IL NE FAUT PAS ME PENDRE
Quinze jours avant l'affaire des terroristes, la môme cour martiale, mais composée autrement, avait jugé et condamné à mort par pendaison Ivan lanson, paysan.
Ivan lanson s'était loué comme ouvrier agricole chez un fermier aisé et ne se distinguait en rien des autres pauvres diables de sa classe. Il était natif de Wesenberg, en Esthonie ; depuis quelques années, il s'avançait peu à peu vers la capitale, en passant d'une ferme à l'autre. Il savait très mal le russe. Comme son patron était un Russe, du nom de Lazaref, et qu'aucun de ses com-
patriotes n'habitait dans le voisinage, lanson resta presque deux ans sans parler. II gardait le silence avec les bêtes comme avec les gens. Il menait le cheval à l'abreuvoir et Tattelait sans lui parler, en tournant autour de lui paresseusement, à petits pas hésitants. Quand le cheval se mettait à ruer, lanson le frappait cruellement, sans mot dire, de son énorme fouet. La boisson transformait en furie son entêtement froid et méchant. Alors le sifflement du fouet scandé de trépignements douloureux des sabots sur les planches du hangar parvenaient jusqu'à la ferme. Pour le punir de torturer le cheval, le patron battit lanson, mais ne parvenant pas à le corriger, il renonça à le frapper.
Une fois ou deux par mois, lanson s'enivrait, particulièrement quand il conduisait son patron à la gare. Une fois celui-ci en wagon, lanson s'éloignait d'une demi-verste et attendait que le train fût parti.
Puis il retournait à la gare et s'enivrait au buffet. Il revenait à la ferme au grand galop, rouant de coups la malheureuse rosse,
lâchant les rênes, chantant, criant, en esthonien, des phrases incompréhensibles. Parfois silencieux, les dents serrées, envahi par un tourbillon de fureur, de souffrance et d'enthousiasme indicibles, il allait dans sa course folle comme un aveugle : sans prendre garde aux passants, il s'élançait à une allure insensée qu'il ne ralentissait ni aux tournants, ni aux descentes.
Son maître avait songé à le renvoyer ; mais lanson ne demandait pas de gros gages et ses camarades ne valaient pas mieux que lui.
Un jour, il reçut une lettre écrite en esthonien. Comme il ne savait ni lire, ni écrire, et que personne dans son entourage ne connaissait cette langue, lanson jeta la lettre au fumier avec une indifférence sauvage. Il essaya aussi de faire la cour à la fille de ferme, ayant probablement besoin d'une femme ; elle le repoussa, car il était petit etchétif, couvert de taches de rousseur, hideux, etil cessa aussitôt de s'occuper d'elle.
Mais s'il parlait peu, lanson écoutait sans
cesse. Il écoutait les champs mornes et désolés, où des monticules de fumier gelé ressemblaient à une série de petites tombes couvertes de neige ; il écoutait le lointain bleuâtre et limpide, les poteaux télégraphiques sonores. Lui seul saA^ait ce que disent les champs et les poteaux du télégraphe. Il écoutait aussi les conversations des hommes, les récits de meurtres, de pillages, d'incendies.
Une fois, pendant la nuit, au hameau, la petite cloche du temple tinta, faible et lamentable; des flammes s'élevaient. Des malfaiteurs, venus on ne sait d'où, pillaient la ferme voisine. Ils tuèrent le maître et sa femme et mirent le feu à la maison. L'inquiétude naquit dans la ferme où vivait lanson : jour et nuit, les chiens étaient lâchés ; le maître laissait un fusil à portée de son lit. Il voulut aussi donner une arme à lanson, mais celui-ci, après avoir examiné le fusil, hocha la tête et refusa de le prendre. Le maître ne comprit pas que lanson avait plus de confiance en Tefficacité de son cou-
teau finnois qu'en ce vieux et bon fusil.
— Votre machine me tuerait moi-même !
dit-il.
— Tu n*es qu'un imbécile, Ivan !
Et ce même Ivan lanson, qui se méfiait сГип fusil, perpétra, un soir d'hiver, alors que l'autre ouvrier s'était rendu à la gare, un triple forfait, avec une simplicité étonnante. Après avoir enfermé la servante dans la cuisine, il s'approcha du maître, à pas de loup, et le frappa dans le dos à coups de couteau. Le patron tomba sans connaissance; sa femme se mit à crier et à courir dans la chambre. Les dents découvertes, le couteau à la main, lanson commença à fouiller malles et tiroirs. Puis, comme s'il avait vu la femme du patron pour la première fois, il se jeta tout à coup sur elle pour la violer, bien que la pensée ne lui en fût jamais venue. Par bonheur, la femme fut la plus forte ; non seulement elle résista, mais elle étrangla à demi lanson, qui, au cours de la lutte, avait laissé choir son couteau. Siir ces entrefaites, le patron reprit ses sens
et la servante, enfonçant la porte de la cuisine, apparut. ïanson s'enfuit. On s'empara de lui une heure plus tard : accroupi dans un coin du hangar, il cherchait à mettre le feu à la ferme.
Quelques jours après cette tragédie, le fermier mourait. ïanson fut jugé et condamné à mort. Au tribunal, on eût dit qu'il ne comprenait pas le sens de ce qui se passait : il regardait sans curiosité la grande salle imposante et fourrait dans son nez un doigt recroquevillé. Ceux qui l'avaient vu le dimanche à Téghse auraient seuls pu deviner qu'il avait fait un peu de toilette : il portait une cravate tricotée, d'un rouge sale; par places, ses cheveux étaient lisses et foncés ; ailleurs, ils formaient des mèches claires et maigres, semblables à des fétus de paille dans un champ inculte et dévasté.
Lorsque le verdict : peine de mort par pendaison, fut prononcé, Ïanson s'émut soudain. Il rougit violemmenty se mit à dénouer et renouer sa cravate, comme si elle Fétouffait. Puis il agita les bras sans savoir pourquoi.
et déclara à l'un des juges, en désignant le président qui avait lu la sentence :
— Elle a dit qu'il fallait me pendre...
— Qui, « elle »? demanda, d'une voix de basse profonde, le président.
lanson montra le président du doigt et répondit, en le regardant en dessous, avec colère :
— Toi !
— Eh bien?
De nouveau, lanson tourna les yeux vers celui des juges, en qui il devinait un ami, et répéta :
— Elle a dit qu'il fallait me pendre. Il ne faut pas me pendre...
— Emmenez le condamné !
Mais lanson eut encore le temps de répéter, d'un ton grave et convaincu :
— Il ne faut pas me pendre !
Et il avait l'air si stupide, avec son doigt étendu, avec son visage irrité auquel il essayait en vain de donner de la gravité, que le soldat de l'escorte, violant la consigne, lui dit à mi-voix en l'entraînant :
— Tu peux te vanter d'être un fameux imbécile !
• — II ne faut pas me pendre î répéta obstinément lanson.
On l'enferma de nouveau dans la cellule où il avait passé un mois et à laquelle il s'était habitué, comme il s'était accoutumé a tout : aux coups, à l'eau-de-vie, à la campagne déserte et neigeuse, parsemée de monticules arrondis, semblables à des tombes. Il éprouva même du plaisir à revoir son lit, sa fenêtre grillée, et à manger ce qu'on lui donna; il n'avait rien pris depuis le matin. Certes, l'événement du tribunal était désagréable, mais il ne savait pas y penser. Il ne se représentait pas du tout ce qu'était la mort par pendaison.
— Eh bien, frère, te voilà pendu ! lui dit son geôher, avec une bienveillance ironique.
— Et quand me pendra-t-on? demanda lanson, incrédule.
Le geôlier réfléchit :
— Ah ! attends, frère ! Il te faut des compagnons; on ne se dérange pas pour un
seul, et surtout pour un bonhomme comme
toi !
— Alors, quand? insista lanson.
Il n'était pas offensé de ce qu'on ne voulût pas prendre la peine de le pendre, lui tout seul; il ne croyait pas à ce prétexte, persuadé qu'on ne différait la date de l'exécution que pour le gracier ensuite.
— Quand? Quand? reprit le gardien. Il ne s'agit pas de pendre un chien, qu'on entraîne derrière un hangar et qu'on expédie d'un seul coup ! Est-ce ça que tu voudrais, imbécile !
— Mais non, je ne veux pas ! repartit lanson avec une grimace joyeuse. C'est elle qui a dit qu'il fallait me pendre, mais moi, je ne veux pas !
Et, pour la première fois de sa vie peutêtre, il se mit à rire, d'un rire grinçant et stupide, mais terriblement gai. Il semblait qu'une oie se fût mise à crier. Étonné, le geôlier regarda lanson, puis il fronça les sourcils : cette gaîté bête d'un homme qu'on devait exécuter insultait la prison, le sup-
plice lui-même et les rendait ridicules. Et il sembla au vieux gardien qui avait passé toute son existence en prison et considérait les lois de la geôle comme celles de la nature, que la prison et la vie tout entière étaient une sorte d'asile de fous dont lui, le surveillant, était le plus grand.
— Que le diable t'emporte ! fit-il en crachant à terre. Pourquoi montres-tu les dents? Tu n'es pas au cabaret ici !
— Et moi, je ne veux pas ! Ha! ha!
ha!
lanson riait toujours.
— Satan ! répliqua le surveillant, en faisant un signe de croix.
Pendant toute la soirée, lanson fut calme, joyeux même. Il répétait sans se lasser : « Il ne faut pas me pendre », et cette phrase était si convaincante, si irréfutable qu'il n'avait à s'inquiéter de rien. Depuis longtemps, il avait oublié son crime ; parfois seulement, il regrettait de n'avoir pas réussi à violer la femme. Bientôt il n'y pensa plus.
Chaque matin, lanson demandait quand il
serait pendu, et chaque matin, le gardien lui répondait avec colère :
— Tu as bien le temps !
Et il sortait vivement, avant que lanson se mît à rire.
Grâce à cet échange de paroles invariables, lanson se persuada que l'exécution n'aurait jamais lieu ; pendant des journées entières, il restait couché, en rêvant vaguement aux champs désolés et couverts de neige, au buffet de la gare et aussi à des choses plus lointaines et plus lumineuses. Comme il était bien nourri en prison, il prit de Tembonpoint.
— Elle m'aimerait maintenant, se disait-il, en pensant à la femme de son patron. Maintenant, je suis aussi gros que son mari.
Il n'avait qu'une seule envie : boire de l'eau-de-vie et courir follement les routes avec son cheval lancé au triple galop.
Lorsque les terroristes furent arrêtés, toute la prison l'apprit. Un jour, quand lanson posa sa question coutumière, le surveillant lui répondit brusquement d'une voix irritée :
— Ce sera bientôt. Dans une semaine, je pense.
Tanson pâlit ; le regard de ses yeux vitreux devint si trouble qu'il semblait s'être complètement endormi. Il demanda :
— Tu plaisantes?
— Naguère, tu ne pouvais pas attendre le moment; aujourd'hui, tu dis que je plaisante. On ne tolère pas les plaisanteries, chez nous. C'est vous qui aimez les plaisanteries, nous autres, nous ne les supportons pas, répliqua le gardien avec dignité, en s 'éloignant.
Lorsque le soir arriva, lanson avait maigri. Sa peau plissée, redevenue lisse pendant quelques jours, s'était contractée en mille petites rides. Le regard s'était éteint; les mouvements se faisaient avec lenteur, comme si chaque hochement de tête, chaque geste du bras, chaque pas eût été une entreprise difficile, qu'il fallait d'abord étudier à fond. La nuit, lanson se coucha sur. son lit de camp, mais ses yeux ne se fermèrent pas ; iusqu'au matin, ils restèrent ouverts .
— Ah ! ah ! fît le surveillant, en le voyant àe lendemain.
Avec la satisfaction du savant qui vient de réussir une nouvelle expérience, il examina le condamné attentivement : maintenant, tout allait selon la règle. Satan était couvert de honte, la sainteté de la prison et du supplice était manifeste. Indulgent, plein de pitié sincère même, le vieillard demanda :
— Veux-tu voir quelqu'un?
— Pourquoi?
— Pour lui dire adieu... Ta mère, par exemple, ou ton frère...
— Il ne faut pas me pendre, déclara lanson à voix basse, en jetant un coup d'œil oblique au geôlier, je ne veux pas!
Le surveillant le regarda, sans mot dire.
lanson se calma un peu quand vint le soir. Le jour ressemblait tant aux autres jours, le ciel hivernal et nuageux brillait d'une manière si coutumière, si familier était le bruit de pas et de conversations résonnant dans le corridor, que lanson cessa de croire à l'exécution. Naguère, il accueillait la nuit
avec calme comme Theure à laquelle il fallait dormir.. A présent, il avait conscience de son essence mystérieuse et menaçante. Pour ne pas croire à la mort, il faut voir et entendre autour de soi le mouvement coutumier de la vie : des pas, des voix, de la lumière. Maintenant, tout était extraordinaire pour lui; ce silence, ces ténèbres semblaient être celles de la mort inévitable. Affolé, il gravissait la première marche du gibet.
Le jour, la nuit, lui apportaient des alternatives d'espoir et de crainte; il en fut de même jusqu'au soir où il sentit, oii il comprit que la mort viendrait dans trois jours, au moment où le soleil se lève.
Il n'avait jamais pensé à la mort ; pour lui, elle n'avait point de forme. Mais d'heure en heure, il sentait nettement qu'elle était entrée dans la cellule, qu'elle le cherchait en tâtonnant. Pour lui échapper, il se mit à courir.
La pièce était si petite que les angles semblaient repousser lanson vers le centre. Il ne
pouvait se cacher nulle part. A plusieurs reprises, lanson frappa les murailles, du torse; une fois, il heurta la porte. Il chancela, tomba le visage contre terre et sentit que la mort le saisissait. Collé au sol, la figure touchant Tasphalte sale et noir, lanson se mit à hurler de terreur jusqu'à ce qu'on accourût. Lorsqu'on l'eût relevé, assis sur son lit et aspergé d'eau froide, il n*osa pas encore ouvrir les yeux. Il entr'ouvrait un œil, apercevait un angle vide et lumineux de la cellule, et recommençait à hurler.
Mais Геаи froide agissait. En outre, le gardien de service frappa paternellement lanson sur la tête, à plusieurs reprises. Cette sensation de vie chassa la pensée de la mort, lanson dormit profondément le restant de la nuit. Il dormit, couché sur le dos, la bouche ouverte, avec des ronflements sonores et prolongés. Entre les paupières mal jointes, apparaissait un œil blanchâtre, plat et mort, sans prunelle.
Ensuite, le jour, la nuit, les voix, les pas, tout devint pour lui une horreur continue
qui le plongeait dans un état d'étonnement sauvage. lanson ne pensait à rien ; il ne comptait même pas les heures ; il était simplement en proie à une terreur muette devant cette contradiction, qui affolait son cerveau : aujourd'hui la vie, demain la mort. Il ne mangeait plus rien, il avait complètement cessé de dormir; les jambes croisées sous lui, craintif, il restait assis toute la nuit sur un tabouret ou bien il se promenait à pas furtifs dans sa cellule^
Les geôliers cessèrent de faire attention à lui*
— Il est devenu sourd; désormais il ne sentira plus rien jusqu'au moment de mourir, expliqua le vieux geôlier, en l'examinant de son regard expérimenté.
— Ivan, tu entends ? Hé ! Ivan !
— Il ne faut pas me pendre I répondit lanson d'une voix blanche; sa mâchoire inférieure pendait.
— Si tu n'avais pas tué, on ne te pendrait pas, fit d'un ton réprobateur le geôlier en chef, un homme encore jeune, important et'décoré.
— Pour voler, tu as tué; et tu ne veux pas être pendu !
— Je ne veux pas ! répliqua lanson.
— Au lieu de dire des bêtises, tu ferais mieux de disposer de ce que tu possèdes ; tu dois bien avoir quelque chose !
— Il n'a rien du tout ! Une chemise et des pantalons ! Et une casquette de fourrure !
Ce fut ainsi que le temps passa jusqu'au jeudi. Et le jeudi à minuit, un grand nombre de gens pénétrèrent dans la cellule de lanson ; un monsieur avec des épaulettes de drap lui dit :
— Préparez- vous ! Il faut partir !
Toujours avec la môme lenteur et la môme
indolence, lanson se revôtit de ce qu'il possédait et noua autour de son cou la cravate sale. Tout en le regardant s'habiller, le monsieur aux épaulettes, qui fumait une cigarette, dit à l'un des assistants :
— Comme il fait chaud aujourd'hui ! C'est le printemps !
Les yeux de lanson se fermèrent ; il s'as-
soupissait complètement. Le vieux gardien cria :
— Allons ! allons ! Dépêche-toi ! Tu dors !
Soudain, lanson resta immobile.
■ — Il ne faut pas me pendre, dit-il avec indolence.
Il se mit à marcher avec soumissiony en haussant les épaules. Dans la cour, il fut brusquement saisi par Fair humide et printanier ; le dégel avait commencé et des gouttes d'eau tombaient avec bruit, joyeuses et innombrables. Tandis que les gendarmes montaient dans la voiture sans lanterne en se courbant et en faisant cliqueter leur sabre, lanson passait paresseusement le doigt sous son nez mouillé ou arrangeait sa cravate mal nouée.
« NOUS, CEUX DOREL... ))
Dans la même session, la cour martiale qui avait jugé lanson avait condamné à la peine capitale par pendaison Mikhaïl Goloubetz, surnommé Michka le Tzigane, paysan du gouvernement d'Orel, district d'Eletz. Le dernier crime dont on l'accusait, avec preuves à l'appui, était un pillage à main armée, suivi de l'assassinat de trois personnes. Quant à son passé, il était inconnu. De л^agues indices permettaient de croire que le Tzigane avait pris part à toute une série d'autres meurtres. Avec une sincérité, une franchise absolues, il se qualifiait de brigand et accablait de son
ironie ceux qui, pour suivre la mode, s'appelaient pompeusement « expropriateurs ».
Il racontait volontiers dans tous ses détails son dernier crime ; mais, dès qu'on touchait au passé, il répondait :
— Allez demander au vent qui souffle sur les champs î
Et si l'on persistait à l'interroger, le Tzigane prenait un air digne et sérieux.
— Nous, ceux d'Orel, nous sommes tous des têtes brûlées, les pères de tous les voleurs du monde, affirmait-il d'un ton posé et judicieux.
On l'avait surnommé Tzigane à cause de sa physionomie et de ses instincts de pillard, il était maigre, étrangement noir, avec des taches jaunes sur ses pommettes saillantes comme celles d'un Tartare. Son regard était court et vif, plein de curiosité, effrayant. Les choses sur lesquelles il s'était fixé avaient perdu on ne sait quoi, s'étaient transformées, en lui donnant une partie d'elles-mêmes. On •hésitait à prendre une cigarette qu'il avait regardée, comme si elle avait été déjà dans
sa bouche. Sa nature extraordinairement mobile le montrait tantôt replié sur lui-même, tantôt se répandant comme en une gerbe d'étincelles. Il buvait de l'eau presque par seaux, comme un cheval.
Quand les juges le questionnaient, il répondait en levant vivement la tête, sans hésiter, avec satisfaction même :
— C'est vrai.!
Parfois, il appuyait :
— C'est vr-r-ai !
Brusquement, il sauta sur ses pieds et demanda au président :
— Permettez-moi de siffler !
— Pourquoi cela ? fît celui-ci, étonné.
— Les témoins disent que j'ai donné le signal à mes camarades; je veux vous montrer comment j'ai fait. C'est très intéressant.
Un peu déconcerté, le président accorda l'autorisation demandée. Le Tzigane plaça vivement dans sa bouche quatre doigts, deux de chaque main ; il roula les yeux avec férocité, et l'air inanimé de la salle d'audience fut déchiré par un sifflement sauvage. Il y
avait de tout dans ce bruit perçant, quasi humain, quasi animal : l'angoisse mortelle de celui qu'on tue, la joie sauvage de l'assassin ; une menace, un appel, la solitude tragique, l'obscurité d'une nuit d'automne pluvieuse.
Le président agita la main ; le Tzigane s'arrêta docilement. Pareil à un artiste qui vient de jouer un air difficile au succès assuré, il s'assit, essuya ses doigts mouillés à sa capote de prisonnier et regarda les assistants d'un air satisfait.
— Quel brigand! s'exclama l'un des juges, en se frottant l'oreille.
Mais son voisin, qui avait des yeux Tartare, pareils à ceux du Tzigane^ regan d'un air rêveur, au loin, sourit et répliquai
— C'est effectivement intéressant!
Sans nul remords de conscience, les juges
condamnèrent le Tzigane à mort.
— C'est juste ! dit le Tzigane lorsque la sentence fut prononcée.
Et se tournant vers un soldat de l'escorte, il ajouta par bravade :
— Hé bien, allons-nous-en, imbécile! Et tiens bien ton fusil, sinon je te le prends !
Le soldat le regarda d'un air craintif; il échangea un coup d'œil avec son camarade et vérifia la platine de son arme. L'autre fit de même. Et pendant tout le trajet jusqu'à la prison, il sembla aux soldats qu'ils ne marchaient pas, mais qu'ils volaient : ils étaient si absorbés par le condamné qu'ils n'eurent pas conscience de la route qu'ils parcouraient ni du temps, ni d'eux-mêmes.
Comme lanson, Michka le Tzigane resta dix-sept jours en prison avant d'être exécuté. Et ces dix-sept journées passèrent aussi rapidement qu'un seul jour, remplies d'une seule et unique pensée, celle de la fuite, de la liberté, de la vie. L'âme violente et indomptable du Tzigane, étoufiée par les murs et les grillages de la fenêtre opaque, usait toute son énergie à incendier le cerveau de Michka. Comme dans une vapeur d'ivresse, des images vives bien qu'imparfaites tourbillonnaient, se heurtaient, se confondaient dans sa tête ; elles passaient avec
une rapidité aveuglante et irrésistible, et tendaient toutes au même but : la fuite, la liberté, la vie. Pendant des heures entières, les narines dilatées comme celles d'un cheval, le Tzigane flairait l'air : il lui semblait qu'il sentait l'odeur du chanvre et de l'incendie. Ou bien, il tournait comme une toupie dans sa cellule, examinant les murs, les tàtant du doigt, mesurant, perçant le plafond du regard, sciant mentalement les grillages. Par son agitation, il torturait le soldat qui le surveillait par le guichet ; à plusieurs reprises, celui-ci avait menacé de faire feu. Pendant la nuit, le Tzigane dormait profondément^ sans remuer, en une immobilité invariable, tel un ressort momentanément inactif. Mais dès qu'il sautait sur ses pieds, il recommençait à combiner, à tâter, à étudier. Il avait toujours les mains sèches et chaudes. Parfois, son cœur se figeait brusquement, comme si on eût placé dans sa poitrine un bloc de glace qui ne fondait pas et qui faisait courir sur sa peau un frisson continu. A ces moments-là, le'
teint déjà foncé de Michka devenait plus sombre encore et prenait la nuance bleunoire de la fonte. Un tic bizarre s'empara alors de lui ; comme s'il avait mangé un plat beaucoup trop sucré, il se léchait constamment les lèvres; puis, avec un sifflement, les dents serrées, il crachait à terre. Il n'achevait plus les mots : ses pensées couraient si vite que la langue ne parvenait plus à les formuler.
Le surveillant en chef entra un jour dans sa cellule, en compagnie du soldat de garde. Il loucha sur le sol constellé de crachats et dit d'un air rude :
— Voyez-vous, comme il a sali sa cellule ! Le Tzigane répliqua vivement :
— Et toi, gros museau, tu as sali toute la terre et je ne t'ai rien dit. Pourquoi m'ennuies-tu ?
Avec la même rudesse, le surveillant lui proposa de faire Toffice du bourreau. Le Tzigane découvrit les dents et se mit à rire :
— On n'en trouve point ! Ce n'est pas mal ! Allez donô pendre les gens ! Ah ! Ah ! Il y a
des cous, il y a des cordes et personne pour pendre ! Diable, ce n'est pas mal !
— On te laissera la vie pour récompense I
— Je le pense bien : ce n'est pas quand je serai mort que je pourrai 'faire le bourreau .
— Alors, est-ce oui ou non?
— Et comment pend-on, chez vous? On étrangle probablement les gens en cachette...
— Non, on les pend en musique ! rétorqua le surveillant.
— Imbécile! Bien entendu, il faut de la musique... Gomme celle-ci !...
Et il se mit à chanter un air entraînant.
— Tu es devenu complètement fou, mon ami! dit le surveillant. Allons, parle sérieusement, que décides-tu?
Le Tzigane découvrit les dents.
— Es-tu pressé ! Reviens, je te le dirai !
Et le chaos des images confuses qui accablaient le Tzigane s'augmenta d'une nouvelle image : au milieu d'une place noire de monde, un échafaud s'élève sur lequel, lui, le Tzigane, se promène, en chemise rouge, la
hache à la main. Le soleil éclaire les têtes, joue gaiement sur le métal de la hache ; tout est si joyeux, si magnifique que même celui à qui on va couper la tête sourit. Derrière la foule, on voit les chars et les naseaux des chevaux : les paysans sont venus en ville à cette occasion. Plus loin encore, les champs. Le Tzigane se lécha les lèvres et cracha par terre. Soudain, il lui sembla qu'on venait de lui enfoncer sa casquette de fourrure jusque sur la bouche : tout devint sombre ; il haleta ; et son cœur se transforma en un bloc de glace, tandis que de petits frissons couraient sur son corps.
Deux fois encore, le surveillant revint ; les dents découvertes, le Tzigane lui répondit :
— Es-tu pressé ! Reviens encore une fois ! Enfin, un jour, le geôlier lui cria en passant devant le guichet :
— Tu as manqué l'occasion, vilain corbeau. On en a trouvé un autre.
— Que le diable t'emporte ! Va faire le bourreau toi-même ! répliqua le Tzigane.
Et il cessa de rêver aux splendeurs de ce métier.
Mais, vers la fin, plus la date de l'exécution se rapprochait et plus l'impétuosité des images devenait insupportable. Le Tzigane aurait voulu en suspendre le cours, mais le torrent furieux l'emportait, sans qu'il pût se retenir à quoi que ce fût. Et son sommeil devint agité ; il eut des visions nouvelles, déformées, mal équarries telles des morceaux de bois enluminés, et encore plus impétueuses que ses pensées. Ce n'était plus un torrent, mais une chute continuelle d'une hauteur infinie, un vol tourbillonnant à travers le monde éblouissant des couleurs.
Naguère, le Tzigane ne portait qu'une moustache très soignée ; depuis qu'il était en prison, il aл^ait dû laisser pousser sa barbe qui était courte, noire, piquante et lui donnait l'air fou. Au surplus, le Tzigane perdait l'esprit par moments. Il tournait autour de sa cellule sans en avoir conscience, en tàtant les murs rugueux. Il buvait toujours beaucoup d'eau, comme un cheval.
Un soir, alors qu'on allumait les lampes, le Tzigane se mit à quatre pattes au milieu de sa cellule et poussa un hurlement de loup. Très sérieux, comme s'il accomplissait un acte indispensable et important, il aspirait l'air à pleins poumons, puis le chassait lentement en un hurlement prolongé. Les paupières froncées, il s'écoutait avec attention. Le tremblement même de sa voix semblait un peu affecté; il ne criait pas d'une manière indistincte : il faisait résonner chaque note à part dans ce cri de fauve, qui trahissait une souffrance et une terreur indicibles.
Soudain, il s'interrompit, resta silencieux pendant quelques minutes, sans se redresser. Il se mit à chuchoter, comme s'il parlait au sol :
— Chers amis, bons amis... Chers amis... bons amis... ayez pitié... Amis! Mes amis!
Il disait un mot et l'écoutait.
Il sauta sur ses pieds et, pendant une heure entière, il proféra sans s'arrêter les pires imprécations.
— Allez au diable, canailles ! hurlait-il,
en roulant ses yeux injectés de sang. S'il faut que je sois pendu, pendez-moi, au lieu de... Ah ! gredins !...
Blanc comme craie, le soldat pleurait d'angoisse et de peur ; il heurtait le canon de son fusil contre la porte et criait d'une voix lamentable :
— Je te fusillerai ! Par Dieu, tu entends î Je te fusillerai !
Mais il n'osait pas tirer : on ne faisait jamais feu sur des condamnés à mort, sauf en cas de révolte. Et le Tzigane grinçait des dents, jurait et crachait. Son cerveau, placé sur la limite étroite qui sépare la vie de la mort, se fragmentait comme un morceau d'argile desséchée.
Lorsqu'on vint, pendant la nuit, pour le mener au supplice, il se ranima. Ses joues se colorèrent un peu ; dans ses yeux, la ruse habituelle, un peu sauvage, étincela de nouveau, il demanda à un fonctionnaire :
— Qui nous pendra? Le nouveau? Il n'en a pas encore l'habitude !
— Vous n'avez pas à vous inquiéter
de cela, répondit le personnage interpellé.
— Comment ! Ne pas m'en inquiéter ! Ce n'est pas Votre Altesse qu'on va pendre, mais moi ! Au moins, n'épargnez pas le savon sur le nœud coulant ; c'est l'État qui le paie !
— Je vous prie de vous taire !
— Celui-ci mange tout le savon de la prison : voyez comme son visage brille, continua le Tzigane, en désignant le surveillant.
— Silence !
— N'épargnez pas le savon !
Il se mit à rire; tout à coup, ses jambes s'engourdirent. Pourtant, lorsqu'il fut arrivé dans la cour, il put encore crier :
— Hé ! vous autres, faites avancer mon coupé !