Les serments ont des ailes
Dans le parc à la française du couvent de la Miséricorde, dont la sévère ordonnance et la correction de lignes rappellent le bel aspect des domaines du xvii^ siècle, au long des symétriques allées, des plates-bandes et des charmilles, sous la nef des tilleuls taillés, les pensionnaires des Sœurs s'ébattent ou se promènent. Bravant la chaleur et le soleil de juillet, les plus jeunes courent et jouent sur le sable tassé du jardin, où s'étendait le boulingrin au
temps de sa splendeur païenne, tandis que les
grandes, par groupes, circulent à l'ombre en jacassant.
Leur tenue, toute semblable, intentionnellement simple, presque attentatoire à leur grâce naturelle, s'harmonise avec l'uniformité du parc et l'ensemble du paysage, où çà et là se dressent les taches blanches de deux ou trois Sœurs surveillantes. Cet aspect rigide donne l'impression qu'en jardinage, comme en éducation, règne en ces lieux — aussi sévère aux âmes que la serpe aux branchages — la froide discipline, l'inéluctable règle.
Et pourtant la joie éclate en ces jeunes âmes asservies, car les vacances approchent ; joie simple chez les petites, plus compliquée chez les grandes. Pour quelques-unes d'entre elles le départ prochain sera l'envolée définitive dans la vie, où leur vrai rôle commencera, et à cette pensée, des rêves secrets font bondir leurs cœurs avec d'autant plus de force qu'ils ont plus longtemps attendu leur essor.
Sur le banc circulaire de la charmille en
demi-lune, où aboutissent les belles allées qui terminent le parc, derrière la blanche statue de la Vierge sur son piédestal ancien et moussu, trois « grandes » , qui portent la ceinture blanche au liséré orangé, distinctive de la classe supérieure, causent en toute liberté.
— Et toi, Suzanne, tu n'as pas de projets pour tes vacances ?
— Aucun.
— C'est maigre. Vas-tu rester au couven comme Tan dernier?
— Non, cette année maman ne voyage pas. Elle compte habiter la maison de campagne que grand'mère nous a laissée. Ma sœur, son mari et leur fils doivent y venir aussi.
— Et cela te réjouit?
— Certainement, j'adore mon neveu. C'est un enfant si bon, si joli, si tendre.
— Où a-t-il pris ça, mon Dieu?
Suzanne rougit. L'autre compagne jusqu'à présent silencieuse s'aperçoit de son trouble, et, charitable, intervient :
— ■ Tu manques de tact, Colette.
— Ce n'est pas à toi, Mercedes, de me donner des leçons. Suzanne m'entend et ne peut pas être personnellement froissée de mes paroles. Avec ça, d'ailleurs, que tu n'es pas de mon avis? Pas plus tard qu'hier tu disais qu'une famille comme celle de Suzanne, ça étonne d'abord et attriste ensuite.
— Oui, je l'ai dit; mais non à elle-même, voilà la nuance.
— Quel raffinement diplomatique I On voit bien que ton père était ambassadeur.
Mercedes eut envie de répliquer : « On voit bien que le tien vend du vin en gros » ; mais elle jugea la riposte vulgaire, et, dédaignant de répondre, elle s'adressa à Suzanne :
— Tu as raison d'aimer ton neveu. Ce garçon de huit ans est un amour. Quand il vient au parloir nous en raffolons toutes.
— Au reste, si j'ai blagué ta famille, ajoute Colette en manière de palliatif, je ne la trouve pas moins très représentative, ma vieille I Ses
dehors me plaisent. J'apprécie moins ses sentiments... Ta sœur est -elle toujours aussi chic?
— Je le pense.
— C'est vrai, tu n'en sais rien, puisque voilà plus d'un an que tu ne l'as vue... Et c'est précisément un de mes griefs contre elle. Elle se contente de t'envoyer son fils avec sa gouvernante une fois par mois.
— Ce n'est peut-être pas sa faute, Colette ; ma sœur a beaucoup de devoirs mondains à remplir.
— Non I mais excuse-la, je t'en prie I Ces devoirs-là sont donc si absorbants ? Veux-tu que je te dise le fond de ma pensée, n'en déplaise à Mercedes? C'est honteux la façon dont tes parents agissent avec toi. Tu es plus délaissée que les petites « Pays chauds » que nous avons ici. Tu as une mère et une sœur d'un modèle à ne pas faire breveter, ma pauvre fille.
Cette nouvelle boutade frappe Suzanne De-
caisnes en plein cœur. Que de fois elle a senti, sans oser y croire, la sécheresse d'âme de celles qui devraient le plus l'aimer! Aussi, malgré elle, ses yeux s'humectent; la plaie latente, sous le choc, a saigné.
— Tu n'es guère charitable, Colette î s'écrie Mercedes, et tu as une façon cruelle de prouver ta sollicitude à tes amies. Pourquoi juges-tu la conduite de madame Decaisnes et de la baronne Thibault? La mère et la sœur de Suzanne l'aiment sans doute à leur manière ; cette manière est choquante pour nous, soit; mais ta remarque est singulièrement brutale.
Puis, s'adressant à Suzanne :
• — Crois-moi, chérie, n'aie pas de chagrin, garde ta tranquillité d'âme et ta confiance en l'avenir. Va, il vaut mieux encore avoir une mère et une sœur, même un peu indifférentes, que d'être comme moi orpheline!
Suzanne émue serre la main de Mercedes et lui sourit avec tristesse. Alors celle-ci se lève, et l'entraînant :
— Viens, faisons ensemble une dernière promenade dans ce parc où s'est passée notre adolescence, où nous avons joué, conversé, assemblé nos cœurs. C'est à l'ombre de ces grands arbres que nous nous sommes promis une amitié fidèle. Nous étions bien jeunes; tu avais douze ans et moi quatorze. Laisse-moi te dire, avant de nous quitter, combien ta tendresse m'a été secourable. J'ai toujours gardé ma nature un peu sauvage, et je me rappelle avoir été souvent mauvaise avec toi. Je t'en demande pardon.
— Oli I Mercedes I
— Ne m'interromps pas, mon orgueil aime à s'humilier devant ton grand cœur. Mes caprices, mon égoïsme t'ont fait souvent pleurer... Je voulais des amies, je ne te permettais pas d'en avoir. Tu as su pourtant te faire aimer de toutes nos compagnes, et c'est auprès de toi que chacune venait quand elle souffrait, et qu'elle avait besoin de secours moral, de consolation ou de soins. Écoute-moi bien, ma
chérie : je sais à quel point tu t'ignores et je voudrais te donner conscience de ta valeur ; Suzanne, quoi qu'il arrive, compte sur toimême comme sur un grand trésor.
— Pourquoi me dis-tu cela?
— Parce que je crains qu'on ne t'apprécie pas assez dans ta famille. Le sang espagnol que je tiens de ma mère me fait plus femme que toi, mais aussi moins studieuse, moins intelligente...
— Ohl
— Si, si ! moins intelligente ou, si tu veux, moins appliquée au travail, moins soucieuse de m'instruire. En revanche, je me crois un sens de la vie plus sûr que le tien ; je suis plus pratique. Alors, mon devoir est de t'avertir et de te donner conscience de ta grâce, de ton charme, je ne dirai pas de ta beauté — tu n'es pas belle — mais de ta joliesse.
Joyeusement émue, Suzanne s'écrie d'un ton moqueur pour ne point trop laisser paraître son intime satisfaction :
— Oh I oh ! tu risques un néologisme pour me complimenter I
Puis, emphatiquement ;
— La femme t'en remercie, mais la forte en syntaxe t'en blâme, tu saisi
Et d'un geste câlin, passant un bras autour du cou de son amie, elle lui met un baiser sur la joue.
— Mercedes, tu es surtout plus coquette que moi. C'est là une supériorité incontestable d'ailleurs... Mais quoi que tu en penses, j'ai bien ma petite expérience. Aussi puisque nous allons nous quitter. Dieu sait pour combien de temps I pourquoi ne te confierais-je pas que, consciente du peu d'affection des miens, j'ai souvent pensé à rester ici toute ma vie.
— Es -tu folle?
— Mais non. J'ai seulement la crainte d'affronter le monde sans appui, sans guide, sans tendresse à côté de moi, et ma foi I isolement pour isolement, celui du cloître a du moins une qualité : la sécurité. Après tout, ne serait-
ce pas encore du bonheur que de continuer de vivre dans cette vieille demeure qui m'est familière, dans ce parc dessiné par Le Nôtre, d'assister au défilé de plusieurs générations de futures femmes, de façonner tous ces jeunes cerveaux dont quelques-uns offrent tant d'attrait, tant de grâce et de subtilité! J'assimile cet état d'éducatrice au métier des fleuristes qui sèment, taillent, abreuvent et soignent les plantes les plus variées. Ce rôle a son charme; il a tenté plus d'une âme d'élite.
— Folie, folie ! te dis-je. Ne te paie pas de mots, n'idéalise pas trop. Ici comme dans le monde la vie est pleine de dessous tristes, d'intrigues, d'ambitions, de jalousies et de misères. Rappelle- toi Gharles-Quint au monastère de Saint-Just I Vois-tu, partout où il y a réunion d'individus, les mêmes travers, les mêmes passions se développent. Et, crois-moi : [;lus vaste est la scène où l'on évolue, moins on souffre des méchants, car plus il y a de chances de trouver des compensations, et possi-
bilité de s'isoler dans un bonheur tranquille. Si pimbêche que soit ta sœur, la belle baronne Thibault, si égoïste et si indifférente que soit ta mère, la séduisante madame Decaisncs, leur compagnie — dont tu pourras d'ailleurs t'affranchir un peu — vaudra toujours mieux que celle de la brave et bébète sœur MarHie ou de la sèche sœur Gertrude, ou môme de l'envieuse sœur Apolline... Mon petit, cherche ta voie dans l'humanité commune ; vis d'abord ton existence de femme et n'abandonne pas, avant d'avoir joué la partie, ton droit à l'amour. Qui te dit que l'homme que tu choisiras n'est pas déjà désigné pour t'aimer ? Écoute : Mes tuteurs souhaitaient dans un but intéressé que je me fisse religieuse. A seize ans j'étais près d'y consentir et disposée à prendre l'exaltation de mes idées pour une vocation indéniable ; notre Mère supérieure, qui lisait en moi mieux que moi-même et qui en vérité nous étudie et suit notre éducation maternellement, me confessa un jour et m'éclaira. Elle
m'enseigna qu'avant de se consacrer à Dieu, il faut loyalement essayer d'accomplir sa tâche dans le monde. Elle m'a dit ces paroles que j'ai retenues presque à la lettre :
» — Ma chère enfant, vous n'êtes pas de celles qui doivent renoncer au bonheur de la maternité. Jésus a dit aux hommes : « Croissez et multipliez. » C'est aller contre sa volonté que de faillir à cette loi qui doit perpétuer le monde jusqu'au jour où le Seigneur jugera bon de l'anéantir. Vous n'êtes point de celles que des désespoirs, des secousses morales ou des tares physiques ont le droit de soustraire à cet ordre divin. Il ne faut point reculer devant les épreuves de la vie quand on a la jeunesse pour les supporter. Dieu nous a donné la foi en sa miséricorde pour nous aider à en triompher. La vocation religieuse est un don du ciel ; elle ne doit pas résulter d'une appréhension de l'avenir ou d'une lâcheté devant l'accomplissement du devoir. »
^ Eh bien I Suzanne, notre devoir, c'est d'ai-
mer. As -tu pensé parfois à la joie profonde d'aimer et d'être aimée?
— Oui. Mais comment se faire aimer?
— Ah I grande folle, voilà bien ton défaut : Ne pas croire en ton charme, en ta valeur de femme I . . . Gomment te faire aimer ? En te faisant connaître 1 11 est impossible qu'un homme ne te remarque pas et, s'il approche de toi, ne soit pas séduit. Pense alors quelle sera ta joie, chérie ! Moi, tiens, je le vois presque celui qui me conquerrai J'ai un idéal, non pas très net puisqu'il s'est déjà plusieurs fois modifié selon les progrès et les raffinements de mon esprit, mais pourtant assez accusé pour que chaque jour il se précise davantage.
— Fais-moi son portrait?
— Es-tu assez petite fille I son portrait? Me crois-tu sotte au point de rêver d'une moustache brune ou blonde, d'un nez plus ou moins aquilin et d'une paire d'yeux de telle ou telle couleur? Que non pas! Tout cela m'est assez indifférent. La seule chose sur laquelle je ne
14 LES SERMENTS OxNT DES AILES
transigerai jamais, c'est sur le charme de mon héros, sa force intellectuelle, la qualité de son amour et la noblesse de son caractère. Après cela, qu'il soit barbu ou rasé, brun ou blond, peu m'importe. Oij qu'il se présente, je le reconnaîtrai. Il viendra à moi et je saurai le conquérir.
La jeune fille avait prononcé cette dernière phrase avec un tel accent de volonté que Suzanne la regarda. Elle lui sembla tout autre qu'elle ne l'avait vue jusqu'ici : belle d'une beauté fatale et impérieuse. Autour de son visage les cheveux noirs et brillants jetaient des reflets sombres. Son regard parut à sa compagne profond jusqu'à la dureté, et Suzanne comprit alors les conseils de la Mère Supérieure. Certes, Mercedes n'était pas née pour la vie de recluse. Suzanne, le cœur oppressé, ne put s'empêcher de dire :
— Tu semblés souhaiter cette conquête avec la férocité dont firent preuve tes aïeux, quand ils chassèrent les Maures de l'Espagne.
LES Sl^llMENtS ONT DES AILES 15
— Tu te trompes, ma chère, mes aïeux étaient Maures. Mon teint, mes cheveux, voire mon caractère, en témoignent. N'as -tu pas quelquefois souffert de ce sauvage génie de ma race, qui ressort dans mes emportements ? Pourtant, je t'aime...
— En es -tu sûre ?
— Oh I rien ne te permet d'en douter; n'estu pas ici ma seule amie ?
— Quand nous serons séparées, cette amitié me sera-t-elle fidèle ?
— Je le jure... Je vais aller habiter en Bretagne le château que m'a laissé mon père. Dans mon isolement, de longues heures me resteront pour penser à toi ; c'est plutôt toi qui m'oublieras...
— Jamais I Mais pourquoi t'exiler ainsi ?
— Parce que c'est le seul moyen que j'aie d'échapper à la sollicitude plus ou moins tracassière de mes tuteurs. J'aurai là- bas une dame de compagnie, amie de ma famille, qu'ils ont acceptée. En fuyant à Trem^ireck, c'est
ma liberté que j'acquiers. Car même pour l'amour de me diriger, jamais mes tuteurs ne consentiraient à demeurer loin de Paris.
— Ah I ma chérie, quelle tristesse de nous quitter I Nous nous aimions tant I
— Va, nous nous aimerons de loin comme de près. Et si un jour ie puis te rendre quelque service, demande-le sans scrupule, car je te dois beaucoup. Quel exemple tu as été pour moi I Quand je m'exaspérais de me trouver seule au monde, n'est-ce pas toi qui me redonnais du courage ? Je t'ai vue, après la mort de ton père, aussi orpheline, aussi seule que moi. J'ai deviné toutes les vexations dont tu as souffert auprès d'une sœur cent fois préférée; et jamais pourtant tu ne t'es plainte I
— Ma résignation date de ma toute petite enfance; ma sensibilité s'est accoutumée aux blessures.
— Tu es de l'espèce des saintes.
— C'est ça, canonise-moi tout de suite... mais dans ton cœur seulement.
Elles se sourient, la cloche sonne. C'est l'heure des dernières classes. Les cris des petites s'apaisent peu à peu, les rangs se forment, et bientôt le parc déserté reprend sa sévérité et sa paix.
Mercedes de Tremnireck voyait ju? le. Suzanne était au moins aussi seule qu'elle, n'étant aimée ni de sa mère, ni de sa sœur.
Decaisnes, son père, notaire à Vernon, avait fait un de ces mariages qu'on pourrait appeler « mariage d'enivrement ». C'était un homme que sa simplicité d'âme, le peu d'originalité de son esprit, sa conscience et sa droiture semblaient destiner au foyer le plus paisible, le plus bourgeois. Étrange anomalie I II ne se sentait attiré que vers les femmes coquettes^ brillantes, raffinées dans leur mise, provo-
cantes de regard et d'allure, les femmes qui savent faire valoir leur charme par les moyens les moins honorables, celles enfin qui se sont équipées en vue de la concurrence, ou, plus simplement, de la lutte pour l'amour et le plaisir.
Aussi n'avait-il jamais été séduit par les propositions que maintes fois lui avaient faites, dans la logique de leurs appréciations, des amis désireux de le marier. Tout le monde lui cherchait un appareillage, alors qu'il rêvait la créature la moins semblable à lui. Il fallut qu'il la rencontrât aux courses de Ver non, en la personne d'une Parisienne très libre de langage et de gestes, et totalement dépourvue de cette réserve si pleine d'attrait pour certains hommes.
Cette jeune fille de dix-neuf ans, qui lui fut présentée par une famille amie, était jolie de la beauté du diable, de cette beauté corrigée et obtenue par d'invisibles et savants maquillages, par l'élégance originale de la
toilette et le stimulant d'un audacieux parfum.
Attirée à ces courses par un jeune officier riche et portant un beau nom, mais très maître de lui, celle-ci se montra d'autant plus gracieuse avec Prosper Decaisnes que son flirt venait, entre deux courses et très délicatement d'ailleurs, de lui faire comprendre qu'il se souciait peu de voir terminer par un mariage leur sentimental petit manège. Decaisnes bénéficia du dépit de la jeune fille ; il la trouva ce qu'elle s'efforçait de paraître, fort séduisante, encore qu'elle le fût sans sincérité et par pure manœuvre de coquette dépitée. Elle s'occupa uniquement de lui, le fit parler, l'écouta avec intérêt, le flatta, défendit la vie de province qu'il dénigrait, dit la joie qu'elle trouverait au contraire à une existence calme, vanta la poésie des champs, la volupté du plein air, s'extasia sur toutes choses, jusque sur l'excellence du beurre qu'on servit au goûter.
Au moment où s'ébranla le train qui la rame-
nait à Paris, elle lui dit adieu avec une telle pression de main, que Decaisnes éprouva un véritable déchirement de ce départ. Il refoula son émotion au plus profond de son cœur; mais elle lui indiqua clairement qu'il venait de rencontrer la seule femme qu'il dût jamais aimer.
Jusqu'à une heure avancée de la nuit, en son esprit tout illuminé de cette vision, il se remémora les moindres paroles de Berthe Michon et, avec cette volonté tenace des gens qui n'ont pas usé leur foi en la femme par une vie de fête, il conclut : « Je l'épouserai 1 »
Certes, il prévit le danger de demander à une créature aussi piaffante de partager l'existence plate d'un notaire de province. Mais il se souvint aussi, avec l'à-propos d'un homme déjà sérieusement épris, qu'elle avait dit à son père, dans le brouhaha et les bousculades d'une fin de course, sans plus avoir l'air de s'occuper de ce qui se passait sur le turf que dans la planète Mars :
— « Ahî père, vivre ici, dans une maison coquette et confortable, ouverte à des amis intimes, sans indifférents, y vivre pour un mari et des enfants, s'occuper uniquement d'eux, de leur bien-être, de leurs plaisirs ; surveiller le poulailler et la lessive au bon parfum, ce serait le rêve ! »
Quelle admirable preuve de sécurité pour l'avenir ! Il n'en faut pas plus à un sage pour l'emballer, surtout lorsqu'il sent qu'à côté de la maison confortable, du poulailler, de la lessive, des enfants, il donnera son cœur loyal, tout brûlant de tendresse, à la douce jeune fille pour laquelle cet idéal de vie simple est exprimé avec une moue des lèvres si coquette et des mouvements de tête si captivants.
Quels notaires et même quels autres hommes graves ne s'y fussent point laissé prendre? Seul un être factice et léger aurait pu découvrir, derrière cette idyllique exclamation, l'éphémère effet d'une belle journée d'été, d'une griserie d'air pur. Très probablement les pre-
miers mois d'hiver empoisonneraient de lassitude cette âme habituée aux distractions mondaines, aux hommages, aux succès.
Le lendemain de cette mémorable journée (la nuit portant conseil) Decaisnes pensa :
« Est -il réellement sage d'épouser cette charmante créature si élégante, si raffinée, si capiteuse? »
En toute honnêteté il se répondit:
« Non. »
Mais aussitôt il. tomba dans une cruelle tristesse. Si pénible lui fut ce nouvel état d'âme, que huit jours s'étaient à peine écoulés qu'il était par-dessus bord ses prudentes hésitations, ses mélancoliques regrets, et que résolument il s'écriait :
« Certes je ne fais pas acte de sagesse en épousant Berthe Michon. Mais si je ne l'épouse pas, je ne me marierai jamais. Et puis, qui sait? Peut-on rien préjuger d'une jeune fille? A leur égard, les plus sérieuses prévisions ne sont-elles pas souvent déjouées? »
Aussi, trois mois plus tard, Berthe Michon devenait madame Decaisnes.
Elle fut aimée, mais n'aima point. Et à cause de cela, bien qu'elle eût été épousée sans fortune, elle put dire que sa vie était manquée.
Le premier enfant calma pour un temps ses ennuis, et son indifférence sembla céder la place à quelque affection pour son mari, à quelque intérêt dans la conduite de son ménage qui, auparavant, s'en allait à vaul'eau.
Decaisnes crut avoir enfin conquis la joie calme d'un foyer. Illusion I Ce changement dans l'attitude de sa femme provenait simplement de ce que, à ce moment-là, elle devint laide. Délivrée, elle reprit vite ses habitudes mondaines. La naissance de sa fille avait développé sa beauté; son charme y gagna une allure plus posée, plus calme. Pour tous, elle devint la séduisante, l'irrésistible incomprise.
Dans l'espoir de reconquérir sa femme.
Decaisnes eut la fâcheuse idée de souhaiter un iutre enfant.
Furieuse, madame Decaisnes considéra cet 3spoir comme une calamité. Très logiquement, sinon humainement, elle ne voulut pas aimer 3t n'aima pas sa seconde fille, Suzanne. L'enfant fut élevée par des servantes. Celles-ci se trou- /èrent être d'assez braves filles qui lui rendirent leureuses ses premières années. Mais Suzanne, m grandissant, réfléchit, compara et comîiença à souffrir de la préférence de sa mère 30ur sa sœur, car madame Decaisnes, restée >ous l'influence de son ressentiment, semblait rechercher les occasions de se montrer olus affectueuse avec Jeanne par unique besoin le faire cruellement sentir à Suzanne qu'elle [l'aimait que sa fille aînée.
[ Ce fut donc seulement auprès de son père j^ue Suzanne trouva la ration de tendresse si lécessaire aux enfants, puisque les domestiques qui l'avaient élevée et la chérissaient en îachctte, abreuvés de vexations, quittèrent
l'une après l'ii.ilrela maison. Quant à Jeanne,qui avait sept ans à la naissance de sa sœur, son égoïsme d'enfant gâtée trouvait trop d'avantages à cette inégalité de traitement, pour que l'inspiration lui vînt d'atténuer dans la mesure de son pouvoir la choquante partialité de sa mère. Son père n'avait-il pas répondu devant elle, par mégarde, un jour que madame Decaisnes, prétextant les dépenses que lui occasionnait Suzanne, réclamait une augmentation de budget :
— Non. Dans tes mains l'argent fond comme neige au soleil. Tâche de lutter toimême contre ton désordre et ton insouciance; j'espère que la pensée de cette enfant t'y aidera, simplifie à son profit tes dépenses irraisonnées, le luxe de ta toilette et de celle de Jeanne. Fais pour elle comme pour Suzanne qui n'a j pas besoin de dentelles d'Irlande ni de riches ^ velours pour paraître gentille, ni même de jouets coûteux pour s'amuser.
Ainsi donc, Suzanne prenait à Jeanne une
partie de son bonheur. C'était le corollaire logique de la réponse du père de famille aux irguments de madame Decaisnes. La fille lînée ne devait-elle pas considérer sa sœur 3omme une intruse venant lui rogner sa part l'élégances et de plaisirs? En sa qualité d'aînée, ûle s'imagina que tout lui était dû au détrinaent de celle que sa mère lui représentait x)mme une gêne. Elle ne la détesta cependant pas, trouvant son plaisir à jouer avec elle, mais l'aima comme une camarade très aulessous d'elle, ne participant pas à ses droits, 3t chargée de tous les devoirs.
Les deux sœurs grandirent donc côte à côte sans que le cœur de la plus jeune pût trouver une adhérence au cœur de l'aînée, et Suzanne serait devenue la servante de Jeanne si l'autorité du père n'était intervenue.
Suzanne, beaucoup moins jolie que Jeanne, ae flattait pas la vanité de' sa mère. Mais en grandissant, la grâce de ses gestes, son intelligence affinée par les injustices dont elle souf-
frait, et par les entretiens doucement philosophiques de son père, la rendirent infinimen intéressante.
Ce fut en cet amour paternel, puis en seî lectures et en son travail qu'elle trouva ses satisfactions. Ce relatif bonheur fut de courte durée. Vers sa douzième année, son père mourut. L'hostilité de sa mère devint plus audacieuse. Les punitions, les claques, les privations de friandises et de sorties se multiplièrent. Elle ne vit plus flamber dans sa chambre les bons feux de bois devant lesquels, l'hiver, elle s'habillait ou se déshabillait. Ce n'était pas encore assez : les reproches les moins justi- , fiés plurent sur sa pauvre petite âme. On eût dit que madame Decaisnes assouvissait un besoin maladif en maltraitant son enfant.
— Ne mange pas aussi goulûment, s'écriait- j elle à table, pour peu que la fillette mangeât ; avec appétit. Dieu 1 que cette petite est déplai- ; santé à voir I Je te défends de boire encore, pose ton verre. Qu'as-tu à trembler ainsi?
Veux-tu me regarder quand je te parle; ne dirait-on pas que je vais l'avaler? Là!... je m'y attendais, une tache de vin sur la nappe... Mélanie, emmenez cette sotte et fouettez -la ferme . . .
— Maman, maman, gémissait Suzanne, à mon âge!
— Tu répliques ! A ton âge, dis-tu ? Te crois-tu donc une jeune fille? Tiens, voilà une claque pour abattre ton orgueil. Emmenez -la, Mélanie, et obéissez-moi.
Et les cris de la pauvrette, quelques instants après, remplissaient la maison, car la femme de chambre ne plaisait à madame Decaisnes qu'en raison de sa dureté envers Suzanne.
Cependant l'esprit de l'enfant était de si pure essence, avait été si bien préparé à l'injustice par la philosophie de son père, qu'il ne se souilla pas d'amertume.
Dix mois après la mort de M. Decaisnes, l'étude vendue, la liquidation de la succession terminée, madame Decaisnes quitta Vernon
30 LES SERMEiNTS ONT DES AILES
pour s'installer à Paris où elle comptait échapper aux jugements et commentaires de ses relations provinciales. Son premier acte en y arrivant fut de se débarrasser de Suzanne ; elle la mit au couvent.
L'enfant accepta cette décision avec une résignation au-dessus de son âge, mais de ce jour elle comprit tristement que personne ne l'aimait plus.
Maîtresse d'une assez jolie fortune — huit à ■■ neuf cent mille francs — et se croyant inépuisablement riche, madame Decaisnes s'installa luxueusement et commença de mener avec sa fille aînée, qui venait d^atteindre sa vingtième année, l'existence la plus irréfléchie et la moins honorable. Un gros loyer, une voiture au mois, des toilettes d'un prix considérable, des réceptions, des voyages aux eaux, dans le Midi, et enfin le jeu dans les casinos et aux courses, tout cela se paya en grande partie sur le capital, avec la complicité par omission d'un subrogétuteur qui ne surveillait rien.
A Paris, peu à peu, la maison devint le rendez-vous d'un monde taré. On n'y rencontra que jeunes fctards, hommes et femmes d'existence- suspecte, bref tout ce qui vit en marge des sociétés classées, ce qui vit d'on ne sait quelles escroqueries, combinaisons louches ou criminelles.
Un homme honorable, mais inaverti, passa dans ce salon et fut séduit par Jeanne dont la beauté, les toilettes et les allures étaient très capiteuses. Le baron Thibault aima, fut malheureux; puis un entêtement de vanité le ramena vers cette créature si attirante, si courtisée, enfant gâtée jetée par sa mère sur la pente vertigineuse du plaisir. Il demanda sa main et l'épousa.
G'étaitun parfait gentilhomme qui avait eu l'intelligence d'occuper jusqu'alors ses loisirs à de sérieuses études d'archéologie.
Une fois marié, sa femme l'entraîna dans le tourbillon grisant de la vie facile. Pour subvenir aux dépenses de la maison, hors de pro-
portion avec sa modeste fortune, le baron — qui possédait à peine vingt-cinq mille francs de rente — joua aux courses, puis au cercle où les deux mondaines avaient voulu qu'il entrât.
Dès la première année, Jeanne mit aj monde un fils qu'elle accepta sans joie. Il fi élevé par les domestiques, au petit bonheur leurs commodités ; la jeune mère entendal dormir ses nuits entières et ne manquer, pour | une maladie de l'enfant, aucun five o'clock n\ aucune partie de restaurant, de théâtre ou de sport.
Cette vie de débauche mondaine dura quelque temps et, un beau matin, Thibault rentra du cercle à peu près ruiné. Il voulut réagir, changer son genre de vie, restreindre ses dépenses de maison, et essaya de faire entendre raison à sa femme ; mais il était trop tard, il n'obtint de cette déséquilibrée aucun vrai sacrifice. Alors, peu fait pour la lutte, il n'insista pas ; seul, il se retira de cette vie
à toute allure, laissant Jeanne maîtresse de ses actes et libre d'aller partout avec sa mère.
Lui, il se remit à ses études d'archéologie.
Cela dura ainsi plusieurs années.
Cependant Jeanne — Jehanne depuis qu'elle était baronne — ne modifiait aucune de ses habitudes. Son mari, absorbé dans son travail, ne chercha pas à savoir comment elle pouvait faire face à ses folles dépenses.
Étant donné que madame Decaisnes continuait de vivre sur son capital, il y trouvait matière à ne pas s'inquiéter de l'élégance de sa femme. Il s'adonna avec courage à ses travaux scientifiques sur les civilisations mortes, heureux du succès littéraire de ses publications auprès des savants, ses pairs, qui liii reconnaissaient une érudition profonde.
Incapable de basse surveillance, comment le savant eût-il pu imaginer la coupable existence que menait sa femme, secondée, protégée par sa mère? Il est une hypocrisie et une boue morale que certaines natures loyales ne peuvent
soupçonner. Il fallut une circonstance tristement banale et toute fortuite pour apprendre à Thibault comment Jeanne vivait et payait ses toilettes. Il en fut atterré. Aussitôt il demanda le divorce et l'obtint.
Cependant il ne sollicita pas du tribunal le droit de garder son fils que Jeanne réclamait, sans doute pour bénéficier devant les juges de Testime qui reste attachée à la femme, même coupable, dont les sentiments maternels demeurent vivaces. Il pensait aussi que la présence de l'enfant empêcherait la mère de se trop dégrader. Mais il se réserva la faculté de le reprendre dans l'avenir, si la conduite de Jeanne motivait cette résolution. Et pour qu'un cœur droit veillât sur son fils, il exigea de sa belle-mère que Suzanne sortît du couvent aux vacances prochaines, et qu'elle fût spécialement chargée de l'éducation du petit. A cela Jeanne consentit, enchantée de se décharger de ses devoirs maternels.
Le jugement de divorce avait fixé à trois
cents francs par mois la pension à servir à Fenfant par Thibault. C'était tout ce qu'il pouvait prélever sur les ruines de sa fortune et le peu qu'il gagnait.
Quand ce douloureux drame se produisit, Gérald Thibault venait d'entrer dans sa huitième année.
C'était un petit être diaphane, pour la santé duquel Jeanne n'avait pas eu les soins néces» saires. Rhumes mal soignés dégénérant en bronchites, bronchites s'éternisant pour faire place à des accidents tuberculeux, telle était la raison de sa délicatesse. Manteau qu'on ne pense pas à emporter, chaussures mouillées qu'on laisse aux pieds, repas imparfaits non surveillés et servis à la hâte par des bonnes, toutes ces misères résultant de la négligence de sa mère, Gérald les avait subies.
Après deux graves maladies, les docteurs
consultés prescrivirent un changement d'air. Jeanne le jugea superflu parce que la saison mondaine battait son plein, et que ses plaisirs la retenaient à Paris.
Ainsi le mal ne fut pas chassé du corps anémié; il y sommeillait tout prêt à se réveiller plus violent, plus nocif au premier frisson.
Cependant l'enfant, qui ne connaissait pas les conséquences des choses, croyait à l'amour de sa mère parce qu'elle le cajolait de temps en temps et, pas plus qu'elle-même d'ailleurs, il ne se rendait compte de la responsabilité de celle-ci dans les retours offensifs de la fièvre épuisante et de la toux maligne qui va vers son but.
Avec quelle joie pourtant, quelle satisfaction profonde, l'instinct de Gérald lui fit accueillir le retour de sa tante I II n'y avait pas quinze jours qu'elle était installée dans la maison que déjà la petite âme de l'enfant était plus alerte, plus vivante, plus confiante aussi. Quelle révélation de la tendresse il savoure à chaque ins-
tant dans ce côte à côte étroit, souriant! 1" n'est plus seul. Ce n'est pas une domestique, maintenant, qui vient le chercher au lycée: c'est sa tante chérie, au cœur de laquelle sor cœur se réchauffe, de qui le petit écolier prenc la main joyeusement. Il lui raconte tout, parc( qu'elle s'intéresse à tout ce qui l'étonné, 1( séduit ou l'instruit. Les bonnes sont ellesmêmes de grands enfants ; elles vivent au hasard, elles ne savent rien, n'ont pas le temps d'apprendre ni de réfléchir; elles ne peuvent servii de guides dans la voie du raisonnement. ïoul( la vie leur cerveau reste puéril, astucieux oi méfiant, sans discernement. Avec tante Suzanne, au contraire, comme tout dans le passé et dam le présent devient plus précis^ plus net, plu.' intéressant par l'explication des choses et Ja mise au point des impressions et des idées I
Suzanne devient tout à fait l'institutrice; S8 qualité de fille de madame Decaisnes et de sœui de Jeanne s'efface. Si elle est rentrée chez mère, elle reste cependant étrangère à la vi(
de celle-ci. D'instinct d'ailleurs, elle se tient à l'écart du mouvement de ces deux existences. Les femmes qui viennent là, pour la plupart la stupéfient par leur toilette, leur conversation, l'outrance de leur gaieté. L'unique but des visiteuses semble être de se montrer dans le plus d'endroits possible afin d'y rencontrer celui-ci, celle-là, de dénigrer les uns et les autres, ou de se bien mettre dans l'œil, pour les faire copier, la robe, le chapeau de certaines célébrités mondaines. Vivre pour l'éléance de leur costume, l'orgueil de leur corps et les compliments des hommes, telle est leur seule préoccupation. Oh 1 les misérables déceptions quand elles n'obtiennent pas le petit car- ,on qui leur permettra de pénétrer dans tel 3al mondain, dans telle fête de club, dans telle réunion « chic » ! Avec quelles viles promesses ians les yeux on quête l'invitation désirée! ivec quelle moue de tendresse on remercie le i Je tâcherai de m'en procurer » de l'ami qui j'en va tout alléché de vagues espérances !
Comme Suzanne aurait honte de mener cette vie- là I Et d'elle-même elle s'éloigne du salon où ces poupées papillonnent autour de chercheurs d'aventures féminines. Elle se confine dans sa petite chambre sur la cour, à côté de celle de Gérald. On ne la voit plus qu'à table, et les jours où l'enfant n'y a pas sa place elle mange avec lui dans sa chambrette. Ce n'est plus la fille ni la sœur, c'est bien l'institutrice.
Ainsi tout est pour le mieux aux yeux de madame Decaisnes. Suzanne n'a pas besoin de toilettes, et il n'est point indécent de laisser à la maison une jeune fille « qui n'aime pas le monde » . La sollicitude de la baronne Thibault pour son fils atteint aussi à la quiétude d'une conscience satisfaite, lorsque, ayant confié aux tendres soins de sa sœur l'enfant toussotant et fiévreux, elle fait, trop décolletée, son entrée dans les lumières et la voluptueuse tiédeur d'un salon déjà plein.
Bien d'autres profits résultent de cette présence constante de Suzanne. La femme d(
chambre, délivrée du souci de Tenfant, passe exclusivement au service de ces dames, et il ne sera pas nécessaire de faire pour le jeune élève la dépense projetée de Tinternat.
Comme cela simplifie les choses tout en laissant à l'amour maternel un respectable aspect de sollicitude I
Les rentes de madame Decaisnes ont singulièrement diminué depuis quelques années.
Le notaire n'ayant spécifié aucune disposition conservatrice en faveur de ses filles (son excuse est qu'il est mort jeune et ne s'est pas vu mourir), et le plus grand nombre des valeurs de la succession étant demeurées au porteur, madame Decaisnes en a disposé. Le subrogétuteur, proposé par elle au choix d'un conseil de famille indifférent, n'a pas pris soin d'exiger que les droits des enfants fussent sauvegardés dans leur intégralité. Ce tuteur est d'ailleurs sans fortune, et sa responsabilité fùt-elle mise en cause, nul recours contre lui ne pourrait réparer les effets de son imprudence.
Depuis un an c'est donc sur le capital de la dot de Jeanne, restituée par Thibault, qu'on mange, qu'on s'habille, qu'on voyage et qu'on joue. Le divorce a eu ce malheureux côté de ramener de l'argent entre les mains de ces folles, et même la part de Suzanne n'existe plus : tout a fondu de diverses façons. C'est ainsi qu'un gentleman, ami de Jeanne et de sa mère, plein de bonnes manières et de séduction, portant un titre de noblesse, parla un soir devant elles d'une affaire industrielle admirable dans laquelle il avait mis sa fortune et qui la lui ferait doubler. Le lendemain il emportait cinquante mille francs que l'on ne devait jam.ais revoir.
Suzanne, que dégoûtait l'abjection d'une vie aussi hasardeuse parmi des hommes et des femmes d'un monde interlope, relations soudaines qui disparaissaient soudainement , s'était confinée dans les dernières chambres de l'appartement, en tête à tête avec son neveu, si bien que pendant un an elle ne
se rendit, pas compte de cette marche vers l'abîme.
Bientôt on lui octroya avec encore plus do parcimonie ce dont elle avait besoin pour son entretien, celui de l'enfant et pour les frais d'études. On critiqua ses dépenses les plus nécessaires, on l'invita à s'astreindre à la plus stricte économie. Elle eut à recevoir les algarades des fournisseurs qui présentaient inutilement leurs factures pour la dixième fois. Elle vit des livreurs remporter par ordre des achats qu'on ne payait pas comptant. Et un jour qu'elle demandait un peu d'argent, il lui fut répondu qu'on n'en avait plus.
Ce refus de subsides coïncidait avec un grand projet de voyage de sa mère et de sa sœur eh Italie. Elle s'en inquiéta; ses déductions là désespérèrent. La première fois qu'elle conduisit l'enfant chez son père, elle lui en parla, et Thibault répondit :
— Rien ne m'étonne de ces femmes. Eh bieni
Suzanne, c'est à vous que je remettrai dorénavant la pension de Gérald.
Ce soir-là, Suzanne surprit entre sa mère et sa sœur ce fragment de conversation :
— Tu as été d'une maladresse insigne avec Louis Rœmer. Qui sait maintenant si notre voyage n'est pas tombé dans l'eau?
— Laisse donc, maman, laisse donc, au contraire, mes refus l'excitent I
— Vois-tu, Jehanne, je ne pense qu'à une chose : fuir, quitter Paris, lâcher tout enfin. Si nous ne profitons pas de cette occasion admirable, quel écœurement ce nous sera d'assister à notre déchéance I
« Qui, ce Rœmer? » pensa Suzanne. Et une rougeur de honte couvrit son visage. Puis ce fut comme un vertige en son cœur qui se serra d'angoisse à l'idée des événements entrevus, de ce cataclysme familial. Elle s'enfuit vers son neveu. Gentiment, il travaillait dans sa chambre, toussotant parfois de cette petite toux facile qui semble si anodine.
— C'est toi, tante chérie?
— Oui, mon amour. Achève ton devoir.
Et elle mit un baiser sur la chère tète aux cheveux blonds, tandis qu'une incommensurable tristesse l'envahissait. Alors sans bruit, dans l'ombre de la pièce, ses larmes coulèrent.
Elle pleura longtemps, silencieusement, afin que Gérald ne fût point troublé.
Puis soudain elle se révolta contre sa faiblesse et songea : « Ces larmes, ce vertige, cette angoisse, c'est l'ébranlement de la première surprise. Le coup qui nous frappe, cet enfant et moi, est la conséquence mathématique des actes de sa mère et de la mienne. Eh bieni mon devoir est de refaire pour lui comme pour moi le problème de la vie. Il va falloir, sans doute, quitter cet appartement. Nous chercherons un tout petit nid où Gérald aura pourtant de l'air et du soleil, et je tâcherai de lui gagner ce que les satisfaits appellent pour les autres : le superflu. Tout l'édifice de notre bonheur est à reconstruire. Je ne pieu-
rerai plus, je ne me laisserai plus abattre tani que je ne serai pas vaincue par le Destin dans mes propres œuvres. »
Elle se dressa :
« Adieu, ma mère, adieu, ma sœur, dit-ell( en soi-même. Partez I Allez courir les hasardi de votre misérable vie, et laissez- moi ce petit qui vous gênerait et que vous ne savez p{ aimer ; nous nous passerons de vous I »
Et devant la sublime mission que la Providence lui imposait, elle adressa un remerciement mental à Mercedes pour avoir combatti son projet de se faire religieuse.
Cependant elle fut lente à s'endormir cel nuit-là.
— Il me faut trouver du travail, pensa-t-elle. Quelles leçons donner? Musique, dessin, français ? Hélas I celles qui me seront demandées; j'irai dès 'demain à la Miséricorde. Mère Sainte-Thérèse me procurera bien quelques élèves.
Oh ! que cette pension de trois cents francs sembla peu de chose à Suzanne, le mois qu'il fallut déménager, après le départ de madame Decaisnes et de Jeanne pour l'Italie I
Avec l'aide de Thibault et du notaire de la succession, qui se rendirent à l'appel de la jeune fille quand les créanciers apeurés firent saisir les meubles, on en put sauver quelquesuns qu'elle réclama comme étant les siens.
Mais la nouvelle installation, si modeste qu'elle fût, coûta cher, et c'est avec l'argent de ses bijoux vendus que Suzanne put faire face à
ces frais. Aussi, dans le minuscule appartement choisi par elle aux abords du Trocadéro, l'un des quartiers les plus aérés et les plus ensoleillés de Paris, le plus favorable à la délicatesse des bronches de l'enfant, quels accès de tristesse, quels moments de dépression morale dissimula-t-elle souvent à son neveu I
Une chose étonnait Suzanne, et plus que tout la décourageait : Pourquoi son beau-frère ne lui avait- il pas dit :
— Venez chez moi, je reprends mon fils, vous relèverez.
Pourquoi ne sentait -elle en lui qu'un conseiller sympathique, un protecteur exclusivement moral? Que de petites dépenses il eût dû prendre à sa charge et qu'elle avait payées sur cette malheureuse pension I Ses illusions tombaient. Si son front gardait le rayonnement de la jeunesse, la clarté chaude du printemps, sa pauvre âme s'attristait déjà de rêves flétris, des frimas de l'automne.
Elle eut bientôt l'explication de l'attitude du
baron Thibault. Lui-même la lui donna un jour en apportant un billet de cent francs supplémentaire. Suzanne apprit alors les dettes qu'il avait contractées au cours des années vécues auprès de sa femme. Il confia à sa belle-sœur sa lutte désespérée pour s'acquitter, ses désappointements, et comme Suzanne parlait de se réunir pour vivre ensemble afin qu'il la guidât dans l'éducation de Gérald :
— C'est maintenant impossible, ma chère petite sœur...
— Pourquoi?
— Suzanne, n'insistez pas!
— Mais il s'agit de votre fils I Je ne comprends pas votre refus.
— L'opinion du monde ne vous préoccupe donc pas ?
— Ah I mon ami, que m'importe le monde! Nous avons l'estime de ceux qui nous connaissent ; pourquoi nous soucier des autres ? J'ai déjà trop souffert pour ne pas juger mes actes plus sainement qu'à travers les préjugés
mondains. Oublions-nous, ne pensons qu'à Tenfant...
— Si j'avais pu prévoir qu'un jour nous aurions la possibilité de nous réunir tous les trois, je n'aurais pas arrangé...
— Arrangé quoi ? Votre vie ? Eh bien I réorganisons-la.
— Non, Suzanne. Écoutez-moi avec indulgence, ma sœur, et pardonnez-moi d'oser vous faire cet aveu : je suis faible de caractère, vous l'avez vu. Après la révolte qui m'entraîna au divorce et me donna pour un temps une énergie factice, les angoisses où me plongeait la solitude me démontrèrent l'impossibilité de vivre seul. Ma nouvelle existence se trouve liée à celle d'une femme qui accepte ma relative détresse et apporte à mon humble foyer l'appui d'affection dont je ne saurais me passer.
— Pauvre petit Gérald I c'est un malheur de^ plus dans sa vie I
— Ce qui est tait est fait...
— Oui. Ne regrettons rien, Georges; les
regrets rendent la route à poursuivre plus difficile.
Puis lui tendant la main :
— Que chacun de nous, mon ami, suive la voie où la Providence l'a engagé, et à la grâce de Dieu I
— Oui, à la grâce de Dieu 1 mais chaque fois que ce me sera possible, ma chère Suzanne, j'augmenterai la pension de mon fils. Sojez-en certaine : pour lui je saurai me priver de bien des choses.
— De mon côté, je suis prête à tous les efforts, à tous les sacrifices. Georges, je serai la mère de votre fils.
Ils s'embrassèrent dans un élan de pure et noble affection et se quittèrent les larmes aux yeux.
La confidence loyale de son beau-frère fit du bien à Suzanne. Son âme courageuse se satisfit grandement des explications de Thibault. Si minimes que fussent les subsides supplémentaires qu'il promettait d'apporter, ses visites
la réconforteraient, allégeraient le fardeau qu'elle s'était imposé. Elle ne se croirait plus tout à fait seule, puisque un autre être collaborerait à son œuvre, et que l'enfant chétif et tendre qu'elle avait adopté aurait deux soutiens. Elle se sentit non pas plus vaillante, mais moins abandonnée.
Alors sa vie de travail, sa vie de dévouement commença. La Mère Supérieure lui procura un élève, un tout jeune enfant de cinq ans, auquel elle apprit à lire et à écrire pendant une heure chaque jour.
Cette leçon augmenta son budget de quarante francs par mois. Un peu plus tard elle trouva un emploi de liseuse auprès d'une jeune fille charmante qu'une maladie incurable retenait étendue sur une chaise longue. Bientôt elle eut à enseigner la musique au petit frère de la jeune malade.
La grâce de corps et d'âme de Suzanne, son charme fait de la distinction de ses traits plutôt que de leur régularité esthétique, de la
franchise et de rintelligence de son regard plutôt que du dessin de ses yeux, de la douceur de son sourire plutôt que du modelé délicat de ses lèvres, lui valurent beaucoup de sympathies. Elle séduisait également à première vue les hommes et les femmes, parce que sa séduction était faite de loyauté et de modestie.
Elle reçut donc de divers inconnus de féconds encouragements. Cela lui donna le sentiment qu'elle arriverait rapidement à gagner assez pour augmenter le bien-être de l'enfant à la fragilité duquel son âme tendre s'était attachée. Elle resta cependant longtemps sans obtenir d'autres élèves.
Un soir, Gérald rentra du lycée avec la fièvre. Il toussait. Peu de jours après, une bronchite se déclara.
Pendant six semaines l'enfant fut très malade ; mais les soins minutieux de sa tante le sauvèrent. Le médecin déconseilla le retour dans les classes bondées du lycée. Il fallait à Gérald beaucoup d'air, et de l'air aussi pur
LES SERMENTS OxNT DES AILES
que possible, puisqu'on ne pouvait l'emmener à la campagne.
Suzanne, sans hésiter, sans songer au surcroît de peine et de dépense qu'entraînerait) cette nouvelle organisation, se conforma à l'avis du médecin.
Il s'agissait maintenant de trouver un pro-^ fesseur qui vînt trois fois par semaine enseigner le latin au petit convalescent. Suzanne ne pouvait offrir que quatre francs par leçon; c'était bien peu.
Qui sait, pourtant, si quelque étudiant; pauvre n'accepterait pas cette modique rémunération? Mais comment le découvrir, cet] autre besoigneux assez loyal pour donner à ce prix une leçon consciencieuse, appliquée etj féconde ?
Tout de suite elle fit insérer une annonce] dans un journal. Deux jours après elle recul une visite et une lettre. La visite était d'un] vieillard sale, en guenilles noires,- au linge usé. De ses mains tremblotantes et malpropres, il
LES SERMEJ^iTS ONT DES AILES S5
montra des références graisseuses, des brevets crasseux.
Cet être de misère impressionna péniblement la jeune fille. Un instinct l'empêchait de traiter et pourtant, par compassion, elle luttait contre cette résistance de sa volonté à dire le :
— C'est entendu, monsieur.
Après quelques instants d'hésitation elle se leva et le congédiant :
— Eh bieni monsieur, je vous écrirai, donnez-moi votre adresse.
Quand il fut sorti, Suzanne éprouva comme une nausée. Elle ouvrit la fenêtre pour chasser l'odeur que cet homme avait dégagée.
— Mon Dieul dit-elle, en serais-je réduite à m*adresser à de tels êtres?
Et elle eut envie de pleurer.
Ses larmes ne tombèrent que quelques heures plus tard, en ouvrant une lettre reçue qui était signée : « Un professeur ».
Elle lut :
« Quatre francs l'heure I Faudra-t-il fournir
les livres, le papier, les plumes et l'encre? Exige-t-on des gants et du linge blanchi à Londres? »
Suzanne laissa tomber ses mains et fut prise d'une grande tristesse. Quatre francs I Était-ce donc si peu pour ne recueillir que les propositions d'un vieillard répugnant, et des railleries indignes? Pourquoi narguer? Est-ce risible d'être pauvre et de ne pouvoir offrir que le prix d'un ou deux repas contre une heure d'enseignement?
« Celui qui a écrit cette lettre, pensait- elle, possède une vilaine âme. Hautain devant le pauvre, il doit être humble devant le riche. »
Ni le soir ni le lendemain elle ne reçut d'autre réponse. Un instant elle eut l'idée de s'adresser à son beau-frère pour le prier de chercher un professeur.
« Bah! fit-elle, Georges est un vaincu de la vie, un éprouvé timide et sans énergie. Il aura honte de n'offrir que quatre francs, il n'osera même pas. Je veux m'habituer à n'avoir qu'un
appui : ma volonté. Il doit bien exister dans la foule des jeunes travailleurs quelqu'un qui acceptera ce prix et remplira sa tâche en conscience. Qu'est-ce qu'un unique appel dans l'immensité d'une ville comme Paris? Il faudra peut-être dix annonces pour trouver le maître dont l'enfant a besoin. Recommençons. »
Le surlendemain de la nouvelle insertion une lettre lui parvint qui lui plut par son écriture nerveuse, mais ordonnée. Le signataire, Michel Savines, annonçait sa visite pour le soir.
Celui-là donnait son adresse sans honte. Suzanne eut hâte d'être en présence de l'inconnu qui s'offrait dans des termes simples, mais dans lesquels son imagination à elle se plut à voir du respect et comme l'intelligence de la situation.
Ce fut en effet un jeune homme très correct qui se présenta lorsque, tout émue, elle ouvrit la porte.
Dès qu'ils furent assis, Suzannne s'excusa de la modicité des honoraires qu'elle offrait.
Toute rose d'embarras, les yeux baissés, jouant machinalement avec un bibelot pris sur une table à portée de sa main, elle s'expliqua en peu de mots, parla de l'enfant qu'il fallait instruire. Le jeune homme restait lui-même interdit sous le charme de cette timidité, de cette grâce, de toute la noblesse d'âme soupçonnée chez son interlocutrice, de sa franchise quand elle prononça :
— Moi-même, monsieur, je professe, et mes leçons me sont payées deux francs, c'est pourquoi je ne puis...
Un silence se fit qu'il ne songea pas à rompre, surpris et troublé qu'il était par la séduction de la jeune fille.
Enfin il répondit :
— Mon Dieu! madame, les conditions sont fixées; n^y revenons pas. Vous les avez très loyalement posées, et ma réponse à votre appel vous montre que je les accepte. Je venais vous apporter mes brevets, mes références, et vous ' dire que par circonstance favorable j'habite
non loin d'ici, ce qui me permettra de n'être pas trop strict dans le temps que j'aurai à consacrer à mon petit élève.
En même temps il déplia et présenta ses diplômes de bachelier es lettres et es sciences. Ayant échoué aux examens de l'École normale, il préparait sa licence depuis deux ans et espérait l'obtenir à la prochaine session.
Suzanne qui, par une sorte d'instinct, continuait à se laisser appeler madame, jeta à peine un coup d'œil sur les papiers offerts et les rendit.
Il lui sembla que ce garçon ne pouvait pas tromper. Son regard, sa parole, tout en lui avait un accent de sincérité qui donnait confiance.
Elle dit ;
— Eh bien ! monsieur, c'est entendu. Je pense que vous serez satisfait de mon neveu; il est intelligent et travailleur. Ah I je serais trop heureuse s'il avait la santé !
Savines, touché de cet élan, assura avec
confiance que Tenfant la recouvrerait. Il parla de l'empoisonnement des classes par Tair expiré, de l'hygiène, souveraine guérisseuse des êtres délicats, et tandis que Suzanne l'écoutait pensive et réconfortée en murmurant :
— Vraiment?... monsieur, vraiment?... Vous êtes sûr?
Il s'étonna tout à coup de la subite chaleur qu'il mettait à affirmer une chose qu'il ignorait, d'ailleurs, parfaitement.
Cette pensée le fit s'interrompre pour demander :
— Puis-je voir mon futur élève, madame? Comme rappelée à la réalité, Suzanne s'écria :
— Certes! où ai-je la tête? J'aurais dû vous le présenter tout de suite I
Et s'étant levée, elle alla chercher son neveu.
Ils reparurent bientôt dans l'encadrement de la porte. D'un geste plein de grâce maternelle, poussant doucement Gérald devant son futur maître, la jeune fille dit :
— Voici votre élève, monsieur.
Savines, frappé de la physionomie fine de Gérald, de son allure aristocratique qui répondait si bien à la distinction de sa tante, prit les deux petites mains de l'enfant et l'attirant à lui :
— Nous serons bons amis, j'espère?
I Gérald, perdant toute timidité, sourit, regarda alternativement Suzanne et l'étranger, puis balbutia :
— Je travaillerai bien, monsieur.
Alors Savines, l'ayant assis sur ses genoux, ui parla avec douceur et gaieté. Bientôt on connnt des heures de leçons, et le jeune homme le retira.
— Te plaît-il, Gérald? demanda Suzanne à enfant.
— Oh I oui, tante, beaucoup.
Ce soir- là, pour la première fois depuis bien
ongtemps, Suzanne s'endormit dans un souire.
— Pourquoi, monsieur, appelez-vous tou jours ma tante : « madame » ? Elle n'est p; mariée... ■
Suzanne devint rose. ^
— Eh bien I mon chéri, dit-elle, en voilà un» question ?
— Il a raison de la faire, mademoiselle. Et le professeur s'excusa, gêné aussi :
— Voyez -vous, mon petit Gérald, c'< que depuis trois sernaines que je vi^ ici, je ne m'imaginais pas qu'une jeupi fille pût vivre ainsi seule avec un enfant
J'ai sottement auguré que votre tante était veuve.
— A pnon, mon rôle ne devait guère vous faire penser autre chose. Cela tient à ce que' ma mère et ma sœur sont installées en Italie depuis plusieurs mois et ne songent pas encore au retour. Voilà le secret de notre isolement.
— Pardonnez-moi, mademoiselle, d'avoir semblé vous interroger par ma réponse à Gérakl, et de vous avoir aff'ublée de ce titre de
•madame ».
— Vous êtes tout pardonné. Votre erreur, rès compréhensible, ne me déplaisait pas,
d'ailleurs. Les jeunes filles aiment toujours qu'on les appelle « madame ». Cela semble nous investir d'une certaine autorité très appréciable 1 Ils se souriaient, amusés de la méprise.
— Je ne voudrais cependant pas continuer, mademoiselle, d'autant plus que je suis ravi le...
— De quoi ?
— Oh I rien...
Il y eut un court silence. Suzanne et Savines avaient détourné les yeux. Savines, avec une attention soutenue, les reporta sur le devoir que griffonnait Gérald; Suzanne n'osa pas interrompre l'absorption du jeune maître par cette nouvelle interrogation qui lui venait aux lèvres :
— Que vouliez- vous dire tout à l'heure?
La leçon s'achevait, et la jeune fille, attentive aux indications du professeur, oublia vite ce petit incident.
Bientôt Michel Savines se leva :
— Au revoir, Gérald, au revoir, mademoi selle; à lundi.
— Au revoir I reprit Suzanne en lui serrant la main, et merci.
Elle le remerciait ainsi à chaque adieu, recona naissante du temps qu'il consacrait sans compter à l'instruction de l'enfant.
Elle assistait à toutes les leçons, travaillant
à des raccommodages ou à quelque broderie. Et souvent, intéressée par le sujet traité, elle suspendait son travail pour mieux écouter.
Dès les premiers temps, elle avait vu que Savines prenait en sympathie son jeune élève, qu'il mettait dans son enseignement autre chose que son savoir, et apportait une application patiente et délicatement ingénieuse, à faire pénétrer dans le cerveau promptement las du débile enfant les difficultés du programme scolaire.
— Décidément, le trouves-tu gentil, ton maître? demanda Suzanne, un jour.
— Oh ! oui, tante, bien gentil.
Était-ce pour entendre cette réponse qu'elle avait adressé la question ?
— Et toi, tante?
— Oh! très bon, très patient, très consciencieux.
— Pourquoi, l'autre fois, a-t-il eu l'air content que tu ne sois pas mariée?
— Je ne sais pas.
L'enfant n'eut pas besoin d'insister pour qui la phrase interrompue du maître rm'înt l'esprit de Suzanne. La courte scène s''était incrustée dans son souTenir. Et quelle suavité elle apportait en la vie aride de cette jeune fille préoccupée du présent, de l'avenir, et qui, pauvre, seule, avait à lutter non seulement pour elle, maïs encore pour son neveu I Quel rêve îiaissaut cette réflexion indiquait-elle dans l'espril du jeune homme et quelle séduction signifiait-elle? Si elle cachait une arrière-pensée, l'hypothèse qui en découlait n'était-elle pas très troublante?
Ce propos eut fatalement une conséquence « pour la première fois, Suzanne, de souvenir] examinait Savines sous un aspect qui n'étaij plus uniquement celui d'un professeur.
Et elle le trouva très bien.
Elle conclut que son éducation avait été pai faite, que ses parents, à quelque ordre soci< qu'ils appartinssent, étaient des gens comi il faut.
Pauvre, il ne lui paraissait que plus sympathique et plus rapproché d'elle. Il devait avoir de l'ordre et du goût, sa tenue irréprochable, presque élégante à force de correction et de propreté, le prouvait. Et surtout et pardessus tout, Suzanne admirait ses qualités professionnelles : sa méthode et la clarté de ses démonstrations.
N'est pas bon professeur qui veut. Il en est de fort savants, de très diplômés qui n'ont pas le don de l'enseignement. Leurs élèves en pâtissent jusque parfois à perdre au lycée une année d'études.
Au point de vue des études, elle fut enchantée de la sympathie qui unissait l'élève au professeur.
c< Il n'en peut rien advenir que d'heureux pour Gérald, pensa-t-elle, et je dois remercier |Dieu de m'avoir envoyé ce jeune homme. »
Ce fut dès lors un plaisir pour les uns et les autres de voir arriver les heures de leçons. Une grande communauté d'idées s'établit entre
les deux jeunes gens, ce qui donnait beaucoup d'aisance à leurs conversations ; en peu de temps, une confiance réciproque les rendit presque amis.
Savines ne fut pas long à raconter sa vie à Suzanne.
Une fois par semaine, pour les commodités de ses propres études, il venait après le dîner.
Un soir, sa leçon donnée, comme le maître s'attardait à causer avec la jeune fille de choses d'enseignement, Gérald, un peu las, vint s'asseoir sur les genoux de sa tante et, ]a tête appuyée contre elle, bientôt s'endormit. Celle-ci fit un signe à Savines, puis baissant la voix :
— Comme il dort confiant entre mes bras, le pauvre chéri 1
— Vous êtes sa véritable mère. Moi aussi j'ai été élevé par une femme qui m'aima comme une mère. Je suis né, pour ainsi dire, dans un magasin de librairie. Mon père exerçait assez grandement ce commerce à Lyon,
avec ma mère qui, très vaillante et méprisant la fatigue, se remit trop tôt au travail après ma naissance. Pendant plusieurs années, toute à la surveillance des employés, elle n'écouta point les avertissements que ses malaises lui apportaient avec une fréquence croissante. C'était comme une lutte d'amour-propre entre le mal et la volonté, chacun voulant vaincre l'autre. Le mal fut le plus fort. Il triompha de cet entêtement de femme à ne vouloir pas abandonner son poste de lucre et son devoir familial. Une opération déjà trop tardive, et devenue indispensable, ne réussit pas. Ma mère mourut; j'avais cinq ans. 11 fallait à mon père une aide capable de le seconder. 11 prit d'abord un jeune homme qui, sans conscience de son devoir, sans intelligence, se montra bientôt l'employé hostile, récalcitrant, presque l'ennemi. Mon père le congédia. Sur ces entrefaites, une jeune fille de notre voisinage devenue orpheline fut obligée de chercher une situation. Mon père lui offrit de remplacer son em-
ployé congédié et lui demanda même de me donner ses soins. Elle s'installa à la place qu'avait occupée ma mère et prît dans la maison l'autorité de la morte. €'est elle qui m'éleva, avec un dévouement et une intelligence dont mon père fut très touché ; il Tépousa et la rendit mère. Contrairement à ce qui arrive en ces circonstances, ma belle- mère, âme loyale, ne fit dans sa tendresse aucune distinction entre l'enfant couvé et l'enfant de sa chair. Je puis donc dire que mon enfance et mon adolescence furent heureuses. La librairie, jusqu'à ces dernières années, subvint large ment aux besoins de ma famille et aux miens Puis il se créa des concurrences et aujourd'hui mes parents, autrefois si à l'aise, ne gagnent que bien juste leur existence. Ainsi que je vous l'ai dit, je prépare mon examen de licencié es lettres pour entrer dans TUniversité. Ceci, pour assurer ma vie de chaque jour; mais mon rêve est plus haut : je veux faire de la littérature.
— Ah ! s'exclama Suzanne enchantée, moi aussi j'ai souvent formé ce Fêye. Je me suis même déjà essayée à composer une « nouvelle ». Si j'osais...
— Osez, je vous en prie, implora Savines, comme s'il s'agissait d'une grande joie à obtenir.
— Soit, fit-elle, attendrie de ce témoignage d'intérêt. Mais il me faut remettre les pages au net; dans quelques jours je vous les montrerai.
— Gomment la pensée vous est-elle venue d'écrire ?
— J'ai trouvé depuis quelques jours une occupation assez étrange, celle de correcteur des élucubrations d'un homme du monde, sportsman très en vue, qui vient de créer une publication hebdomadaire dont il veut remplir luimême les premières colonnes. S'il croit à tort avoir une imagination brillante, il a du moins conscience de son peu de connaissances en syntaxe. Alors, moyennant un salaire modeste, je
redonne à ses phrases la structure française et la correction grammaticale. C'est la jeune sœur de ce monsieur, une amie de couvent, qui m'a procuré cet emploi. Son frère raconte d'une façon puérile et s'ingénie à mettre dans ses expressions une jovialité qui ne fait rire que lui. J'ai bien essayé quelques timides observations, mais sur ce terrain-là, qu'il appelle le terrain de la verve, il demeure inébranlable et je ne m'aventurerai plus à lui signaler ses naïvetés. Ce travail m'a entraînée : l'autre jour il m'est venu à l'idée d'écrire un conte. Je voudrais vous le lire pour avoir votre impression. Vous me la donnerez sincère, n'est-ce pas ?
— Je vous le promets.
— 11 ne s'agit pas de me leurrer, de me mettre en tête de folles pensées stériles. Je vous demande votre sentiment vrai; s'il m'est défavorable, mon amour-propre n'en pourra souffrir; ne suis-je pas aussi une écolière?
— Je vous dirai la vérité.
— Je le reconnaîtrai bien d'ailleurs ; très certainement j'apprécierai vos critiques. Quant à vos éloges, je discernerai aisément ceux qui seront mérités de ceux que vous inspirerait la politesse.
— Gomment vous y prendrez-vous?
— J'exigerai l'analyse de chacune de vos louanges... si j'en mérite 1 Je démonterai le mécanisme de vos impressions et saurai me rendre compte du bien fondé de vos arguments.
— De moi, vous n'avez pas à redouter une 'basse adulation. Je sais que vous n'êtes pas de celles qu'on prend par la flatterie, mais par la franchise, la netteté et le positif.
— Vous avez vu juste; à quels indices? demanda Suzanne amusée.
— A des riens dont je n'ai même plus la mémoire. Un jour, en sortant d'ici et en pensant à vous, je me suis dit : « Cette jeune fille a vu tromper, et elle en a gardé l'horreur du mensonge. »
— C'est vrai. Mais pourtant comme rien n'est absolu, il en est un que j'accepte.
— Lequel?
— Le mensonge par charité de cœur.
— Parce que celui-là est généreux; c'est le mensonge altruiste... L'autre n'est qu'un vil moyen de l'égoïsme.
— Eh bien, monsieur Savines, retenez ceci : la charité, en cette affaire de littérature, m'humilierait profondément.
11 se leva souriant, prit la main de Suzanne, la baisa et dit :
— Nous serons très sévère I
Il la pria de ne pas se déranger pour le reconduire et se retira.
Lentement Suzanne souleva Gérald toujours endormi sur ses genoux. A ce léger mouvement l'enfant se suspendit à son cou et se blottit dans ses bras. Elle le porta ainsi jusqu'à la chambre et là, presque sans l'éveiller, le dévêtit et le coucha.
Elle-même se mit au lit illuminée d'espé-
rances confuses comme les brumes matinales de printemps où déjà filtre le soleil.
Le lendemain matin elle était debout à six heures. Elle voulait avoir recopié sa « nouvelle » avant d'aller donner ses leçons. Mais, en copiant, elle renforça certaines parties qui lui parurent creuses, et dut remettre à plus tard l'achèvement de son travail.
Il fut pourtant prêt pour le « jour » de Savines dont la leçon, cette fois-là, ne dura pas plus d'une heure.
Le professeur réclama la lecture promise. [l avait hâte de voir arriver ce moment de x)nfiance, et peut-être d'acheminement à une communion intellectuelle.
Suzanne lut.
Quand elle eut fini, elle regarda Savines ; sa 3hysionomie exprimait unétonnement radieux.
Il dit :
— Eh bien ! mademoiselle, voici mon sentinent sincère : votre « nouvelle » est tout sim- )lement ravissante, ra-vis-santel
— Oh ! fit Suzanne en rougissant, voilà bien ce que je craignais 1
— Je vous jure que je vous donne mon opinion la plus franche.
Suzanne crut, en effet, saisir dans la voix de Savines l'accent de la sincérité.
— Est-ce possible? demanda-t-elle.
— Je vais vous dire pourquoi c'est joli... Oh! j'aurai bien tout à l'heure quelques petites critiques à faire, mais je ne parle en ce moment que de l'impression que je ressens. Sérieusement je suis sous le charme. Il y a dans ce conte une telle poésie de décor et de pensée, une telle netteté de dessin, qu'il semble être peint, et peint de très originale façon. C'est comme un tableau plein de lumière; on y voit vivre les personnages.
— Je ne sais plus où me mettre, déclara Suzanne, confuse et souriante.
Gérald, de joie, lui sauta au cou.
— Petite tante, petite tante chérie, comme je suis content!
— J'ai bien peur tout de même, monsieur Savines, que vous n'exagériez.
— Non pas I Je trouve ce travail littéraire excellent. Maintenant, aux critiques 1 dit-il, en prenant un air sévère de pédagogue infatué.
— J'aime presque mieux ça, s'exclama Suzanne.
— Passez-moi votre manuscrit, continua Michel Savines en tendant la main. En deux ou trois endroits il y a des fautes que je vais vous indiquer.
Il lui signala certaines inexpériences de composition, désapprouva quelques expressions banales et même quelques négligences de style.
Suzanne comprit et remercia. Elle-même en lisant sa « nouvelle » à haute voix pour la première fois, y avait instinctivement senti des points faibles. Sur le papier, à la dissection des phrases, chacune isolément lui avait paru bonne. A la lecture, tel un artiste se reculant pour juger de l'effet perspectif de son œuvre, elle avait constaté que l'ensemble manquait de
cohésion et que renchaînement de certaines parties était défectueux.
— Vous êtes trop indulgent, dit-elle Savines. A mon avis, bien d'autres passages que ceux désignés sont à reprendre. Je récrirai ce conte. Mais combien la lecture à haute voix fait saillir les défauts d'un manuscrit I Je ne m'en serais jamais doutée.
— Oui, c'est une excellente épreuve qu'on devrait toujours s'imposer... Et à mon tour, si j'osais...
Il s'arrêta.
— Si vous osiez? reprit Suzanne en l'invitant à continuer.
— Si j'osais, je vous demanderais la permission de vous lire un roman que je viens deP terminer, et je vous prierais de me dire vos impressions de femme. Aussi bien, c'est surtout pour les femmes que les hommes écrivent.
— Pourquoi hésiter à me faire ce grand plaisir? Croyez-vous qu'une telle proposition ne me flatte pas infiniment ?
— Elî bien ! c'est entendu.
Et l'on prit jour.
Le roman fut lu en deux séances. Suzanne, peu enthousiasmée, n'eut pourtant pas le courage de dire : « Il ne me plaît pas ». Si le style en était châtié à souhait, l'œuvre en gardait une préciosité qui, après lui avoir d'abord paru originale, avait fini par l'agacer. Le procédé semblait tenir à la psychologie même des personnages : ils ne paraissaient pas réels. Aucun n'avait d'amour ni de souffrance rayonnante. C'était un récit correct, sans envolée, sans flamme, et quoique l'aventure fût curieuse et les situations originales, cela ne pouvait intéresser.
Mais comment Suzanne l'eût-elle ditàSavines qui, pour elle, représentait le Magister, l'éruflit? Redoutant de le blesser dans son amourpropre d'auteur, quels euphémismes eût-elle employés pour lui indiquer, au tur et à meiïure de la lecture, ce qu'elle sentait si spontanément devoir rendre l'œuvre vivante?
Tout en murmurant : « C'est curieux, c'est spirituellement dit... » elle songeait à ce qu( Savines aurait pu faire de ce roman s'il avait ^ laissé vibrer en toute simplicité l'âme de ses personnages, au lieu d'en avoir fait des êtres factices et superficiels.
Elle s'enhardit pourtant à lui demander :
— Avez-vous présenté ce roman à quelque journal ?
— Non ; mais à un éditeur, Nordez, qui me l'a refusé.
— Quelle raison vous a-t-il donnée?
— Pas assez d'émotion.
— Eh bien, mettez-en.
— Je ne vois guère le moyen...
— Si, si I C'est un travail possible.
— Vous croyez?
— J'en suis sûre.
Elle parlait avec conviction, lieureuse d'avoir trouvé un biais pour s'expliquer, et animée d'une joie secrète à la pensée de rendre service à ce garçon qu'elle estimait.
LES SERMF.NTS ONT DES AILES 81
— Voyez -VOUS, monsieur Savines, il faudrait défigurer au moins deux de vos personnages, les refondre dans un autre moule afin de donner un peu de pathétique à leur souffrance.
Le jeune professeur n'était pas persuadé, n'ayant pas la même vision intérieure que Suzanne. Elle comprit qu'il ne fallait rien brusquer :
— Avez-vous en ce moment besoin de votre manuscrit? dit-elle.
— Non.
— Vous ne tentez plus de le placer?
— A quoi bon? Pour aboutir à un nouveau refus I Ce qu'il faut, c'est le recommencer.
— Quelques modifications suffiront peutêtre. Voulez-vous me le confier?
— Certes I
— Eh bien! laissez-le-moi; j'ai une idée.
— Laquelle?
— Je le lirai attentivement, j'y ferai les retouches qui me paraîtront utiles ; si elles vous
déplaisent, nous n'en parlerons plus et vousbrûlerez mes béquetsi
— Soitl Devenez ma collaboratrice, j'ai confiance.
Au fond, cette collaboration séduisait plutôt l'homme que l'auteur. Avec la fatuité naturelle aux producteurs, et malgré son affirmation de confiance, il conservait un doute sur le résultat.
Mais depuis quelque temps l'image de la jeune fille hantait son esprit. Il se rendait chez elle avec un véritable plaisir, il s'y trouvait heureux. Gérald lui paraissait son plus gentil élève, une tendresse lui montait au cœur pour ces deux êtres comme lui-même socialement petits et, comme lui, ayant à faire leur vie.
C'est donc avec un très réel sentiment de gêne que, des mains de Suzanne, il reçut ce jour-là ses honoraires du troisième mois de leçons. Devant la persistance de son refus, la jeune fille l'ayant menacé de s'adresser à un
autre professeur, il avait bien été obligé d'accepter.
Deux mois après, quand la leçon de Gérald eut pris fin, Suzanne dit à Savines en lui montrant son manuscrit :
— Voilà mon travail I Je vais vous lire les parties remaniées.
Encore tout impressionnée des œuvres de Balzac, de Sand, de Flaubert, de Maupassant, dévorées par elle depuis sa sortie du couvent, elle avait dramatisé le roman, développé certaines scènes, activé le dialogue, et infusé dans celte œuvre correcte, mais froide, la chaleur d'âme qui lui manquait.
Savines, d'abord déconcerté, écoutait. Puis un étrange phénomène se produisit. Il oublia tout à coup l'œuvre émanée de son cerveau et s'éprit de bonne foi du nouveau roman plein de vie, de charme, d'attendrissement, que la jeune fille en avait fait surgir.
Sa tendresse naissante pour Suzanne s'augmenta d'une véritable admiration; il la lui
témoigna dans les termes les plus enthousiastes.
Suzanne, à la fois fière et confuse d'être approuvée, plus heureuse encore de sentir son intelligence s'allier à celle de Savines, murmura :
— C'est bien vrai? Vous pensez tout ce que vous dites?
— Je pense mieux encore. Vous avez transformé mon œuvre si habilement que j'en suis émerveillé.
Ils se sourirent, confiants et charmés l'un par l'autre.
Quelques semaines après, Savines proposa le roman sous un titre différent à un nouvel éditeur qui ne voulut même pas le lire. Un autre le garda trois mois et le renvoya sans l'avoir ouvert.
Savines se découragea.
Alors Suzanne prit une grande détermina? lion : elle décida d'aller le présenter elle-même au directeur d'une Revue choisie parmi les
plus importantes, se promettant, en cas d'insuccès, de s'adresser à ces petits périodiques qui pullulent à Paris.
Elle soumit son projet à Savines qui l'approuva sans grand espoir de réussite.
Le lendemain elle se rendit résolument à l'administration de la Bévue grise, publication qu'elle ne connaissait d'ailleurs que pour l'avoir souvent feuilletée à l'étalage des libraires.
Elle attendit trois quarts d'heure avant d'être reçue. Enfin on l'introduisit dans un grand bureau, devant un homme encore jeune qui se leva aussitôt et, tout en la saluant, lui fit signe de s'asseoir.
— Qu'est-ce qui me procure l'honneur de votre visite, madame?
— Je me permets, monsieur, répondit-elle d'un accent aisé qui dissimulait mal sa grande appréhension, de vous apporter un roman.
— De vous, madame? demanda le directeur qui ne la quittait pas des yeux.
— J'ai un collaborateur qui débute comme moi.
Elle devint un peu rouge en surprenant le sourire et l'expression amusée du directeur.
— Et quel sujet avez- vous traité?
Suzanne raconta brièvement le roman.
— Cette donnée me paraît assez neuve; maiî j'ai là un monceau de manuscrits de genf connus, et je ne saurais vous promettre...
— Aussi, la seule chose que je vous demande, monsieur, c'est la faveur d'être lue.
— C'est déjà énorme...
— Je le sais, et je n'ose guère espérer l'ol tenir... Pourtant...
Son cœur battait. Elle sentait qu'elle allail échouer comme Savines, comme tant d'autres... Et devant cette vision de l'avenir qui se barrait, une émotion subite empourpra son visage.
Le directeur épiait en dilettante toutes fugitives impressions. Était-ce la jeunesse d( Suzanne, la douceur de ses grands yeux som-
bres, le presque imperceptible tremblement de ses lèvres, qui l'entraînaient à ne pas la laisser dans cette détresse morale? Toujours est-il que relevant le dernier mot de Suzanne d'un ton interrogateur :
— Pourtant?
— Pourtant, il me semble que l'œuvre est forte et sincère, et mériterait d'être publiée,..
Et, après une pause pendant laquelle sa préoccupation l'avait transportée loin de son interlocuteur, elle murmura confuse en se levant pour partir :
— Pardonnez-moi mon insistance, monsieur, j'ai pensé tout haut, je crois... je vous en fais mes excuses...
— Vous ne me devez pas d'excuses, madame. Pour vous prouver ma bonne volonté à votre égard, je conserve votre manuscrit; à mon premier moment de loisir, je le lirai.
— Vraiment, vous feriez cela?
Elle avait dit ces mots vivement, dans un élan spontané, avec une franchise touchante.
Non sans un vague émoi assez nouveau pour lui, le directeur affirma :
— Je vous le promets, ou plutôt je vous promets de le faire lire, ce qui revient au même.
— Pas tout à fait, dit Suzanne avec un joli sourire. Je crains bien que des intermédiaires n'aient pas votre bienveillance et votre autorité.
— Alors, je le lirai moi-même.
— Oh, merci monsieur I
— Mais je ne m'engage pas à le prendre.
— Qu'importe I C'est déjà très beau de le lire. Quand pourrai-je avoir votre réponse?
— Comme vous êtes pressée!
— J'ai tant le désir d'arriver 1 . . .
— Vous, et peut-être aussi votre collaborateur?
La jeune fille rougit. Mais regardant avec droiture le directeur, elle dit dans un grand elTort d'énergie calme, avec une noble fierté:
— Nous méritons tous les deux de réussir, parce que nous sommes des travailleurs
consciencieux qui marchons droit dans la vie vers un but élevé.
L'éditeur regrettait déjà son indiscrète insinuation.
— Eh bien, madame, revenez dans huit jours. Et même veuillez me laisser votre nom, je pourrais avoir à vous écrire d'ici là.
Elle donna son adresse, prit congé et sortit, accompagnée jusqu'à la porte par le directeur.
Ce fut pour Suzanne une véritable délivrance de se voir dehors, de ne plus subir ce regard investigateur. Malgré la gêne ressentie tout à l'heure, elle se sentait vaillante et, si elle échouait, prête à recommencer la lutte.
Elle éprouvait même une secrète satisfaction d'avoir osé remplir ce rôle de solliciteuse, toujours émotionnant pour les âmes délicates qui ne s'y résignent point aisément par crainte l'un humiliant refus.
En se livrant à l'analyse de ses impressions, aile se disait : « Il faut s'aguerrir. En somme, M. Mériot a été très correct, très homme du
monde. Au cas où il n'accepterait pas noti livre, eh bien I je le porterai chez un autr^ chez dix autres s'il le faut. C'est un sacrifie" d'amour-propre que je m'imposerai en faveur de celui qui se consacre avec dévouement à l'éducation de mon neveu, et pour ce cher enfant dont la santé réclame tant de soins et de bien-être. »
Ces courageuses résolutions ne l'empêchèrent pas, quelques jours après, de tressaillir d'émotion au reçu d'une lettre ainsi conçue :
« Mademoiselle^ Monsieur le Directeur de la Revue grise vous prie de passer à son cabinet lundi prochainj à quatre heures.
Veuillez agréer, mademoiselle, rhommage de mon respect.
Le secrétaire de la rédaction. »
(Signature illisible.)
Lundi, c'était le surlendemain. Pourquoi ne lui disait-on pas tout de suite que son roman
LES SERiMENTS ONT DES AILES 91
était accepté ou refusé? Le dimanche la séparait de cette réponse si anxieusement attendue. Pondant quarante-huit heures elle allait passer par les plus sottes alternatives d'espoir et de découragement; ce mot ne pouvait-il pas tout aussi bien signifier qu'on l'appelait pour lui rendre son manuscrit d'une manière courtoise, que pour lui dire : « Nous le gardons. »
Savines, aussitôt prévenu, se montra plus optimiste. Il fondait son opinion sur la rapidité de la réponse du directeur de la Revue grise, prétendant que, pour un refus, celui-ci ne se fût point cru obligé de convoquer l'auteur.
Malgré oette affirmation, Suzanne eut deux jours de fébrile attente.
Cependant les jeunes gens adoptèrent la bonne hypothèse et se demandèrent ce qu'il faudrait répondre au cas où le directeur questionnerait Suzanne sur le prix qu'elle pensait retirer de son roman.
S'il fixait un chiffre, faudrait-il refuser son offre pour tâcher d'obtenir davantage?
— Combien croyez-vous que se paie la ligne dans cette Revue? disait Suzanne.
— Je n'en ai aucune idée. Je sais que certains journaux donnent pour leurs feuilletons de vingt-cinq à cinquante centimes la ligne. Mais regardez : les lignes de la JRevue grise sont plus longues que celles d'un feuilleton de journal.
Il avait acheté, en venant, un numéro de cette Revue et comptait les -mots et les lignes.
— Cela fait, dit-il, trente-deux lignes et une moyenne de onze à douze mots par ligne, tandis que le journal n'en contient que sept ou huit. Vous pourrez le faire observer.
— Certes I
— D'ailleurs, j'ai bien envie de vous accompagner lundi, qu'en pensez- vous?
— Venez si vous voulez.
— Après tout, ce serait peut-être une faute| de diplomatie. Pour qu'il ait lu ou fait lireï notre roman avec une telle rapidité, il faute
que vous ayez séduit ce directeur ; alors il ne serait pas très enthousiasmé de me voir...
Froissée de la supposition qui germait en l'esprit du jeune homme, Suzanne lui dit :
— Vous vous trompez étrangement ; je n'ai pas cherché à séduire ce monsieur. Cette manière de procéder n'est pas la mienne.
— Pardonnez-moi, j'ai seulement voulu dire...
— N'importe 1 n'en parlons plus. D'ailleurs j'ai annoncé que j'avais un collaborateur ; il est donc indispensable que je vous présente ; autant vaut demain qu'un autre jour.
Un nuage de tristesse voilait son visage. Gomment Savines avait-il pu s'exprimer aussi légèrement? Angoissée d'un chagrin sans nom, elle sentait tout son courage défaillir. En vain elle se reprochait qu'une parole aussi banale eût un tel retentissement dans son cœur, elle ne pouvait retenir les larmes qui lentement tombaient sur ses joues.
Très impressionné par la découverte de cette
sensibilité dans un être qu'il jugeait doué d'une force morale supérieure, Michel Savines eut pour cette souffrance un élan de tendre pitié qui lui fit saisir les deux mains de la jeune fille et les porter à ses lèvres en balbutiant :
— Pardon, pardon I Je n'avais aucune arrière-pensée, et par-dessus tout je ne voulais pas vous offenser I
Il ajouta:
— Je viens de vous parler comme à un camarade. Une âme forte ainsi qu'est la vôtre donne le change. . . Pardon I jp||
— Je vous pardonne. Mais, si chère que me soit notre camaraderie, n'oubliez jamais que je ne suis qu'une pauvre fille assez fragile, en somme, puisque deux mots peuvent m'émouvoir si... sottement I
Elle souriait. Lui, tout confus, mit encore un respectueux baiser sur les mains qu'il tenait toujours dans les siennes, puis s'asseyant en face de Suzanne:
— Si VOUS saviez combien cette défaillance de votre énergie me rend heureux I
— Et pourquoi?
— Parce qu'elle vous révèle à moi sous un nouveau jour. Que de fois, en sortant d'ici, je me suis fait honte I honte de mes faiblesses, de mon manque de vaillance I Votre image hantait mes insomnies comme un reproche vivant. Je pensais : « Je devrais être pareil à elle, ne me laisser ébranler par rien, rester froid et surtout ne pas dévier du chemin tracé... »
— J'étais votre épouvantait?
— Un peu : vous étiez un être trop parfait, trop maître de soi, qui m'attirait et me repoussait en raison directe de sa perfection. Mais, je le sais maintenant, cela n'était qu'une armure.
Suzanne, l'interrompant, interrogea souriante :
— Un épouvantait pour les moineaux?
— Oui. Le moineau ne s'y laissera plus prendre. Il devine quel cœur tremblant bat
SOUS la froide apparence, et il est un moineau j très heureux, très heureux I
Il s'était levé, craignant d'en trop dire, et arpentait la petite pièce, fiévreux et gai.
Suzanne, heureuse elle aussi et amusée, ne songea pas à ce que la confidence dissimulait. Elle dit d'un ton sentencieusement bouffon :
— Monsieur Michel Savines, n'est-ce point i parce que vous m'avez vue sous l'aspect d'une collaboratrice possible que vous pensâtes sur moi des choses aussi noires?
— Peut-être I Vous avez bouleversé mon roman d'une façon si ingénieuse que vous en avez fait une œuvre palpitante. Il y a lieu de s'extasier sur votre esprit littéraire. J'ai peut-être quelque talent, mais vous en avez infiniment plus que moi.
— Oh I quelle exagération I
— Du tout, et ce n'est même pas toute ma pensée; en réalité, vous avez du génie.
— Que dites-vous là, mon Dieul
— Le génie est un don du ciel ; on ne l'ac-
quiert pas, il est en nous : vous Pavez. Vous avez aussi le charme, la grâce, vous êtes une femme unique et merveilleuse.
— Soit I Eh bien I si maintenant nous nous servions de ce fameux génie pour parler sérieusement ? La femme unique et merveilleuse s'accommoderait fort d'un changement de conversation I
— Je suis à vos ordres, chère collaboratrice. Ce jour- là, que de questions ne se posèrentils pas? quelles hypothèses n'analysèrent-ils
' pas? Tout leur après-midi y fut employé. Suzanne, le cœur rempli d'une joie qu'elle n'avait pas ressentie depuis longtemps, invita ivines à dîner. D'abord il refusa, et puis, sollicité, il finit par consentir à la condition d'apporter un mets supplémentaire. La jeune fille s'y opposa énergiquement.
— Notre dîner est très simple, dit-elle; ce n'est pourtant pas encore un dîner d'anachorète; il vous suffira, j'en suis sûre. Seulement, si lundi notre roman est pris, nous
ferons un petit festin pour célébrer cet heureux événement, et pour réjouir Gérald ; alors j'accepterai vos victuailles, ce sera une autre manière de collaborer.
Une amitié charmante naissait entre eux, résultant de la droiture et de l'intelligence sans préjugés de la jeune fille, du respect et de la tendresse qu'elle inspirait au jeune homme. Dans la mise en commun de leurs facultés mentales, quelle séduisante association ils formaient tous deux en un rêve imprécis, informulé I
Aussi quand le soir, vers dix heures, la porte de l'appartement de Suzanne se referma, les séparant, Michel Savines demeura un instant sur le palier et envoya du bout des doigts, vers cette porte close, le baiser qu'il n'eût osé lancer ouvertement à la jeune fille, puis il prêta l'oreille pour l'écouter marcher dans la direction de sa chambre; mais il n'entendit rien.
C'est que Suzanne n'avait pas non plus
quitté la porte. Ne pouvant, par convenance, regarder le jeune professeur s'éloigner, elle essayait aussi de percevoir le bruit de ses pas.
Chacun emportait ainsi, de son côté, quelque chose de l'âme de l'autre.
Leurs dernières paroles avaient été :
— Bon espoir !
Il y avait à peine une demi-heure que Suzanne et Michel attendaient anxieux dans Tantichambre des bureaux de la Eevue gnse, quand le garçon revint appeler mademoiselle Decaisnes pour l'introduire auprès du directeur.
D'un bond Suzanne fut debout et entra.
Le directeur se leva, lui tendit la main, la pria de s'asseoir, puis d'un ton affable, il lui dit:
— Vous le voyez, mademoiselle, j'ai tenu ma parole, je n'ai pas été long à lire votre roman.
Il m'a plu et je suis disposé à le publier si vous acceptez mes conditions.
Suzanne s'efforça de dissimuler sa joie ; ses mains tremblaient, son cœur battait à Tétouffer.
Heureusement le directeur ne la regardait pas, préoccupé qu'il était de conclure un marché avantageux. Il continua :
— La Mevue grise n'est pas de ces journaux à grand tirage dont la richesse permet de
i rémunérer grassement leurs collaborateurs ; I c'est une publication très littéraire qui attire I et retient tous les esprits curieux de la pro- I duction des jeunes écrivains. Son but est de lancer des talents nouveaux; il est donc éminemment honorable d'être publié ici.
— Je le sais, monsieur, dit Suzanne.
— Eh bien I mademoiselle, pour votre roman, je vous offre quinze centimes la ligne.
— Seulement? balbutia la jeune fille.
— Oui. Mais vous savez que la Mevue se double d'une maison d'édition. Votre roman
trouve chez nous un débouché, puisque nous traitons à part la question du livre.
— Ah?... Et qu'offrez- vous par volume?
— Quinze centimes aussi ; c'est mon prix pour les débutants.
— Cela me semble peu ; d'ailleurs, j'avoue ne pas me rendre bien compte du prix total que les pages de revue représentent.
— Le calcul est facile. En volume, le roman donnera trois cent cinquante pages à peu près, par conséquent environ deux cents pages de 'revue; à trente-huit lignes par page cela fait cinq francs soixante-dix, soit onze cent quarante francs d'une part. Pour le volume, je tirerai tout de suite quatre éditions de trois cents bouquins chacune, c'est-à-dire douze cents volumes à quinze centimes, soit cent quatre-vingts francs. Ce n'est pas mal, de recevoir treize cent vingt francs pour une première œuvre.
— Vous trouvez ?
Les yeux fixés sur Mériot, Suzanne suivait en pensée la route parcourue pour arriver
â ce maigre résultat. Machinalement elle balbutia :
— Pendant des mois nous avons concentré nos forces cérébrales pour insuffler la vie, l'apparence de la vie, à nos héros. Nous avons mis là le meilleur de nos pensées ; nous avons passé des nuits à lire les philosophes pour donner une base forte à nos déductions; nous avons écrit presque deux volumes pour ne mettre dans celui-ci que la quintessence des idées qui hantaient nos cerveaux ; enfin, nous avons enfanté dans le trouble, le doute, la douleur, tout cela pour obtenir trois sous par volume...
Un sourire découragé, ironique, passa sur ses lèvres; elle fit pitié à l'éditeur; mais aussitôt il s'énerva contre cet attendrissement et, un peu brutal, s'exclama:
— Que diable I Félicitez- vous encore de toucher cette somme et d'être éditée dans une maison comme la mienne! Beaucoup de mes confrères ne paient pas leurs auteurs.
— Comment cela ?
— Les uns partagent avec eux les frais d'abord, et les bénéfices ensuite, s'il y en a; d'autres achètent l'œuvre en toute propriété pour trois cents, quatre cents, cinq cents francs une fois donnés. Allons, êtes- vous décidée? Je vous ai dit mon dernier mot; signezvous le traité ?
— Après ce que vous venez de me dire, vous n'en doutez pas ; mais il faut auparavant, ne fût-ce que par courtoisie, me permettre de consulter mon collaborateur.
— Ah! c'est vrai, je l'avais oublié, ce monsieur I dit avec un accent de dépit le directeur. Voilà qui me contrarie énormément.
Suzanne devint pourpre.
— En quoi cela peut- il vous contrarier?
— Eh, parbleu I il eût été beaucoup plus intéressant pour notre public que l'œuvre fût signée d'un seul nom. C'est toujours, aux yeux de certaines gens, aveu tacite de faiblesse que de se mettre à deux pour écrire un livre.
Suzanne ne put s'empêcher de sourire du peu de valeur de cet argument. Elle répliqua :
— Je pourrais dire : « Tant pis pour le public 1 » mais ce ne serait peut-être pas très administratif. Composer à deux peut être aussi une force ; l'œuvre y gagne une variété d'idées aussi bien que de style qui amène une diversité toujours favorable. La critique est plus sûre... Enfin puisque la foule ne veut qu'un nom, nous en chercherons un qui résume les deux nôtres. Du reste, monsieur, ajouta-t-elle habilement, mon collaborateur et moi, nous ne demandons pas mieux que de prendre conseil de votre expérience.
— Mon avis est tout prêt, mademoiselle, et formel : il ne faut signer que d'un nom, d'un pseudonyme, cela intriguera davantage.
— Soit, monsieur, j'en parlerai à monsieur Michel Savines.
— Oui, tâchez de le convaincre.
— Si vous vouliez bien lui parler vous-
même, il est là. Il m'a accompagnée et attend de vous être présenté. n
— Ahl parfait! Je vais le faire demander.' Il sonna et donna l'ordre d'introduire la
personne qui attendait.
En quelques mots le directeur réitéra ses propositions au jeune homme; mais par le totf il les rendit péremptoires. Il parla des conditions du traité comme d'une chose décidée, et Suzanne eut l'intuition que, seule, elle aurait peut-être obtenu un meilleur contrat.
— Je préconise l'anonymat, monsieur...?
— Michel Savines, se hâta de dire le jeune homme.
— Je le préconise parce que cela permet toutes les légendes. J'ai l'intention d'en lancer une ; il faut éveiller la curiosité du public laissez-moi faire.
Ils le laissaient faire en effet, tant dominait en eux la préoccupation de voir leur romar publié.
Ils sortirent de chez l'éditeur l'âme gonflé(
de joie, et dans l'escalier sombre où ils s'arrêtèrent un instant, au palier de l'étage inférieur, Michel prit la main de Suzanne. Un impérieux désir de serrer la jeune fille dans ses bras, de se donner à elle et de la prendre en un baiser chaleureux, faisait bouillonner son sang dans ses artères.
C'était donc par elle que le Destin l'appelait à la célébrité? C'était à elle qu'il devait la plus grande joie de sa vie. Et quels rêves séduisants son imagination pouvait désormais caresser 1 Rêves de travail en commun, où son intelligence serait puissamment stimulée par la sérieuse tendresse qui chaque jour le pénétrait davantage.
Elle aussi rayonnait, ouvrait son âme à la confiance, heureuse de sentir sous la pression |de cette main le soutien qui, depuis la mort de son père, lui avait manqué dans sa rude existence d'orpheline et d'éducatrice.
L'intensité de son émotion lui mit des larmes aux yeux quand Savines porta à ses lèvres la
petite main gantée et tremblante qu'il baisa J respectueusement.
Mais une porte s'ouvrit au-dessus d'eux, et silencieux ils reprirent leur chemin.
Dans la rue Suzanne demanda :
— Voulez-vous dîner à la maison pour fêter notre premier succès?
— Oui. Aujourd'hui, très simplement j'accepte; il serait trop triste de nous quitter si brusquement, maintenant que nous pouvons parler de nos espérances...
— Eh bieni je vous attends dans une heure, revenez vite.
Ils se séparèrent en se regardant profondément, redevenus graves tous les deux.
Ce fut une soirée charmante. Tandis que Gérald, câlinement assis sur les genoux de sa tante, écoutait parler les jeunes gens, heureux de leur joie sans en comprendre le délicieux mystère, ils échangèrent leurs idées, firent des projets, élaborèrent de nouveaux romans pour l'avenir.
Vers onze heures ils se quittèrent comme ils s'étaient quittés les autres soirs, sans que leurs âmes se fussent fondues dans Faveu qui leur gonflait le cœur.
Le surlendemain, Suzanne reçut un télégramme de M. Mériot, la priant de passer à son cabinet avant midi. Elle y courut tout agitée appréhendant quelque décevante rétractation ; et de fait, les premiers mots de M. Mériot ne furent point pour la rassurer.
— Bonjour , mademoiselle , dit -il en la saluant. Votre collaborateur n'est pas avec v^ous aujourd'hui?
— Je n'ai pas eu le temps de le prévenir, nonsieur. Avez-vous besoin de lui? Il y a à Deine une heure que j'ai reçu votre petit bleu.
— Non pas... Je ne saurais vous dire, au îontraire, combien vous m'avez contrarié en ne présentant ce collaborateur.
— Pourquoi donc? demanda-t-elle inquiète.
— C'est simple. Je vois arriver un jour une Dersonne infiniment gracieuse, très...
ÎIO LES SERMENTS OiNï DES AILES
— Oh I monsieur, je vous en prie...
— Enfin, très intéressante... Cette personne m'apporte un roman qu'à sa prière je 1^ sur-le-champ parce que, je l'avoue, j'éU séduit.
Suzanne angoissée se demandait où il voulaâî en venir.
— Ce roman, continua-t-il, je le trouve bien très bien. Je me dis : « Mais cette jeune fiUt a du talent I elle arrivera... »
Suzanne qui d'abord avait pâli d'appréhei sion, rougissait à ces éloges, moins défiai au fur et à mesure que Mériot parlait :
— Je vais la lancer, ça fera une petil George Sand ; j'étais enchanté du hasar< auquel je devais d'être en rapport avec vouS quand surgit ce collaborateur que j'avais s bien oublié I Alors quoi ? qu'est-ce qui est é lui dans ce roman? Déjà je m'étais entreteÉ^ de mes projets avec des amis, des hommes dl lettres ; je leur avais dit : « Je vais vous sorti prochainement un jeune écrivain femme, don
je VOUS engage à lire la première œuvre. » Dans quelle situation me mettez-vous, mademoiselle? Ah! j'ai bien failli vous le rendre, votre roman I
— Pourquoi, monsieur, puisqu'il vous avait plu?
— Parce qu'il est bien moins curieux qu'un homme ait écrit ce livre qu'une jeune fille. Les hommes de talent, ça fourmille, ça n'a rien de rare, tout au moins...
— Je ne vois pas où vous voulez ..
Il l'interrompit un peu brusquement, avec
idée de la dominer, de lui imposer sa loi, ouant de cette intimidation qui généralement ui réussissait.
— Et je vous l'aurais rendu, votre roman, i TOUS aviez tenu à le signer tous les deux, ^otre collaborateur, je ne veux plus le voir, e ne l'ai jamais vul Ce roman-là est de vous,
e vous seule, c'est la légende que je veux tablir.
Suzanne écoutait indignée, le cœur battant.
Cet homme, jusque-là plutôt sympathique, lui devenait odieux. V
Se pouvait- il qu'il ne comprît pas le rôlej déloyal qu'il prétendait lui faire jouer? Outréei d'un pareil procédé, surprise aussi de se sentii^ une telle révolte à la pensée que Mériot rendait' si peu justice au talent de Savines, elle s'étonnait de mettre tant d'énergie à défendre son collaborateur, son ami, au risque de compro mettre leur avenir littéraire.
Sans songer qu'elle allait peut-être blesser son futur directeur, elle dit :
— Je ne vous comprends plus, mon-i sieur...
L'éditeur, persuadé par la distinction de l'attitude de Suzanne qu'il aurait facilement raison de celte volonté de femme, continuait, haussant le ton en marchant à grandes enjambées dans son vaste cabinet, les mains dans ies poches :
— Quelle est donc sa part de collaboration là dedans, à ce monsieur? Y a-t-il seulement
travaillé? Quelques corrections, sans doute, et c'est touti car il ne m'a pas l'air d'être fort, sans quoi...
A ces mots, pâle, belle de sourde colère, Suzanne se levant à son tour fixa sur Mériot un regard si noble, qu'il s'arrêta et l'écouta, dompté.
— Je lis votre pensée, monsieur : Sans quoi Michel Savines eût discuté le prix dérisoire que vous avez offert I Sans quoi il ne vous eût laissé le manuscrit qu'après un habile marchandage qui vous l'aurait fait plus estimer. Vous connaissez peu les âmes d'artistes, monsieur I
— Mais enfin, mademoiselle!
— Oh I laissez- moi parler, je vous prie I Et puisque vous faites si mal la part de chacun dans notre œuvre commune, je tiens à vous dire que monsieur Savines est un écrivain, un penseur. Toutes les parties de puissance, de philosophie, de psychologie, sont de lui. Et justement parce que son esprit s'élève au-dessus du vul-
gaire, il avait négligé de semer son récit d'une tendresse toujours un peu banale ; cette part de tendresse, c'est moi qui l'y ai mise, voilà l'histoire de notre collaboration I
Gêné par cette réplique, frappé de la noblesse d'une âme qu'il sentait maintenant si droite, il répliqua, ne voulant pas que Suzanne eût le dernier mot :
— Oui, oui, je vois cela d'ici : c'était froid et guindé, d'un style sec, une littérature de pion I Vous y avez apporté le charme, partant l'intérêt. Cela me fortifie à ne voir que vous dans le pseudonyme, ça me suffit.
— Ce n'est pas juste et je proleste.
— Je m'en moque pas mal I Allons donc ! Je veux vous lancer, je veux que le volume se vende à plusieurs milliers d'exemplaires, je ferai comme je l'entends... Votre intérêt est le mien, et j'ai bien le droit de vous protéger contre vous-même!
Suzanne sentit une sorte de douceur dans l'inflexion de la voix prononçant cette dernière
phrase. Si honnête que soit une femme, ces nuances ne lui échappent pas et la flattent toujours. Pour la première fois la jeune ûlle eut un élan vers cette coquetterie d'âme et de pensée plus savante, par cela plus dangereuse Ique toutes les mignardises sentimentales, et prise de l'envie folle d'essayer son fugitif pouvoir, elle sourit mystérieusement en balbutiant :
— Vous m'étonnez, monsieur, vous m 'étonnez beaucoup...
Dérouté par ce sourire de son adversaire, Mériot intéressé interrogea:
— Pourquoi?
— Mais, parce que subitement vous vous préoccupez d'intérêts dont vous vous souciiez fort peu avant- hier.
Et avec une expression indéfinissable dans le ton, dans le lancement des mots qui étaient une discrète imitation du ton, des mots dits par Mériot à leur précédent entretien, elle prononça :
— « La Revue grise n'est pas un de ces journaux à grand tirage qui rémunèrent grassement leurs collaborateurs... »
Mériot, amusé, souriait.
Suzanne s'enhardit, et avec une moue charmante :
— Quinze centimes la ligne ! Êtes-vous bien sûr, monsieur, que ce soit l'unique prix de vos jeunes écrivains? Ce serait si bon pour mes intérêts, comme vous dites aimablement, d'avoir cinq sous, seulement cinq sous !
Cette fois, très amusé, Mériot s'exclama:
— Comme dans la chanson, alors, « pour monter votre ménage I »
Toute rougissante de l'allusion, Suzanne un peu confuse répondit :
— Non I non I Mais pour travailler plus vaillamment, avec plus de repos d'esprit.
L'accent de sincérité de cette réponse incita Mériot à demander :
— Avez-vous donc de grandes charges ?
— Non, pas de grandes, mais une seuletoute
petite et qui m'est bien chère... j'élève mon neveu.
— Orphelin?
— Presque.
— Pardonnez ces questions, mademoiselle ; très sincèrement mon intérêt pour vous va grandissant. Ce n'est donc pas par curiosité ou par indiscrétion que je vous interroge.
— J'en suis persuadée, monsieur. Au reste, ma vie est sans mystère et je puis vous dire que ma sœur aînée, la baronne Thibault...
— La baronne Thibault? mais je l'ai beaucoup connue 1
— Ah?
Comme pour corriger son exclamation, Mériot ajouta:
— Oui, dans le monde.
— Eh bien I ma sœur est divorcée ; j'élève son fils. Monsieur Savines est le professeur de l'enfant, ceci vous explique notre collaboration.
— Parfait 1 parfait I Je comprends 1... Et pour
VOUS prouver, mademoiselle, que les éditeurs en général, et moi en particulier, nous ne sommes pas des caïmans, vous aurez vos cinq; sous la ligne.
— Quel remercîment vous dire, monsieur sinon que vous me rendez bien heureuse !
Spontanément elle lui avait tendu la main dans un joli geste de grâce et de confiance Peut-être Mériot la tint-il dans la sienne un peu plus longtemps qu'il n'était strictement nécessaire. Suzanne, joyeuse et toujours co fiante, ne s'en aperçut pas.
Arrivée au seuil de la porte, elle dit avee une expression gamine qui enchanta son directeur :
— Et puis je suis aussi très fière...
— De quoi donc? ^
— D'avoir obtenu le prix que vous m'avez consenti. z
— J'avoue, mademoiselle, que j'ai subi votre ascendant; un homme aurait probablement 1 échoué où vous avez si bien réussi. Et quoique
cela ait l'air d'un paradoxe, j'oserai risquer : la faiblesse est souvent une force.
— Je ne sais... Dans tous les cas, après cette petite expérience, je serai nnaintenant rebelle au féminisme.
— La protection des hommes ne vous effraie pas?
— Non ; quoique cela dépende de la manière dont ils l'offrent... Encore merci, monsieur, et
adieu.
— Au revoir, mademoiselle.
Et tandis que Mériot, rentré dans son cabinet, guettait de sa fenêtre le départ de la jeune fille, Suzanne, en marchant allègre sur le large trottoir du boulevard, ne songeant plus qu'à Michel Savines, se disait :
« En défendant sa dignité j'ai risqué l'avenir de notre œuvre... Mon Dieul pour avoir ainsi joué imprudemment cette dangereuse partie sans songer que j'avais si grand besoin de cet argent pour mon petit Gérald, que se passet-il donc en moi? »
Et toute rougissante, elle s'avoua :
« J'aime Micliel... Ohl comme je l'aime, comme je l'aime I Avec quelle facilité il est devenu mon guide, mon ami, mon soutien ] moral! Et quelle force, quelle hardiesse tranquille je tire de cet amour! Mais lui, m'aime- J
t-il, songe-t-il seulement à moi? » î
Elle cherchait dans sa mémoire de menus i faits qui lui fussent garants, sinon de l'amour, ] du moins de l'intérêt que lui portait Savines ; ^ mais avec les preuves favorables, d'autres se j dressaient contradictoires, si bien qu'un grand ' trouble s'empara d'elle. m
Cette pauvre fille toute sensitive, dont les ^ élans avaient été jusqu'ici constamment repoussés, ressentait une telle crainte à la pensée d'encourir un nouveau déboire, qu'elle tâchait de baser sur des raisons probantes les chances de vitalité d'un pareil amour : ,
« Pourquoi ne m'aimerait -il pas? Il me semble qu'il doit sentir quelle femme dévouée je serais. Tout nous rapproche : l'entente de
nos esprits, la mélancolie de nos âmes. Nous sommes presque des orphelins. Quoi qu'en pense monsieur Mériot, le talent de Savines m'entraîne, me force à donner une expression plus intense à mes pensées. Autrefois j'écrivais avec une fécondité extrême, voisine de la banalité; grâce à lui, je suis devenue plus sévère, mon style s'épure. Je suis éprise de l'expre'ssion juste, du terme rare, de la forme impeccable dont la beauté donne de la puissance à l'idée. Michel m'a fait comprendre qu'écrire est un art aussi mélodieux que l'harmonie, et qu'il faut pour composer une œuvre littéraire savoir bâtir comme un architecte, regarder comme un peintre, entendre comme un musicien, juger comme un philosophe. Si j'ai introduit quelque charme dans notre roman, je n'ai fait que vivifier une œuvre forte en elle-même et de matière riche, dont Savines, seul, est l'auteur. Pourtant, je sens que nous nous complétons. J'ai la plus haute estime pour son caractère et pour son talent. Avec quelle abnégation et
quelle joie je consentirais à n'être pour lui qu'une force occulte dévouée, et de quels trésors de tendresse n'animerais -je pas sa vie, aussi solitaire, aussi abandonnée que la mienne I »
Elle était dans cet état d'âme attendri qui précède l'amour; Michel lui apparaissait paré d'autant de qualités imaginaires que de qualités réelles, et malgré ses doutes, elle le voyait avec délices venir à elle.
Et la jeune fille se disait : « Oui, à nous deux, nous pouvons faire quelque chose. Il possède l'érudition littéraire que sans lui je n'acquerrais qu'au bout de longues années de lecture. Sa critique est fine, avisée ; son idéal seul est brumeux, et son sens de la vie incomplet, hésitant. Il doit avoir peu de courage pour la lutte. »
Elle le jugeait ainsi d'après le héros de son roman, car c'était lui-même, bien évidemment qu'il avait dépeint. Et si défiguré qu'il se fût représenté, on pouvait le reconnaître.
« Il me semble, pensait-elle, que je saurais
lui donner plus de confiance en lui, plus d'ardeur pour le combat, et qu'à nous deux, nous pourrions atteindre au succès. »
Et son rêve d'amour se précisait.
Certes non, elle ne répéterait pas à Savines les paroles de Mériot. Mais elle ne tremperait pas non plus dans la combinaison de celui-ci, et elle proclamerait bien haut la part prépondérante de son collaborateur. Si la simple loyauté ne lui eût dicté cette conduite, elle l'aurait adoptée par affection.
A quelque temps de là, sur la demande de Suzanne poussée par Savines qui avait besoin d'argent, un acompte leur fut versé. C'était l'occasion de se réunir, un autre festin de réjouissance eut lieu.
Que de bonheur contint ce jour-là le petit appartement de la rue Hamelin ! Gérald, conscient de l'association de cœur et d'esprit qui s'opérait entre sa tante et Savines, aimait son professeur de toute sa force et il le considérait presque comme un frère, un grand frère.
Aussi lui sauta-t-il au cou, quand il le vit entrer les mains encombrées de fleurs. L'enfant, qui reconnaissait le coup de sonnette de son maître, était accouru pour lui ouvrir, et après l'avoir embrassé :
— Tante! tante I cria-t-il tout heureux, c'est monsieur Savines; il t'apporte des fleurs, de belles fleurs !
Savines fut doucement grondé; mais la joie de Suzanne rayonnait sur son visage. Pour i elle, ces fleurs étaient comme une caresse discrète et douce qui durerait autant que leur parfum.
C'étaient aussi les premières que la jeune i fille recevait.
Comme deux larmes perlaient à ses paupières, elle trouva un prétexte pour se détourner :
— Vite, Gérald, mettons les fleurs dans l'eau.
Pendant le dîner, Savines associant déjà Suzanne à ses productions à venir, lui parla de leur prochain roman. Il conta son idée que
de prime abord elle trouva originale; leurs esprits s'échauffèrent, chacun eut la vision de certaines scènes, sentit à sa manière les situations à décrire, réunit en pensée, sur le chantier de leur imagination, ses matériaux personnels, et ils furent convaincus que leur travail serait bon, meilleur à coup sûr que le premier.
Gérald, impatient depuis une heure de voir déboucher la bouteille de Champagne, applaudit enfin au moment où le vin pétillant et doré moussa dans les verres ; on les leva à la santé de chacun, et dans le regard que Savines joignit à son geste, Suzanne sentit la timide interrogation, le discret « Voulez- vous? » de Tamour.
Elle baissa les yeux.
Quand on sortit de table, Tentant que ce ong repas et ce vin capiteux avaient fatigué, vint prendre sur les genoux de sa tante la place qu'il affectionnait. On pensa bien à le coucher; mais il s'y refusa, et puis cela eût
interrompu ralanguissement délicieux de leur muette entente. L'enfant ne tarda pas à s'endormir.
Alors, à mi-voix, Savines parla littérature, raconta certains chefs-d'œuvre inconnus de Suzanne, en décrivit les beautés, les puissances, les séductions. Puis, sur un geste de lassi- j tude de la jeune fille, que le poids de Gérald fatiguait, et qui, avec mille précautions, le changeai l de côté, il reporta sa pensée sur^ elle :
— Mère avant d'être femme, dit-il.
— Oui. Et c'est sans doute cette materniU qui m'empêchera d'être femme.
— Pourquoi? Au riez-vous fait vœu de célibat ?
-^ Non pas; mais qui me prendrait avec cet enfant?
— Quelle idée I N'épouse-t-on pas les veuves ? Si vous avez adopté Gérald par amour pour lui, un homme ne peut-il pas l'adopter à son tour par amour pour vous ?
— Ce serait de Famour indirect qui ne vaut pas l'autre.
— Qui vaut peut-être mieux dans certains cas, par exemple dans les questions d'éducation et de discipline.
— Oh! c'est un enfant si doux î Avec lui, la férule est inutile.
— Je le crois aussi. C'est une âme séduisante et tendre, un esprit ouvert que j'ai beaucoup de plaisir à instruire.
— Est-ce possible?
— Croyez-moi, il n'est pas sans charme de façonner un petit cerveau docile en même temps qu'éveillé, curieux et avide d'apprendre.
Suzanne était ravie. L'obstacle qu'elle avait prévu disparaissait donc?
— Vraiment il vous intéresse, ce petit? Monsieur Savines, vous me faites un grand plaisir en me disant cela. Vous l'aimez?
— Beaucoup.
Il passa comme un nuage sur la pensée de Savines et d'une voix plus basse il ajouta :
— Trop peut-être.
— Il faut aimer trop pour aimer assez.
— Gomment ne m'attacherais-je pas à cet être délicat dont le père s'occupe si peu, et que la mère abandonne, ne lui manifestant sa tendresse que par cartes illustrées I Ne vous le reprendra-t-elle pas un jour?
— Je n'ai que cette crainte... Cependant par bonheur, l'événement qui pousserait ma sœur à réclamer son fils n'est pas à prévoir... Vous ne savez pas comme dans la vie il est bon d'être deux, de sentir battre un cœur à côté du sien, la faiblesse de ce cœur exigeât- elle de l'abnégation et du dévouement. Me voyez-vous seule ici dans cet appartement ? Pour quoi faire, mon Dieu?... J'aimerais mieux le couvent. M
Savines, depuis un moment, s'était assis près du fauteuil de Suzanne dont la main droitej libre s'appuyait sur le bras du siège. ^
D'une voix hésitante qui trahissait son émotion intérieure, il murmura :
— Alors, ne serait-il pas meilleur encore d'être trois ?
Il y eut un instant de silence. Savines, intimidé de son aveu si discret encore, n'osait regarder Suzanne qui, d'ailleurs, avait fermé les yeux comme pour mieux suivre en son être le délicieux effet de ce rêve balbutié qui fécondait le sien. Qu'eût-elle dit? c'était à lui de préciser sa pensée ; qu'attendait-il? Ne voyait-il donc pas qu'elle était à lui toute, à jamais ?
Savines semblait hésiter devant la parole décisive qui devait lier son avenir, tandis que, seul, un émoi profond la retenait sur ses lèvres.
Leur sensibilité, comme transie, demeurait muette, et l'émotion de Suzanne se manifestait par une sorte d'oppression qui faisait doucement et rapidement bruire son souffle.
Savines restait immobile, sans un geste, les regards fixés sur la petite main qui l'attirait, la main fine et blanche, opaline sous la clarté de la lampe.
Et ce tut tout à coup en lui comme un ver tige... Fasciné, il s'inclina doucement; ses] lèvres atteignirent bientôt cette main charmeuse, et s'y posèrent.
Quand il se releva, Suzanne, encore plus oppressée que tout à Theure, avait renversé sa tête; ses paupières s'étaient closes, et des larmes de joie profonde, de volupté chaste, s'échappaient de ses yeux.
— Oh I s'écria Michel à mi-voix, vous voulez bien!
Et dans un geste osé de folie heureuse, il se leva et sécha les larmes dans un baiser.
— Je vous aime, murmurait-il.
Elle le repoussa doucement.
— Vous acceptez mon fils ? dit-elle en montrant l'enfant.
Avec une expression d'infinie bonté, il répondit :
— Oui, je l'accepte!
— Vous ne regretterez jamais cet élan ?
— Jamais!
— Nous sommes pauvres tous deux, mon ami. C'est une existence aride, toute de labeur que vous choisissez...
— Avec vous, elle me sera délicieuse.
— Mais si je ne vous aimais pas?
Il eut devant le coquet sourire de Suzanne un beau sourire confiant, et dardant sur elle un joyeux regard d'amour, il dit :
— Vous m'aimez!
— Cher fat I
— Vous m'aimez et je vous adore.
— Etes-vous bien sûr que ce ne soit pas le contraire ?
— Alors, c'est moi qui y gagne.
— Je ne souhaite pas autre chose...
— Chère, chère Suzanne, comme je vous aime, ma douce fiancée... î
Et sa bouche revint au front de la jeune fille ; elle tressaillit sous la chaude caresse, puis implora :
— Maintenant, mon amJ, quittez-moi; il est tard, il faut que je couche Gérald.
— Et après?
— Après, je voudrais me retrouver seule pour remercier Dieu et pleurer de joie...
— Alors je pars, fit-il en se résignant. Adieu I
— Adieu I
Il lui saisit à nouveau la main, la baisa et dit encore :
— Je vous aime !
Elle sourit heureuse, hocha lentement la tète, puis murmura dans un souffle :
— Je vous aimel Et il se retira en lui jetant des baisers.
Depuis quinze jours Suzanne vivait dans la 'juiétude et l'oubli de tout, entre son neveu et ;on fiancé, comme s'ils étaient tous les trois seuls lu monde, quand un matin, en même temps [u'un volumineux paquet de placards du rouan, elle reçut un court billet de son amie lercédès : -
« Que t'arrive-t-il, chère Suzon, pour me aisser trois longs mois sans nouvelles ? Je ne nérite pas que tu m'abandonnes ainsi. Deux le mes lettres sont restées sans réponse; voilà
une mauvaise habitude que je ne le laisserai, pas prendre. C'est très mal, je t'en veux, et tu n'auras plus un seul mot de moi si tu ne m'écris pas bien vite.
» Ton amie presque fâchée,