LES
Albany (Amérique).
Huesca (Espagne).
Pittsburgh-Alleghany City P. (A rique).
Salamanque (Espagne).
Indianopolis (Amérique).
Gand (Belgique).
Grasse.
Troy (Amérique).
llochefort .
Chantenay.
Lons-le-Saulnier.
Détroit (Amérique).
Saint-Pierre-lez-Calais.
Charleroi (Belgique).
Mataro (Espagne).
Richmond (Amérique).
Liverpool (Angleterre).
Autun.
Birkenhead (Angleterre).
Jerez-de-la-Frontera (Espagne).
Limoges.
Cork Irlande).
Saint-Denis.
Milwaukee (Amérique).
Chicago (Amérique).
Auch.
Londres, Sainte-Anne (Angleterre),
Palma (Iles Majorques).
Rive-de-Gier.
Zamora (Espagne).
Tarragone (Espagne).
Saintes.
Armentières.
Vienne en Dauphiné.
Cent cinquante-huit maisons dont quatre-vingttreize en France, onze en Angleterre, trois en Ecosse, deux en Irlande, dix en Belgique, dix-sept en Espagne, dix-neuf en Amérique, une en Afrique, une en Italie et une en Suisse.
Nous avons marqué un de ces établissements in spem resurrectionis, c'est celui de Suisse, la maison de Genève, que les Petites Sœurs ont été obligées d'abandonner et où, durant quinze ans, elles ont recueilli et nourri un nombre prodigieux de vieillards. Gomme toutes les maisons de la Petite Famille, celle de Genève avait été fondée dans des circonstances toutes providentielles de piété et de dévouement. On y avait eu bien de la fatigue et bien de la joie : elle a été une des fondations les plus intéressantes et dont le premier instrument avait été le plus dénué et le plus chétif.
Une veuve catholique de grand nom en eut la première pensée. Elle était sans fortune et ne disposait d'aucune ressource ; sa pensée était simplement un désir, et ce désir était isolé. L'œuvre des Petites Sœurs des Pauvres, bien qu'elle fût déjà épanouie d'une façon merveilleuse , n'avait pas attiré l'attention des catholiques de Genève. Notre veuve cependant, dans sa prière, entretenait le bon Dieu de son désir. Gomment lui avait-il été suggéré ? comment le nourrissait-elle?... Il la pressa de telle sorte que, malgré la réserve et la discrétion que lui imposaient tout à la fois ses malheurs, son âge, son
éducation et sa dignité, la pieuse femme se décida à écrire directement au Bon Père et à lui demander quelques-unes de ses enfants pour le canton de Genève. La demande se produisait toute seule, sans appui d'aucune sorte, sans indication du moindre moyen d'exécution. C'était une demande qui semblait devoir rester stérile. Quand le Bon Père reçut cette ouverture, il fut sans doute assez ému. Il avait déjà entrepris les fondations d'Angleterre ; une à Genève lui parut bien appétissante; il ne pouvait ignorer qu'elle serait bien délicate. Il crut qu'il ne fallait y penser qu'avec prudence. La vraie prudence était de n'y pas penser du tout et de laisser agir le bon Dieu. Cette première lettre demeura sans réponse. La veuve , qui savait qu'il faut quelquefois importuner , ne se rebuta pas : elle renouvela sa demande, elle la renouvela plusieurs fois. C'était toujours uniquement l'expression d'un désir.
Le Bon Père était, dans ces années, fort appliqué aux diverses fondations qui se faisaient incessamment; il avait à répondre à des sollicitations multipliées et à faire patienter des intentions généreuses, armées parfois de moyens d'exécution assez puissants et assez rapides. Il était obligé d'attendre que les Sœurs fussent formées aux règles et à l'esprit de la Petite Famille, avant de les envoyer à de nouvelles entreprises. On l'a vu par notre récit. La Providence agissait en dépit de tout, et en somme
tout le souci du Bon Père et de ses enfants était de correspondre fidèlement à ses intentions.
La veuve priait et sollicitait toujours. Le Bon Père fut à la fin frappé de son insistance : il ouvrit des relations pour s'informer des appuis qui avaient pu être ménagés, et des ressources qu'on pouvait prévoir. La veuve n'avait aucun appui ; elle ne cacha pas que sa bourse à elle-même n'était pas en état de faire beaucoup de largesses. On rengagea à essayer de préparer à l'avance au moins quelques concours; elle n'y réussit point. Sa situation précaire lui ôtait-elle le crédit que son nom et ses vertus lui avaient mérité? Néanmoins, elle ne put consentir à renoncer à son désir. Le désir du bien poursuit et possède ainsi certaines âmes ; celle-ci alla consulter le curé d'Ars. Elle lui exposa son vœu, les obstacles et les refus qu'elle avait rencontrés, les conditions qu'on lui réclamait et qu'il lui était impossible de réaliser. Le curé d'Ars l'engagea à ne pas quitter son dessein; il lui promit le succès et garantit le fruit d'une fondation cle Petites Sœurs à Genève.
Encouragée ainsi, la veuve renouvela ses instances de plus belle, tant et si bien que le Bon Père envoya à Genève, vers 1860, quelques-unes de ses enfants voir et s'informer. Les impossibilités éclatèrent à leurs yeux ; les difficultés se montraient de toutes parts. Les mœurs, l'esprit du peuple, l'opinion générale ne se prêtaient pas aux usages des
Petites Sœurs. La quête paraissait impraticable. Toutefois, les ténèbres où elles voyaient cette population plongée, ces ténèbres sensibles aux yeux de la foi, et au milieu desquelles tant d'âmes, parfois inconscientes, sont en danger de se perdre, ne pouvaient qu'exciter le désir des Petites Sœurs. Sans avoir jamais étudié la théologie, elles sont toutes de l'avis de ce saint évêque d'Orléans, du ixe siècle, qui disait que lorsqu'on ne peut faire briller la lumière aux yeux des aveugles, il faut au moins leur en faire sentir la chaleur. Le feu, la chaleur de la lumière, n'est-ce pas la charité ? et c'est précisément la vocation des Petites Sœurs de feire sentir cette charité, produite par la lumière souveraine qui est le Verbe, aux âmes mêmes jalouses de se dérober à ces clartés divines ! Genève semblait une terre où le zèle des Petites Sœurs des Pauvres était miséricordieusement appelé.
Sans ressources et sans intelligence dans le pays, n'ayant reçu que des avis peu encourageants de tous ceux qu'il avait consultés, sans autre raison humaine d'ailleurs que les importunités de la sainte veuve, le Bon Père après avoir constaté plusieurs fois que les obstacles étaient prodigieux et en apparence insurmontables, envoya ses enfants (1861) à Genève, avec mission de risquer l'aventure. C'était bien, comme disait saint François de Sales, un coup de hasard, et pire que cela, mais il était entrepris sous la providence de Dieu et la pro-
tection de la sainte Vierge et du glorieux saint Joseph (1).
La providence de Dieu, la sainte Vierge et saint Joseph se mirent de fête : tout alla à cette fondation de Genève de la façon merveilleuse dont l'histoire des Petites Sœurs des Pauvres nous a donné tant d'exemples. D'abord, on manqua de tout. On employa des semaines entières à chercher une maison convenable dans Genève même, et on n'en trouva point. On était logé à Garouge, paroisse catholique de l'ancienne Savoie, annexée en 1815 au canton. On y avait reçu l'hospitalité chez la veuve même dont nous avons parlé. Cette veuve possédait une assez ancienne habitation avec un grand enclos fermé de murs; elle n'occupait qu'une partie des bâtiments ; elle louait les autres. Elle proposa aux Sœurs de les installer chez elle, provisoirement au moins. Elle eût voulu pouvoir leur offrir le logis gratuitement : elle avait le chagrin de ne pouvoir se permettre cette largesse. On s'arrangea comme on put, assez étroitement ; on recueillit quelques pauvres, et on commença la petite vie qu'on avait coutume de faire partout. Le nombre des Sœurs était exigu ; celui des pauvres, des plus restreints. Tout ce petit commencement était chétif. Les Petites
(1) Paroles de saint François rapportées par sainte Jeanne Françoise Frémyot de Chantai dans la relation qu'elle a écrite et signée de sa main sur un registre du premier monastère de Paris, de la fondation de cette maison.
Sœurs s'épuisaient en vain à chercher un logement
plus large ; toutes les démarches restaient infructueuses : encore avaient-elles bien de la peine à nourrir le petit monde qu'elles avaient recueilli ; elles y parvenaient je ne sais comment.
La quête élait difficile, et les Sœurs ne l'exerçaient que discrètement. Cependant, malgré cette réserve, leur œuvre avait éveillé l'attention. Les bons anges des pauvres âmes, au milieu desquelles elles étaient venues vivre, pressaient certaines de ces âmes d'aller visiter l'asile. Les visites amenaient des aumônes, quelques-unes assez généreuses. Plusieurs protestants, émerveillés et attendris devant une œuvre si nouvelle à leurs yeux, si belle et si touchante, voulurent bien concourir à en soutenir et à en asseoir l'entreprise. Les Sœurs n'ont pas connu toutes les mains qui se sont ouvertes pour leurs pauvres.
Le vénérable M. Dunoyer,curé de Genève et dont le respect était alors populaire, devint le confident de plusieurs de ces bons protestants ; il fut le dépositaire et le canal d'assez grosses aumônes. Ces aumônes, en même temps, ne contribuèrent pas peu à fixer l'attention du vénérable curé sur l'entreprise que la Providence conduisait à Carouge.
Cependant, les affaires de la bonne veuve la contraignirent à mettre en vente l'immeuble où les Sœurs avaient pris leur logement. Cette circonstance semblait devoir détruire l'établissement h
peine naissant. Un nouvel acquéreur voudrait-il continuer à le loger ? c'est un locataire parfois assez incommode et assez rebutant qu'un asile de vieillards. Les Sœurs n'ignoraient pas d'ailleurs qu'elles trouveraient difficilement à Carouge, à Genève ou dans un rayonnement aussi voisin de la ville, un autre immeuble à leur convenance. Qu'allaient-elles devenir ? Elles ne se troublèrent point et se confièrent au glorieux saint Joseph ! Si, par hasard, un nouveau propriétaire eût consenti à les accommoder de tout l'immeuble qui semblait pouvoir suffire à l'épanouissement de leur asile, pouvaientelles assez compter sur la générosité publique pour se charger d'un aussi fort loyer? Tout semblait bien précaire, et les catholiques de Genève qui avaient goûté l'essai qu'on venait de tenter au milieu d'eux, et qui ne partageaient peut-être pas, tous, la confiance des Petites Sœurs, les catholiques de Genève commencèrent à s'alarmer et à trouver la situation assez critique. C'est alors que M. Dunoyer se décida à intervenir. Il connaissait l'œuvre, il en goûtait l'esprit ; il se sentit jaloux d'en assurer le bienfait à la pauvre église de Genève. Il trouva de ses deniers ou des deniers de l'aumône une somme suffisante pour se rendre acquéreur de l'immeuble de Carouge, et le livra gratuitement aux Petites Sœurs des Pauvres. Pendant plusieurs années, le vénérable curé en est resté l'unique propriétaire. Ce ne fut qu'en 1868 qu'il put se substituer quel-
ques-unes des Petites Sœurs, citoyennes belges et françaises, qui, à leur tour, avaient trouvé dans leur patrimoine personnel ou dans les aumônes mises à leur disposition, de quoi assurer aux pauvres de Genève une jouissance inviolable, selon le droit et la loi, de la maison et du terrain où ils étaient recueillis.
Depuis l'acquisition de M. Dunoyer, les Sœurs, maîtresses de tout l'immeuble de Garouge, s'élargirent à mesure que prenaient terme les baux consentis par l'ancien propriétaire. Elles purent, à la fin, loger de quatre-vingts à quatre-vingt-dix vieillards. On vivait là comme dans les villes de France , d'Angleterre et de Belgique , des ressources de la Providence, au jour le jour, avec de grandes fatigues, mais aussi avec bien de la joie.
A diverses reprises, quelques-unes des autorités républicaines avaient placé de pauvres pensionnaires au modeste asile de Garouge, et elles s'étaient estimées heureuses de la générosité et de la charité des Petites Sœurs. On croyait pouvoir se promettre de longs jours : on attendait même de saint Joseph qu'il envoyât les ressources nécessaires à la construction d'une chapelle qu'on méditait d'élever au milieu des autres bâtiments, où les hommes habitaient d'un côté et les femmes de l'autre. En attendant, on avait converti en oratoire la plus belle pièce de la maison. C'était un ancien salon dont les riches boiseries sculptées et les divers ornements
témoignaient de la grandeur et du luxe des anciens propriétaires. Le nouveau était désormais le Dieu de la crèche.
On avait ménagé sur le beau salon des ouvertures pour les diverses salles, afin que les pauvres hôtes pussent tous assister à la messe. Un vénérable chanoine fort âgé, prédicateur en son temps, désormais retiré dans une petite maison à deux kilomètres au moins de l'asile, était heureux de consacrer les jours de sa vieillesse aux Petites Sœurs des Pauvres et à leurs bons vieillards. Par toutes les saisons, par tous les temps, souvent à travers la neige, dès cinq heures du matin, le bon vieillard sonnait à la porte des Petites Sœurs, content de donner à Dieu, dans la peine et la fatigue, les dernières forces d'une vie qui s'éteignait, les dernières lueurs d'un zèle qui ne vieillissait pas.
M. le curé de Garouge, chargé d'une paroisse populeuse, était le confesseur des Sœurs. Parfois quelque prêtre de passage venait annoncer la parole de Dieu dans la pauvre petite chapelle. Les prêtres de Genève ne se privaient pas non plus d'y paraître. Combien de fois l'abbé Mermillod, alors vicaire de Notre-Dame, plus tard évêque d'Hébron et vicaire apostolique de Genève, ne s'est-il pas dérobé à de magnifiques et splendides auditoires, pour venir rompre la parole de vie aux pauvres de l'asile ! C'était fête quand il y paraissait. M^r Mermillod est né à Carouge ; parmi les vieillards des
Petites Sœurs, plus d'un se souvenait du temps où l'éloquent orateur et l'illustre prélat n'était encore que le petit Gaspard. Aussi quelles larmes sous les bénédictions épiscopales ! quels baisers sur ses mains consacrées ! Quels souvenirs aussi ne cherchait-on pas à lui rappeler ? et comme on était heureux quand, avec la vivacité de son esprit et l'éclat de cette parole incomparable qui se plie à tout, qui dit tout et qui charme toujours, l'aimable pasteur entrait dans la pensée de ses pauvres vieilles brebis, les appelait de leurs noms, les entretenait de leurs anciennes affaires et répondait à toutes leurs évocations de sa petite enfance.
Quand il était à Genève, Févêque aimait à venir célébrer la fête de Noël à Carouge, et à dire la messe de minuit à l'asile des vieillards. Il trouvait là une image vivante de Bethléem. Les Petites Sœurs déployaient, dans ces circonstances, tout le luxe dont elles pouvaient disposer; la chapelle était brillamment illuminée; tous leurs vieux avaient la barbe faite et portaient leurs beaux habits du dimanche ; les bonnes vieilles avaient bien conservé, les unes de leur aisance d'autrefois, les autres, des reliques de quelque bienfaitrice, un morceau de ruban, un bout de broderie, quelque brin de soie ou certaine manière de châle qu'elles exhibaient avec gloire en cette grande occasion. Je puis parler d'une de ces messes de Noël. C'était au moment des grandes douleurs de la patrie; la
saison, on le sait, était d'une rigueur excessive ; les perplexités de tous les cœurs en France étaient inénarrables. On partageait bien nos angoisses patriotiques à Garouge. Quelques-uns des réfugiés français fréquentaient la chapelle des Petites Sœurs. Elle était étincelante la nuit de Noël ; les bons vieillards propres et bien à leur place, chantaient leurs plus beaux cantiques ; M>r Mermillod était à l'autel ; il parla comme il sait parler. La fête était complète, et à la communion tous les vieux et toutes les vieilles escortés de leurs Sœurs, de leurs mères plutôt, s'approchèrent du Dieu eucharistique. Après la messe, comme les Petites Sœurs n'oublient jamais rien, et qu'il y a toujours entre leurs mains des aumônes pour toutes choses, un petit repas avait été préparé. On fît réveillon. Mer Mermillod parcourait les salles transformées pour le moment en réfectoires ; et comme toujours, il était acclamé et entouré. Il servait les uns, il interrogeait les autres, il répondait à cent questions à la fois, il était pris par les mains, tiré par la soutane ; il se donnait à tous. Il avise dans un coin une bonne femme qui paraissait chagrine*: elle ne participait point au réveillon, et elle restait comme isolée au milieu de la fête. Le bon pasteur l'interroge ; la pauvre vieille avait le cœur bien gros ; elle avait compté être aussi joyeuse que ses compagnes, mais elle n'était pas des plus ingambes, et la chapelle de l'asile, installée dans un salon sur
LES PETITES SOEURS DES PAUVRES ZZb
lequel on avait ménagé des ouvertures pour les diverses salles, la chapelle de l'asile n'était peutêtre pas très commodément disposée pour la circulation. Y avait-il eu encombrement parmi tous ces invalides ? notre vieille s'était-elle mise en retard ? la Petite Sœur ou la compagne qui devait l'aider à se rendre à l'autel, avait-elle manqué d'agilité ? Bref, la pauvre créature n'avait pu faire le trajet en temps utile, et le Saint Sacrement était rentré au tabernacle avant qu'elle eût pu atteindre la sainte table. C'était la cause de son chagrin, et il était bien vif. — (( Oh ! dit l'évêque, qu'à cela ne tienne ! je suis encore ici, et je vais vous donner le bon Dieu ! » Guidant alors, et soutenant lui-même la bonne femme, tout en étant aidé de quelque Sœur, le prélat rentre à la chapelle, fait rallumer les cierges, revêt l'étole et le lin ; le vieux clergeon des Petites Sœurs de sa voix chevrotante, redit le Confiteor. Ce n'était pas l'isolement de saint François de Sales à l'Hôtel de YEcu, n'ayant que son bon ange et celui de Jacqueline Coste, pour assister à la communion de cette bonne fille ; mais c'était bien le même Dieu, la même charité et la même fête ! Le cœur de notre pauvre vieille se trouva réjoui et épanoui comme celui de ses compagnes.
Oh ! les belles joies du cher oratoire des Petites Sœurs des Pauvres à Garouge ! Les bons anges du diocèse devaient aimer ce petit réduit, où Notre-
Seigneur était si bien prié, si bien aimé, si bien servi. Un moment arriva où le cher petit oratoire fut le seul endroit de la grande paroisse de Carouge, qui compte plus de six mille âmes catholiques, où le Dieu de l'Eucharistie pût s'immoler. C'était le temps de la persécution. L'église paroissiale avait été livrée au schisme et profanée en dépit des traités de 1815, où les puissances européennes avaient garanti à cette population la liberté de son culte. Pendant qu'on élevait en toute hâte le hangar de planches qui abrite encore aujourd'hui l'autel catholique , le curé et les vicaires de Carouge allèrent célébrer les offices paroissiaux à l'asile des Petites Sœurs. On ouvrait alors toutes les fenêtres de ce salon du xvmc siècle que nous décrivions en commençant, et, prosternés dans la cour et le jardin, les paroissiens de Carouge , recueillis et fidèles, adoraient en plein air, sous la pluie et au milieu de la neige, le Dieu qui console et fortifie, qui nourrit l'espérance et assure la victoire.
Nous ne pouvons entrer dans tous les détails de la vie qu'on menait dans le petit asile de Carouge. Comme les bons vieux s'y trouvaient bien, et comme ils l'aimaient ! Comme ils étaient fiers du beau jardin cultivé de leurs mains, et qui leur rendait des récoltes prodigieuses ! Comme ils étaient glorieux des qualités et des services du moindre bétail de la maison ! quels soins autour des vaches ! quelles attentions pour l'âne ! Tous étaient fiers
de ces diverses richesses de leur pauvreté, dont ils partageaient d'ailleurs le soin et le gouvernement avec les Petites Sœurs. Quel respect, quel amour pour ces Petites Sœurs ! et comme la maison tout entière était un admirable et souriant exemplaire de la paix, de la joie, de la lumière des consciences chrétiennes ! Quelle vie généreuse et édifiante menaient la plupart de ces bons vieux ramassés dans la misère, dans l'ignorance surtout, et au milieu de toutes les conséquences de l'ignorance ! Quelles morts aussi, quelles morts radieuses el bénies !
Le jour de la persécution devait venir. Après tout, durant de longues années, les Petites Sœurs avaient peut-être eu besoin à Genève d'une prudence particulière ; elles n'y avaient pas trouvé, avec les diverses autorités, beaucoup plus de difficultés que partout ailleurs. Elles avaient eu à ménager les préjugés de la cité calviniste et de son gouvernement. Tant qu'elles n'eurent devant elles que ces préjugés, tout alla encore. Mais un jour, la haine de Dieu se leva dans toute son horreur, et une influence politique s'en prit directement à l'Église, se proposant de l'expulser du canton. Je ne suivrai pas les diverses phases de la lutte. Je m'en tiens aux Petites Sœurs. L'Etat les attaqua. Il leur nia le droit de posséder ; et, comme en fait elles ne possédaient rien, il tenta de confisquer le des citoyennes belges et françaises qui en
laissaient la jouissance aux pauvres de Genève. Pour arriver à ces termes extrêmes, par combien de douleurs et d'angoisses les Petites Sœurs ne durent-elles pas passer ! Patientes, résignées, confiantes en Dieu, les Sœurs ne laissaient pas d'aimer leurs vieillards. Elles leur étaient attachées par les vœux mêmes de leur Institut et aussi par la consolation qn'elles ressentaieat à pourvoir aux besoins de leurs pauvres, à soulager leurs maux et à leur assurer l'heureuse existence qu'elles leur avaient procurée.
La fermeté de ces cœurs généreux, sans être ébranlée, ne laissait pas d'être alarmée à la pensée d'être peut-être un jour contraintes de délaisser ces chères âmes, et de les livrer de nouveau à l'abandon et à la misère d'où on les avait tirées. Mais encore devant cette perspective cruelle, les Sœurs avaient leur esprit d'obéissance et leur admirable résignation à la Providence. Habituées à se confier en elle et à vivre au jour le jour, elles savaient ne pas envisager l'avenir, et elles comptaient sur des grâces et des forces particulières pour les moments douloureux.
La persécution, à laquelle elles étaient en butte, retombait de tout son poids et de toute son horreur sur les cœurs de leurs vieillards. Ceux-ci étaient vraiment torturés , et ils avaient besoin des exemples et des conseils de leurs Petites Sœurs pour ne pas s'exaspérer. Qui pourrait dire les per-
plexités de ces pauvres vieillards menacés d'être privés de leurs Sœurs et d'être expulsés de leur maison ? Nous l'avons dit , cette maison, ils la regardaient comme la leur ; ils en jouissaient en vrais propriétaires. C'est Dieu qui leur avait donné cet asile. Et quelle surprise , quelles terreurs, lorsquenfin après toutes sortes de débats, de menaces, de suggestions, de tentatives, le grand Conseil, qui est l'autorité suprême, fut tout crûment saisi d'un projet de proscription !
Les angoisses des Sœurs et celles des bons vieux habitants de l'asile de Carouge se répercutaient loin de Genève, dans le cœur du Père et du fondateur de la Petite Famille. Le Bon Père avait suivi religieusement toutes les sinuosités de la persécution : ce fut là son chemin de la croix. Son cœur paternel n'embrassait pas seulement les filles qu'il avait enfantées à la charité, et vouées au service des pauvres ; il embrassait aussi les vieillards : ne sontils pas ses enfants ? N'est-ce pas lui qui les a recueillis ? Si les Petites Sœurs les servent et les aiment, n'est-ce pas lui qui a inspiré et développé dans leurs cœurs cet amour et ce dévouement ? Tout est sorti, en effet, du cœur sacerdotal du Bon Père. Et les austérités du sacerdoce enlèvent-elles quelque chose à l'impétuosité et à la sensibilité du cœur paternel ? Ce cœur était d'autant plus douloureusement oppressé que c'était à lui de prévoir, et que d'ailleurs il ne pouvait se faire illusion.
Depuis longtemps il envisageait le terme où devaient aboutir les persécutions de Genève : il s'attendait à la proscription. La proscription pour les Petites Sœurs, après tout , c'était encore peu de chose. Partout il y a des vieillards, partout elles peuvent remplir leur vocation ; et le Bon Père ne manquait pas d'emplois à donner aux douze ou quinze petites filles qu'on voulait empêcher de servir les pauvres à Genève. C'était surtout le souci des pauvres qui poignait profondément son cœur. Il ne pouvait se résigner à les abandonner; et cependant n'était-ce pas une folie de vouloir transporter loin du canton de Genève les quatre-vingts vieillards, plus ou moins infirmes, que l'asile abritait ? On pouvait caresser ce désir, pouvait-on se flatter de le rendre réalisable ? Le cœur avait bean protester, la raison lui répétait, en le torturant, que c'était folie de vouloir prolonger la lutte avec l'État de Genève au delà de la proscription, et qu'il fallait abandonner les vieillards de ce malheureux pays. Raison impitoyable et évidente. Gomme on la scruta, comme on l'examina, comme on en reconnut avec effroi la solidité et la nécessité! Néanmoins on ne prenait pas de parti. On le prendrait certainement au temps voulu ; mais on attendait. Pourquoi se hâter et se précipiter dans ces décisions cruelles ? On priait, on demandait du courage sans même oser avoir de l'espérance. L'heure vint où il fallut se décider. La proscription allait être décrétée ; il n'y avait plus de
cloute. Déjà cent fois au moins le Bon Père avait adressé des consolations à ses enfants éprouvés. Les diverses Mères assistantes de la Congrégation avaient paru à Genève au moment des plus vives angoisses, apportant les bénédictions et les avis du Bon Père. Il ne pouvait, au moment décisif, à l'instant où ils allaient être proscrits, les laisser sans un appui et un conseil particulier. Mais, lui aussi, le Bon Père, il était au pied du mur, et la Providence semblait lui adresser le discours de saint Vincent de Paul aux dames de la cour d'Anne d'Autriche : « Or sus, mon Père, vous avez assez fait pour eux... Voulez-vous les abandonner? » A cette question suprême, toutes les raisons qui Pavaient tant absorbé et lui avaient paru si solides, se trouvèrent renversées par une raison supérieure, une raison de cœur, une raison de charité. « Les Petites Sœurs ne peuvent abandonner leurs vieillards, se dit le Bon Père, elles sont leurs Mères ! Tant que les vieillards voudront se donner à la Petite Famille, continuait-il, la Petite Famille ne peut leur manquer. Nous emmènerons tous ceux qui voudront nous suivre dans nos maisons de France, nous les soignerons jusqu'à la fin. »
On craignait bien que le gouvernement de Genève ne cherchât à apporter quelque obstacle à cette résolution. On ne s'arrêta pas à ce scrupule. La générosité d'ailleurs est encourageante et fortifiante : elle nourrit et développe Tespérance : ell«
est communicative. Le conseil de la Petite Famille applaudit à la décision du Bon Père. Cette décision était simple, naturelle, raisonnable. Avait-on pu hésiter à la prendre, et comment ne l'avait-t-on pas envisagée et ne s'y était-on pas arrêté au premier abord ? Ca Petite Famille, qui nourrit tous les jours plus de dix-huit mille vieillards, eût-elle pu se défier de la Providence au point d'abandonner quatre-vingts de ses vieux enfants ? On était désormais enthousiasmé et même consolé. On redisait les paroles du Bon Père : a Nos pauvres sont nos trésors, nous les garderons ! » La bonne Mère assistante générale partit pour Genève, joyeuse, et je dirai même fière, fière de son Bon Père, fière de ses Petites Sœurs, fière aussi de la Providence qui leur donnait à tous de si généreuses inspirations. Quand elle arriva, elle trouva l'asile dans la consternation. La décision du grand Conseil n'était pas encore prise : elle ne pouvait laisser de doute. On avait huit jours devant soi. Cette semaine fut employée à faire faire le jubilé (1875) aux pauvres vieux. Étant de la Petite Famille, ils ne sont pas étrangers à ses sentiments ; ils se recueillirent avec ferveur ; et à leur tour, se confièrent à la Providence. Enfin le grand Conseil prit sa décision, et le décret d'expulsion fut notifié aux Sœurs. Le délai d'un mois leur était accordé pour effectuer leur départ. La désolation des vieillards fut extrême, mais la proposition que leur fit la bonne Mère assistante
les consola extrêmement aussi. On n'avait pas voulu la publier d'avance, malgré le chagrin des vieillards, de crainte de paraître provoquer et braver le grand Conseil et le gouvernement de Genève. Leur résolution promulguée, celle du Bon Père fut aussitôt mise en regard ; les vieillards l'acceptèrent avec joie. Quelques-uns, qui avaient pris déjà des dispositions prudentes pour se ménager un abri au sortir de l'asile, revinrent bien vite sur leur décision, et n'hésitèrent pas à quitter leur patrie pour s'attacher à leurs Petites Sœurs.
On avait encore trente jours; jours précieux, jours douloureux. Les bons vieux étaient bien contents de suivre leurs Petites Sœurs et de n'être pas abandonnés par elles. Toutefois ils avaient encore le cœur gros. Ils avaient à Genève, à Carouge, des familles, des enfants, des amis peut-être, — bien que les malheureux n'en aient guère, — il fallait tout laisser. C'était à eux que l'exil était dur, c'était sur eux que retombait la proscription. Les souvenirs d'enfance, les anciennes joies, le soleil de la patrie, son jour qui caresse les yeux et les repose, tout ce qu'ils allaient perdre se résumait pour ces pauvres gens dans leur maison. Cette maison qui les abritait et les nourrissait, dont ils partageaient les soins et les sollicitudes, dont ils aimaient et connaissaient si bien les diverses aisances! Ils la parcouraient tristement, ils disaient adieu à toutes choses, ils baisaient les murs, ils visitaient le jardin si bien
fécondé par leurs sueurs, ils en contemplaient les derniers fruits, ils en cueillaient les dernières fleurs ; ils voulaient en garderie souvenir, en emporter des feuilles ou des branches : ils auraient tout emporté ; mais le Bon Père avait dit à ses filles : « Prenez les pauvres, et laissez le reste. » Il se réservait sans doute de défendre le bien des vieillards. Il n'ignorait pas que c'est un devoir imposé par les conciles aux recteurs du bien des pauvres, de maintenir et même de défendre l'esprit des fondations. Il attendait. C'est sa coutume. Il n'avait encore à obvier qu'à un décret de proscription. Le gouvernement de Genève, de son côté, n'avait pas prononcé la confiscation qui n'est pas même consommée encore à l'heure où j'écris. Il la préparait ; en proscrivant les Sœurs, il avait mis leurs biens sous le séquestre. Leurs pauvres biens ! Le séquestre venait tous les jours, escorté de plumitifs armés d'écritoires ; il examinait, compulsait, inventoriait le mobilier de l'asile. Il comptait les paillasses des Sœurs et les couchait par écrit ; il en faisait autant des chaises dépenaillées de leurs pauvres, des tables et des bancs vermoulus, des marmites et des divers ustensiles de la cuisine. Les pauvres vieux pleuraient devant tout ce branle-bas ; ils souffraient de ce dépouillement. Un jour, on emmena les deux vaches de la maison; n'était-ce pas la brebis, l'unique brebis du pauvre ? Une autre fois, on vint saisir l'âne ; celui-ci n'avait pas fait vœu d'obéissance ; il était
rétif de nature, et ne connaissait que les Petites Sœurs et ceux des vieux qui avaient l'habitude de le soigner et de le commander. Il résista de toutes ses forces ; il se mit à crier, à ruer, à reculer ; il s'entêtait à ne pas quitter la maison. La république de Genève parut en échec. Une des Petites Sœurs lui vint en aide. Elle dit au bon vieux, qui avait la garde de l'âne, de le faire sortir et de le livrer. Le vieillard obéit, il raisonna la pauvre bête, la flatta, la baisa entre les deux oreilles en pleurant, et remmena facilement. Docile à la voix qu'il connaissait, Tâne sortit alors sans difficulté ; mais quand, sur la route, le vieillard voulut le laisser à la conduite des agents, l'animal aussi voulut rebrousser chemin : il ne tenait pas à rester aux mains de ces inconnus ; il se reprit à résister, à reculer, à ruer et à braire. Ce ne fut qu'à force de coups et traîné pour ainsi dire par plusieurs agents, que le pauvre âne des Petites Sœurs traversa Garonge, protestant, à sa manière, contre la loi de Genève.
La maison se dépouillait chaque jour. La chapelle, la chère chapelle était veuve de son Dieu. Dès la notification du décret de proscription, on avait célébré une dernière messe, et on avait consommé les Saintes Espèces ; le tabernacle désormais était vide. On venait encore pleurer en sa présence : c'était là surtout que le souvenir des heureux jours évanouis était cuisant et perçant pour tous ces pauvres vieux cœurs.
Cependant le Bon Père prenait activement ses mesures pour pourvoir au logement des vieillards de Genève. Il ne pouvait les faire recueillir dans une seule maison ; il ne voulait non plus les séparer absolument les uns des autres. Il décida de les diriger par groupes plus ou moins forts, de huit, de dix ou de quinze, selon les facilités, vers les diverses maisons dont les communications avec Genève étaient les plus directes. Il décida encore que ces escouades des exilés seraient en sus du nombre des vieillards que chaque maison nourrissait habituellement. Il ne voulait pas que la charité des Petites Sœurs fût au détriment de leurs pauvres. L'appartement des exilés de Genève dut aussi être prélevé sur les parties des maisons réservées aux Petites Sœurs. C'est toujours le même esprit qui dans les premiers jours de la Petite Famille, à Tours, engageait la Mère Générale à couper, pour en donner la moitié à une vieille, Tunique drap de lit des trois Sœurs. Le Bon Père voulut encore que chaque escouade des exilés retrouvât, dans la maison où elle serait recueillie, une ou deux des Petites Sœurs qu'ils avaient connues et qui les avaient soignés à Genève. Il avait ainsi tout prévu et tout disposé, atîn d'adoucir à ses vieux enfants l'amertume toujours cruelle de l'exil.
Quand tout fut ainsi préparé, on songea définitivement à partir. Le Bon Père avait dit à ses Petites Filles : « Opérez le départ avec calme, en paix ;
évitez les manifestations; priez pour ceux qui vous proscrivent. » On obéit comme on obéit dans la Petite Famille. Chaque escouade des pauvres sous la direction de plusieurs Petites Sœurs, partit à son tour le matin, se rendant sans bruit au chemin de fer, pour être de là dirigée sur Lons-le-Saunier, Grenoble, Lyon, Saint-Étienne, Annonay, Roanne, ou Tarare. Le Bon Père était trop heureux qu'on lui laissât emmener ses vieux enfants. Les bienfaiteurs de Genève s'empressèrent de munir les bons vieillards de quelques provisions de route. A Lyon, la bonne Mère, prévenue du passage des groupes dirigés au delà de la ville, avait demandé la permission d'attendre dans la gare les trains qui y font un quart d'heure ou une demi-heure d'arrêt. Elle arriva avec des marmites, des écuelles, des bancs même pour faire dîner les pauvres voyageurs. Les employés du chemin de fer aidèrent les Petites Sœurs à tirer et à descendre des wagons les plus infirmes ; ils ajoutèrent, pour ces derniers, aux bancs que la bonne Mère avait apportés, quelques chaises et même quelques fauteuils des bureaux et des corps de garde de la gare. Quand tout ce pauvre monde fut installé et assis sur le quai, on lui servit à dîner. Les voyageurs, étonnés de ce manège, s'arrêtaient devant ce spectacle et s'informaient. k Ce sont, leur disait-on, les proscrits de Genève! » Plusieurs s'émurent et vidèrent leur bourse entre les mains des Petites Sœurs. Ce fut là toute la mani-
festation causée par le départ des pauvres vieillards de l'asile de Genève.
La maison est restée vide ; elle n'est pas encore confisquée ; le gouvernement travaille à cette fin : rien ne l'en gêne. Mais il voudrait démontrer et faire croire que la justice et la raison concordent à ce but. Là est l'œuvre laborieuse et chimérique. Séquestrée ou confisquée, la maison des Petites Sœurs des Pauvres de Carouge est à la garde des bons anges. Nous avons l'espérance que les pauvres y reviendront un jour : nous la saluons in spem resurrectionis.
La République de Genève est jusqu'à ce jour le seul gouvernement qui ait osé s'attaquer aux Petites Sœurs des Pauvres. La Commune de Paris elle-même avait reculé devant cette entreprise. V Univers racontait, le 9 avril 1871, comment elle en avait été déboutée au moment même où les perquisitions se multipliaient à Paris avec tant de scandale et devaient amener tant d'horreurs. Nous reproduisons tout simplement son récit :
ce Tout au haut du faubourg Saint-Antoine, dans le quartier de Picpus, avant-hier, vers les sept heures du soir, — si le récit que nous avons pu recueillir est exact dans ces petites circonstances, — au moment où les vieillards se couchaient et où les Petites Sœurs allaient prendre leur collation (on était en carême), un coup de feu retentit à la porte de la maison. « C'est le sigual, on le sait, par lequel ces sortes
d'expéditions s'annoncent. Emoi de la petite communauté et terreur dans tout l'asile. On ouvre les portes ; une troupe de près de cent hommes se précipite avec fracas dans la maison. Ils sont menagants, l'officier surtout paraît échauffé et terrible.
« — Fermez les portes, s'écrie-t-il, placez des factionnaires, et si une seule de ces femmes essaye de sortir, fusillez-la. »
« La Supérieure de la maison, celle que dans l'usage de la Petite Famille on appelle la bonne mère, était présente. Le commandant l'apostrophe de ce ton dont il parlait à ses hommes et qui n'admet pas de réplique, et lui demande à visiter la caisse.
« La bonne mère le conduit tranquillement à son tiroir, l'ouvre, et expose à ses yeux les trésors de la Communauté.
« Je n'en sais pas le chiffre, mais ce chiffre étonna le capitaine: « Vous n'avez que cela? dit-il, d'un air de défiance et d'interrogation. — Pas davantage, répondit la bonne mère ; c'est tout ce que nous possédons : les Petites Soeurs vivent au jour le jour, comme les oiseaux du ciel. Du reste, monsieur, vous pouvez chercher partout. »
« Il ne refuse pas; elle le conduit par la maison. C'était le soir, nous lavons dit. Les vieillards étaient sur le point de se coucher, quelques-uns étaient déjà dans leurs lits. On entre dans le dortoir; notre capitaine y entend un concert auquel il ne s'attendait pas. Les prières et les supplications partent de
tous côtés et se mêlent aux injures et aux malédictions.
« — Que voulez-vous faire à nos bonnes Petites Sœurs? — C'est indigne, c'est une honte; vous êtes des lâches ! — Mon bon Monsieur; que deviendronsnous si vous nous les enlevez ? »
« Les bonnes femmes étaient furieuses, quelques bonshommes pleuraient. Le capitaine se sent troublé. Il tâche de rassurer tout ce pauvre monde.
« — N'ayez pas peur, bonnes gens, nous ne ferons aucun mal aux Sœurs, » leur dit-il. Il avance ainsi quelque temps ; mais plus il avarice, plus il a à multiplier les promesses et plus il s'engage. Il s'arrête enfin.
« — Ma Sœur, dit-il, vous n'avez pas fermé votre tiroir ?
a — C'est vrai, Monsieur, répond la bonne mère, mais je n'en ai pas l'habitude. Chez nous, vous savez, c'est bien inutile !
ce — Du tout, du tout, reprend l'officier, il faut le fermer, cela vaut mieux; je ne connais pas tous les gens qui sont là ? » Il rebrousse chemin vivement, ferme le tiroir sans toucher au contenu; et remet la clef à la bonne mère. Il est ému et tout à fait radouci : il ne peut s'empêcher de dire :
ce — Je ne savais pas ce que c'était que les Petites Sœurs; c'est bien beau ce que vous faites... se dévouer ainsi à tous ces pauvres vieux !... »
« En le voyant si bienveillant, une Petite Sœur des
plus effrayées dans le principe, une Sieur simplicienne, comme il y en a dans toutes les Communautés, se hasarde d'approcher et de dire : « — Monsieur l'officier, nous avons grand'peur. On nous a dit que les rouges voulaient venir chez nous faire des perquisitions. Vous serez assez bon pour nous protéger ! — Certainement, répond l'officier. Donnez-moi la main, ajoute-t-il en tendant la sienne, je vous promets que si quelqu'un veut vous tourmenter, il aura affaire à moi ! »
« Cependant la Supérieure offrait à boire à la compagnie. Quelques gardes seulement acceptèrent. Le plus grand nombre refusa, et toute la troupe prit congé d'un tout autre air qu'elle n'était entrée.
« Je ne savais pas ce que c'était que les Petites Sœurs ! » Combien d'autres de ces malheureux égarés l'ignorent aussi ! — Pater, dimitte Mis...
« Ils sont coupables sans doute; les vrais misérables sont ceux qui leur persuadent que les Communautés religieuses renferment des richesses et fomentent des complots. Ceux-là, Dieu peut toujours leur pardonner, mais la société leur doit demander un compte sévère de leurs perversités, sinon elle périra malgré tous les trésors de foi, de prière et de charité qu'elle renferme dans son sein et qui ont si naïvement touché et transformé l'officier et les gardes nationaux dont nous parlons. »
Tous les détails que nous avons donnés sur les Petites Sœurs des Pauvres, sur le nombre, les prot. i 7**
gros el les traverses de leurs établissements ne suffiraient peut-être pas à constater aux yeux des iidèles la vie d'une famille religieuse. Il faut donc ajouter que, par un décret en date du 9 juillet 1854, le Souverain Pontife a approuvé la Congrégation des Petites Sœurs des Pauvres fondée par M. l'abbé Le Pailleur, aujourd'hui Supérieur général de cette Petite Famille dont il a toujours conservé le gouvernement.
La Congrégation a été aussi admise à jouir en France des bénéfices de la reconnaissance légale, par un décret daté du 9 janvier 1856.
Les Petites Sœurs des Pauvres vivent sous la règle de Saint-Augustin ; elles ont des constitutions adoptées à leur genre de vie.
Le noviciat, qui jadis était établi à Rennes, étant devenu trop petit, a été transféré à la Tour Saint- Joseph, près Bécherel, au diocèse de Rennes. M§r Brossais Saint-Marc (1), toujours si bon pour l'œuvre, a inauguré et béni solennellement au milieu d'un grand concours de prêtres, au mois cle juillet 1856, ce nouveau lieu de noviciat qui compte aujourd'hui au moins quatre cents novices et postulantes.
(1) Godefroy Brossais Saint-Marc, né à Rennes, évêque de Rennes le 25 février 1841, promu premier archevêque le 15 mai 1859, élevé à la dignité de cardinal le 17 septembre 1876, décédé au mois de février 1878.
Mars 1858.
Xavier Lacroix de Ravignan était né le 1er décembre 1795, à Bayonne. Après avoir fait ses classes à Paris, il y étudia le droit. Doué de tous les avantages que prise le monde, introduit par sa naissance dans la société la plus choisie et la plus élégante de cette époque, il sut ne pas déroger. Il s'initia tout naturellement, pour ainsi dire, aux délicatesses et aux respects de l'ancienne politesse française , y mêlant de son caractère propre un peu de hauteur de ton peut-être, et une certaine exagération de dignité personnelle. En même temps, chose infiniment plus précieuse, il gardait sévèrement les promesses de son baptême et de sa première communion. Il était membre de la Conition et était du nombre de ces jeunes gens
dont la piété rassérénait l'esprit de M. de Bonald (1), et qui nourrissaient et entretenaient leur persévérance par la pratique des bonnes œuvres (2). Il n'est pas le seul qui ait trouvé, dans cet exercice de la charité, la bénédiction de la vocation religieuse ; et Ton ne saurait énumérer les premiers travaux où préludait le zèle de l'apôtre qui s'ignorait encore.
A vingt-six ans, M. de Ravignan avait fait ses premiers pas dans la magistrature, et recevait le titre de substitut du procureur du Roi à Paris. Il ne devait pas en exercer longtemps les fonctions. Comme l'a dit M>r l'évêque d'Orléans (3) en présence de la foule immense accourue rendre un dernier hommage à l'éminent religieux, l'amour de la justice qui avait fait entrer M. de Ravignan dans la magistrature, le fît aspirer à devenir ministre d'une justice plus haute. En 1822, il faisait confidence à M. Bellart (4), alors procureur général, de la déci-
(1) Louis-Gabriel-Ambroise vicomte de Bonald, né le 20 octobre 1754 au Monna près Milhau (Aveyron), mort le 23 novembre 1840. Son nom et ses ouvrages sont connus et aimés de tous les catholiques.
(2) Lettre à M. de Maistre du 15 décembre 1817.
(3) Félix- Antoine-Philibert Dupanloup, évêque d'Orléans le 16 avril 1849, mort au mois d'octobre 1878.
(4) Nicolas-François Bellart, né à Paris en 1761, avocat en 1785, disputa plusieurs de leurs victimes aux tribunaux révolutionnaires; procureur général près la Cour royale de Paris en 1814, élu membre de la Chambre des députés en 1815,1816, 1818 et 1821; il est mort à Paris en 1826.
sion qu'il venait de prendre, et ne se laissant pas ébranler par les regrets qu'on lui exprimait, il entrait au séminaire d'Issy.
Ses projets n'allaient-ils pas encore au delà ? ou bien, avec l'esprit d'humilité et de ménagement qui le distingua toujours, sachant que sa détermination aurait un certain éclat, craignait-il de lui en donner un trop grand en quittant brusquement le monde pour la Compagnie de Jésus ? et Saint-Sulpice lui parut-il un intermédiaire nécessaire? Il y resta sept mois. Au bout de ce temps, on ne l'avait pas oublié; ceux qui l'avaient connu se souvenaient de son caractère et pouvaient regretter l'avenir qu'ils lui avaient cru promis dans le monde, mais le monde savait que M. de Ravignan était perdu pour lui ; le jeune abbé put glisser incognito, pour ainsi dire, du séminaire de Saint-Sulpice au noviciat de la Compagnie de Jésus, à Montrouge. Il y entra le 2 novembre 1822.
Il ne faut pas insister sur l'étendue de son sacrifice ; il faudrait pouvoir dire la générosité avec laquelle il fut offert. On sait ce qu'est le noviciat de la Compagnie de Jésus; le P. de Ravignan l'a expliqué dans son livre de Y Existence des Jésuites. Il dure deux années entières ; on n'y fait aucune étude; tout le but est de former à l'humilité l'âme des novices. Le P. de Ravignan, dans son noble langage, a décrit les occupations de ces deux années : «, La prière, les méditations prolongées,
« l'étude pratique de la perfection, et surtout de la « plus entière abnégation de soi-même ; la réforme « courageuse des penchants de la nature, la lutte « journalière et fidèle contre l'amour d'un vain « honneur et des fausses jouissances, l'usage fami- « lier des exercices spirituels et de la conversation ce avec Dieu, la connaissance de tout un monde « caché au fond de l'âme et d'une vie tout inté- « rieure : voilà ce qui remplit les heures du novi- « ciat ! » 11 n'indique pas autrement les œuvres basses, servi les, abjectes, les pratiques extérieures de pauvreté, dont le novice fait son unique partage, et que le religieux, d'ailleurs, doit pratiquer luimême. Il y avait loin, sans doute, de ces occupations humiliantes et des répugnances que le nom de jésuite provoquait alors, aux travaux du Parquet et aux délicatesses des meilleurs salons du faubourg Saint-Germain. Cependant le P. de Ravignan n'hésite pas à reconnaître dans ce temps du noviciat le plus doux souvenir et les jours les plus heureux de sa vie : « Berceau chéri de mon enfance religieuse, « creuset laborieux de mon âme, épuration féconde « de l'intelligence et du cœur, je ne vous oublierai « jamais ! »
Ce qui faisait le charme de ces années, c'était la conversation intime et profonde du novice avec Dieu. Le Frère de Ravignan savourait ces délices trop inconnues du monde, et dans son avidité à les accroître et à y répondre, il ne gardait pour ainsi
dire pas do mesure. Il voulait atteindre à la perfection religieuse ; ses directeurs étaient obligés de modérer ses mortifications, qui auraient compromis sa santé et qui l'avaient ébranlée. Il avait connu le monde et ses folies. Je ne sais si, comme saint Jérôme à Bethléem, il entendait les bruits de Rome; mais, à l'exemple du saint, il s'armait contre luimême, et se croyait plus obligé que personne aux austérités et aux pénitences. A ses yeux, la perfection religieuse consistait dans l'accomplissement de la règle et l'exactitude de la discipline. Toute sa vie il eut pour Tune et pour l'autre le zèle le plus ardent. Il avait raison, d'ailleurs, de se reporter en esprit et avec reconnaissance vers les années de son noviciat. Ce sont ces années, on peut le dire, qui ont formé le P. de Ravignan et qui ont fait de lui l'homme que le monde a écouté et admiré.
Après deux années passées à Montrouge, il prononça ses premiers vœux, et fut pendant quatre ans appliqué à 1 étude de la théologie, à la maison de Saint-Acheul. Il y fut ordonné prêtre en 1828. Il continua à séjourner dans cette résidence, où il fut chargé d'enseigner la théologie. Le célèbre collège des Jésuites était alors fermé, et la maison était uniquement occupée par les scolastiques de la Compagnie. Au moment de la révolution de Juillet, la maison de Saint-Acheul fut saccagée; le jeune Père de Ravignan chercha à arrêter les désordres et se présenta aux émeutiers ; il reçut au front une légère
blessure d'un coup de pierre. Si les désordres populaires pouvaient troubler la paix extérieure, ils ne pouvaient entraver le ferme dessein de son âme. Le scolasticat de la Compagnie avait été transporté en Suisse, à Brigue en Valais. Le P. de Ravignan y fut envoyé pour continuer à donner ses cours de théologie. L'hiver est dur au sein des montagnes du Valais. Le R. P. de Ravignan habitait une grande chambre exposée au nord. Il y persévéra plusieurs mois sans feu. Mais les forces ne répondirent pas au courage : la nature succomba ; sans avoir fait en tendre une seule plainte, le P. de Ravignan tomba gravement malade. On sut seulement ainsi ce qu'il avait souffert.
Ce que le P. de Ravignan était alors, encore au début de sa carrière, il le fat toute sa vie. Jamais on n'a entendu une plainte sortir de ses lèvres ; il était armé contre les moindres faiblesses, et sa vigilance ne lui fît jamais défaut. Durant sa dernière maladie et dans ses extrêmes souffrances, ayant laissé échapper cette seule parole : Je suis fatigué ! il se le reprocha et s'en accusa avec humiliation. Presque dans les étreintes de la mort, il était encore vigilant contre lui et rude à la nature. Ses confrères qui le veillaient la nuit ne pouvaient lui faire accepter leurs services. Ses forces défaillaient, et il cherchait encore à se servir luimême.
Tout en s'armant contre ses délicatesses, le jeune
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Père travaillait aussi à vaincre les inclinations de son caractère. Nous avons parlé de la raideur qu'affectaient volontiers son austérité et sa dignité. Ses courtes fonctions de magistrat n'avaient point contribué à effacer ce pli de la nature. Pendant les années qu'il professa la théologie, on remarqua le travail et les efforts du jeune religieux pour adoucir cette raideur de formes. Conduit par cet esprit surnaturel de zèle et de charité, il parvint à acquérir une amabilité et une aménité extrêmes. Affable avec ses jeunes disciples, il entrait dans tout ce qui pouvait leur plaire et tâchait de toutes manières de contribuer à leur honnête divertissement. Vainqueur de lui-même sur ce point, il a montré à tous ceux qui Font connu non seulement un cœur affectueux et tendre, des manières polies et délicates, mais aussi une douceur et une suavité dans toutes les relations, qui lui aidaient à conquérir les âmes, et qui touchaient les cœurs aussi victorieusement que son éloquence ébranlait les convictions.
Pendant qu'il professait la théologie, le jeune Père montra une aptitude extraordinaire à donner les Exercices de saint Ignace. Il possédait à fond ce livre profond et merveilleux. Il était habituellement chargé des différents exercices de rècollection, que les jeunes Jésuites font tous les six mois, et de leur retraite annuelle. Après ses années de professorat, pendant son troisième an de probation qu'il fit à Estavayer, il fut chargé de donner à ses compa-
gnons de probation les grands exercices d'un mois. On ne saurait dire avec quel fruit le jeune Père s'acquitta de ce travail. L'intelligence qu'il avait de ce texte fut une des causes de sa supériorité dans le ministère des retraites. Au milieu de ses frères, dans les communautés, à la cathédrale de Paris, partout il portait le petit livre de son père saint Ignace. « Non seulement je Tai lu, mais je l'ai pra- « tiqué, disait-il , depuis vingt ans, il est sous mes « yeux ; il fut, il est encore le trésor de ma vie ; « je l'étudié, je le médite sans cesse avec bonheur, « avec amour. »
Cependant le R. P. de Ravignan n'avait encore communiqué les trésors de son éloquence et de ses méditations qu'à ses frères. Il était destiné à un autre ministère. Un petit bourg de Suisse reçut les prémices de son apostolat. En France, il parut pour la première fois en chaire dans la cathédrale d'Amiens ; il y donna des conférences durant le carême de 1835. L'année suivante, il prêchait le carême à Paris, à Saint-Thomas d'Aquin.
Humainement parlant, les affaires de l'Église ne paraissaient pas brillantes en ce temps-là. Les préjugés, déjà si forts quand M. de Ravignan avait quitté le monde, étaient devenus encore plus puissants, et ils paraissaient dominer sans contrainte le monde politique et le monde policé. Les esprits étaient étrangers au langage de l'Église. Les ordres religieux étaient tolérés, parce qu'ils étaient ignorés.
Les titres donnés par la Religion à ceux qui se dévouent aux besoins des âmes étaient inconnus. Il eût été ridicule alors de dire le Révérend Père de Ravignan, et c'était Vabbé de Ravignan qui parlait dans la chaire de Saint-Thomas d'Âquin. Cepen* dant, en cette année 1836, divers orateurs avaient déjà attiré l'attention publique sur les enseignements sacrés. Nous ne parlerons pas du P. Lacordaire (1), ni de M. Gombalot. Nous ne rappellerons pas les prédications dans les diverses chaires de Paris, du R. P. Ducreux (2), du P. Pététot, aujourd'hui supérieur de l'Oratoire, de MM. Berteaud, Dupanloup et Cœur (3), depuis évêques de Tulle, d'Orléans et Troyes. Le journal V Univers, nouvellement fondé depuis quelques années à peine, aidait autant qu'il pouvait au mouvement suscité par ces
(1) Né à Ricey-sur-Oucre le 12 mai 1802, mort à Sorèze le 21 novembre 1861.
(2) François Ducreux, né à Maiche (Doubs), le 31 décembre 1804, après avoir enseigné deux ans la philosophie au grand séminaire de Besançon, entra dans la Congrégation des Pères de la Miséricorde, l'ut professeur d'éloquence à la Faculté de Bordeaux, et devint un grand ouvrier apostolique
En 1850, après une retraite à Rome, il demanda à entrer dans la Compagnie de Jésus ; il lit ses premiers vœux en décembre 1852 et ses derniers au mois d'avril 1861.
Sa dernière prédication fut un triduum donné à Paray-le- Monial au couvent de la Visitation, en octobre 1865. Quelques semaines après, le 3 novembre, il mourait à Dijon épuisé par les travaux évangéliques.
(3) Pierre-Louis Cœur, né à Tarare (Rhône), le 14 mars 1805, évêque de Troyes en 1848, mort le 16 octobre 1860.
voix éloquentes ; il s'appliquait à les signaler et à démontrer que l'apostolat n'avait rien perdu de sa force et n'avait rien à regretter des anciens jours. Il disait, à propos de cette première prédication du P. de Ravignan à Paris : « Sainte Thérèse se ré- « jouissait chaque fois qu'apparaissait quelque part « un grand prédicateur ; nous faisons comme sainte « Thérèse, et nous avons voulu manifester notre « joie. » Parlant de la position particulière de l'orateur, V Univers signalait l'émotion de tout son auditoire « de magistrats, de jurisconsultes, d'avocats,» en voyant apparaître dans cette chaire celui qui les avait naguère quittés et qui, pour servir le Seigneur Jésus, avait abandonné les richesses, les honneurs, les plaisirs et toute cette vie du monde dont les liens nous sont quelquefois si pesants et si chers. Il insistait sur l'éloquence grave du nouvel orateur. « Il est prêtre, disait il, il ne déclame pas, « il prêche comme ayant autorité, tanquam potes- « tatem habens. Nul de nos prédicateurs n'empreint « mieux sa parole de ce divin caractère. » Nous citons ces paroles d'autant plus volontiers que nous croyons reconnaître la main qui les écrivit il y a plus de vingt ans : elle porte aujourd'hui la crosse et l'anneau pastoral (1). En tout cas, cette autorité que l'on trouvait alors dans les paroles du R. P. de
(i) Louis-Auguste Delalle. évêque de Rodez le 30 août 1855, mort sur son siège au mois de juin 1871.
Ravignan est toujours restée un des plus remarquables caractères de son éloquence.
L'année suivante, il montait dans la chaire de Notre-Dame, et se trouvait voué à cette prédication des Conférences qui a été l'œuvre publique de sa vie. Nous n'essayerons pas d'analyser et d'apprécier ici ses enseignements. L'écho en vibre encore dans les âmes. On se souvient de cette auréole de sainteté et de majesté qui entourait son noble visage, de cette parole austère et en même temps onctueuse qui atteignait les âmes et les touchait avec autorité. Cette autorité, le religieux la puisait dans son caractère personnel, dans le caractère que lui avait conféré la sainte Église, et aussi dans l'éminence des vertus que lui avait enseignées son maître, saint Ignace. Dans la chaire de Notre-Dame, le R. P. de Ravignan était,, comme toujours et comme partout, l'homme des Exercices spirituels. Il accommodait de son mieux à la faiblesse de son auditoire, à l'ignorance et aux préjugés de ceux qui Técoutaieut, renseignement des grottes de Manrèze. Il le portait dans sa personne comme dans ses paroles : c'était le fonds substantiel de ses prédications et la principale partie de leur force.
Dans ces premiers temps, le R. P. de Ravignan, si mesuré en toutes choses et si éloigné de tout ce qui pouvait avoir l'air d'une plainte, souffrait cependant, nous le savons, de la stérilité du ministère particulier qui lui était confié. Etait-ce le sentiment T. 1 8
de son Immilité ou l'excès de son zèle qui lui reprochait de ne pas recueillir assez de fruits ? Était-ce le désir de se prodiguer davantage pour le salut des âmes, qui lui faisait regretter la mesure de cette unique prédication hebdomadaire des Conférences de Notre-Dame ? Toujours est-il qu'il allait bientôt leur donner un digne couronnement. Malgré son ardeur, il eut la patience d'attendre.
A la fin de sa cinquième station à Notre- Dame (1841), il annonça qu'il prêcherait une retraite pendant la Semaine sainte. On doutait encore du succès de cette tentative, et elle pouvait paraître hardie. On avait choisi l'église de l'Abbaye-aux- Bois, mais elle se trouva trop étroite dès le premier jour, et il fallut continuer les exercices à Saint- Eustache. L'année suivante, la retraite avait lieu à Notre-Dame même. L'éloquent orateur, livré à son zèle, ne ménageait pas ses forces. Il redoublait de courage, et trois fois par jour, durant toute la Semaine sainte, il rompit la parole à son immense auditoire. On sait la bénédiction réservée à ce travail. C'est le jour de Pâques 1842 que la communion pascale des hommes eut lieu à Notre-Dame pour la première fois. La vie était désormais rendue à cet antique édifice, devenu trop étroit pour contenir les hommes qui voulaient non plus entendre une parole éloquente, mais participer au banquet eucharistique. Ce jour de Pâques 1842 fut vraiment un jour de bonheur dans la vie du P. de Ravignan.
Chaque année désormais lui apporta la même consolation accrue et surabondante.
On était alors au moment des luttes de l'Église catholique pour sa liberté d'enseignement. Les réclamations épiscopales, appuyées sur un article de la Charte, gênaient et froissaient singulièrement le pouvoir et ceux qui avaient la puissance d'agiter l'opinion publique. Les communions pascales de Notre-Dame devinrent un événement politique; elles furent la constatation d'une puissance dont on commençait à s'inquiéter. Le prédicateur, dans son zèle pour les âmes, dans le souci généreux du ministère confié à son éloquence et à son cœur, était toujours demeuré étranger aux débats politiques. Il avait pour l'opinion tous les ménagements qu'exigeait sa faiblesse. C'était toujours Vabbë de Ravignau qui montait en chaire; et si ses auditeurs accoutumés connaissaient sa qualité de jésuite, la majorité du public qui goûtait ou qui entendait vanter l'éloquence du prédicateur, ignorait son titre.
Ce titre était devenu un des arguments de la guerre déloyale et abominable faite en ce moment à l'Eglise. Au lieu de combattre les doctrines des partisans du droit de l'Église à enseigner, leurs adversaires s'adressaient aux passions et cherchaient à évoquer les anciennes animosités contre la Compagnie de Jésus. Dans un ordre du jour demeuré célèbre, M. Thiers et avec lui toute l'opinion libérale du Parlement, essayèrent de provoquer
contre la Compagnie de Jésus des mesures révolutionnaires. Le ministère donna un pire scandale peut-être en montrant assez de faiblesse pour ne pas oser défendre la justice et la liberté des citoyens (1). Au milieu de l'effervescence des passions suscitées par ces événements attendus et préparés, le P. de Ravignan opposa sa popularité personnelle aux haines déchaînées contre sa chère Compagnie. Tempus est loquendi, quia jamprxteriit tempus tacendi, disait-il d'après saint Hilaire, au frontispice de son petit livre : De l'Existence des Jésuites. Je suis Jésuite, ajoutait-il, c'est-à-dire religieux de la Compagnie de Jésus, et il signait pour la première fois, à l'intitulé de son livre : Le R. P. de Ravignan, de la Compagnie de Jésus.
A cette époque, un pareil aveu était un acte de courage, et comme tous les actes de courage, il réussit parfaitement. Il semble qu'un des côtés de la mission de l'éloquent religieux ait été d'apaiser les aoimosités répandues contre sa Compagnie. Les haines les plus violentes n'osaient l'atteindre : son honneur et sa vertu étaient si haut placés que les adversaires des Jésuites préférèrent nier l'intelligence du Conférencier de Notre-Dame ; et admettant sa bonne foi, ils prétendirent qu'il était un instrument aveugle entre les mains de la Compa-
(l) M» Guizot, alors chef du cabinet, lut malade au moment de la discussion (2 et 3 mai 1845), et s'abstint de prendre part au débat.
gnie. On peut rappeler ces outrages au bon sens : ils eurent quelque crédit autrefois : le souvenir commence à s'en perdre, et tout le fruit qu'on en attendait semble même détruit. L'affluence qui, pendant les trois jours qui suivirent la mort du P. de Ravignan, s'est portée à la maison de la rue de Sèvres pour visiter les dépouilles mortelles du vénérable religieux, exposées dans une salle pauvrement tendue, où brûlait un cierge devant un crucifix ; l'empressement de la foule à ses humbles obsèques, le concours de la multitude qui ne put trouver place dans l'église, qui remplissait la place Saint-Sulpice et qui par un mouvement instantané se découvrit tout entière quand le cercueil sortit de l'église pour être conduit au cimetière; toute cette grande manifestation, cette expression de la sympathie et de la douleur publique pour un Jésuite, suffisent à montrer que cette partie de la mission du R. P. de Ravignan a été bien remplie.
De 1837 à 1841, le P. de Ravignan avait été supérieur de la maison de Bordeaux. Placé ensuite à Paris, il y demeura tour à tour en qualité de supérieur ou de simple religieux durant à peu près le reste de sa vie. C'est là que, concurremment avec ses prédications de Notre-Dame et après même que ses forces épuisées lui eurent interdit de paraître en chaire, il exerça un laborieux et fécond ministère des âmes. Tous ceux qui l'approchaient subissaient une salutaire influence. Ses vertus reli-
gieuses, sa pauvreté, son zèle pour le salut du prochain, son humilité, sa douceur avaient aussi leur éloquence. L'autorité qu'il avait dans la chaire, il la portait dans les relations privées tout aussi irrésistible. On ne saurait dire le nombre d'âmes qu'il a conquises une à une pour ainsi dire. Les unes venaient le trouver et couraient vers lui comme le cerf altéré dont parle l'Ecriture. Sa réputation, sa popularité, son éminente vertu surtout lui attiraient en grand nombre ces pauvres âmes embarrassées dans le doute ou dans le péché. Il allait au-devant de celles qui s'endormaient dans l'indifférence. Il avait une prédilection et une grâce particulières pour le ministère des malades et des mourants, Il s'était ménagé de nombreux et actifs auxiliaires dans la congrégation des Sœurs du Bon- Secours. Lorsque les bonnes Sœurs voyaient leurs malades refuser ou différer l'intervention du prêtre, elles prononçaient le nom du P. de Ravignan. A ce nom glorieux, les obstacles tombaient : qui aurait refusé une conversation avec le P. de Ravignan? De son côté, le Père était toujours prêt; et la conversation ne se terminait pas sans que le pécheur se courbât et pleurât sous la main du prêtre levée pour pardonner et pour bénir.
Son zèle pour les âmes ne s'exerçait pas seulement à l'égard des mourants et de ceux qui avaient oublié : il allait aussi vers ceux qui ne savaient pas. Qui dira le nombre des protestants qu'il a touchés
LE R. P, DE RVVIONAN 259
et ramonés? Qui dira rémotion que la nouvelle de sa maladie et de sa mort a répandue en Angleterre parmi les familles sourdement travaillées de la pensée de l'Église catholique ? Ce n'était pas l'éloquence du P. de Ravignan qui lui donnait cette action immense et qu'on ne connaîtra jamais entièrement : c'était surtout sa vertu. On y reconnaissait tous les beaux fondements posés au noviciat. Nous ne dirons rien de sa pauvreté. C'est celle de toute la Compagnie. Quand on compare à la réputation du P. de Ravignan, à son crédit dans le monde et à son influence la petite chambre où il vécut et les pauvres meubles à son usage, on n'a pas tout dit. Il faut ajouter que la pauvreté religieuse lui imposait comme à ses confrères l'obligation de se servir lui-même, de préparer la couche étroite où il reposait, de balayer sa chambre. Au moment où, tiré par les événements de cet unique travail du salut des âmes où il s'appliqua toute sa vie, au temps de la mission à Rome de M. Rossi (1), pendant que l'humble religieux de la Compagnie de Jésus tenait tête modestement et fermement tout à
(1) Pellegrino-Luigi-Odoardo Rossi, carbonaro italien, réfugié à Genève, et appelé à Paris par M. Guizot; professeur à l'École de droit, pair de France en 1839, fut chargé en 1845 d'une mission à Rome pour obtenir du Pape la dispersion des jésuites de France. Il resta en Italie après la révolution de 1848, devint membre de l'Assemblée romaine, et fut choisi par Pie IX, le 14 septembre 1848, pour ministre de l'Intérieur ; il mourut assassiné pour la cause du Souverain Ponlife In 10 novembre 1848.
la fois à la Chambre des députés et au ministère, un de nos amis l'alla voir : c'était le soir. L'émotion des questions soulevées était grande : le Père avait eu toute la journée des visites ; et quand notre ami pénétra auprès de lui, il le trouva occupé à balayer sa chambre ; il n'avait pas eu le temps de remplir cet office plus tôt. On sait la mystérieuse influence de ces pratiques de pauvreté sur les cœurs : elles les fortifient, elles donnent la sérénité à l'esprit et le calme aux âmes.
Au milieu de ce déchaînement des haines contre cette Compagnie dont il était membre, qu'il aimait comme son asile, comme son soutien, comme sa mère, le P. de Ravignan pouvait être affligé sans doute ; mais l'émotion n'altérait pas la limpidité ni la fermeté de sa confiance. En relisant à quinze ans de distance les seules pages qu'il ait jetées à une polémique du jour, sur une question tout à la fois religieuse et politique, on est frappé du caractère ce d'angélique sérénité et de charité céleste » que V Univers y signalait au moment de leur apparition.
A côté de cette pauvreté et de cette sérénité, son humilité brillait singulièrement au milieu de sa gloire : une humilité profonde , sincère , pleine d'horreur pour lui-même et pour ses péchés, et qui allait sans cesse réveiller dans son cœur le besoin de pénitence et de mortification : il était toujours disposé à reconnaître ses torts, à avouer ses mi-
sères, à s'accuser d'avoir mal tait; il confondait, assure-t-on, et il réjouissait tout à la. fois ses supérieurs par ses abaissements et les vifs sentiments de son indignité. Là, et dans son amour de Dieu, se retrempait son zèle pour les âmes. Il avait besoin de travailler sans cesse; et si les pauvres ont eu les prémices de son apostolat, ils en ont eu aussi les derniers efforts. Ses forces étaient épuisées; il avait renoncé à donner les conférences ; il avait même renoncé à donner la retraite pascale : il voulait parler encore et consacrer vraiment à Dieu les derniers accents d'une voix qui s'éteignait. Il prêchait la station du Carême à la Cour (1856); il parlait le dimanche aux Tuileries, il alla se proposer pour prêcher aussi durant la semaine les vieillards d'une des maisons des Petites Sœurs des Pauvres.
— Je ne puis plus faire grand'chose, avait-il dit à la Supérieure : accordez-moi la faveur de me confier ce petit travail.
La seule condition qu'il demanda fut celle du secret. Il lui fut gardé religieusement. Les bons vieux ignorèrent le nom et la gloire du prêtre qui les évangélisait ; ils ne se doutèrent pas qu'ils jouissaient alors d'une faveur que la plus brillante société eût enviée.
On pourrait ajouter beaucoup à ce que nous avons dit du ministère qu'il exerçait auprès des âmes : c'était un grand ouvrier. Il n'avait jamais voulu interrompre cette conversation avec Dieu qu'il avait
commencée durant son noviciat. Homme de méditation, homme intérieur, il avait les lumières spirituelles ; son discernement des vocations était sûr, il entrait dans les profondeurs de la vie spirituelle. Son dernier travail fut une retraite donnée aux carmélites de la rue de Messine, au mois de novembre dernier. Ce fut vraiment le chant du cygne. Les saintes âmes qui écoutaient ses enseignements étaient dans l'admiration des belles et sages doctrines de spiritualité développées devant elles, et elles s'étonnaient de trouver dans le prédicateur de Notre-Dame accoutumé à exercer son ministère auprès des incrédules et des philosophes, cette intelligence des devoirs des religieuses, cette connaissance profonde des voies intimes et délicates de la perfection. Le prédicateur était mûr pour l'éternité. Déjà deux fois sa vie avait été menacée : l'excès de ses austérités et de ses fatigues l'avait conduit aux portes du tombeau. Les années que la Providence lui avait données par surcroît, dirait-on, n'avaient pas été des plus éclatantes, mais elles n'avaient pas été des moins fructueuses de sa carrière ; ce que le ministère public de la chaire avait perdu, le ministère particulier des âmes l'avait bien regagné. Malgré l'épuisement de ses forces, durant cette retraite prêchée aux Carmélites, le R. P. de Ravignan se rendait à pied de la rue de Sèvres à la rue de Messine : la retraite achevée, le 3 décembre, fête de son glorieux patron et jour anniversaire de
son baptême, il ressentit les premières atteintes du mal qui devait l'enlever.
Il serait superflu de rapporter les diverses phases de sa maladie ; il suffit de dire qu'il fut, devant les souffrances et devant la mort, calme, serein et maître de lui-même. Il avait prié son Supérieur de le prévenir aussitôt que son état serait désespéré ; il accueillit cette nouvelle avec une joie extrême, que traversait, sans le troubler, un sentiment profond d'humilité.
— Je n'ai pas assez souffert, disait-il : et il parlait de ses iniquités, delà multitude de ses péchés, et ne se reposait que sur sa confiance en la bonté de Dieu.
— Il faut conduire cette affaire, disait-il encore, comme toutes les autres, avec fermeté et décision.
Le médecin lui ayant dit un jour qu'il allait plus mal :
— - Tant mieux, répondit-il joyeusement.
— Mais, reprit le médecin, j'avais bien pensé que vous m'assisteriez à la mort.
— C'est l'inverse qui aura lieu, dit le malade en souriant, et j'ai pris les devants.
Il s'unissait aux diverses prières et aux neuvaines faites pour son rétablissement, mais il restait persuadé de sa fin prochaine. On lui demandait à quoi il pensait dans ses nuits d'insomnie et de douleur.
— Je pense, répondit-il, combien Jésus-Christ est bon et comme on est bien au ciel ; cela me console d'être mal et d'être mauvais sur la terre.
264 LES SERVITEURS i)E DIEU
Sa conversation était uniquement du ciel : il se livrait à la volonté de Dieu avec cette indifférence et cette liberté que saint Ignace recommande. La pensée de son maître, du saint fondateur de sa bienaimée Compagnie, lui avait toujours été présente tout le temps de sa vie ; elle l'assistait à ses derniers moments ; il se fondait en remercîments et en actions de grâces à la pensée de mourir enfant de l'Église et membre de la Compagnie de Jésus. Il avait demandé à saint Ignace quelle fin aurait sa maladie, et il avait entendu pour réponse : Dans la paix et dans la joie !
Il se tenait paisible et confiant, et eût craint d'en demander davantage. S'il eût fait un vœu, c'eût été de mourir le jour de saint Joseph ou à la fête de l'Annonciation.
— Mais, ajouta-t-il, le plus tôt sera le meilleur.
Une âme, dans les lumières de laquelle il avait confiance, lui ayant fait savoir que sa mort serait plus prochaine qu'il ne pensait et qu'il célébrerait au ciel cette fête de saint Joseph, il fut touché jusqu'aux larmes ; il se confondait dans son abjection et son abaissement, et ne se trouvant pas digne de tant de grâces, il en reportait le mérite aux prières et aux austérités de celle-là même qui avait prié pour lui et qui lui communiquait ses impressions.
Il avait demandé les derniers sacrements, souhaitant qu'on n'attendît pas que ses forces fussent épuisées. Avant de les recevoir, il chargea le Père
LE R. P. DE RAVIGNAX 265
Supérieur de demander pardon à tous les membres de la Compagnie, aux Pères comme aux Frères, des mauvais exemples qu'il leur avait donnés et des torts qu'il pouvait avoir à leur égard. Le Supérieur lui demandant s'il voulait gagner l'indulgence du Jubilé (1), qu'on suppléerait aux conditions qu'il ne pouvait remplir :
— Volontiers, répondit-il, mais marquez tout clairement, vous savez que j'aime les choses précises.
On lui indiqua ces conditions. Il différa :
— Il n'est pas temps encore.
Il eut quelques crises où la nature semblait succomber.
~ Vous souffrez? lui disait-on.
— Beaucoup ; mais ce n'est rien. Il n'est pas temps encore, répétait-il.
Les Pères se relevaient auprès de lui, et toutes les heures lui lisaient quelques versets de l'Évangile, de Y Imitation ou quelques passages de la Vie des saints. Au moment où il entra en agonie, on lui lisait la mort du Cardinal Bellarmin. Chaque jour le Père Supérieur venait réciter son bréviaire auprès de son lit et lui en lisait tout haut quelques passages, auxquels s'unissait le malade. La veille de sa
(I) A l'occasion de son pèlerinage à Lorette et de la bénédiction du monument de l'Immaculé eConception à Rome, le Pape avait accordé, en 1858, un jubilé pour demander à Dieu la prospérité et l'accroissement de l'Eglise et l'union de tous les peuples dans une même foi.
mort, il dit cette parole: « Je suis fatigué ! » qu'il regretta si vivement, et dont, durant son agonie, il s'humilia à deux reprises. Il s'affaiblissait rapidement. Le Père Supérieur eût voulu veiller auprès de lui la dernière nuit; il avait déjà passé la précédente,
— Vous me faites de la peine, dit le malade. Au milieu de la nuit, on alla réveiller le Père
Supérieur. L'agonie était commencée.
— Me reconnaissez-vous ?
— Oh! oui.
Il demanda pardon de la parole qu'il avait dite la veille, et quand le Père Provincial arriva à son tour, il renouvela la même demande. Comme on voulait l'excuser, il fit de la main un geste énergique. Il reçut l'absolution, remplit les conditions qui lui avaient été marquées pour gagner l'indulgence du Jubilé. On lui demanda s'il voulait qu'on commençât les prières des agonisants. Il s'y unit, et fît encore en commençant un de ses grands signes de croix solennels, comme il les faisait dans la chaire de Notre-Dame. Sa respiration s'embarrassait : on éleva le crucifix devant ses yeux : il le saisit, poussa encore trois soupirs, et mourut doucement dans la paix et l'espérance, comme un humble et fervent religieux, le 26 février 1858.
Avril 1857.
Madame Anne-Philippine-Clémentine de Rancher, marquise Le Bouteiller, était née à Tournay,eni791, le jour de la fête de saint Martin. Ses parents avaient fui la tourmente révolutionnaire et s'étaient réfugiés en Belgique. Ils y restèrent peu de temps et rentrèrent bientôt en France. Ce fut au milieu des soucis et des alarmes de cet exil momentané que leur naquit cette fille, une enfant de douleur et de bénédiction tout à la fois. Les plus cruelles angoisses avaient précédé sa naissance.
Quelques mois auparavant, en effet, le comte de Rancher avait été arrêté à son château de Maudétour, près Magny, et conduit à la prison de Mantes. La comtesse, née Leviconte de Blangny, une de ces femmes fortes que la religion nourrit, dont la vertu
et la dignité du caractère égalaient au moins la noblesse du sang, était venue dans cette ville solliciter l'élargissement de son mari. Elle était accompagnée de deux petits enfants, et se trouvait dans un état de grossesse assez avancée. Ces circonstances pitoyables n'étaient pas capables d'attendrir ceux qui pouvaient disposer du sort de M. de Rancher. On n'était pas encore arrivé au temps de la Terreur, beaucoup d'attentats cependant avaient été déjà commis contre l'Église, la famille royale, Tordre public, la liberté et la vie des personnes. Madame de Rancher était dans des inquiétudes que l'on conçoit mieux qu'on ne saurait les décrire. Ses sollicitations auprès des prétendues autorités, qui s'arrogeaient des droits exorbitants et monstrueux, furent d'abord superflues. Enfin un des membres de ces singuliers tribunaux engagea la comtesse à donner à dîner à ses collègues. Elle, qui ne voulait rien négliger pour arriver à ses fins, s'exécuta, réunit ces malheureux et leur prodigua les mets et les vins les plus exquis qu'elle put se procurer. Vers la fin du repas, les convives échauffés et avinés proposèrent de rendre la liberté à M. de Rancher si la comtesse voulait leur donner à tous l'accolade fraternelle. La pauvre femme s'arma de courage et et se résigna. Elle triompha de ses répugnances : mais la violence qu'elle fit sur elle-même, les cruelles émotions qu'elle ressentit dans son cœur et dans son âme, pénétrèrent jusqu'à son enfant,
et influeront sur le tempérament et le caractère de celle dont nous voudrions aujourd'hui faire connaître la vie et les vertus.
Anna de Rancher manifesta dès son plus jeune âge un caractère triste, inquiet et impressionnable; elle participait rarement aux jeux de son âge, et elle se tenait volontiers à l'écart de ses frères et de ses sœurs. Dans son langage enfantin, elle répondait, en secouant sa petite tête, à ceux qui l'interrogeaient :
— Anna malheureuse !
Cette humeur mélancolique s'irritait et s'enflammait à la moindre contradiction : d'une sensibilité excessive, d'une susceptibilité incroyable, un mot, un rien suffisaient à bouleverser cette enfant ; elle pâlissait, elle devenait tremblante et elle avait toutes les peines du monde à vaincre et à retenir les mouvements violents de sa nature. Toute sa vie fut une lutte, et jusqu'à ses derniers jours madame Le Boutellier eut à faire effort sur elle-même pour réprimer les impétuosités qui agitaient et soulevaient sans cesse la partie inférieure de son âme. Rien ne paraissait à l'extérieur de ce triomphe continuel sur le tempérament.
Dans les dernières années de sa vie, lorsqu'elle était parvenue fort avant dans les voies de la perfection, il fallait être prévenu pour reconnaître les symptômes de ces combats. Une pâleur subite lui montait au front, un tremblement nerveux agitait
imperceptiblement ses mains ; l'expression du visage et des yeux, le sourire des lèvres, le ton de la conversation restaient doux, indulgents, affectueux; les bonnes paroles même redoublaient; elles n'étaient pas seulement sur les lèvres , elles venaient vraiment du cœur, d'un cœur vaincu, humilié, contrit, se fondant tout à la fois de bonheur, de reconnaissance, d'amour et de honte devant les efforts sans cesse renaissants de la nature corrompue et les triomphes infatigables de la grâce. Quelquefois madame Le Bouteiller trouvait que la victoire n'avait pas été assez prompte, elle craignait d'avoir manifesté sa vivacité, et elle mettait à s'accuser et à réparer ce qu'elle appelait sa faute, dont le plus souvent ses interlocuteurs ne s'étaient pas aperçus, un empressement, une humilité et une générosité propres à les confondre, et à donner à ceux d'entre eux qui voulaient réfléchir la plus haute opinion de sa vertu.
Elle s'appuyait sur un esprit de foi admirable ; un souvenir de Dieu, un regard rapide sur la croix suffirent toujours à calmer ses plus vives agitations et à lui faire oublier les torts les plus graves et les procédés les plus injurieux à son égard. Jamais personne n'eut besoin de lui demander à pardonner ou à excuser : aucune rancune, aucune aigreur ne se formèrent dans cette âme si impressionnable et si susceptible ; elle ne conservait le souvenir des humiliations et des offenses que pour être plus
empressée et plus aimable envers ceux qui avaient manqué à son égard. Son imagination cependant lui représentait vivement et lui grossissait même les injustices qu'elle pouvait éprouver. Pour tout calmer, il lui suffisait de se rappeler que les griefs des hommes entre eux seraient peu de chose si Dieu n'y était offensé :
— Et il pardonne! ajoutait-elle en rentrant en elle-même, et toute honteuse de son émotion involontaire.
Sa nature n'était pas portée aux doux épanchements ni aux commerces sensibles de l'amitié. Dans ses rapports comme dans ses liaisons, elle n'obéissait pas aux inclinations naturelles ; la pensée de Dieu dominait tout, l'amour de Dieu réglait tout, l'esprit de foi était l'unique guide. Ses attachements et ses relations étaient basés sur le devoir, la reconnaissance ou l'estime. Jamais elle ne manifesta la moindre préférence à aucun des membres de sa famille : elle les embrassait tous d'une égale affection, elle leur témoignait à tous le même dévouement. Le bon Dieu le voulait ainsi ; elle voulait avant tout faire la volonté de Dieu. Cette égalité dans la tendresse qu'elle manifestait aux siens, ce juste partage des témoignages qu'elle pouvait leur en donner, frappaient et charmaient ceux mêmes qui en étaient les chers objets. Toute vertu est aimable : la plus parfaite n'est-elle pas la plus charmante ? Le cœur le meilleur n'csl-il pas le plus
dépouillé de la nature, celui qui habite le plus intimement avec Dieu?
' Dès son jeune âge, Anna de Rancher avait été habituée à respecter le devoir et à l'accomplir. Elle avait été élevée, avec ses frères et sœurs, sons les yeux de ses parents. Son enfance et sa jeunesse, qui n'avaient rien eu de remarquable, avaient été pliées à cette forte et sévère discipline en usage dans les familles chrétiennes d'autrefois. Les moeurs de nos jours ne présentent aucune image de ces anciennes coutumes. Le respect qui était le fondement de la société, se retrouvait dans la famille. La hiérarchie était puissante partout. L'enfant n'était pas continuellement fêté ; dès ses premières années il connaissait d'autres règles que son caprice : il voyait autour de lui des personnes ayant autre chose à faire qu'à l'amuser, le servir, lui complaire, et lui donner cent fois par jour des marques de la faiblesse et de la sensibilité de l'affection paternelle ou maternelle. Les traditions d'austérité ne pouvaient manquer d'ailleurs à la famille de Rancher : elle comptait parmi ses ancêtres le célèbre réformateur de la Trappe. Il est vrai que, d'un autre côté, elle était aussi alliée à saint Louis de Gonzague, et la délicatesse de ce dernier souvenir pouvait, au besoin, tempérer ce que le nom de l'abbé de Rancé, dans son auréole incontestable, éveille encore aujourd'hui, pour certains esprits, d'excessif et de violent. Quelle que fût d'ailleurs l'influence de ces
deux noms sur la discipline do la famille, ils étaient tout à la fois la gloire et la protection de ses membres. Heureuses les maisons qui peuvent ainsi voir quelques-uns de leurs ancêtres parmi ceux que l'Église honore, vénère ou simplement admire! Heureux les enfants particulièrement attachés par les liens du sang à ceux que l'Eglise reconnaît comme les protecteurs et les patrons de tous ceux qu'elle enfante !
Au sein de l'éducation forte et sévère qui lui fut donnée, les goûts d'Anna de Rancher, rarement consultés, se manifestaient néanmoins ; le sentiment de tristesse et d'éloignement pour les jeux qu'elle avait éprouvé dans son enfance, se retrouva dans sa jeunesse, et elle le ressentait pour les fêtes et les réunions du monde. Madame la comtesse de Rancher y conduisait rarement ses filles ; quand cela avait lieu, c'était pour Anna un véritable supplice. Elle ne discutait pas, elle ne contestait pas, mais sa répugnance était extrême.
En 1817, elle avait vingt-six ans, elle fut mariée à M. le marquis Le Bouteiller, gentilhomme breton, d'une des plus anciennes familles de la province ; elle l'épousa sur le désir de ses parents, et la suite prouva bien qu'ils avaient fait un heureux choix. Madame Le Bouteiller, en voyant ce qui se passe parmi les générations présentes et faisant un retour sur elle-même et sur ce grand événement de sa vie, ne pouvait se défendre de quelque étonnemenl ;
elle l'exprimait avec une rondeur, une verve et une certaine exagération peut-être dans les paroles qu'elle conserva toujours, et qui était Tunique symptôme de la vivacité de ses impressions.
— Je ne reconnais plus les jeunes personnes d'aujourd'hui ; de mon temps cela ne se passait pas de la sorte, disait-elle. Quand je me suis mariée, est-ce que je parlais avec cette familiarité à mon futur? Je n'osais lever les yeux sur lui ; et je me serais bien gardée de dire : Il est beau, il est laid ; j'en veux, je n'en veux point! Mes parents me le destinaient, cela devait suffire !
Ses habitudes de respect et d'obéissance l'empêchèrent en effet de faire la moindre observation ; dans une affaire si importante, elle s'abandonna aux lumières de ses parents, comme elle avait toujours fait; elle n'eut point à s'en repentir. L'union des deux époux ne fut jamais troublée. La docilité et le respect que madame Le Bouteiller avait toujours eus pour la volonté de ses parents, elle les étendit désormais à la volonté de son mari. Ce n'était pas qu'il n'en coûtât à son tempérament ; mais elle luttait, et elle réagissait contre elle-même avec une constance et une énergie toujours victorieuses. Jamais M. Le Bouteiller n'eut à souffrir des défauts et susceptibilités de ce caractère impressionnable. Dans les premiers temps de son mariage, dans toute l'ardeur de la vie et de la jeunesse, lui qui était d'un esprit vif et caustique, assez porté par nature à rail-
1er et à contredire, ne gardait peut-être pas toujours les ménagements qu'aurait demandés l'excessive sensibilité de sa femme ; parfois même il se plaisait à la contrarier un peu; mais il était bientôt confondu de la profonde humilité qu'il trouvait en elle, et il était touché d'admiration en la voyant se jeter à son cou et lui dire :
— Pardonnez-moi, mon ami, j'ai tort ; je suis une orgueilleuse et je tiens trop à ma volonté !
Non seulement elle accéda toujours à la manière de voir de ses parents ou de son mari, mais jamais en présence de qui que ce soit, on ne lui entendit affirmer son sentiment et se donner raison. J'ai raison ! est une locution qui ne s'est, pour ainsi dire, pas rencontrée sur ses lèvres ; elle la repoussait même de sa pensée en esprit de foi, de soumission, d'humilité et de défiance d'elle-même. Le même esprit la portait à sacrifier et à immoler à la bienséance, à la paix, à la religion, ses goûts, ses désirs, ses volontés, tout ce que l'homme enfin a de plus intime et de plus cher.
M. et madame Le Bouteiller passèrent les premières années de leur mariage à la campagne, dans une belle terre du diocèse de Versailles. Un ordre parfait régnait dans leur intérieur. Madame Le Bouteiller excellait dans l'art de conduire une maison, cet art délicat et difficile que l'Esprit-Saint exalte avec tant de force, qui est confié à la sagesse des femmes, et qui doit dans le monde suffire à leur
gloire. Madame Le Bouteiller eût pu êlre citée comme un modèle ; elle s'est toujours distinguée par un admirable esprit d'ordre, de prévoyance et d'économie. Grande et noble à l'occasion, au point d'exciter l'étonnement de ceux qui connaissaient la modicité de ses ressources, elle savait faire honneur à son mari de tout ce qu'il possédait : Spoliis non indigebit: nobilis in portis vir ejus quando sedebit cum senatoribus terrse. Tout dans sa maison était sagement, chrétiennement ordonné. Elle y présidait avec calme et activité ; elle surveillait les domestiques avec exactitude, les supportant avec patience, les reprenant avec bonté, ne leur épargnant pas les conseils, les instructions, ni les encouragements pour les aider à la pratique de leurs devoirs religieux. Elle avait à son service un pauvre berger à peu près idiot ; elle s'occupa de lui enseigner ses prières et le catéchisme, et le mit en état de faire sa première communion et de recevoir la confirmation.
Aussitôt qu'ils s'étaient installés chez eux, les premiers soins de M. et de madame Le Bouteiller avaient été de relever les murs de l'église de leur village, depuis longtemps abandonnée, et d'y pourvoir à l'ameublement nécessaire pour la décence du culte. Le temps que les jeunes dames, aux premiers jours de leur mariage, passent si volontiers en joie, en fêtes, en toutes sortes de sourires et de grâces à la destinée nouvelle où elles entrent, qui
doit être quelquefois si rude et si douloureuse, ce temps-là, madame Le Bouteiller l'employa à confectionner du linge et des ornements pour son église.
Le bon Dieu bénit ces modestes ira vaux : il accorda à madame Le Bouteiller la plus grande grâce qu'elle put désirer. Touché peut-être par les vertus de sa femme, séduit et vaincu par cette atmosphère de paix, de calme et d'ordre dont il était entouré, M. le marquis Le Bouteiller, qui, depuis quelques années, avait négligé les devoirs essentiels de la religion, ne chercha pas à endurcir son cœur ; il revint aux pratiques de sa jeunesse, et on vit bientôt son indifférence transformée en une ferveur qui ne se démentit plus. Que dire de la joie de madame Le Bouteiller, de sa reconnaissance envers le bon Dieu ? Elle estima toujours cette grâce la plus précieuse qu'elle eût reçue ; son cœur se dilatait en la considérant, et l'ivresse en était toujours nouvelle. Toute sa vie (car deux heures avant sa mort elle s'acquitta pour la dernière fois de ce pieux et touchant devoir), toute sa vie, en témoignage de reconnaissance, elle récita chaque jour la prière qui avait été imposée pour première pénitence à son cher mari.
Rien dès lors ne manqua au bonheur du jeune
ménage. Les relations fréquentes et faciles avec le
château de Maudétour, qu'habitaient toujours M. et
madame de Rancher, avec les maisons de deux des
sœurs et d'une tante de madame Le Bouteiller, qui n'étaient pas à plus d'une heure de distance les unes des autres, donnaient au séjour du château de Villette un grand agrément, bien fait pour être compris et goûté par le cœur de la jeune marquise. Son temps et celui de son mari se partageaient entre les devoirs de la piété, ceux de la famille, que ce rapprochement permettait de remplir fréquemment et joyeusement, les soins et la surveillance d'une grande propriété et le soulagement des pauvres, qui furent toujours bien accueillis et largement pourvus à Villette.
Le bon Dieu mit le comble à cette joie si pure de ses serviteurs, qu'il se complaisait sans doute à contempler, et il leur accorda une petite fille. Les admirables devoirs de la maternité s'ajoutèrent aux autres sollicitudes de madame Le Bouteiller ; elle passa ainsi plusieurs années dans ces occupations charmantes, dans cette paix du bon Dieu, que savent goûter les cœurs droits. La mauvaise santé de M. Le Bouteiller était le seul nuage qui pût menacer tout ce bonheur : cela contribuait à rappeler qu'on était dans la main de Dieu, qu'on devait lui témoigner de la reconnaissance et lui demander sa protection.
Cette mauvaise santé, néanmoins, et les nécessités de l'éducation de sa fille, déterminèrent M. Le Bouteiller à vendre son château de Villette et à se fixer à Paris. Ce fut pour sa femme l'occasion d'un
sacrifice. Elle n'avait pas seulement à regretter les avantages d'une large existence territoriale, il lui fallait quitter le voisinage de ses parents, être sevrée de toutes les jouissances que son cœur y trouvait, et qu'elle était si bien faite pour apprécier, renoncer enfin aux plaisirs que peuvent donner les affections de la famille, les seuls plaisirs de la terre qu'elle ait jamais compris. Si douloureux que fût le sacrifice, la jeune marquise sut le faire généreusement. Elle quitta ces lieux si chers à son âme, tout animés des premiers ébats de sa fille, tout remplis de la présence de ses parents, sans manifester le moindre regret. Elle fit ses préparatifs joyeusement, heureuse dans son chagrin d'accomplir un devoir. Elle ne se permit pas un retour sur ellemême ; elle soumit ses lumières, ses goûts et ses désirs, en cette occasion comme en toute autre, à la volonté de celui que la Providence lui avait donné pour guide. Le sacrifice accompli, elle n'en manifesta jamais le moindre regret; elle persévéra dans sa soumission;, remerciant Dieu d'avoir inspiré à son mari la pensée de vendre cetteterre.
— Gela m'a évité, disait-elle, bien des embarras et des sollicitudes qui seraient venus à la traverse de mon salut. Je me serais trop attachée aux biens delà terre, je m'en préoccupais trop.
En venant habiter Paris, M. et madame Le Bouteiller se fixèrent sur la paroisse Saint-Sulpice ; ils y
demeurèrent trois ans, de 1827 à 1830. Ils continuèrent dans la capitale la vie chrétienne qu'ils avaient menée au château de Villette. Leurs aumônes étaient abondantes ; le bon Dieu seul en connaît le chiffre. Ils avaient sur ce point des scrupules qui sembleront singuliers peut-être à quelques lecteurs. Il y avait des œuvres pour lesquelles ils se regardaient comme taxés, et ils auraient cru déroger à leur nom et manquer véritablement à la générosité et à la charité, s'ils avaient donné, par exemple, moins de cinq cents francs à la quête des séminaires. Ce n'était pas qu'ils eussent une grande fortune, et certainement leurs revenus eussent paru assez minces à un ménage de leur rang qui eût tenu à suivre les modes, à user du confortable des temps modernes et à goûter les joies d'une vie mondaine. Pas de luxe, pas de festins extraordinaires dans la maison de madame Le Bouteiller : une table convenable et toujours dressée pour les parents et les amis. Partout, dans l'appartement de la ville, comme autrefois dans la maison des champs, un esprit de sage ordonnance et de juste économie, reconnaissable jusque dans les toilettes de madame Le Bouteiller, parfaitement soignées, et toujours conformes à sa condition , mais d'une recherche de propreté et de simplicité inimaginables. Cette prévoyance, cet art de bon gouvernement permettaient à la générosité des cœurs de se donner carrière.
Le vénérable M. de Pierre (1), alors curé de l'illustre et pieuse paroisse Saint-Sulpice, était ordinairement le dispensateur des aumônes de M. et madame Le Bouteiller. Rien d'ailleurs ne signalait à l'attention leur manière de vivre. C'était la commune vie chrétienne, simple, exacte et heureuse.
Quelque part qu'il s'abrite, l'homme ici-bas ne peut asseoir sa vie dans la paix et le repos. Les événements politiques se jetèrent à la traverse de l'existence calme et bienfaisante que M. Le Bouteiller s'était créée. Les désastres de 1830 blessèrent profondément son âme. Il voulut chercher loin de Paris un asile où les attachements de son cœur ne fussent pas froissés, et il songea à se fixer à Rome :
(1) Charles-Louis-François-Marie de Pierre, né au diocèse de Glermont en 1763, séminariste de Saint-Sulpice et ensuite admis à la communauté de la paroisse, refusa le serment et resta pendant la révolution à Paris, y exerçant son zèle particulièrement dans le quartier de Saint-Sulpice.
En 1802, quand il fut nommé curé en remplacement de M. de Pancemont, appelé à l'évêché de Vannes, l'église était occupée par les prêtres constitutionnels, et les exercices des Mêles avaient lieu à la chapelle des Carmes, rue de Vaugirard ; sur le conseil de M. Ernery, M. de Pierre, le dimanche (16 mai) qui suivit sa nomination, se rendit à la grande église, en prit possession, et y amena de son chef les prêtres et les fidèles. Il la purilia et l'orna, restaura la chapelle de la Sainte Vierge, plaça un maître-autel nouveau, rétablit les cloches, lit beaucoup d'aumônes, fonda les écoles des Frères, refusa l'évêché de Saint- Claude et mourut en 1836. Son corps repose "dans les caveaux de l'église qu'il avait su reconquérir sur le schisme.
— Je ne suis pas un saint Joseph, disait-il gaiement, mais je suis plus favorisé que lui. Il lui fut ordonné de prendre la mère et l'enfant et de fuir en Egypte ; pour moi, je prends la mèra et l'enfant et je les mène vers la ville sainte, sous le manteau du Saint-Père.
Il y avait là sans doute bien des compensations aux tristesses du départ ; cependant, qui pourrait dire que le cœur de madame Le Bouteiller n'eut pas un nouveau sacrifice à faire, un nouveau déchirement à souffrir? Il ne s'agissait plus de s'éloigner de quelques lieues de sa famille et de se sevrer seulement du commerce habituel entretenu avec elle au château de Villette : c'était un long adieu qu'il fallait dire. Les événements de France, si douloureux pour les anciennes familles, et la santé délabrée de M. Le Bouteiller, qui semblait exiger un climat plus chaud que celui de la patrie, ne permettaient pas même de prévoir l'époque du retour. Mais le sentiment de foi, si fort et si ardent chez madame Le Bouteiller, la joie de sa fille, sur qui s'étaient concentrées toutes ses affections, assez grande déjà pour goûter tous les ravissements d'un beau voyage, faisaient rentrer la sérénité dans le cœur maternel.
En approchant de Rome, dans cette campagne si calme et si profonde qui annonce la Ville éternelle, alors qu'on commençait à fixer ses regards sur l'horizon pour chercher à découvrir dans le lointain
cette patrie des âmes qui aiment Jésus-Christ, toute la caravane, dans son impatience, ressentait une joie surabondante, s'épanouissait dans une sorte d'ivresse de pieté et de bonheur qu'on ne songeait point à maîtriser. Enfin on démêla le dôme de Saint- Pierre ; la voiture s'arrêta : les pèlerins en descendirent; à genoux sur la route, les mains jointes et le visage baigné de larmes, dévorant l'espace des yeux et du cœur, ils saluèrent l'Eglise mère et maîtresse, et remercièrent le bon Dieu dans une nouvelle effusion de joie et de prières. C'était le sentiment des croisés apercevant Jérusalem/ pleurant et oubliant les fatigues du voyage, s'embrassant les uns les autres et se félicitant en glorifiant le Seigneur.
Toute la dévote compagnie, composée, outre la famille Le Bouteiller, de quelques compatriotes de mêmes goûts et de mêmes opinions, arriva enfin vers le soir à la porte du Peuple.
Rien n'est beau comme cette entrée de Rome. Les équipages parcouraient à ce moment le Corso, se rendant à la villa Borghèse ou en revenant, et animaient le plus grand spectacle qu'une ville puisse offrir au monde. Depuis la prière faite deux heures auparavant sur la route, l'enthousiasme des pèlerins n'avait pas baissé, et cette splendide entrée de Rome, par une belle soirée, était faite encore pour l'accroître. Des réflexions se croisaient dans la compagnie; tous parlaient et personne n'écoutait ; on n'avait pas assez de regards pour tout voir, et les
cœurs étaient empressés de se communiquer la joie dont ils surabondaient. Madame Le Bouteiller avait suivi le mouvement général ; elle avait regardé, prié, admiré, pris enfin part à toutes les émotions.
En entrant dans Rome, cependant, en passant cette porte du Peuple, en traversant cette place grandiose, en longeant ce Corso si animé à ce moment, elle retira ses regards de ce spectacle, se sépara de la joie qui l'entourait, et parut bientôt comme absorbée dans une profonde tristesse ; sa pâleur devint extrême, et comme on lui demandait si elle était souffrante :
— Non, dit-elle, je n'ai rien, je suis heureuse!
Mais l'air du visage en démentait le sourire, et elle rentra bientôt dans un silence interrompu seulement par des soupirs qu'elle ne pouvait contenir.
Que se passait-il dans cette âme ? Au milieu de cette joie qu'elle avait ressentie si vivement et qui s'épanchait autour d'elle , avait-elle entrevu les sacrifices que le bon Dieu allait lui demander à Home ? vit -elle ce Dieu jaloux et divinement aimable, acceptant l'offre qu'elle lui avait faite de ce qu'elle avait de plus précieux, voulant d'elle un cœur brisé, dépouillé, détaché, sanglant, séparé de tout ce qu'elle aimait encore sur la terre ? Les événements qui suivirent peuvent permettre cette supposition. Madame Le Bouteiller, toutefois, n'en parla jamais : et ceux qui avaient remarqué cet anéantissement singulier et cette tristesse étrange
de son arrivée à Rome, ne purent obtenir d'elle aucun éclaircissement à ce sujet.
Un an se passa dans la Ville éternelle. Il est inutile d'entrer dans le détail des occupations et des préoccupations d'une famille chrétienne dans cet heureux et béni séjour.
M. Le Bouteiller, rappelé en France par des affaires d'intérêt, avait quitté les siens et était à Paris depuis quelque temps, lorsque sa fille, son unique enfant, tomba malade. Elle avait quinze ans. La maladie fut cruelle : en quelques jours l'état devint dangereux, quelques jours après il était désespéré. M. Le Bouteiller avait annoncé son départ de Marseille et le jour même de son arrivée à Rome ; sa fille malade et déjà mourante le demandait avec insistance et avec larmes, témoignant la plus vive impatience de le voir.
Depuis huit jours on l'attendait sans qu'on pût prévoir aucune cause de retard, et ses qualités de ponctualité et d'exactitude rendaient ce retard inexplicable. Tout à coup la nouvelle se répand dans Rome que plusieurs bâtiments ont sombré sur les côtes, et qu'un grand nombre de passagers ont péri. Le gouvernement envoie aux informations pour s'enquérir des noms et du nombre des victimes.
Je laisse à deviner l'état de madame Le Bouteiller. Dans ses incertitudes et ses angoisses, devant les souffrances, les questions et les pleurs de son
enfant, elle ne s'abandonna pas : son courage, sa soumission, l'ardeur de ses prières furent admirables. Enfin M. Le Bouteiller arriva : une circonstance fortuite l'avait arrêté à Marseille ; la lettre qui annonçait ce retard avait été confiée au bâtiment perdu. C'était celui-là même sur lequel M. Le Bouteiller se fût embarqué si la Providence ne l'eût retenu. Il arriva à temps encore pour embrasser sa fille, trop tard pour être reconnu d'elle. Elle avait perdu connaissance dès la veille ; elle ne la retrouva plus, et mourut le surlendemain.
On sait, ou plutôt on ne sait pas ce que c'est que le cœur d'une mère. Les pères seuls peuvent en entrevoir quelque chose. La mort d'un enfant est non seulement une douleur, c'est comme un renversement de la nature. L'âme la plus chrétienne ne Ta jamais envisagée à l'avance, et elle ne peut y croire. Quand l'enfant est unique, comme celle que M. et madame Le Bouteiller pleuraient, on peut bien dire que toute la joie de la terre est perdue pour les parents. Dans les âmes unies à Dieu, cette douleur si vive et si cruelle s'allie à un sentiment intime de la miséricorde et de la bonté divines qui se manifestent alors et qui agissent avec une force et une douceur merveilleuse au milieu des cœurs abîmés et perdus. A travers les ruines de toutes les pensées de la terre, des pensées où l'on se complaisait davantage, des plus autorisées et des meilleures, la bonté, la merveilleuse bonté, la bonté
inénarrable de Dieu se fait sentir ; l'âme en est tout imprégnée et enivrée ; elle souffre, elle souffre extrêmement, mais elle est heureuse que cette douleur soit l'accomplissement de la volonté de Dieu. La nature voudrait en vain répugner et se révolter : la nature est vaincue, la croix est adorée, embrassée; aimée, enfoncée par une main généreuse sur ce sommet douloureux du Calvaire où elle brise et domine toutes les affections terrestres.
Madame Le Bouteiller éprouva tout cela ; une douleur qu'il faut renoncer à peindre, et au milieu de cette douleur la présence de Dieu qui se manifestait et faisait accepter cette croix, non seulement accepter, mais embrasser et vouloir. Fiat voluntas tua ! Que votre volonté devienne la mienne. M. Le Bouteiller partageait tous ces sentiments qui éclatèrent chez sa femme ; il cherchait à s'en rapprocher, et annonçant la mort de sa fille à Versailles, il écrivait à ses parents : « Ma pauvre femme est admi- (c rable dans sa douleur si calme, si résignée, si a chrétienne. Je fais tous mes efforts pour l'imiter « de loin. »
Le cardinal de Rohan (1), alors a Rome, à la première nouvelle de la mort de l'enfant, était venu apporter des paroles de consolation et d'espé-
(1) Louis-François Auguste, duc de Roh an-Chabot, né en 1788, colonel de cavalerie, veuf en 1815, reçut les ordres en 1822 : archevêque d'Auch, ensuite de Besançon en 1828, cardinal en 1830, mort à Paris le 8 février 1833.
rance dans cette maison désolée. Il trouva la mère chrétienne auprès clu corps inanimé de son enfant.
— Éminence, disait-elle, ne vous scandalisez pas de mes larmes ; il me semble qu'on m'arrache l'âme. Je ne me révolte pas, cependant ; je veux ce que Dieu veut ; je me soumets, je consens, mais je pleure ! Cela empêche-t-il la résignation? Il me semble que si Dieu me disait : Puisque tu n'as pas le courage de me laisser ton enfant, je te la rends; je ne suis pas offensé, mais il m'eût été plus agréable de la garder. — Eh bien, Seigneur, lui dirais-je, je ne veux pas la reprendre : votre bon plaisir avant tout !
En prononçont ces paroles, le pauvre cœur maternel ressentit un déchirement qu'il ne put supporter, et elle s'évanouit. Cette défaillance de la nature n'empêchait pas madame Le Bouteiller d'adhérer fortement à ce sentiment du sacrifice ; elle en renouvela l'expression devant son ami, Msr de Forbin-Janson (1).
— Oui, disait-elle, le pauvre cœur souffre, mais le bon Dieu fait bien toute chose! il a voulu sauver mon enfant, je n'aurais pas su l'élever. Avec moi elle se serait peut-être perdue ; le monde lui eût ravi son innocence. Elle est bien établie aujourd'hui, je ne dois que remercier Dieu.
(1) Gharles-Auguste-Marie- Joseph, comte de Forbin-Janson, missionnaire de France, évêque de Nancy en 1824, mort le 11 juillet 1844.
D'autres fois elle faisait retour sur elle-même.
— Dieu m'a punie, disait-elle, je l'ai bien mérité, je l'ai tant offensé; il m'a punie en père miséricordieux ; il m'a frappée dans ce que j'avais de plus cher, pour m'ap prendre à me détacher de tout et à ne m' attacher qu'à lui seul. J'aimais cette enfant trop humainement. Seigneur, je bénis votre main, j'adore, je me soumets ! Vous seul, oui, vous seul, désormais vous seul !
Ces protestations ne devaient pas être vaines. Madame Le Bouteiller y puisait son courage, elle communiquait de sa force à son mari. Leur vie était déjà sérieuse et chrétienne ; elle devint véritablement exemplaire et édifiante. Ils firent leurs derniers adieux au monde ; ils consacrèrent tout leur temps aux œuvres de charité et de piété. Le souvenir de leur fille les accompagnait partout. C'était sans cesse comme un aiguillon qui les pressait d'avancer dans les voies de la vertu. Quand la douleur frappe les âmes chrétiennes, elle provoque un jaillissement de grâce fécondante. Toutes les belles vertus, toutes les saintes pratiques, tout le calme et la paix de la vie chrétienne s'épanouirent dans les âmes désolées et résignées de ce père et de cette mère.
— Nous sommes avec Marie au pied de la croix, disait M. Le Bouteiller ; notre sacrifice n'est pas comparable au sien, efforçons-nous de ne pas en perdre les mérites; que le coup qui nous frappe devienne l'instrument de notre salut î
— Oui, disait madame Le Bouteiller, efforçonsnous de devenir meilleurs ! pour moi, j'ai grand besoin de me convertir.
Dans ce but qu'ils proposaient de nouveau à leurs efforts, leurs prières devinrent plus ardentes; l'oraison était un de leurs exercices habituels, ils s'y rendirent plus exacts et plus assidus. C'était surtout dans la méditation qu'ils puisaient leur consolation, leur force et leurs lumières. Ils employaient tous les jours une heure à ce salutaire exercice, si recommandé par les maîtres de la vie spirituelle, et sans lequel on peut bien dire qu'il n'y a pas de sainteté, ni même de dévotion. Leur maison était comme un sanctuaire. La prière y était presque continuelle ; elle était entremêlée de lectures pieuses. M. Le Bouteiller y ajoutait quelques études, sa femme quelques ouvrages pour les pauvres. Dans la matinée, on passait deux heures à l'église ; dans l'aprèsmidi, on se proposait pour but de promenade la visite de quelque église pour gagner les indulgences applicables aux âmes du purgatoire. La charité pressait les deux fervents chrétiens de travailler à la délivrance de ces chères âmes. Les communions étaient presque quotidiennes. Comment des cœurs occupés avec tant d'ardeur à s'élever et à se purifier ne se seraient-ils pas unis à leur Maître, cette source vraie, unique, puissante, ineffable de la vie, de la joie, de l'espérance et de la consolation ?
Nous pouvons à peine indiquer ici quelques traits de cette vie fervente. Elle frappait d'admiration tous ceux qui voyaient ces deux époux. On les appelait communément les deux saints. On jugeait d'eux sur la régularité de leur vie, l'exactitude de leurs prières et cette sorte d'auréole de modestie et de grâce, que la mortification des sens et les habitudes de piété communiquent au visage humain. Les actes de charité comme tous ceux de zèle qu'on pouvait tenir secrets, échappaient aux regards du monde ; il n'en percevait que l'arôme, pour ainsi dire, cet arôme qu'il ne sait pas toujours définir, mais dont le charme l'attire sans qu'il s'en rende compte.
Deux fois par semaine, madame Le Bouteiller passait la journée presque entière à l'hospice Saint- Jacques al Corso. C'est un hospice d'incurables. Madame la marquise Le Bouteiller s'appliquait à soigner, à panser, à servir dans toutes leurs infirmités et leurs nécessités les pauvres femmes recueillies dans cette maison. Elle s'attachait avec une préférence marquée à celles qui étaient dans l'état le plus repoussant : elle visitait et nettoyait leurs plaies.
Une fois par semaine, elle leur faisait faire à toutes une distribution de quelque chose qui pût leur être agréable. Les hospices de Rome sont très abondamment pourvus de tout ce qui est nécessaire au soulagement et à la vie des malades. On comprend que la charité néanmoins peut toujours ajouter quelques
douceurs à leur ordinaire. Madame Le Bouteiller le faisait avec tant de discrétion, que ces pauvres femmes ignoraient l'auteur du soulagement et de la la joie qu'elles ressentaient.
Sa réserve, la simplicité de sa mise, l'humilité de sa conduite dissimulaient si bien son rang, que plusieurs de ces infirmes étaient touchées de pitié pour elle, à cause même des services qu'elle leur rendait. Elles s'informaient avec compassion des moyens d'existence de cette pauvre exilée, car elles voyaient bien qu'elle était étrangère. Elle mettait d'ailleurs tant d'allégresse et avait tant d'aisance à les soigner et à les servir, que les malades étaient persuadées qu'elle y trouvait un plaisir extrême. Quand il lui arrivait de retarder ses visites ou de les abréger, car la santé de son mari, toujours plus ébranlée, réclamait aussi bien des soins, les pauvres femmes lui témoignaient leurs regrets :
— Vous avez été privée de votre récréation, pauvre sœur, lui disaient-elles avec une sorte de bonté et de protection.
Cette récréation consistait à panser les plaies, à laver les pieds et les mains de ces malheureuses, à les peigner, à leur rendre enfin les services les plus dégoûtants que peut réclamer lïnfirmité humaine. Madame Le Bouteiller ne sortait presque jamais de ses visites que couverte de vermine, et malgré les plus grands soins, elle avait toutes les peines du monde à s'en débarrasser.
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Elle avait, il est vrai, encore une autre récréation. Toutes les œuvres de miséricorde que signalent les livres saints sont pratiquées à Rome, et on y retrouve même des exemples de celles qui paraissent répugner le plus à nos mœurs contemporaines. A l'hospice de la Sainte-Trinité, on pratique l'hospitalité, et on accueille les pèlerins de tous les pays ; les personnes charitables vont les servir et leur laver les pieds. Madame Le Bouteiller prenait là sa récréation une fois par semaine ; en lavant les pieds de ces pauvres gens, elle se rappelait les saintes femmes de la Judée, qui avaient rendu ce service à Notre-Seigneur durant son passage sur la terre. Elle était assurée d'avoir le même honneur : sa foi lui faisait reconnaître, dans le pauvre qu'elle servait, Notre-Seigneur lui-même l'accueillant avec honte et se prêtant avec complaisance aux bons offices qu'elle s'empressait de lui rendre.
Au milieu de cette charité, son humilité restait profonde, et elle avait d'elle-même un dégoût et une honte inexprimables. Elle craignait toujours d'avoir offensé le bon Dieu trop grièvement, et elle cherchait tous les moyens de témoigner son repentir et son amour.
Une semaine sainte, M. Le Bouteiller lui parlait de l'absolution des cas réservés au Pape, donnée par le grand pénitencier. 11 leur parut que cette absolution accordée en vertu d'un pouvoir spécial délégué par le Saint-Père, devait produire de grands
fruits de bénédiction dans une âme, et madame Le Bouteiller eut la pensée d'en profiter. La voilà, le lendemain, partie pour la basilique de Saint- Jean de Latran, où la cérémonie devait avoir lieu ce jour-là, dans l'intention de se confesser au cardinal chargé des pouvoirs de Sa Sainteté. Elle avait fait une revue générale de sa vie, et elle y trouvait assez d'énormités pour commencer à croire que cette absolution lui était absolument nécessaire. Elle trouva tout préparé pour la cérémonie des absolutions.
Une immense estrade avait été dressée dans la basilique : au sommet un fauteuil était préparé pour le cardinal pénitencier ; les pénitents devaient monter jusqu'au haut de cette estrade, et là, en présence du clergé et sous les regards du peuple, dont ils étaient assez éloignés cependant pour que la confession restât secrète, ils s'accusaient et se relevaient absous et purifiés. La vue de tout cet appareil ne fit pas faiblir le courage de madame Le Bouteiller. Elle ne songea même pas à avoir de scrupule. Tout au plus, en examinant les préparatifs, en mesurant la hauteur de l'estrade, en songeant aux regards du public, s'encouragea-t-elle en se disant :
— Que ne ferait-on pas pour avoir l'absolution de ses péchés ! Eh ! que m'importe qu'on me voie !
Là-dessus elle se préparait de tout son cœur au regret de ses fautes.
Le peuple de Rome n'a pas une très haute opinion de ceux qui viennent en ces jours s'accuser de péchés sans doute énormes, pense-t-il : ce doivent être forçats ou brigands, dit-on; en tout cas, ils ne tiennent pas à faire connaître leurs noms, et ils ont soin de se voiler le visage de manière à ne pas être reconnus. Madame Le Bouteiller n'avait pas songé à une pareille prudence. Mais si les conséquences de la publicité d'une pareille démarche ne pouvaient l'arrêter, elle consentit cependant, avant de la faire, à consulter son confesseur. On imagine quelle fut sa réponse. Il est probable qu'il avait rarement rencontré un pareil désir de s'humilier et de satisfaire à Dieu.
Madame Le Bouteiller passa ainsi près de quatre ans à Rome dans ces beaux sentiments de foi et d'humilité, dans ces pratiques de dévouement, de mortification et de prières. Les derniers temps, elle semblait encore redoubler de ferveur ; elle pressentait que le bon Dieu allait bientôt lui demander un nouveau sacrifice aussi grand que le premier.
La santé de M. Le Bouteiller, depuis la mort de sa fille, avait toujours été s'affaiblissant. Peut-être le genre de vie qu'il avait embrassé contribua-t-il à développer la maladie dont, depuis longtemps, le germe était renfermé dans sa poitrine. Il ne se donnait aucune distraction, aucun repos, pour ainsi dire; et la journée ne lui semblait pas assez longue
pour vaquer à ses prières, que quelques heures d'étude interrompaient à peine. Il y avait déjà longtemps qu'il souffrait d'une fièvre à peu près continue, et il ne voulait pas pour cela se priver d'aller à l'église. Le 25 mars 1835, comme il revenait d'accomplir ses dévotions de la fête du jour, il ressentit un violent redoublement. Il se mit au lit pour ne plus se relever. Le 7 avril, il rendit son âme k Dieu.
Sa mort ressembla à celle des prédestinés. Pendant les quinze jours de son agonie, madame Le Bouteiller ne le quitta pas ; à peine prenait-elle de temps en temps une heure de sommeil. Rien ne saurait dépeindre les sentiments des deux époux à cette terrible et douloureuse séparation. Ils savaient l'un et l'autre la vérité, ils ne cherchaient pas à se la dissimuler. Malgré le déchirement de son âme, l'agonisant soupirait après le bonheur qu'il était sur le point d'atteindre et dont, quoique brisée par sa douleur, ne pouvait s'empêcher de le féliciter celle qui allait demeurer seule sur la terre. La foi était la vie de ces deux cœurs : elle était aussi Tunique langage dont ils pussent s'entretenir pendant les derniers jours de leur union ici-bas. C'était madame Le Bouteiller qui avait besoin de consolation, le malade lui-en présentait.
— Ne soyez pas jalouse, lui disait-il, Dieu sait bien pourquoi il m'appelle le premier, sa miséricorde abrège mon exil ; je n'ai pas votre courage.
Oui, je suis heureux ! la miséricorde de mon Sauveur ne m'abandonnera pas, précisément parce que je suis un pécheur. J'espère aller au ciel ; les anges et les saints seront sans doute bien étonnés et bien réjouis de me voir ! Depuis la Rédemption, jamais on n'aura vu un si beau triomphe de la miséricorde, et jamais un pécheur tel que moi n'est encore entré en paradis. Mon Dieu, que votre miséricorde est infinie ! Réjouissez-vous, ma femme !
— Oui, répondait cette femme forte, oui, je bénis le Seigneur ! j'ai la même confiance et les mêmes espérances. Quand vous serez auprès de Dieu , vous prierez pour que j'aille vous rejoindre au plus tôt.
Le moribond promettait de grand cœur.
Par ces demandes et ces promesses, ces deux fervents chrétiens, attachés sur la croix, s'engageaient à prolonger au delà de cette vie même l'union de leurs cœurs liés par un sacrement contre lequel, en effet, la mort est impuissante.
A ce moment suprême, pensant uniquement à la joie de son mari et s' oubliant elle-même :
— Je remercie, lui disait encore madame Le Bouteiller, je remercie le bon Dieu d'avoir pris notre petite fille : ce serait pour vous un grand regret de la laisser, au lieu que votre joie va être complète de la retrouver dans le ciel !
Et comme son mari l'assurait qu'il eût préféré la laisser ici-bas pour être la consolation de sa mère :
— Dieu y pourvoira, répondit cette femme généreuse ; je mérite de souffrir, je ne suis pas digne de vous suivre: mais, vous, priez pour moi dans le cieL
C'était là la recommandation qui revenait toujours. D'ailleurs, elle entretenait avec zèle les pieux sentiments de son mari; elle lui faisait des lectures et des exhortations ; elle eut le courage de satisfaire au désir qu'il avait exprimé d'entendre les litanies de la bonne mort. Elle les lui récita tous les matins. Le Saint-Père, instruit des admirables dispositions de M. Le Bouteiller , permit qu'on lui donnât tous les jours la communion en viatique; faveur immense, qui lui procura de grandes consolations et fortifia ses sentiments de foi, de piété et de confiance en Dieu !
Selon l'usage de Rome, un prêtre était jour et nuit dans la maison. Il se tenait dans la chambre voisine de celle du moribond, priant les saints Anges d'assister ce dernier à son agonie, et n'interrompant les prières que pour l'exhorter et le soutenir de ses paroles. Ces secours, que la ville éternelle prodigue à ses enfants pour assurer leur passage à l'éternité et les aider à couronner par une mort heureuse les travaux de leur carrière, ces secours n'empêchaient pas madame Le Bouteiller de se multiplier autour de son cher mari, et de s'efforcer à l'aider, en épouse fidèle, dans cette dernière angoisse de la vie.
Le moment prévu et attendu était proche ; madame Le Bouteiller lut les prières des agonisants et fit la recommandation de l'âme. Pas un retour d'ailleurs sur elle-même, sur l'isolement où elle allait se trouver ; pas une plainte énoncée ouvertement. Elle se plaignait dans le fond de son cœur, elle se plaignait à Dieu, non pas des rigueurs exercées sur elle, mais de son peu de correspondance à la grâce. Elle craignait de ne pas entrer dans les vues de la Providence ; sa foi lui faisait regarder les croix comme des grâces insignes, et au milieu de ses plus cruelles afflictions, elle a toujours été moins préoccupée de sa propre douleur que du soin d'entrer dans les desseins de Dieu, quels qu'ils fussent. Dieu avant tout ! c'était son cri, c'était sa devise. Elle s'y montra toujours fidèle. Dans les cruelles circonstances dont nous parlons, elle fît son sacrifice avec un courage surnaturel, et elle restait toujours préoccupée de la crainte d'offenser Dieu et de manquer de résignation. Elle ne se doutait pas qu'elle était un sujet d'admiration pour la ville de Rome entière, édifiée de sa piété et de sa force.
Une circonstance affligeante était venue encore augmenter ses mérites pendant cette dernière maladie de son mari. Une femme de leur service devint folle à lier. Madame Le Bouteiller ne voulut pas la renvoyer, et elle se partageait entre le moribond et la folle. Ce douloureux spectacle avait quelque
chose de navrant. Malgré tant de douleurs et d'ennuis, pas un murmure n'échappa à madame Le Bouteiller.
Pour faire apprécier l'élévation de ses sentiments dans les premiers moments de cette douleur, il suffit de citer une lettre que lui adressait un religieux de la Trappe, répondant à l'avis de la mort de M. Le Bouteiller. On comprendra que ce ne sont pas toutes les douleurs qui peuvent recevoir de pareilles consolations, ni toutes les âmes qui peuvent entendre un pareil langage :
« Dans une circonstance si pénible et si
« affligeante pour la nature, je devrais, envers tout ce autre que vous, Madame, essayer de tempérer la « juste douleur d'une semblable perte; mais je « vois par les dispositions édifiantes de votre foi et « de votre cœur* que Notre-Seigneur lui-même y a « pourvu. Oui, c'est véritablement Lui qui, du sein ce de sa charité, fait sortir cette adorable lumière c< qui vous rend sensibles et évidentes ces grandes « vérités de la religion, où vous puisez tant de ce force et qui vous remplissent d'une si ferme es- (c pérance. Oh ! elle n'est pas vaine, cette sainte « espérance!... La perte de tous les agréments et a de tant d'avantages que vous trouviez dans la ce société du cher défunt devient la matière d'un « sacrifice très précieux que votre pieuse résigna- « tion ne cesse d'offrir au Seigneur. Déjà depuis ce longtemps vous en faites de même à regard de
(( l'aimable enfant que le ciel vous a ravie ; ainsi ce s'accroissent vos mérites, et en entrant dans les a vues de la divine sagesse sur votre personne, a vous avancez l'œuvre de votre sanctification et ce vous vous associez véritablement aux âmes reli- (c gieuses qui ont abandonné pour Dieu ce qu'elles « avaient de plus cher ; votre conformité à la « volonté divine, aussi parfaite qu'elle est, équi- (( vaut réellement à leur sacrifice volontaire.
« Quelle consolation ne doit pas vous causer le « témoignage que vous pouvez vous rendre à vous- « même, que ce n'est pas seulement en paroles que ce vous adorez Dieu, mais bien en esprit et en ce vérité! Yous êtes dans la certitude d'aimer Dieu! ce Quelle grâce il vous fait, quelle ineffable consola- « tion il vous donne en vous accordant cette certi- « tude ! Oui, le Seigneur est bon et sa miséricorde « est éternelle ! Heureuse l'âme qui met en lui son « espérance, heureuse celle qui supporte si bien ses (( épreuves, heureux le cœur que rien ne peut sé- « parer de sa divine charité !
ce Courage, Madame, le Seigneur ne se laisse (( point passer en générosité ; il vous avait donné « un époux vraiment chrétien, plein de foi et riche (c en vertus, c'était pour vous aider à marcher dans ce ses saintes voies ; ce bon et tendre ami s'est (( fidèlement acquitté de sa céleste mission : ses « saintes leçons, ses saints exemples ont conduit ce votre cœur près de celui de Jésus ; maintenant
(( Jésus vous le retire parce qu'il veut être sans ce partage votre ami et votre tout. 0 la bonne part « que Jésus ! ô le bon ami, en qui se trouvent tous a nos vrais amis! ô le sage ami, dont le commerce ce nous sanctifie ! ô l'incomparable ami, qui est <( l'amour et la charité même ! O divin Cœur de ce Jésus, maison de Dieu, demeure des saints, habi- (c tation des justes, vraie et unique source de toute « grâce, de toute vertu et de toute perfection ! « quelle indicible faveur d'être aimé de vous et de « vous aimer ! quel fonds d'espérance, quel gage « assuré pour la bienheureuse éternité !
« Notre révérend père Abbé a appris la mort de « M. le marquis comme celle d'un véritable ami de « notre maison, et il s'est empressé de le recom- (( mander d'une manière toute particulière à la « communauté, en indiquant une neuvaine pour le a repos de son âme, quoiqu'il le croie bien en posce session déjà du repos des saints, etc. »
La voici donc veuve et sans enfants. C'est une existence brisée, dit le monde ; le bon Dieu voudra bien en recueillir et en employer les débris. Libre et maîtresse d'elle-même, madame Le Bouteiller ne songea pas à suivre son attrait ; il l'eût portée à rester à Rome, à répandre ses prières auprès des restes de sa fille et de son mari, à se livrer plus entièrement que jamais, dans la Ville éternelle, à tous ces exercices de religion et de charité où depuis plus de trois ans elle avait mis toute son âme. Mais
elle n'était pas de celles qui, clans leurs actes de piété, se recherchent elles-mêmes et s'appliquent à ceux de leurs devoirs qui leur sont les plus agréables : elle voulait la volonté de Dieu en tout ; et elle était d'autant plus appliquée à la démêler, qu'en perdant son mari elle avait perdu un guide et un conseil aussi attentif qu'elle-même à correspondre à cette volonté divine. Imposant silence à ses inclinations, il lui sembla que le devoir la rappelait en France. Son sacrifice devait être entier. Il fallait même dire adieu aux tristes et précieux restes de ce qu'elle avait eu de plus cher au monde, afin de donner à ses parents âgés la douceur que pouvait leur procurer sa présence.
Elle quitta Rome et revint à Versailles. Après une quinzaine de jours consacrés à son père et à sa mère, elle se retira à Paris, dans un couvent, ne voulant pas être distraite de sa douleur et §e trouvant toujours peu propre aux relations du monde.
Elle passa la première année de son veuvage au fond de cet asile, dans le recueillement et la prière; elle sortait à certains jours de sa retraite pour visiter à Versailles M. et madame de Rancher; le reste de son temps était aux exercices de piété et aux devoirs de son deuil. Dans cette retraite étroite, elle prenait les forces et elle amassait les lumières, qu'elle trouva plus tard pour se livrer aux œuvres actives de charité, où elle employa les vingt-trois
dernières années de sa vie. Elle s'exerçait à une sorte de noviciat ; son confesseur, le R. P. Varin (1), de vénérable et douce mémoire, l'avait mise en relation avec la sœur Rosalie, qui l'initiait à la visite des pauvres à domicile, et lui apprenait à exercer son zèle parmi les habitants du quartier Mouffetard.
En même temps elle combattait toujours son naturel nerveux et impressionnable : elle était sans cesse en armes et en haleine contre elle-même : on ne peut se faire une idée de ses efforts incessants pour se vaincre ; et il paraît certain que la tension continuelle de sa volonté et la compression énergique et sans relâche de sa nature ont contribué à abréger ses jours.
Lorsque l'année de son grand deuil fut écoulée, elle commença à sortir de sa profonde retraite, et se livra avec plus de liberté à l'ardeur de sa charité envers les pauvres. Elle mit de l'ordre dans ses affaires, ramassa les débris de sa fortune, assez
(1) Joseph-Désiré Varin, né à Besançon, en 1769, élève en théologie à Saint-Sulpice lors de la prise de la Bastille, émigra et s'engagea dans l'armée de Gobourg. En 1794, il qaitta les armes et, avec quelques amis du séminaire, fonda la Société du Sacré-Cœur qui s'unit avec celle des Pères de la Foi dispersée, en 1807, par l'empereur et dont la plupart des membres entrèrent dans la Compagnie de Jésus. Le P. Varin y fut admis en qualité de novice le 9 juillet 1814, et il prononça ses vœux en 1816. Il est mort le 28 avril 1850 à Paris, dans la maison de la rue des Postes.
compromise durant les dernières années de la vie de son mari, régla ses dépenses bien au-dessous de ses revenus, et trouva de la sorte, malgré leur exiguïté, moyen de donner encore abondamment. Elle resta toujours aussi étrangère au monde et aussi dégagée de ses exigences que si elle eût continué de vivre au couvent. Tout son temps, hormis celui qu'elle passait à Versailles chez son père et sa mère, était employé en bonnes œuvres.
La visite des pauvres à domicile était celle où elle s'appliquait principalement. Elle la faisait dans le but de soulager les misères spirituelles aussi bien que les temporelles. Un peu d'argent suffit pour ces dernières ; pour les misères spirituelles, qui sont les vraies sources de toute pauvreté, il faut en outre donner son cœur. Madame Le Bouteiller ne craignait pas de prolonger ses visites et de passer de longues heures dans les taudis infects où s'abritent les pauvres de la capitale. Tous les actes de charité qu'elle avait accomplis dans l'hôpital Saint-Jacques à Rome, elle les renouvelait dans mille endroits de Paris. Elle faisait le catéchisme aux enfants et aux malades, elle s'assurait du degré d'instruction de tous ceux qu'elle visitait. Elle s'appliquait à leur faire connaître les points essentiels de leur religion. Quand elle rencontrait des entêtés et des endurcis, comme il n'est pas difficile, hélas ! d'en trouver parmi le peuple au xixe siècle, elle les entretenait de leur fin dernière avec tanl de
feu et de force, qu'il était rare qu'ils pussent lui résister.
Il y a vingt ans, la visite des pauvres à domicile n'était pas une œuvre entrée comme aujourd'hu dans les habitudes chrétiennes. Au moment où madame Le Bouteiller, une des premières, en donnait l'exemple sur la paroisse des Missions-Étrangères, la Conférence de Saint-Vincent de Paul ne faisait que naître, bien petite et bien éloignée de croire aux succès qu'elle devait rencontrer et à l'importance qu'elle devait acquérir.
Un des principaux et des plus incontestables résultats de la Révolution française a été de rompre les antiques liens qui, dans l'ancienne société, unissaient le riche et le pauvre. Dans cette hiérarchie puissante d'autrefois la charité et le respect soudaient, pour ainsi dire, fortement entre elles les diverses catégories dont se compose toute société. Ces liens divins se rompirent à la fin du xvme siècle. Aussitôt que la paix fut rendue à l'Église, elle chercha à les renouer.
Sous sa bénigne influence, la charité s'est développée et a produit des fruits abondants et salutaires. Se tromperait-on en disant que le respect, au contraire, a été s'affaibhssant et se ruinant de plus en plus dans les cœurs ? Tant de symptômes effrayants des temps modernes ne témoignent-ils pas que cette grande vertu chrétienne, aussi nécessaire à la stabilité des États et à la police des
royaumes qu'au salut des âmes et à leur vie chrétienne sur la terre, est de plus en plus bannie de la conduite des hommes, de leur règle de vie et de leurs pensées ? Ce n'est pas ici le lieu de rechercher les causes qui perpétuent ce vide dans les sociétés et qui flétrissent dans les cœurs même les germes de la vertu de respect. Il nous suffit de remarquer que sitôt qu'elle eut recouvré quelque liberté en France l'Église s'occupa des pauvres, et la charité essaya de reprendre ses anciens exercices.
Mais sous l'Empire et la Restauration, les œuvres charitables ne cherchèrent peut-être pas les pauvres individuellement ; elles allaient les prendre dans les hospices, les prisons, les écoles, partout, en un mot, où ils étaient agglomérés. M. deBonald, énumérant les œuvres de charité auxquelles s'appliquait la Congrégation de 1817, parlait de la visite des hôpitaux, du patronage des jeunes libérés, du catéchisme des petits Savoyards. Les défiances manifestées par le gouvernement à l'égard de toute association, durant les premières années qui suivirent la catastrophe de 1830, ne permettaient plus aux œuvres de charité ces mêmes exercices de leur zèle. On ne leur eût pas toujours ouvert avec plaisir les hôpitaux, les prisons, ni les écoles: on ne les eût pas vues sans inquiétude réunir même les petits Savoyards. C'est k cause de cette difficulté que la visite des pauvres fut proposée aux jeunes gens qui,
sous la conduite d'un homme (1) déjà habitué aux œuvres de zèle et à la direction de la jeunesse, voulurent s'essayer à la pratique de la charité et formèrent le premier noyau des Conférences de Saint- Vincent de Paul. L'exemple de cette jeunesse contribua à propager partout l'excellente pratique à laquelle elle s'adonnait ; mais il n'a pu faire oublier les travaux de ceux qui se sont les premiers employés à remplir cette œuvre de miséricorde. Les Sœurs de Charité de la paroisse des Missions conservent encore le souvenir des aumônes de madame Le Bouteiller et du bien qu'elle accomplissait au milieu des pauvres.
Toutes les affections humaines doivent se briser sur la terre, la vie ne se prolonge qu'en traversant des deuils. En 1835, madame Le Bouteiller vit mourir son père et deux de ses sœurs. Ces divers coups étaient faits pour renouveler le ressentiment de ses premières douleurs, mais en même temps ils lui présentaient de nouveaux devoirs; son courage et son abnégation n'y faillirent point. Elle entoura surtout de ses prévenances et cle sa sollicitude un
(1) Emmanuel-Joseph Bailly de Surcy (dont il a été déjà fait mention page 43 de ce volume), né le 9 mars 1793 à Bryas (Pasde-Calais), mort à Paris le 12 avril 1861, ayait recueilli, après la Révolution de 1830, les débris de diverses œuvres de zèle et de charité, auxquelles il était mêlé pendant la Restauration. Quelques-unes de ces œuvres se sont transformées entre ses mains, elles ont poussé des rejetons vigoureux au sein de l'Eglise et ont pris une place importante sur le sol de la patrie.
de ses beaux-frères malade qui avait besoin d'aide pour se résigner à son malheur; elle le reçut chez elle, le soigna du mieux qu'elle put ; faisant même à la mémoire de sa sœur un sacrifice immense, elle quitta Paris et ses pauvres, et passa tout un été dans les terres de M***, cherchant au moins à suppléer k des soins et à une affection qu'elle ne pouvait remplacer.
Si dévouée pour son beau-frère, quelles attentions et quelle tendresse ne prodigua-t-elle point à sa mère ! Madame la comtesse de Rancher avait, en effet, besoin de l'exemple et des conseils de sa pieuse fille pour supporter son veuvage. Madame Le Bouteiller multiplia désormais ses visites et ses séjours à Versailles. Cependant elle ne songea pas à quitter définitivement Paris. On la blâma à ce sujet, et assez vivement ; elle fut accusée d'exagération, de ridicule, d'égoïsme même. Elle laissa dire. Sa conscience, si facilement alarmée, était inaccessible aux jugements des hommes. Elle avait consulté sur ce quelle avait à faire, car sa crainte était toujours de ne pas adhérer à la volonté de Dieu et d'être en dehors de la voie qu'il lui proposait. Son directeur n'avait pas trouvé nécessaire qu'elle abandonnât les bonnes œuvres qu'elle s'était créées à Paris. Madame de Rancher était entourée de ses autres enfants ; elle jouissait d'une santé parfaite ; elle venait de temps en temps passer quelques jours à Paris, dont le séjoiu lui était agréable et où sa fille
avait le bonheur de la re! evoir. Les choses pou. vaient continuer sur ce pie d. Les pauvres n'avaient rien à regretter, aucun de oir n'était en souffrance. Madame Le Bouteiller, en mivant cet avis, crut agir selon la volonté de Dieu ; slle obéit assurément à cette volonté sainte en n ; cherchant pas à réfuter les blâmes qu'on lui infligeait et en s'efforçant d'être surtout aimable et affectueuse avec ceux qui censuraient sa conduite.
Il est inutile d'entrer dans le détail de cette vie de charité et de prières. Notons seulement comme une des grandes joies de madame Le Bouteiller un voyage qu'elle fît à Rome , où elle put encore séjourner tout un hiver (1838-1839). Elle avait pour les pompes religieuses cette avidité qui est comme un signe de prédestination et qu'on trouve dans tous les cœurs vraiment chrétiens. Les cérémonies de Rome au temps pascal la ravissaient. Durant ce dernier séjour, elle assista aux fêtes de la canonisation de saint Alphonse de Liguori. Il lui semblait, disait-elle, voir un coin du ciel entr' ouvert.
Au milieu des délices que lui offrait la Ville éternelle, au milieu des sentiments de reconnaissance pour toutes les grâces qu'elle y avait reçues autrefois et qu'elle y recevait encore tous les jours, les pensées de deuil ne lui faisaient pas défaut ; elles servaient à la rattacher plus étroitement encore à cette patrie de tous les cœurs catholiques, qui gardait les
tombes de sa fille et de son mari. Sa piété puisait partout de nouveaux aliments. Dans les lieux consacrés par de pieux souvenirs, sa foi lui représentait chaque pavé teint du sang des martyrs ; volontiers elle les eût baisés à genoux. Cette simplicité et cette ferveur de sa foi avaient frappé le Saint-Père Grégoire XVI.
— Oh ! la bonne catholique ! disait-il après une audience où elle avait, avec toute l'impétuosité de son caractère, prodigué au Vicaire de Jésus-Christ les témoignages de sa vénération.
Une âme aussi pieuse ne pouvait dire un dernier adieu à l'Italie sans visiter Lorette. Là encore elle trouva de vives consolations. Les pèlerinages et tous les actes de dévotion qu'ils suscitent sont au nombre des grandes joies de la vie chrétienne. Qui n'est allé chercher, qui n'a goûté dans un sanctuaire célèbre, au pied d'une image vénérée, ces douceurs qui attirent les pèlerins de toutes les parties du monde? Plus les âmes sont humbles, plus les grâces sont abondantes. Lorette est une des sources les plus fécondes. Madame Le Bouteiller, en quittant la basilique, disait qu'il lui semblait qu'on lui fermait la porte du paradis. Elle avait fait, il est vrai, de bonnes provisions. A son retour à Paris, elle apportait de nouvelles forces et un nouveau courage pour toutes ses œuvres. Elle reprit le genre de vie qu'elle avait embrassé, vie uniforme, vie monotone au gré
du monde, vie de prières, vie de sacrifice, vie de charité, le vrai partage des élus : Portio hœreditatis meœ.
Quand on ne cherche pas à former chaque jour des nœuds nouveaux, on est bientôt dans un isolement à peu près complet dans le monde. Madame Le Bouteiller voyait le vide se faire autour d'elle. Sa mère mourut dix ans environ après la mort de M. de Rancher. Ce fut encore une occasion de se serrer davantage contre Dieu et d'augmenter le commerce avec lui en se donnant davantage aux pauvres. Madame Le Bouteiller multipliait ses charités et ses prières à mesure que les croix abondaient. Son âme, frappée de tant de côtés, dégagée de tous les liens de la nature, si doux et si puissants, dont le retranchement est si douloureux, son âme s'attachait plus énergiquement à Dieu, répandait vers son Créateur une plus grande effusion de foi, était plus attentive à se tenir dans la voie du bon plaisir de son divin Maître, cherchant uniquement à lui plaire et renonçant à toute autre chose. Toutefois, si l'adieu qu'elle avait dit au monde était définitif, elle n'avait pas rompu avec sa famille, au sein de laquelle elle trouvait de grands vides. Sa maison était devenue le centre de réunion ; elle était heureuse d'y recevoir les siens. G'était la seule joie qu'elle demandait aux affections de la terre. Elle ne se montrait hors de chez elle à aucune réunion de famille, même dans les circonstances
les plus solennelles et les plus intimes. Elle refusa toujours de paraître aux déjeuners de mariage de ses neveux et de ses nièces. Depuis la mort de sa mère, elle ne fit absolument plus que des visites de charité, aux pauvres pour les consoler et les secourir, aux riches pour les remercier ou les solliciter. Lorsqu'il s'agissait d'obtenir une grâce, de demander des dames quêteuses, de quêter elle-même pour les petits séminaires, elle était intrépide et ne reculait jamais. Il lui en coûtait souvent beaucoup. Elle avait une grande répugnance à se produire auprès des personnes qu'elle ne connaissait pas : ce n'était jamais que par un grand effort qu'elle se déterminait à tendre la main ; mais elle savait se vaincre, et le bon Dieu récompensait la violence qu'elle se faisait. Il y avait une grâce attachée à ses démarches ; elle réussissait là où d'autres auraient échoué : son humilité et sa modestie prévenaient en sa faveur, et on lui refusait plus difficilement qu'à une autre. Elle en était venue à ne douter de rien sur ce point ; elle faisait des démarches qu'on aurait pu taxer de déplacées ou d'absurdes, et elle réussissait. Ses quêtes étaient toujours fructueuses. Pour l'œuvre des séminaires, elle avait souvent essuyé des refus, des railleries, presque des insultes, pourrait-on dire ; elle si impressionnable, si vive, si frémissante devant la plus petite contradiction, elle supportait tout; sa douceur ne s'altérait point, et elle savait si bien s\ prendre que T. i 9¥¥
souvent on finissait par s'adoucir, et on lui donnait en la remerciant et en l'admirant.
On sait que la quête au profit des petits séminaires affecte à Paris une forme particulière. Les quêtes pour les autres œuvres de charité sont faites par des personnes ordinairement assez répandues dans le monde, ayant un cercle nombreux de connaissances et ne craignant pas de faire profiter les pauvres des agréments de leurs salons, du crédit où on les tient elles-mêmes, et de l'influence qu'elles exercent. Les dames qui peuvent et qui veulent bien aider de la sorte à l'exercice de la charité, rendent certainement de grands services et acquièrent des mérites considérables. Ce n'est pas une petite affaire dans le monde de compromettre, même pour un instant, son renom d'amabilité ; et il faut avouer que plusieurs de ceux qui alimentent les quêtes refuseraient volontiers, s'ils n'étaient empêchés par la crainte de manquer aux convenances. Il y a là une pression de la charité sur l'égoïsme contemporain : aussi l'égoïsme prend sa revanche, et il suscite contre les quêteuses de petites rancunes éphémères, assez vives pour qu'il y ait à les braver une sorte de courage dont le bon Dieu saura tenir compte à l'occasion.
Quand il s'agit de la quête pour les séminaires, on trouve dans ce Paris, si occupé de ses affaires et si entraîné à ses plaisirs, un certain nombre de dames qui se partagent chaque circonscription pa-
roissiale et s'en vont deux à deux dans les maisons, où leurs noms et leurs visages sont inconnus le plus souvent, tendre la main et solliciter la générosité de tous au profit du recrutement du sacerdoce. C'est là une œuvre, il faut bien l'avouer, dont, par le temps de philosophie et de révolution où nous vivons, tout le monde est loin d'apprécier l'importance. Si on a pu trouver des doctrines et des arguments pour prouver que l'aumône est nuisible à la prospérité des États, et s'il y a une politique et une économie pour défendre de donner des habits et du pain à ceux qui en manquent, on devine, ou plutôt on ne devine pas ce que pensent la sagesse contemporaine et l'esprit d'émancipation au sujet de l'éducation sacerdotale et de l'utilité même du sacerdoce. C'est à ces préjugés que s'adressent les dames qui se chargent de la quête pour les petits séminaires, et leur succès reste tous les ans comme une merveille incompréhensible. J'imagine ces pieuses femmes montant tous les escaliers, frappant à toutes les portes, ayant l'audace de demander partout à l'esprit de Voltaire de vouloir bien contribuer à soutenir le ministère de Jésus-Christ. Quels déboires aussi dans leurs entreprises ! quelles injures parfois ! quelles grossièretés elles ont à essuyer ! Quelquefois les compagnes de madame Le Bouteiller sentaient faiblir leur courage :
— tin voilà assez pour aujourd'hui ! disaient-
216 LES SERVITEURS Diï DIEU
elles rouges de honte ou parfois outrées de dépit devant les insolences qu'elles avaient essuyées. Je ne saurais aller plus loin. Remettons la quête à demain.
— Du tout, du tout, disait madame Le Bouteiller ; à quel propos d'ailleurs ? Les aumônes sont pour les petits séminaires, les refus sont pour nous ; c'est notre gain. Continuons, continuons, nous sommes en veine , le bon Dieu est avec nous.
Un jour, dans une maison où il y avait de nombreux domestiques et de beaux équipages, elle avait donné son nom et exposé le but de sa visite ; le personnage qui l'avait reçue se répandait en protestations du ressentiment de l'honneur que lui procurait la visite de madame la Marquise, de la joie qu'il aurait de coopérer aux bonnes œuvres de madame la marquise, et de la grâce que lui faisait en songeant à lui madame la Marquise. Après toutes ces protestations accompagnées de saluts exagérés et railleurs, il tira de sa poche et tendit aux quêteuses une pièce de deux sous; madame Le Bouteiller la prit avec une profonde révérence et le plus aimable sourire , sans que son visage témoignât de la moindre émotion et que l'expression d'humilité et de modestie qui lui était habituelle, fût le moins du monde altérée devant cette insolence.
D'autres fois, on ne se mettait pas même en frais
d'ironie, et la grossièreté la plus brutale répondait aux sollicitations des humbles quêteuses :
— Nous ne donnons pas aux personnes que nous ne connaissons pas.
Madame Le Bouleiller offrait son nom et son adresse :
— Je ne suis pas inconnue sur la paroisse, disaitelle, prenez des informations si vous voulez, ou si vous n'avez pas le temps, faites remettre votre offrande à M. le curé.
On lui répondait par une injure à l'adresse du clergé.
D'autres fois encore, elle entendait, dans la pièce voisine de celle où elle attendait, gourmander les domestiques qui avaient laissé entrer ces femmes importunes qui viennent toujours demander.
Elle ne se déconcertait pas, et elle avalait toutes ces humiliations sans que rien parût à l'extérieur; l'intérieur était vraiment dompté et les mouvements de la nature comprimés et anéantis ; ce n'était pas par nature qu'elle était douce et patiente ; elle n'avait pas, en naissant, reçu le don d'amabilité ; elle l'avait conquis avec l'aide de la grâce, et l'aménité de la parole ne lui fît jamais défaut. Non seulement ces aventures assez fréquentes, et dont nous pourrions multiplier les récits, ne la rebutaient pas à l'instant même et n'interrompaient pas le cours de ses visites, mais les années suivantes elle ne
craignait pas de se présenter de nouveau clans les maisons où elle avait été mal accueillie, et cette sainte audace lui réussit bien souvent. Pourquoi aurait-elle reculé ? elle ne travaillait pas pour les hommes. Le bon accueil la touchait dans l'intérêt des pauvres, et le mauvais était pour son âme une grâce dont elle s'efforçait de profiter.
Dans ses visites aux pauvres, madame Le Bouteiller leur rendait, avons-nous déjà dit, tous les services qu'elle avait autrefois rendus aux incurables de l'hospice Saint-Jacques à Rome. Elle les lavait, les peignait, pansait leurs plaies, mettait de Tordre dans leurs demeures, balayant et essuyant partout ; elle revenait ensuite s'asseoir auprès de ces pauvres gens occupés à leurs chétifs travaux ou souffrant de leurs infirmités, et causait avec eux de leurs affaires, de leur instruction, de leur âme, ou bien elle leur faisait la lecture.
Ses largesses semblaient inépuisables. Elle ne donnait pas seulement à ses protégés, ni aux œuvres auxquelles elle était associée; elle donnait à tous ceux qui lui demandaient, elle coopérait à toutes les œuvres qu'on lui proposait. Jamais il ne lui est arrivé de refuser quoi que ce soit sous prétexte des charités qu'elle avait embrassées ; elle pratiquait le précepte de l'Évangile, et sa main droite ignorait les dons de sa main gauche. Jamais elle ne pro* nonça les mots de mes pauvres ou de mes œuvres*
Elle trouvait qu'il était toujours facile de faire droit aux demandes qu'on pouvait recevoir.
— On dit qu'il y a tant d'œuvres, disait-elle quelquefois, et tant de quêtes, je ne le trouve pas ; je suis sûre qu'on ne demande pas par an à ceux qui sont le plus sollicités, pour plus de cent œuvres de charité. Je ne dis pas, ajoutait-elle, qu'on peut toujours donner largement, mais il y a à Paris bien des personnes capables de faire une réponse de bonne volonté à toutes ces supplications ; et cinq cents francs par an ne sont peut-être pas une dépense susceptible d'autoriser les gémissements qu'on entend parfois sur l'abondance des œuvres et la fréquence des sollicitations.
Pour elle, elle ne se contentait pas de ce minimum de convenance qu'elle indiquait aux indifférents. Quand la charité est allumée, elle dévore tout. Madame Le Bouteiller tenait toujours sa maison noblement ; elle était sans cesse prête à recevoir tous les siens, mais elle retranchait absolument les dépenses superflues, et ses économies tournaient au profit des pauvres. Naturellement elle était grande ; elle aimait les belles étoffes, les beaux meubles, toutes les choses de prix et de luxe; elle s'en sevrait et se réduisit toujours à la plus grande simplicité, afin de donner plus largement aux pauvres. C'est pour eux seuls qu'elle gardait toute sa générosité. Elle ne comptait pas quand il s'agissait de donner. Elle s'appliquait bien à mettre
du discernement dans ses aumônes , mais ce discernement était de ce qui pouvait être le plus avantageux à ses protégés; elle ne s'arrêtait jamais à considérer ce qui était plus ou moins coûteux pour elle : elle donnait du linge, des primeurs quelquefois, souvent des vins recherchés, enfin tout ce qui pouvait être utile et tout ce qu'une charité moins tendre se fût efforcée de remplacer par des équivalents moins précieux. C'étaient les pauvres qui buvaient les meilleurs vins de sa cave. Elle avait, par héritage sans doute, car elle ne les aurait point achetées, quelques bouteilles d'un des meilleurs crus de Bordeaux de 1802. Pas une ne parut sur sa table ; tout s'écoula chez de pauvres gens malades. Pourquoi s'en étonner ? Sa charité n'était pas humaine ; elle n'était pas seulement tendre, elle était selon la foi, et la foi nous montre Jésus-Christ luimême dans le pauvre. Y aurait-il pour Jésus-Christ quelque chose de trop précieux, de trop beau ou de trop cher dans le monde ? Marie-Madeleine a été louée pour avoir brisé un vase et répandu un parfum de grand prix sur les pieds du divin Maître, caché sous son humanité fragile. 11 se cache aujourd'hui sous les vêtements du pauvre ; heureux ceux qui savent le reconnaître et qui lui portent aussi leurs trésors !
Il faut cette vue de la foi pour expliquer la charité de madame Le Bouteiller. Elle s'exerçait envers tous, même envers ceux qui ne semblent pas éveil-
1er généralement un bien grand attendrissement. Elle avait une vive compassion pour les cochers de fiacre, elle les payait toujours largement, elle disait que c'était une bonne œuvre ; quand on lui représentait que cela n'était pas toujours exact :
— Pourquoi calomnier ces pauvres gens ? disaitelle; ils font un si dur métier.
Aussitôt qu'elle avait de l'argent dans son secrétaire, l'inquiétude la prenait. Elle pensait à tant de gens qui manquaient de tout. On avait beau lui représenter que l'emploi de ces sommes en ce moment à sa disposition était fixé, lui énumérer tant de pensions à payer à la fin du mois (car elle avait des protégées dans un grand nombre d'orphelinats de la capitale et des environs), lui rappeler les sommes promises aux églises, aux communautés, à tant d'entreprises de toutes sortes, elle soupirait et avait, des scrupules.
— N'est-ce pas de la prudence humaine, disaitelle ? comment garder cette somme quand tant de gens en auraient besoin? Ne devrait-on pas compter davantage sur la Providence?...
Tant que l'argent était dans le secrétaire, elle avait d'incroyables démangeaisons de remporter et d'en pourvoir les nécessités qu'elle connaissait et dont l'image quittait rarement sa pensée. Aussi l'argent ne vieillissait jamais entre ses mains. On s'étonne môme que ses ressources aient pu suffire à l'abondance de ses charités ; mais elle se contenta
toujours de ses revenus, et après sa mort ses héritiers retrouvèrent toute la fortune qu'elle avait reçue de ses parents.
Les sacrifices qu'elle faisait à Jésus-Christ dans la personne de ses pauvres trouvaient dès ici-bas leur récompense. Que dire des joies qu'on trouve dans un commerce assidu avec les pauvres ? Donner est un bonheur immense, et c'est, à vrai dire, le plaisir de Dieu. I/âme s'y délecte d'une délectation qui n'a rien de comparable sur la terre. Le bonheur n'est pas de briller dans les réunions, de se parer, de primer partout, d'avoir un nom glorieux et de posséder une grande considération : le bonheur est de monter l'escalier vermoulu du pauvre et de porter dans sa misérable demeure un peu d'espérance. Ce bonheur, sans doute, n'est pas sans partage. Dans l'affection, qu'un commerce fréquent avec le pauvre fait rapidement germer dans toute âme, il entre parfois, comme en toutes choses, quelque sentiment humain. On aime ce misérable et on désire son salut par amour pour Notre-Seigneur Jésus-Christ, et un peu à cause d'une affection sensible qu'on ressent pour son protégé. De là le découragement qui pénètre parfois dans les âmes les meilleures : elles se rebutent de l'inutilité de leurs travaux ; elles ne les abandonnent pas, mais elles les portent de divers côtés, de ci et de là ; elles cherchent un terrain plus fertile où se fécondent plus rapidement les semences du bien, de l'amour
de Dieu et du désir du salut, dont la fructification est leur joie.
Madame Le Bouteiller n'avait pas ces recherches ni ces impatiences : elle faisait le bien pour Dieu et par devoir. Le succès était une récompense dont elle remerciait le bon Dieu ; mais pour en être privée, elle n'en continuait pas moins de s'appliquer aux bonnes œuvres que la Providence lui avait recommandées. Pendant plus de quinze ans, elle a visité assidûment et comblé de ses dons une âme pervertie et obstinément fermée à la grâce. Les longues visites, les instructions, les cajoleries, pour ainsi dire, et les gâteries plus que maternelles, qui paraîtraient excessives, si j'en rapportais les détails, n'obtinrent jamais rien de ce cœur endurci ; pas le moindre rayon de lumière divine ne pénétra dans cette intelligence oblitérée par l'ignorance et les préjugés : Madame Le Bouteiller ne se rebuta pas. Elle ne voyait que la misère, et allait la soulager : elle eût voulu en tarir la source ; dans son impuissance, elle ne se lassait pas du moins d'étancher ce qui découlait de cette source malfaisante.
Ses aumônes étaient souvent ce que la sagesse humaine appellerait mal placées, c'est-à-dire distribuées à de pauvres gens qui ne manquaient pas de vices. La paresse, l'ivrognerie et bien d'autres mauvais penchants sont, en effet, de fréquentes causes de misère. Madame Le Bouteiller n'y trouvait pas des raisons d'insensibilité.
— Ils ont abusé, disait-elle, ils n'en sont pas moins dans le besoin !
Elle ne demandait pas mieux que d'utiliser ses dons et ses aumônes pour parvenir jusqu'à l'âme de ses protégés ; mais elle ne désirait pas une investigation trop stricte de leurs faits et gestes : elle pensait, avec raison, que le bon Dieu s'accommode de bien des imperfections insupportables aux hommes, et que sa grâce est un complément indispensable au salut de tous, des riches comme des pauvres. Les uns et les autres sont un peu trop portés à l'oublier. Les faiblesses des pauvres répugnent aux riches, et, par contre-coup, les pauvres voient avec aigreur les défauts des riches. L'équilibre ne se trouve que dans un égal support des imperfections réciproques et un commun effort à en arrêter les progrès et à en contredire les résultats extrêmes. Madame Le Bouteiller s'y employait de son mieux, et les fréquents retours qu'elle faisait sur elle-même nourrissaient son zèle.
Elle distribuait aux pauvres des bons de viande, de pain et des autres choses indispensables à la vie et à la santé. Les bons n'étaient pas toujours employés selon l'intention de la donatrice. On les échangeait souvent au marché Saint-Germain pour des objets qui tentaient davantage la convoitise des gens qui les avaient reçus. A certaines époques, au carnaval, aux approches des grandes fêtes, il y avait parfois comme un trafic et presque un cours
public des bons de madame Le Bouteiller. On les présentait en payement aux marchands de volailles, aux débitants de poisson, de gibier et de comestibles recherchés ; ce n'étaient pas des malades qui se livraient à ce commerce d'échange ; ou bien les bons étaient vendus purement et simplement, et le prix n'était pas toujours employé en œuvres de salut. Quelquefois les domestiques de madame Le Bouteiller retiraient ces bons des mains des divers marchands et les rapportaient à la Marquise ; elle n'avait garde de s'informer de qui on les tenait ; elle l'aurait su, qu'elle ne se serait pas crue autorisée à restreindre ses aumônes.
Elle supportait patiemment l'abus qu'on faisait de ses dons : elle était moins indulgente quand il s'agissait des dons de Dieu. Elle lui laissait sans doute le soin de sa justice, mais elle ne pouvait s'empêcher d'en rappeler le souvenir à ceux qui l'oubliaient. Elle leur parlait, avons-nous dit, de leur tin dernière avec une force et un feu que respectaient les plus entêtés et les plus endurcis. Quelquefois on la prévenait qu'il y avait des ménagements à prendre, soit à cause de la grossièreté des néophytes, soit à cause de la sensibilité de leur amour-propre. Madame Le Bouteiller eût été accessible à cette dernière considération ; mais les conséquences que la première pouvait avoir pour ellemême ne la touchaient guère ; son zèle, d'ailleurs, emportait tout ; les ménagements avant d'aborder
le sujet capital n'étaient pas longs, et elle était bientôt arrivée à cette alternative : ou l'enfer, ou la confession. Elle avait naturellement, avec cette vivacité d'expression contre laquelle elle se tenait toujours en garde, une certaine rondeur de paroles qu'elle retrouvait tout entière dans ces circonstances. Quelquefois on la reprenait sur sa brusquerie d'interpellation : un peu de circonlocutions eût paru de la sagesse, et on lui rappelait qu'elle pouvait s'exposer à des grossièretés, et à quelque chose de pire.
— Ai-je commis un péché? disait-elle. Non! eh bien, je leur ai dit la vérité.
Elle s'emportait surtout avec une promptitude impossible à retenir lorsqu'elle se trouvait en présence de ces banalités que la philosophie a mises à l'usage de la sottise et de l'ignorance.
— Ah ! lui disait une pauvre créature qui venait de se confesser après de longues années d'éloignement de toute pratique religieuse, ah ! je suis une honnête femme, et je n'étais pas bien coupable, je vous assure !
— Malheureuse! s'écriait madame Le Bouteiller, vous devriez verser des larmes de sang. Tant de péchés mortels commis par la seule abstention des sacrements !
Elle était hors d'elle-même. Sa foi vive lui représentait le sacrifice de Notre-Seigncur, et cette indifférence à laisser couler inutilement le sang
divin la révoltait. Elle faisait ensuite, il est vrai, de grands retours sur elle-même. Elle accusait la vivacité de son caractère, qu'elle ne savait pas assez vaincre. Elle trouvait qu'elle avait parlé trop durement.
— Ah ! disait-elle, je m'indigne et je suis pire qu'eux.
Elle entrait dans de grandes confusions, et volontiers elle eût demandé pardon h ceux qu'elle avait réprimandés, mettant une générosité incroyable à s'abaisser et à s'humilier.
En visitant les pauvres, en les secourant, madame Le Bouteiller, avons-nous dit, ne recherchait pas de consolations sensibles; mais quand elle les rencontrait, elle n'élait pas indifférente à leurs délices. Malgré rabaissement où la diminution de la foi a réduit les peuples contemporains, on peut encore trouver des pauvres, vrais serviteurs de Jésus- Christ et dignes tout à la fois de l'estime des hommes et de l'admiration des anges. Madame Le Bouteiller avait rencontré quelques-unes de ces âmes d'élite; elle savait les apprécier. Ces pauvreslà étaient non seulement ses protégés, ils étaient vraiment ses amis ; et dans les visites qu'elle leur rendait, elle courait risque d'oublier le devoir de la charité pour se laisser aller aux charmes de l'affection. Entre le riche généreux et le pauvre honnête, les rapports sont les plus faciles du monde. Quand ils sont nombreux, Dû comprend quelle douceur ils
apportent dans les rouages de la société. Lorsque la foi de Jésus-Christ, vivante dans tous les cœurs, ouvre la main qui donne comme celle qui reçoit, c'est la paix alors, c'est Tordre, c'est la civilisation. En dehors, il y a la barbarie ; tous les raffinements des arts, toutes les délicatesses du luxe et les quintessences de la philosophie ne parviendront pas à en dissimuler le hideux visage. Il n'y a que Jésus- Christ pour unir ces deux êtres qui, à eux seuls, sont la société entière, le riche et le pauvre. Il n'y a que Jésus-Christ pour mettre la charité au cœur du riche, et au cœur du pauvre la discrétion, la reconnaissance et le respect, qui sont encore la charité. La charité reçue et renvoyée de la sorte, acquiert à ces diverses réverbérations une intensité et une puissance qui ne peuvent plus s'apprécier; elle unit, elle soude, elle combine, et elle fait avec des êtres particuliers et différents, dont le nombre est infini, dont les passions sont hostiles, elle fait un être unique, ayant sa vie propre et sa puissance, et qui s'appelle la société. En opérant ce grand œuvre, la charité ne cesse pas d'être une simple vertu chrétienne; elle n'a pas d'autres prétentions.
Madame Le Bouteiller ignorait qu'elle pût être un modèle, mais elle comprenait tout ce qu'il y avait d'admirable dans ces pauvres discrets et simples à qui elle recommandait d'avoir recours à elle et de ne pas se laisser manquer, et qui mettaient tant de réserves à la solliciter qu'elle était obligée de les
LA MARQUISE LE BOUTEILLER o29
gourmander lorsqu'elle apprenait qu'ils avaient pâti quelques jours. Souvent, au lieu de s'adresser directement à elle, dans leur discrétion et leur confiance, ils entraient à Saint-Sulpice et exposaient leurs besoins à la sainte Vierge. A la sortie de l'église, il leur arrivait parfois de rencontrer la bonne Marquise : c'était justement le jour et le moment où ils savaient qu'elle aurait dû être occupée ou retenue ailleurs : elle causait avec ses protégés et leur remettait une aumône, les laissant pénétrés de reconnaissance pour la mère de Dieu, qui leur épargnait jusqu'à la petite humiliation de tendre la main et d'aller solliciter eux-mêmes une bonté qui était toujours disposée à accueillir leurs demandes.
A son retour de Rome, madame Le Bouteiller était revenue habiter le quartier Saint-Sulpice. Elle aimait l'esprit de paroisse qui en anime la belle et grande église. Tout en se livrant à ses pratiques particulières de charité, en ne se refusant à aucune de celles que le zèle du pasteur indiquait et proposait à ses ouailles, elle trouvait encore du temps et des ressources pour celles d'un intérêt plus général encore que pouvait inspirer l'amour de Dieu.
Dès que l'Œuvre des pauvres malades, cette œuvre à laquelle saint Vincent de Paul avait initié les dames de la cour d'Anne d'Autriche, fut rétablie à Paris, en 1848, madame Le Bouteiller s'y associa; et quand la charité de ces dames put s'étendre jusque sur les pauvres de Saint-Sulpice, ma-
dame Le Boutellier fut désignée pour représenter la paroisse dans le conseil. Ce fut pour elle l'occasion d'un sacrifice ; elle aimait les bonnes œuvres, elle ne demandait pas mieux que de les multiplier par l'association, mais elle craignait les petites distinctions que toute société entraîne. Son humilité en était alarmée. Il fallut un ordre pour l'obliger à accepter la charge que lui proposaient la confiance de M. le curé de Saint-Sulpice et celle de madame la présidente des dames de l'Œuvre. Cette réserve ne l'empêcha point de s'acquitter de sa tâche avec le dévouement et l'ardeur qu'elle mettait à tous les actes de charité. « Elle avait été suscitée au milieu de vous, disait M. le Supérieur de l'Œuvre des pauvres malades (1) aux associées réunies en assemblée générale quelques jours après la mort de madame Le Bouteiller, elle avait été suscitée au milieu de vous, comme le plus parfait modèle qui pût être offert à votre imitation. »
Passant ainsi sa vie à visiter les pauvres et les malades, madame Le Bouteiller s'arrangeait encore pour participer plus activement que par ses largesses aux œuvres de miséricorde et de salut qui ont
(1) M.Etienne, supérieur des Lazaristes, mort à Paris le 13 mars 1874, à l'âge de soixante-treize ans, dans la cinquante-cinquième année de sa profession. Il y avait trente ans qu'à titre de supérieur général il gouvernait la double famille de saint Vincent de Paul. Il avait donné une énergique impulsion aux Sœurs de charité dont le nombre, dit-on, s'est décuplé sous son gouvernement.
Irail à l'ornement des églises et à la décence du culte. Ses instants do repos étaient consacrés à travailler pour les pauvres églises; elle confectionnait des linges et des ornements, et parfois, en distribuant le travail de ses mains, elle ajoutait aussi des vases sacrés. Appliquée comme elle l'était à honorer et à soigner Jésus-Christ souffrant et mendiant dans la personne de ses pauvres, pouvait-elle l'oublier vivant et mourant sous les voiles eucharistiques, au milieu de la détresse extérieure et de l'isolement absolu où le laisse si volontiers l'indifférence des hommes d'aujourd'hui? Elle souffrait de cet abandon ; elle eût voulu ériger toutes des âmes en tabernacles reluisants et splendides du divin Maître qui demande à les habiter: elle eût voulu aussi, dans toutes les églises, orner d'une pompe souveraine la divine eucharistie, gage vivant et perpétuel de l'amour de Dieu pour les hommes.
La Providence lui ménagea une occasion de mesurer l'abîme de l'indifférence des hommes pour le divin Sauveur, et de juger cette ignorance des vérités célestes où croupissent les générations du siècle des lumières.
La santé de madame Le Bouteiller était altérée. On lui conseilla un séjour à la campagne. Elle ne voulait pas s'éloigner de Paris, ni de sa chère paroisse de Saint-Sulpice; des liens puissants la retenaient auprès de tant de pauvres, de malades, de besogneux dont elle était la ressource et la consolation.
Les médecins exigeaient cependant qu'elle se reposât et passât un été à la campagne. Elle obéit. Elle loua un petit appartement à Bourg-la-Reiae. De là elle pouvait, une fois par semaine, venir visiter à Paris ses amis de Saint-Sulpice. Pendant les six autres jours, sa charité trouvait à s'occuper à Bourgla-Reine. Ce séjour hors de Paris eut pour la santé de madame Le Bouteiller la bienfaisante influence que l'on demandait ; il fît aussi sur son âme une impression à laquelle on ne s'attendait pas.
Il y avait de longues années déjà que madame Le Bouteiller avait abandonné ses anciennes habitudes de la campagne; il y avait longtemps qu'elle n'était, pour ainsi dire, pas sortie de Paris. La beauté et la tranquillité des champs, où elle faisait de longues promenades en méditant et en s'entretenant avec Dieu, touchèrent son cœur comme une chose toute nouvelle. Il lui sembla qu'au milieu de ce calme de la nature son âme allait plus allègrement vers son maître. Le désir de goûter encore cette solitude, où lebon Dieu parle si volontiers, en effet, aux cœurs qui lui appartiennent, sollicita madame Le Bouteiller. Elle songea à acquérir une propriété de campagne. On aurait pu s'étonner de ce désir. Son amour du détachement de toutes choses aurait peut-être dû le faire rejeter comme une vaine fantaisie. Mille fois, en effet, elle s'était applaudie de ce que M. Le Bouteiller ne lui avait laissé aucune terre bâtie: elle eût craint d'y trop attacher son
cœur, d'en jouir avec Irop de complaisance et d'y trouver un trop grand bien-être. Ces scrupules ue l'arrêtèrent pas cette fois, et elle trouva à faire dans la commune de l'Hay l'acquisition qu'elle souhaitait. Le bon Dieu avait ses desseins. Madame Le Bouteiller avait déjà été à même de voir et de connaître l'état de la banlieue de Paris. Son esprit s'y arrêta davantage, et l'amertume de son cœur fut augmentée. On sait, en effet, la misère spirituelle de ces fertiles et populeuses campagnes. Les églises sont désertes, les sacrements délaissés, la loi de Dieu oubliée, méconnue, niée; le dimanche profané, la jeunesse perdue; l'ignorance du salut et la corruption la plus profonde sont partout; les curés de ces belles et riches communes sont plus isolés, moins écoutés et moins respectés souvent que les missionnaires dans les contrées sauvages ou infidèles. Quel spectacle pour madame Le Bouteiller! quelle douleur pour sa foi ! quelle besogne aussi proposée à son zèle ! Le dimanche, quand elle sortait dans la campagne, elle voyait partout les hommes et leurs animaux courbés et haletants sous un travail impie; elle ne pouvait retenir l'émotion de son cœur; avec la véhémence qui lui était habituelle lorsqu'il s'agissait des intérêts de Dieu, avec un accent extraordinaire d'indignation, de compassion et de foi, elle apostrophait ces malheureux paysans, leur reprochant le scandale de leur oubli et de leur dédain de la loi religieuse. Elle était toujours écoutée avec rcs-
pecl; c'est l'impression qu'éveille le langage d'une foi énergique et simple, même sur les cœurs fermés à ses enseignements et à ses lumières : mais avec le respect, il y avait une surprise profonde, et il y n'avait surtout aucun profit. Madame Le Bouteiller eût préféré être injuriée ou lapidée, et que la loi de Dieu fût sinon comprise, du moins entrevue. Sa douleur à en rencontrer à chaque pas une violation obstinée et gratuite était si vive, qu'elle dut renoncer à se promener le dimanche.
En épargnant à sa sensibilité ces spectacles qui demandent vengeance au Ciel, elle ne pouvait s'empêcher de s'en préoccuper, de s'en attrister et de s'en désoler. Gomment faire respecter cette loi divine? comment réveiller ces esprits engourdis et absorbés dans la matière ? comment venir en aide aux pasteurs qui ne peuvent atteindre ces ouailles indisciplinées, sourdes et rebelles? C'était le problème qu'elle agitait en elle-même. Elle connaissait son impuissance; l'amour qu'elle portait au Dieu dont la mort et le sang sont inutiles pour tariL d'âmes appelées à en profiter, augmentait sa douleur, qui ne pouvait s'épancher que dans les larmes et la prière. C'est alors que lui fut suggérée la pensée de mettre des Sœurs de la Charité au milieu de ces sortes d'infidèles, que le progrès et la civilisation ont surtout multipliés autour de Paris.
La Sœur de la Charité est aujourd'hui l'expression populaire de la foi chrétienne. Le bon Dieu
avait prévu les temps d'ignorance que nous traversons. Sa sagesse avait deviné qu'il viendrait un moment oii l'intelligence humaine, affaiblie par de vaines spéculations, nourrie de fantômes et détournée de ses voies, ne saurait plus qu'à grand'peine saisir et goûter quelques-unes des sublimités de la vérité; un moment où l'homme, amoureux de la matière, serait uniquement accessible aux bienfaits matériels. La miséricorde divine s'est pliée à cette infirmité, à ce rachitisme indélébile des esprits modernes privés de sève, de nourriture, d'exercice, de tout ce qui fait la santé et la force. Elle a suscité saint Vincent de Paul qui, dès le dix-septième siècle, préparait le remède et l'appareil des plaies contemporaines. L'homme qui redoute l'enseignement du prêtre recherche les secours de la fille de Charité. Celle-ci ouvre voie à l'enseignement divin. Elle ramène à Jésus-Christ les pauvres en les soulageant, les riches en leur dévoilant la misère d'autrui et en leur enseignant à la secourir.
Il semblait à madame Le Bouteiller que ce n'était pas seulement la paroisse de FHay, où le ministère des Sœurs de la Charité était nécessaire pour soigner les malades, visiter les pauvres, recueillir et élever les enfants, mettre enfin toutes les faiblesses et toutes les infirmités en contact avec la force surnaturelle qui réside dans l'Eglise. L'état de cette paroisse, en effet, était à peu près celui de toutes les communes des environs de Paris. Il ne s'agis-
sait donc pas seulement d'établir et de soutenir une maison de Sœurs ; la majorité des paroisses était privée de ce bienfait; toutes en avaient un besoin extrême. La fortune d'une seule personne ne pouvait suffire à une telle entreprise. Une association était nécessaire, une association d'aumônes et de prières, dont toutes les ressources seraient employées à placer et à installer des Sœurs de Charité dans la banlieue. Cette banlieue, si inféconde à la grâce, a eu sa gloire autrefois, elle a eu ses saints; un nom surtout rayonne sur toute cette contrée du plus doux éclat, et au milieu de l'indifférence et de Tignorance générale, la dévotion à sainte Geneviève a persisté et a laissé de vivants souvenirs. Il était naturel de placer sous le patronage de la bergère de Nanterre cette œuvre de charité pour l'évangélisation de la banlieue. Madame Le Bouteiller avait pris conseil; on avait laissé mûrir son projet quelque temps; on l'avait examiné et éprouvé dans la prière et la méditation. M. le Supérieur des Lazaristes, en qui elle avait placé sa confiance, l'engagea enfin à aller elle-même s'ouvrir de son désir à M>r l'Arche vêque de Paris (1). Elle y alla simplement, comme elle faisait en toutes choses, et trouva auprès du prélat le plus favorable accueil.
Une fois qu'on eut l'approbation épiscopale, il ne s'agissait plus de réfléchir ni de prendre des délais ;
(l) Marie-Dominique-Auguste Sibour,
il fallait agir. On réunit une douzaine de dames, la plupart appartenant déjà à l'Œuvre des pauvres malades, on leur demandera leur concours, et on leur montra la carrière à parcourir : elle était vaste, elles s'y précipitèrent avec ardeur. Les premiers pas étaient rendus faciles: M. Etienne, en demandant le concours de tous, annonçait qu'à l'Hay une maison était mise à la disposition de l'Œuvre qu'il s'agissait de constituer. Le bienfaiteur restait inconnu. Madame Le Bouteiller voulait bien donner l'exemple, mais elle ne voulait pas être nommée. Sainte Geneviève, en outre, vint en aide, et exerça un puissant patronage. Chacun comprit la nécessité et l'importance de la nouvelle entreprise : les dames s'y employèrent de tout leur cœur, elles souscrivirent, elles réunirent des souscriptions ; elles devancèrent même madame Le Bouteiller; et, tandis qu'on était encore occupé aux réparations de la maison nouvellement acquise à l'Hay, une autre fut ouverte aux Thermes, deux mois après la première réunion des dames, le 31 mai 1851. La nouvelle Œuvre de Sainte-Geneviève prêta bientôt son concours à l'installation des Sœurs de la Charité clans plusieurs autres paroisses de la banlieue. Outre celle de l'Hay, la Chapelle-Saint-Denis, Bercy, La Villette, le Petit- Montrouge reçurent dans l'espace de dix-huit mois le même bienfait.
Il n'est pas de notre sujet d'entrer dans tout le détail des progrès et des travaux de l'Œuvre de Sainte-
Geneviève. Le bien qu'elle fait n'est, pour ainsi dire, jamais qu'un prélude de celui qu'elle voudrait faire. Elle présente les premières ressources au zèle des pasteurs, aux bons désirs des maires, à la bienfaisance des paroissiens. Elle provoque des charités. Les établissements qu'elle forme sont souvent des germes qui se développent ensuite selon les besoins des localités. On a fondé une école, l'asile s'y ajoute, la visite des pauvres vient par surcroît, la pharmacie s'installe, l'orphelinat et louvroir s'établissent, le fourneau économique entre en fonctions, quelquefois même l'hospice pour les vieillards vient couronner le tout. En quelques années, avec les sacrifices cle tous, les ressources imprévues, la bénédiction de Dieu, la protection de sainte Geneviève, l'activité et l'esprit d'entreprise des filles de saint Vincent-de-Paul, on se trouve avoir créé de vastes établissements, pourvoyant à toutes les misères, à toutes les infirmités, à tous les besoins. Il y a une végétation cle la charité. On la connaît; elle a une force, un épanouissement, une puissance inimaginables. La merveille est que la terre la plus altérée est souvent la plus féconde. Il suffit quelquefois de déposer le moindre embryon ; en quelques jours on a un grand arbre, à l'ombre duquel croissent les jeunes générations, à l'ombre duquel aussi les pères retrouvent un rafraîchissement, un repos et une paix qu'ils avaient oubliés.
Les douze dames, que M. Etienne, au mois
d'avril 1851, convoquait à participer à la nouvelle Œuvre, étaient loin de croire à la rapidité de son succès. Toute œuvre de charité qui réussit et qui prospère doit avoir de profondes racines d'humilité. L'Œuvre de Sainte-Geneviève, dans la vertu des religieuses h qui elle facilite les travaux de leur belle vocation comme aussi dans le cœur de ses membres, trouve sans doute ces divines et salutaires racines ; néanmoins on peut dire que la sève d'humilité qui se répandait dans toutes ces fondations nouvelles sortait surtout du cœur de madame Le Bouteiller. Dès la première réunion, M. le Supérieur des Lazaristes lui avait imposé la charge de présidente. Elle eût bien voulu éloigner cette distinction ; elle en était comme accablée. Pendant plusieurs jours les personnes qui la connaissaient supposaient qu'il lui était arrivé un malheur. C'était pour elle, en effet, un malheur véritable. C'est la seule fatigue que l'Œuvre de Sainte-Geneviève lui ait jamais causée. Elle tâcha d'alléger le fardeau de cette présidence à force d'humiliations. Nous avons parlé de ses prévenances et de ses égards pour les personnes qui pouvaient avoir quelques griefs contre elle ; devenue présidente de l'Œuvre de Sainte-Geneviève, il semble qu'elle redoubla encore ses abaissements en pareille circonstance.
Cette humilité profonde et la peine qu'elle ressentait à songer qu'elle présidait une œuvre importante, ne l'empêchaient pas de déployer tout son
zèle et toute son activité. L'Œuvre de Sainte-Geneviève était devenue sa principale occupation : en accroître, en bien ménager, en employer utilement les ressources, était son unique souci. Aucun obstacle ne l'arrêtait, aucun sacrifice ne lui coûtait ; elle était prête à tout. Elle paraissait rentrée en relation avec la société : elle renouait des commerces, elle multipliait les visites, elle semblait même avoir oublié combien il lui était pénible d'affronter le monde et ceux qui s'en préoccupent. Toute sa joie lui venait de l'Œuvre de Sainte- Geneviève : les moindres succès faisaient déborder son cœur ; elle en entretenait tous ceux qu'elle voyait, C'était une paroisse qui s'ouvrait aux efforts de la charité, une dame quêteuse qui avait promis son concours, une trésorière qui s'était fait inscrire, un secours que le Gouvernement avait accordé : voilà désormais les plaisirs de madame Le Bouteiller. Elle ne pouvait s'en taire, elle les goûtait jusque dans les étreintes de la mort. Quelques heures avant d'expirer, elle annonçait, avec une sorte de triomphe à M. le Supérieur des Lazaristes, qu'elle avait reçu les engagements des dames quêteuses pour l'année 1858.
Les joies étaient bien plus vives encore lorsqu'elle apprenait les merveilles de grâces qui s'opéraient dans la banlieue, avec le concours de l'Œuvre de Sainte-Geneviève, par les mains des Filles de la Charité. Ges écoles florissantes, ces
entants préservés du vice, ces jeunes filles détournées de la mauvaise voie, réunies le dimanche autour des autels, loin des dangers qu'elles avaient courus autrefois, les pauvres soulagés, tant d'âmes atteintes par la bonne odeur de Jésus-Christ, débarrassées de leurs préjugés et laissant l'instruction et le ministère du prêtre pénétrer jusqu'à elles : voilà des affaires sérieuses, importantes, qui valent la peine qu'on s'y arrête, et qui absorbaient toutes les pensées de madame Le Bouteiller. La bouche parle de l'abondance du cœur ; dans ses dernières années, il était impossible à madame Le Bouteiller de parler de ses propres affaires ou de ses intérêts personnels ; elle n'en avait pas d'autres que ceux de l'Œuvre de Sainte-Geneviève.
La maison de l'Hay, qu'elle avait fondée, et qui avait été l'occasion de la création de cette belle Œuvre, avait pris un développement considérable. C'était d'abord une maison assez étroite, où les Sœurs étaient parvenues à ouvrir une classe et à installer trente-quatre orphelines de la paroisse et des paroisses voisines. Le dimanche, elles réunissaient en outre les jeunes personnes et savaient les intéresser, les édifier, les instruire et les empêcher de regretter les lieux de délassements dangereux pour les âmes. La visite des pauvres et des malades n'était pas non plus négligée. Les choses allèrent quelque temps de la sorte, et on pouvait s'applaudir d'avoir si bien réussi. Madame Le Hou-
teiller avait acheté la maison : diverses charités étaient venues en aide ; la caisse de l'Œuvre de Sainte-Geneviève faisait face h d'autres dépenses ; mais le désir du bien est-il jamais rassasié dans les âmes touchées de l'amour de Dieu ? Un vaste établissement, des bâtiments considérables, un jardin de trois arpents, entièrement clos de murs, se trouvèrent à vendre à LHay. Quelle occasion ! et comment aurait-on pu s'empêcher de bâtir des châteaux en Espagne ? Le nombre des orphelines pouvait être augmenté ; au lieu de les entasser les unes sur les autres dans la petite maison, on pouvait les mettre à l'aise dans une maison plus grande, et dans d'excellentes conditions pour leur santé et pour la surveillance ! Les classes aussi seraient plus spacieuses ; on pourrait avoir une salle pour le pansement des pauvres, un hospice pour les vieilles femmes ; que sais-je? Que ne peut-on pas faire avec du dévouaient et un peu d'espace ? L'imagination et le cœur de madame Le Bouteiller n'osaient cependant courir dans le champ de ces beaux projets. Elle craignait qu'il n'y eût imprudence à se lancer dans une si vaste entreprise, et que ce ne fût tenter la Providence. Elle n'avait pas d'ailleurs par ellemême les ressources nécessaires; mais elle avait rencontré une coopératrice (1) que son exemple et son amitié avaient engagée dans les plus ardentes
(1) Madame Stanislas Benoit, morte au mois de février 1867.
pratiques do la charité. Celle-ci, touchée de tout ce bien que devait réaliser la transformation de la petite maison, promettait le plus généreux concours et semblait craindre qu'on ne restât en arrière des propositions du bon Dieu. Elle arrêta les irrésolutions et dissipa les craintes de madame Le Bouteiller. Outre le prix de la maison qu'on voulait revendre, il fallait se procurer 25,000 francs ; les deux dames, unissant leurs générosités, furent assez heureuses pour compléter la somme.
La maison acquise, il fallut encore dépenser pour les appropriations, bâtir une chapelle, augmenter le matériel. L'hospice des vieilles femmes fut installé ; le nombre des orphelines fut porté à peu près à soixante ; une œuvre nouvelle fut même organisée, une œuvre des plus utiles et des plus intéressantes. Une partie des bâtiments fut disposée de manière à loger les jeunes convalescentes sortant des hôpitaux de Paris. Là, avec l'air de la campagne et les soins nécessaires encore à l'état de leur santé, elles trouvent des conseils et une direction utiles à leur conduite dans ce monde, où elles doivent rentrer après les épreuves de la maladie. La petite rétribution accordée par l'administration des hôpitaux pour le service des convalescentes, couvre à peu près leurs dépenses ; mais le surplus des frais de l'établissement réclamait souvent le secours des deux fondatrices. Il serait difficile d'évaluer le chiffre de l'argent qu'elles ont dépensé dans
cette maison à la gloire de Dieu et au soulagement du prochain. Il serait surtout difficile d'exprimer la joie qu'elles y ont trouvée. Y a-t-il une joie plus grande que celle de se sentir aimé ?
Madame Le Bouteiller ne se préoccupait pas seulement de l'intérêt général de la maison de l'Hay ; elle entrait dans les détails ; elle visitait et connaissait les enfants ; elle leur distribuait elle-même des récompenses ; elle était affectueuse et attirait leur affection. Lors de ses funérailles, Tune de ces petites orphelines, voyant combler la fosse où venait d'être déposée la dépouille de leur bienfaitrice, se précipita dans les bras d'une Sœur de la Charité et lui demanda en pleurant si on laisserait ainsi le corps de celle qu'elles se plaisaient à appeler leur mère, et si on ne lui ferait pas une chapelle, disaitelle dans son naïf langage. Sur l'assurance qu'on élèverait un monument, la petite fille reprit :
— Eh bien ! il faudra faire écrire dessus qu'elle était bien aimée de ses enfants !
C'était la vertu, la vertu seule qui exerçait ainsi ses attraits ; car, nous l'avons dit, la nature n'avait pas de séductions.
Avant de mourir, madame Le Bouteiller avait eu la consolation de voir solidement fondé cet établissement qui lui était si cher. Dans ses dernières volontés, elle n'oublia pas ses orphelines , ses pauvres, ses vieilles femmes de la maison de l'Hay; elle leur laissa un legs assez considérable, se con-
fiant surtout pour l'avenir, après la divine Providence, sur le cœur dévoué et généreux de Tarnie qui avait partagé ses sacrifices et qui savait combien toutes les satisfactions de ce monde sont frivoles et vides en présence des joies réservées par le bon Dieu à ceux qui l'aiment et qui le soulagent dans la personne de ses bien-aimés, les pauvres.
Les soins multipliés apportés à cette maison n'empêchaient pas madame Le Bouteiller d'embrasser, dans sa sollicitude, l'Œuvre entière de Sainte-Geneviève, qui avait été le véritable et l'admirable développement de la fondation de l'Hay. Il y avait là effectivement une grande œuvre. Six ans après la première réunion, elle étendait son influence sur dix-huit paroisses. Elle semble destinée à se développer encore, à se perpétuer et à répandre longtemps des fruits de bénédiction parmi les hommes. Elle répond à un besoin immense, et le concours des Filles de la Charité qu'elle réclame partout est sans doute une condition de succès. Toutefois, les soins de la présidente, ses démarches, son zèle, ne furent pas inutiles à la constitution et aux progrès de l'Œuvre. Madame le Bouteiller avait un esprit droit et juste, tout à fait pratique; elle avait l'entente des affaires, elle savait les raisonner et les traiter : elle y apportait une lucidité et une netteté remarquables. Elle rendit ainsi de grands services à l'Œuvre qu'elle était appelée à présider et à conduire.
Tandis qu'elle était infatigable à tous les travaux exigés par cette présidence laborieuse, elle luttait déjà contre les atteintes d'une maladie mortelle. Les violences qu'elle exerçait contre sa nature, ses efforts constants pour comprimer les mouvements de son caractère, avaient déterminé chez elle une lésion dans le système nerveux. Au rapport des médecins, elle devait souffrir d'atroces douleurs; elle ne se plaignit jamais. Son courage et son activité ne diminuèrent pas. Son exactitude et sa ponctualité à tous ses devoirs avaient toujours été admirables. Jamais elle ne différait, jamais elle ne remettait au lendemain ou à l'heure suivante ce qu'elle pouvait faire au jour et à l'instant même. Malade et déjà épuisée, elle visitait encore ses pauvres, elle était assidue à tous ses exercices de piété, elle traitait les affaires de Sainte-Geneviève avec patience, avec activité et maturité; le soir venu, elle se plaignait de sa lâcheté et de son inutilité.
— J'ai encore perdu ma journée, disait-elle, je n'ai rien fait pour le bon Dieu.
Souvent elle s'excitait elle-même et encourageait ceux qui l'entouraient :
■ — Allons, s'écriait-elle, faisons donc quelque chose pour le bon Dieu ; nous vivons sans penser à lui ; il faut cependant tâcher de nous convertir et travailler à notre salut.
Dans la confusion qu'elle ressentait à s'énumérer à elle-même les inutilités de sa vie et tous ses
manquements aux ordres et aux encouragements de la Providence, elle était pénétrée de reconnaissance pour toutes les bontés de cette divine Providence envers sa créature. Elle était touchée de tout; elle bénissait le bon Dieu qui lui avait donné en si grande abondance, disait-elle, toutes les choses nécessaires à la vie ; elle voyait sa bonté dans les moindres circonstances, et elle l'admirait avec larmes ; elle le remerciait de lui avoir ménagé les ressources nécessaires pour soulager les pauvres, d'avoir fait fructifier entre ses mains l'Œuvre de Sainte-Geneviève ; elle était heureuse enfin, heureuse de tout ce qui lui venait de la Providence ; et elle voyait cette main toute-puissante partout. Dans cette admiration et cette bénédiction continuelles qui remplissaient son âme, la pensée de son indignité ne la quittait pas. Qu'avait-elle fait pour mériter tant de grâces et de prévenances qu'elle voyait si clairement dans les attentions delà Providence à son égard? Qu'avait-elle fait? Elle entrait dans de grandes confusions et ranimait son zèle et ses prières. Elle ne demandait pas, elle ne voulait même pas que l'on priât pour sa santé.
— Priez plutôt, disait-elle, pour que le peu que je souffre serve à l'expiation de mes péchés !
Son état cependant s'aggravait : elle consentit à ce qu'on fît une neuvaine, et se prela à quelques soins.
On lui avait recommandé de prendre l'air de
grand matin, et elle passait une partie de sa matinée au jardin du Luxembourg. Elle y fut bientôt connue : les pauvres venaient s'asseoir à côte d'elle et lui contaient leurs peines. Elle les écoutait avec bonté, les interrogeait, causait avec eux, longuement quelquefois, et ne les quittait jamais sans leur donner une assez large aumône. On lui lui faisait remarquer que ces pauvres pouvaient dépeindre leurs misères avec plus d'éloquence que de vérité, et que leurs guenilles parfois annonçaient plus de vices que de besoin réels : elle ne voulait point entendre à ces raisonnements, et ne pouvait s'empêcher de donner à ceux qui tendaient la main. Sans doute ils se la signalaient les uns aux autres, et chaque jour elle faisait une nouvelle rencontre. Toutes les fois qu'elle est ainsi sortie le matin pour cette promenade commandée pour l'état de sa santé, elle l'a sanctifiée par une aumône ; la dernière a été donnée près de la grille de la rue de Vaugirard, au moment où elle quittait le jardin, où elle ne devait plus rentrer.
La maladie dont elle souffrait déterminait des crises où elle perdait tout sentiment. Ges crises étaient rapides ; elles devinrent plus fréquentes et plus longues. Parfois elles avaient été assez fortes pour donnera croire qu'elle allait mourir; elle se sentait alors dans une grande paix, elle éprouvait un grand bonheur, il lui semblait qu'elle allait atteindre l'éternité. En même temps que les forces
diminuaient, les crises devenaient plus alarmantes. Les quinze derniers jours surtout, elles parurent redoubler. Madame Le Bouteiller ne semblait pas cependant avoir conscience de la gravité de son état ; elle était habituée à son mal: non seulement elle ne s'inquiétait pas des résultats qu'il pouvait avoir, mais elle ne les prévoyait même pas pour ainsi dire ; lorsque, le 24 avril 1856, elle fut saisie d'un dernier spasme, et elle expira sans agonie au bout de cinq minutes.
Elle avait communié le matin, comme tous les jours précédents ; elle alla au ciel, sans doute, achever son action de grâces. Quel réveil pour cette âme qui avait si vaillamment et si fidèlement combattu !
Les pauvres la pleurèrent. Que peut-on ajouter à un pareil éloge ? Dans le quartier de Saint-Sulpice, il en est plus d'un qui se souvient et parle encore de la bonne Marquise et prie peut-être pour elle. Un peu plus tôt, un peu plus tard, ces bons pauvres iront rejoindre leur bienfaitrice et oublier dans le ciel leurs propres douleurs. Mais lorsque avec eux les souvenirs personnels des bienfaits de madame de Bouteiller auront disparu sur la terre, l'Œuvre de Sainte-Geneviève continuera sa mission de charité, et perpétuera parmi nous le zèle pour la gloire de Dieu et pour le salut des âmes qui animait la généreuse fondatrice. Ses exemples aussi, ses admirables exemples de simplicité, d'humilité, de mortification
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de domination sur elle-même, ne doivent pas seulement, lorsque les dernières faiblesses inhérentes à l'infirmité humaine auront été effacées, servir à sa gloire dans le ciel. Les vertus de ses enfants sont les fleurs de la couronne de l'Eglise. Puisse leur arôme pénétrer dans les âmes, les enivrer et les attirer vers le Bien-Aimé !