HÔPITAL-GÉNÉRAL DE MONTRÉAL
LES SŒURS GRISES
L’ Hôpital-Général de Montréal doit sa première fondation à un vertueux citoyen de cette ville, M. François Charon de la Barre, qui voulut y consacrer ses biens et sa personne. Deux autres pieux laïques, MM. Jean Fredin et Pierre Le Ber, le secondèrent puissamment, et donnèrent avec lui commencement à son œuvre de cha-
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rite, de zèle et de désintéressement. M. Le Ber était le frère de la sainte Recluse qui vécut vingt ans dans une cellule du Couvent de la Congrégation de Ville-Marie, sans communication avec le monde. Il resta fidèle à sa vocation jusqu’à sa mort, ne fit point de vœux, mais termina une vie sainte, comme pensionnaire, à l’Hôpital- Général, en Octobre 1707. Les trois amis voulaient former une Communauté de Frères Hospitaliers, destinés à soigner des hommes pauvres et infirmes.
Dès 1688, M. Charon et ses deux associés obtinrent du Supérieur de la Maison de St. Sulpice de Montréal un terrain convenable à la Pointe à Callière, et ils firent bientôt à leurs frais plusieurs autres acquisitions pour servir à la fondation de l’hôpital.
Le but de l’Etablissement, comme le portent les lettres patentes du Roi du mois d’Avril 1694, était de 44 retirer 44 les pauvres enfants, orphelins, estropiés, vieillards 44 infirmes et autres nécessiteux mâles, pour y être logés, 44 nourris et secourus dans leurs besoins, les occuper dans 44 les ouvrages qui leur seront convenables, faire apprendre 44 des métiers aux dits enfants, et leur donner la meilleure 44 éducation que faire se pourra.” Plus tard, ce même établissement se chargea du soin de fournir aux paroisses de campagne des maîtres d’école qui enseignaient les garçons, comme les Sœurs de la Congrégation enseignaient depuis longtemps les filles.
En Octobre de la même année 1694, Mgr. de St. Valier 2me Evêque de Québec, approuva cette Communauté d’hommes sous le nom de 44 Frères hospitaliers de Si. Joseph de la Croix”; mais la suite ne répondit pas au
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zèle des fondateurs, et ils se virent incapables de former aux vertus de leur état les sujets qu’ils avaient réunis. L’érection d’un nouvel Institut dans l’Eglise n’étant pas une chose triviale et ordinaire, Dieu ne donne pas son Esprit indifféremment à toutes sortes de personnes pour en établir. C’est en vain que M. Cliaron frappa à toutes les portes pour se procurer des coopérateurs dévoués. Les uns manquaient de probité, les autres de piété ; et en 1747, plus de cinquante ans après la fondation de l’Hôpital-Général, l’établissement, criblé de dettes, ne contenait que deux Frères, dont un frappé d’interdit ; et on y donnait seulement asile à quatre vieillards qui y végétaient dans l’indigence et le délaissement.
Ce fut à ce moment qu’une femme se présenta pour administrer l’héritage des pauvres qui se dilapidait indignement en d’autres mains, et cette femme fut Madame Marie-Marguerite Du Frost de la Jemmerais, née en 1701 à Varenne, près de Montréal, et fille d’un brave officier de marine Breton qui s’était fixé en Canada. Jusqu’ici nous avons vu des Français quitter leur pays natal pour initier les Canadiens aux vertus de la vie religieuse ; maintenant c’est une Canadienne de naissance qui va à son tour fonder un Institut de charité, sur celte terre où la générosité est dans toutes les bourses, et la bienfaisance dans tous les cœurs.
Marie Du Frost de la Jemmerais se maria en 1722 à M. d’Youville ; mais étant devenue veuve en 1730, avec deux enfants qui plus tard entrèrent dans le sacerdoce, elle ne songea plus qu’à se consacrer aux bonnes œuvres, et elle commença par visiter les malades à domicile et par rece-
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voir quelques estropiés dans sa maison. Bientôt plusieurs saintes filles s’étant jointes à elle, Mme. d’Youville étendit le cercle de ses charités ; et le zèle intelligent qu’elle mettait à toutes ses actions la désigna aux Sulpiciens, Seigneurs de Montréal, pour prendre la direction de l’Hôpital-Général. Elle en fut chargée provisoirement en 1747 ; mais aussitôt il se forma une cabale fâcheuse contre elle, parmi les plus honorables habitants. Malgré les infructueux efforts des Frères Hospitaliers, on tenait par patriotisme à la conservation de cet Institut, d’une existence déjà ancienne, et le peuple lui-même, ingrat et égaré, s’abandonna à d’incessantes insultes contre la vertueuse dame qui se dévouait à soulager la misère des pauvres. Le Gouverneur et les autorités se liguèrent pour faire expulser Mme. d’Youville de l’Hôpital-Général, et l’on écrivit à Paris tout ce qu’on put imaginer de plus défavorable contre elle. Malgré tant d’efforts, la Cour de Versailles se montra, cette fois, plus éclairée que ses agens ; et des lettres patentes de 1753 substituèrent Mme. d’Youville et ses compagnes aux anciens Hospitaliers, et les érigèrent en Communauté pour prendre soin de l’Hôpital-Général. Aussitôt la Mère Supérieure s’ingénia de mille manières pour arriver à payer les dettes de l’hôpital, et pour lui assurer des recettes à l’avenir. Les épreuves n’étaient pas à leur terme, et deux fois elle vit périr par le feu l’asile de ses vieillards et de ses orphelins.
En 1765 un incendie affreux réduisit sans ressources les 118 personnes que Mme. d’Youville logeait et nourrissait à son hôpital. Cinq ans après, les bâtiments étaient reconstruits et agrandis, et elle y recueillait 170 personnes.
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Avant la conquête, elle en était arrivée à réaliser 60,000 livres de recettes annuelles, par les aumônes et par l’ouvrage qu’elle faisait pour l’armée et pour les particuliers. La prise du Canada par les Anglais tarit une grande partie de ses revenus ; elle n’en donna pas moins suite à son projet d’adopter les enfans trouvés, et elle y ouvrit encore un refuge pour les repenties. Sa confiance en la Providence était sans bornes, et elle écrivait peu de temps avant sa mort :
“ Nous sommes dix-huit Sœurs, toutes infirmes, qui “ conduisons une maison où il y a 170 personnes à nour- “ rir, et presqu’autant à entretenir ; très peu de rentes ; u la plus considérable est celle de nos ouvrages, qui sont u tombés des deux tiers depuis que nous sommes aux “ Anglais. Toujours à la veille de manquer de tout, et “ nous ne manquons jamais, du moins du nécessaire. u J’admire chaque jour la divine Providence qui veut “ bien se servir de si pauvres sujets pour faire quelque u petit bien.”
Il n’était pas petit le bien que réalisait Mme. d’Youville, et son abandon complet entre les mains de Dieu lui valut des grâces spéciales pour la soutenir dans toutes ses traverses. Son histoire relate les nombreux exemples d’assistance qui lui arrivèrent d’une façon miraculeuse. Tantôt elle trouve des pièces d’or dans la bourse de la Communauté qu’elle savait vide ; tantôt, au moment où l’on manque de pain, des tonneaux de farine se rencontrent inopinément dans une salle, sans qu’aucune personne connue ait pu les y porter. Cette protection spé-
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ciale de la Providence s’est continuée jusqu’à nos jours sur l’Hôpital-Général : cet établissement, qui ne peut compter que sur 50,000 francs de recettes assurées, n’en dépense pas moins 150,000 francs par an, et les Sœurs de Charité n’ont jamais compté en vain sur les aumônes, pour leur permettre de soutenir toutes les œuvres dont elles sont chargées. Voici quel est le détail de ces œuvres :
Le soin des malades infirmes des deux sexes.
L’œuvre des filles et femmes repenties, qui a été discontinuée.
L’œuvre des enfans trouvés, commencée en 1754.
L’œuvre des aliénés, commencée en 1783 et abandonnée en 1844.
Le soin d’un orphelinat de filles Irlandaises, établi en 1824 dans l’hôpital, et entretenu par le Séminaire de Montréal.
La visite et le soin des pauvres à domicile, commencés en 1846.
La direction de l’asile St. Patrice, ouvert en 1847 pour les femmes infirmes et les orphelins irlandais des deux sexes.
Enfin, la direction de l’hospice St. Joseph, au faubourg St. Antoine, dans une maison en pierre bâtie et donnée en 1853 par M. O. Berthelet, et où sont recueillis les orphelines, ainsi que les femmes âgées et infirmes.
Madame d’Youville, si manifestement assistée d’en haut, s’endormit dans les bras du Seigneur en 1771 , et depuis lors, les Sœurs de Charité de Ville-Marie n’ont pas cessé de marcher sur les traces de leur noble fondatrice. Entre cent exemples, elles ont donné des effets admirables
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de leur zèle en 1847, lorsque près de 100,000 émigrés irlandais, abordant à Plie de Montréal, se virent en proie aux ravages de la maladie pestilentielle la plus effrayante. Les filles de Madame d’Youville volèrent à leur secours, et sept d’entr’elles eurent le bonheur de mourir martyres de leur charité pour le prochain, sans que leur perte pût ralentir la sainte ardeur de leurs compagnes.
Une autre sainte mort est venue, en 1853, couronner une vie trop courte pour la terre. Catherine Kollmyer, née de parents protestants, ayant appris dans la Bible que Dieu promet la bénédiction éternelle à celui qui soulage le prochain, s’échappa de la maison paternelle, à l’âge de seize ans, pour venir demander aux Sœurs Grises de l’admettre dans leur Communauté. Ramenée chez elle par sa famille, elle n’en persista pas moins dans son généreux dessein, et triomphant enfin de tous les obstacles, elle entra à l’Hôpital-Général, s’y fit catholique et ensuite novice ; puis elle mourut bientôt après, avec l’espoir d’être placée à la droite de Jésus-Christ dans le ciel, selon la promesse de la Bible.
Dans leurs trois établissements de Montréal, les Sœurs Grises, ou Sœurs de Charité, comptaient, en 1853, 55 professes et 16 novices ou postulantes. Elles y donnaient leurs soins à 169 vieillards, 374 orphelins, et 60 enfans trouvés (1).
(1) Les premières personnes qui se joignirent à Madame d’Youville pour son œuvre charitable furent :
Marie-Louise Thaumctr de la Source,
Catherine Demers-Desseemont,
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La Communauté de Mme. d’Youville a de plus donné naissance à quatre établissements, à St. Hyacinthe, à St. Boniface de la Rivière Rouge, à Bytown et à Québec.
A la demande de M. Ed. Crevier, Curé de St. Hyacinthe, quatre professes se transportèrent dans cette ville le 7 Mai 1840, pour y prendre la direction d’un Hôtel- Dieu, où elles admettent, outre les malades, des infirmes et des orphelins des deux sexes. Elles visitent les malades à domicile, et prennent en pension les femmes de toute condition. A la fin de 1853, il y avait dans cette maison 17 professes et 3 postulantes. On y avait admis dans l’année 355 malades.
Quatre professes demandées par Mgr. Provencher, dont le nom est bien connu des lecteurs des Annales de la Pro-
Catherine de Rinville,
Thérèse Lasser-Laforme, et Agathe Véronneau ; — filles pieuses, dont plusieurs vivaient avec Madame d’Youville depuis 1737, en prenant soin des femmes pauvres et infirmes.
Etat et Recensement de cette Communauté au 31 Décembre 1853.
Hôpital- ) Général, j
45 prof. 16 no v. ou
post. 141 inf. 180 orph. 60
enf. tr. 42 dom.»
Asile St. ) Patrice, f
Hosp.St. ) Joseph. )
Bouches.
(Précis historique <fcc., cité page 22.)
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pagation de la Foi , arrivèrent à St. Boniface, sur la Rivière Rouge, le 21 Juin 1844. Ce village, devenu ville épiscopale depuis 1847, est situé dans le territoire désolé de la Baie d’Hudson. Les Sœurs de Charité habitèrent pendant un temps dans l’une des cabanes qui composent l’Evêché ; ensuite elles occupèrent une maison de bois, bâtie pour elles par le prélat missionnaire. Les Sœurs Grises y font au milieu des Sauvages les œuvres de la Maison de Montréal, et elles ont en outre ouvert des écoles pour les enfans. Elles sont indépendantes de la Maison de Montréal, mais elles tirent leurs sujets de la Maison-mère, le pays n’offrant aucune ressource pour le recrutement d’une Communauté religieuse. En 1849, elles ont fondé une mission à St. François-Xavier du Cheval Blanc ; en 1853, elles étaient, dans le diocèse de St. Boniface, au nombre de 11 professes, et elles montraient l’Anglais et le Français à 70 enfans.
Mgr. Phelan a fondé en 1845 l’Hôpital-Général des Sœurs Grises de Bytown. Cinq professes y arrivèrent le 20 Février de cette année, et elles furent d’abord logées gratuitement dans une des maisons des Pères Oblats. Puis, le 10 Juin 1850, elles entrèrent dans le Couvent qu’elles ont bâti à leurs propres frais. Leurs œuvres sont le soin des pauvres et des malades de l’hôpital, la visite des pauvres et des malades à domicile, le soin des émigrés à leur arrivée, et l’éducation de la jeunesse. A la fin de 1853, on comptait à Bytown 21 professes et 9 novices ou postulantes; elles élevaient 12 orphelins, et elles avaient soigné dans leur hôpital 133 malades dans le cours de l’année, et donné l’instruction à 321 enfans.