SCENE I. i8i
MADAME DESRUES
Il faut croire qu'il n'y croyait pas. Enfin il est revenu à une heure du matin. Ennuyée de Fattendre, je m'étais couchée; jamais je ne l'ai vu plus tendre , plus caressant.
MADEMOISELLE DE M
Vous me faites trembler. Eh! madame, peut-être que dans ce moment il songeait à vous empoisonner.
MADAME DESRUES
C'est bien possible , mais je n'y songeais guère. Tant de femmes sont si malheureuses î me disais-je; j'ai du bonheur d'être aussi bien tombée. Hélas! ma chère demoiselle, c'est justement la bonne amitié qui existait entre nous qui m'a perdue; on a cru que nous étions d'accord pour tout. Ils m'ont traînée de cachot en cachot; ils m'ont fait passer dix ans, tantôt dans une prison, tantôt dans une autre; ils m'ont brûlé l'épaule avec un fer rouge; et maintenant que mon innocence est reconnue, c'est tout au plus si je pourrai sortir de prison. Voilà la justice des hommes, mademoiselle.
MADEMOISELLE DE M
Que voulez-vous? il faut souffrir. V^ous nV'tes pas seule à plaindre.
i82 I-A SALPETRIERE.
MADAME DESRXJES.
Je le sais bien. Oh! j'ai de?» yeux, allez, et je vois bien que vous n'êtes pas faite pour une maison comme celle-ci, avec des prostituées, des misérables. La femme du concierge m'a dit qui vous étiez.
MADEMOISELLE DE M
Je n'ai que dix-huit ans, mais j'ai déjà bien pleuré . Il est vrai que j'ai mérité mon sort.
MADAME DESRUES
Vous détestiez donc bien le mari qu'on voulait vous donner.
MADEMOISELLE DE M
Non pas , mais j'en aimais un autre.
MADAME DESRUES
Et cet autre ?...
MADEMOISELLE DE M
Cet autre était un jeune homme, sans fortune et sans nom, mais de l'esprit le plus aimable et de la figure la plus belle que l'on pût voir ^ de la grâce, de la noblesse dans les manières; un ton charmant, des talents; enfin tout ce qui peut plaire dans un jeune homme. On interdit à Jules Tentrée de la maison : je reçus ses lettres; il me décida à le