J> MERCEDES
La missive tombait au plus fort du travail des corrections d'épreuves, car Mériot voulait' faire paraître le livre très promptement, d'ail- ! leurs à la grande joie des deux jeunes gensJ
Suzanne eut un léger remords en recevani cette lettre. Mercedes n'était-elle pas, avant ki venue de Michel Savines, la seule personne qu lui eût témoigné cette profonde affection à la quelle elle avait toujours ardemment aspiré^ Le cœur de Suzanne, assoiffé de tendresse, e si méconnu depuis la mort de son père, avai trouvé dans cet autre cœur, cœur d'orphelin aussi, sinon tout ce qu'il en attendait, du moi une loyale fraternité qui lui apportait parfo: un grand adoucissement à ses peines.
La jeune fille répondit donc immédiatement à son amie ;
« Ma chérie,
» Oui, je mérite tes reproches : voilà longtemps que j'aurais dû te répondre. Mais si tu savais! Tes lettres m'ont pourtant fait tant de plaisir à lire et à relire I Tu me broierais l'âme en supprimant ou même en espaçant comme tu m'en menaces (pour m'effrayer, j'espère), l'unique correspondance affectueuse que je reçoive, et qui remue en mon cœur tant de souvenirs si chers...
» Tu es la seule amie de ta pauvre Su^imne. Oii est Colette? où sont Jeanne Lamois et Aline de Tournel ? N'est-ce pas attristant de s'égarer ainsi dans le monde, les unes et les autres, et de ne garder entre soi aucun lien, aucun point de contact? Dans quelques années nous serons redevenues presque des étrangères, et si le hasard nous remet en présence, nous n'oserons même plus nous tutoyer. Et cela, après avoir
joué, grandi ensemble, après avoir échangé lant de confidences et élaboré tant de rêveries.
» Ohl non, ne m'abandonne pasi Écris-moi toujours et souvent et régulièrement. Laissemoi compter sur ta lettre de chaque mois. Tu serais sans excuse, toi, la chère oisive, la belle châtelaine, de manquer à ce petit devoir d'amitié.
» Oui, je sais, tu as plus affaire qu'on ne s'imagine. Tu t'occupes de tes terres, de ton poulailler, de ta vacherie, de tes fermes, de ton jardin, pardon 1 de ton parc. Tu reçoi beaucoup, car toute la contrée tient à honneu de te révérender, petite fée; par conséquent tu as des quantités de visites à rendre.
» En dehors des five o'clock courants, chez toi et chez les autres, il y a aussi les parties de tennis, de golf et, l'hiver, les chasses.
» Malgré tout ce mouvement tu as encore plus de loisirs que moi qui élève un petit homme en m'attelant à ses devoirs, qui m'ingénie à lui donner les soins que réclame sa
santé précaire, hélas I et qui trotte tout le jour par la grande ville pour gagner ma vie à donner des leçons de français et de musique à de gentils moucherons plus ou moins énervants, à raison de deux francs le cachet.
» Tu as, toi, enviable chérie, le bonheur de vivre en beauté dans un cadre digne, d'ailleurs, de ta ravissante personne. Et cela te permet, au cours de la narration de tes plaisirs mondains ou de tes occupations de propriétaire, d'émailler tes lettres du récit d'aventures amusantes dont la lecture me ravit.
» Mon existence, à moi, toute de labeur, si monotone et qui s'écoule dans un milieu des plus modestes, ne fournit guère l'anecdote ou la description capables de t'intéresser. Les péripéties de ma vie de devoir et de lutte ne sont point assez humainement curieuses pour être dites.
» Aussi pardonne-moi si mes épîtres sont plus rares que les tiennes : te raconter dans les moindres détails ce qui m'arrive, et t'initier
à mes préoccupations, ce serait te dégoûter àjamais de me lire.
» Jusqu'ici je t*ai donc peu parlé de moi, car rien n'eût été plus maladroit et plus odieux de ma part que de remuer dans ton cœur, à chacune de mes lettres, les mêmes sentiments de commisération bien capables de t'inspirer quelque mélancolie.
» Mais toi qui vis dans un rayon de soleil, loi qui es belle, toi qui es joyeuse, continue de m'adresser les tableaux de ton bonheur, parce qu'ils me rappellent des parcelles de rêve.
» Aujourd'hui cependant, ma chérie, j'ai uneli nouvelle, une grande nouvelle à t'apprendre : je suis fiancée! Ah! je devine ta joie et je t'en \ remercie. Oui, je suis fiancée. Mon idylle sera' brève à te conter. Malgré ma ruine, malgré mes devoirs envers mon petit Gérald — hélas I à toi je puis écrire : malgré ma mère, malgré.;, ma sœur — j'ai rencontré un homme intelligent, jeune et distingué, presque beau, qui a demandé ma main.
» L'amysant, ma chère, c'est que, par un équivalent prodige et malgré mon peu de préparation aux belles-lettres, du même coup je mis devenue bas-bleu I
» Sans tomber à la renverse, apprends que iepuis deux mois je suis homme de lettres, 3U, si tu préfères, romancière.
» Tu me crois un peu folle, je parie? Je te lis pourtant la vérité.
» Ta Suzanne a fait, en collaboration, un 'Oman. Elle l'a présenté à un directeur de re- ^ue ; et, chose inouïe, il a été accepté, payé n partie, et va être publié I
j> Voici l'explication de ces deux événements xtraord inaires : Mon fiancé, tu l'as deviné, i*est-ce pas? est ce professeur licencié es îttres, candidat à l'agrégation, dont je t'ai éjà parlé, qui avait bien voulu se charger .'instruire Gérald à qui le lycée, ou plutôt la lasse bondée d'enfants et insuffisamment aérée, st interdite. Mais tu sais cela. Ce que lu ne ais pas, c'est que M. Michel Savines, qui
m'avait soumis une œuvre de lui, voulut bien apprécier les observations qu'elle me suggéra et m'autoriser à la modifier selon mes idées. • Notre collaboration réussit : la publication dui roman commencera ces jours prochains dans: la Mevue grise. Nous signons « XY », sur le' conseil du directeur. !
» Dès que le livre paraîtra, livre qu'avec ta permission je qualifierai de remarquable, tu me feras le plaisir de te plonger dans cette lec-
ture rare, et de nous faire de la réclame er I
vue d'une vente colossale I
» Est-ce que notre union ne s'annonce pai bien, puisque déjà notre mariage intellectuel < produit son fruit? Tu peux t'imaginer combiei S ma joie est grande et combien mon âme est tou à l'espoir et même à la foi dans l'avenir. Ma re > connaissance et mon admiration sont le solides bases de mon amour pour mon fiancé Puisse-t-il deviner la richesse de dévouemen et de tendresse que mon cœur contient pou luil
» Te ferai-je son portrait? Je pressens que lU me le demandes.
» C'est un garçon grand, de mise simple mais très soignée. Il n'a rien, ni physiquement ni moralement, du bohème ou même du professeur négligé. Il ne sent ni la petite province, ni la médiocrité, et pourtant il est pauvre comme moi ; il est de ces pauvres qui ont l'air d'avoir des rentes. Il est brun, il a une moustache soyeuse et bien plantée, ses yeux sont bleus, il est légèrement myope, ce qui donne une douceur infinie à son regard. Ses mains sont élégantes et sa physionomie mobile.
» Enfm il est très bien, et surtout, et pardessus tout, il me plaît.
» Ne dois-tu donc jamais venir à Paris? Vastu prendre racine dans ce pays d'Armor? N'aurons-nous pas la joie de nous embrasser au moins une fois par an, de nous raconter les mille détails de notre existence, ces riens que notre correspondance ne saurait relater? J'ai le plus grand désir de reprendre contact avec
ton cœur, et il me semble que si je te revoyais je ne pourrais pendant longtemps te quitter des yeux. Les yeux ont leur soif. Ton visage charmant et toute ta personne seront longs à désaltérer les miens I
» Adieu, ma toute belle, serrons-nous dans nos bras ainsi que ce jour de notre sortie du couvent, où nous avons réciproquement fait provision de tendresse, autant que nos cœurs en pouvaient contenir. C'était comme l'heure du départ pour un long voyage, où l'on entasse en hâte dans sa malle le viatique nécessaire.
» Oh I ce moment, comme il fut pénible \ Mais quel délicieux souvenir m'a laissé l'échange de nos adieux, et de quel réconfort a été, dans ma vie austère, la certitude qu'à travers tout tu me gardais ta loyale et fidèle amitié.