LES VOIX PRESQUE INDISTINCTES
Nous ne reviendrons plus !
Nous ne reviendrons plus !
[Un silence ; le navire disparaît entre les saules.)
LE ROI
(Regardant vers le canal.) On ne 1 aperçoit plus. — (Regardant dans la salle.)— Il n'entre pas encore ? — ( Regardant vers le canal.) — Le navire n'est plus là ! — (A la reine.) — Vous ne faites pas attention ? — Vous ne répondez pas ? — Où êtes-vous ? Regardez donc le canal. — Ils sont partis ; il seront en pleine mer avant minuit...
la reine (distraite).
Ils seront en pleine mer avant minuit...
le roi (regardant dans la salle).
Pouvez-vous voir la dalle qu'il doit soulever? — Elles est couverte d'inscriptions; — elle doit être cachée sous les lauriers. — Il est devenu grand, Marcellus, n'est-ce pas? — Nous aurions mieux fait de les éveiller avant qu'il eût débarqué. — Je
vous l'avais dit. — Nous aurions évité toutes ces scènes. — Je ne sais pas pourquoi il n'avait pas l'air heureux ce soir. — Elles ont tort de tirer les verrous; je les ferai enlever. — Pourvu que sa lampe ne s'éteigne pas. — Où êtes-vous? — Voyezvous quelque chose? — Pourquoi ne répondez-vous pas? — Pourvu qu'il ne se perde pas dans l'obscurité. — M écoutez-vous?
LA REINE
Pourvu qu'il ne se perde pas dans l'obscurité...
LE ROI
Vous avez raison. — Ne trouvez- vous pas qu'il commence à faire froid? — Elles vont avoir froid sur le marbre. — Il me semble qu'il y met le temps. — Pourvu que sa petite lampe ne s'éteigne pas. — Pourquoi ne répondez-vous pas ? A quoi songezvous?
LA REINE
Pourvu que sa petite lampe.. . La pierre! la pierre! la pierre!...
Est-il là? — Est-ce qu'il entre? — Je ne vois pas jusque là...
LA REINE
Elle se soulève! elle se soulève!... Il y a une clarté!... regardez... écoutez ! écoutez! — Elle crie sur ses gonds !...
LE ROI
Je lui avais dit d'entrer très doucement...
LA REINE
Oh! Il entre très doucement... voyez, voyez, il passe la main qui tient la lampe...
LE ROI
Oui ; oui ; je vois la petite lampe... pourquoi n'entre-t-il pas tout à fait?...
LA REINE
Il ne peut pas... Il soulève la pierre très lentement... Oui, oui; très lentement...
Oh! comme elle crie! Comme elle crie!
Comme elle crie !... Elles vont s'éveiller en sursaut !
LE ROI
Je ne vois pas bien ce qui se passe... Je sais que la pierre est très lourde...
LA REINE
Il entre... Il monte... Il monte de plus en plus lentement... C'est maintenant que la pierre crie!... oh! oh! elle crie! elle crie! Elle pleure comme un enfant!... Il est à mi-corps dans la salle ! . . . encore trois marches ! encore trois marches ! [Battant des mains.) Il est dans la salle! Il est dans la la salle!... Regardez! regardez!... Elles s'éveillent!... Elles s'éveillent toutes en sursaut!...
LE ROI
A-t-il fait retomber la dalle ?
[Le prince, abandonnant la dalle tumulaire qu'il vient de soulever, s arrête, sa lampe à la main, au bas de l'escalier de marbre.
Six princesses , aux derniers grincements des gonds, ouvrent les yeux ; s'agitent un moment au bord du sommeil; puis, si-
6o LES SEPT PRINCESSES
multanément , se dressent à son approche, les bras levés en lentes attitudes de réveil. Une seule, Ursule, demeure étendue à la renverse, sur les marches de marbre, immobile au milieu de ses sœurs, tandis que celles-ci échangent avec le prince un longregard plein d'étonnements, d'éblouissements et de silences.)
la reine (aux fenêtres) .
Ursule ! Ursule ! Ursule ! . . . Elle ne s'éveille pas !...
LE ROI
Patience! patience! — Elle a le sommeil un peu lourd...
la reine (criant, le visage contre les vitres) .
Ursule! Ursule! — -Eveillez-la ! (Frappant aux fenêtres.) Marcellus ! Marcellus ! — Eveillez-la! Eveillez-la aussi! Ursule! Ursule!... Marcellus! Marcellus!... Elle n'a pas entendu !... Ursule! Ursule! lève-toi! 11 est là ! Il est là! .. Il est temps ! Il est temps ! — (Frappant à une autre fenêtre.)
LES SEPT PRINCESSES 6l
Mafcellus ! Alarcellus ! regardez devant vous! regardez ! Elle dort encore !... [Frappant à une autre fenêtre.) — Oh! oh! — Ghristabelle ! Christabelle ! Claribelle ! Claribelle!... Claire! Claire! Vous, Claire!... Elle n a pas entendu!... [Frappant constamment et violemment aux fenêtres.) Ursule ! Ursule! Il est revenu! 11 est là! Il est là!... Il est temps! Il est temps!...
le roi [frappant également aux fenêtres) .
Oui, oui; éveillez - la! .. . éveillez -la donc!... Nous attendons...
[Le prince, inattentif aux bruits du dehors, s'approche en silence de celle qui ne s'est pas levée. Il la contemple un moment; hésite, ployé le genou et touche Vnn des bras nus et inertes sur les coussins de soie. Au contact de la chair, il se redresse subitement avec nn long et circulaire regard d'épouvante sur les six princesses muettes et extrêmement pâles. Elles, d'abord indécises et frémissantes d'un désir
de fuite, se penchent ensuite à un mouvement unanime sur leur sœur étendue, la soulèvent, et portent dans le plus grand silence, le corps déjà rigide, à la tête échevelêe et roide, sur la plus haute des sept marches de marbre, tandis que la reine, le roi et les gens du château, accourus , frappent et crient violemment à toutes les fenêtres de la salle; ces deux scènes ont lieu simultanément .)
LA REINE
Elle ne dort pas ! Elle ne dort pas ! — Ce n'est pas le sommeil ! Ce n'est pas le sommeil! Ce n'est plus le sommeil! (Elle court éper dûment de fenêtre en fenêtre; elle y frappe, elle secoue les barreaux de fer; elle trépigne et l'on voit s'agiter contre les vitres sa chevelure blanche dénouée.) Elle ne dort plus, vous dis-je! (Au roi.) Oh! oh! oh! Vous êtes un homme de pierre!... Criez! criez! criez! Pour Dieu! criez, vous dis-je! Je crie à en mourir et il ne comprend pas !
— Courez ! courez ! criez ! criez ! Il n a rien vu! rien! rien! rien! jamais! jamais!
jamais!...
LE ROI
Quoi? quoi? Qu'y-a-t-il? qu'y-a-t-il? Où faut- il crier?
Là-bas! là-bas! Partout! partout! sur la terrasse! sur l'eau! sur les prairies!... Criez ! criez ! criez ! . . .
le roi (au bord de la terrasse) .
Oh ! . . . oh !.. . Arrivez ! arrivez ! ici ! ici !.. . Ursule! Ursule!... Il y a quelque chose!...
la reine [aux fenêtres) .
Ursule ! Ursule ! . . . Versez de l'eau sur elle!... — Oui, oui, faites cela, mon enfant... Ce n'est peut-être pas!... Oh! oh! oh!... sa petite tête !... (Des serviteurs, des soldats, des paysans, des femmes accourent sur la terrasse avec des torches et des lanternes.) Ursule! Ursule!... Ce n'est peut-être pas cela... Ce n'est peut-être rien du tout!... Eh! eh! Claribelle ! Claribelle! prenez
garde!... Elle va tomber!... Ne marchez pas sur ses cheveux!... Ouvrez! ouvrez! — Elle s'éveillera ! elle s'éveillera !... de l'eau! de l'eau! de l'eau! — Ouvrez! ouvrez! la porte! la porte! la porte!... On ne peut pas entrer! Tout est fermé! tout est fermé!... Vous êtes sourds comme des morts!...
Aidez-moi! (A ceux qui V entourent.) — Vous êtes des gens horribles! Mes mains!... mes mains ! . . . Vous voyez bien mes mains?... Aidez-moi! aidez-moi! Oh! oh!
Il est tard!... Il est trop tard!... Il est trop tard ! . . . fermé ! fermé ! fermé ! . . .
tous (secouant la porte et frappant à toutes les fenêtres.)
Ouvrez! ouvrez! ouvrez! ouvrez!...
(Un rideau noir descend brusquement.)