A UNE HEURE DE L APRES-MIDI, EXCELLENCE
Comme le ministre était un homme très gros, prédisposé à l'apoplexie, et qu'il fallait lui épargner toute émotion dangereuse, on prit de minutieuses précautions pour l'avertir qu'un grave attentat était projeté contre lui. Lorsqu'on vit qu'il accueillait la nouvelle avec calme, on lui communiqua les détails : l'attentat devait avoir lieu le lendemain au moment oii Son Excellence quitterait la mai-? son pour aller au rapport. Quelques terroristes, munis de revolvers et de bombes, qu'un agent provocateur avait dénoncés et qui se trouvaient maintenant sous la surveil-
lance de la police, se rassembleraient à une heure de l'après-midi près du perron, et attendraient la sortie du ministre. C'est là que les criminels seraient arrêtés.
— Pardon! interrompit le ministre surpris. Gomment savent-ils que j'irai présenter mon rapport à une heure de l'aprèsmidi, alors que je n'en suis informé moimême que depuis deux jours?
Le commandant du corps de défense eut un vague geste d'ignorance :
— A une heure de l'après-midi, Excellence !
Étonné et en même temps satisfait de Thabileté avec laquelle la police avait conduit l'affaire, le ministre hocha la tête ; un sourire dédaigneux parut sur ses grosses lèvres cramoisies; il fit rapidement tous les préparatifs nécessaires pour aller, passer la nuit dans un autre palais, afin de ne gêner en rien les policiers.
Tant que les lumières brillèrent dans cette nouvelle résidence, tant que ses familiers lui exprimèrent leur indignation et s'agitèrent
autour (le lui, le ministre éprouva un sentiment d'excitation agréable. Il lui semblait qu'on venait de lui donner ou qu'on allait lui donner une grande récompense inattendue. Mais les amis partirent, les lumières furent éteintes. La clarté intermittente et fantastique des lampes à arc de la rue frappa le plafond et les murs, pénétrant au travers des hautes fenêtres — symbole de la fragilité de tous les verrous, de tous les murs, de toutes les surveillances. Alors, dans le silence et la solitude d'une chambre étrangère, le dignitaire fut envahi d'une terreur indicible.
Il avait une maladie de reins. Chaque émotion violente provoquait l'enflure du visage, des pieds et des mains et le faisait paraître plus lourd, plus massif. Maintenant, pareil à un tas de chair boufOe pesant sur les ressorts du lit, il sentait, avec l'angoisse des gens malades, son visage se gonfler et devenir comme étranger à son corps. Sa pensée revenait obstinément au sort cruel que ses ennemis lui préparaient. Il évoqua
l'an après l'autre les attentats récents, où des bombes avaient été lancées contre des personnes aussi nobles que lui et même plus titrées ; les engins déchiraient les corps en mille lambeaux, projetaient les cerveaux contre d'ignobles murs de briques et arrachaient les dents des mâchoires. Et à ces souvenirs, il lui semblait que son corps malade éprouvait déjà l'effet de l'explosion. Il se représenta ses bras détachés des épaules, ses dents cassées, son cerveau écrasé. Allongées dans le lit, ses jambes s'engourdissaient, immobiles, les pieds en l'air, comme ceux d'un mort. Il respira bruyamment, toussa, pour ne ressembler en rien à un cadavre; il remua, pour entendre le bruit des ressorts métalliques, les froissements de la couverture de soie. Et pour se prouver qu'il était tout à fait vivant, il prononça d'une voix forte et nette :
— Braves bougres ! Braves bougres !
Ceux qu'il louait ainsi, c'étaient les agents de poHce, les gendarmes, les soldats, tous ceux qui protégeaient sa vie et avaient pré-
venu Fattentat. Mais il avait beau remuer, s'exclamer, sourire de l'échec des terroristes, il ne pouvait se persuader qu'il était sauvé. Il croyait sentir au contraire que la mort, dont il était menacé, était déjà présente et qu'elle se tiendrait auprès de lui jusqu'à ce que les assassins eussent été saisis, dépouillés de leurs engins et jetés dans une prison sûre. Ill'apercevait dans un angle de la pièce, droite et immobile, pareille à un soldat obéissant placé en sentinelle de par une volonté inconnue.
« A une heure de l'après-midi. Excellence! » Cette phrase revenait, prononcée sur tous les tons : tantôt joyeuse et ironique, tantôt obstinée et stupide. On eût dit qu'une centaine de phonographes, placés dans la chambre, criaient l'un après l'autre, avec l'idiote application des machines :
« A une heure de l'après-midi, Excellence! »
Et cette « une heure de l'après-midi » du
lendemain, qui, si peu de temps auparavant,
ne se distinguait en rien des autres heures,
cette heure avait pris une importance mena-
çante ; elle était sortie du cadran et commençait à vivre d'une vie distincte, en s'allongeant comme un immense rideau noir, qui partageait la vie en deux. Avant elle et après elle, nulle autre heure n'existait : elle seule, présomptueuse et obsédante, avait droit à une vie particulière.
En grinçant des dents, le ministre se souleva dans son lit et s'assit. Il lui était positivement impossible de dormir.
Avec une netteté terriflante, en serrant contre sa figure ses mains boursouflées, il se représenta comment il se serait levé le lendemain, s'il n'avait rien su. Il aurait pris son café, il se serait habillé dans le vestibule ; et ni lui, ni le suisse qui lui aurait passé sa pelisse, ni le valet de chambre qui lui aurait servi le café n'auraient compris l'inutilité de pareils soins... Le suisse aurait ouvert la porte... Oui, ce bon suisse prévenant, aux yeux bleus, au regard franc, aux nombreuses décorations militaires, c'est lui qui aurait ouvert de ses propres mains la porte terrible.
— Ah! fit tout à coup le ministre à haute voix, et lentement il enleva les mains de son visage. En regardant dans l'ombre, bien loin devant lui, d'un regard fixe et attentif, il tendit la main pour tourner le bouton de la lampe. Puis, il se leva et, pieds nus, fit le tour de la chambre étrangère, inconnue de lui; trouvant un autre bouton, il le tourna aussi. La pièce devint claire et agréable; seuls, le lit en désordre, la couverture tombée, indiquaient une terreur qui n'avait pas encore complètement disparu.
Vêtu d'une chemise de nuit, la barbe embroussaillée, le regard irrité, le ministre ressemblait à tous les vieillards tourmentés par l'asthme et Tinsomnie. On eût dit que la mort, préparée pour lui par d'autres, l'avait dénudé, arraché au luxe dont il était entouré. Sans s'habiller, il se jeta dans un fauteuil ; ses yeux errèrent au plafond.
— Imbéciles! cria-t-il d'un ton méprisant et convaincu.
Ce mot s'adressait aux policiers que, l'instant d'avant, il avait qualifiés de « braves
bougres » et qui, par excès de zèle, lui avaient fait part de tous les détails de 'Fat^', tentât projetéi
Évidemment, raisonnait-il, j'ai реш
maintenant parce qu'on m'a averti. Mais si" je n'avais rien su, j'aurais tranquillement pris mon café. Et ensuite, évidemment, cette mort... Mais ai-je donc, en vérité, si peur de la mort? J'ai les reins malades, je dois en mourir un jour, pourtant je n'ai pas peur, parce que je ne sais rien. Et ces imbéciles me disent: « A une heure de l'après-midi, Excellence î » Ils ont pensé que j'en serais heureux !... Au lieu de cela, la mort est venue se placer dans le coin et elle ne s'en va plus! Elle ne s'en va pas, parce que c'est ma pensée ! Ce n'est pas mourir qui est terrible, c'est de savoir qu'on va mourir. Il serait tout à fait impossible à l'homme de vivfe s'il connaissait l'heure et le jour de sa mort avec une certitude absolue. Et ces idiots qui me préviennent : « A une heure de l'après-midi. Excellence ! »
Récemment, il avait été malade, et les
LES SEPT PENDUS il
médecins lui avaient dit qu'il allait mourir, qu'il devait prendre ses dernières dispositions. Il ne les avait pas crus; et en effet, il était resté en vie. Dans sa jeunesse, il lui était arrivé de perdre pied ; résolu d'en finir avec l'existence, il avait chargé son revolver, écrit des lettres et fixé l'heure de son suicide; puis, au dernier moment, il avait réfléchi. Car toujours, à l'instant suprême, une circonstance inattendue peut se produire; aucun homme, par conséquent, ne peut savoir quand il mourra.
« A une heure de l'après-midi, Excellence ! » lui avaient dit ces aimables crétins. On l'en avait informé seulement parce que sa mort était conjurée; or, il était terrifié rien qu'en apprenant Theure ой elle eût été possible. Certes, il savait bien qu'on le tu^ rait une fois ou Tautre, mais ce ne serait pas demain... ce ne serait sûrement pas demain; il pouvait dormir tranquille, comme un être immortel. Les imbéciles ! ils ne soupçonnaient pas quel gouffre ils avaient creusé en disant, avec une stupide amabilité : « A
une heure de l'après-midi, Excellence ! » Le cœur soudain traversé d'une angoisse aiguë, le ministre comprit qu'il n'aurait ni sommeil, ni repos, ni joie, tant que cette heure maudite, noire, et comme en dehors des jours, ne serait pas écoulée. Elle suffisait pour anéantir la lumière et envelopper 1 homme dans les ténèbres opaques de la ])eur. Une fois réveillée, la peur de la mort se répandait de fibre en fibre, s'infiltrait dans les os, suait par tous les pores.
Le ministre ne pensait déjà plus aux assassins de demain : ils avaient disparu, égarés dans la foule des choses néfastes qui entouraient sa vie. Il craignait l'inattendu, rinévitable : une attaque d'apoplexie, une déchirure du cœur, la rupture d'une petite artère qui, soudain, ne pourrait résister à fafflux du sang et sauterait comme un gant trop juste sur des doigts enflés.
Son cou gros et court lui faisait peur; il n'osait regarder ses doigts enflés, pleins d'une humeur fatale. L'instant d'avant, dans l'obscurité, il avait dû remuer pour ne pas
ressembler à un mort ; et voici que maintenant, sous cette lumière vive, froide, hostile, effrayante, il lui semblait horrible, impossible même de se mouvoir pour allumer une cigarette ou sonner un domestique. Ses nerfs se tendaient. Les yeux rouges et convulsés, la tête en feu, il étouffait.
Soudain, dans l'obscurité de la maison endormie, parmi la poussière et les toiles d'araignée, la sonnette électrique s'anima sous le plafond. La petite langue métallique frappait de saccades pressées le bord de la clochette sonore. Elle se tut, puis tinta de nouveau en un bruit continu et terrifiant.
On accourut. Çà et là, des lampes s'allumèrent aux murs et aux lustres; il y en avait trop peu pour que la clarté fût intense, mais assez pour faire apparaître les ombres. Elles se montrèrent partout : elles se dres* sèrent dans les angles et s'allongèrent contre le plafond, s'accrochant à toutes les saiUies, courant le long des murs. Il était difficile de comprendre où se trouvaient auparavant toutes ces ombres taciturnes, monstrueuses
€t innombrables, âmes muettes de choses muettes.
Une voix épaisse et tremblante disait on ne sait quoi. Puis on téléphona au médecin : le ministre se trouvait mal. On fît aussi venir réponse de Son Excellence.
л LA PEINE DE MORT PAR PENDAISON
Les prévisions de la police se réalisèrent. Quatre terroristes, trois hommes et une femme, porteurs de bombas, de revolvers et de machines infernales, furent pris devant le perron de la résidence ; on arrêta un cinquième complice à son domicile, oii les engins avaient été fabriqués et le complot tramé. On trouva là une grande quantité de dynamite, d'armes. Ils étaient tous très jeunes; Taîné des hommes avait vingt sept ans, la plus jeune des femmes dix-neuf. On les jugea dans la forteresse oii ils avaient été emprisonnés après leur arrestation; on les jugea
rapidement, à huis clos, comme on le faisait à cette époque impitoyable.
Devant le tribunal, tous les cinq furent paisibles, mais sérieux et pensifs : leur mépris pour les juges était si grand qu'ils ne voulurent pas souligner leur hardiesse par un sourire inutile ou une gaîté feinte. Ils furent juste assez tranquilles pour protéger leur âme et sa grande ombre d'agonie contre les regards étrangers et malveillants. Parfois ils refusaient de répondre aux questions, parfois ils répondaient simplement, brièvement, nettement, comme s'ils eussent parlé à des statisticiens désireux de compléter des tableaux de chiffres et non pas à des juges. Trois d'entre eux, une femme et deux hommes, donnèrent leur véritable nom ; les deux autres refusèrent de faire connaître leur identité. Ils manifestèrent pour tout ce qui se passa cette curiosité lointaine et atténuée propre aux gens gravement malades ou possédés par une seule idée toute-puissante. Ils jetaient des coups d'œil rapides, saisissaient au vol une parole intéressante et se
remettaient à penser, en reprenant à Гепdroit même où la pensée s'était arrêtée.
L'accusé placé le plus près des juges avait déclaré se nommer Serge Golovine^ ancien officier, fils d'un colonel en retraite. 11 était tout jeune, large d'épaules, et si robuste que ni la prison ni l'attente de la mort certaine n'avaient pu ternir la coloration de ses joues, et altérer Texpression de naïveté heureuse de ses yeux bleus. Tant que durèrent les débats, il tourmenta sa barbe blonde embroussaillée, dont il n'avait pas encore l'habitude, et regarda fixement la fenêtre, en fronçant les paupières.
On était à la fin de l'hiver, à l'époque où, parmi des tourmentes de neige et des journées de froid morne, le printemps proche envoie parfois, en précurseur, un jour lumineux et tiède, ou même une seule heure, mais si passionnément jeune et étincelante que les moineaux de la rue deviennent fous de joie et que les hommes semblent enivrés. A travers la fenêtre d'en haut, sale encore de la poussière de l'été précédent, on
voyait un ciel très bizarre et très beau : au premier coup d'œil, il semblait d'un gris laiteux et trouble; puis, à le regarder mieux, il apparaissait avec des taches d'azur d'un bleu de plus en plus profond, pur et infini. Et parce qu'il ne se dévoilait pas brusquement, mais se drapait pudiquement dans le voile transparent des nuages, il devenait cher, telle une fiancée. Serge Golovine regardait le ciel, tiraillait sa moustache, clignait tantôt l'un, tantôt l'autre de ses yeux aux longs cils touffus et réfléchissait profondément on ne sait à quoi. Une fois même, ilj agita vivement ses doigts ; une expression de joie naïve parut sur son visage ; mais il regarda autour de lui et sa joie s'éteignit comme un tison sur lequel on a posé le pied. Presque instantanément, presque sans transition, la rougeur des joues fit place à une blancheur cadavérique; un fin cheveu arraché avec douleur fut serré comme dans un étau par les doigts aux extrémités exsangues. Mais la joie de la vie et du printemps était encore plus forte. Quelques
minutes plus tard, le jeune visage avait repris son expression naïve et se tournait vers le ciel printanier.
C'est vers le ciel aussi que regardait une jeune fille inconnue, surnommée Moussia.
Elle était plus jeune que Golovine, mais semblait être son aînée par sa gravité, le sérieux de ses yeux loyaux et fiers. Seuls, le cou délicat et les bras minces décelaient ce quelque chose d'insaisissable, qui est la jeunesse elle-même et qui résonnait si distinctement dans sa voix pure, harmonieuse,, pareille à un instrument de prix et d'un accord parfait dans chaque mot. Moussia était très pâle, de cette blancheur passionnée, particulière à ceux qui brûlent d'un feu intérieur, radieux et puissant. Elle ne remuait presque pas ; de temps à autre seulement, d'un geste à peine visible, elle tâtait, au troisième doigt de la main droite, une trace profonde, la trace d'une bague récemment enlevée. Elle regardait le ciel avec calme et indifférence, simplement parce que tout, dans cette salle banale et malpropre, lui était
hostile et semblait scruter son regard. Ce coin de ciel bleu était la seule chose pure et vraie qu'elle pût regarder avec confiance.
Les juges avaient pitié de Serge Golovine et haïssaient Moussia.
Le voisin de Moussia, immobile aussi, dans une pose un peu affectée, les mains croisées entre les genoux, était un inconnu surnommé Werner. Si Ton peut verrouiller un visage comme une lourde porte, l'inconnu avait verrouillé le sien comme une porte de fer. Il fixait obstinément le plancher et il était impossible de savoir s'il était calme ou profondément ému, s'il pensait à quelque chose ou écoutait les dépositions des agents de police. Sa taille était peu élevée, et ses traits étaient fins et nobles. Il donnait rimpression d'une force immense et calme, d'une vaillance froide et insolente. La politesse même avec laquelle il fournissait des réponses claires et brèves semblait dangereuse sur ses lèvres. Si la capote du prisonnier paraissait être un accoutrement ridicule sur le dos des autres prévenus, par
contre, on ne la voyait même pas sur lui, tant l'habit était étranger à l'homme. Bien que Werner n'eut été armé que d'un mauvais revolver, alors que les autres portaient des bombes et des machines infernales, les juges le considéraient comme le chef et le traitaient avec un certain respect.
La terreur insupportable de la mort et le désir désespéré de réprimer cette peur, de la dissimuler aux juges, partageaient lame de son voisin, Vassili Kachirine. Dès le matin, depuis que les prisonniers avaient été conduits au tribunal, il étouffait sous les battements précipités de son cœur. Des gouttes de sueur apparaissaient sans cesse sur son front ; ses mains étaient également moites et froides ; collée au corps, sa chemise humide et glacée gênait ses mouvements.
Par un effort de volonté surhumain, il obligeait ses doigts à ne pas trembler, sa f oix à être ferme et mesurée, son regard tranquille. Il ne voyait rien autour de lui ; le bruit des voix lui parvenait comme au travers d'un brouillard, et c'est dans un brouillard aussi
qu'il se raidissait en un effort désespéré pour répondre avec fermeté, à haiute voix. Mais dès qu*il avait parlé, il oubliait la question, aussi bien que ses propres phrases; et de nouveau la lutte recommençait, muette, terrible. Déjà, la mort le marquait d'une empreinte si évidente que les juges évitaient de le regarder. Il était aussi difficile de déterminer son âge que celui d'un- cadavre en voie de décomposition. D'après ses papiers, il n'avait que vingt-trois ans. Une ou deux fois, Werner lui toucha doucement le genou, et chaque fois, il répondit brièvement :
— Ce n'est rien.
Le moment le plus dur pour lui fut celui-ci où il éprouva soudain une envie irrésistible de crier sans paroles, comme une bête traquée. Alors, il poussa légèrement Werner; sans lever les yeux, celui-ci répondit à voix basse'^
— Ce n'est rien, Vassia. Ce sera bientôt fini !
Consumée par l'inquiétude, Tania Kovaltchouk, la cinquième terroriste, couvait ses
camarades d'un regard maternel. Elle était encore très jeune ; ses joues semblaient aussi colorées que celles de Serge Golovine, et cependant elle semblait être la mère de tous les accusés, tant son regard et son sourire étaient pleins d'anxiété tendre, d'amour infini. La marche du procès ne l'intéressait pas. Elle écoutait ses camarades, préoccupée seulement de savoir si leur voix tremblait, s'ils avaient peur, s'il fallait leur donner des soips.
Mais elle ne pouvait regarder Yassili; son angoisse était trop forte; elle se contentait de faire craquer ses doigts potelés; elle admirait avec fierté et respect Moussia et Werner ; son visage alors prenait une expression grave et sérieuse ; sans cesse, elle lâchait d'attirer les regards de Serge Golovine par son sourire.
« Le cher camarade, il regarde au ciel. Regarde, regarde! » pensa-t-elle en voyant oii il dirigeait les yeux.
(c Et Vassia? Mon Dieu! Mon Dieu!...
Que faire pour le réconforter ? Si je lui parle.
ce sera pire peut-être ; s'il allait se mettre à pleurer? »
Gomme un étang paisible reflète tous les nuages errants, son aimable et clair visage reflétait tous les sentiments, toutes les pensées, si fugaces fussent-elles, de ses quatre camarades. Elle oubliait qu'on la jugeait aussi et qu'elle serait pendue ; son indifférence à cet égard était absolue. C'était chez elle qu'on avait trouvé un dépôt de bombes et de dynamite; quelque bizarre que cela parût, elle avait accueilli la police à coups de feu et blessé un agent à la tête.
Le jugement prit fin vers huit heures, alors que le jour commençait à baisser. Peu à peu, J aux yeux de Serge et de Moussia, le ciel bleu s'éteignit ; sans rougir, sans sourire, doucement comme aux soirs d'été, il se troubla, devint grisâtre, froid et hivernal. Golovine poussa un soupir, s'étira, leva les yeux vers la fenêtre, oii l'obscurité glaciale de la nuit se montrait déjà; toujours en tiraillant sa harbe, il se mit à examiner les juges, les soldats, leurs armes, il échangea un sourire
avec Tania Kovaltchouk. Quant à Moussia, lorsque le ciel se fut éteint, elle dirigea son regard, sans l'abaisser à terre, vers un angle oii une toile d'araignée se balançait doucement sous l'invisible souffle d'air chaud venu du calorifère, et elle resta ainsi jusqu'à ce que la sentence fût prononcée.
Après le verdict, les condamnés prirent congé de leurs défenseurs, en évitant les regards déconcertés, apitoyés et confus de ces derniers ; puis, un instant, ils se groupèrent près de la porte et échangèrent de courtes phrases.
— Ce n'est rien, Vassia ! Tout sera bientôt fini! dit Werner.
— Mais je n'ai rien, frère ! répondit Kachirine, d'une voix forte, calme et comme joyeuse. En effet, son visage s'était légèrement coloré et ne ressemblait plus à celui d'un cadavre.
— Que le diable les emporte ! ils nous pendront tout de même ! jura naïvement Golovine.
— Il fallait s'y attendre ! répondit Werner sans se troubler.
— Demain, le jugement définitif sera rendu et on nous mettra dans la même cellule, dit Tania, pour consoler ses camarades. Nous resterons ensemble jusqu'à l'exécution.
Moussia, en silence, se remit en marche d'un air résolu.