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TA SUZANNE

Le train roulait rapido vers la Bretagne. On enait de quitter la gare d'Argentan, où étaient escendus deux voyageurs en compagnie desuels Michel et Suzanne avaient fait route isque-là.

Gérald, étendu sur la banquette, sommeillait, tête soutenue par les genoux de sa tante. Assis l'un en face de l'autre, Suzanne et ivines se regardaient en se souriant. Il y avait i l'amour dans leurs yeux. Ils se voyaient river au pays du rêve et du bien-être où > allaient pouvoir respirer, dans l'insouciance

de la vie à gagner, un air de liberté auss salutaire à leur tendresse de fiancés qu'à leu imagination d'écrivains.

Leur béatitude était profonde.

Dans cette tranquillité d'âme, sous la caress de leurs espoirs, les racines de leur affectio se renforçaient, distillaient la sève bienfaisan au plus profond de leur être qui s'épanouif sait, ainsi que sous la tiède chaleur du sok se gonflent, germent et croissent les plant dans la terre fécondante.

Michel se pencha, prit la main de Suzani et la baisa.

Elle demanda attendrie :

— Je suis si heureuse... Êtes- vous he' reux?

— Profondément.

— Michel, quel philosophe a dit : « Tout qui multiplie les nœuds qui attachent l'homi jl à l'homme, le rend meilleur et plus he J reux? »

— C'est Joubert. Il a dit aussi : « La nui

litude des affections élargit le cœur. » Je sens le mien déjà tout dévoué à cette Mercedes, en reconnaissance du bonheur qu'elle nous donne. « Ma multitude » se réduit à trois personnes, Vous, Gérald, Elle, et pourtant je sens mon cœur déborder de tendresse.

— Vous allez voir comme mon amie est étrange et belle, vivante et irradiante. Oser, agir, telle pourrait être sa devise. Elle possède une volonté froide qui m'effrayait un peu au couvent... Cette volonté va peut-être m'enchanter maintenant... Mercedes était une dominatrice. Je n'ai qu'une peur, c'est qu'elle ne veuille chaque jour nous divertir autrement que la veille, et nous empêcher de travailler ou de nous recueillir délicieusement dans la méditation de notre bonheur. C'est une femme d'action qui a besoin de se mouvoir, de marcher, de veiller tard, d'organiser, de grouper autour d'elle des gens qu'elle essaie de dominer tout en se dévouant à eux, car elle est très bonne. Il est vrai que son activité est servie

par une santé admirable. Au couvent, c'était] la plus joyeuse, la plus « diable ». Il n'y avait pas de complot, dans le bon ou dans le mau-^ vais sens, dont elle ne fût l'âme, pas de grandes parties qu'elle n'eût organisées. Elle surmontait toutes les difficultés, prenait toutes les initiatives ; c'était un chef de bande.

— Ces natures-là sont intéressantes.

— Elles sont même séduisantes. Je suis curieuse de la voir évoluer dans la vie avec sa complète liberté, puisque, majeure maintenant, elle n'a pour toute direction que les conseils facilement rejetables de sa dame de compagnie. Puisse-t-elle avoir gardé assez de force sur elle-même pour se conduire avec prudence I Belle et riche, elle doit être très courtisée,

— Qui sait?

— Comment, qui sait?

— La fortune, la beauté, ne sont pas tout dans le monde...

— Avouez pourtant que c'est un gros appoint pour y réussir.

— Sans doute; mais beaucoup de femmes sont adorées qui n'ont ni Tune ni l'autre.

Suzanne, souriant finement, murmura :

— Eh bieni je constate avec plaisir que

vous êtes galant...

— Ne plaisantez pas sur une si pauvre

matière, Suzanne. Il n'y a qu'une manière d'adorer, c'est celle que je pratique envers vous. En revanche, il y a plusieurs manières d'être belle : par la forme, par les sentiments. La seconde manière seule entraîne et lie à jamais les cœurs. J'aime une certaine beauté « de contour d'âme » , comme dit le poète. Cette beauté-là vous l'avez avec, en plus, la grâce, le charme, et, — puisque vous voulez des compliments, — des yeux, une bouche, des mains, des pieds, une taille à ravir bien d'autres hommes que votre fiancé.

— Prenez garde, Michel I Vous allez me rendre orgueilleuse.

— Oh I que je voudrais voir cela I

— Oui, oui. Voilà bien les hommes. Ils ne

craignent pas Torgueil parce que c'est une attitude plutôt rébarbative ; mais gare à vous I je puis devenir coquette I

— Je ne crois pas. Votre âme est tro loyale.

— Et vous avez raison, mon ami. Même, ce propos, je vous avouerai...

— Pourquoi vous arrêter ? Vous voilà rougissante. Dites vite votre pensée.

— Je ne sais si je le dois...

■ — C'est donc grave?

— C'est peut-être un jugement trop sévère.

— Je suis très intrigué.

— Eh bien I depuis quelque temps je m'in quiète à l'idée de revoir Mercedes. J'ai la vagu peur de ressentir une déception, de la trouver dans une mauvaise voie... j|

— Diable I ^ Comme il souriait avec, dans le regard, une

ironie que Suzanne connaissait bien, elle dit, un peu triste:

— Ne vous moquez pas de mon inquiétude.

Rien n'est pire que de s'être longtemps mépris sur une personne qu'on aime. Or, dans ses lettres, Mercedes fait allusion à tant de flirts, à tant d'histoires de mariage restées à l'état d'ébauche, qu'au milieu de ces infructueux essais d'aimer, elle s'est pour ainsi dire dépouillée à mes yeux d'un peu de sa droiture. Depuis que nous nous sommes quittées, elle m'a bien mise au courant de cinq ou six aventures qui auraient dû se terminer par des fiançailles et qui n'ont pas abouti. J'espère d'ailleurs qu'il ne s'agit que de légères imprudences, et que seule son imagination est en cause.

— Dans quelques jours vous serez fixée. Peut-être votre présence aura-t-elle sur mademoiselle de Tremnireck la meilleure influence, ma chère loyale fiancée.

— Croyez- vous?

— Et puis, après tout, tant pis pour la belle châtelaine si elle aime les sentiers de traverse. Ne laissons pas errer notre esprit sur de petits événements aussi banals. Cantonnons-nous dans

notre joie et la droiture de notre amour. Nous ne sommes pas des flirteurs, nous I

De nouveau ils se souriaient, pleins de confiance et d'espoir dans l'accomplissement de leur noble vie. ^

— Ah I s'écria Suzanne joyeuse, quand le train s'arrêta sur le quai de la gare de Dinan, voici Mercedes I

— Où ? demanda vivement Michel.

— Tenez, à droite, là-bas, toute en blanc, depuis son chapeau jusqu'à ses souliers.

Ensemble ils penchaient leur tête à la portière.

— Oh I la chérie, s'exclama Suzanne, heureuse.

Mais Michel qui souriait par entraînement, par contagion de joie, reprit soudain un visage sérieux.

La jeune fille désignée, nimbée de soleil, lui apparaissait comme une créature d'absolue beauté, et il eut l'émotion violente, quoique ^ contenue, de tout être de sensibilité frappé del séduction dans son esthétique. Cette sensation* fut si profonde qu'elle fit tomber le sourire distraitement joyeux du jeune homme, et comme Suzanne disait à mi-voix :

— Elle est encore plus belle qu'autrefois...

Il ne put se retenir de répondre :

— Oui, elle est bien belle...

La fugacité même du sursaut de son imagination servit la fatalité maligne. Avait-il le temps de raisonner et de se convaincre qu'il eût mieux valu fuir en criant à Suzanne :

— Éloignons-nous de cette femme ; sa beauté m'effraie parce qu'elle m'attire.

Un tel acte, à l'apparence de folie, eût été cependant un acte de sagesse. Mais l'engrenage des événements, des actes décidés à l'avance, le tenait. Il était venu là avec sa fiancée, il fallait

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descendre du train et suivre le ciiemin où le sort le poussait.

Les portières des wagons s'ouvrirent. Avant qu'il lui eût offert la main pour l'aider, Suzanne était déjà sur le quai. Alors, automatiquement, il salua, reprenant son sourire quand Suzanne, après de tendres embrassades avec Mercedes, le présenta.

Il balbutia des remerciements. La jeune fille, avec un instinct très particulier, avait senti dans le regard de Michel l'effet de son charme; elle en était contente sans arrière-pensée, l'habitude des hommages à sa beauté, hommages hardis ou muets, hommages de gens du peuple ou d'hommes du monde, ne lui procurant tout d'abord qu'un amusement d'amour-propre.

On sortit de la gare. Après avoir remis à un domestique le bulletin des bagages, Mercedes fit monter ses invités dans un phaéton très joliment attelé.

Elle saisit les rênes, Suzanne se mit à côté d'elle, Michel et Gérald se placèrent sur la

seconde banquette, et au : Pull up ! de leur maîtresse les chevaux démarrèrent.

Ce fut tout au long de la route ombrée un défilé de paysages merveilleux. On frôla de magnifiques propriétés, des manoirs, de petits châteaux anciens, dignes de figurer dans de vieilles gravures. Le ciel était bleu, l'allure des chevaux rapide, tout devenait étonnement et joie pour les voyageurs.

Suzanne et Mercedes s'embrassaient encore par instants, quand la joie du revoir les envahissait. Gérald ouvrait ses yeux, sa bouche comme pour absorber avec l'air pur, vivifiant, un peu du bonheur des végétaux, des bêtes et des choses.

Et Savines reportait ses regards sur la nuque de Mercedes, aussi intéressé par les deux fines pointes des cheveux que par la variété du paysage ambiant.

Elle se retourna :

— Eh bien I monsieur Savines, comment trouvez- vous mon pays? .

— Mademoiselle, il me semble que je pénètre dans le royaume des fées, que je chevauche sur le cheval ailé d'une Walkyrie.

— Très galant I seulement vos illusions tomberont vite ; je n'ai rien d'une déesse et n'aspire pas à sortir de l'humanité.

— Vous êtes donc une humaine qui avez le pouvoir de tout diviniser autour de vous.

— Oh 1 oh I Mais vous allez me gêner beaucoup si vous me tenez de pareils discours I s écria-t-elle en riant.

Puis, à Suzanne :

- Est-ce avec de ces jolies phrases que monsieur Savines a pris ton cœur ?

— Je dois reconnaître que non, répondit Suzanne. C'est par ses attentions et sa tendresse qu'il m'a captivée.

— Donc, conclut Mercedes, ce qu'il dit là ne veut rien direl Eh bieni cher monsieur, ne vous mettez plus ainsi en frais de galanterie; aimez-moi comme une vieille amie. J'ai trouvé dernièrement dans un livre une devise que je

pourrais adopter si je n'en possédais déjà une collection respectable. Cette devise, c'est : Acta non verha.

— Très bien, mademoiselle, répondit Savines, je tâcherai de me révéler à vous autrement que par la parole.

— Voyons comment vous avez dit ça?

Savines glissa sa tête entre les deux jeunes

filles, il sourit et prononça :

— Regardez I Mercedes, riant à son tour, déclara :

— A la bonne heure I Vous souriez, j'avais peur de vous avoir froissé. Avouez que c'eût été mal commencer nos relations.

■ — Du tout, du tout I j'ai un bon caractère. Demandez à ma chère fiancée. Je souhaite simplement un furieux écart de vos pur-sang qui vous laisse gisante sur quelque tas de cail- ] loux, ce qui me permettrait de manifester mon dévouement « par acte ».

Il y eut des protestations joyeuses, des exclamations comiquement indignées, si bien

que les chevaux, moins surveillés, eurent l'air de vouloir faire naître l'accident désiré par Michel. Mais d'un mouvement rapide Mercedes modéra leur ardeur.

Enfin, apparut au loin le castel de Tremnireck. Mercedes en désigna à ses invités les faîtages pointus, les toits en éteignoir avec des ardoises imbriquées, les murs de briques et de pierres alternées. Rien n'était plus gai à l'œil que ces toits bleutés et ces murs blancs et vermeils ; cela faisait contraste avec la sévérité grandiose du paysage avoisinant. Les voyageurs s'extasièrent.

La côte s'accen tuant, les chevaux se mirent au pas. Mercedes leur rendit la main et, se tournant à demi, commença l'historique du domaine.

— 11 a sa petite légende comme tout château breton qui se respecte, dit-elle avec une certaine fierté.

Michel Savines la regardait. Elle se présentait à lui de profil et ce ne fut point, comme

Mercedes l'aurait pu croire, le récit qu'elle fit qui l'intéressa. ,

Il abandonnait le sens des mots pour ne^ suivre que le mouvement de la bouche de la jeune fille, étonnamment dessinée et fraîche. Puis l'œil et la narine, et l'oreille si menue retinrent son attention. Tout était captivant dans ce visage, plus séduisant peut-être encore par la couleur : le noir de la chevelure aux reflets métalliques, le bleu sombre de l'œil, les dents très blanches qui faisaient contraste avec le rouge des lèvres, enfin le teint très clair et très mat.

Que lui importait la légende du castel devant cette œuvre d'art vivante qui lui semblait merveilleusement façonnée, et dont il eût contemplé pendant des heures le dessin, la fraîcheur, la mobilité, le coloris dans les plus petits détails, les traits les plus déliés, les sinus les plus délicats? Il imprégnait son cerveau de cette image, il l'attirait mentalement pour l'absorber, la respirer, la boire, trop artiste

pour rester indifférent devant une si grande beauté.

Cependant il eut la volonté de s'arracher à cette griserie. Il avait conscience de son inopportunité. Comme Mercedes lui tournait de nouveau le dos, il détacha d'elle ses regards et philosopha en lui-même :

« Allons I mon chemin n'est pas là. A quoi ^ert de m'arrêter ainsi devant ce qui n'est point à la portée de mes aspirations? Et puis la beauté, est-ce tout? »

Malgré lui il pensait :

« C'est beaucoup, et l'esprit en fait ses délices. Cette femme est une harmonie ; la douceur du son n'enchante que l'oreille, mais elle, mais elle ! »

Et il s'attrista.

Une exclamation de Mercedes le lit sortir de son accès de mélancolie.

— Nous voici arrivés, mes amis I disait-elle.

A quelques mètres devant eux, s'élevait une

haute et large porte dont les piliers de pierre,

ainsi que les parements des sauts de loup, déterminaient l'enceinte de la propriété.

La grille en fer forgé, du xvii® siècle, trèsl ornée, travaillée, fouillée à jour, portait au centre le blason des maîtres du château.

11 fallut rouler au grand trot pendant dix minutes encore avant d'apercevoir, dans une éclaircie ménagée à travers la haute futaie, le manoir de Tremnireck qui s'élevait au milieu de vertes pelouses, parsemées de berceaux, de charmilles et de buis taillés, d'un parterre à la française.

C'était un édifice élégant, de style Louis XIII très pur, agrémenté d'une seule tour.

Les cadres des hautes fenêtres garnies d vitres à petites divisions, avec leurs linteau en granit, les balustres pansus des balcons donnaient une grande allure au castel. San être immense, il était admirable de propor tions.

Avant d'accéder au manoir, le phaéton Ion gea une pièce d'eau aussi peu entretenue qu'un

étang de forêt ; des cygnes blancs et d'autres aoirs, y faisaient glisser leur nacelle élégante de plumes.

Auprès de la rive, des joncs se hérissaient; des plantes aquatiques s'épandaient au ras de l'eau, ouvrant leurs fleurs pâles vers le ciel bleu. Une seule partie des bords de cette nappe sauvage se dépouillait de ces végétations libres et semblait se civiliser : une berge très basse permettait l'accès de l'étang, un bateau y était amarré et sur l'herbe du bord, des chaises, une table, indiquaient qu'on y venait parfois deviser.

Bientôt les voyageurs arrivèrent devant la terrasse du château où quelques domestiques empressés s'emparèrent de leurs menus bagages.

L'entrée dans ce domaine, où toutes les satisfactions de l'existence leur étaient assurées, fut pour les trois hôtes de Mercedes comme un très délicieux plongeon dans une eau régénératrice, douce, apaisante, où se mirait la vie

avec un embellissement de rêve. Michel, Su-, zanne et Gérald jouirent de cette sensation savoureuse qu'inspire aux travailleurs des villes Fair pur des champs. Ils éprouvèrent un sentiment de réconfort physique et mental, une détente des nerfs, un enlèvement de géhenne, quelque chose comme la joie intérieure de l'écolier libéré de son « devoir », joie mêlée aux aspirations inconscientes de l'être physique qui cherche un repos en même temps qu'une réparation de forces.

Maintenant chacun de leurs actes comportait sa dose de joie : depuis la prise de possession | des chambres joliment parées de meubles anciens, et où, de chaque fenêtre, la vue extérieure est attrayante, jusqu'au premier dîner, car Mercedes aime le luxe du service, la bonne chère et les menus finement composés, depuis surtout cette soirée toute de bien-être, passée en réciproques échanges de sympathie, en éveil d'affinités, tout leur était un enchantement.

Leurs cœurs, à la faveur de la grisante illu-

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sion, s'amalgamaient. Rien ne fut plus char* mant que la fuite de ces heures pendant lesquelles, simplement, familialement, dans une mutuelle confiance, les esprits s'ouvrirent, les confidences s'épanchèrent, et où, dans la béatitude des corps satisfaits, les âmes se cherchèrent, se frôlèrent et s'offrirent, distillant en toute volupté la tendresse de l'amitié.

Mercedes chanta. Sa voix de contralto, légèrement voilée, avait un charme prenant auquel n'échappa pas Michel. Leur commun enthousiasme pour cet art rapprocha encore le jeune homme de la belle hôtesse.

Le soir en les quittant, elle déclara avec autorité :

— Mes amis, le déjeuner du matin a lieu à neuf heures, dans la salle à manger; on est autorisé à y venir en robe de chambre et les cheveux au vent. Chacun y trouvera sa pâture favorite, on n'a qu'à donner ses ordres. Monsieur Savi nés, si vous êtes plus matinal, le chef étant à ses fourneaux dès sept heures, il vous

sera loisible de lui demander ce que vous désirerez, et d'aller ensuite vous promener où boï vous semblera.

Il dit avec un plaisir mal dissimulé :

— Non pas, mademoiselle. Je serai trop heureux de me soumettre à la règle commune, et je me fais une joie de l'intimité qu'elle apportera dans nos relations.

« En robe de chambre et les cheveux au vent... » L'idée de voir chaque jour Mercedes dans le négligé du saut de lit valait bien de reta der l'heure habituelle de son premier repas, pensait que la beauté très caractérisée, tr vivante et très saine de la jeune fille gagnerait encore au désordre de sa coiffure et à la sinaplification de son costume.

Bientôt le silence se fit dans le château. Les lumières s'éteignirent, les yeux se fermèrenifl et ce fut le lent glissement de la pensée heureuse dans l'inconscience du sommeil accompagné pourtant de l'espoir d'un réveil lumi» neux.

Mais si Mercedes s'endormit satisfaite d'avoir fait des heureux, pleine d'orgueil aussi en se remémorant la sensation profonde ressentie par le nouveau venu devant sa beauté; si l'esprit de Suzanne et celui de Gérald, sans envie, sans défiance du mal, passèrent vite et délicieusement dans l'anéantissement du repos, chez Michel un malaise surgit, troublant, qui le tint éveillé une partie de la nuit.

Pour la première fois de sa vie, le « rêve » que porte en soi toute âme ambitieuse, éprise de beauté, lui était apparu. Et non pas le rêve d'une imagination enfiévrée, rêve qui passe, fuit et demeure inaccessible; mais une réalité merveilleuse au-dessus de ce qu'il avait jamais prévu.

Mercedes, belle, intelligente, vivant si simplement dans ce décor de haut luxe, à la fois provocante et réservée, forte de sa distinction impeccable et de sa grande fortune, avait fait une trop grande impression sur le jeune homme pour qu'il ne se rendît pas compte^

dès le premier jour, du supplice qu'il allait endurer.

Il pensait :

« Je m'abreuverai en vain au calme de la nature, rien n'étanchera la soif qui me gagne. Pour la première fois j'envie la richesse, la gloire... Quel destin malfaisant a fait de moi l'enfant d'un papetier de Lyon, pauvre et sans nom? Si encore je pouvais espérer devenir célèbre I Mais qu'est-ce qu'un roman lancé dans le flux de la production contemporaine, et en collaboration avec une femme, encore I »

Un ricanement amer déplissa ses lèvres; à son insu une sourde rage contre Suzanne agita son cœur.

— Quel lot arrache^ des mains de la fugitive Fortune, analogue à celu' que représente k beauté, la séduction, la richesse de cette Mercedes de Tremnireck ? Allons donc I Je suis aussi loin d'elle qu'un pôle est loin de l'autre pôle. De plus séduisants, de plus aptes que moi à la curée du bonheur, halètent après

. elle. Parmi tous ces jeunes hommes qui l'en- : tourent et dont elle nous parlait ce soir, un I plus habile finira par réussir. Avec quelle torturante ivresse je les étudierai à l'œuvre, dès demain sans doute, et avec quelle rage d'observation j'assisterai à leurs efforts jusqu'ici infructueux, pourtant I

Et comme l'ambition est impitoyable, au lieu de jeter ses espoirs vers Suzanne, la douce et forte âme de dévouement et de tendresse, Michel, dans le calme de la nuit parfumée, se jugea très à plaindre d'être de ceux qui doivent trouver leur bonheur parmi les déchets de rhumanité privilégiée, avec ce qui n'inspire aucune compétition et reste accessible au premier venu.

Puis, dans une réaction de sa pensée, il conclut :

— Bah I sait -on où git le bonheur ? A quoi sert de se troubler d'un idéal peut-être trompeur? Après tout, cette bouffée d'envie n'entame en rien mon amour pour Suzanne. Notre

union peut me conduire, avec plus de sûreté encore que toute autre, à l'épanouissement complet de ma personnalité, partant à la notoriété et à la satisfaction de toutes mes aspirations.

Ce raisonnement égoïste le consola, et il s'endormit, non sans envier les hommes à qui échoient, par héritage ou par alliance, des bonheurs tout faits.

Le réveil, le lendemam matin, devant un superbe décor de campagne, parmi le hutinement de la mésange, le guilleri du moineau, le sifflement du merle et le babillage confus des pinsons et des bouvreuils, fut peut-être encore le moment le plus délicieux de l'arrivée.

Savines, levé de très bonne heure, ouvrit sa tenêtre et demeura un long temps à jouir ée l'harmonie, de la diversité des tons de la nature, de la beauté des arbres embrumés d'argent dans les lointains, et à respirer à pleins paumons l'air vivifiant et parfumé.

Le parc, l'immensité, l'attirèrent. Il fit sa toilette, s'habilla et sortit.

Il erra dans les bois, heureux de sa solitude. Ainsi qu'un faune, il se mêla, silencieux et intéressé, à la vie des bêtes qui peuplent les taillis. Dissimulé derrière les arbres d'une allée ombrée qui longeait une immense pelouse, il assista au repas, et comme à une réunion de famille, d'une couple de lapins.

Puis il alla visiter les communs, les écuries, tâcha d'apprivoiser les chiens, ce qui nécessita l'intervention d'un palefrenier.

Il rêva près de l'étang, détacha le canot et s'approcha de l'île où nichaient les cygnes.

Il revint ensuite vers le bord, mit pied à

terre, rattacha le bateau et continua sa tournée,

'flânant ainsi pour attendre l'heure du déjeuner

en commun. Ce moment lui sembla lent à

venir. Il avait hâte de revoir Mercedes.

Vers neuf heures il se rapprocha du château et chercha à se rendre compte de la situation de la chambre de mademoiselle de Tremnireck;

en fixant ses regards sur les fenêtres du premier étage, trois lui parurent ornées de rideaux plus élégants; il pensa que c'était là. Comme il demeurait immobile, les yeux fixés sur ces fenêtres, Tune d'elles s'ouvrit et il put admirer, au bout d'un bras nu, du dessin le plus pur, une main fine qui jetait quelque invisible fétu.

« C'est elle, pensa-t-il. Comme elle doit être belle à son lever I »

A neuf heures précises il entra dans la salle à manger, où une accorte petite servante bretonne finissait de mettre le couvert. Pimpante sous son bonnet compliqué, évoluant avec sa jupe courte, en cloche, ses pieds menus et son corsage collant, elle lui adressa un boûjour chantant.

Ce fut encore un plaisir pour ses yeux que cette salle où filtrait le soleil, égayant de ses^ rayons un service en vieille faïence de Quimper coquettement posé sur une nappe de toile jaune, soyeuse, enguipurée de vieux Venise et couverte de scintillants récipients d'argent.

Suzanne arriva la première, accompagnée de Gérald. Elle était déjà habillée d'une robe de toile gros bleu; la taille bien prise dans la ceinture de cuir verni, le cou émergeant d'un haut col blanc, lui donnaient un aspect correct d'Anglaise. Elle vint à Michel avec le sourire de l'amour épanoui sur ses lèvres. Il lui sourit aussi, la trouvant élégante malgré sa grande simplicité, et baisa la main qu'elle lui tendait. Puis il la questionna sur la nuit, banalement.

Quelques minutes après, Mercedes apparut.

Elle semblait sortir du lit. Ses cheveux, ramassés et tordus au hasard d'un tour de main, la coiffaient d'un casque noir luisant, et leur désinvolture donnait un caractère plus étrange à son type oriental mâtiné d'yeux bleu foncé.

Dans ce déshabillé de batiste pâle plis-

sée, à entre-deux de dentelles, s'appliquant

sur son corps comme une draperie antique,

seulement soutenue par les épaules et la

saiîHe de la poitrine, et qui, au gré de ses, mouvements, modelait harmonieusement ses hanches et la courbe entière de son corps, puis reprenait une rigidité discrète de sac, Merj cédés était plus séduisante que dans le fini de sa toilette de jour, dans « l'obtenu » de sa coiffure et le « cherché » de la mode.

Elle s'arrêta dans l'embrasure de la porte, immobilisa une seconde son attitude étudiée et jolie, puis, animée d'une coquetterie charmante, s'avançant vers Suzanne et Michel, elli prononça avec bonhomie en tendant ses mains vers eux :

— = Bonjour, toi I bonjour, vous I

Et après ces paroles familières de bienvenu à peine assise à table, amicale et simple eï dit :

— Maintenant vous êtez chez vous, mi amis. Monsieur Savines, je vous autorise, vous invite même à m'appeler Merced comme si nous étions de vieilles connaissance^ Ge sera tout naturel dans un mois, n'est

pas? Alors, avançons les événements, comme on fait avancer d'un coup de pouce l'aiguille de l'horloge qui retarde sur le soleil. Mon cœur c'est le soleil, et ce serait retarder sur mou icœur que d'agir autrement. Moi je vous appellerai Sa\ines, ou même Michel. J'adore ce prénom, il est musical et distingué. Tant pis si ce n'est ;pas ton avis, Suzon I Mais j'ai grand'peur, mademoiselle, que votre avis ne dépasse de beaucoup le mien en enthousiasme !

— Tu es toujours la Mercedes vivante et rayonnante du couvent. Oui, tu dis vrai, ton cœur est le soleil, comme lui il réchauffe et vivifie.

— Chérie !

Et Mercedes jetant son bras blanc autour du cou de Suzanne, attira jusqu'à ses lèvres le front de son amie.

— Mais moi, mademoiselle, cela va bien me troubler, au moins dans les premiers jours, de vous appeler tout de go : « Mercedes ! »

— Bah! est-ce que vous ne m'appeliez pas

déjà ainsi quand vous parliez de moi tous les deux? ou quand vous lisiez mes lettres, ou bien même lorsque, tout seul, vous pensiez à moi? I

La franchise brutale de cette interrogation troubla presque désagréablement Michel; il regarda Mercedes hardiment et répondit : m

— Gela ne m'est pas encore arrivé, je crois.

— Vraiment? En tout cas, ajouta-t-elle sans ' aucune nuance de contrariété et avec une autorité gamine, je suis la maîtresse de céans, pas vrai?

— Cela est incontestable.

— On doit m'obéir?

— Certes I

— Eh bien, tel est mon bon plaisir I Et elle accompagna cette phrase, à l'adressf

de Michel, d'un geste impérieux, volontaire, immédiatement nargué par un éclat de rire.

— On se gardera bien de vous contrarier... Mercedes I répondit Savines avec une audace de ton frisant l'irrespect.

Mais elle alors, fixant son regard sur lui avec une douceur dont il se sentit pénétré jusqu'à l'âme, dit simplement :

— A la bonne heure. J'aime à être obéie... Déconcerté, le jeune homme absorba son

attention dans le beurrage d'un muffin, tandis que Suzanne murmurait :

— Je m'aperçois tout à coup que vous dev^.z avoir la même nature, toi Mercedes, et vous Michel... peut-être est-ce pour cela que je vous aime tous les deux; vous êtes des autocrates.

— Crois-tu, chérie? Alors qui cédera de lui ou de moi?

Suzanne sourit et malicieusement :

— Moi probablement, chère!

— Cela se peut... Dans tous les cas, mes enfants, reprit Mercedes, aujourd'hui repos ! comme disent les militaires. Entre parenthèses, il y en a beaucoup ici, des militaires. Vous en verrez rôder pas mal autour du manoir de Tremnireck et de sa propriétaire. C'est curieux comme j'ai le don de leur plaire !

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— Croyez-Ttms que l'es civils ne soient pas aussi sous le charme?

— C'est un autre genre... Les pnilitaires' sont plus hardis... ou du moins ils font davantage la roue. Donc aujourd'hui, repos, afin que vous vous reconnaissiez dans la maison, | dans le parc, dans les domestiques, et les bêtes. , Toi, Gérald, tu peux circuler partout, je te i donne tes grandes entrées dans la basse- cour ^ et dans les éfables, mais pas dans les écurie::^, sauf celle de Fane, car il j a des chevaux ombrageux qui sont prompts à ruer. D'ailleurs je te ferai voir tout cela... Va, tu seras heureux ici I Tout est à toi, mon bon chéri.

Gérald devint rouge de joie contenue.

— Que comptez- vous faire ce matin, les fiancés ? interrogea Mercedes.

— Rien de précis ; j'ai déjà déballé nos malles, rangé les vêtements de Gérald, les miens,- je t'appartiens, chérie.

— Et vous, Michel?

— Moi aussi, mademoi...

Il . —

— Ak ! ]e VOUS y prends à ae pas me donner mon nomi Gare à vousl Si vous reconomencez^ VOUS paierez un ga^e... Eh bien! puisque vous êtes tous libres,, venez, je vais vous gratifier jda fameux tour du propriétaire. En route I

Ils marchèrenL un moment de front, mais des allées plus étroites les divisèrent. Les jeunes femmes passèrent devant^ Gérald et i Michel suivirent.

L'enfant insouciant tendait sa petite main aux buissons, heureux de les frôler, de sentir la cai^cssc des feuilles sous ses doigts. Quant à Michel, il regardait attentivenaent les deux jeunes femmes, et le charme qui émanait de la tenue correcte, de la tournure élégante de Suzanne, l'emportait sur le puissant attrait qu'il ressentait depuis la veille pour Mercedes.

« Allons donc ! pensa- t-il, je me retrouve I J'ai eu un moment d'affolement qui ira s'effaçant à mesure que je connaîtrai mieux cette jeune fille. Elle a trop de désinvolture; cette

manière de m'appeler « Michel » et d'exiger que moi-même je la nomme « Mercedes »

manque de nuance ; c'est bien « l'amour à la campagne » I Mes pensées d'hier étaient toutes d'aspirations ; ce matin, elles sont une action de mon âme. Je me suis trompé sur le vrai, sinon sur le beau... Suzanne aussi a sabeauté... Quelle pudeur dans sa tenue I Qui donc en a dépossédé Mercedes ? Il semble que Suzanne soit impénétrable, tandis que paraît grande ouverte l'enceinte où réside l'âme de cette châtelaine. Quel enthousiasme irraisonné me possédait cette nuit? En vérité, je ne sais plus. »

Gomme il se félicitait de cette prompte évolution, les deux femmes se retournèrent et tout à coup Michel comprit : les yeux de lumière, clairs et ardents, les regards prometteurs, doux et voilés de Mercedes tour à tour le subjuguaient. Il lisait en eux une admirative sympathie; ces yeux semblaient dire « Je suis une femme orgueilleuse, mais je

puis être votre esclave. N'écoutez pas la voix qui parle, elle trompe, elle se fait gaie, peutêtre par peur de montrer l'émoi où l'a mise votre premier regard? »

Et tandis que les deux femmes lui deniandaient son avis pour continuer la promenade par l'un ou l'autre chemin, tandis qu'il leur répondait banalement, sa pensée en révolte bruissait dans sa tête :

— Voyons, voyons, c'est fou, c'est idiot ! Cela ne peut durer, cela ne durera pas I C'est une impression éphémère... Sans quoi, où irais-je? à la lâcheté, à la honte I Certes, Mercedes est belle... ses yeux surtout, ses yeux sont étranges et splendides... quel poison distillent ces fleurs humaines ? Bah I elle est coquette et trop riche... cela me sauvera. Comme je souhaite découvrir en elle le ferment de corruption , l'instinct de jouissance qui m'apeurera I Sinon, ah I sinon... Mais quand je la verrai entourée d'hommes, accueillant les hommages de tous, je me

reprendrai, et mon âme libérée, sûre d'eik-, sera à jamais toute à Suzanne...

Et il continuait de marcher en courbant 1» tête, tandis que bourdonnait ironiquement à sa mémaire le merveilleux sonnet de Shakespeare:

« A-t-il jamais aimé, celui qui n'aima pas au premier regard? »

Devant lui, Suzanne, au contraire, marchait heureuse et confiante.

La pauvre enfant était loin de s'imaginer le îroubîe que la beauté de Mercedes apportait dans l'àme de son fiancé,

Loj^ale, droite, exempte de cette maladie du désir qui inquiète et empoisonne l'existence de tant d'êtres, elle ne supposait pas que Michel, cet homme qu'elle jugeait d'intelligence avisée, après lui avoir donné son cœur, après avoir combiné avec elle son existence de travailleur, pût ainsi remettre en question devant lui-même, à la première surenchère de la destinée, l'échange librement et posément conclu entre eux.

Si Suzanne s'était présentée au déjeuner toute prête, habillée pour la journée, se doutant bien que Mercedes ne serait définitivement coiffée et vêtue que vers midi, c'est qu'elle s'était proposé d'utiliser cette première matinée à reconnaître le parc, à jouir de sa beauté, en compagnie de Michel et de Gérald, — la présence de l'enfant ne gênant pas sa très pure tendresse, — dans l'abandon de la solitude et l'étroite union de leurs âmes.

Accaparée par Mercedes, elle remit son projet à plus tard. Mais une première déception guettait ce cœur tendre : comme Mercedes les quittait pour aller faire sa toilette, Michel, prétextant des lettres à écrire, se retira dans sa chambre. Il s'éloignait de peur que sa fiancée ne s'aperçût de sa mélancolie au cours d'une promenade sentimentale.

Seul dans son appartement, il s'étendit sur un fauteuil et se replongea dans l'analyse de ses impressions et dans la conjecture des événements.

Les premiers jours s'écoulèrent pour Michel dans un chaos d'impressions qui, d'abord, l'inquiétèrent et le rendirent malheureux ; puis il s'accoutuma aux rêveries de son imagination qui n'entamaient en rien, croyait-il, la part de tendresse réservée à Suzanne; il mena donc sans être un misérable, une vie pour ainsi dire dédoublée entre les deux femmes.

Il avançait dans ce nouvel amour sans aucun remords, parce que l'image de Suzanne se voilait si doucement, si lentement dans son cœur, qu'il ne reconnaissait pas l'oubli

cruel vers lequel sa passion naissante le poussait. De cette inconscience devait naître le détachement qui lui rendrait chaque jour sa fiancée plus lointaine. Elle était encore l'amie que de temps en temps un caprice d'imagination laissait désirable; elle n'était déjà plus exclusivement l'aimée.

Mille faits insignifiants auraient pu éveiller l'attention de la jeune fiancée, si elle n'avait pas eu la foi qui aveugle. Et puis Michel, dans son nouvel état d'âme, ne la faisait-il pas bénéficier, par ricochet, des joies secrètes que lui causaient certaines attitudes, certains mots de Mercedes qui l'emplissaient, lui, de bonheur ?

Suzanne, pour ainsi dire recueillie en lui, ressentait trop la douceur d'aimer pour la rompre, même lorsque sa nature sensitive sentait passer entre eux ces courants froids suscités par la nouvelle préoccupation de Michel. Leurs yeux communiquaient assez expressivement, pour ne pas donner encore à

la jeune fille le sentiment intense de la muette | entente de leurS; âmes. Pourtant que de chose* 1 elle devinait en eiaix. qui n'y étaient déjà plus * ^ Sans qu'elle s'en doutât, son cœur, seul, par-l lait par leur entremise. Le dédoublement de ses propres sentiments, le don de ce cœur surabondant de tendresse à cet autre cœur qui se désaffectionnait, devait lui garder longtemps encore ses illusions.

De menus faits ^ complices, s'accordaient d'ailleurs si bien avec ces secrètes sensations de Suzanne, qu'il eût fallu une expérience senrtimentale autrement avertie que la sienne pour deviner le danger côtoyé.

Un matin qu'errante dans le parc elle avait dépassé le bois de sapins et contemplait, assise sur un banc de pierre la mer à l'horizon, au| delà du saut de loup devant lequel elle se trouvait, Michel apparut du côté extérieur d'un des hahas donnant sur la falaise.

Ils eurent tous les deux une exclamation de surprise heureuse.

— Que faites-vous là, Suzon?

— Je rêve...

— A quoi rêvent les jeunes filles?

— Peut-être.

— Rêvons ensemble alors?

— Je ne demande pas mieux ; mais nous sommes séparés par un presque abime ; je ne puis vous rejoindre...

— Je vais sauter.

— N'en faites rien ! ce serait risquer un accident. Ce fossé est large et profond.

— Eh bien, poursuivez votre route sous bois jusqu'au milieu du cercle que forme ici la propriété; nous nous perdrons de vue derrière le mur et les hautes futaies, mais nous nous reverrons encore entre les autres hahas avant d'arriver au terre-plein qui met en communication le parc et les plaines. Partons.

Elle se leva et, souriante, régla sa marche sur celle de Michel. Au bout d'une vingtaine de mètres le mur d'enceinte les sépara. Tandis qu'elle continuait sa marche sous bois, elle

songeait au grand bonheur d'être aimée, d'aimer. Ils arrivèrent ensemble au second haha et s'accueillirent par un sourire ; sans parler, les yeux dans les yeux, ravis d'une délicieuse émotion, ils continuèrent leur marche puis, de nouveau, se perdirent de vue pour se retrouver au centre de l'hémicycle, devant la chaussée jetée sur le fossé. Mais la grille en était fermée à clé et les volutes de fer forgé hérissées de pointes aiguës débordant sur le mur d'enceinte, continuèrent de les isoler.

— Comment faire? hasarda Suzanne déçue.

Décidément cette demeure nous sépare...

Michel la regarda, involontairement impressionné de cette parole, lui qui savait quel fonds de vérité elle contenait ; aussi , vivement , reprit-il :

— Nous allons essayer de ruser avec cette porte close; voyez I je me place sur ce mur, à l'extrémité des ornements de fer qui s'^ déroulent et viennent se terminer en s'amincissant; je vous tends la main, serrez vos

LES SERMEiNTS ONT DES AILES 197

jupes contre vous, marchez sur ce rebord intérieur du mur en vous tenant le mieux que vous pourrez aux piquants de fer.

— Et si je tombe ?

— Vous ne tomberez pas ; ma main tendue vous atteindra à mi-chemin de votre route périlleuse.

— Si j'ai le vertige?

— Regardez mes yeux, puisez-y le courage de venir bravement jusqu'à moi.

Elle se sentit soudain résolue sous la caresse de ce regard et entreprit la sortie périlleuse. Quand elle fut auprès de Michel, l'inquiétude qu'il venait d'avoir lui fit la saisir dans ses bras avec une émotion violente tandis qu'il murmurait :

— Chérie, chérie I

Ils marchèrent tendrement enlacés, jusqu'au bout de la falaise et descendirent le sentier qui menait à la crypte de Tremnireck, plage déserte et sablonneuse entourée de hauts rochers rougeâtres, puis ils s'assirent au bord

de la mer co«leiir d'émeraude. L'heure était calme ; les mots qu'ils se disaient dans ce grand silence et cette profonde solitude prenaient une intensité de tendresse merveilleuse. Ce spectacle de la mer immense semblait mis sous îeurs jeux pour prolonger leiiur attendrissement.

Et tandis que Michel pensait : « Je l'aime, je l'aime f Qu'importe cette folie passagère qui m'attire vers l'autre? Suzanne est ma compagne, ma femme. Elle sera la sagesse, le bonheur de ma vie... » Suzanne jouissait, confiante, de l'instant présent sans se douter que. cette douceur était traîtrise, et que ée pareilles heures rentraînapent à l'aveuglement complet sur la vérité de la situation, situation contire laquelle elle eût pu lutter, qu'elle eût vaincue peut-être même, si le hasard ou la fatalité ne guidait pas les vies des êtres les plus sages et les mieux pondérés.

Le soleil mettait de telles vibrations de chaleur dans l'air, que Suzanne, un peu lasse

de réscalade du saut de loup et de la course jusqu'à la plage, s'exclania:

— Comme ce serait boa de se baigner l

— Pourquoi ne le ferions-nous pas?

— Où prendre des costumes?

— Mais, dams le rocher qui sert de cabine à votre amie.

— Cette large excavation est presque un salon malgré son sol de sable fin; c'est pourquoi la porte dont elle est fermée a été construite solidement, et ,je ne connais pas la cachette où l'on dissimule la clé.

— Gierchons-la ; nous allons sûrement la trouver. Je me souviens d'avoir vu mademoiselle Mercedes rôder par ici l'autre jour avant d'ouvrir cette caverne.

Ils la découvrirent en effet, et ils prirent dans un coffre leurs costumes. Tandis que Michel gagnait le creux d'un autre rocher réservé aux hommes et moins confortablement installé, Suzanne, une fois la porte close, défit le corsage de batiste de sa robe et, les épaules

nues, chercha à emmagasiner ses cheveux dans! un madras de soie bleue ; les mèches blondes! et folles qui s'échappaient du foulard s'harmonisaient avec ce ton pâle, et la rendaient bien jolie sous cette coiffure bizarre.

Lorsque son costume noir fut passé, et la haute ceinture de cuir verni enserrant sa taille, accrochée, Suzanne ouvrit la porte et respira plus à Taise.

La mer avait monté; à peine une dizaine de mètres en séparaient la jeune fille. Elle avança et trempa délicatement ses pieds dans la mousse des petites vagues grises, à la transparence troublée par le sable qu'elle roule sans cesse. Suzanne, tentée par l'eau profonde du large, allait y entrer lorsque Michel lui cria de loin :

— Déjà prête? Attendez-moi, fiancettel

Elle se retourne, l'aperçoit au bord du roc, moulé dans un maillot collant de laine noire qui lui donne l'air d'un gymnasiarque. Il lui semble le voir pour la première fois; un

sentiment mystérieux et inexplicable la fait rougir sans qu'elle se rende compte du pourquoi. CertevS elle n'a pas peur; mais pourtant elle entre vivement dans la mer, s'y réfugie comme pour mettre les flots entre elle et Michel. En quelques brassées elle est assez loin de lui pour qu'il ne puisse surprendre son trouble.

La joie saine d'être dans l'eau si fraîche les prit alors tout entiers; ils nagèrent l'un à côté de l'autre, rythmant leurs gestes dans une même entente de souplesse, de jeunesse et de force.

— Allons jusqu'à cette île rocheuse qu'on aperçoit à fleur d'eau, voulez-vous? demanda Michel.

— Non ; j'aurais peur de n'avoir pas la force de nager jusque-là; mais allez-y; moi je vais rentrer.

Ils se séparèrent, elle se dirigeant vers le bord. Elle arriva ainsi au pied du rocher contournant la cabine de Mercedes, et qui de ce côté-là,

â02 LES SERBIEÎîTS OIS'T DES AILES

•surplombait la mer, lorsqu'un bruit lui 6.t retourner la tète.

— «Quoi, c'est vous, Michel?

— J'ai abandonné ma fugue vers le large en pensant à votre fatigue ; j'ai préféré surveiller votre retour.

-^ Soy^ saîis inquiétude, me voilà à pied sec.

En deux enjambées elle gra\it les marches ■naturelles et, le dos appuyé contre la falaise, son costume déjà presque séché tant les rayons du -soleil dardaient, chaste, inconsciente de sa quasi nudité, elle souriait à Michel.

Lui, debout dans un creux de roc profond rempli d'eau qui le baignait jusqu'à la ceinture, il regardait avidement le dessin harmonieux du corps de la jeune fille. Elle était là comme une naïade sous un abri rustique.

— Allons, partez, dit-elle d'une voix câline, habillez-vous, sinon je vous attendrais trop longtemps...

LUS SEilMENT"S ONT DES AILES K)3

— Partir? au moins, doniaez-moi votre main à baiser ?

Elle tendit aux lèvres du jeune homnie ses doigts où perlaient encore quelques gouttes d'eau. Il s'avança, baisa dévotement la petite main humide et murmura :

— A tout à l'heure, chère bien-aimée!

Elle avait ainsi des minutes de vie exquises^ qui la laissaient sous l'enchantement de cet homme. Aveuglée par la force de la tendresse qu'elle ressentait pour lui, elle acceptait sans méfiance, sans hâte d'autre chose, la relativité de l'amour de Michel. Son esprit chaste laissait ses sens tranquilles ; si parfois une attirance physique lui donnait, dans un court vertige, un trouble passager, cette sensation ne pouvait détruire l'équilibre de ses radieux vingt ans. Ce grand bonheur, dont elle savait la réalisation prochaine, la remplissait d'une telle confiance qu'elle n'aurait osé douter de celui qui le lui apportait.

Et puis, ayant souffert de la sécheresse de

cœur de sa mère, de sa sœur, elle n'osait, depeur de tout compromettre, toucher aux événements de sa vie.

Elle aimait, enfin I Ce mot- là contenait pour elle tous les dévouements, toutes les abnégations, toutes les tendresses, toutes les joies.

Malgré les préoccupations qui assaillaient Savines, et les problèmes complexes que les attitudes alternativement simples et compliquées de Mercedes l'incitaient à résoudre, les premières semaines de l'arrivée à Tremnireck furent néanmoins pour tous un temps de vrai bonheur.

Mercedes, heureuse de donner à son amie de couvent des marques d'affection, jouissait de la vie familiale que lui créait la présence de ses hôtes. Savines lui avait plu, et, mieux encore, elle sentait qu'elle lui plaisait et l'intriguait.

Or, comme séduire était sa destination, so unique but, elle se trouvait assez satisfaite de sa nouvelle existence pour n'avoir point songé, depuis quelques semaines, à reprendre sa vie mouvementée de mondaine.

Quant à Suzanne, elle ressentait pour Mercedes une telle reconnaissance attendrie de ct qu'elle leur offrait ces mois de pleine joie matérielle, dans le décor de beauté d'une merveilleuse nature, avec tout ce qu'elle a de réconfortant pour le corps et de stimulant pour l'esprit, qu'une seule pensée la hantait : pourrait-elle jamais rendre à son amie un tel bienfait?

Plus soucieuses étaient les heures solitaire de Savines, moins calme son sommeil, moin? sereine sa conscience.

Chaque jour passé auprès de Mercedes eli';çait davantage du cœur de Michel l'effigie de sa fiancée. Malgré lui, l'œuvre inconsciente de séduction de mademoiselle de Tremnireck h détournait de Suzanne, et il s'apercevait avec

terreur que rien en elle ne répondait plus à ses aspirations mystérieuses, tandis que Mercedes...

Ah! celle-là possédait le charme inéluctable, Fattrait qui s'insinue au plus profond de Têtre.

Il se raisonnait pourtant, se démontrait toute imbécillité de ne se point défendre contre une telle mainmise sur son imagination.

Est-ce que sa destinée était de conquérir une créature de ce rang social, de cette élégance, de cette splendeur physique? Espérait-il se faire aimer jamais d'une mondaine si brillante, si fastueuse, si aristocratique? Et puis, était-ce tout ce qu'on doit rechercher dans îa femme, que la beauté du corps et la grâce du sourire? D'ailleurs, Suzanne possédait ces attraits avec, en plus, l'affabilité qui est la grâce de l'âme.

Le luxe et l'étrangeté de Mercedes, qualités superficielles, suffisaient pour un désir, une arenture, mais non point pour une association à vie.

Il songeait ainsi sagement, le pauvre garçon, croyant se reprendre, un matin qu'il travaillait dans le parc, quand il aperçut Mercedes qui venait vers lui.

Épris de solitude depuis son arrivée en Bretagne, il emportait volontiers les épreuves de son livre, et cherchant un banc, une table rustique tapie sous quelque haut épicéa aux longues branches traînantes, il s'installait là pour revoir, dans le calme du bois, les corrections déjà faites par Suzanne.

Mercedes ne l'aurait peut-être pas découvert si son terre-neuve n'eût fait entendre un sourd grognement.

— Quoi 1 c'est vous ? Quelle drôle d'idée de vous cacher derrière ces sapins et cette hêtraie ? Vous ne craignez donc pas les petits insectes? Moi j'en ai une peur folle, aussi je marche toujours tout droit dans les grandes allées.

— Cela sent si bon sous ces arbres I Pénétrez-y un peu pour voir... je vous défendrai contre les bêtes '

Comme elle écartait les branches et s'approchait de lui, il rejeta la lête en arrière et aspirant l'air violemment :

— Cela sent les fleurs depuis que vous êtes là, dit-il, ou mieux : la fleur, une belle et rare fleur de chair...

— Taisez- vous donc, poète I Vous allez courroucer les simples de la forêt... Ce que vous dites est faux, d'ailleurs. C'est une flatterie, je ne sens rien du tout.

— Je ne crois pas...

— Merci î cette confiance m'honore. Tenez, entêté, flairez et vous direz ensuite si je vous ai trompé.

Dans un beau mouvement de hardiesse, elle place son bras blanc non loin du visage de Michel; il murmure :

— C'est vrai... c'est vrai...

Alors, souriante, dédaigneuse, elle retire son bras avec un geste plein de grâce et jette un ironique :

— Qu'est-ce qui est vrai ? que je ne sen»

rien? Décidément, mon cher^ vous n'y êtes pas ! C'est une éducation à faire, et je la commence, ayant pitié des ignorants : je ne sens pas les fleurs, mais je me parfume d'un certain mélange à moi, d'essences de Guerlain dont vous aurez un jour un petit flacon si vous continuez d^être un bon littérateur bien sage!

Et,, avant qu'il eut pu se remettre de son émoi, elle était déjà loin.

Le pauvre faiseur de romans, ce jour-là, ne fut pas un « bon littérateur » malgré le conseil que Mercedes venait de lui donner.

Il n'était pas de force à se ressaisir. Tout : esprit d'analyse lui échappait dès qu'il s'agissait de Mercedes, autrement il aurait compris sa tactique, laquelle consistait à l'exciter p( des hardiesses naïves et brutales, et à se" reprendre tout à coup avec des manières glaciales et hautaines.

Les émotions qui se dégagent d'un pareil jeu étaient trop neuves pour ce studieux, jus-

ri^

qn'ici seulement préoccupé de son travail, du succès de ses études, pour qu'il n'en fût pas bouleversé au plus profond de l'être.

Son cœur n'avait pas encore vécu ; son affection pour Suzanne était née d'une sage admiration, d'un tendre respect et de la douce accoutumance de leurs rencontres presque quotidiennes ; certes, il ne pouvait plus s'en passer. Suzanne était bien sa compa?gne, la femme qui le complétait, qui ferait sa vie noble, peut-être grande, et qu'il aimait à l'égal d'une sœur. Très persuadé qu'il ne la frustrait de presque rien en s'intéressant à Mercedes, il glissait vers la passion sans se rendre compte des désastres qu'elle peut traîner après elle.

Car il existe un amour dévastateur, broyeur des énergies, amour fatal à ceux qui aiment,

i autant qu'à ceux qui sont aimés, amour qui souille les corps, flétrit les âmes, amour qui tue. Suscité par le mauvais Ange au jardin du Paradis, il fut le second amour que

j connurent les hommes. Il naquit du premier

péché, persévéra parmi les siècles, invisible graine semée au cœur des humains et toujours prête à y germer.

Égoïste, vaniteux, il est sans beauté morale ; profane, son émotion est basse et ses manifestations souvent tragiques. Il vole au désastre comme l'autre amour vole à la vie ; il laisse les cœurs infirmes et les pensées humiliées, il est l'amour ennemi.

Un matin, après le déjeuner, Mercedes annonça à ses amis que ce tantôt elle reprenait son jour de réception.

— Tu as un jour à la campagne? interrogea Suzanne. f

— Tu ne songes pas, ma chère, que j'ai la campagne toute Tannée, ce qui explique le jour. Et, puis, c'est plus commode de grouper ainsi les gens : s'il me fallait les recevoir quand il leur plairait de venir à la file les uns des autres, c'est ça qui serait une corvée 1

— Tu traites bien tes amis I

— Dis plus justement: mes relations. Et

puis, ma belle scrupuleuse, sache que je serais vite compromise s'il en était autrement.

— Pourquoi ?

— La sage mesure du jour permet à mes flirts de se perdre dans la foule.

— Tu flirtes tant que cela?

— Bien davantage encore! Pense donc, c'est la seule manière permise de me chercher un mari, puisque pour cette précieuse découverte je ne veux rien devoir à mes amis.

— Êtes-vous si pressée de vous marier ? demanda Michel. ^

— Pressée? Non I Je le prouve bien, d'ailleurs ; j'ai reçu des lettres de demande à en remplir cette corbeille, fit-elle en agitant d'un air gamin un fin corbillon d'osier au niveau de sa tête; mais tous ces gens-là ne valaient pas seulement d'être regardés : des imbéciles, des snobs, des joueurs, des coureurs, des sots. Pourtant, ce n'est pas une raison parce que j'ai coiffé Sainte Catherine sans rencontrer l'objet aimé pour que je renonce au mariage.

Le bonnet de îa Sainte me va-t-iî si maîf Dites yite, car aïors je n'hésiterais pas à le jeter par-dessus les moulins. j

— Ohl Mercedes, ne prononce pas de pareilles phrases 1 Tu as bean rire et te moquer de mes sermons, songe à ce que donneraient à penser tes imprudents propos si Ton ne te connaissait pas.

— En voilà une chose qui m'est indifférente f Tiens, chérie, au lieu de bougonner, va te faire' belle. J'attends beaucoup de monde et je veux qu'on t'admire.

— Je n'ai qu*une robe de piqué blanc à offrir à tes visiteurs^. . .

— C'est précisément celle-là qu'il faut mettre; ton neveu te cueillera une touffe de roses pour piquer à la ceinture, et tu trouveras sur la ' commode de ta chambre un grand col en Venise plat que j'y ai fait mettre et que je te donne pour orner le corsage.

— Chère Mercedes, que tu es bonne I

— Bonne? Du touti Je veux que mon amie

Boil jolie, qu'on lui fasse îèijd^ œnême trois doigts de cour, et que Michel soit jaloux; voilà mon plan!

— Jaloux ? On ne peut pas l'êtne de Suzanne ; la jalousie est un sentiment égoïste empreint de bassesse; quaiîd on a affaire .à une âme aussi loyale que la sienne, auoiine jalousie n'est permise : elle serait une insulte. L'idée ji'être jaloux de ma fiancée ne me viendrait oas, même si je voyais quelque noble seigneur le vos amis devenir son chevalier servant.

— Bravo I voilà un homme dans les bons MPincipesI Tu l'as bien dressé, Suzon.

L'air un peu ironique dont elle dit cette ase irrita le jeune homme qui reprit : Voyez-vous, il y a des cœurs rares, pour insi dire hors de l'humanité courante; c'est a de ceux-là que possède Suzanne; c'est pour lie que le philosophe a vanté la beauté de ïtains « contours d'âmes », aussi captivants ue la beauté physique. Eien que de pur et de Pûit ne pénètre le cœur de ma fiancée, et la

moindre de ses aspirations la mène vers k! beau.

A cette déclaration, Suzanne s'exclama :

— Michel, prenez garde I Vous m'avez déjà di cela I Décidément il va pousser de l'orgueil dan ce cœur trop vanté... Aussi je ne veux plu rien entendre, je me sauve bien vitel... Vien avec moi, Gérald ; allons travailler un peu chéri, pour gagner la promenade en auto qu Mercedes nous a promise avant sa réception.

A peine Suzanne et l'enfant furent-ils sort; que Mercedes murmura d'un air hautain :

— Mon cher, si c'est une leçon que voi avez voulu me donner, je vous en remercie

— Une leçon? En vérité, si vous l'avez j croire, je suis confus et m'en excuse.

— Alors, vous avez peu de mémoire : hi au soir, quand je vous ai parlé de mon maria manqué parce que mon prétendu, le œw\ Marc de Glagny, m'avait fait une puérile scèi à propos des attentions que continuait d'ayq pour moi l'un de mes flirts, vous avez (fit

c Je comprends votre révolte, mais je m'explique la conduite du comte. Il me semble qu'on ne peut vous aimer sans être jaloux, fût-ce arbitrairement, et cela jusqu'à tuer, »

— Je vous répondrai ceci : « Toute vérité a deux visages, toute règle deux surfaces, tout précepte deux applications » ; envers Suzanne la jalousie serait une insulte; envers vous, elle est un hommage.

— Cette subtilité est peut-être flatteuse, mais je l'entends mal.

— C'est simple : Suzanne n'a ni votre tempérament, ni votre beauté; les hommages qu'on ui adresserait naîtraient plus lentement, seaient plus réfléchis; elle-même aurait le loisir 'en distinguer l'essence, n'étant capable d'auun emballement, et vous n'ignorez pas qu'on fcst plus maître de ses sentiments, quels qu'ils soient, quand on les discute sagement, et ja'on y a réfléchi ?

— De plus en plus poli I Je suis légère et rréfléchie?

— Vous concluez sans vous donner la peine . de discerner l'esprit de la lettre. D'ailleurs, mademoiselle mon amie, il y a d'excellentes natures légères, seulement...

— Ohl ne vous gênez pas, achevez I Au point de franchise où nous en sommes cela n'a aucune importance!

— Eh bien : seulement, si elles ont des ailes pour s'élever, elles peuvent les utiliser aussi pour s'égarer...

— Seules?

Elle s'était levée en jetant cette interrogation comme un défi et, maintenant, très près de Michel, elle fixait sur lui ses yeux bouleversants, éperdus de tristesse, comme noyés de larmes, avec un regard si intense, si misérable, qu'une subite pitié attendrie et un grand remords terrassèrent le jeune homme.

— Pardon ! murmura-t-il.

Elle tressaillit, lui tendit la main et dit d'un accent doux et un peu navré :

— Soyez donc pardonné...* Mais ne vous

hâtez plus jamais de me juger. Ma situation morale, presque semblable à celle de Suzanne, moi orpheline, elle abandonnée, m'a fait une nature pareille à la sienne quant au fond, bien qu'elle se soit modifiée quant à la forme. Riche, n'ayant pas eu à employer, comme Suzanne, ma force morale dans la lutte pour la vie, j'ai appliqué ce besoin d'action à mouvementer sentimentalement la platitude de mon existence vide de tendresse. De là m'est venue cette I coquetterie apparente, ce besoin de flirt et d'hommage qui tiennent un peu mon imagination en éveil... Pourtant mon vrai rêve, ahl Michel! combien il se rapproche de celui de votre fiancée... Vivre auprès d'un homme à l'esprit cultivé, à l'imagination noble, sachant ipprécier le bien et le beau, artiste sans être luohème, voilà ce que je souhaite, ce que je [ herche. Mais...

l — Mais?

— Ce serait à croire que la fortune et la vie icile atrophient les esprits et les âmes... pas

une fois dans mon monde je n'ai rencontré ce phénix. Je me suis heurtée à des ambitieux, à des venais, à des prodigues, à des avares, à des jaloux, à des sots — oh, ouil surtout I — à des êtres vulgaires, et jamais à un homme capable de me comprendre, de m'aimer pour moi-même, en dehors de toute considération mondaine ou sociale... Dans certains milieux l'amour désintéressé est un mythe.

— L'amour est- il jamais désintéressé? J'ai peut-être aimé Suzanne parce que sa nature m'a semblé compléter la mienne...

— Ne dites pas cela I A vous voir tous les deux, je reprenais espoir. Je me disais : « Puisque Suzanne a trouvé, pourquoi ne trouverais-je pas? »

Et comme perdue dans sa propre pensée, les regards fixés au loin sans rien voir, elle acheva presque à voix basse :

— Oui I pourquoi ne rencontrerais-je pas un autre Michel?

Savines réprima un tressaillement et ferma

les yeux, ébloui devant l'horizon que lui ouvrait cette confidence.

Ce cœur qui se livrait si ingénument, comme il l'avait méconnu I Dérouté par les attitudes coquettes de Mercedes il s'était conduit en rustre avec elle tout à l'heure. Dorénavant avec quelle joie il allait se livrer à la douceur de lui plaire I

Et déjà des mots tumultueux, pleins de ferveur et d'amour, étaient prêts à tomber de ses lèvres, quand, brusquement, l'automobile stoppa devant la terrasse.

La jeune fille eut un léger sursaut ; secouant son alanguissement , redevenue la piaffante châtelaine, elle dit en souriant :

— Qu'est-ce qui nous a pris? Sommes-nous assez vieux jeu, mon cherl

— Vous appelez ainsi cet émoi merveilleux,

, inoubliable, qui nous a appris à nous recon- ; naître?

I — Et vous, qu'appelez-vous : « émoi merveilleux » ? Il n'y a de merveilleux que la

nature, et c'est au crépuscule mauve des soirs, à l'aurore rose des matins, à l'odeur tiède des aubes, à la brise parfumée des champs, aux exhalaisons âpres des bois, que je réserve, seuls, le don de m'émouvoir. Prenez votre cha-' peau, mon cher, appelez votre heureuse fiancée et allons au hasard, car j'adore le hasard.. Entre nous, Savines, c'est bien même la seule chose qu'il me plaît d'adorer I

Il se leva, redevenu nerveux sous cette légère flagellation ironique. Au lieu d'exécuter l'ordre qu'il venait de recevoir, il passa devant Mer-i cédés, gagna le perron sur lequel attendait le valet de pied, et, au seuil de la porte, il jeta :

— Nos adorations diffèrent, mademoiselle ; moi j'adore la liberté; permettez donc que je n€ vous accompagne pas.

Il partit rapidement et gagna le bois par le sentier le plus court. ^

Mercedes, interloquée, le regarda s'éloignei sans Oser le retenir d'un mot.

« Drôle de garçon I pensa-t-elle. J'aime

révoltes, la tournure de son esprit... j'aime aussi son admiration. La vie ne s'écoule pas banale auprès de lui. Il serait très naturellement un parfait homme du monde s'il avait un bon tailleur... Il est distingué et hautain, cela me plaît... J'ai peut-être eu tort de me laisser aller à lui confier que je ne suis pas aussi sceptique que j'en ai l'air et que j'envie leur amour, à lui et à Suzon? Les hommes sont sL fats et comprennent si peu les dessous vides ■de notre coquetterie I BastI je saurai le tenir à distance et le cantonner dans une savante amitié amoureuse, lui, toujours désespéré, jamais découragé. »

Puis, interpellant le domestique :

— Baptiste, faites prévenir mademoiselle Decaisne que je l'attends.

Quand, vers quatre heures, Mercedes el Suzanne rentrèrent de la promenade, elles n'eurent que le temps de chaliger leur toilette avant l'arrivée des premiers visiteurs. Bientôt les salons et le parterre devant le château furent pleins d'une foule animée et joyeuse.

Des jeunes filles accompagnées de leurs mères des officiers du régiment de chasseurs en gar-^ nison h Dinan, affluaient. Il y avait là vingt i trente personnes. Ce nombre stupéfia Savineij qui ne se fût jamais imaginé qu'en pleine Brej tagne, à quelques lieues d'une petite ville, oi\

pût réunir pour un goûter une assistance aussi nombreuse, aussi élégante.

Dans la cour d'honneur, autour des communs, des chevaux de selle, une dizaine de voitures, quelques automobiles attendaient leurs propriétaires, et dans la vaste salle à manger dont les hautes fenêtres ouvertes ne laissaient passer qu'une clarté tamisée par des stores de coutil, la table luxueusement servie offrait une rangée de nombreuses tasses à thé séparées par de petits bols de café glacé et des coupes de fruits frappés au Champagne.

L'éclat mourant du coucher de soleil illuminait les salons ; sur les pelouses, le long des allées, bruissait un gazouillis de voix jeunes, de propos murmurés; les robes aux tons clairs jetaient une note gaie au milieu des costumes plus sombres des hommes ; et tous allaient et venaient , jasant ; ils essayaient coquettement leurs ailes pour le grand vol vers l'amour, préoccupation presque unique des jeunes cœurs.

Le spectacle charmant de ce raout enchanta Michel; mais intimidé, un peu gauche d'allures dans cette assemblée brillante, le meilleur temps de la journée fut pour lui le. moment où quelques-uns des hôtes de Mercedes demeurèrent au salon et y firent de la musique.

Mademoiselle de Tremnireck savait admirablement recevoir. Aidée de sa dame de compagnie, une veuve d'un certain âge, qui ne manquait ni de distinction, ni de bonne humeur, elle allait de l'un à l'autre, suscitant la gaieté et activant les conversations.

Malgré ses préoccupations de maîtresse de maison, Mercedes ne laissait pas que de se faire courtiser. Un jeune homme, présenté à Suzanne et à Michel sous le nom de capitaine de Bussières, et que sa beauté physique, son aisance mondaine et la recherche de son costume plaçaient, selon l'appréciation de Savines, bien au-dessus des autres, paraissait, en dépit de sa réserve, du tact parfait de ses manières, s'intéresser particulièrement à elle.

Le soir, après le dîner, pendant l'absence de Suzanne qui était montée auprès de son neveu pour voir s'il dormait, s'il n'avait besoin de rien, et lui donner le baiser d'ange gardien, Mercedes dit à brûle-pourpoint à Savines:

— Michel, vous semblez soucieux.

— Cela se voit donc? demanda-t-il.

— Cela se sent et cela se devine.

— Alors je n'ai plus qu'à avouer. Pourtant je n'avouerai que l'effet, et non point la cause.

— Belle confiance I . . .

— Ne dites pas cela : Dieu sait si j'aimerais me confesser à vous. Mais je subis en ce moment les conséquences d'une fatalité que mon devoir et la plus élémentaire sagesse sont d'amortir, d'éluder. C'est un petit travail de volonté qui ne va pas sans douleur. Je n'oserai parler que lorsque ce ne sera plus qu'un souvenir.

C'était assez pour que Mercedes comprît. N'avait-elle pas saisi, dès la première heure, l'effet qu'elle avait produit sur Michel? Elle

dit donc, avec un joli sourire où il y avait de la tendresse et du triomphe :

— Alors... attendons I

Et son regard portait comme une reconnaissance de femme flattée.

Michel se hâta de détourner la conversation :

— Ce monsieur de Bussières est un homme séduisant. Il paraît fort épris de vous.

— Ceia se voit donc?

— Cela se sent et cela se devine, répliquat-il en reprenant la formule dont elle s'était servie un instant auparavant.

Cette répartie amusa Mercedes : •

— Votre clairvoyance m'étonne, car Bussières est très maître de lui. En tout cas, s'il est épris de moi, son amour manque un peu d'expansion. Et rappelez- vous ceci pour vos études à venir, monsieur le psychologue : rien ne séduit plus la femme que de voir l'émotion qu'elle produit.

— Croyez -vous ? Je considérerais plutôt

comme une force de ne rien laisser soupçonner de ses aspirations et de sa tendresse. Pour moi, monsieur de Bussières représente le parfait séducteur; il est beau, il est élégant, il est maître de lui et il doit être riche.

— Il Test moins qu'il ne le paraît.

— Comme tout le monde, en général.

— Peut-être. Mais chez lui, le manque d'émotion indique un orgueil qui le rend invulnérable à toute défaite. Cette supériorité, ce contentement de soi, déprécie quelque peu ses sentiments à mes yeux. Quand il rate un mariage — cela lui est déjà arrivé trois fois — son premier, son seul mouvement est de plaindre l'imprudente jeune fille qui ose renoncer à un être tel que lui ; il la dédaigne en raison directe de la propre estime qu'il a de soi, et cela mitigé considérablement ses regrets.

— Vous m'étonnezl Serait-il un peu sot?

— Qui de nous n'a pas son petit côté de sottise?

— C'est égal, je persiste à croire que l'indii

230 LES SERxMENTS ONT DES AILES

férence ou plutôt le « faciès » d'indifférence, . est une force auprès des femmes.

— Tout dépend du caractère de l'adversaire. Certaines jeunes filles aiment à percevoir nettement les élans de cœur qui animent ceux de leurs admirateurs pouvant devenir leurs ïiancés.

— Si ce n'est pour elles qu'une question d'amour-propre, avouez que ceux qui les aiment en recueillent peu de profit I Aussi est-il plus sage de se conduire comme monsieur de Bussières et de laisser patiemment se découvrir l'adversaire, comme vous dites.

— Quelle bêtise ! Le mieux, voyez-vous, serait d'agir avec une franchise brutale.

— Qu'en tendez- vous par là?

— Oh ! rien que de très simple : le jour où quelque rencontre fortuite vous met en présence de celui ou de celle qu'on trouve bien entre tous, on devrait prendre le droit de le lui faire entendre. Le bonheur est chose trop rare pour qu'on le laisse échapper.

— Ce droit à l'amour revendiqué par vous, et qui franchirait les obstacles sans scrupules, pourrait être un dol pour certains.

Elle le regarda bien en face, non plus avec son regard enveloppant, mais avec une fixité presque méchante, et prononça :

— Tant pis ! Tant pis I c'est surtout en fait de sentiments qu'il faut prendre son bien où on le trouve.

- — C'est une mesure arbitraire...

— Peut-être ! Rien n'empêche d'ailleurs ceux qui possèdent ce bien de le défenifi'e. Qu'y aurait-il de déloyal dans cette lutte?

— Pour qu'il y ait lutte, il faut qu'il y ait déclaration de guerre. Or, cela implique des aveux cyniques devant lesquels toute âme délicate reculera.

— La bataille n'a jamais fait reculer les âmes hautes ; je n'ai peur de rien, partant je ne suis pas prudente !

Vivement, comme blessé, Michel répliqua :

— Ce n'est pas toujours par prudence qu'on

cache les sentiments les plus spontanés de son âme, c'est aussi par pitié. Rien ne me paraît plus odieux que de faire souffrir ceux qui ne le méritent pas ; il y a là une lâcheté morale équivalente au coup de couteau donné par derrière, et que la victime ne peut parer.

— 11 s'agirait de savoir quelle est la victime dans un tel conflit sentimental ; est-ce la première femme aimée qu'on va abandonner, ou la seconde à qui l'on n'a pas le courage de sacrifier la première?

— Tout cela est assez complexe. . . Ah I comme le courant des moindres vies est bouleversé par de soudains tourbillons I

A ce moment Suzanne entra.

La dernière phrase de Michel avait rendu Mercedes rêveuse. Retrouvait-elle un peu de ses propres réflexions dans l'observation du jeune homme? Toujours est-il que l'arrivée de son amie ne la tira pas de son absorption.

— Eh bien, votre conversation me semble

languissante ! remarqua la fiancée de Michel en s'installant auprès d'eux.

— C'est que tu arrives au moment d'une pause; nous venons d'échanger nos vues sur le capitaine de Bussières. Il représente à monsieur Savines le type parfait de l'homme à aimer. Qu'en penses-tu, toi?

— Il est très bien, en effet. N'est-ce pas ton avis? interrogea Suzanne avec un regard qui quêtait la confidence.

— Non, ou plutôt à demi. Michel a deviné l'idée du monsieur... Quant à la mienne...

— Elle m'est restée impénétrable. J'avoue m*expliquer mal que vous n'ayez pas songé à un mariage avec le capitaine. Je trouve qu'il réalise le type idéal de l'homme.

— Il vous a surpris parce que votre nature est différente de la sienne. Nous n'admirons jamais que les gens qui ne nous ressemblent pas.

— Je vous assure, en effet, que je me sens très inférieur à ce brillant causeur, ce vrai

gentleman. J'ai eu un plaisir particulier, mêlé d'envie, à le voir évoluer autour de vous, atten- I tif sans vous accaparer, prompt à la riposte, j animant votre réception et la rendant plus ^ attrayante par sa beauté physique et sa belle ! humeur. [

— Qui sait?

— Que- sous - entendent ces deux mots, mô j chérie ? il

— Rien, Suzon, rieni Je trouve seulement Michel un peu jeune.

— Jeune ?

— Oui, mon cher. Gomme une petite fille fraîchement sortie du couvent, vous vous emballez sur des apparences. J'ai déjà été demandée cinq ou six fois en mariage par des hommes qui valaient Bussières. Eh bien, je n'ai pas encore rencontré dans ces prétendants cette subite entente, ou cette diversité d'opinion réfutée impartialement qui fait qu'on pense : « Celui-là est quelqu'un ; si je lui plais, au moins il ne me flatte pas, » Non, jamais je

n'ai senti en personne cet élan spontané qui fait qu'on se devine aimée pour soi-même, en dehors de toute autre considération.

— C'est à peine si je puis te croire.

— En veux-tu une preuve? Tous fuient quand, sur mes ordres formels, ma dame de compagnie leur laisse entendre que je n'ai pas la fortune colossale qu'on me suppose.

— C'est bizarre I s'exclama Suzanne, tandis que Michel, de nouveau attendri, écoutait les révélations de Mercedes.

— Peut-être est-ce bizarre, dans tous les cas cela est. Aussi rien ne devient plus écœurant que le manège de ces messieurs, et moins séduisantes paraissent leurs qualités physiques et mondaines, quand on devine chez les bénéficiaires l'exploitation qui en fait une sorte de profession.

— Pauvre chérie !

— Oui, pauvre moi I Apprécie donc grandement ton bonheur, Suzanne, et vous aussi, Michel ; vous vous aimez sans arrière-pensée ;

votre pauvreté vous a unis, tandis que ma fortune m'éloignera sans doute à jamais de l'homme qui m'aime et que je pourrais aimer.

— Michel, fit Suzanne en lui désignant Mercedes, vous ai-je trompé quand je vous disais que mon amie était aussi intelligente que belle? Quelle sagacité derrière ces yeux de damnation I

Savines se tut. Il pensa que c'était bien en effet ces yeux de damnation qui par leur pro- 1 fondeur insondable lui donnaient le vertige H mais il constata aussi, presque avec angoisse, que le bout de dialogue qu'il venait d'échanger avec Mercedes, au lieu de saper sa passion naissante, l'emportait au contraire sur la route affolante de l'espoir.

Et le soir, quand il se retrouva seul, il lutta de nouveau contre cet amour félon prêt à chasser l'autre ; mais il aurait la force de le vaincre, de s'attacher à son devoir, à l'honneur.

Pourquoi le charme de Suzanne, charme fait de demi-teinte, de bonté et de distinction, s'ef-

façait-il devant la nature hardie et hautaine de Mercedes ?

L'une semblait la rose blanche à la corolle simple ; l'autre rappelait la puissante rose pourpre aux pétales repliés en frisures contrariées qui donnent au calice de certaines fleurs Taspecj; d'un petit tourbillon de gouff're. Certes, jusqu'ici, Michel croyait résister à l'attirance de Mercedes et garder intacte dans son cœur la part de tendresse qu'y possédait Suzanne, sans s'apercevoir que cette part s'amoindrissait chaque jour.

Si, en pensant à elle, il la trouvait charmante, dès qu'elle était auprès de lui elle l'irritait tantôt par son calme et sa foi en lui, tantôt parce qu'il la voyait mal à propos inquiète et tourmentée.

Cette situation Ténervait. Il se jugeait sévèrement, s'en voulait de ne pas secouer le joug qu il subissait, de n'avoir pas le courage de fuir pour reprendre avec sa fiancée une vie studieuse. Mais pour arriver à ce résultat et ne

pas continuer de men.er à Tremnireck cette ' existence de farniente dans un luxe déprimant, quel prétexte invoquer? Il n'en trouvait aucun, sinon de crier à ces deux jeunes filles la triste vérité. M

Heureusement pour lui, sur ces entrefaites, son roman parut.

La joie de recevoir le premier exemplaire détourna Michel, pendant quelques jours, des \ éternels et insolubles problèmes qu'il se posait i devant les moindres faits et gestes de Mercedes, et des cruels scrupules de conscience par les- ] quels il passait. Un moment l'auteur domina l'amoureux.

Suzanne qu'il négligeait un peu, et qui s'en apercevait sans oser se plaindre, attribuant ce changement d'attitude à leur existence mouvementée si différente de celle qu'ils menaient à Paris, fut tout heureuse de le voir reprendre 1 urs causeries sérieuses.

Elle en profita pour lui soumettre l'idée d'un autre roman qui hantait son esprit; elle en fit

,1e schéma; Michel l'approuva en principe; îmais quand, ayant fixé une heure pour jeter ensemble les bases du premier chapitre, Su- Izanne lut ce qu'elle avait déjà écrit, elle s'étonna des difriciiltés que Michel suscitait.

;I1 s'agissait d'une jeune fille contre- laquel le se

jretournaient les meilleures de ses actions, et

Ique martyrisaient par leur conduite inconsciente, iceux qui auraient dû la protéger, l'aimer. I C'était un peu sa vie d'enfant malheureuse jet opprimée par cette mère, cette sœur dont c'eût été ie devoir de la chérir, que la pauvre fille avait mise en scène.

Ses souffrances décrites avec sincérité, dans le milieu simple de la haute bourgeoisie où s'était passée son enfance, au lieu d'attendrir Michel, le contrarièrent.

Un peu brusquement il interrompit la lectrice : — Pardon I c'est votre histoire que vous racontez là? Or, souvenez-vous qu'il est très mauvais de se prendre pour sujet. Il faut au contraire le plus possible s'extérioriser.

— Oui, en principe. Pourtant, où est la nécessité de ne pas peindre une souffrance vécue quand on Ta dépouillée de ce qu'elle avait de trop personnel? En la décrivant je m'oublie, je ne pense qu'aux lecteurs ; j'analyse objectivement.

— Mais où voulez-vous en venir ? Quelle philosophie allez-vous tirer de cette ébauche de votre existence?

— Je ne philosophe pas, mon ami, je conte. Au reste, le titre vous l'indique, je peindrai les Malfaisants; non pas ceux qui cambriolent ou égorgent, non pas les voleurs et les assassins, de temps en temps punis ceux-là, mais ceux qui vont la tête haute, le cœur joyeux, et qui n'en sont pas moins de grands criminels, quelquefois plus terribles que les autres.

— Et comment finira ce livre... gai?

— Oh, Michel, ne plaisantez pas I Ce livre ne sera ni gai, ni triste, il sera vrai. Je crois à ce que j'ai souffert; je n'en parle qu'après un long repos de l'âme et non plus comme j'ai res-

;enti, mais comme je me souviens. N'oubliez )as qu'un écrivain a dit : « Toute éloquence loit venir d'émotion et toute émotion donne laturellement de l'éloquence. » Et il a dit îHCore : « La mémoire n'aime que ce qui est îxcellent... » J'espère que la mienne ne faillira )as à ce devoir.

— Soit ; vous avez un certain charme de

tyle qui rehaussera le terre à terre de ce

onte; mais encore une fois comment le finirez-

î eus ?

1 — Vous allez vous moquer... Je voudrais

|[ue les efforts de mon héroïne fussent récom-

•ensés comme l'ont été les miens ; qu'elle vain-

uît les événements, qu'elle fût heureuse enfin,

|t aimée par un cher Michel I

— Vous n'allez pas donner mon nom au léros, j'imagine?

— Oh, cherl comment avez-vous pu penser ela?

— C'est égal, Suzon, j'ai peur que cette his- Dire ne soit bien banale.

242 LES SERMEiNTS ONT DES AILES

— N'ayez pas cette crainte. L'habitude di raisonnement abstrait vous fait mépriser m pauvre légende, mais je ne séparerai pas IV prit de la lettre : vous serez l'esprit.

— Après tout, nous pouvons toujours essayer Seulement, au lieu de mettre vos héros dan ce milieu de bourgeoisie médiocre, placez le donc dans le grand monde; certaines descrij tions me plairont à faire. Par exemple, noudépeindrons ce château, une garden-party, u bal très chic, des promenades à cheval; j'ai d^ pris des notes et retenu des termes sporti||.

Suzanne sourit. Elle qui avait vécu sa pet if enfance dans un milieu de luxe, pardonna snobisme à Michel qui, pour la première foi entr'apercevait le monde. Elle se réservait lui démontrer plus tard l'inutilité de ces scèi. rebattues qui traînent dans tous les romai et de les lui faire enlever si elles gênaient i marche de leur nouvelle œuvre. Son fianc ne vit pas ce sourire ; avec une belle incoL cience il lui confia :

— Dites - moi, puisque notre livre actuel îst en cours de publication, ne pourrions-nous )as demander de l'argent à notre éditeur?

— Vous en avez besoin?

— Certainement; j'ai constaté l'autre jour, à ;e thé, que j'étais trop mal mis. Je voudrais •enouveler ma garde-robe.

— Je vous ai trouve^ simple, mais très bien ïiîs au contraire.

— Vous n'êtes pas difficile I J'étais le seul à jorter, en plein mois d'août, des chaussures îoires.

— Mon Dieu, Michel, pardonnez-moi d'insiser, mais j'avais pensé que si nous pouvions

'garder en réserve la somme qui nous est due, iîlle nous serait utile au moment de notre mariage.

— Quelle prévoyance à longue échéance ! Xous n'y sommes pas encore, ma chère I

Suzanne, à ces mots, ressentit un tel bouleversement que, baissant la tète vers les feuilles éparses sur la table, afin de cacher son visage,

elle eut à peine la force de murmurer poui faire bonne contenance ;

— Rien n'est plus facile que d'écrire è monsieur Mériot...

Michel reprit :

— Je vais le faire immédiatement ; j'écrirai même sur une feuille de papier où le manoii} est gravé ; un peu d'ostentation ne fait jamais de mal. Il verra, ce directeur, que nos relations sont assez belles et que nous ne villégiaturons pas dans le fameux « petit trou pas cher ».

Et comme un écolier ravi du moindre prétexte pour échapper au joug du maître, il s'éloigna.

Alors, une grande tristesse envahit Suzanne. Était-ce par enfantillage que Michel agissait ainsi, ou la fréquentation des gens riches avait-elle sur lui une si déplorable influence? Tout à coup elle comprit qu'un péril menaçait leur tendresse. Quel était-il? d'où venait-il? Confiante jusqu'ici en la loyauté de son fiancé, croyant le bien connaître, depuis leur arrivée

;n Bretagne elle n'avait pris garde à rien ; simplement ravie de voir Gérald et Michel heueux, elle s'était grisée de leur propre bonheur.

Et voilà que mille menus faits surgissaient subitement devant sa mémoire, lui montrant p'une étrange indifférence s'était glissée entre Savines et elle. Pas une fois depuis longtemps il n'avait suscité un tête-à-tête ; au contraire, s'il rencontrait Suzanne seule dans le parc, il se hâtait de la ramener vers le château. Les leçons qu'il donnait autrefois si joyeusement à Gérald, il les avait suspendues de sa propre initiative...

En revanche, chaque matin, rien ne lui eût fait renoncer à son heure d'équitation sous la direction du premier cocher. Souvent, tandis que Suzanne travaillait, elle avait entendu le rire de son amie se mêler au piaffement des chevaux, aux exclamations sonores de Michel, en passe de devenir un superbe cavalier, affirmait Mercedes.

Suzanne retrouvait jusqu'à des lambeaux de phrases entendues d'une des fenêtres de sa

chambre laquelle donnait précisément du côt( du paddock où avaient lieu ces leçons :

— Est-ce mieux, mon maître? interrogeai comiquement Michel.

— Huml Ça manque un peu de grâce, mais il y a de la solidité; les jambes sont bonnes, vous avez des muscles, poète I D'ici cinq jours vous pourrez sortir avec moi sans trop avoir l'air d'un cavalier de Robinson. Jenckins? monsieur a de grandes dispositions, n'est-ce pas?

Et l'homme d'écurie de répondre :

— Oh yes, really, madame!

Ces phrases, d'autres encore, bourdonnaieat aux oreilles de Suzanne, sans la distraire de son travail. Elle se trouvait maintenant un peu naïve de les avoir écoutées avec une telle confiance; mais à ce moment-là ne lui représentaient-elles pas un fiancé heureux? C'était du bonheur qu'elle procurait à Michel, c'étaient des joies saines dont elle était heureuse de le voir s'enivrer.

Elle pensait pour lui, comme elle pensait pour Gérald :

— Il est bien ici, il s'y plaît; son esprit se repose, sa santé se fortifie.

Et elle continuait sagement de composer le nouveau roman projeté afin de faciliter le travail à son collaborateur, de lui préparer une besogne plus facile, ignorant que les êtres trop Aimés font les êtres ingrats.

Comme elle était infiniment bonne, son cœur tendre, après s'être désespéré de l'attitude énervée de Michel, lui trouva des excuses et une raison d'être dans le fait même du changement de leur existence.

A quelques jours de là, un matin qu'elle travaillait seule à la bibliothèque, Gérald entra. Comme elle le regardait avec sollicitude, elle vit que ses yeux étaient rouges.

— Qu'as-tu, mon enfant chéri?

— Rien, tante.

— Si, mon amour, tu as quelque chose î Des larmes noient encore tes yeux... Allons,

viens vite sur les genoux de tante et conte- lui tout bas ton grand chagrin...

L'enfant, attendri d'être deviné, se jette à son cou en sanglotant ; il se blottit contre elle, et murmure d'une voix entrecoupée :

— C'est... c'est Michel... qui... qui m'a. , insulté I

Malgré ^.lle, Suzanne sent un flot de sang lui monter au visage, et son cœur bat jusqu'à lui couper la respiration. Pour calmer Gérald, elle l'interroge en se maîtrisant :

— Voyons, chéri, tu exagères sans doute... Raconte- moi ce qui s'est passé.

— Non, non, je n'exagère pas, tante I J'étais en train de jouer avec mon lasso, au carrefour du Roy, quand j'ai vu Michel arriver avec Jenkins, dans la charrette anglaise... il prenait sa leçon de guides, tu sais? Alors je lui ai fait signe, alors il s'est arrêté et il m'a dit: « Qu'est-ce que tu veux? » Alors j'ai dit : « Je voudrais monter avec vous, par derrièfe ». Alors il a dit : « Non I tu es bien trop mal

fagoté, tu as Pair d'un voyou avec ce costume ! »

Suzanne esquissa un sourire ironique, et hochant dédaigneusement la tête, elle s'ingénia à consoler Gérald en lui faisant prendre la chose en riant.

; — Voyez -vous cela I Eh bien, m'sieur Savines,

} vous aurez affaire à tante, tout à l'heure I Oser

i dire que mon chéri est fagoté comme un voyou. . .

mais c'est un crime! Compte sur moi, petit,

pour que Michel se repente de ces vilaines

paroles I II sera sévèrement grondé.

— Est-ce vrai que j'ai l'air d'un... d'un... Un peu tristement Suzanne dit, après avoir

embrassé l'enfant:

— Non, mon chéri ; viens et regarde-toi dans cette glace ; tu vas voir que tu es un petit gentilhomme très distingué. Ton costume marin en toile bleu foncé te va très bien ; ton col est propre, ta cravate de soie noire correctement mise, tes liettes bien blanches et bien plissées... Ah 1 par exemple, tes cheveux sont

un peu ébouriffés I C'est égal, Michel s'est trompé. Pour avoir jamais l'air d'un voyou, il te faudrait une autre allure et un autre visage que le tien.

A moitié consolé, l'enfant balbutie :

— Tu sais, tante, j'ai été bête : j'aurais dû jouer au bout de l'allée des platanes, parce que c'est là que Mercedes est montée dans la voiture avec Michel... elle m'aurait bien emmené, elle, va 1 Ils ont filé si vite après, et j'aime tant ça, aller vite, vite en voiture I

Mais c( tante » n'écoute plus. Pour la seconde fois elle ressent cette crampe au cœur qui la laisse ensuite pâle et tremblante.

Pourquoi ne lui a-t-on pas parlé de cette excur» sion matinale, sûrement projetée d'avance?

Et sous quel prétexte Mercedes n'est -elle pas montée dans la voiture devant la maison ?

Peut-être avant de partir en promenade avait- elle eu des ordres à donner aux jardiniers ? Mais non I le potager et le jardin fleiih^ riste sont au moins à un kilomètre de l'avenue i

des platanes ; ce n'est donc pas là que la jeune fille eût donné rendez-vous à Michel.

Alors quoi? Quelle nécessité de se cacher? D'ailleurs se cachaient-ils? Sans doute cette rencontre n'était due qu'au hasard, et tous deux allaient lui conter leur escapade au retour.

Malgré ce sage raisonnement, quel sentiment complexe pousse Suzanne à dire :

— Écoute, Gérald, je ne parlerai ni à Mercedes ni à Michel de ton chagrin de ne pas les avoir accompagnés ; nous sommes chez Mercedes, il ne faut pas qu'elle se juge moins libre de vivre à sa guise parce que nous habitons sa maison. Pour te dédommager veux- tu que nous allions ramer sur le lac?

— Oh oui, oui, tante I Ça, c'est une fameuse idéel Tu verras, je te conduirai jusqu'à l'île, nous y débarquerons et nous jouerons à Robinson Crusoé.

— C'est entendu I Passe-moi mon chapeau et partons vite.

Tandis que Tenfant court devant elle en gambadant, déjà oublieux de sa peine, la pauvre Suzanne ne peut distraire sa pensée de la complicité de son amie et de son fiancé ; elle ne peut comprendre qu'ils n'aient pas agi avec franchise. Où serait le crime d'avoir eu le désir de se promener seuls? Ne l'ont-ils pas fait bien souvent sans que jamais elle s'en soit étonnée?

Arrivée à l'île, le babil de Gérald, la vie factice qu'il créait autour de lui, — grâce à cette admirable imagination que possèdent les enfants, — ne la purent distraire. Elle eut beau s'intéresser aux jeux du petit, teindre d'avoir peur des bêtes tauves, changer de cantonnement, aller du bord de l'eau à l'intérieur de l'île, éplucher des cailloux en guise de pommes de terre et manger quelques fraises des bois, insuffisamment mûres, représentant le produit giboyeux de la chasse du nouveau Robinson, cette pensée lancinante ne la quittait pas : « Pourquoi m'ont-ils dissimulé leur promenade? »

De nouveau le sentiment de son isolement, de sa misère, se fit sentir si vivement, que des larmes perlèrent à ses cils et puis glissèrent une à une sur ses joues pâles.

La cloche du déjeuner tintant au loin les fit quitter leur retraite. Suzanne et Gérald arrivèrent au château comme le deuxième coup s'achevait. Ils montèrent à leur chambre pour mettre un peu d'ordre dans leur toilette et redescendirent au salon au moment où le maître d'hôtel agitait la cloche pour la troisième et dernière fois.

Personne n'était là.

Le vaste salon, vide de ceux que Suzanne espérait y trouver, lui sembla triste et froid malgré la beauté des verdures de Flandre tendues sur les murs ou servant de portières. Les meubles à colonnes torses qu'elle avait jusqu'ici admirés, les sièges en cuir de Gordoue gaufrés d'or et la haute cheminée avec ses gaines roù émergeaient des cariatides, toutes ces îhoses, ce matin-là, lui apparaissaient sévères,

presque lugubres, maintenant qu'elle se sentait, abandonnée.

Elle s'approcha d'une des portes fenêtres.! Là, le front appuyé contre les vitres, elle regarda au loin fixement.

Sous la splendeur du soleil de midi, l'angoisse qui l'oppressait devint plus douloureuse, i

j Cet événement de l'excursion dissimulée, si '\

insignifiant qu'il fût, avait pour ainsi direj

dévêtu son âme du voile d'illusions qui l'en- 1

veloppait. Suzanne frissonne; un retour subit |

de son esprit vers le passé lui montre de

quelles chimères elle s'est nourrie.

Par un sentiment intime de droiture et par soif de bonheur, elle a lutté contre cette sensation, comme elle s'efforce de lutter encon aujourd'hui, plus vaillante que jamais, après 1( coup droit qu'elle vient de recevoir.

Souvent déjà, n'a-t-elle pas senti un vjdi terrifiant se glisser entre elle et son fianoéj comme si leurs deux natures étaient enne mies? I

Pourquoi éprouver un pareil recul devant certains actes, certaines opinions, certaines lois acceptées par Savines, uniquement pour la raison qu'elles n'étaient pas celles dont ellemême subissait volontiers le joug?

Supérieurement intelligente et sage, Suzanne pensait : « Les consciences diffèrent comme les visages ; il faut savoir s'accommoder de la personnalité de ceux qu'on aime, si différente soitelle de notre propre personnalité. Cette divergence n'est pas le réel obstacle à une communauté de vie heureuse... Ce qui tout à coup m'épouvante, c'est la crainte de m'être trompée sur l'âme de Michel ; dans nos rapports mutuels, il semble rechercher une pâture pour son intelligence plutôt qu'un aliment pour son cœur. Je vois maintenant qu'il n'a jamais ait absolument cause commune avec moi.

] n'a témoigné en aucune façon décisive que je lui devenais plus chère à mesure qu'il me connaissait davantage. Ah ! quelle affreuse chose de se rendre ainsi compte qu'il

ne prend plus aucun souci de mon petit Gérald et nous porte une affection si médiocre I »

Un bruit léger du côté de la porte la fit tressaillir. Dans l'entre-bâillement Mercedes parut, et comme Suzanne, brusquement arrachée à ses préoccupations, se retournait, le visage encore crispé d'une inquiétude intense, le premier mot de son amie fut :

— Qu'as-tu?

Se maîtrisant, la jeune fille répondit :

— Rien.

— Eh bien, on ne le dirait pas I

Pais, sans insister, Mercedes continua :

— Allons vite nous mettre à table. Offremoi ton bras, Gérald.

Elle souriait; mais une gêne se devinait dans son accent qu'elle tâchait de rendre jovial. Arrivée dans la salle, elle s'exclama à la cantonade :

— Tiens I Savines n'est pas là? Dans quelj coin du parc peut-il bien flâner?

Suzanne, blessée d'une dissimulation aussi manifeste répliqua :

— Tu dois le savoir mieux que nous...

— Pour quelle raison ?

— Parce que vous vous êtes promenés ensemble ce matin.

— Ah I voilà donc la raison de ton attitude ? tu m'en veux de mon escapade?

— Tu te trompes : je te reproche seulement le mystère dont tu l'as enveloppée. Ni mon fiancé (elle appuya sur le mot), ni toi, n'avez besoin d'employer ces ruses mesquines pour faire ce qui vous plaît.

— Quelles ruses?

— Tu sais ce que je veux dire.

— Aucunement, ma chère!

— Il n'était pourtant pas nécessaire de rejoindre Michel au milieu du bois...

— Qui t'a conté cette histoire ridicule?

— Gérald vous a vus.

— Oh, si tu écoutes les potins d'un enfant!

— 11 n'y a pas potin, mais simple consta-

tation d'un fait qui n'est d'ailleurs rien en lui-même. Je te l'ai déjà dit, il ne s'aggrave que de la dissimulation dont vous l'avez entouré .

Mercedes, acculée, jugea plus sage de se dérober ; aussi affectant un air bon enfant, elle dit :

— Allons, Suzanne! Il n'y a pas dans tout cela matière à prendre tes grands airs. La chose s'est passée très simplement. Au reste, voici Michel, il t'expliquera...

— Non, je t'en prie, pas d'explication. Ce n'est ni l'heure ni l'endroit...

Et Suzanne désignait d'un coup d'œil le maître d'hôtel qui venait d'entrer et s'apprêtait à leur passer les plats.

La vérité, comment l'aurait-elle sue ? Elle sentait bien que, malgré l'affirmation de Mercedes, Michel ne la lui dirait pas. Il fallait qu'elle la devinât ou la surprît. Mais ses yeux étaient dessillés, et déjà ce qu'elle constatait la faisait horriblement smifPrir.

Vis-à-vis de Mercedes, Michel n'avait plus la même attitude qu'au commencement de son séjour à Tremnireck; sa camaraderie parfois un peu grondeuse s'était transformée, pour elle, en une sorte de culte ; chacun de ses regards allait vers elle tout chargé d'admiration et d'amour. C'était presque innocemment que cet amour s'adressait à Mercedes, puisque le jeune homme s'était juré de garder intacte sa foi à Suzanne. Pourtant, comme si cette promesse faite à lui-môme l'eût délivré d'une contrainte, il vivait depuis lors parfaitement heureux entre ces deux sentiments complexes sans s'apercevoir que sa fiancée commençait à souffrir, et Mercedes à s'énamourer.

Le matin même, pendant cette promenade, leur situation réciproque était entrée dans une phase nouvelle qui les avais remplis d'ivresse, parce que, sous les dehors du respect le plus profond, Michel, en fixant à leur tendresse d'illusoires limites, l'avait légitimée à leurs propres yeux en la dégageant de tou/e arrière-

pensée déloyale, donnant ainsi pâture à leur soif d'amour.

Comme ils fuyaient à travers les vallées et les bois, grisés de grand air, de liberté, d'espace, Mercedes, devant l'ardeur des sentiments exprimés par Michel, avait eu une lueur de lucidité.

— Ne me parlez pas ainsi I s'était -elle écriée. Vous êtes lié à Suzanne, et je ne dois voir en vous que le fiancé d'une amie.

Avec habileté il réfuta l'argument :

— Pourquoi l'affection sérieuse que j'ai pour Suzanne m'empêcherait- elle de vous vouer à jamais la plus admirative tendresse? Je ne lui dérobe rien dans la part que je vous fais. Vous êtes la folie de mon cœur comme elle en est la sagesse. En retour de ce que je vous donne je ne vous demande qu'un peu d'indulgence pour l'âme infirme que je possède.

— Oh, infirme I

— Certes I puisqu'une seule affection ne lui est pas suffisante.

— Est-ce signe de faiblesse, cela? J'opinerais plutôt pour signe de force.

— Ne jouez pas sur les mots. Fort ou faible,

! je suis à vous. Pouvais-je échapper à cette

t extase d'admiration qui saisit quiconque vous

approche ? Cette amitié amoureuse ne doit

pas vous effrayer; laissez-vous guider par moi

dans les sentiers qui vous y mèneront...

Elle n'avait rien répondu; mais les battements de son cœur et le charme qu'elle ressentait à écouter cette voix mâle et persuasive lui démontraient qu'elle avait enfin trouvé son maître. Aussi une certaine rage lui venait-elle de sentir Michel si attaché à Suzanne. Ce n'est pas l'amitié amoureuse qu'elle eût voulu qu'il lui offrît, mais le mariage, quitte à le refuser. Ce droit à l'amour, qu'autrefois elle se targuait de prendre où qu'il se présentât, se dressait enfin devant elle et, par une ironie du sort, la plus élémentaire loyauté lui interdisait de s'en saisir.

La comédie que jouait Savines en lui ca-

chant sa passion sous le couvert de la plus ardente amitié, les mots dont il se leurrait lui-même pour échapper à sa conscience, en imposaient à Mercedes, signe évident qu'elle était déjà sérieusement éprise.

Avec un cynisme plus loyal que les jolies hyperboles dont tous deux enguirlandaient leui crime envers Suzanne, ils auraient pu s'avouer qu'ils s'aimaient, et que rien désormais ne les empêcherait d'être un jour l'un à l'autre, puisque Dieu improvise le drame des destinées avec le concours des volontés et des défaillances humaines.

Ce jour-là, le déjeuner fut lugubre. Michel, dès son entrée dans la salle, devina l'orage prêt à éclater. L'attitude contrainte de Suzanne l'exaspéra. Se sentant coupable, il en voulut à sa victime, et sa tendresse nouvelle se doubla d'une sorte de pitié attendrie pour Mercedes qu'il jugeait innocente, son orgueil masculin se trouvant très flatté de l'imaginer incapablj de lutter contre la* volonté d'amour qu'il li

imposait par la seule force de son caractère et de son intelligence.

Mercedes, au contraire, s'effrayait tout à coup de l'autorité dont les regards de son flirt la voulaient pénétrer lorsqu'ils se fixaient sur elle.

Prise un moment à son propre jeu de coquette, elle avait trop rendu la main à ce nouvel amoureux. Séduite par la culture raffinée de son esprit, par le sens artiste qui guidait ses actes, elle avait perdu de vue l'homme de la première génération, armé de cette volonté tenace, encore peuple, qu'un long atavisme de culture n'avait pas préparé aux renoncements nonchalants de la sensation délicate perçue.

Ce cerveau, très supérieur à ceux des mondains fréquentés jusqu'ici par Mercedes, possédait une énergie persévérante qui commençait à l'inquiéter.

Qu'attendait-il donc d'elle? Elle cueillait volontiers en passant cette délicate aventure; mais de là à croire qu'elle lui donnerait une

fin pratique quelconque, c'était de la part de Michel se tromper grossièrement.

Pour la première fois Mercedes avait peur des ronces volontairement semées par elle sous ses pas afin d'accidenter le chemin, puisque très inopinément ces ronces prenaient racine et croissaient avec vigueur.

Trop avisée pour ignorer qu'un homme amoureux, une fois sûr de la passion qu'il inspire, se refroidit singulièrement, elle se demandait ce qu'il resterait du Michel Savines qui l'avait charmée, si ce flirt ne s'arrêtait pas à temps.

Devenir madame Michel Savines, belle-fille d'un petit papetier de Lyon, femme d'un futur littérateur, lui parut une chose si parfaitement grotesque, qu'elle se résolut à mettre une barrière entre elle et son ami. « Le charme de sentir » , dont il est parlé dans les Saintes Écritures, ne devait pas l'entraîner à quelque irréparable sottise.

Aussi, quand on se leva de table, prétexta-

t-elle des lettres à écrire, comptant qu'une explication sentimentale rapprocherait les fiancés.

A peine étaient-ils seuls, en effet, que Michel, un peu durement, s'adressa à Suzanne:

— Ma chère, je n'apprécie pas beaucoup ce genre que vous prenez de faire « des têtes » à propos de tout et de rien. Vous avez à certains jours une expression fermée et contrainte tout à fait ridicule. Pourquoi ces airs? Pouvezvous seulement le formuler?

— Certes I

— Alors abstenez- vous-en ; ce serait à propos de quelque absurdité qui m'exaspérerait, mais dont je ne prendrais même pas la peine de me disculper.

— Comme vous êtes dur pour moi maintenant!...

— Du tout; seulement je trouve inutiles ces petits flux et reflux de jalousie qui agitent votre âme, et je compte bien vous en guérir. Je veux vous fortifier de ma force au lieu de céder à votre faiblesse.

L'orgueil et la révolte luttèrent un moment j avec le chagrin dans le cœur de Suzanne; ce fut le chagrin qui l'emporta. Elle balbutia:

— Vous ne m'aimez plus...

Son accent était si désespéré que Michel en

resta frappé. Emporté par ses propres sentiments, il dit vivement:

— Vous vous Irompez. Il faut que je vous aime pour résister à...

Il s'arrêta, subitement effrayé de ce qu'il allait avouer.

Elle, blessée au cœur, interrogea:

— A... à quoi? Dites-le franchement. J'aime mieux tout entendre que de subir plus longtemps cette situation ambiguë.

Redevenu maître de lui, jugeant sans dout( que l'heure n'était pas propice pour parlerj Michel sourit ironiquement et jeta, bénévole :

— Allons, Suzanne, ne vous conduisez pas en petite fille I Voulez- vous que je vous dise? Vous avez été jusqu'ici une fiancée trop heureuse. . .

LES SERMExNTS ONT DES AILES 267

— Est-ce la seule conclusion à laquelle vous arrivez ?

— Oui; les femmes sont de grands enfants, et vous êtes une si charmante fenàme! Adieu, chère! Faisons la paix avant que j'aille travailler.

Ce disant, il baisa la main de la pauvre fille avec une galanterie souriante qui lui fit l'effet d'une insulte.

A peine la porte refermée, Suzanne, secouée de sanglots, pleura. Cette crise eut du boQ.: elle la délivra du trouble et de l'indécision qui l'étreignaient depuis le matin.

Quand elle regagna sa chambre, elle était déterminée à ne plus rester dans cette incertitude angoissante. Mais la résolution que, de son côté, Mercedes avait prise de décourager son amoureux, allant en sens contraire de celle de Suzanne qui cherchait à surprendre leur intrigue, il en résulta un temps d'accalmie et d'attente qui énerva Michel.

Lorsque la coquetterie de Mercedes reprit

le dessus sur la sagesse relative de son égoïste décision, Suzanne devenue froide et calme observatrice, recommença de souffrir. Ce lui fut un déchirement de se sentir « l'associée » et non plus « l'aimée ».

En même temps qu'elle jugeait médiocre l'affection que lui portait Michel et s'apercevait de la légèreté de ce caractère qu'elle avait cru fort, du peu de consistance de sa volonté, elle était si pleine de pitié pour cet infatigable chercheur de sensations nouvelles qu'elle s'attendrissait moins sur son propre avenir compromis que sur celui de son partenaire. Elle pensait, s'imaginant être encore utile au bonheur de Michel :

— Je deviendrai son soutien : mon amour se fera maternel, et Michel me reviendra, car Mercedes ne peut l'aimer comme il a besoin qu'on l'aime. Je la vaincrai, parce qu'elle ne saura jamais l'envelopper d'une tendresse pareille à celle que lui garde mon cœur. NonI elle ne pourra lui parler de si aimante façon

que son âme se fortifie et renaisse au calme, appuyée à cet infini d'affection. Il a ma vie si pleinement, si infatigablement, que mes pensées, toujours à sa suite par les routes, sans s'inquiéter des choses qui n'ont pas trait à lui, diversifieront mon amour et arriveront ainsi, par leur volonté tendre, à prolonger indéfiniment son bonheur.

Malgré sa désillusion présente, déjà prête au pardon, elle comptait sur on ne sait quel revirement des sentiments de Michel. Ce n'était pas pour autre chose qu'elle restait patiemment à Tremnireck auprès de sa rivale, dans cette douloureuse impuissance de lutter contre elle si légère, si coquette, si détachée d'un bien trop cher à la pauvre Suzanne.

Xîlî

Plusieurs semaines s'écoulèrent sans qu'un incident notable avançât en rien les événements dans un sens ou dans l'autre.

Les distractions mondaines multipliées à dessein par Mercedes qui, perdant pied dans cette intrigue cherchait à s'étourdir du danger pressenti, se succédaient sans interruption.

On était en septembre. Le raisin étant raro en ce coin de Bretagne, une ancienne coutume du château voulait qu'on fêtât le premier cep de vigne mûr par un grand dîner suivi de bal.

LES SERMExNTS ONT DES AILES 271

Le dîner s'achevait dans le discret brouhaha d'une réunion sélect, et l'heure de la distribu- :ion des grappillons de raisin avait sonné. Mercedes se leva, fit place aux domestiques qui ivancèrent vers elle, du milieu de la table, le laut cep feuillu, couvert de grappes mûres et dorées. Alors, restée debout devant sa place, iWe détacha les fruits savoureux afin qu'ils fussent ensuite distribués à ses convives.

Elle était belle d'une beauté païenne en acomplissant cet acte si simple. Pas un de ses GQouvements n'échappait à Michel ; il suivait des yeux avec ferveur le gracieux frémissement des doigts découvrant leur butin au milieu du feuillage. Se sentant admirée, la jeune fille ne hâtait pas son délicat travail, mais au cxdu traire étudiait ses gestes et la grâce de ses attitudes. Ses bras splendides, demi-nus, émergeaient d'un savant fouillis de dentelles. Ses mains fines et blanches armées de ciseaux d'or paraissaient et disparaissaient, à travers les feuilles découpées de la vigne, avec une coquetterie

savante, et Michel hypnotisé ne remarqua pas alors les regards douloureux dont l'enveloppait sa fiancée.

Dans cette salle surchauffée, où les libations avaient animé les convives d'une joie imprécise, la malheureuse, malgré toutes ses résolutions, tressaillait de douleur. Ses dents s'entrechoquaient, son visage était d'une pâleur mortelle ; mais son trouble et sa révolte furent à leur comble quand elle entendit cet échange de phrases entre Mercedes et M. de Bussières :

— Prenez garde, mademoiselle I Vous arrivez à la fin de la cueillette...

— Eh bien?

— Eh bien I la tradition veut que le dernier grappillon distribué ainsi de vos blanches mains soit une sorte d'engagement d'amour envers le dernier convive auquel vous l'enverrez.

— C'est vrai, au milieu de vous tous, mes amis, j'avais oublié la légende I Qui de vous n'est pas encore servi, messieurs?

Deux énergiques : « moi I » « moi I » cou-

pèrent le silence qui s'était subitement établi. Ces deux mots avaient été prononcés simultanément par Bussières et Michel.

— Voici donc Tavant-dernière grappe, capitaine I Vous êtes trop libre de votre destinée pour ne pas m'effrayer... Michel Savines, à vous la dernière, puisque je vous sais le cœur pris I

Et au lieu de poser le fruit sur la coupe de cristal comme elle avait fait jusque-là, d'un joli geste, elle lança la grappe à Michel au travers de la table.

Mue par une sourde colère, Suzanne se leva; mais avant qu'elle eût prononcé une parole, Mercedes l'avait rejointe, donnant ainsi le signal du départ à ses convives et, dans le tumulte du passage de la salle au salon, s'emparant du bras de son amie, elle lui murmura:

— Pardonne-moi, chère, d'avoir presque révélé vos fiançailles à mes amis, cela seul pouvait me sauver des assiduités que cette sotte

coutume aurait permises à monsieur de Bus-| sières, et des papotages de mes convives.

Puis, sans attendre la réponse de Suzanne,] elle s'éloigna, pressée d'aller remplir ses devoirs] de maîtresse de maison.

Alors, Suzanne chercha vainement des yeuxj son fiancé dans les salons. Pensant qu'il était sorti pour fumer, et désirant une rapide expli- ] cation, elle franchit le seuil de la porte qui conduisait au parc.

En passant soudain d'une lumière éclatante à l'ombre dense d'une nuit sans lune et sans étoiles, Suzanne se trouva comme aveuglée. Un moment elle resta immobile, frissonnante sous le boa de plumes qui couvrait ses épaules. Bientôt pourtant les massifs se détachèrent plus nets sur le ton clair du sable des allées. La jeune fille se dirigea vers un coin du parc qu'elle savait préféré de Michel, ayant le vague espoir que s'il errait, épris de recueillement, ses pas l'entraîneraient de ce côté.

Mais dans le silence et l'ombre la fièvre qui

ranimait tomba. Sur quoi avait-elle compté en venant ici ? Elle ne savait plus. Oserait-elle interroger franchement Michel? Quel dénouement cherchait-elle donc à précipiter? Pourquoi ses vaillantes résolutions s'envolaient - elles comme fumée? Tout à coup elle perdait pied, et le spectre de l'affreuse solitude à laquelle Mercedes vouait son avenir, la remplissait d^épouvante.

Elle sentait Michel subitement si loin d'elle I N'aurait- il pas dû, dès qu'on s'était levé de table, après la réplique audacieuse de Mercedes à M. de Bussières, rejoindre sa fiancée afin de la rassurer? Il n'avait pas songé à elle; grisé d'amour, envahi par d'ambitieux désirs, où cachait-il sa joie? Ahl décidément, pour elle, rien, plus rien n'était qui ressemblât à une espérance...

Elle s'abîmait dans sa douleur quand un bruissement de soie glissa sur l'herbe, non loin du tronc d'arbre où elle était échouée. Elle voyait sans qu'on pût la voir; sa robe en

mousseline de soie noire la laissait se confon dre avec la nuit. Elle reconnut vite, maigri l'ombre épaisse, la silhouette de Mercedes qu'ui vêtement de satin blanc rendait presque lumi neuse. Affolée d'angoisse, brisée d'émotion Suzanne pensait :

— Ellel elle!... il va venir... c'est un ren-l dez-vous... oh I les misérables, les lâches I Que mal leur ai-je fait, pour qu'ils me martyrisent ainsi ?

Un instant elle eut la pensée d'aller vers Mercedes, de lui demander ce qu'elle venait chercher. Mais le souvenir de l'aplomb imperturbable de son amie la retint. Mercedes se tirail si bien de tout avec des mots, que mieux valait se taire et rester là pour surprendre enfin la vérité. L'amertume du calice se sent moins quand on boit le breuvage d'un seul coup jusqu'à la lie.

Bientôt un bruit de branchages froissés se fit entendre : un homme parut. Il s'avança vers Mercedes et à voix basse murmura :

— Chère, chère aimée, merci d'être venue I Si bas que fussent prononcées ces paroles,

izanne les entendit. Elles retentirent comme 1 glas jusqu'au fond de son cœur. La malheumse en aurait perdu le souffle si, dans son îxiété, la volonté de tout savoir ne Teût sounue.

Sans prendre les précautions de Michel, Meridès répliqua :

— Il faut en effet que je sois pleine d'indulînce pour me risquer dans une aussi impru- 3nte escapade. Dites vite ce que vous vouliez me mfier, afm que je rentre auprès de mes invités.

— Ne le devinez-vous pas? Je vous aime laque jour davantage, et chaque jour aussi je ms plus impossible l'union que j'avais projetée vaut de vous connaître.

— C'est un grand malheur pour Suzanne...

— Un affreux malheur...

— Voyons, Michel, n'exagérez-vous pas? Vous

cuvez encore dominer cette folie de votre

sprit, j'en suis sûre.

— Non ; vous absorbez ma pensée. L'idée vous mieux livrer mon âme, de lire dans vôtre, de savourer ce bonheur de m'y cro en bonne place, de vous voir, de vous entend] de vous dire que vous m'avez pris tout enti^ que je vous appartiens dans tout l'élan de m être, dans toute la fougue de l'attachement plus pur et le plus passionné, voilà désormi le seul but de ma vie... Oh, Mercedes, di que vous aussi vous m'aimez!

— Je vous aime, mais d'une tendresse p] raisonnable.

— Qu'entendez-vous par ces mots ?

— Mon Dieu I je ne sais pas moi-mên Quand vous parlez je suis sous le charme oui, vous êtes le premier qui ayez éveillé m cœur, et pourtant...

— Achevez? Je vous supplie de dire vopensée, même cruellement.

— Eh bien I je ne veux pas commettre cei vilenie de vous arracher à Suzanne.

— N'est-ce que cela ? Ah, chère, quel esp^i

)us venez de faire surgir! Maintenant je ne îculerai devant rien pour me libérer ! Suzanne frémit. Comment ces mots : N'est-ce te cela... je ne reculerai devant rien .. ont-ils 1 être prononcés par Michel avec une telle lie triomphante?

1 L'obstacle I elle est l'obstacle qu'ils évincent...

Pleine d'indignation et de douleur, la jeune le les voit s'éloigner ensemble, et elle n'a s la force de leur crier son mépris, je cœur broyé, elle défaille ; un chagrin ncibre, lourd, muet, pèse comme du plomb r sa pauvre âme, en même temps qu'il met 1 cerveau en feu.

511e se lève enfin, fuit au hasard, telle une e blessée.

^endant combien de temps erre-t-elle ainsi, quel instinct la ramène au gîte? Comment retrou ve-t-el le grelottante dans sa chambre, robe légère en loque et souillée de menus inchages mêlés à la rosée du matin ?

Quatre heures viennent de sonner ; tout reposf L'aurore, en illuminant la chambre, sembl ramener un calme relatif dans Tâme de Suzanr. égarée par la douleur. Il ne s'agit plus c pleurer, mais de prendre une résolution. A I seule pensée de revoir les deux traîtres, jeune fille frissonne de mépris. Elle partira, faut qu'elle parte. En hâte, elle fait sa mail celle de Gérald, et met dans une valise, sei colis qu'elle emportera, les objets nécessaires leur toilette.

Il est à peine six heures quand elle a tei miné ses préparatifs. Elle réveille doucemei Gérald, et, lui mentant pour la première foi; elle explique qu'appelée par un télégramme c l'éditeur Mériot, elle a décidé de partir toi de suite pour Paris.

— Sans Michel, tante?

— Oui, mon chéri.

— Pourquoi pleures-tu? dis-lui qu'il vienr avec nous si ça te fait tant de peine de quitter.

' — Non, mon petit; Michel dort rester pour •miner un autre roman.

— Alors, nous reviendrons ?

— Oui, oui I Mais habille-toi vite; je vais mander qu'on attelle pour nous conduire à gare.

Elle part, les tapis assourdissent le bruit de 3 pas ; nul ne l'entend ouvrir avec précau- )n la porte du vestibule.

Aux écuries, les palefreniers, déjà à leur isogne, reçoivent ses ordres sans trop de surise et lui assurent que dans vingt minutes voiture sera devant le perron.

— Non, attendez-moi ici : j'aurais peur que piaffement des chevaux ne réveillât les

ites du château.

— A vos ordres, mademoiselle, mais pour s bagages ?

— Je n'en ai pas. On me les enverra plus rd.

Elle remonte à sa chambre et là, tandis que^ )n neveu achève sa toilette, elle écrit cette

lettre qu'elle pose ensuite bien en vue sur cheminée :

« Mercedes,

» J'ai surpris hier au soir les parole d'amour que t'a dites Michel. Gela t'expliquer ma fuite.

» Que vous avais-je fait pour que vous m brisiez ainsi le cœur?

» Je me demande quel peut être ie châtimen de ceux qui trahissent quand ceux qu'oi trahit souffrent comme je souffre... »

Elle s'arrête, aveuglée par les larmes, étouffée par les sanglots qu'elle cherche à maîtriser D'ailleurs, Gérald l'appelle :

— Je suis prêt, petite tante; viens-tu ?

Ah ! si le cher enfant n'avait pas besoin d'elle, rien ne l'attacherait plus à la vie. Mais son devoir est là, elle n'y faillira pas.

Suzanne essuie ses larmes, glisse en hâte le

billet dans une enveloppe et n'a que le temps d'y écrire le nom de Mercedes.

Comme Gérald ouvrait vivement la porte de leur appartement, Suzanne murmura :

— Ne fais pas de bruit, il ne faut éveiller personne.

Alors, à pas légers, ils descendent. L'enfant est tout heureux; mais elle, la tête malade, l'âme brisée, frissonnante et brûlante à la fois, se traîne péniblement. De temps en temps elle s'arrête, guette un bruit de porte; contre tout espoir elle espère voir surgir la maudite et encore si chère apparition...

Mais nul ne pressent son départ; un silence de mort enveloppe la maison, et une dernière angoisse tord le cœur de Suzanne lorsqu'elle en franchit pour jamais le seuil.

Quand vers neuf heures la femme de chambre de Mercedes entra dans son appartement pour ouvrir les volets, elle dit à sa maîtresse, avec cet air à la fois respectueux et triomphant que prennent les domestiques quand ils sentent un conflit surgir entre les maîtres :

— Mademoiselle sait que l'amie de mademoiselle est partie?

La jeune fille, qui s'étirait nonchalamment dans son lit, eut un sursaut :

— Qu'est-ce que vous racontez là, Louise? Partie où? en promenade?

— Je ne crois pas, mademoiselle.

— Voyons, parlez I vous m'impatientez avec vos réticences I

— Dame I mademoiselle, c'est que je ne sais pas grand'chose. Le second cocher a conduit mademoiselle Decaisnes et son neveu à la gare ce matin, dès la première heure, et il les a entendus demander leurs billets pour Paris.

Remise de sa première surprise, maîtresse d'elle, Mercedes reprit :

— C'est bien. Suzanne a été appelée à Paris ces jours-ci par son éditeur. Elle se sera décidée brusquement à aller conférer avec lui.

La femme de chambre dissimula un sourire et pensa m petto : « Si elle croit que je gobe sa petite histoire d'éditeur, elle me prend pour une autre! Les maîtres sont tous pareils : ce qu'ils nous prennent pour des imbéciles, c'est pas croyable I Mais si je n'étais pas capable de comprendre ce qu'on me cache, je serais incapable de bien faire mon service I »

Et elle sortit très grave et très digne de la chambre, en disant sur le seuil de la porte, pour bien faire sentir à mademoiselle de Tremnireck qu'elle n'était pas la machine à travailler qu'on croyait :

— Gomme j'ai vu mademoiselle un peu nerveuse hier, je me suis permis de préparer ce matin le bain de mademoiselle au tilleul...

— Merci ; vous avez bien fait.

Elle ferma alors la porte, non sans avoir jeté un regard inquisiteur sur sa maîtresse, et ravie de constater le trouble de Mercedes, ayant hâte d'aller raconter à l'office l'elfet produit par ses paroles, en l'amplifiant.

Une fois seule, Mercedes passa vivement un peignoir et alla à la chambre de Suzanne avec l'intuition qu'elle y surprendrait la raison de ce départ.

A peine entrée dans la pièce, elle aperçut la lettre écrite par son amie. Elle la lut, la relut, n'osant comprendre, puis, rageuse et le cœur battant, elle murmura :

— La sotte qui s'impressionne ainsi d'un flirt, et qui, au lieu de lutter, prend la fuite I Mais qu'elle le garde donc son Michel I Qu'estce qu'elle croit que j'en veuille faire ? Pas mon mari, toujours ! Elle me place dans une situation ridicule, imbécile... Comment vais-je m'en tirer?

Elle prit son bain, acheva sa toilette dans une grande perplexité, ne voyant pas de quelle manière elle sortirait de cette impasse.

Sa première pensée fut d'écrire à Suzanne une lettre d'explication très tendre pour la convaincre de sa non-culpabilité et la supplier de revenir.

I Elle s'était échouée sur un fauteuil, devant son petit bureau, dans le boudoir attenant à sa chambre, depuis dix minutes à peine, remuant ses idées sans trouver la formule heureuse qui devait persuader son amie, quand un léger coup frappé à la porte la fit tressaillir.

288 LES SERMENTS ONT DES AILES i

— Entrez I jeta-t-elle un peu nerveusement.] Michel parut ; avant qu'il eût ouvert la bouche,

Mercedes prononça, agressive :

— Vous savez la nouvelle?

— Oui...

— Eh bien, qu'en pensez-vous?

— Nous devions nous y attendre.

— Je vous en prie, mon cher, ne parlez pas, au sens collectif I Vous et moi, cela fait deux personnes distinctes, ne l'oubliez pas : c'est, très exceptionnellement que ce malheurei incident nous liel

Michel blessé du ton arrogant qu'elle avail, pris, un peu hautain répliqua :

— Je vous ferai remarquer logiquement que sans vous et sans moi il n'y aurait pas et d'incident. Je suis navré que cette. . . complicité vous sort si lourde à porter, et c'est pour vous soulager de ce fardeau que je vienî m'en tretenir avec vous. '*i

— Il n'y a pas à chercher loin : je suis dans la nécessité de vous prier de quitter au plus

tôt Tremnireck et d'aller faire la paix avec votre fiancée.

— Ceci est précisément la seule chose que je ne puisse vous accorder.

— Pour quelle raison ?

— Parce que si impressionné, si triste que je sois de la fuite de cette pauvre enfant, je vous aime trop violemment pour renoncer à votre amour

— Mon amour ? Le plaisant mot I Où prenezvous que j'en aie pour vous?

— Oh I Mercedes...

— Certes, vous avez un moment occupé ma pensée mais non mon cœur.

— En êtes- vous bien sûre?

— Je ne vous permets pas d'en douter !

— J'en douterai donc sans votre permission. Et comme la jeune fille avait un geste de

révolte, il lui saisit la main et d'une voix émue :

— Mercedes, souvenez- vous... Nous avons cueilli ensemble des heures admirables que

VOUS n'avez pas le droit d'oublier. Ne compro-i mettons pas l'avenir du sentiment qui nous lie! par des mots que nous aurions un jour le regret d'avoir prononcés. Yous voilà, comme j moi, bouleversée du départ de Suzanne. Le remords, le chagrin nous étreignent. Nous avons été cruels malgré notre volonté, nous avons fait souffrir parce que nous sommes de pauvres êtres curieux de sensations nouvelles, oppressés de désirs, cahotés dans nos vies que| nous n'avons pas le pouvoir de diriger... maisj; tout s'oublie; la paix de nos consciences revien-j dra, et c'est seulement alors que nous pour-| rons juger sainement si nous étions créés l'uni pour l'autre, si vous êtes par destination la: femme qui doit m'appartenir... Ne vous révol-i lez pas î . . . Vous savez bien qu'au-dessus des ' classifications sociales, au-dessus de votre milieu mondain, de votre fortune qui nous sépare, dont les lois d'ailleurs vous permettent] de me frustrer, il y a l'amour, mon amour quii vaincra vos résistances.

— Vous passez habilement sous silence votre ambition !

— Je vous livre ma vie et n'ai d'autre ambition que celle de vous la voir accepter. Vous êtes l'idéal exalté de grâce et de distinction féminines, qui devait me faire votre esclave...

— Pour l'instant, si vous dites vrai, partez donc !

— Partir?

— Il le faut, sinon pour Suzanne, du moins pour moi que vous compromettriez en demeurant ici.

— Soit; je m'en irai, mais non pas à Paris. Je ne saurais vivre si loin de vous : je vous aime, Mercedes... ohl n'ayez pas ce recul, ne me lancez pas ces regards courroucés... Je resterai près de vous sans que personne au monde s'en doute. A six kilomètres d'ici, il y a ce village de pêcheurs que nul ne connaît ni ne fréquente ; vous m'y avez conduit un jour en voiture, souvenez -vous?

— Le Faon?

— C'est cela... Les sept ou huit chaumières qui le composent sont trop misérables pour qu'on songe à y séjourner. Je serai là, au milieu de ces Bretons simples qui même vous ignorent, attendant votre bon plaisir, le moindre signe de vous pour apparaître. Rien ne me sera plus délicieux que de vivre solitaire dans cette attente et cet espoir.

Mercedes voulut répliquer, mais Savines ne lui en laissa pas le temps ; il ouvrit la porte, prêt à disparaître. Elle crut voir pour la dernière fois la noblesse de son allure, la pâleur de son visage, l'ardeur de ses yeux.

Alors, sa colère s'évanouit. Elle pleura sur lui, sur Suzanne, sur elle-même, sincèrement navrée que sa coquetterie l'eût entraînée au drame intime dans lequel il lui fallait se débattre.

Tandis qu'elle s'inquiétait, énervée, Savines, -après l'avoir quittée, prépara rapidement sa malle et, comme Suzanne, se fît conduire à la gare de Dinan afin de dérouter les domesti-

ques. Deux heures plus tard, il montait non dans le train comme le supposa le coche? qui l'avait conduit, mais dans l'omnibus à moitié disloqué, invraisemblable vestige d'une locomotion digne des temps antédiluviens, qui faisait une fois par jour le service entre Dinan et le Faou, une des cinq ou six petites localités desservies par la patache, et perdues au fond de ces landes bretonnes qui se terminent par des cryptes aux bords desquelles végètent quelques pauvres familles de pêcheurs.

11 s'installa chez l'un d'eux non sans grande difficulté. Il ne fallut rien moins que l'attrait d'un écu de cinq francs représentant l'offre du loyer d'une chambre prise à la semaine, pour qu'un vieux garçon, moins sauvage que les autres habitants du hameau, parce qu'il avait navigué jusqu'à quarante ans et entendait encore un peu le français, consentît à lui céder une pièce de sa cahute au plancher de terre et au toit de chaume.

Par chance, ce matelot était propre. Michel

jugea qu'en achetant deux paires de draps," deux douzaines de serviettes de toilette, un grand tub, une chaise et une table de bois blanc solide, sur ses pieds, il pourrait dormir, se laver et écrire presque confortablement. Il se promit de faire ces achats à la ville la plus proche, dès le lendemain, en y joignant des plumes, de Tencre et du papier.

Trois jours après, installé tant bien que mal, mais libre et seul, il se sentit presque heureux d'échapper à la colère hautaine de Mercedes, et de s'arracher à la vision de la douleur irrémédiable de Suzanne.

Il écrivit pourtant à cette dernière une série de lettres empreintes de froids regrets, mais implorant son pardon avec éloquence et cherchant, d'une manière un peu trop littéraire peut-être, à persuader la pauvre enfant de son repentir.

Malgré lui, tous ses soins se concentraient sur le billet qu'il composait chaque matin pour Mercedes.

Celui-là seul l'intéressait, parce que ses sens y étaient engagés à dose égale avec son intelligence.

Cette lutte, dans laquelle il s'agissait de réduire à merci un esprit révolté, une âme peu sensible, devenait un tournoi passionnant; quel triomphe pour Michel s'il parvenait à conquérir Mercedes de loin, par la magie des mots tombés de sa plume I

Grisé d'espoir il forma tout un plan de con* quête.

Chaque soir, la nuit venue, après le frugal repas préparé par le vieil hôte et pris en sa compagnie, — car le mathurin était devenu sociable grâce au gain fortuit que la présence de Savines lui procurait, grâce surtout à une bouteille de bonne eau-de-vie et à une pipe savoureuse, don de joyeux avènement que Michel lui avait fait au retour d'un premier voyage à la ville, — celui-ci partait salué d'un vœu de « bonne promenade ! j>

Tantôt par les sentiers, tantôt par les routes,

pour dépister les indiscrets, il rejoignait sur la falaise le chemin qui conduisait à la propriété de mademoiselle de Tremnireck. Arrivé au saut de loup, il se laissait glisser au fond du fossé et grimpait le talus intérieur en s'aidant des arbres; une fois dans la propriété, il errait i sous bois, se rapprochait le plus possible du château parfois sombre et clos, parfois bruyant et illuminé, ouvert à une réception.

Et tandis que Michel espérait ou désespérait, Mercedes qui avait goûté au charme délicieux d'une sensation indéfinissable, celle de vivre auprès d'un être jeune, lettré spirituel, et follement amoureux, animant chaque heure d'un intérêt particulier, faisant les jours se succéder pleins de vitalité intellectuelle, toujours divers et attrayants, Mercedes avait des reculs, des désespérances invincibles devant la lourdeur, le convenu, le vide des cerveaux d'hommes qui l'entouraient. Bien qu'ils fussent épris d'elle, leurs attentions lui semblaient banales et ne la touchaient plus. Elle venait de connaître un

au-delà de jouissance, émotion dont elle ne pouvait plus se passer.

D'instinct, tous ses souvenirs la ramenaient, comme vers une caresse cherchée, aux moindres incidents des mois passés. Elle constatait qu'à chacun de leurs tête-à-tête, Michel avait pénétré son âme d'une façon si aiguë qu'elle n'en revenait pas de constater cette curieuse prise de possession. Elle éprouvait la sensation d'être encore enveloppée par ces regards étranges, voilés et ardents, presque inquiétants de domination. Malheureuse, déroutée, rageuse contre elle et contre lui, elle ne savait plus si elle devait lui résister ou consommer hardiment cette mésalliance.

Chaque jour, un billet rédigé avec tendresse, gaieté attendrie ou langueur touchante, lui arrivait dans une forme impeccable et charmante.

Ces mots respectueux, cependant pleins de délicieux appels d'amour, elle n'aurait plus su s'en passer. Son esprit absorbé en eux ne savourait plus rien qu'à travers eux. Elle se

devinait attendue par Michel comme on attend la lumière, le bonheur, la vie.

Elle était : « son amie très aimée » ; sa chère « trop loin ». Il lui contait minutieusement sa vie de reclus, il « travaillait, pensait à elle » ; « son âme, ses pensées, son cœur s'envolaient vers elle avec ce qu'ils avaient de meilleur, de plus respectueux, de plus soumis, de plus aimant ».

Tous ces riens amoureux et jusqu'à ces fins de lettres impératives et caressantes : « Tendez votre main que j'y pose doucement mes lèvres... » la ravissaient sans qu'elle en voulût convenir.

Pendant deux mois la persévérance de cet homme qui avait su lui parler autrement que les autres, l'envelopper de tendresse comme d'un halo , vainquit la force de résistance de la jeune fille. N'y tenant plus, à bout d'arguments contre la joie d'aimer et contre sa propre théorie de saisir le bonheur dès qu'on le rencontre, Mercedes, un soir de décembre que

Michel errait dans le bois à l'endroit où elle savait qu'il venait quotidiennement, se glissa furtive vers lui et tomba dans ses bras, défaillante, émue au point de ne pouvoir articuler une parole.

L'amour est une poésie en action.

Leurs fiançailles secrètes commencèrent. Tant qu'ils se cachèrent et se virent à la dérobée, ils furent heureux au delà de ce qu'ils avaient rêvé; mais un temps vint où il fallut réintroduire officiellement Michel au château, et c'est alors qu'ils sentirent leur vie s'embarquer mal.

Tous deux s'étaient jetés dans la tactique du sentiment, attirés l'un vers l'autre par leur esprit ; et tous deux ne trouvaient aucune paix dans leur amour.

Certes, dans un certain sens, ce trouble était ce qu'ils aimaient; « des amours raisonnables qui marchent côte à côte, tranquilles, sans violer l'imagination, sans cris, sans colère, sans jalousie, sans larmes, sans rires, sans ironie

et sans détresse », ne sont point pour satisfaire « deux cerveaux ardents, deux cœurs brûlés ».

Il était jaloux, elle était coquette. Entre eux, d'ailleurs, il y eut « des trêves aussi belles qu'une longue paix, des instants bénis où les souvenirs refleurirent après l'amertume de ces luttes qui fatiguent l'amour sans le tuer ».

Ce furent des scènes et des raccommodements jusqu'au jour où lasse, ayant compris que l'idée seule d'un bontieur calme avec un autre homme lui était impossible, qu'elle ne pouvait vivre sans cette mobilité d'impressions, conquise et conquérante tour à tour, dominante ou asservie, à la fois maîtresse et esclave, Mercedes consentit à ce mariage, ayant compris qu'un lien caché qu'elle ne savait définir la liait brutalement à Michel, sans que rien pût le rompre.

Le mariage eut lieu. Mercedes en jeta la nouvelle comme un défi. Ce fut une stupeur parmi ses relations. Quoil cette jeune fille qui

avait refusé de si brillants partis par horreur d'un nom roturier, épousait un monsieur Savines ?

On vint à la soirée de présentation, aux dîners officiels, au contrat. Mercedes fut déclarée délicieuse, le fiancé « bien, pour un homme de cette espèce ».

Ce milieu hostile, plein d'embûches, de hobereaux orgueilleux, Michel le brava avec mépris; et parmi ces gentilshommes lourds, paresseux, engourdis par la vie provinciale, il se montra fin, spirituel, très artiste et très raffiné, plante forte et vivace de cette atmosphère de serre chaude qu'est Paris. Il sut, en se jouant, montrer les ressources de son esprit. Bientôt il gagna à sa cause les hommes les plus intelligents, car pour les femmes, dès la seconde entrevue , elles lui furent acquises ; il avait ; d'une manière si habile, paru s'intéresser à leurs conversations, à l'élégance de leurs toi- Wtes, au charme de leurs personnes — même lorsqu'elles étaien^ o^/ttes, mal vêtues et d'as-

Bw

pect revêche — que toutes l'envièrent à Mercedes.

Le soir du mariage, comme ils se retrouvaient en tête à tête, Michel dit à sa femme :

— Vous avez été bien belle tout ce jour mon aimée. Vous vous êtes surpassée vous même.

— Et vous, bien habile pendant nos fiançailles, Michel. Mes meilleures amies sont amoureuses de vous.

— Mon admirative tendresse allait vers vous seule, pourtant. Vous ne saurez jamais à quel point je suis vôtre et avec quel bonheur 1

— Je m'en doute un peu... c'est pourquoi je vous abandonne mon cœur...

XY

Tandis que le temps marchait pour eux , fécond en espoirs, en volupté et en joies troubles, la pauvre Suzanne, lentement, sans secours moral, gravissait le Calvaire.

A peine installée dans le wagon, tandis que Gérald, absorbé par les paysages qui semblaient fuir devant la fenêtre de la portière, regardait attentif, tout à la joie du déplacement, des farmes perlaient aux longs cils de Suzanne et son cœur se serrait en une angoisse inexpriïiable.

Elle avait fait cette route quelques semaines

auparavant, Tâme heureuse, escomptant un avenir de calme bonheur, et tout était fini... elle ne verrait jamais plus Michel, il Tavait trahie, elle le méprisait, et pourtant ne plus le voir, ne fût-ce qu'un jour, lui causait une douleur déchirante.

Elle se rappelait la vie morne, vide de sensations heureuses, qu'elle menait avant de le rencontrer, avant de le connaître, avant que son cœur se réchauffât à ce cœur.

Elle se sentait brisée et lâche devant cette nouvelle douleur ; sans Gérald elle eût évoqué la mort en délivrance de ses maux.

Quoi, il mentait? Comédie ses tendres paroles, comédie sa pitié et ses promesses!... Un anéantissement moral lui faisait ne trouver de force que pour se replonger d'une façon monotone et continue dans son amer chagrin.

Ce fut un douloureux voyage et une plus douloureuse arrivée.

Tandis qu'à Tremnireck, leur ahurissement passé, Michel fait cyniquement d'ambitieux

fi

projets d'avenir, donnant à peine un pitoyable ^egret à la délaissée, et se fatiguant vite d'écrire des lettres de protestations trompeuses qui lui sont retournées sans avoir été ouvertes ; que Mercedes, très contrariée de cette fuite qui la compromet, maudit les événements qui l'obligent à donner une suite sérieuse à ce qu'elle considérait jusqu'alors comme un agréable passe-temps, la pauvre Suzanne erre dans la petite demeure où elle retrouve à chaque minute le souvenir si vivant de Michel, et se désespère au point d'en tomber malade.

Pendant des mois une persistante lassitude nerveuse la tint sans force, languissante sur une chaise longue.

Des remords tourmentaient Suzanne. Elle pensait :

« Pourquoi avoir subi, sans chercher à le rompre, le charme de cet homme ? »

Elle songeait aussi que toute la faute ne devait pas retomber sur elle. Elle avait jusqu'ici

rencontré si peu de tendresse! ^Michel l'avait conquise avant même qu'elle eût pensé à se défendre.

Sa tête était ainsi constamment emportca dans un tourbillon de pensées, de regrets lugubres et stériles ; et si elle se disait avec sagesse que Michel ne méritait pas ses larmes, que c'était un être vil, un cœur lâche, elle pleurait pourtant; non lui, peut-être, mais son existence à elle, gâchée, déflorée, perdue.

Ce contre-coup que subit son corps, ce mal physique si immérité, au lieu de la vaincre, lui donna l'énergie morale de réagir. Sa santé menacée lui montra le précieux bien qu'elle gaspillait en éternisant le souvenir d'une peine qui, pourtant, lui semblait ne devoir jamais finir.

Étendue toute la journée, elle prend la résolution de ne plus penser qu'à Gérald dont elle est le seul appui : que deviendrait-il, le pauvre petit, s'il la perdait? Puisque sa faiblesse lui interdit de continuer de donner des leçons,

bile tâchera de créer à Teiifant une vie plus (confortable en écrivant. Et elle écrit.

Sa persévérance est d'ailleurs couronnée de succès. Depuis le mois de janvier, Georges Mériot lui a confié la Chronique des livres dans la JRevue grise. Suzanne accomplit ce travail intéressant avec une impartialité, une finesse de jugement, une élégance de style dont se félicitent directeur et auteurs. Mériot a poussé rhonnêteté jusqu'à augmenter lui-même, spontanément, le prix des articles. Sans se départir de sa brusque allure, il protège Suzanne, mais de loin, sans la voir, comme si la présence de la jeune fille lui était désagréable.

La pauvre enfant s'est résignée à cette vie de solitude et de labeur. Elle écrit auprès de la table où Michel travaillait avec elle, et ainsi s'avive, puis s'atténue peu à peu dans son cœur le souvenir du temps heureux.

Gérald avait compris le drame qui bouleversait la vie de sa tante et la rendait parfois si triste ; aussi, avec un dévouement et une déli-

catesse au-dessus de son âge, il la soignait é la consolait.

La santé de Tenfant s'était fortifiée; il devenait un garçon robuste, grâce aux soins intelligents de Suzanne. Externe au lycée, il se maintenait à de bonnes places pour la satisfaire.

Un soir d'avril qu'aidé de la bonne il avait habilement transporté la malade de la chaise longue à son lit, celle-ci lui dit en souriant tendrement :

— Comme tu es fort, mon chéri 1 un vrai petit homme I Et si sage, si studieux aussi I

— Il le faut bien, tante; est-ce que je ne suis pas ton seul protecteur, maintenant?

Des larmes perlèrent aux yeux de Suzanne attendrie.

— Vois -tu, tante, je veux devenir instruit et vaillant pour te rendre heureuse. Ah I si j'avais été grand cet automne, rien ne se serait passé comme ça !

— Cet automne?

— Ohl ne fais pas celle qui ne sait plusl [Oui, j'aurais été insulter Michel, et je l'aurais tué en duel. C'est dommage que je sois petit ; j'irais bien encore tout de même le provoquer, et si ça te faisait trop de peine que je le tue, je le ramènerais pour qu'il t'épouse.

— Tu aurais tort : je n'aime plus monsieur Savines, et s'il revenait je n'en voudrais pas pour mon mari.

— Alors pourquoi de temps en temps pleurestu tout à coup?

— Mon chéri, c'est un peu compliqué à l'expliquer cela. Je pleure sur moi-même, sur ma confiance trompée, sur mes illusions perdues ; mais aujourd'hui je suis heureuse, j'oublie mes peines, et mes larmes coulent d'attendrissement à te sentir si bon, si dévoué, cher petit cœur ! Aussi est-ce surtout pour toi que je voudrais voir réussir mon prochain roman.

— Oh 1 pour ça, n'aie pas peur ; il aura du succès encore plus que l'autre. Tiens I j'allais justement oublier de te dire qu'en sortant du

lycée, lorsque j'ai été porter à la librairie toi] reçu do l'argent de la douzième édition , mon^ sieur Mériot était en bas, dans le hall ; il s'es approché de moi, m'a donné un joli livre aveil des gravures, et puis il m'a dit que tu devais | venir lui parler. Quand il a su que tu ne pouvais plus marcher, il a bougonné avec son air! bon, tu sais? « Malade à son âgel qu'est-ce que c'est que cette histoire-là? Il faut pourtant que je la voie. Je ne puis pas lui écrire cela! » Alors je lui ai demandé de venir ici.

Suzanne, amusée de l'audace du garçonnet, s'écrie gaiement :

— Tu en as, un aplomb! Déranger un homme si occupé I II a dû t'envoyer promener?

— Tu te trompes, tante. Il a dit que tu lui donnes un rendez-vous le plus tôt possible.

— Je lui écrirai dès ce soir.

Le lendemain, au reçu de la lettre de Suzanne, l'éditeur lui télégraphia qu'il viendrait le jour même vers trois heures.

Depuis quelque temps déjà, peut-être en raion de l'estime que certains littérateurs en ogue manifestaient pour la réelle valeur littéaire de Suzanne, Georges Mériot, l'esprit inté- •essé, commençait à s'occuper non plus seule- Tient de la carrière de la jeune « authoress », mais d'elle-même.

Jusqu'alors il ne l'avait vue que chez lui, en visites d'affaires. Il fut content à la pensée de la voir chez elle. Cet homme de quarante ans^ blasé sur les joies factices d'une vie de garçon riche, las des aventures de hasard comme aussi d'être recherché en tant que « beau parti » par les mères de famille soucieuses de bien établir leurs filles, se sentait une attirance indéniable vers Suzanne, si laborieuse, si droite, si charmante, que personne ne lui recommandait et qui marchait si courageusement seule dans la vie.

Ce qui le gênait, c'était ce Michel Savines qu'il continuait d'appeler dédaigneusement « le collaborateur ». Il croyait encore à l'injustice de

sa prévention, et pour s'en punir il s'était pn mis de « faire arriver » sa protégée. Ji

Quand Mériot entra dans ce modeste app tement si bien tenu, où les papiers de tentur unis, aux tons clairs et harmonieux, faisaien ressortir la beauté simple de vieux meuble Louis XVI, de glaces élégantes et de rideau^l en toile de Jouy de la même époque; où d( moelleux tapis d'Orient et quelques bibelots rares attestaient un passé plus heureux, la riche éditeur éprouva une sorte de religieuse émotion.

La servante l'ayant introduit dans la chambre que Suzanne ne pouvait quitter et où elle écrivait, cette émotion s'accrut d'un profond respect.

Suzanne surprit-elle ce léger trouble qui le fit s'arrêter comme en extase au seuil de la porte? toujours est-il que, rougissante, elle balbutia :

— Pardonnez -moi, monsieur, de vous avoir dérangé et de vous recevoir ici ; mais un mal

lerveux m'a presque immobilisée, et je ne puis >as, sans souffrance, bouger de cette chaise Dngue.

— C'est à moi de m'excuser, mademoiselle, le venir vous relancer jusque chez vous...

Remise de son court émoi, elle désignait, gracieuse, un fauteuil de l'autre côté du petit bureau sur lequel les feuilles de son prochain roman s'étalaient dans le désordre du feu de la composition.

Mériot s'y assit et, sans perdre un seu. mouvement de l'exquise jeune fille, il continua :

— J'étais absolument obligé de vous voir. Avant de vous exposer l'objet de ma visite, je vous prie de ne pas me juger brutal et sans goût si je vous déclare franchement que votre dernier roman est loin de valoir le premier.

— Mon dernier roman ? mais je ne vous l'ai pas envoyé 1

— Pardon, je l'ai reçu...

— Impossible I Voyez, j'y travaille encore.

Et elle montrait auprès d'elle, en sourianl de la méprise, les feuillets épars qu'elle avaii repoussés en hâte lorsqu'il était entré.

— Je m'explique peut-être mal. Je parle di manuscrit expédié de Bretagne par votre colla borateur, monsieur Savines.

Suzanne, à ces mots, devint si pâle que Mériot, effrayé, s'écria :

— Qu'avez- vous, mademoiselle? voulez-vous que j'appelle?

— Non, merci; ce n'est rien; une simple émotion déjà passée...

— Je vous disais donc qu'au reçu de ce manuscrit...

De nouveau très émue, Suzanne l'interrompit :

— Monsieur Savines n'est plus mon collaborateur ni mon fiancé...

Et des larmes silencieuses coulèrent lourdes de ses yeux.

Mériot, violemment impressionné, balbutia :

— Votre fiancé? votre collaborateur?

Puis, s*approchant d'elle, il lui saisit la main, et la serrant avec chaleur :

— Pardonnez-moi, mademoiselle. Je viens d'être d'une maladresse I . . . Mais comptez sur ma iiscrétion, sur mon dévouement... Cet homme le vous méritait pas pour vous avoir ainsi délaissée, ma pauvre enfant I L'imbécile, l'idiot I

Amusée de cette boutade, Suzanne, entre ses larmes, s'exclama :

— Oh I ce n'est pas un idiot I

— Si, c'en est un I II n'a même pas senti ni vu, l'animal, que c'est vous qui aviez du talent et non pas lui.. Si vous lisiez la platitude qu'il m'a envoyée vous seriez de mon avis : aucune imagination, les scènes s'emmanchent mal; quand il en tient une, elle tourne en une psychologie compliquée et assommante; rien d'humain, des sentiments fictifs... Par exemple, la syntaxe est observée I C'est bien ce que je vous avais dit autrefois ; de la littérature de pion. Ah bien! ce que je vais promptement lui retourner sa copie, à ce monsieur ! Mais vous,

voyons, il ne faut pas vous laisser abattre par la douleur. Vous l'aimiez beaucoup?

— Je suis si seule, si abandonnée... ma mère et ma sœur toujours loin... Alors j'ai cru en lui... Ahl comme il m'a trahie, comme il m'a trahie I

— Allons, allons, ne pleurez pas ainsi I Vous me navrez... Tenez, contez-moi votre grand chagrin... Je suis sûr que j'arriverai à vous donner du courage pour le supporter.

Suzanne eut un instant d'hésitation ; mais ses regards croisèrent ceux de Mériot; elle sentit en eux une telle loyauté que, sans hésiter, elle dit :

— Je vais vous confier ce drame de mon cœur. Aussi bien ce me sera un soulagement de jeter le secret de ma peine à quelqu'un de sympathique puisque, seule, je ne puis vaincre ces tristes fantômes du souvenir...

— Faites - le sans crainte , mon enfant ; d'avance je vous suis tout acquis.

Ces mots « mon enfant » lui échappaient pour la seconde fois, dans un nouvel élan de

'pitié infinie pour celte fille vaillante qu'il se sentait de plus en plus résolu à protéger.

Suzanne lui fit le récit de la trahison de son amie et de son fiancé, en paroles brèves et émues. Mériot écoutait, attentif, attendri. La sympathie d'un homme de son âge, intelligent et loyal, est d'un grand secours pour un cœur blessé qui s'alanguit et se complaît dans la cruauté presque voluptueuse d'un chagrin d'amour. La réelle indignation que manifestait Mériot releva le courage de Suzanne.

Quand elle lui eut tout dit, il s'écria :

— Et c'est pour de pareilles canailles que vous vous faites ce mauvais sang? En valentils la peine, mon enfant? (Suzanne devenait décidément son enfant.) Gela ne peut pas durer ainsi ; il faut réagir, surmonter ce chagrin. Et d'abord, vous allez me faire le plaisir de consulter un grand médecin qui vous remette vite sur pied. Qu'est-ce au juste que ce mal qui voua immobilise?

— Je ne sais pas...

— Moi non plus, et les médecins que vous avez consultés, pas davantage, sans doute?

— Ce doit être nerveux.

— Ah, ils ont bon dos, les nerfs I Je vais toujours vous envoyer mon docteur, un célè-! bre praticien qui vous guérira rapidement.

— Mais...

— N'allez pas m'objecter que vos moyens ne vous permettent pas de faire une cure sérieuse. D'abord je prends ce livre-là... (Il montrait les pages éparses du manuscrit : les Malfaisants). Je vous offre soixante-quinze centimes par volume, et je tire tout de suite à quatre mille deux cents, soit quatorze éditions. Celava-t-il?

— Oh I monsieur, je suis confuse de votre générosité.

— Ce n'est pas de la générosité; votre première œuvre marche très bien ; ce matin même j'ai donné le bon à tirer des treizième et quatorzième éditions ; je tiens simplement àm'attacher un auteur qui a du succès.

! Suzanne heureuse, égayée, lui souriait, trop loucement émotionnée et reconnaissante pour ►arler. Apparemment le sourire éclos sur les èvres pâles de ce visage amaigri penché lan- ^uissamment sur le coussin qui soutenait a tête de la jeune fille, ce sourire devait *.tre un spectacle rare et charmant, puisque Mériot ne pouvait s'arracher à cette contemplation. Il se leva pourtant, arpenta nerveusèment la pièce tout en continuant d'énoncer

i'heureux pronostics sur le succès du futur livre.

Il semblait avoir quelque autre chose à confier ; mais le moment ne lui parut sans doute pas propice. Interrompant sa promenade, il serra la main de Suzanne en disant :

— Allons, adieu I Je viendrai demain savoir si votre tranquillité revient un peu. Il faut que demain vous soyez gaie, heureuse de vivre. Je vous en prie! ajouta-t-il gravement en mettant dans ces derniers mots toute la ferveur de son dé\T)uement

Et tandis qu'il s'en allait le cœur bouleversa d'espérance, elle le suivait des yeux distraitement.

Dès le lendemain de cette visite, le docteui annoncé se présenta chez Suzanne. Il prescrivit un traitement d'électricité par courants à haute fréquence, le repos, la suralimentation, lequel traitement fit miracle dès la seconde semaines

Bientôt la jeune fille put circuler, appuyée sur une canne. Georges Mériot assistait tout réjoui à ce merveilleux résultat. Sous prétextai de s'intéresser à la cure entreprise par son médecin, et alléguant aussi le besoin de s'en-i tretenir d'une infinité de détails concernant \e^ nouveau livre, il prit l'habitude de venir très souvent chez Suzanne.

Elle ne s'en étonna que pendant les premiers " jours. Ce zèle subit de son .éditeur pour le choix des caractères d'imprimerie, leur dimension, le format du volume, la qualité du papier, la couleur de la couverture, toutes choses dont il n'avait pas même été question lors du

remier roman, Tamusa fort, puis finit par la ! )ucher.

! Elle était reconnaissante à Mériot de tout ce tu'il faisait pour elle, de l'intérêt qu'il appor- 1 iit dans sa vie d'abandonnée. Il mettait une tâlle réserve et une telle bonhomie dans leurs apports que, confiante en lui, presque sans ouci et sans crainte des événements futurs^ îlle reprenait goût à l'existence.

Ainsi passèrent, calmes, les mois, l'année joxxi entière. Suzanne, peu à peu, oubliait. L'inconsciente et grandissante affection qu'elle éprouvait pour Mériot la guérissait du souvenir de son amour trahi.

On était en octobre.

Un soir qu'assise sur son balcon elle regardait les arbres dépouillés, plantés dans la maigre terre ménagée sous des cercles de fer dans le bitume de la rue, semer leurs dernières feuilles en un éparpillement qui jetait des notes d'or brun sur le gris des trottoirs, la porte du salon s'ouvrit, Mériot entra.

Suzanne et Gérald eurent une exclamation de surprise; jusqu'alors jamais leur grand am n'était venu après le dîner.

— Vous, cher monsieur?

— Mon Dieu oui I J'espère n'être pas importun'

— Comment osez-vous même le supposer?

— Et savez-vous pourquoi j'arrive à cettt heure indue?

— Non.

— Eh bien ! primo, pour vous faire faire un tour au Bois.

— Vraiment je ne sais si je dois...

— Si, sil je trouve Gérald un peu pâlot ces temps -ci. Le grand air lui fera du bien. Secundo, pour vous dire que je m'effraie de la fin des Malfaisants,

— Cette fin est vraie à un point que vous ne pouvez supposer. Une de mes amies de couvent a rencontré dernièrement les nouveaux mariés à Florence...

— Mademoiselle de Tremnireck et Michel Savines?

LES SEaMENTS ONT DES AILES 323

— Eux-mêmes, et leur châtiment est depuis es mois commencé. Cette Colette m'écrit très inocemment, ne sachant rien de ma triste venture, que Mercedes et son mari ne s'enîndent pas. Ne pouvant s'habituer à sa méialliance, Mercedes a exigé que son nom fût jouté à celui de Michel ; elle se fait appeler ladame Savines de Tremnireck. A tout insant, à la moindre contradiction de la part e son mari, elle le flagelle de mots froidement mpertinents et lui reproche de s'engourdir lans l'oisiveté. Colette ajoute que Mercedes ait payer cher à Michel les rentes dont il jouit, [ue le malheureux, cahoté par les inexplicables )oanes ou mauvaises humeurs de sa femme, y )erd sa personnalité et devient une sorte de maordome de la capricieuse grande dame. Quelle iitroce union, et comme ils sont punis déjàl

; - — Tant mieux ; j'en suis enchanté I Mais

pour en revenir à votre livre, vous voyez bien k la satisfaction que j'éprouve, moi qui représente le public, que j'ai raison de vous de-

mander de changer le dénouement. Il me fî le vice puni et la vertu récompensée, tou rococo que cela vous paraisse I

— C'est si exceptionnel, si hors de la vérit de la vie!

— Il suffit que cela arrive de loin en loin pou me donner raison. Et puis, il y a bien aussi de temps en temps, la justice immanente.,

— Mais dans mon livre je fais souffrir le coupables.

— Certes I seulement ils souffrent trop litté rairement. Et puis leur souffrance peut avoi une fin, puisque vous ne les mariez pas, eux Ils ne sont point attelés tous les deux à leu mauvaise action; ils se torturent donc à vide très psychologiquement, sans songer à parti l'un pour la Norvège, l'autre pour l'EspaguiE ce qui serait très pratique. Et puis... |

— Et puis?

— Eh bien I l'héroïne martyrisée par eu n'a pas non plus assez secoué le joug de se

souvenirs. vj

— Hélas I Suzanne a soupiré ce mot, et ses paupières

se sont closes comme pour mieux voir le désastre de son cœur. Ce qui la trouble, c'est précisément de sentir l'oubli si proche. Est-ce bien avec le drame de sa vie et sa propre souffrance qu'elle a composé son livre? Il lui semble que toute la douleur et les cris de passion qu'elle a jetés sur ces feuilles manuscrites ont affranchi son cœur. Elle le sent calme, libre. Il a repris vie comme ces petites fleurs des prairies qui, froissées par un pied maladroit, redressent progressivement la tête sous la lente caresse du soleil.

Et tandis que Georges Mériot continue de développer la justesse du dénouement qu'il réclame, et s'écrie nerveux et ému :

— Votre héroïne est d'une fidélité exagérée

à ses souvenirs. Est-ce qu'elle ne devrait pas

se dire : « Ces gens qui m'ont si abominablement

torturée, je dois non seulement les oublier,mais

encore les haïr; ce sont des brutes soumises

à leur seul instinct. Je vous le demande, mademoiselle Suzanne, n'auraient-ils pas dû apprécier cette âme exquise, cette nature généreuse et unique? Lui, l'imbécile, n'a rien compris à cette femme d'élite. Au lieu de donner jusqu'à sa vie pour écarter d'elle toute entrave, il a... »

Mériot continue en vain. Folle d'espoir, Suzanne anxieuse s'interroge : « M'aimerait -il? Et s'il m'aime, est-il possible qu'il n'ait pas deviné, pas vu que moi aussi... »

Elle n'ose achever sa pensée, car cette pensée la. fait souffrir. Serait-elle donc légère, auraitelle si vite oublié? Depuis des mois elle n'a plus qu'un nom dans le cœur : Georges... Quand elle le prononce, les syllabes glissent doucement sur ses lèvres comme une caresse. Mériot a raison : On oublie I

Étaient-ce les vingt ans de Suzanne qui faisaient se dresser soudain en elle le besoin de| reprendre espoir aux paroles éloquentes de son nouvel ami? Elle croit en lui. Celui-là ne s'é-

loignera pas en jetant au vent qui passe la fraîcheur de ses impressions, aux buissons du chemin la poésie de son âme...

— Mademoiselle Suzanne, croyez-moi, il faut oublier ces misérables, le mariage rompu, et chercher un... oui, un... huml huml

Gérald rit, Suzanne tressaille, rappelée à la réalité des choses, tandis que l'enfant, devenu familier avec l'ami Mériot pendant ces mois de journalière fréquentation, remarque malicieusement :

— Ahl si mon éditeur fait « hum, huml » de sa grosse voix, c'est qu'il lui reste quelque chose à dire.

— Tu as raison, petit 1 Seulement si j'exprime avec netteté ce que je pense parce que je ne suis pas un compliqué, moi, mais un homme franc, énergique, résolu ; si je vous dis la vérité et ce que vous devez faire, vous n'allez pas vous fâcher, mademoiselle Suzanne?

— Me fâcher I Ah! mon éditeur, comme dit ce gamin, il faudrait que je fusse bien ingrate I

— Bravo ! un peu de reconnaissance ne nuit pas à l'affaire... Eh bieni pour contenter l'éditeur, — et les lecteurs par-dessus le marché — il s'agit de finir le roman par un mariage.

— Vous voyez combien celui de Mercédèsi et de Savines est peu réjouissant I

— Qui vous parle d'eux?

— C'est la pauvre institutrice de mon romaof que vous voulez voir se marier? Avec qui,f grand Dieul D'ailleurs, aucun des personnages^ introduits dans ce roman ne peut se dévouer généreusement pour la tirer de son abandon., L'homme capable d'une action si belle n'existe pas ! !

Elle a prononcé ces mots nerveusement, malgré elle, croyant son fol espoir tombé, son rêve irréalisable, pensant s'être trompée sur les intentions de Georges Mériot, lequel paraît uniquement préoccupé de cet épilogue du; roman qui l'inquiète si peu, ellel

Mais l'âme droite et forte de Mériot se révèle subitement.

— Croyez-vous vraiment que cet homme 'existe pas?

Très troublée, Suzanne le regarde. Il est

lebout, non loin d'elle, ému plus que sa jovia-

ité habituelle ne permettait de le croire. Un

remblement agite ses mains au moment où il

j'empare de celles de la jeune fille. Elle doute

tncore d'un pareil bonheur. Son émotion est

:elle que machinalement elle cherche à retirer

îes mains; alors Georges resserre doucement

l'étreinte et, forçant Suzanne à l'entendre, il

ose murmurer :

— Je vous aime... depuis des mois je vous aime... Voulez- vous m'accorder votre main?

Elle balbutie :

— Est-ce possible, est-ce possible?

Mériot, torturé par la crainte d'un refus,

crainte qui l'envahit devant le mutisme de la jeune fille, vite, avec incohérence, dans la cruelle appréhension de lui sembler trop âgé, insiste :

— Dix-huit ans de plus que vous, c'est beaucoup, je le sais... Et pourtant avec quelle

ardeur, quelle jeunesse de cœur je vous aime, ma chère, chère Suzanne I

Cet amour lui paraît remonter à leur première rencontre. Se souvenait-elle? Dès ce moment-là, elle sut obtenir de lui tout ce qu'elle voulait.

Suzanne proteste d'un « Oh ! » à la fois timide, coquet et un peu orgueilleux qui remplit Mériot d'espoir. Sa voix grave se fait plus tendre et sonne chaude au cœur de la jeune fdle. Les paroles simples de Mériot la bercent comme un chant. Irrésistiblement attirée vers lui, pendant qu'il parle elle s'étonne de sentir qu'elle l'aime, et combien, depuis des mois déjà, elle a pris l'habitude de compter sur sa force morale, sa protection, son dévouement.

Georges Mériot reprenant le ton jovial pour œmbattre la crainte qui le gagne devant le persistant silence de la jeune fille, dit alors :

— Soyez sûre, ma chère auteur, que moni ami Gérald ne me refusera pas son consentement, luil

Et s'adressant à Tenfant :

- Tu ne seras pas jaloux que nous soyons 3UX à aimer ta chère petite tante? Va, tu aras ta part de joies, mon garçon I ton éditeur le cœur assez large pour que vous y soyez n bonne place tous les deux.

L'enfant, d'un élan fougueux, se jette dans es bras de Mériot en sanglotant. Lui, fou de oie, le serre contre sa poitrine d'un seul bras, lyant tout à coup senti son autre main prisonnière dans celle de Suzanne.

Ce muet consentement le bouleverse au point que des larmes jaillissent de ses yeux. Gérald, croyant qu'il se désespère du silence de sa tante, se tourne vers elle, et dans un accent de reproche et de prière, implore :

— Ohl tante, dis ouil II est si bon, je l'aime tant!

La tante, souriant de la méprise de l'enfant, resserre la main de Mériot et répond avec simplicité :

— Moi aussi je l'aime I

Mériot, bouleversé de joie, se sent pris d'i grand désir d'étreindre Suzanne sur son cœui mais il se maîtrise, craignant de la troubler.

Il se lève, baise follement les mains de jeune fille et la quitte en disant :

— A demain, à toujours I Il va franchir le seuil de la porte, mî

comme sa bonne ironie de Parisien le rei tout à coup un peu honteux de la forte émc tion qu'il vient de laisser voir, il s'arrête e^ gai, jette en souriant :

— Surtout, ma chère fiancée, pas de chanj gement au titre I N'allez pas appeler ce livre ^ le Roman d'un éditeur!

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