AVERTISSEMENT
Je veux prouver que l'histoire est plus terrible que les plus terribles fictions ; que, pour être plus monstrueux, plus effrayant, plus horrible, que ne l'ont été nos jeunes écrivains dans leurs fables appelées des cauchemars imprimés , il suffirait de raconter l'histoire des hommes tout naturellement et sans voile.
Une fois cette résolution prise , il m'a fallu subir, littérairement parlant , toutes les conséquences de mon sujet ; ne pas reculer devant la gaieté des bourreaux, jurer comme un sans-culotte, jouer aux cartes dans les salles de la Salpétrière et manger la ratatouille au bagne de Bicêtre. D'un côté, je prie les connaisseurs de me pardonner mon peu d'usage en argot; de l'autre côté , je supplie les consciences sévères d'oublier les jurons des égorgeurs , et d'arrêter plutôt leurs regards sur les confessions héroïques que j'ai placées dans la bouche des martyrs. Sans doute on trouvera que si j'ai montré quelque intelligence, c'est plutôt dans le tableau de Charlotte Cordajy où l'expression des sentiments nobles et délicats était permise , que dans les scènes de X Ahhayey ou le sang coule avec une monotonie horriblement
ij AVERTISSEMENT.
fntigaiite. Il est vrai que j'ai trouvé plus de plaisir à inventer et à peindre les reproches touckants de Clémence de Breterville à sa cousine , qu'à répéter les impudiques hlaspliêmes de Mamin ; et comme on fait toujours mieux quand on traite un sujet selon son {^oùt, Charlotte Corday d'Armans doit être plus resscmhlante que Tliéroigne de Méricourt; mais je devais faire le portrait de Tune et de l'autre. Il faut que chacun parle son langage : il faut que le curé de Saint- Jean s'incline en prononçant le nom de J.-C, et que le soldat Marseillais dise tron dé Diou.
Mon sujet me commandait et m'excusera : je l'ai étudié dans l'éloignement de toute influence étrangère, n'ohéissant qu'à ma conscience , ne cherchant des impressoins que dans l'étude des nombreux mémémoires de l'époque *.
Ces tahleaux doivent être divisés en deux parties : les massacres de septembre 1792 ; et la mort des septembriseurs arrivée dans l'intervalle de 1793 au mois de juillet 1794- La seconde partie, moins horrible que la première , en est , pour ainsi parler, la morale. Elle montre à découvert le glaive du Seigneur frappant ces têtes impies et furieuses que l'on a surprises, quelques pages auparavant, méditant la mort d'un peuple entier.
* Mon parenl et mon ami, M. de Montrol , a bien voulu me communiquer les Mémoires inédits de Brissot. Ce manuscrit , du plus vif intérêt, doit èlrc publié dans le courant de celle année.
a.vertissemi:nt. .ij
LA MAllUi:.
Je suis prêL à citer mes autorités; tous les mots sanguinaires sont liistoriques , et le seul reproche que j'aie à me faire îi cet é[çi\râ. ^ c'est d'avoir donné à Marat, Roberspierre ou Danton , certaines expressions dont leurs amis Collot-d'Herbois , Vadier, Vouland, Barrère ou Saint-Just , pourraient revendiquer la propriété. Plus le corps social transpire et plus il devaient sain ^ avait dit le docteur Marat ; et tous ses amis de répéter cette gentillesse médicale , dont Roberspierre lui fait hommage pour entrer en matière. Villatte, membre du tribunal révolutionnaire, rapporte dans ses mémoires une conversation qui eut lieu chez Vénua , ^t dans laquelle j'ai pris tous les mots atroces répandus dans les premières scènes de la Mairie; pour les compléter, il m'a suffi de parcourir quelques pages de Sénart : c'est ce dernier qui m'a fourni les noms des égorgeurs, et l'opinion des conjurés sur le général Santerre. Reste encore une licence dramatique dans ce tableau de la Mairie pour laquelle je dois une explication k la sévérité dé^ l'histoire : Massieu n'a point écrit sur les murs de la Mairie la prière que nous lui faisons crayonner ; cette prière il l'a placée dans une lettre adressée au président de l'assemblée législative.
iv AVERTISSEMENT.
On n'invente pas de semblables horreurs. J'engage les personnes qui ne pourraient pas supporter l'aspect d'un théâtre de carnage , a ne pas jeter les yeux sur le tableau de VAbhayej, et cependant, tout sanglant qu'il soit, ce n'est d'un bout à l'autre que la vérité voilée, décolorée. J'en dis autant pour les dernières pages de Bicêtre.
J'ai vu le jardin où. l'on donnait la chasse à des vieillards ; la charmille, les arbres où quelques-uns espéraient se cacher ; les murs que d'autres ont escaladés ; j'ai vu le pavé taché de sang contre lequel
* On distinguait deux prisons qui , voisines l'une de l'autre , portaient le nom d'Abbaye. L'une était la prison qui sert aujourd'hui de prison militaire , où Journiac , Cazotle et Sombreuil , étaient renfermés avec les Suisses. C'est dans la chapelle de cette prison que l'abbé Lanfant bénit les prisonniers , et c'est là que se trouvait le guichet où Maillard rendait !a justice. L'autre était le cloître de l'Abbaye Saint-Germain , converti en prison par la commune de Paris. Le comité des Quatre- Nalions y tenait ses séances, et c'est dans la cour de ce cloître que l'on dressa des bancs pour les dames et les messieurs.
** Un ouvrage rempli de détails peu connus et de recherches savantes {les Martyrs de la foi , par M. Aimé Guillon) m'a beaucoup servi pour ce tableau. J'en devais hommage à l'auteur.
AVERTISSEMENT. v
la tête des martyrs venait frapper en disant : non , pas de serment !