LA MORT EXISTE ET LA VIE AUSSI
Serge Golovine ne pensait jamais à la mort, chose à ses yeux accessoire et étrangère. Il était robuste, doué de cette sérénité dans la joie de vivre qui fait que toutes les pensées mauvaises ou funestes à la vie disparaissent rapidement, et laissent l'organisme indemne. De même que, chez lui, les ëgratignures se cicatrisaient vite, de même tout ce qui blessait son âme était immédiatement anéanti. Il apportait dans tous ses actes, dans ses plaisirs et dans la préparation d'un crime, la même gravité heureuse et tranquille : dans la vie, tout était gai, tout
était important, digne d'être bien fait. Et il faisait tout bien : il dirigeait admirablement les bateaux à voile, il lirait avec précision, fl était fidèle en amitié comme en amour et avait une confiance inébranlable en la « parole d'honneur ». Ses camarades assuraient en riant que si un espion avéré eût juré à Serge qu'il n'espionnait pas, Serge l'aurait cru et lui aurait serré la main. Un seul défaut : il croyait bien chanter, alors qu'il chantait atrocement faux, même les hymnes révolutionnaires. Il se fâchait quand on riait de lui.
— Ou bien c'est vous qui êtes tous des ânes, ou bien c'est moi ! disait-il d'une voix grave et offensée.
Et après un instant de réflexion, les camarades déclaraient, d'un ton tout aussi sérieux :
— C^est toi qm es un âne. On le deviae à ta voix •!
Et comme c'est parfois le cas pour les braves gens, on l'aimait peut-être plus pour ses travers que pour ses qualités.
11 pensait si peu à la mort, il la craignait si peu, que le matin fatal, avant de quitter le logis de Tania Kovaltchouk, lui seul avait déjeuné avec appétit, comme d'habitude. Il avait pris deux verres de thé mêlé de lait et mangé tout un pain de deux sous. Puis, regardant avec tristesse le pain intact de Werner :
— Pourquoi ne manges-tu pas? lui dit-il. Mange, il faut prendre des forces I
— Je n'ai pas faim.
— Hé bien, c'est moi qui mangerai ton pain! Veux-tu?
— Quel appétit tu as, Serge !
En guise de réponse, Serge se mit à chanter, la bouche pleine, d'une voix sourde et fausse :
Un vent hostile a soufflé sur nos têtes.
Après l'arrestation, Serge eut un moment de tristesse ; le plan avait été mal combiné. Mais il se dit : « Maintenant, il y a quelque chose d'autre qu'il faut bien faire : c'est mourir. » Et sa gaieté revint. Dès le second
jour qu'il passa à la forteresse, il se mit à la gymnastique, d'après le système extrêmement rationnel d'un Allemand nommé Mal- 1er, qui l'intéressait beaucoup. Il se déshabilla complètement; et à l'ébahissement de la sentinelle inquiète, il fit soigneusement les dix-huit exercices prescrits.
Comme propagateur du système MuUer, il était très satisfait de voir le soldat suivre ses mouvements. Bien qu'il sût qu'on ne lui répondrait pas, il dit à l'œil qui apparaissait au guichet :
— Voilà qui fait du bien, frère, ça vous donne des forces ! Voilà ce qu'on devrait vous faire faire au régiment, ajouta-t-il d'une voix persuasive et douce, pour ne pas effrayer le soldat, sans se douter que celui-ci le prenait pour un fou.
La peur de la mort se manifesta en lui progressivement, comme par chocs : il lui semblait que quelqu'un lui donnait d'en bas de violents coups de poing au cœur. Puis la sensation disparaissait pour revenir au bout de quelques heures, et chaque fois, elle deve-
naît plus intense et plus prolongée. Elb commençait déjà à prendre les contours vag-ues d'une angoisse insupportable.
« Est-îl possible que j'aie peur ! pensa Serge avec étonnement. Quelle bêtise ! »
Ce n'était pas lui qui avait peur, c'était son jeune corps robuste que ni la gymnastique de Muller, ni les douches froides ne parvenaient à tromper. Plus il devenait fort et frais après les ablutions d'eau froide, plus la sensation de peur éphémère devenait aiguë et insupportable. Et c'était le matin^ après le sommeil profond et les exercices physiques, que cette peur atroce, comme étrangère^ apparaissait, juste au moment oii, naguère, il avait tout particulièrement conscience de sa force et de sa joie de vivre. Il s'en aperçut et se dit :
« Tu es bête, mon ami. Pour que le ■corps meure plus facilement^ il faut l'affaiblir et non pas le fortifier. »
Il renonça dès lors à la gymnastique et aux massages. Et pour expliquer cette volteface^ il cria au soldat :
LES SEPT PENDUS 9i
— Frère, la méthode est bonne. C'est seulement pour ceux qu'on va pendre qu'elle П€ vaut rien.
En efiet, il se sentit comme soulagé. Il essaya aussi de manger moins pour s'aflaiblir davantage, mais malgré le manque d'air et d'exercice, son appétit demeurait excellent. Serge ne pouvait lui résister et mangeait tout ce qu'on lui apportait. Alors, il eut recours à un subterfuge ; avant de se mettre à table, il versa la moitié de sa soupe dans le seau. Et cette méthode lui réussit: une grande lassitude, un engourdissement vague s'emparèrent de lui.
— Je t'apprendrai ! disait-il en menaçant son corps ; et il caressait tristement ses muscles amollis.
Mais bientôt le corps s'habitua à ce régime et la peur de la mort apparut de nouveau, non plus sous une forme aussi aiguë, mais comme une vague sensation de nausée, encore plus pénible. « C'est parce que ça dure longtemps, pensa Serge. Si seulement je pouvais dormir tout le temps, jusqu'à
Texécution ! » Il essaya de dormir le plus possible. Il y réussit tout d'abord; puis, l'insomnie survint, accompagnée de pensées obsédantes et avec celles-ci, le regret de la vie.
« Ai-je donc peur d'elle? se demandait-il en pensant à la mort. C'est la vie que je regrette. C'est une chose admirable, quoi qu'en disent les pessimistes. Que dirait un pessimiste si on le pendait? Ah! je regrette la vie, je la regrette beaucoup ! »
Quand il comprit clairement, qu'il n'avait . plus devant lui que quelques heures d'attente dans le vide, puis la mort, il eut une impression bizarre. Il lui sembla qu'on l'avait mis à nu d'une manière extraordinaire. Non seulement on lui avait enlevé ses habits, mais aussi le soleil, l'air, le bruit et la lumière, la parole et la faculté d'agir. La mort n'était pas encore là et la vie semblait déjà absente; il éprouvait une sensation étrange, incompréhensible parfois et parfois intelligible, mais très subtile et mystérieuse.
« Fi ! s'étonnait Serge, torturé. Qu'est-ce
donc? Et moi, où suis-je donc? Moi... quâ
moi ? »
Il s'examina attentivement, avec intérêt, en commençant par ses larges pantoufles de prisonnier pour s'arrêter au ventre sur lequel pendait Tample capote. Il se mit à aller et venir dans la cellule, les bras écartés, et continua à se regarder, comme le ferait une femme essayant une robe trop longue. Il voulut tourner la tête : elle tourna. Et ce qui lui paraissait un peu effrayant, c'était lui, Serge Golovine, qui bientôt ne serait plus !
Tout devint étrange.
Il essaya de marcher et il lui sembla bizarre de marcher. Il essaya de s'asseoir et il fut surpris de pouvoir le faire. 11 essaya de boire de l'eau, il lui sembla bizarre de boire, d'avaler, de tenir le gobelet, de voir ses doigts, ses doigts qui tremblaient. Il se mit à tousser et pensa : « Comme c'est curieux ! je tousse. »
« Qu'ai-je donc, je deviens fou? se demanda-t-il. Il ne manque plus que cela ! »
Il s'essuya le front et ce geste lui parut
également surprenant. Alors, il se figea en
une pose immobile, sans respirer, pendant des heures entières lui semblait-il, éteignant toute pensée, retenant son souMe, évitant tout mouvement ; car toute pensée était une folie, tout geste une aberration. Le temps disparut comme s'il se fût transformé en espace, en un espace transparent et sans air, en une immense place sur laquelle se trouvait tout, et la terre, et la vie et les hommes. Et on pouvait embrasser tout d'un seul coup d'œil, jusqu'à l'extrémité, jusqu'au gouffre inconnu, jusqu'à la mort. Ce n'ëtait pas parce qu'il voyait la mort que Serge souffrait, mais parce qu'il voyait la vie et la mort en même temps. Une main sacrilège avait relevé le rideau qui, de toute éternité, cachait le mystère de la vie et le mystère de la mort; ils avaient cessé d'être des mystères, mais ils n'étaient pas plus compréhensibles que la vérité écrite dans une langue étrangère.
— Et nous voilà revenus à Muller ! prononça-t-il soudain à haute voix, avec ишю profonde conviction.
Il hoclia la tête, et se mit à rire gaiement^ sincèrement.
— Ah ! mon bon MuUer ! Mon cher Muller ! Mon brave Allemand ! C'est toi qui as raison, Muller; moi, frère Muller,.j,e ne suis qu'un âne !
Il tourna vivement autour de sa cellule ; et au grand étonnement du soldat qui l'observait par le guichet, il se déshabilla complètement et fit, avec une exactitude scrupuleuse, les dix-huit exercices. Il pliait et redressait son jeune corps un peu amaigri, il s'accroupissait, aspirant l'air et le refoulant, se dressait sur la pointe des pieds, mouvait les bras et les jambes.
— Oui, mais tu sais, Muller, raisonnait Serge, en bombant sa poitrine, — là où les côtes se dessinaient nettement sous la peau mince et tendue, — tu sais, Muller, il y a encore un dix-neuvième exercice, la pendaison par le cou en une position fixe. Et cela s'appelle le supplice. Comprends-tu, Muller? On prend un homme vivant, Serge Golovine par exemple, on Temmaillote comme une
poupée et on le pend par le cou, jusqu'à ce que mort s'ensuive. C'est bête, Muller, mais c'est comme ça, il faut s'y résigner !
Il se pencha sur le flanc droit et répéta :
— Il faut s'y résigner, Muller !
l'horrible solitude
Sous le même toit et au même chant mélodieux des heures indifférentes, séparé de Serge et de Moussia par quelques cellules vides, mais aussi isolé que si lui seul eût existé dans l'univers entier, le malheureux Vassili Kachirine terminait sa vie dans l'angoisse et la terreur.
Couvert de sueur, la chemise collée au corps, ses cheveux autrefois bouclés retombant en mèches, il allait et venait dans sa cellule avec la démarche saccadée et lamentable de quelqu'un qui souffrirait atrocement des dents. Il s'asseyait un instant et se
remettait à courir; puis il appuyait son front contre le mur, s'arrêtait et cherchait des yeux comme un remède. Il avait tant changé qu'on pouvait supposer qu'il possédait deux visages différents, dont l'un, le jeune, s'en était allé on ne sait oij, pour faire place au second, terrible celui-là, et comme sorti des ténèbres.
La peur s'était manifestée tout d'un coup en lui et s'était emparée de sa personne en maîtresse exclusive et souveraine. Le matin fatal, alors qu'il marchait à la mort certaine, il atait joué avec elle ; mais le soir, enfermé dans sa cellule^ il avait été emporté et fouetté par une vague de terreur folle. Tant qu'il était allé librement au-devant du danger et de la mort, tant qu'il avait tenu son sort dans ses mains, quelque terrible qu'il dût être, il s'était montré tranquille, joyeux même, sa toute petite peur honteuse et caduque évanouie sans laisser de traces, dans un sentiment de liberté infinie, dans l'affirmation audacieuse et ferme de sa volonté intrépide. Le corps ceinturé d'une
machine infernale, il s'était transformé luimême en instrument de mort, il avait emprunté la raison cruelle de la dynamite et sa puissance fulgurante et homicide. Dans la rue, parmi les gens agités, préoccupés de leurs affaires, qui se garaient vivement des tramv^^ajs et des fiacres, il lui semblait venir d'un autre monde inconnu, oii l'on ignorait la mort et la peur.
Soudain, un changement brutal, affolant, s*était accompli. Vassili n'allait plus oili il voulait, mais on le menait où on voulait. Ce n'était plus lui qui choisissait sa place ; on le plaçait dans une cage de pierre et on l'enfermait à clef, comme une chose. Il ne pouvait plus choisir à son gré la vie ou la mort ; on le menait certainement, infailliblement, à la mort. Lui qui avait été pendant un instant l'incarnation de la volonté, de la vie et de la force, il était devenu un lamentable échantillon d'impuissance ; il n'était pltus qu'un animal promis à Tabattoir. Qaelles que fussent les paroles qu'il prononçait, on ne l'ëcouterait plus ; s'il se mettait à crier^
on lui fermerait la bouche avec un chiffon ; et s'il voulait marcher, on l'emmènerait et on le pendrait. S'il résistait, s'il se débattait, s'il se couchait à terre, on serait plus fort que lui, on le relèverait, on le ligoterait et on le porterait ainsi à la potence. Et son imagination donnait aux hommes, pareils à lui, chargés de cette exécution, l'aspect nouveau, extraordinaire et terrifiant d'automates sans pensée, que rien au monde ne pouvait arrêter, et qui prenaient, maîtrisaient, pendaient, tiraient un homme par les pieds, coupaient la corde, mettaient le corps dans un cercueil, l'emportaient et l'enterraient.
Dès le premier jour de l'emprisonnement, les gens et la vie s'étaient transformés pour lui en un monde indiciblement affreux, peuplé de poupées mécaniques. Presque fou de peur, il essayait de se représenter que les gens avaient une langue et parlaient, mais il n'y arrivait pas. Les bouches s'ouvraient, quelque chose résonnait, puis ils se séparaient, en remuant les jambes, et c'était fini.
Aux yeux de Vassili Kachirine, condamné à mort par pendaison, tout prit un aspect puéril : la cellule, la porte avec son guichet, la sonnerie de l'horloge qu'on remontait, la forteresse aux plafonds soigneusement modelés, et surtout la poupée mécanique munie d'un fusil, qui allait et venait dans le corridor, ainsi que toutes les poupées qui l'effrayaient en regardant par le guichet et en lui tendant sa nourriture sans mot dire.
Un homme avait disparu du monde.
Devant le tribunal, le voisinage des camarades avait fait revenir Kachirine à lui. De nouveau, pendant un instant, il vit les gens; ils étaient là, le jugeaient, parlaient le langage des hommes, écoutaient et semblaient comprendre. Mais quand il aperçut sa mère, il sentit nettement, avec la terreur d'un homme qui devient fou et qui le comprend, que cette vieille femme en fichu noir était une simple poupée mécanique. Il s'étonna de ne pas s'en être douté auparavant et d'avoir attendu cette visite comme quelque chose d'infiniment douloure.ux dans sa dou-
102 bES SEPT PENDUS
ceur déchirante. Tout en s'efforçant de parler, il pensait avec un frémissement :
« Mon Dieu ! Mais c'est une poupée ! Une poupée-mère ! Et voilà une poupée-soldat ; à la maison, il y a une poupée-père, et ceci> c'est la poupée Vassiii Kachirine. »
Lorsque sa mère se mit à pleurer, Vassiii retrouva en elle quelque chose d*humain, qui disparut aux premières paroles prononcées. Il reg-arda avec curiosité et frayeur les larmes couler des yeux de la poupée.
Quand la peur devint insupportahle, Vassiii Kachirine essaya de prier. Il ne lui restait qu'une rancœur amère, détestable et énervante de tous les principes religieux dont son adolescence avait été nourrie, dans la maison de son père, notable commerçant. Il n'avait pas la foi. Mais un jour, dans son enfance, il avait entendu quelques paroles qui l'avaient frappé par leur émotion vibrante et qui restèrent entourées à jamais d'une douce poésie. €es paroles étaient :
« Joie de tous les affligés ! »
Parfois, aux minutes pénibles, il chucho-
lait, sans prier, sans même bien s'en rendre compte : « Joie de tous les affligés ! » Et alors il se sentait soudain soulagé ; il avait envie de s'approcher de quelqu'un qui lui était cher et de se plaindre doucement :
— Notre vie !... Mais est-ce donc une vie? Eh î ma chère, est-ce donc une vie ?
Et ensuite, subitement, il se sentait ridi-^ cule; il aurait voulu oôrîr sa poitrine aux coups, proposer à quelqu'un de le battre.
Il n'avait parlé à personne, pas même à ses meilleurs camarades, de sa « joie de tous les affligés » ; il semblait ne rien savoir d'elle lui-même, tant elle était profondément cachée dans son âme. Et il l'évoquait rarement, avec précaution.
Maintenant que la peur du mystère insondable qui se dressait devant lui le recouvrait complètement, comme l'eau recouvre les plantes du rivage pendant la crue, il voulait prier. Il eut envie de se mettre à genoux, mais la honte le prit devant la sentinelle ; et, les mains jointes sur sa poitrine, il murmura à voix basse :
— Joie de tous les affligés !
Et il répéta avec anxiété, d'un ton suppliant :
— Joie de tous les affligés, descends en moi, soutiens-moi!...
Quelque chose s'agita doucement. Il lui sembla qu'une forme douloureuse et douce planait dans le lointain et s'éteignait, sans illuminer les ombres de l'agonie. Au clocher, l'heure sonna. Le soldat se mit à bâiller longuement, à plusieurs reprises.
— Joie de tous les affligés ! Tu te tais ! Et tu ne veux rien dire à Yassili Kachirine !
11 eut un sourire suppliant et attendit. Mais, dans son âme, il y avait le même vide qu'autour de lui. Des pensées inutiles et torturantes lui vinrent ; il revit les bougies de cire allumées, le prêtre en soutane, l'image sainte peinte sur le mur, son père qui se courbait et se redressait, priait et s'inclinait, en jetant à Vassili des coups d'œil furtifs, pour voir si celui-ci priait aussi ou s'amusait. Et Kachirine fut encore plus angoissé qu'auparavant.
Tout disparut.
La conscience s'éteignait comme un foyer mourant qu'on disperse, elle se glaçait, pareille au cadavre d'un homme qui vient de décéder et dont le cœur est encore chaud, alors que les mains et les pieds sont déjà froids.
Vassili eut un moment de terreur sauvage lorsqu'on vint le chercher dans sa cellule. Il ne soupçonna même pas que le moment du supplice était venu ; il vit simplement les gens et s'en effraya, presque comme un enfant.
— Je ne le ferai plus ! Je ne le ferai plus ! chuchotait-il sans être entendu.
Et ses lèvres se glacèrent, tandis qu'il reculait lentement vers le fond de la cellule, comme, dans son enfance, quand il essayait de se soustraire aux punitions de son père.
— 11 faut aller...
On parla, on marcha autour de lui, on lui donna il ne sut quoi. Il ferma les yeux, chancela et commença à se préparer péniblement.
La conscience lui revenait sans doute ; il demanda soudain une cigarette à un fonctionnaire. Avec amabilité, celui-ci lui tendit son étui.
LES HiTORArLÉES s' ÉCROULENT
L'inconnu surnommé Werner était un homme fatigué de la lutte. Il avait passionnément aimé la vie,, le théâtre, la société, Fart, la littérature. Doué d'une admirable mémoire, il parlait parfaitement plusieurs langues. Il aimait à s'habiller, avait d'excellentes manières. De tout le groupe des terroristes, il était le seul qui sût paraître dans le monde sans courir le risque d'être reconnu.
Depuis longtemps déjà, et sans que ses camarades s'en fussent aperçus, il avait un profond mépris pour les hommes. Plutôt mathématicien que poète, il ignorait jus-
qu'alors ce que sont l'extase et Finspiralion ; par moments, il se considérait comme un fou qui cherche la quadrature du cercle dans des mares de sang humain. L'ennemi contre lequel il luttait tous les jours ne pouvait lui inspirer de respect; ce n'était qu'un réseau compact de bêtises, de trahisons, de mensonges, de viles tromperies. La dernière chose qui avait détruit en lui et pour toujours, lui semblait-il, le désir de vivre, c'était l'exécution, sur l'ordre de son parti, d'un agent provocateur. Il l'avait tué tranquillement, mais à la vue de ce visage humain, inanimé, calme, mais faux encore, pitoyable malgré tout, il cessa brusquement de s'estimer, lui et son œuvre. Il se considéra comme l'être le plus indifférent, le moins intéressant qui fût. En homme de v')Ionté qu'il était, il ne quitta pas son parti ; apparemment, il resta le même ; mais il y eut désormais dans ses yeux quelque chose de froid et de terrifiant. Il n'en dit rien à personne.
Il possédait encore une qualité très rare :
il ignorait la peur. Il avait pitié de ses camarades qui éprouvaient ce sentiment, de Vassili Kachirine surtout. Mais c'était une pitié froide, une pitié de commande.
Werner comprenait que le supplice n'était pas simplement la mort, mais encore quelque chose de plus. En tout cas, il résolut de l'accueillir avec calme, de vivre jusqu'à la fin comme si rien ne s'était passé et ne se passerait. C'était de cette manière seulement qu'il pouvait exprimer le plus profond mépris pour le supplice et conserver sa liberté d'esprit. Au tribunal, — ses camarades, qui connaissaient cependant bien son intrépidité altière et froide, ne l'auraient peut-être pas cru eux-mêmes, — il ne pensa ni à la vie, ni à la mort : il jouait mentalement une difficile partie d'échecs, avec l'attention la plus profonde et la plus tranquille. Excellent joueur, il avait commencé cette partie le jour même de son emprisonnement et la continuait sans relâche. Et le verdict qui le condamnait ne déplaça aucune pièce sur l'échiquier invisible.
iiÛ LES SEPT PENDUS
L'idée qu'il ne terminerait probablement pas la partie n'arrêtait pas Werner. Le matin du dernier jour, il commença par corriger un coup qui ne lui avait pas réussi la veille. Les mains serrées entre les genoux^ il resta longtemps assis, dans l'immobilité; puis il se leva et se mit à marcher en réfléchissant. Il avait une démarche particulière; il penchait un peu en avant le haut du corps et frappait des talons avec force ; même quand la terre était sèche, ses pas laissaient une trace nette. Il sifflotait doucement une mélodie italienne peu compliquée, ce qui l'aidait à réfléchir.
Mais voilà qu'il haussait les épaules et se tâtait le pouls : le cœur battait à coups rapprochés, tranquilles et égaux, avec une force sonore. Gomme un novice jeté en prison pour la première fois, il examina attentivement la cellule, les verrous^ la chaise vissée au mur et se dit :
« Pourquoi ai~je une telle sensation de joie, de liberté? Oui, de liberté : je pense à l'exécution dç demain et il me semble qu'elle
LES SEPT PENDUS 14 i
n'existe pas. [Je regarde les murs, et il me semble qu'ils n'existent pas non plus. Et je me sens libre comme si, au lieu d'être en prison, je venais de sortir d'une autre cellule où j'aurais été enfermé pendant touïe
la rie. »
Les mains de Werner se mirent à trembler, phénomène inconnu pour lui. La' pensée devenait de plus en plus vibrante. Il lui semblait que, dans sa tête, des langues de feu s'agitaient et voulaient s'échapper de son cerveau afin d'éclairer le lointain encore obscur. Enfin, les flammes parvinrent à jaillir, et l'horizon s'illumina d'une vive clarté.
La vague lassitude qui avait tourmenté Werner pendant les deux dernières années avait disparu à la vue de la mort; sa belle jeunesse revenait en jouant. C'était plus, même, que la belle jeunesse. Avec l'étonnante clarté d'esprit qui élève parfois l'homme sur les sommets suprêmes de la méditation, Werner vit soudain et la vie et la mort; et la majesté de ce spectacle nou-
112 LES SEPT PENHUS
veau le frappa. Il lui sembla suivre un sentier étroit comme le tranchant d'une lame sur la crête de la plus haute montagne. D'un côté, il voyait la vie, et de l'autre, il voyait la mort ; elles étaient comme deux mers profondes, étincelantes et belles, confondues à l'horizon en une seule étendue infinie.
— Qu'est-ce donc?. . . Quel spectacle divin ! dit-il lentement.
11 se leva involontairement et se redressa, comme s'il eût été en présence de l'Être suprême. Et, anéantissant les murailles, l'espace et le temps, par la force de son regard qui pénétrait tout, il plongea les yeux au plus profond de la vie qu'il avait quittée.
Et la vie prit un aspect nouveau. 11 n'essaya plus de traduire en paroles ce qu'il voyait, comme autrefois; d'ailleurs, il ne trouvait pas de mots adéquats dans tout le langage humain, encore si pauvre, si avare. Les choses mesquines, malpropres et mauvaises, qui lui suggéraient du mépris et même parfois du dégoût à la vue des hommes, avaient complètement disparu.
C'est ainsi que, pour ceux qui s'élèvent en ballon, la boue et la saleté des rues étroites sont invisibles et la laideur se mue en beauté.
D'un mouvement inconscient, Werner marcha vers la table et s'y accouda du bras droit. Hautain et autoritaire par nature, on ne lui avait jamais vu une attitude plus fîère, plus libre et plus impérieuse, ni un pareil regard, ni un tel redressement de tête, car jamais encore il n'avait été aussi libre et aussi puissant que maintenant, dans cette prison, au seuil du supplice et de la mort.
Devant ses yeux illuminés, les hommes prirent un aspect nouveau, une beauté et un charme inconnus. Il planait au-dessus du temps, et jamais ne lui était apparue si jeune cette humanité qui, la veille encore, hurlait comme une harde de fauves dans les forêts. Ce qui lui avait semblé jusqu'ici terrible, impardonnable et vil, devenait tout à coup touchant et naïf; c'est ainsi qu'on chérit chez l'enfant la gaucherie de la démarche, le bégayement décousu oii étincelle le génie
inconscient, les erreurs et les bévues risibles, les cruelles meurtrissures.
— Mes chers amis I
Werner se mit à sourire, et son attitude perdit sa force altière et imposante. Il redevint le prisonnier qui souffre dans sa cellule étroite, qui s'ennuie de voir constamment un œil curieux le fixer au travers de la porte. Il s'assit, sans que son corps prît la pose raide qui lui était coutumiêre, et il considéra les murs et les grillages avec un sourire faible et doux qu'il n'avait jamais eu. Et quelque chose se passa qui ne lui était encore jamais arrivé : il pleura.
— Mes chers camarades! chuchota-t-il en versant des larmes amères. Mes chers camarades !
Quelle voie mystérieuse avait-il suivie, pour passer du sentiment de liberté illimitée et hautaine, à cette pitié passionnée et attendrie? Il ne le savait pas. Avait-il vraiment pitié de ses camarades, on bien ses pleurs cachaient-ils quelque chose de plus passionné, de plus grand encore? Son cœur
qui avait soudain ressuscité et refleuri l'ignorait. Werner pleurait et chuchotait :
— Mes chers camarades I Mes chers camarades I
Et dans cet homme qui pleurait et souriait à travers ses larmes^ personne — ni les juges, ni les camarades, ni lui-même — n'aurait reconnu le Werner froid et hautain, sceptique et insolent.