‹ Les sept péchés capitauxChapitre 4 sur 5 · CÉCILE · texte numérisé non relu

CÉCILE

— Qu'y a-t-il donc , Victorine? demanda ma mère.

— Ah! Madame, c'est M. Henri Verneuil qui vient de nous arriver comme la foudre. Figurez-vous qu'il est aussi noir qu'un nègre, et qu'il se porte comme un Dieu. J'espère bien qu'il ne retournera pas à Constantinople, ou dans l'un de ces affreux pays qui gâtent le teint , lui qui l'avait blanc comme de la neige. C'est un meurtre d'envoyer les jeunes gens si loin. — Mais qu'est-ce que je dois dire à mademoiselle Cécile ?

— Ma fille ira , dit vivement mon père. Victorine salua et sortit : elle embrassa tout

le monde dans l'antichambre.

Sans doute cette nouvelle avait occàsioné quelque révolution notable dans nos physionomies : ce ne fut chez moi, tu le verras bientôt,

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mon enfant , qu'une émotion du curiosité. Mon père rayonnait de joie.

— Qu'est-ce donc que ce M. Henri? demanda le capitaine d'une A'oix légèrement altérée.

— C'est, répondit M. Duclos ., un jeune chirurgien de la plus haute espérance , à peine âgé de vingt-quatre ans , et que Napoléon , depuis près de trois années déjà , sans doute pour quelque secrète mission diplomatique , faisait voyager dans le Levant : il était accrédité près du sultan Mahmoud, avant l'alliance de la Porte-Ottomane et du cabinet de Saint-Pétersbourg , si désastreuse pour notre expédition de 1812. 11 fut chargé de reconnaître les symptômes de la fièvre jaune. Sans la chute de l'Empire , ce digne garçon aurait fait un chemin rapide.

— A-t-il servi? repartit Milleret.

— 11 a fait mieux que cela, m'écriai-je avec pétulance et pour riposter à l'accent de dédain qui perçait dans la voix du questionneur ;

il a volontairement couru au-devant des dangers (jue de plus braves n'affrontent pas toujours. Le courage, monsieur Milleret , ne marche pas exclusivement avec l'épaulette, le champ de bataille et le drapeau. On sait que le boulet vient du côté de l'ennemi : la peste n'a ni la fumée ni l'éclair, on respire et l'on est mort. Partout il a combattu la peste , et partout il a vaincu.

Le feu de mon discours monta au front de Milleret.

— Vous connaissez assurément cet heureux brave ? me dit-il en arrêtant son œil noir sur le mien.

J'éprouvai de l'embarras.

— Mon Dieu non , dit ma mère : Marthénice et son frère ne le connaissent que par nous : mais il suffisait de lire les lettres de Henri à sa cousine, pour qu'on s'intéressât à ce jeune homme si modeste et si méritant, doux et intrépide, ayant à la fois de l'ame et de la bonté ; c'est un trésor pour la famille dont il deviendra le modèle et

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le chef, pour la femme qui le méritera. Jamais il uepai'ledes périls de ses voyages, du bien qu'il fait, de l'esprit de résolution qui le caractérise ; et sans les lettres de M. Stefano Lalzani, son compagnon de voyage, la moitié de l'orgueil que Cécile montre, avec raison, d'être sa parente , serait encore à naître.

— C'est de la diplomatie en effet , murmura le capitaine.

Le regard singulier de M. Milleret me fit devenir écarlate. Aurait-il pris de la jalousie sur un mot? me mis-je à penser. Notre enthousiasme aurait-il froissé son amour-propre? Et surmontant l'espèce de battement de cœur qui venaitde méprendre, en voyant le capitaine se lever silencieusement pour arpenter avec distraction le parquet de la chambre , je l'instruisis , en ayant l'air de ne parler qu'à ma mère , de quelques détails de famille que je le donnerai sauf le désordre de mon discours.

Cécile avait cinq années de plus que moi. Son père et le mien s'étaient liés pendant la

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République : ils eurent depuis des rapports d'affaires. De bonne heure, avec sa petite supériorité d'âge de demoiselle sur mon âge d'enfant, Cécile m'avait accordé la meilleure part dans ses amitiés qu'elle jetait, s'il faut le dire, un peu trop à la tête de tout le monde. A mesure que je l'aimai mieux, je ne pus m'empêcher de reprendre à ses manières si démonstratives : mais elle interprétait mes remarques dans le sens le plus favorable , et me taxait en riant de jalousie. Lors de la mort de son père, veuf lui-même depuis quelques années, Cécile, confiée , ainsi que son cousin Henri , à la tutelle d'un de leurs oncles communs, le seul qui restât de leurs deux familles paternelle et maternelle, demanda qu'on la mît au couvent d'Épernay : nous y grandîmes ensemble, toujours plus amies. Elle passait habituellement ses vacances en Touraine, près de son tuteur. A la reprise des classes , dans nos récréations , sous les charmes du jardin , elle cherchait l'endroit le plus solitaire pour me parler de

son cousin Henri. Sur ce chapitre elle ne tarissait pas , elle me lisait quelquefois des fragmens de leurs lettres : Henri était le petit mari de Cécile : Cécile la petite femme de Henri. Je m'intéressais même à ces enfantillages. Je me souviens encore, un jour que ma famille vint nous voir, du rire impertinent de mon frère Frédéric , rire pour lequel je lui fis la guerre , lorsque sur l'éloge d'une belle ame , d'un trait de résolution , d'une repartie spirituelle, à propos de tout enfin , Cécile s'écriait avec cette vivacité quelle ne maîtrisa jamais : — C'est comme mon cousin.

Il est de fait que ma mère et mon père le connaissaient et s'en montraient charmés. Ils en rebattaient à dessein les oreilles de leur fils , car Frédéric était plus satirique et moins affectueux qu'on ne l'eût désiré : c'est le vice des caractères indépendans. Ces redites amenèrent plus d'une scène. Le rire de Frédéric s'expliquait donc , à mon esprit , par la manie de l'opposition et le besoin de l'incrédulité : cepen-

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dant , une secrète répulsion de la vanité qu'on humilie , le tenait en garde contre le désir de nouer connaissance avec ce petit cousin dont on faisait si bénévolement un grand homme. A tel point , que Henri étant venu loger huit jours chez mes parens , rue Saint-Lazare, lors des (êtes parisiennes pour le mariage de Marie- Louise, Frédéric, prévenu du jour de l'arrivée, resta le double de ce temps à Versailles et sans donner de ses nouvelles, pour ne pas entrer en comparaison avec l'insupportable chef-d'œuvre dont on lui rompait la cervelle. J'étais alors malade au couvent.

Bon nombre de choses s'exécutent par cela seul que l'on s'en est occupé long -temps. En 1810, Cécile et Henri atteignirent ensemble rage de leur majorité : et , malgré quelques objections de leur oncle, qui les trouvait par cela seul sur un pied d'égalité très-dangereux pour un avenir prochain , où Cécile serait beaucoup trop vieille relativement à Henri , et Henri beaucoup trop jeune relativement à (décile,

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coiunie ils étaient leurs maîtres et les maîtres de leui's fortunes , le mariage , blâmé par les uns, approuvé parles autres, marcha rapidement vers sa conclusion. J'étais naturellement de l'avis de Cécile.

Mais à l'incendie du bal donné chez le prince Schwartzenberg , pronostic funèbre qui plana sur l'Empire , Henri s'étant trouvé dans le voisinage , montra pendant cette bagarre, sous les yeux de Napoléon , tant de présence d'esprit et de sang-froid , qu'un mot du maître , dit quelques jours après en présence de mon père , et dont une lettre fit aussitôt part à l'oncle de Tours , décida brusquement de la carrière de ce jeune homme. Cécile a toujours pensé que son oncle n'était pas étranger à la mission dont l'Empereur chargea son futur. Après mille évanouissemens et autant de promesses, il fallut se séparer. Un regard des Tuileries faisait le destin d'un homme : on ne balançait pas.

Des lettres charmèrent et irritèrent parfois les ennuis de Cécile : c'étaient des récits de

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