et le marteau? Savez- vous. Madame, quelle est la première date de mes souvenirs? C'est lorsque ma mère, l'espoir et l'honneur d'une noble famille de protestans, dépouillée et attachée nue contre la croix d'un carrefour , fut fouettée de verges jusqu'à la mort par des soldats, et sous les yeux d'un curé catholique qui détachait des branches de saule en criant aux bourreaux : — Frappez ! — Savez-vous quelle est la seconde
date de mes souvenirs? C'est lorsque mon père, brave marin, compagnon de Duquesne, et mutilé pour son roi , fut dénoncé parce qu'il avait prié Dieu dans le mauvais patois du Languedoc. Il courait les bois en me portant sur ses épaules : une femme le signala, et lorsqu'au détour d'une haie, je fus renversé comme lui par une décharge d'armes à feu , sa cervelle avait couvert mon visage. Voilà mon début! Des cavaliers courant k bride abattue dans nos jardins ravagés; l'incendie qui nous suivait dans les montagnes; des milliers de fanatiques à genoux que les dragons fauchaient le sabre à la main ; la famine , la misère ; des populations éperdues qui se laissaient tuer quand elles ne savaient plus où vivre; puis, au milieu des carabines dirigées par les prêtres, et des cruciûx qui marchaient à la tête des escadrons, un maréchal de France et vingt dignitaires de l'Eglise, conduisant avec des cris de joie des forcenés à la boucherie. Ce fut mon entrée dans le monde, Madame, et l'échantillon de
cette société que vous élevez si haut. — Et de quoi s'agissait-il ? de brigands comme moi ? d'assassins comme moi? de faussaires comme moi?.... Point du tout; mais d'obscurs et méprisables questions de sacristie, dont aucun des égorgeurs ne se souciait, et dont Paris, qui donnait le mot d'ordre, n'eut jamais l'idée au milieu de ses nobles fêtes. On courait le cerf à Saint-Germain : Fénelon prêchait sur la charité: le roi protégeait Molière et faisait jouer Tarlaffe. Que fit-on de moi, cependant? Un espion, avec des menaces, des coups, des récompenses ; et , par-dessus le marché , on me baptisa. Puis, quand je fus espion et baptisé , il me fallut aller à la chasse des huguenots au milieu de cette meute de bandits et de gentilshommes , car on avait mis des nobles dans cette curée : courtisans ruinés par la débauche et le jeu , railleurs et pillards , qui firent, entre deux repas, couler le sang comme l'eau des fontaines , et dont le patrimoine endetté s'arrondit de la vigne du pauvie. Tout ce
qu'il y avait de misérables dans le nobiliaire de France, fut versé comme une malédiction dans les Cévennes : et , des guenilles ensanglantées de quelques milliers de protestans traqués sur les frontières, ces voleurs brevetés parLouvois se firent une fortune, en remerciant Louis XIV de sa munificence. Le terme de confiscation légitima tout : comptez les titres , je citerai les crimes. Eh bien! dans ma conscience engourdie par la terreur et la faim , rien ne s'éleva contre ces infamies : elles nous venaient de si haut, que j'en eus des éblouissemens ; rien , Madame ! si ce n^est l'aspect d'un soldat qui se vanta d'avoir tué mon père, par ivresse ou fatuité , j'imagine , car un autre le lui disputa. J'avais de la poudre et du plomb ; du coin d'un mur où je me cachai, je les mis d'accord. Après quoi, il fallut me rejeter dans les forêts, fuir jour et nuit, prendre mille déguisemens, accepter l'aumône et le lit humide des bandits de bas étage , après avoir rejeté le salaire et la caserne des grands; et je dois le dire , Madame , il y avait là plus de
lovauté, d'âme et de bravoure; ils ne pillaient pas les chaumières , le plus honteux de tous les pillages, et le plus lâche quand on n'a pas le gibet derrière soi. Oh ! ce fut alors que je vis à nu ce mensonge de la grande morale, qui n'est point du tout la morale ; de l'ordre inventé par les grands, pour éviter la concurrence des petits dans le désordre ; et à mon tour, dans cette loterie de crimes où la terre appartient au plus fort, je mis mon enjeu tout comme les rois ; les archers de la justice furent pour moi des conspirateurs, et les conspirateurs qui tombent sont toujours des révoltés. Oui, certes, je tiendrai contre les hommes, après avoir si longtemps tenu : ils ont les prêtres pour eux, mais j'ai ma haine , qui est aussi un culte. Croyezmoi, s'il existait un Dieu, ces hommes et moi nous aurions tort ; mais à son défaut , mais devant eux, si l'on discute, j'ai raison.
— Mais devant moi, malheureux !
— Devant vous!... Ah! cela est vrai; ils ont dit un mot , et la plus belle portion de ma vie
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est disparue, et ce passé, avec lequel j'ai voulu rompre , efface les six années de ma vie qui se sont écoulées (sauf un jour) dans le calme, et j'oserai le dire, avec quelques vertus. Mais auriez-vous soupçonné tout cela , si l'on n'était venu vous le dire? Certes, il y avait mieux que de l'hypocrisie de ma part dans votre sécurité. Où se cache la foule de ceux qui valent mieux que moi? Ne m'ont-ils pas donné l'exemple, et jusqu'à celui de l'impunité, ces prédicateurs qui chantaient des Te Deam sur nos décombres, cette noblesse qui ramassait de l'or dans notre sang? Encore n'ai-je pas avili mes crimes dans la débauche, et si la contagion de la cupidité m'a gagné dans leur voisinage , c'est qu'à la place de mon père qu'ils ont tué , de ma mère qu'ils ont déshonorée et tuée , il me fallait une famille pour me rendre celle que j'avais perdue. Oh ! je ne suis pas le seul dont la trempe se soit durcie dans le sang ; il n'y a pas que des milliers d'hommes qui se soient façonnés à leur image, et qui se proposent de rendre exécra-
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tions pour mépris. Tant de fange fermentera pour rejaillir à de nobles visages ; des âmes de vitriol bouillonnent, dont l'énergie s'est viciée, générations de malheureux qui demanderont des races de victimes, aussitôt que les rancunes se seront rencontrées dans Fombre et reconnues ; tôt ou tard il faudra que cela vienne. L'échafaud verra de belles choses ! Bien des générations se vengeront à la fois. Certainement, Madame, je puis encore trembler devant ces gens-là , mais du moins ce n'est pas en les regardant que je puis rougir!
— Mais devant moi, malheureux ! . . .
A dater de ce jour, le conseiller parut dans le monde ; il y trouva, pour sa femme et pour lui, l'accueil le plus cordial. Une honorable popularité protégeait le nom de Montigny; d'Ombreval trompé dans sa vengeance, après avoir accusé cent fois Adrienne et consulté l'habile Chrétien, se perdit en conjectures sur
le vol du testament. Tous les pas du conseiller avaient été suivis pendant la nuit de ce vol.
Dès-lors l'attitude provoquante de Montigny dans leurs rencontres, l'animosité qu'ils se manifestèrent, quelques atteintes plus directes, mais plus basses, qui vinrent sans doute de Chrétien, engagèrent cette lutte, où, d'une part, le lieutenant de police avait à renverser le magistrat, sans pouvoir se servir d'armes franches et loyales ; où , de l'autre, le magistrat prétendait neutraliser le lieutenant de police, sans paraître acculé dans les termes d'une justification. L'histoire des funérailles secrètes de M. de Versins fit honneur à Montigny , dans le temps même que des lettres anonymes circulaient de toutes parts. Il parut un de ces tristes libelles, dont les ressentimens particuliers ou publics se faisaient alors une arme : on y racontait, avec des précautions hypocrites , l'histoire du Kerallan , la mort du véritable Montigny , le meurtre du manchot précipité dans la Seine , la chronique des diamans disparus et retrouvés , l'habile
vol avec effraction de quelques documens qui mettaient ces faits en lumière. L'orthographe des noms était à dessein estropiée pour ne pas donner prise aux poursuites juridiques ; mais le romanesque mêlé à tout cela, le mauvais style , et la bassesse du pamphlétaire qui vint offrir son Hvre au conseiller, décréditèrenl ces moyens honteux.
Une perquisition sans succès, dont le lieutenant de police s'excusa mal, eut heu dans le domicile de Montigny ; tout Paris sut alors que ce juge si modeste avait enfoui de Tor dans sa cave , et qu'en réalité, quoiqu'il eût affiché plus que de la circonspection dans son économie , il était puissamment riche. Le Parlement exigea la punition de l'agent subalterne, qui n'avait pas respecté les convenances envers un membre de la compagnie ; Chrétien fut renvoyé. jMais le ridicule de l'avarice resta sur le front de Montigny, et le conseiller, mis hors de lui, acheva de se livrer, en portant moins de sang-froid dans sa défense. On remarqua les
calculs de la préoccupation dans les affaires dont il était le rapporteur : il ramenait chaque cause à sa propre cause, comme s'il tenait ses ennemis personnels sur la sellette. Son naturel l'entraînait sur cette pente ; l'exagération qu'il ne put vaincre fit penser presque généralement que sous ces prétendues calomnies , dont il aurait fait justice par du mépris et de la dignité, quelque vérité fatale avait exaspéré sa conscience. L'opinion des cercles où les deux ennemis se rencontraient resta long-temps en équilibre. A l'occasion de ces haines sournoises et de bonne compagnie, où l'injure conserve tous les dehors de la politesse ; où l'on s'exècre en se touchant la main ; où l'on ne porte jamais les coups en face, mais de côté; où les plus profonds égards gazent les plus implacables haines, l'impartialité du monde n'est tout au plus que l'incertitude de savoir à qui donner son mépris. On s'amusa de cette bataille. Mille atteintes pénétraient à vif dans le cœur d'Honorine, témoin impassible en apparence ; mais déjà l'on s'étu-
diait à l'indemniser par des respects plus marqués, par des procédés affectueux. On ne pouvait pas douter de cette femme, qui portait sur le front l'irrésistible caractère de la vertu . D'Ombreval lui-même fut touché; il s en remit à l'impétuosité de 3Iontigny, qui pressentait son imprudence, mais qui cédait à Tinexorable loi de sa position. Tout l'insultait, parce que sa conscience viciait tout, un sourire sans portée, une allusion là où il n'y en avait pas. La malignité se fit un jeu d attaquer cette jBbre qui rendait toujours le même cri. Le supplice de !Montigny fut plus cruel que celui de la roue : sa supériorité lui donnait un bourreau pEu* envieux ; chaque soir , il se sentait contraint de remonter en quelque sorte sur l'échafaud, pour tenir tête à la conspiration qui grandissait avec ses efforts mêmes.
Lorsque , entraîné par la chaleur de la défense , il eut dépassé cette limite délicate où l'honneur véritable doit se tenir pour exercer
son droit de revanche , le conseiller fut averti
du parti pris à son égard, par ces avanies de bon goût que l'on n'est plus maître de prévenir et dont la répression est un problême ; car, dans cette société, où les mots les plus insignifians en apparence ont leur sens déterminé par l'étiquette, l'affront marque un homme au visage avec l'urbanité la plus exquise, et le déshonore sans lui permettre d'interrompre le sourire qu'il a pour le moment sur les lèvres. Il recueillit ces symptômes , un à un , aux solennités de l'Académie, où l'on affectait de l'oublier dans la foule; aux solennités du Palais, par des passedroits mal réparés; dans les salons, parce que l'on écoutait ses paroles avec une gravité qui tuait l'entretien ; dans la rue, lorsque le sourire d'un salut forcé dispensait les gens de s'arrêter et de lui toucher dans la main ; à l'Opéra, quand sa loge restait déserte ; et jusqu'à l'église , si la quêteuse recevait dédaigneusement son offrande. Quand il en est à ce point, un homme du monde est perdu : il doit se le tenir pour dit.
Bientôt le tribunal lui fut fermé. Le président de Mesmes le lui fit comprendre avec ce faux intérêt ^qui dissimule un conseil. Une fois ce fut : — Vous n'êtes donc pas malade , monsieur de Montigny? — Une autre fois : — On vous disait à la campagne ! — Et toujours , après cela , on renvoyait la séance. La troisième fois, on renvoya la séance sans dire une seule parole et comme le conseiller venait de s'asseoir sur les fleurs de lys. Il retourna près d'Honorine à moitié fou.
Là, encore il y avait une femme qui ne donnait pas de conseils , qui ne trouvait même pas une seule de ces douces inflexions de voix dont elle l'honorait encore dans la foule , comme pour l'envelopper d'une estime qui faisait reculer les insultes. Il n'écouta plus les chants de sa Gabrielle; il laissa le petit Stanislas venir à lui , mais ce fut sans comprendre les questions de l'enfant, sans lui sourire.
— Eh bien ! dit-il enfin à sa femme en désignant des pistolets placés sur son bureau, l'ins-
tant que vous avez prédit est venu : j'en suis au duel. Ce soir, vous me suivrez; car, sans votre présence, je me perdrais. Si je n'avais pas su que mon secret courait le monde, je n'aurais pas amené les choses à ce point : tout cela ne saurait trouver d'issue que par la mort de cet homme ou par la mienne.
Honorine ne répondit rien.
Le soir , elle figurait au milieu des honneurs d'un cercle où d'Ombre val se trouvait avec l'élite des familles parlementaires.
Lorsque le conseiller s'avança vers d'Ombreval pour lui toucher le bras, on put voir la pâleur mortelle d'Honorine.
— J'ai à vous consulter, monsieur d'Ombreval.
— Moi, monsieur de Montigny?
— Vous-même; et cette conférence n'est un mystère pour personne.
Un grave silence se fit; il y avait dans ce mot , dans sa décision , dans ce tête-à-tête , un événement que tout le monde comprit.
— Un homme — je crois devoir sous-entendre le nom — qui , par respect humain, ne s'est pas , jusqu'à ce jour , abaissé vers de timides rumeurs qui fermentaient à ses pieds, las enfin de traîner partout la calomnie comme une tache, m'a consulté sur ce qu'il devait faire.
— Et vous lui aurez donné le meilleur conseil, je n'en doute pas.
— Je ne le saurai que par votre avis. Je lui ai conseillé d'enlever cette tache à la pointe de l'épée. — Qu'en pensez-vous?
— Pour un magistrat , vous êtes fort chevaleresque , monsieur de Montigny. En bonne justice , s'il n'y a pas de meilleur porte-respect pour lui que le duel, cela ne prouvera pas grand'chose et ne terminera rien. Mon avis est , pour concilier tout , qu'il doit confondre son calomniateur et le tuer : ce sont là deux choses inséparables. Le bon droit sert admirablement de préface à la victoire. Avec les tribunaux, on met d'abord la déroute parmi les calomniateurs en sous-œuvre; puis, avec
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l'épée, on tue leur chef de file : la besogne est complète. — Et avec cela quel est son adversaire ?
— Me demandez-vous son nom?
— Je vous demande sa position morale à l'égard de votre client.
— Je ne comprends pas.
— Je vais m expliquer. Il lui est inférieur ou supérieur?
— Celui - là est toujours le plus bas des hommes qui calomnie, M. d'Ombreval.
— Permettez ! La calomnie est en question , ce me semble ; et vous avez passé sur le ventre à la justice pour donner un vrai conseil de mousquetaire. Je ne reconnais pas là votre sagacité de juge ! Pourquoi permettre une rencontre révoltante sur le pied d'égalité entre deux hommes qui sont dans une situation trèsinégale? Évidemment l'un des deux n'a pas grand'chose à perdre. Il serait douloureux d'envoyer votre client à la mort sans le décharger d'abord du poids de la calomnie. Je lui conseil-
lerais de sauver toujours sa réputation , sauf à remettre au lendemain de se faire tuer. Mais dégainer avec un misérable qu'on va ramasser, dites-vous, dans la fange, n'est-ce pas prouver au monde (et se bat-on autrement que pour le monde ? ) qu'il n'y a rien de si bas qu'on puisse se reconnaître en mesure de dédaigner? Chaque jour, sur le même refrain, on peut avoir quelque nouveau commentaire à punir de plus belle. Le caractère des gens et la considération dont on les environne sont pour tout dans un tel problême : si le prétendu calomniateur est regardé, par sa propre conduite et par l'estime générale , comme fort au-dessus de celui qui se plaint, A'otre client, monsieur de Monligny, court le ridicule d'être renvoyé malicieusement à l'arbitrage des tribunaux. On ne croise pas l'épée avec tout le monde. S'exposer au refus d'un homme que l'on saurait brave, c'est la plus poignante des mortifications, puisqu'alors on nest ni jugé ni tué. N'y a-t-il pas de défis qu'un homme d'honneur puisse dédaigner
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bravemenl? Moi , je vous le jure, je ne ferais pas si bon marché de moi-même que de prêter le collet au premier venu : et si (permettez la supposition] , par des preuves , qu'à la vérité l'on m'aurait soustraites habilement, j'avais acquis la certitude de l'immoralité d'un ennemi , malgré le tort grave que mes indiscrétions pourraient faire à son indignité , il aurait beau prendre son courage à deux mains , dès qu'il se sentirait hors d'embarras du côté des tribunaux, j'ai la conscience que le seul ascendant de ma parole justifierait devant les plus scrupuleux mon refus d'un semblable cartel. Dès ce moment, il est vrai , par mesure de précaution , j'aurais sur moi des armes pour le guérir de la fantaisie de se poster au coin de mon hôtel , car je ne voudrais pas laisser à ce malheureux la consolation de l'assassinat. — Qu'en pensez-vous ?
Montigny ne répondit que par un accent inarticulé.
— Voilà mon conseil , et je ne me le suis
permis que sur votre prière. — J'y ai mis quelque chaleur, car j'acceptais la supposition pour moi : on juge mieux ainsi. Votre réflexion plus calme décidera si mon avis est bon à suivre.
D'Ombreval, après avoir salué Montigny , rentra dans le cercle, et la conversation générale reprit toute la liberté qu'elle avait un instant perdue.
Les jours suivans , Montigny conçut mille desseins funestes. Rêveur dans son cabinet dont il ne franchissait plus le seuil, il se demandait s'il ne devait pas, à tout prix, affronter les derniers risques de cette lutte jusqu'au pied d'un tribunal , lorsque la gouvernante de ses enfans vint le chercher en toute hàle. C'était l'annonce d'un nouveau malheur. La révolution qu'Honorine avait éprouvée venait en effet de porter ses conséquences ; une rougeur effroyable la défigurait : c'était la petite vérole.
Ce fléau qui, grâce à l'obstination du clergé.
séjourna trente ans encore sur la France, après que lady Montague nous en eut apporté le préservatif, déployait alors sa furie sur nos grandes villes. Il roulait de quartiers en quartiers comme une épidémie , et l'on y mourait par milliers ; le mal empirait au milieu des disputes savantes. Les nécrologes de la Régence attestent si fatalement Faction de la variole sur la sphère de l'aristocratie , qu'il faut chercher dans les soupers nocturnes du Cours-la-Reine , dans les bals et les libertinages effrénés du temps , la cause de cette propagation rapide qui décima Paris. Les convalescens colportaient dans les salons un mal subtil qui choisissait à son gré des victimes parmi les femmes que leur santé faible ou des excès récens disposaient à la contagion. Des moralistes y virent le doigt de Dieu, et déblatérèrent contre l'inoculation où le doigt de Dieu n'était pas moins visible.
Montigny comprit qu'il perdait toute force, et sur lui-même et sur le monde , en perdant Honorine. Nous ne dirons pas sa douleur : pour
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le bien ou le mal , les âmes de cette trempe sont extrêmes. Honorine avait été la religion de ses dernières années ; il ne crut plus qu'au désespoir. Il fut témoin d'un intérêt général, dont il ne pouvait rien revendiquer. Mademoiselle de Versins vint se pencher au chevet de son amie avec ce dévoùment qui, dans le désordre même des mauvaises mœurs, signale encore les affections des femmes. Lorsque les médecins s'éloignèrent, il fallut arracher Adrienne de vive force à ce spectacle. Singulière femme ! Elle était amie , et elle ne savait pas être mère !
Au neuvième jour, la mourante retrouva ce moment d'indéfinissable énergie qui tient du surnaturel : propriété mystérieuse de la pensée qui jette un éclair et qui s'éteint. Ses enfans n'étaient pas dans la chambre : ils ne pouvaient pas y venir. Oh ! c'était pour cette mère, qui ne s'abusait plus, une de ces douleurs dont nul ne sait l'angoisse, que de ne pouvoir plus poser ses lèvres sur leurs lèvres , dans un dernier baiser qui se serait prolongé jusqu'au dernier soupir.
Mais à dix pas , dans le jardin , près de la fenêtre fermée, Stanislas et Gabrielle, entrelacés comme ils en avaient l'habitude, causaient de leur mère avec des conjectures à perte de vue sur son absence (car ils la croyaient absente), avec Tespoir qu'elle leur apporterait des fleurs pour le jardin et des livres comme le livre de Robinson. Pauvres enfans ! En retournant leurs jolies têtes, ils auraient pu voir une mère éteinte et défigurée, soutenue dans les bras de Montigny, dirigeant vers eux, avec un bras que l'on soutenait , les doigts qui bénissent avant d'être glacés par la mort : cérémonie d'un culte qui n'a pas trouvé d'incrédule !
— Écoutez , Monsieur , dit la mourante au conseiller ; cette lutte n'a pas trop duré , puisqu'elle me tue ; félicitez-moi, je servirai d'expiation pour vous. Les ressenlimens se taisent devant le deuil , et ma mort aura cet effet , qu'elle environnera le vôtre de l'intérêt qui s'attache à la douleur. Alors ce ne sera plus fuir et laisser fouler aux pieds le patrimoine d'honneur de
VOS enfans , que de vous retirer en Bretagne avec mon cercueil ; c'est mon dernier vœu. Je désire que ma tante y descende après moi ; elle m'avait dit qu'elle m'attendrait, c'est moi qui l'attendrai. Elle verra mes enfans comme elle le demandait; Stanislas sera son fils, Gabrielle sa fille : Charlotte de Kerallan sera leur mère. Oh! qu'il est cruel à déposer, ce titre de mère ! Souvenez-vous de moi, Montigny, pour achever seul ce devoir , où la force me trahit et non le courage. L'air de Paris ne vaut rien pour vous, et vous ne craignez pas les spectres du Kerallan ; d'ailleurs , votre destinée vous y rappelle , comme pour terminer par une réfutation grave et silencieuse une résistance dont les éclats m'ont tuée. Le plus fort est fait; le
temps , l'exil et Dieu feront le reste
Le soir , un prêtre lisait des prières dans cette chambre, et la lueur de dix cierges dessinait une figure sous le drap du lit.
Le 5 août 1721, Paris entier présentait un étrange spectacle et qui ne s'est vu qu'une fois depuis. Tous les liabitans étaient descendus dans la rue ; sous un ciel magnifique, les maisons se montraient pavoisées d'emblèmes , de tentures , de guirlandes et de drapeaux ; au bruit monotone des cloches que renforçaient les explosions de l'artillerie, les enfans répandaient de toutes parts des fleurs , formaient des rondes et chantaient en choeur ces noëls si vulgaires , venus de Saint - Louis à nous parce qu'on les apprend au berceau. Hommes et femmes, riches et pauvres, on s'embrassait avec des larmes de joie ; puis , h des tables dressées en plein air et dont la cordialité faisait les honneurs, le vin ruisselait de verre en verre auprès de tonneaux défoncés. Un Te Deum universel se chantait dans les églises ; elles étaient encombrées de processions, de corporations d'ouvriers, et déjà s'organisait pour le soir ce vaste et spontané mouvement d'une population, lorsqu'elle semble n'avoir qu'une
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seule ame , et que , de cette grande ivresse , au tourbillon de laquelle personne ne résiste , s'élèvent comme par enchantement les préparatifs d'une fête nocturne.
Il s'agissait de la convalescence du jeune roi Louis XV, que l'on avait cru pendant quelques jours empoisonné.
Ce fut au milieu de cette effervescence que Montigny , dans une chaise de poste avec ses deux enfans, se mit en route pour la Bretagne, en suivant le cercueil d'Honorine : par une dérision qu'il ne put éviter , ce tumulte et cette joie se propageant avec rapidité sur le sol de la France, le convoi ne traversa que des fêtes ; on dansait jusque sur le sol arrosé, moins de deux ans plus tôt, par le sang des gentilshommes bretons, dont rhistoire enseigne que la monarchie ne fut jamais grande ménagère; car lorsqu'elle n'y vint pas mendier la guerre civile , elle y dressa des échafauds.
Montigny ne retrouva dans le Kerallan qu'une femme effacée par l'âge et qui survivait
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à ses facultés ; un crucifix à la main, elle passait de longues journées, immobile et sans donner d'autre signe de vie que le mouvement des lèvres pour la prière. Thérèse ne l'avait pas quittée, enfant qui se dévouait pour la vieillesse de sa bienfaitrice tombée en enfance. Dans cette solitude, où personne n'avait de rapports avec lui, Stanislas et Gabriellene suffirent pas pour absorber l'arae de cet homme ; son activité le consumait. Il se sentit révolté contre son exil et contre le monde : le vaste silence de celte grève lui était importun ; il tremblait involontairement s^il faisait de l'orage : ce bruit lui rappelait trop de souvenirs. D'ailleurs, il fallait un aliment aux passions dont il avait été brûlé toute sa vie, et comme le désespoir est un plus grand corrupteur que le crime, car il brise tous les ressorts dont le crime n'a fait qu'un emploi pernicieux ; comme aux profonds chagrins il faut un contrepoids, chez ceux-ci la débauche, chez ceux-là l'ivresse, chez presque tous un désordre mental , Montigny ne put se distraire
que par un vice abject, l'avarice. C'est le dernier terme d'une vie dont la cupidité a signalé le début ; et comme elle a son excuse dans l'esprit d'un père , car (n'en déplaise aux moralistes) il y a du père dans l'avare, elle n'arrive à son excès que par une double prévoyance ; elle n'avilit qu^à force de bien raisonner. C'est une excuse , et les vices en ont besoin; ils se cachent tous quelque chose. Ces masses de métal résumaient pour lui tous les plaisirs de la teire, et ses servilités, et ses puissances ; il y trouvait une cour, une armée, un trône. — Pour de l'ajgent , lui prêtre me vendrait son Dieu! se disait-il. — Enfin il pensait que ses enfans sauraient un jour quelles années de sa vie il avait sacrifiées pour qu'ils fussent riches; mais déjà même il se prenait à redouter leur penchant futur à la dissipation : il faisait mille conjectures sur l'événement qui les réduirait à la misère s'il ne parvenait à soustraire ses trésors à la connaissance de tout le monde.
La funeste célébrité qu'il avait donnée lui- I. 3i
même h ce lieu l'effraya. 11 eut des armes: tout lui devint suspect , et le mendiant qui s'arrêtait sur l'esplanade, et le voyageur qui se laissait aller à des ravissemens d'artiste devant ce piédestal de granit où s'élevait le château, devant le corridor en hélice qui déroulait un bizarre escalier dans ce piédestal, comme pour ouvrir au manoir une porte dérobée sur la mer. Montigny trembla pour cet or, acheté au prix de trop de sang pour qu'il n'y tînt pas. Il ne vit dans ces curieux, dans ces pauvres, que des espions et des voleurs. Un plan de fortification l'occupa, dont il ne voulut charger personne : il résolut de garder seul le secret de ses cachettes ; elles étaient ignorées de Thérèse et même de ses enfans. En proie à cette idée fixe, il barricada d'une grille de fer l'entrée de la caverne qui donnait sur la grève. L'abâtardissement de sa pensée fut bientôt visible sur ses traits amaipris, dans son désordre, dans l'oubli du moindre soin pour tout ce qui ne concernait que sa personne. Il rêva précautions sur précautions :
LE DOIGï DE DiEU. /[Si
il passait la nuit à inventer quelque serrure , à la forger, à multiplier secrètement les moyens de se défendre avec fureur, si ses trésors devenaient le but d'un coup de main. L'esprit d'Honorine se retira tout-à-fait de lui.
Cependant , oubliés par leur père et peu surveillés par Thérèse, Stanislas et Gabrielle, avec la légèreté de leur âge, avides du beau spectacle de l'Océan et de ces îles de verdure qu'ils voyaient du haut de l'esplanade, avaient trouvé le moyen de se rendre tous les jours sur la grève. L'enfance ne doute de rien : celui qui aurait vu nos étourdis s'abandonner en riant à des câbles, pour franchir l'espace qui séparait la crête du promontoire des bas-lieux de la plage, eût fermé les yeux, de peur d'être tenté, pour s'opposer à ces jeux imprudens , de se précipiter au bas de la profondeur. Le danger n'était pas là ; Stanislas étudiait le mouvement des avirons et la tactique du gouvernail ; après quelques épreuves périlleuses, que personne ne sut, notre jeune brave devint sûr de son
habileté de marinier. Gabrielle qui prêchait la prudence était toujours la première k mettre ce beau conseil en oubli ; plus d'une fois , ils revinrent si tard au Kerallan , car il fallait y remonter par un long détour, qu'ils tremblèrent pour leur secret: on n'en découvrit rien.
Le site offre des scènes variées durant la belle saison. A la nuit, sous la perspective du firmament, autour des grandes roches battues par l'eau, les pêcheurs allument sur les barques des feux qui jettent leurs étincelles dans le ciel et dans la mer; parfois, la lune ajoute à la magie du coup-d'œil par de larges éclaboussures d'argent qu'elle répand avec libéralité sur les vagues. Vingt grottes disséminées dans la baie , environnées d'une clarté qui rayonne autour d'elles comme le nimbe d'or des madones, surplombent de leurs arcades noires, où les herbes grimpantes semblent dessiner des ogives , vingt groupes qui s'agitent et se succèdent sans bruit devant les feux de la plage. Des barques passent, par centaines, dans
l'éclat de la lumière avec leurs rameurs : des rangées d'arbres tremblent sous le Aent ou dans les réverbérations.
Stanislas et Gabrielle restaient des nuits entières à voir , de la terrasse , ces apparitions lointaines. Au jour , c'était un détail plus curieux pour les enfans, quand ils jouaient à leur tour quelque rôle de pêcheurs et d'aventuriers, de plonger avec les regards dans cette masse huileuse et transparente des flots, parce qu'au milieu d'une végétation vive et confuse, ils discernaient d'inquiets et fugitifs poissons intimidés par la rame , des coquillages attacliés sur la crête des récifs, mille objets qu'ils auraient pu croire à fleur-d'eau , qu'ils étaient tentés de toucher avec la main. C'est une erreur d'optique, dont l'expérience désabuse vite; dans les momens de calme, ce cristal rapproche les objets, comme le ferait un télescope. Parfois, le fond de la mer semble s'élever à mesure que la barque file, et l'on se croirait sur un chariot qui gravit une colline ; puis , tout-à-
coup , l'espace se creuse , se dérobe aux regards, et, parle contre-coup de la première illusion, donne le soubresaut de la terreur ; les enfans croyaient tomber dans le gouffre. Au coucher du soleil , c était encore la marée, d'abord douce et lente, avec ses prodigieuses lignes d'eau , qui semblent venir en front de bandière et par caravanes de l'autre monde , jetant des sillons et des sillons à l'infini, sur le cailloutage délié de la grève , rides subtiles et caressantes que le soleil a dorées, et dont l'or vient blanchir et bouillonner en écume contre le sable. Alors, de grands espaces disparaissent à vue d'œil sous la nappe d eau qui s'étend : les mamelons de la rive deviennent des bancs de sable, qui tremblent et disparaissent graduellement sous ce rideau de velours vert. Mille accidens s'effacent dans cette uniformité qui ne respecte que les grandes îles , après en avoir rongé la base et reculé la distance : plus tard ces bancs, ces rochers, ces lignes de récifs ressortiront de la mer.
LE DOIGT DE DIEU. ^8n
C'est une double alternative de tous les jours.
Un soir , sous la voûte creusée au bas du promontoire, et dont le flux baigne l'entrée, Montigny, par un caprice d'inquiétude, venait d'apporter tout son or en divers voyages. Il s'appuya, pour se reposer d'un rude travail, contre la grille placée là par lui-même , et jeta machinalement les yeux vers la marée qui montait. Le vent d'ouest apportait ses émanations marines, et, sans bruit, les ailes étendues, des oiseaux imitaient sur les flots, avec une agilité merveilleuse, les ondulations qui semblaient jouter à la course.
Soudain Montigny laisse tomber la pioche, place ses mains de manière à couvrir ses yeux , et , dans les brouillards de lumière dont le soleil couchant inonde l'espace , il avise , il croit reconnaître, il reconnaît en effet Stanislas qui rôde sur un îlot, à quelque distance de la plage ; puis il voit Gabrielle qui marche également çà et là, qui ramasse des coquillages comme si c'était de l'or, comme si par une
avarice d'enfant elle s'aveuglait sur le danger d'un retard. Montigny s'effraie, il ne savait pas leurs habitudes : il les appelle , le vent repousse sa voix ; la barque que ses jumeaux ont prise pour atteindre cet îlot est légèrement soulevée par le mouvement presque insensible des eaux du petit golfe où les enfans l'ont échouée. Les imprudens s'oublient! Ce ne sont plus des cris qui sortent de la poitrine de ce père, mais des vociférations déchirantes. Peine perdue : ils n'entendent pas ! La grille de fer est là, devant lui, qu'il ébranle à peine , car elle est scellée à ne se détacher qu'avec le promontoire! Pas un moyen d'aller vers eux : s'il remonte cet immense escalier, il ne les reverra plus.... Il appelle, il crie, il se frappe. Personne ne répond. S'il faisait de l'orage, peut-être jetterait-on un regard sur l'étendue ; mais non , le ciel est pur, le temps est magnifique. C'est une heureuse et riante soirée. Malheureux père ! Il attaque avec la pioche le granit qui la brise. Il écume et hurle, il se maudit. —
Tout ce que je possède si on les sauve ! — Il n'y a que des oiseaux dans l'étendue. Pas un seul pêcheur, pas une barque. C'est jour de fêle aux environs. 11 jette son or par poignées, il se roule sur la terre , il mord ces grilles qui le bravent. Et la mer monte, elle monte toujours, elle a saisi les enfans qui rappellent inutilement leur barque poussée doucement vers le rivage. Ils sont tombés à genoux , entrelacés encore: Montigny tombe à genoux luimême....
Pour la première fois le mot de Dieu sort de ses lèvres d'athée —
Ce fut son premier cri de religion !
Dieu prit en pitié ces deux anges, la mer les emporta.
Quelque temps après, à Paris, le guet arrêta, vers une heure du matin, sur le seuil de l'hôtel du lieutenant de police, une espèce de mendiant qui s'était effacé dans l'ombre et qui tenait
un couteau sous sa veste. D'Ombreval, qui revenait du bal de l'Opéra sur ces entrefaites, se fit amener le misérable , pour connaître les motifs de cette embuscade.
— Je suis Jean Cavanel î répondit le furieux.
Il fut jeté à la Bastille et oublié.
FiN DU DOIGT DE DtEU.
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