HISTORIQUE
LEVADITI, NICOLAU et PoincLoux (1) décrivent en avril 1925, un curieux micro-organisme qu’ils ont isolé du sang et des nodosités cutanées d’un malade présentant le tableau clinique d’un érythème polymorphe infectieux. « Il s’agit d’un strepto-bacille, immobile, de 2 u à 3 u, ne prenant pas le Gram, non sporogène et d’apparence très polymorphe. A côté de petits bâtonnets disposés bout à bout, ou en mèches parallèles montrant des vacuoles claires et des corpuscules métachromatiques, on constate de longs filaments (30 à 40 u). Ces filaments sont pourvus de renflements moniliformes, et se terminent parfois en massue (formes d’involution apparaissant tardivement) ».
Dans une publication postérieure, en mars 1926, les mêmes auteurs (2) précisent la morphologie, les caractères culturaux et la virulence du nouveau germe : le streptobacillus moniliformis.
En février 1926, PLAGE, SUTTON et WILLNER (3), aux Etats- Unis, communiquent un premier mémoire sur une affection épidémique survenue à Haverhill (Massachussets), au mois de janvier 1926. PLACE et ses collaborateurs tracent sommairement le tableau clinique d’une maladie connue dès lors en Amérique sous le nom d’Erythema arthriticum epidemicum (Haverhill fever). Cette maladie est caractérisée par un début brutal avec des frissons, des vomissements, de la céphalée, un malaise intense, une élévation rapide de la température, puis par l’apparition ultérieure d’une éruption mor-
(1) Levapiri, NicoLAU et PoixcLoux : Sur le rôle étiologique du streptobacillus moniliformis (nov. spec.) dans l’érythème mpolymorphe aigu septicémique. C. R. de l’Acad. des Sciences, 180, 1925, p. 1188.
(2) Levapiri, NicOLAU et PorncLoux : Recherches sur létiologie de Yérythème polymorphe aigu ; Son agent étiologique : streptobacillus moniliformis. La Presse Médicale, n° 22, 17 mars 1926, p. 340.
(3) PLAGE, SUTToN et WiLiner : Erythema arthriticum epidemicum, preliminary report, Boston med. and surg. Journal, 194, 1926, p. 285.
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billiforme avec tendance aux pétéchies siégeant principale-, ment aux extrémités, enfin par des manifestations articulaires multiples d'intensité variable mais fréquemment sévères. Epidémiologiquement, la fièvre d’Haverhill semblait avoir été propagée par un approvisionnement de lait cru provenant d’une même ferme.
Deux mois plus tard, en avril 1926, Katharine Dobp (4) rapporte un exemple de la nouvelle maladie : le cas avait été observé à Baltimore en 1923, se présentait comme isolé et paraissait consécutif à une morsure de rat.
L’étiologie de la fièvre d’Haverhill fait l’objet, en septembre 1926, d’un important travail bactériologique. Des hémocultures pratiquées chez vingt et un malades et deux ponctions des articulations des genoux ont permis à PARKER et Hupson (5) d’étudier treize souches d’un même miICro-0rganisme encore inconnu, qu'ils proposent d'appeler « Haverhillia multiformis », dénomination qui évoque à la fois l'épidémie où il a été isolé et le polymorphisme du nouveau germe.
L'identité des deux organismes, streptobacillus moniliformis et Haverhillia multiformis, décrits à peu près simultanément le premier en France, le deuxième aux Etats-Unis est bientôt reconnue, et LEvapiri (6) en 1928, dans une nouvelle publication, montre l’analogie clinique de son observation avec l’érythème polyarticulaire épidémique, décrit par PLACE, SUTTON et WILLNER.
Dans leurs publications, LEvaprri et ses collaborateurs concluaient qu’on devait considérer le streptobacillus moniliformis comme « l’agent étiologique spécifique d’une maladie infectieuse, contagieuse et épidémique entrant dans le cadre si complexe et si mal défini des érythèmes polymorphes ». -
En 1929, l’étiologie de l’érythème polymorphe fait l’objet : de rapports au 4 Congrès des dermatologistes et syphiligraphes de langue française, et à ce propos MM. TEIssiERr,
(4) KATHARINE Dopp : An isolated case of erythema arthritic micum, Boston med. and surg. Journ. 194, 1926, p. 633.
(5) PARKER et HUpsox : The etiology of Haverhill fever (Erythema arthriticum epidemicum), The American Journal of Pathology, vol. IE, n° 5, septembre 1926.
. (6) LEVADITI : A propos de l’étiologie de l’érythème polymorphe infeclieux, contagieux et épidémique, La Presse Médicale, n° 5, 1998, p. 65.
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RIVALIER, REILLY et GARNIER (7) rapportent une observation d’érythème infectieux dû au streptobacillus moniliformis. Ces auteurs montrent qu'il s’agit là d’une entité distincte de l’'érythème polymorphe, et que dans cette dernière maladie les résultats des investigations biologiques ne permettent pas de soupçonner le rôle du streptobacillus moniliformis. L’habitat du germe, en dépit de quelques hypothèses émises par PARKER et HuDsON, demeurait ignoré. Or, en 1929, une. observation fortuite révèle à LEVADITI et SELBIE (8) l’existence chez la souris blanche d’une maladie spontanée, caractérisée par un état septicémique, une polyarthrite et une myocardite provoquée par le streptobacillus moniliformis. En raison de ces faits, LEVADITI, SELBIE et Mile SCHOEN croient pouvoir attribuer aux muridés, et en particulier à la souris, un rôle effectif dans la transmission de l'infection à l’homme, la contamination humaine s’effectuant par la souillure des aliments au moyen de l’urine et des matières fécales. Dès lors LEVADITI et ses collaborateurs SELBIE, Mile SCHOEN et DELORME (?) entreprennent l’étude expérimentale du rhumatisme infectieux de la souris provoqué par le streptobacillus moniliformis. Les données acquises font l’objet de notes à la Société de Biologie en 1930 et 1931 et ultérieurement en 1932 d’un mémoire très complet (10). Les constatations de
(7) P. TrissiEr : A propos de l’érythème polymorphe, Bulletin médical, 6 juillet 1929. ?
Trissier, RivaLier, REILLY et GARNIER : Sur un cas d’érythème infeclieux dû Au streptobacillus moniliformis, IV° Congrès des dermatologistes et syphiligraphes de langue française, Paris, 25-27 juillet 1929, Discussions et Communications diverses, p. 73.
(8) Levaprri et SeLpie : Mode de transmission de lérythème polymorphe aigu expérimental, C. R. de l’Acad. des Sciences, 189, 1929, p. 1332.
(9) Levapimi et Sezsmæ : Le rhumatisme infectieux polyarticulaire de la souris, C. R. de la Soc. de Biologie, 103, 1930, p. 295.
Levaorni, SezBræ et R. ScHoen : La myocardite dans le rhumatisme polyarticulaire de la souris provoqué par le streptobacillus moniliformis, C. R. de la Soc. de Biologie, 103, 1930, p. 463. :
..Id. : Les arthrites du rhumatisme articulaire spontané de la souris provoqué par le streptobacillus moniliformis, €. R. de la Société de Biologie, 103, 1930, p. 1193. :
Levaprri et SELBIE : Les variations saisonnières de la virulence du streptobacillus moniliformis chez la souris, C. R. de la Société de Biologie, 106, 1931, p. 25. | Levaprii, SELBIE et DELORME (M.) : Mode de transmission . spontance d'un rhumatisme polyarticulaire infectieux provoqué par le streptobacillus moniliformis, C. R. de la Société de Biologie, 107, 1931, p. 501.
(10) LEvapDITI, SELBIE et SCHOEX (R.) : Rhumatisme infectieux chez la souris provoqué par le streptobacillus moniliformis, Application possiblé au même état chez l’homme, Annales de l’Institut Pasteur, 48, 1932, page 309.
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LEVADITI et de ses collaborateurs sont confirmées en 1933 en Angleterre par MACKIE, Van ROCYEN et GILROY (11) qui relatent l’histoire d’une épizootie survenue spontanément dans un élevage de souris.
C’est à Miss STRANGEWAYS (12) que revient le mérite d’avoir révélé que le rat, mieux que la souris, joue le rôle de réservoir de virus. En 1933, dans un remarquable travail, Miss STRANGEWAYS démontre par différentes méthodes que plus de la moitié des rats, rats blancs ou rats sauvages, hébergent le streptobacillus moniliformis dans leur cavité bucco-pharyngée et dans leurs fosses nasales. Cet organisme apparaît à Miss STRANGEWAYS comme un germe commensal de la bouche et du rhino-pharynx du rat. Il se révèle, en effet, expérimentalement inoffensif pour cet animal.
D’autres publications ont encore trait au streptobacillus moniliformis. En Amérique, HazarD et GOODKkIND (1) rapportent, en 1932, un cas isolé de fièvre d’Haverhill. En 1934, SCHARLES et SEASTONE (14) relatent une observation, où l’affection est consécutive à une morsure de rat blanc. Entre temps des détails complémentaires sur l’épidémie d’Haverhill sont apportés par Locke et HazaRD (15) et par PLACE et SUTTON (16). Dans leurs mémoires, ces auteurs rapprochent de lépidémie du Massachussets, une. épidémie survenue à Chester en juin 1925. Son étiologie était demeurée mystérieuse. Les symptômes cliniques des cas observés, l'allure de l'épidémie, la propagation de l'infection par un approyvisionnement de lait paraissent suffisants à ces auteurs pour voir là un exemple antérieur d’érythème polyarticulaire épidémique dû à Haverhillia multiformis.
Pendant ces dernières années, le streptobacillus monilifor-
(11) Mackie, VAN ROOÿEXN et GiLnoy : An epizootic discase occuring in a breeding stock of mice : bacteriological and experimental observat'ons. British Journal of Experimental Pathology, 14, 1933, p. 132.
(2) Miss STRANGEwWAYS : Rats as carriers of Streptobacillus moniliformis, Journal of Pathology and Bacteriology, juillet 1933.
(13) Hazaro et GOODkIND : Erythema arthriticum epidemicum (Haverhil] fever). Case report and bacteriologic study. Journal of american medical association, 13 avril 1939.
(1 SCHARLES et SEASTONE : Erythema arthriticum epidemicum following rat bit. New England Journal of Medicine, 18 octobre 1934.
(15) Locke et HazarD : Erythema arthriticum epidemicum (Haverhill fever). Transactions of the association of american physicians, n° 48. 1953 1p. 8343. k
(16) PLace et SurTox : Erythema arthriticum epidemicum. Archives of Internal Medicine, n° 54, novembre 1934, p. 659-684. s
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mis fait encore l’objet de quelques travaux bactériologiques. Il résulterait des minutieuses investigations de Miss KLIENE- BERGER (17) que l’on peut distinguer dans les cultures du germe deux systèmes de colonies indépendantes : l’organisme vivant en symbiose avec le streptobacillus moniliformis présenterait un cycle de développement comparable à celui de la pieuro-pneumonie des bovidés. Le long travail de Van RooYEn (18) est consacré à la biologie, au pouvoir pathogène et à la classification du streptobacille.
On ne peut s'étonner qu’en raison de son saprophytisme chez le rat et de son rôle pathogène chez l’homme, le microorganisme décrit en 1925 par Levaditi, Nicolau et Poincloux ait été antérieurement isolé. Les bactériologistes de langue anglaise ont, en effet, montré que les caractères morphologiques et culturaux du streptobacille moniliforme correspondent trait pour trait à ceux du streptobrix muris ratti isolé en 1914 par SCHOTTMULLER (1°) au cours d’une fièvre par morsure de rat et incriminé quelque temps plus tard par Miss TUNNICLIFF (20) comme l'agent étiologique de la bronchopneumonie de cet animal.
Cette constatation de l'identité des deux germes nous à permis, dans notre communication avec nos maîtres MM. LEMIERRE, REILLY et LAPORTE, de rapporter à l'infection à streptobacillus moniliformis les observations de fièvre par morsure de rat relatées par BLAKE (21), TILESTON (22), LITTE-
(7) E. KueneBerGERi: Natural occurence of pleuro-pneumonia like organisme in apparent symbiosis with the streptobacillus monilifo mis and other bacteria. Journal of Pathology and bacteriology, 40, p. 93-103, janvier 1935.
Id. : Further studies on streptobacillus moniliformis and its symbiont. Journal of Pathology and Bacteriology, 42. 587-598, mai 1936.
(18) Van Rooÿen : The biology, pathogenesis and classification of streptobacillus moniliformis, Journal of Pathology and Bactériology;, 42, 1936, p. 455.
(19) SCHOTTMULLER : Aetiologie und Klinik der Bisskrankheïit. D'ermat. Wochenschrift, 1914, Erganzungcheft, 58, p. 77.
(20) R. Tunniczirr : Streptothrix dans la broncho-pneumonie des rats semblable à celui de la fièvre par morsure de rat. Journal of infectious diseases, 19, 1916, p. 767.
(21) BLake : The Etiology of rat bit fever, Journal of experimental medicine, 1916.
(22) Tiiesron : Etiology and Treatment of rat bit faver, Journal of american medical association, 1e” avril 1916.
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RER (23), TUNNICLIFF et MAYER (24, EBERT et HESSE (#5), au cours desquelles le même streptothrix a été isolé. De plus nous avons signalé que chez un malade de Dicx et TUNNI- CLIFF (%), la septicémie à streplothrix putorii, germe très: voisin du streptobacillus moniliformis, avait été la conséquence d’une morsure de belette.
Grâce à toutes ces publications éparses, une synthèse des septicémies à streptobacillus moniliformis est aujourd’hui possible. Nous avons voulu qu’elle repose sur des documents indiscutables. C’est pour cette raison que, dans le présent travail, nous n’avons pas utilisé les publications antérieures à l’observation de LEvADITI, NICOLAU et PorxcLoux. Les observations de septicémies dues au sfreptothrix muris ratti de SCHOTTMULLER feront seulement l’objet de quelques commentaires,
(23) LITTERER : À new species of streptothrix in a case of rat bit fever, Journal of Amer. medical association, 28 avril 1917.
(24) TUNNIGLIFF et MAYER: A. case of rat bit fever fectious diseases, décembre 1918.
(25) EBerrT et Hesse : Zur Klinik und Bacteriologie der Japanisch Rattenbissfievers. Arch. f. Klin. Chir., 136, 69, 1995. ATEN
(26) Dick et TUNNIGLIFF : A Streptothrix isolated from the blood of
a patient bitten by a weasel. Journal of infectious diseases, 1918, 23; page 183. ue
, Journal of in-
LES CIRCONSTANCES D'APPARITION DES SEPTICEMIES A STREPTOBACILLUS MONILIFORMIS
La survenue des septicémies à streplobacillus moniliformis soulève un problème intéressant de pathologie infectieuse. Ce germe n’est pas connu comme l’agent d’une infection localisée susceptible de se généraliser. Le développement de la maladie suppose donc un apport microbien venu du dehors. Or. nous ignorons la répartition du germe dans la nature. Aussi est-ce tout d’abord aux circonstances d’apparition de la maladie que nous devons demander de nous éclairer sur Îles sources de la contamination humaine.
Fréquence
Les exemples de septicémies à streptobacillus moniliformis rapportés jusqu'ici sont rares. Nous ne connaissons actuellemèent que deux épidémies, et six observations sporadiques.
Les deux épidémies américaines de CHESTER el d'HAVE- RHILL ont atteint, la première, 600 ; la seconde, 86 personnes. Elles apportent à l'étude de la maladie la plus grosse contribution.
Les cas sporadiques ont été rapportés aux Etats-Unis, (observations de Don», de HazarD et GOODKIND, de SCHARLES et SEASTONE) et en France (observations de LEVADITI, NIco- LAU et PoincLoux, de TEISSIER, RIVALIER, REILLY et GAR- NIER, observation personnelle).
Age L'affection se rencontre à tout âge et touche, avec une fréquence sensiblement égale, les adultes et les enfants.