EMBRASSE-LE ET TAIS-TOI
Le verdict concernant les cinq terroristes a été prononcé dans sa forme définitive et confirmé le même jour. On n'a pas réuni les condamnés comme Tania le supposait, dans la même cellule, et on ne leur a pas dit quand aura lieu le supplice. Mais ils ont prévu qu'on les pendra, selon la coutume, cette nuit même ou la nuit suivante au plus tard. Lorsqu'on leur a offert de voir leur famille le lendemain, ils ont compris que l'exécution était fixée à vendredi au point du jour.
Tania Kovaltchouk n'avait pas de proches parents. Elle ne se connaissait que quelques
parents lointains, habitant la Petite-Russie^ lesquels, probablement, ne savaient rien du procès, ni du verdict. Moussia et Werner n'ayant pas révélé leur identité ne tenaient pas à voir les leurs. Seuls, Serge Golovine et Wassili Kachirine devaient recevoir leur famille. Tous deux envisageaient, avec effroi, cette entrevue prochaine, mais ni l'un ni l'autre n'avait la force de s'y dérober.
Serge Golovine attendait cette visite, la mort dans Tàme. Il aimait beaucoup son père et sa mère qu'il avait vus tout récemment, et il était plein de terreur à la pensée de les revoir une dernière fois. Le supplice luimême, dans toute sa monstruosité, se dessinait plus facilement dans son imagination que ces quelques minutes incompréhensibles, hors du temps, hors de la vie. Que faire? que dire? Les gestes les plus simples, les plus coutumiers : serrer une main, embrasser, dire : « Bonjour, père » lui paraissaient affreux et insensés.
Toute la matinée, jusqu'à l'heure oii il reçut ses parents, Serge Golovine se pro-
mena de long en large dans son cachot, en tourmentant sa barbiche, les traits pitoyablement contractés. Parfois, il s'arrêtait brusquement pour respirer comme un nageur qui est resté trop longtemps sous l'eau. Mais, comme il était bien portant, que sa jeune vie était solidement plantée en lui, même en ces minutes de souffrances atroces, le sang circulait sous sa peau, colorait ses joues et ses yeux bleus conservaient leur éclat habituel.
Tout se passa beaucoup mieux que Serge ne le supposait ; ce fut son père, le colonel en retraite Nicolas Serguiévitch Golovine, qui pénétra le premier dans la pièce oïl les visiteurs étaient reçus. Toute sa personne était blanche de la même blancheur : visage, cheveux, barbe, mains. Son vieux vêtement bien brossé sentait la benzine ; ses épaulettes paraissaient neuves. Il entra d'un pas ferme, mesuré, en se redressant, et dit à haute voix, sa main sèche tendue :
— Bonjour, Serge!
Derrière lui,4.1a mère venait à petits pas,
souriant d'un sourire étrange. A son tour, elle serra la main du jeune homme et répéta à haute voix :
— Bonjour, mon petit Serge !
Mais elle ne se jeta pas sur son fils, elle ne se mit pas à pleurer ou à crier, comme Serge s'y attendait; elle l'embrassa et s'assit sans parler. Puis, d'une main tremblante, elle arrangea les plis de sa robe noire.
Serge ignorait que le colonel avait passé toute la nuit précédente à combiner cette entrevue. « Nous devons alléger les derniers moments de notre fils et non les lui rendre plus pénibles », avait décidé le colonel, et il avait soigneusement pesé chaque phrase, chaque geste de la visite du lendemain. De temps en temps, il s'embrouillait, il oubliait ce qu'il était parvenu à préparer et il pleurait amèrement, affaissé dans le coin de son canapé. Le lendemain matin, il avait expliqué à sa femme ce qu'elle devait faire.
— Surtout, embrasse-le et tais-toi, lui répétait-il. Tu pourras parler après, un peu après, mais quand tu l'embrasseras, tais-toi.
Ne parle pas aussitôt après l'avoir embrassé, comprends-tu? Sinon, tu diras ce qu'il ne faut pas dire.
— Je comprends, Nicolas Serguiévitch !
répondit la mère en pleurant.
— Et ne pleure pas ! que Dieu t'en préserve ! Ne pleure pas! Tu le tueras, si tu pleures, mère !
— Et pourquoi pleures-tu toi-même?
— Comment ne pleurerait-on pas avec vous autres? Il ne faut pas que tu pleures, entends-tu ?
— Bien, Nicolas Serguiévitch.
Ils montèrent en fiacre et partirent, silencieux, voûtés, vieillis. On était au carnaval et les rues étaient pleines d'une foule bruyante. Mais les deux vieillards, plongés dans leurs pensées, -n'entendirent pas la ville s'agiter gaîment autour d'eux.
On s'assit. Le colonel prit une attitude convenue, la main droite dans la fente de sa redingote. Serge resta assis un instant ; son regard rencontra le visage ridé de sa mère ; il se leva tout à coup.
— Assieds-toi, mon petit Serge ! supplia la mère.
— Assieds-toi, Serge ! répéta le père.
Ils gardèrent le silence. La mère avait un sourire étrange.
— Que de démarches nous avons faites pour toi, Serge! Le père...
— C'était inutile, petite mère!...
Le colonel dit avec fermeté :
— Nous devions le faire pour que tu ne penses pas que tes parents t'avaient abandonné.
Ils se turent de nouveau. Ils avaient peur de prononcer une parole, comme si chaque mot de la langue avait perdu son sens propre et ne signifiait plus qu'une chose : la mort. Serge regardait la petite redingote proprette qui exhalait une odeur de benzine et pensait:' « Il n'a plus d'ordonnance, donc il a nettoyé son habit lui-même. Comment n'ai-je jamais remarqué qu'il nettoyait son habit? Ce devait être le matin, probablement. » Soudain, il demanda :
— Et ma sœur? Elle va bien ?
-— Ninotchka ne sait rien ! répondit vivement la mère.
Mais le colonel Finterrompit avec sévérité :
— A quoi bon mentir ? Elle a lu les journaux... Que Serge sache que... tous... les siens... ont pensé... et...
Il ne put continuer et s'arrêta. Soudain, le visage de la mère se tira, les traits se brouillèrent et devinrent sauvages. Les yeux décolorés s'écarquillèrent follement; la respiration devint de plus en plus haletante et forte.
— Se... Ser... Ser... Ser...ge, répéta-t-elle sans mouvoir ses lèvres. Ser...ge...
— Petite mère !
Le colonel fit un pas; tremblant tout entier, sans savoir combien il était affreux dans sa blancheur cadavérique, dans sa fermeté désespérée et voulue, il dit à sa femme :
— Tais-toi ! Ne le torture pas ! Ne le torture pas ! Ne le torture pas ! Il doit mourir! Ne le torture pas !
Puis il fît un pas en arrière, remit la main dans la fente de sa redingote ; avec une expression de calme forcé, il demanda à haute voix, les lèvres blêmes :
— Quand?
— Demain matin, répondit Serge.
La mère regardait à terre, en se mordant les lèvres, comme si elle n'entendait rien. Et il sembla qu'elle laissait tomber ces paroles simples et étrangères tout en continuant à se mordre les lèvres :
— Ninotchka m'a dit de t'embrasser, mon petit Serge !
— Embrasse-la de ma part ! répondit le condamné.
— Bien. Les Kvostof te font saluer.
— Qui est-ce?... Ah ! oui.
Le colonel l'interrompit :
— Allons! il faut partir. Lève-toi, mère, il le faut !
Les deux hommes soulevèrent la femme qui défaillait.
— Dis-lui adieu ! ordonna le colonel.
Bénis-le I
Elle fit tout ce qu'on lui dit. Mais tout en donnant à son fils un court baiser et en faisant sur lui le signe de croix, elle hochait la tête et répétait distraitement :
— Non, ce n'est pas cela! Non, ce n'est pas cela î
— Adieu, Serge ! dit le père.
^ Ils se serrèrent la main et échangèrent un baiser bref, mais fort.
— Tu... commença Serge.
— Eh bien? demanda le père d'une voix saccadée.
— Non, pas comme cela. Non, non! Comment dirai-je? répétait la mère en hochant la tête.
Elle s'était de nouveau assise et chancelait.
— Tu... répéta Serge.
Son visage prit une expression lamentable et il grimaça comme un enfant ; des larmes remplirent ses yeux. A travers leurs facettes étincelantes, il vit tout près de lui le visage pâle de son père qui pleurait aussi.
— Père ! tu es un homme fort !
— Que dis-tu ? Que dis-tu? s'écria le colonel effaré.
Soudain, comme s'il se fût cassé, il tomba la tête sur l'épaule de son fils. Et tous deux, ils couvraient de baisers ardents, Tun, des cheveux légers, l'autre, une capote de prisonnier.
— Et moi? demanda brusquement une voix rauque.
Ils regardèrent : la mère était debout et la tête rejetée en arrière, elle les considérait avec colère, presque avec haine.
— Qu'as-tu, mère ? demanda le colonel.
— Et moi ? répéta-t-elle en hochant la tête avec une énergie insensée. Vous л''ои8 embrassez? Vous êtes des hommes, n'est-ce pas? Et moi?...
— Mère! Et Serge se jeta dans ses bras. Les derniers mots du colonel furent :
— Je te bénis pour la mort, Serge ! Meurs avec courage, comme un officier !
Et ils partirent... De retour dans sa cellule, Serge se coucha sur son lit de camp, le visage tourné vers le mur pour que les
soldats ne le vissent pas, et il pleura longtemps.
Seule, la mère de Wassili Kachirine vint le visiter. Le père, un riche marchand, avait "refusé de raccompagner. Lorsque la vieille entra, Wassili se promenait dans sa cellule. Malgré la chaleur, il tremblait de froid. La conversation fut courte et pénible.
— Vous n'auriez pas dû venir, mère.
Nous nous tourmentons, vous et moi !
— Pourquoi tout cela, Wassia ? Pourquoi as-tu fait cela, mon fils?
Et la vieille femme se mit à pleurer en séchant ses larmes avec son fichu de soie noire.
Habitués comme ils Tétaient, ses frères et lui, à bousculer leur mère, simple femme qui ne les comprenait pas, il s'arrêta et tout en grelottant, lui dit d'un air courroucé :
— C'est ça, je le savais ! Vous ne comprenez rien, maman, rien!
— C'est bien, mon fils. Qu'as-tu? As-tu froid?
— J'ai froid, répondit Wassili ; et il se mit à marcher de nouveau en jetant du même air irrité des regards obliques à la
vieille.
— Tu as froid, mon fils...
— Ah ! vous parlez de froid, mais bientôt... Il eut un geste désespéré. La mère se remit
à sangloter.
— Je lui ait dit, à ton père : « Va le voir. C'est ton fils, ta chair, donne-lui un dernier adieu. » Il n'a pas voulu.
— Que le diable l'emporte ! Ce n'est pas un père... Toute sa vie ce fut une canaille. Il l'est resté.
— Wassia, c'est ton père pourtant...
Et la vieille femme hocha la tête d'un air de reproche.
C'était ridicule et terrible. En face de la mort, cette conversation mesquine et inutile les retenait. En pleurant presque, tant la chose était triste, Wassili cria :
— Comprenez donc, mère. On va me pendre, me pendre! Comprenez- vous^ oui ou non?
— Et pourquoi as-tu tué, toi? cria-t-elle.
— Mon Dieu! que dites-vous? Les botes même ont des sentiments. Snis-je votre fils ou non?
Il s'assit et pleura. Sa mère pleurait aussi, Tuais, dans l'impossibilité oii ils se trouvaient de communier tous deux dans la même affection, afin de l'opposer à la terreur de la mort prochaine, ils pleuraient des larmes froides qui ne réchauffaient pas le cœur.
— Tu me demandes si je suis ta mère? Tu me fais des reproches et moi, je suis devenue
"toute blanche ces derniers jours.
— C'est bien! c'est bien! papdonnez-moi! Adieu! Embrassez mes frères de ma part.
— Ne suis-je pas ta mère? Est-ce que je ne souffre pas pour toi?
Elle partit enfin. Elle pleurait tant qu'elle ne voyait plus son chemin. Et à mesure qu'elle s'éloignait de la prison, ses larmes devenaient plus abondantes. Elle retourna sur ses pas, mais elle s'égara dans cette ville où elle était née, où elle avait grandi, où elle vieillissait. Elle entra dans un petit jardin
abandonné et s'assit sur un banc humide.
Et subitement elle comprit : c'était demain qu'on allait pendre son fils ! D'un seul coup, elle se dressa, voulut crier, courir, mais la télé lui tourna et elle s'abattit. L'allée blanche de givre était humide et glissante : la vieille femme ne put se relever. Elle se dressait sur ses poignets et retombait de nouveau. Le fichu noir glissa de sa tête, découvrant les cheveux d'un gris sale. Il lui semblait qu'elle fêtait la noce de son fils. Oui, on venait de le marier, elle avait bu un peu de vin; elle était légèrement ivre.
— Je n'en puis plus! mon Dieu, je n'en puis plus !
La t^te vacillante, elle rampait sur le sol humide persuadée qu'on lui. faisait boire du vin, encore du vin. Et de son coeur montait avec le rire des ivrognes l'envie de se Hvrer à une danse sauvage... tandis qu'on portait toujours des coupes à ses lèvres, l'une après l'autre, Tune après l'autre...
YI
LES HEURES s'eNFUIENT
Dans la forteresse où les terroristes étaient enfermés, il y avait un clocher avec une antique horloge. Chaque heure, chaque demiheure, chaque quart-d'heure, l'air retentissait d'un son iniiniment triste, pareil au cri lointain et plaintif des oiseaux de passage. Le jour, cette musique bizarre et désolée se perdait dans le bruit de la ville, de la grande rue animée qui passait devant la forteresse. Les tramways grondaient, les sabots des chevaux résonnaient, les automobiles trépidantes jetaient au loin leurs appels rauques. Le carnaval étant proche, les paysans
des environs étaient venus en ville pour gagner quelque argent comme cochers de fiacre ; les grelots des chevaux petits-russiens tintaient bruyamment. Les conversations étaient gaies et sentaient l'ivresse, de vraies conversations de fête. Le temps était à l'unisson; le printemps avait amené le dégel et des mares troubles mouillaient la chaussée. Les arbres des squares avaient noirci. Par larges bouffées humides, un vent tiède venait de la mer et semblait partir en un vol joyeux vers l'infini.
De nuit, la rue se taisait sous la clarté des grands soleils électriques. L'immense forteresse aux murailles lisses plongeait dans l'obscurité, dans le silence ; une barrière de calme et d'ombre la séparait de la ville continuellement vivante. Alors, on entendait sonner les heures ; étrangère à la terre, une mélodie singulière naissait et mourait, lentement, tristement. Comme de grosses gouttes de verre transparentes, les heures et les minutes tombaient d'une hauteur incommensurable, dans une vasque métallique qui
vibrait doucement. Parfois, c'étaient des oiseaux qui passaient.
Dans les cellules, cette sonnerie seule arrivait, jour et nuit. Elle pénétrait au travers des épaisses murailles de pierre; elle seule rompait le silence. Parfois, on l'oubliait, on ne l'entendait pas. Parfois, on Tattendait avec désespoir. On ne vivait que par le son et pour le son, car on avait appris à se défier du silence. La prison était réservée aux criminels de marque; son règlement spécial, ri« goureux, était ferme et rude comme l'angle des murailles. Si les choses cruelles peuvent avoir leur noblesse, il y avait de la noblesse dans ce silence solennel et profond où s'engloutit tout souffle, tout frôlement.
Dans ce silence, que traversait le tintement désolé des minutes qui s'enfuient, trois hommes et deux femmes, séparés du monde, attendaient la venue de la nuit, de l'aurore et du supplice; et chacun s'y préparait à sa manière.
Pendant toute sa vie, Tania Kovaltchouk n'avait pensé qu'aux autres; c'était encore
pour les camarades qu'elle souflPrait et se torturait. Elle ne se représentait la mort que parce que celle-ci menaçait Serge Grolovine, Moussia et les autres ; elle avait oublié qu'elle aussi serait exécutée.
•Gomme pour se récompenser de la fermeté factice qu'elle avait montrée devant les juges, elle pleurait pendant des heures entières. Ainsi font les vieilles femmes qui ont beaucoup souffert. En pensant que Serge manquait peut-être de tabac, que Werner pouvait être
privé de thé qu'il affectionnait et ceci au
moment où ils allaient mourir — elle souffrait autant qu'à l'idée du supplice. Le supplice, c'était quelque chose d'inévitable, d'accessoire même, qui ne valait pas la peine d'être pris en considération ; mais qu'un homme emprisonné manquât de tabac à la veille même de son exécution, c'était pour elle une idée insupportable.
Elle éprouvait pour Moussia une pitié particulière. Depuis longtemps, il lui semblait, à tort, que Moussia aimait Werner; elle faisait pour eux des rêves splendides et lumi-
neux. Avant son arrestation, Moussia portait un anneau d'argent sur lequel étaient gravés un crâne et un tibia entourés d'une couronne d'épines. Souvent Tania Kovaltchouk avait regardé cette bague avec angoisse, comme un symbole de renoncement, et elle avait prié Moussia de la lui donner.
— Non, Tania, je ne te la donnerai pas. Tu en auras bientôt une autre au doigt!
Ses camarades pensaient toujours qu'elle allait prochainement se marier, ce qui Toffensait beaucoup. Elle ne voulait pas de mari. Et en se rappelant ces conversations avec Moussia, en songeant que Moussia était en effet sacrifiée, Tania, pleine d'une pitié maternelle, sentait les larmes l'étouffer. Chaque fois que l'horloge sonnait, elle levait son visage couvert de pleurs et tendait l'oreille : comment accueillait-on dans les autres cellules cet appel plaintif et opiniâtre de la mort?
YII
IL n'y a pas de mort
Et Moussia était heureuse !
Les bras croisés derrière le dos, revêtue d'une robe de prisonnière trop grande pour elle et qui la faisait ressembler à un adolescent affublé d'un costume d'emprunt, elle allait et venait dans sa cellule, à pas égaux, sans se lasser. Elle avait retroussé les manches trop longues de sa robe, et ses bras minces, amaigris, ses bras d'enfant, sortaient des larges entournures comme des tiges de fleurs placées dans une cruche malpropre et vulgaire. La rudesse de l'étoffe irritait la peau du cou blanc et gracile; parfois, d'un
mouvement des deux mains, elle dégageait sa gorge et tâtait avec précaution Fendroit où la peau lui cuisait.
Moussia marchait à grands pas, et elle se justifiait, en rougissant, de ce qu'on lui avait assigné à elle, si jeune, si humble, qui avait fait si peu de chose, la mort la plus belle, réservée jusqu'alors aux martyrs. Il lui semblait qu'en mourant à la potence, elle affichait une prétention de mauvais goût.
A la dernière entrevue, elle avait prié son avocat de lui procurer du poison, mais aussitôt elle y avait renoncé : n'allait-on pas penser qu'elle agissait ainsi par peur ou par ostentation ? Au lieu de mourir modestement^ inaperçue, ne causerait-elle pas encore du scandale? Aussi avait-elle ajouté vivement :
— Et puis, non, c'est inutile!
Maintenant, son unique désir est d'expliquer; de prouver qu'elle n'est pas une héroïne, qu'il n'est pas efiroyable de mourir, qu'il ne faut ni la plaindre, ni se tourmenter pour elle.
Gomme si on l'avait vraiment accusée.
;es sept pendus 79
Moussia cherche des excuses, des prétextes de nature à exalter son sacrifice et à lui donner une valeur réelle.
« En effet, se dit-elle, je suis jeune, j'aurais pu vivre longtemps encore. Mais...»
De même que la lueur d'une bougie s'efface dans le rayonnement du soleil levant, la jeunesse et la vie lui paraissent ternes et sombres devant l'auréole magnifique et lumineuse qui va couronner sa modeste personne.
« Est-ce possible? se demande Moussia, toute confuse. Est-il possible que je mérite qu'on me pleure ? »
Et une joie indicible l'envahit. Il n'y a plus de doute ; élue, elle est élue entre toutes ! Elle a le droit de figurer parmi les héros qui, de tous pays, s'en vont vers le ciel au travers des flammes, des exécutions. Quelle paix sereine, quel bonheur infini ! Immatérielle, elle croit planer dans une lumière divine.
A quoi Moussia pense-t-elle encore? A bien des choses, car pour elle, le fil de la vie n'est pas coupé par la mort, mais conti-
nue à se dérouler d'une manière calme et régulière. Elle pense à ses camarades, à ceux qui, de loin, sont angoissés par Fidée de son supplice prochain; à ceux qui,* plus proches, iront avec elle à la potence. Elle est étonnée que Vassili soit en proie à une telle peur, lui qui a toujours été brave. Le mardi matin, alors qu'ils s'étaient préparés à tuer et à mourir eux-mêmes, Tania Kovaltchouk avait tremblé d'émotion ; il avait fallu l'éloigner, tandis que Vassili plaisantait, riait, se mouvait au milieu des bombes avec si peu de précaution que Werner lui avait dit d'un ton sévère :
— Il ne faut pas jouer avec la mort!
Pourquoi donc Vassili a-t-il peur maintenant? Cette terreur incompréhensible est si étrangère à l'âme de Moussia, qu'elle cesse bientôt d'y penser et d'en chercher la cause. Soudain, une envie folle la prend de voir Serge Golovine et de rire avec lui.
Peut-être aussi sa pensée ne veut-elle pas s'arrêter longtemps sur le même sujet, comme un oiseau léger qui plane devant les
horizons infinis, et pour lequel l'espace tout entier, l'azur caressant et tendre, est accessible. Les heures sonnent. Les pensées se fondent dans une symphonie harmonieuse et lointaine : les images fuyantes deviennent une musique. Il semble à Moussia qu'elle voyage, pendant une nuit tranquille, sur une route large et douce; les ressorts de la voiture tressautent faiblement. Tous les soucis ont disparu; le corps fatigué se dissout dans les ténèbres; joyeuse et lasse, la pensée crée paisiblement de vives images et s'enivre de leur beauté. Moussia se rappela trois camarades qui avaient été pendus récemment; leurs visages étaient illuminés et proches, plus proches que ceux des vivants... Ainsi, le matin, on pense gaiement aux amis hospitaliers qui vous recevront le soir, le sourire aux lèvres...
A force de marcher, Moussia se sentit très fatiguée. Elle se coucha avec précaution sur le Ht de camp et continua à rêver, les paupières à demi-closes :
« Est-ce bien la mort? Mon Dieu, qu'elle
est belle 1 Ou est-ce la vie? Je ne sais pas, je ne sais pas! Je vais voir et entendre... »
Depuis les premiers jours de son emprisonnement, elle était en proie à des hallucinations. Elle avait l'oreille très musicale; affiné encore par le silence, son sens auditif rassemblait les échos les plus ténus de la vie : le pas des sentinelles dans le corridor, le tiatement de Fhorloge, le chuchotement du vent sur le toit de zinc, le grincement d'une lanterne, tout cela se fondait pour elle en une vaste et mystérieuse symphonie. Au commencement, ces hallucinations effrayaienft Moussia qui les chassait comme des manifestations morbides; puis elle comprit qu'elle était bien portante, qu'il n'y avait là aucun symptôme pathologique ; alors elle ne résista plus.
Mais voici qu'elle entend très nettement le fracas d'une musique militaire. Étonnée, elle ouvre les yeux, lève la tête. Par la fenêtre, elle voit la nuit ; Thorloge sonne. « Encore ! » pense-t-elle sans se troubler, en fermant les paupières. Aussitôt, la musique
recommence. Maussia distingue nettement le pas des soldats, tournant Fangle de la prison; c'est un régiment tout entier qui passe sous les fenêtres. Les bottes scandent le rythme de la musique sur la terre gelée : une ! deux ! une ! deux ! Parfois, le cuir d'une botte craque ; un pied glisse et se raffermit aussitôt. La musique se rapproche, elle joue une marche triomphale, bruyante et entraînante, que Moussia ne connaît pas* Il y a probablement une fête dans la forteresse.
Les soldats sont sous les fenêtres et la cellule se remplit de sons joyeux, cadencés et harmonieux. Une grande trompette de cuivre lance des notes fausses : elle n est pas en mesure. Moussia se représente le petit soldat qui joue de cette trompette avec un air appliqué, et Moussia rit.
Le régiment a passé ; le bruit des pas va en mourant : une, deux! une, deux ! De loin, la muvsique est encore plus belle et plus gaie. Plusieurs fois encore, la trompette retentit à contre-temps, de sa voix métallique, sonore
et gaie, et tout s'éteint. De nouveau, les heures sonnent au clocher.
De nouvelles formes viennent, qui se penchent sur elle, l'entourent d'un nuage transparent, et l'élèvent très haut, là où planent les oiseaux de proie. A gauche, à droite, en haut, en bas, partout des oiseaux crient comme des hérauts : ils appellent, ils avertissent. Ils déploient leurs ailes, et l'immensité les soutient. Et sur leur poitrine gonflée qui fend Tair, se reflète l'azur étincelant. Les battements du cœur de Moussia deviennent de plus en plus égaux, sa respiration de plus en plus calme et paisible. Elle s'endort ; son visage est pâle ; ses traits tirés ; ses yeux cernés. Sur ses lèvres un sourire. Demain, quand le soleil se lèvera, ce visage intelligent et fin sera déformé par une grimace qui n'aura plus rien d'humain ; le cerveau sera inondé d'un sang épais ; les yeux vitriflés sortiront des orbites. Mais aujourd'hui, Moussia dort tranquille et sourit dans son immortalité.
Moussia dort.
Et la prison continue à vivre sa vie spéciale, aveugle, vigilante comme une inquiétude perpétuelle. On marche. On chuchote. Un fusil résonne, 11 semble que quelqu'un crie. Est-ce vérité ou hallucination?
Le guichet de la porte s'abaisse sans qu'on l'entende. Dans l'ouverture noire apparaît une sinistre figure barbue. Longtemps, des yeux écarquillés contemplent avec étonnement Moussia endormie ; puis la figure disparaît comme elle est venue.
Le carillon sonne et chante, longuement. On dirait que les heures fatiguées gravissent vers minuit une haute montagne; l'ascension est de plus en plus pénible. Elles glissent, retombent en arrière en gémissant et se remettent à monter péniblement vers le noir sommet.
On marche. On chuchote. Déjà, on attelle les chevaux à la sombre voiture dépourvue de lanterne.