‹ Les Serviteurs de Dieu (volume 2)Chapitre 15 sur 16 · BARNABITE · texte numérisé non relu

BARNABITE

Avril 1859.

Le comte Grégoire Schouvaloff, mort sous l'humble habit de Barnabite, appartenait par sa naissance à l'Église grecque schismatique. Sa famille, une des plus élevées de l'empire de Russie et habituée à recevoir de la main des Gzars des honneurs et des distinctions, était de celles où la culture des lettres détruit les germes stériles de foi conservés dans l'Église photienne. Voltaire était en correspondance avec l'aïeul du zélé Barbanite, dont le dévouement à la véritable Église, selon l'espoir et pour la consolation de tous ceux qui l'ont connu, a déjà reçu sa couronne et sa récompense. Le comte Schouvaloff avait passé ses premières années en

Russie (1). Les cérémonies mortes de son Église ne lui avaient inspiré aucun sentiment de la vérité capable de lutter contre l'esprit d'irréligion qu'il trouva dans un collège protestant de Berne, à qui fut confiée son adolescence. « Je buvais à longs traits, dit-il, aux sources empoisonnées de toutes les erreurs religieuses, historiques et philosophiques. » A quinze ans, il rencontra dans la poésie allemande une théorie de fatalité mélancolique qui lui parut touchante et surtout commode. Le monde lui semblait devoir être partagé entre ceux qui espéraient et ceux qui jouissaient, le bonheur humain ne pouvant aller au delà, à son avis, et l'éternité étant à ses yeux un fantôme.

Il ne tenait qu'au comte Schouvaloffde se ranger parmi ceux qui jouissent ici-bas. Il abordait dans la fleur de l'âge aux périls et aux joies du monde élégant et de la vie de loisir. Il appartenait à cette colonie russe qui contribue à Paris à l'ornement de la haute société et où l'Eglise catholique, dans ces dernières années, a fait de nombreuses et d'heureuses conquêtes. Une sœur du comte connut la foi et l'embrassa. Elle mourut à vingt ans, dans de violentes souffrances et avec une grande résignation. Bénie dans sa mort, elle légua sa croyance à sa mère. Son frère, encore à l'aurore de la vie, dans le tumulte de la jeunesse, le bruit des passions et toute

(l) Il y était né vers 1807.

l'effervescence de l'orgueil et des théories, n'était pas en état de profiter de ce sacrifice et de cet exemple. Marié ensuite, dès l'âge de vingt ans, et bientôt père, puisant à pleines mains, pour ainsi dire, aux plaisirs et aux bonheurs de la vie, quelque chose cependant manquait à sa félicité. Il souffrait de l'absence de Dieu ; mais le mur des systèmes et de l'orgueil lui avait tellement fermé le ciel, qu'il ne lui venait pas à la pensée que cette absence dût le faire souffrir. Il ressentait cependant certains mouvements et certains désirs où il s'affligeait plus tard de n'avoir pas reconnu la voix du divin Maître et le souci de l'éternelle vérité. Il s'irritait de ces suggestions, refusait de les suivre et y répondait dans son cœur en quelque sorte par des blasphèmes, s'en prenant « au destin bizarre et capricieux » qui le poursuivait, disait-il, selon «l'ordre affreux de la nature. »

Le travail de Dieu autour de lui fut admirable : avant d'arriver à lui briser le cœur, la Providence tenta bien des efforts pour lui ouvrir l'esprit. La main de Dieu essaya à diverses reprises de se glisser jusqu'à cette âme et d'en faire jouer les admirables ressorts. Frappé d'abord dans ses affections et son orgueil paternels, le comte avait vu sa femme faire un vœu de charité et retrouver, après l'avoir accompli, les joies delà maternité après lesquelles elle aspirait. Mais il avait l'esprit trop absorbé par les nuages philosophiques, et son intelligence s'était

trop oblitérée clans les études matérialistes, pour pénétrer jusqu'à la perception de la communion de Dieu avec les hommes. La comtesse Schouvaloff, élevée aussi, il est vrai, et égarée dans les solitudes du schisme, conservait néanmoins dans un cœur dévoué, le sentiment de la faiblesse humaine et du besoin d'une aide divine. Elle avait souvent recours à la prière et elle élevait ainsi son âme au-dessus du flot d'incrédulité qui submergeait son mari. Au bout d'une dizaine d'années (1837), la vie de son fils unique parut en un extrême danger ; et quand les médecins eurent constaté l'impuissance de leur art contre un mal extraordinaire et rebelle, la mère voua sa vie pour le salut de celle de son enfant et s'offrit à la mort pour la détourner d'une tête trop chère. La Providence accepta et ratifia cet échange. Contrairement à l'avis des médecins les plus éclairés et par le simple fait d'un changement de régime, l'enfant revint à la santé; la mère déclina lentement. Sa vie ne fut plus qu'une agonie, une longue agonie ; on n'épargna rien des secours que peut procurer la richesse. Les forces s'épuisaient insensiblement, mais elles s'épuisaient.

Le comte Schouvaloff avait reçu confidence du vœu fait par sa femme. Peut-être, s'il eût été consulté d'abord, eût-il cherché à l'en détourner ? 11 ne comprenait pas cependant la relation mystérieuse entre l'ardente prière dont il a conservé le texte et l'état désolant de la chère malade. Il avait admiré

la piété de celle-ci : il la laissait volontiers s'épancher dans ses prières; mais cet acte lui paraissait une faiblesse particulière aux femmes, qui charmait leur imagination, et dont les hommes n'avaient que faire. Dans les pays catholiques qu'il avait parcourus et où il vivait, dans les voyages en Italie exigés d'abord par la santé de sa fille et ensuite de sa chère mourante, le comte Schouvaloff avait assisté en curieux aux grandioses et sublimes cérémonies de l'Eglise ; rien n'avait effleuré son indifférence; il n'avait pas cherché à pénétrer le mystère de ces adorations ; son parti était pris. Le mystère de la douleur qui s'accomplissait à ses côtés ne l' éclairait pas davantage. Il persévérait dans son orgueil épris de vains systèmes philosophiques. Il contribuait même à cette époque de sa vie, à ébranler et à affaiblir la foi d'un jeune homme né catholique, inquiet de la vérité et qui la cherchait dans ces théories philosophiques du progrès qui ont perdu tant d'âmes dans notre siècle.

Cependant la Providence n'avait pas voulu demeurer en reste avec la mère qui s'était offerte pour son fils, au nom de Jésus-Christ offert pour le salut du monde. Tout dévouement a sa récompense, et la comtesse Schouvaloff devait recevoir la sienne. Ses vertus s'étaient élevées, purifiées et fortifiées ; à mesure qu'elle approchait de sa fin, son âme semblait acquérir une nouvelle grâce : elle pratiquait une résignation et une patience ineffables au milieu

de douleurs dont elle connaissait et méditait le mystère avec calme et en silence. Le désir de la foi catholique s'était fait jour dans cette âme. Le comte Schouvaloff n'avait aucune raison de s'y opposer. À quel propos s'immiscer dans ces imaginations de femme, et ne pas la laisser se satisfaire? Cependant il ne s'y résigna pas. Il remettait à plus tard l'instant de donner suite à ce projet : l'orgueil philosophique a des perceptions assez subtiles pour éprouver une répugnance particulière contre la religion véritable. Dans la confession publique qu'il a faite, et qui est devenue comme son testament, le P. Schouvaloff s'accuse d'avoir éprouvé cette répugnance qui ne se fondait sur rien et qu'il traite de puérile. Il montre dans L'âme pure et dévouée de la comtesse le vide que la doctrine photienne ne pouvait remplir : il décrit ce besoin et cette faim de la vérité qui la tourmentaient : elle la voulait non seulement pour elle, elle la voulait pour ceux qui lui étaient chers.

— Tu deviendras catholique, disait-elle parfois à son mari ; tu deviendras catholique, tu me le promets ?

Cet espoir et ce désir l'engageaient elle-même à différer l'instant de son abjuration. Elle ne se berçait pas d'illusions sur l'issue définitive de ses souffrances : toutefois, la longue habitude de la douleur lui faisait supposer que le terme en était encore éloigné. Le cachet particulier de la maladie dont

LE COMTE SGHOUVALOFF 357

elle était atteinte est, d'ailleurs, d'augmenter les mirages quand les dernières forces s'évanouissent, et de substituer à la volonté des espérances.

La consolation de son mari, devenu catholique, était de penser que le dernier acte de cette volonté défaillante avait été l'expression du désir d'être reçue au giron de l'Eglise. C'eût été une grande cruauté et un crime odieux d'écarter résolument la vérité des lèvres livides et brûlantes de cette pauvre agonisante. Mais le comte Schouvaloff partageait lui-même les illusions de sa femme : il entrait dans tous les projets d'avenir qu'elle formait, il y applaudissait et croyait encore à de longues années de douleurs mêlées de quelques joies. Les médecins l'avaient averti ; il ne pouvait croire à leurs arrêts. Dans les derniers temps, d'ailleurs, la science s'appliqua à accroître plutôt qu'à dissiper les illusions de la maladie et de l'affection. On peut dire que cette mort, annoncée, demandée et attendue depuis plus de quatre ans, éclata comme un coup de foudre (10 février 1841) dans l'intérieur de ce ménage. Le comte fut renversé; il tomba à genoux, sanglotant et priant. Au pied du lit de sa femme mourante, et sans savoir, dans son éperduement, ce qu'il faisait, il acceptait et revêtait le sacrifice. Sa prière, la première de sa vie, une prière sincère et fervente, était une action de grâces. Dans cette redoutable épreuve de la mort, il avait compris la douceur de Dieu ; son âme était brisée devant ce lit où la souffrance

venait de s'éteindre ; mais ses yeux s'ouvraient à l'éternité et aux espérances.

Quand il songeait plus tard à ces mouvements singuliers et si peu conformes à la nature, au milieu du dépouillement qu'il souffrait et de la douleur poignante qu'il ressentait, le P. Schouvaloff aimait à se persuader que les désirs de sa femme avaient été comblés, et qu'en l'introduisant lui-même ainsi dans la vie, elle n'en avait pas été rejetée. Auprès de la dépouille encore tiède de celle qu'il avait aimée, la parole divine s'unissait au sentiment intérieur qui l'agitait. Un ami véritable lui mit entre les mains l'Evangile de saint Jean. Les livres saints ont des trésors pour toutes les situations de l'âme. Le comte Schouvaloff ne pensait point à la divinité de Notre-Seigneur, et il n'eût su que répondre si on l'eût interrogé sur ce point ; mais au milieu des sentiments nouveaux éveillés en lui par la détresse et l'angoisse de son isolement, les paroles divines lui parurent d'une douceur merveilleuse : c'était un baume, une onction, une suavité qui pénétraient dans son cœur ; il les lisait à son fils et à sa fille ; et ils fondaient en larmes tous les trois. Il lisait ainsi en sanglotant le chapitre XIII et les suivants, et les divers propos tenus à la table de la Cène, et le grand et admirable discours qui les termine. A travers les paroles du texte sacré, il croyait entendre les sentiments, les avis et les recommandations de celle qu'il pleurait : il faisait l'application des pro-

LE COMTE SCHOUVALOFK 359

messes du retour futur et de l'union qui doit suivre la séparation. Le verset: Majorem liane dilectionem rtcnin habet, ut animam suam ponat quis pro amicis skis 1), fut un trait de lumière : il comprit; il admira, il vénéra le sacrifice que sa femme avait fait de la vie ; et l'intelligence du dévouement maternel fut comme un éclair qui lui permit d'entrevoir le dévouement du calvaire. Ces lueurs divines qui brillaient à ses yeux à travers les larmes enchantaient et fortifiaient son cœur. Sans croire encore en Dieu, disait-il, il aspirait à pratiquer sa loi : il comprenait que cette loi devait le rendre meilleur et plus heureux.

Nous ne le suivrons pas dans la voie admirable où la Providence le poussait et le conduisait à son insu. On connaît ces merveilles. Le P. Schouvaloff les raconte ou plutôt les chante avec l'accent de la reconnaissance et de l'amour. Il y avait encore bien des embuscades d'où l'esprit du monde, l'esprit de la philosophie et l'esprit du schisme cherchaient à surprendre et à arrêter le travail de Dieu. Il y avait aussi les secours qui de tous les points de l'horizon viennent à l'âme disposée à chercher la vérité et à l'aimer ; les engagements de ses compatriotes devenus catholiques, l'exemple de ceux qui partageaient ses perplexités et qui, entraînés plus vite que lui, atteignaient le but et le faisaient briller de-

(1) Saint Jean, ch. xv, v. 13.

vant son courage. Il ne voulait cependant pas quitter l'Église grecque. Il eût voulu s'y installer, y trouver la vie et le moyen de devenir meilleur. C'était là son ambition. Il disait d'un catholique sincère, dévoué et ardent au bien : Il est vertueux, il est heureux ; pourquoi ne le serais-je pas ? Il tombait en prières, demandant la force et la foi. Il ne les trouvait pas dans la misérable Église russe. Dans ses voyages, il interrogeait, il consultait les divers ministres des Églises séparées. La force et la vie de la seule Église catholique l'attiraient et l'entraînaient. Elle venait en aide déjà à cet enfant amoureux de ses splendeurs, qui rôdait autour d'elle et qui l'admirait avec une affection chaque jour plus ardente et plus triomphante. Il avait été recommandé aux prières de l'Archiconfrérie de Notre- Dame des Victoires ; il était entré en relation avec divers ecclésiastiques : les doutes l'assiégeaient toujours; sa raison soulevait toutes sortes d'objections; elles se présentaient en foule ou tour à tour; mais l'attrait de la grâce était irrésistible, et cette âme avait beau se débattre, Dieu était vainqueur. Deux ans après la mortdesafemme, le 6 janvier 1843, le comte Schouvaloff faisait son abjuration entre les mains du P. de Ravignan.

Le livre qu'il a laissé sous le titre de : Ma conversion et ma vocation, n'est pas une histoire de sa vie; il n'entre dans presque aucun détail sur la manière dont il passa les treize années qui séparèrent sa

conversion clo sa vocation. Il avait cinquante ans quand celle-ci à son tour fit entendre sa voix, et quand il la suivit. Le R. P. de Ravignan était resté son guide et son directeur, ce fut lui qui le mena doucement jusqu'au noviciat des Barnabites. Le P. Schouvaloff ne dit rien des privations que lui imposa sa nouvelle manière de vie. Il était habitué au luxe et aux aises de la vie fastueuse que mène en France l'aristocratie slave. Depuis sa conversion, il avait en vain cherché à simplifier sa vie. La pauvreté religieuse lui réservait bien des secrets ; on sait qu'elle a aussi des compensations pour tous les sacrifices qu'elle impose. Le comte Schouvaloff raconte les épreuves et les joies du noviciat, les gloires de la hiérarchie sacrée. Il y avait à peine dixhuit mois qu'il avait reçu l'onction sacerdotale, lorsque la mort l'a frappé, le 2 avril 1859. Atteint tout à coup, il a eu le temps cependant de se voir mourir, et après avoir offert les prières et les œuvres de sa vie pour la conversion de son pays, il a pu présenter aussi les angoisses de son agonie au Dieu des miséricordes : mais ses amis n'ont pu se réunir autour de son lit de mort pour s édifier de son dernier combat, et ceux mêmes qui accoururent en hâte au premier avertissement n'ont plus trouvé qu'un cadavre.

Aussitôt après son ordination le P, Schouvaloff avait été appelé en Franco, où il s'occupait, à Paris, d'ouvrir et de constituer le noviciat des Barnabites.

Il avait à peine pu produire son zèle et le faire connaître à la foule. Dieu, qui lui avait demandé tous les sacrifices, n'exigea pas les longs travaux ; les premières fatigues apostoliques ont brisé cette existence ardente. Mais si le nom du P. Schouvaloff n'était pas connu des foules populaires, il était bien placé dans la mémoire de tous ceux qui l'avaient connu depuis sa conversion, et sa mort a produit à Paris une émotion profonde. On espérait de lui beaucoup pour toutes sortes de biens, pour la restauration surtout de son Ordre, nouvellement rentré en France. Ses prières et ses mérites feront ce que ses mains n'ont pu faire. Le livre qu'il a laissé donnera aussi des fruits de bénédiction. Il est écrit avec âme, dans l'effusion d'un cœur reconnaissant, et n'est pas dépourvu de charmes. On y entend retentir ces joies du néophyte si douces à propager et toujours si émouvantes. Les trois premières parties : Égarement, Épreuve et Retour, ont été composées quelque temps après la conversion de l'auteur et sans aucun souci de publicité. Gela leur donne un charme particulier et a contribué à y conserver un accent de sincérité bien rare dans les œuvres contemporaines.

Ce fut en vertu de l'obéissance religieuse que, plus de quinze ans après l'avoir achevé, le P. Schouvaloff livra à la publicité ce travail. Il y ajoutait une dernière partie, que son titre nous dispense d'analyser. Ma Vocation^ complète et achève ce beau livre.

LE COMTE SGHOUVALOFF 363

Si on se trouvait en présence d'un auteur, peutêtre aurait-on à lui proposer quelques réserves, et à lui demander par exemple quelques retranchements, afin d'amener à toute la perfection possible un livre si précieux et si bien approprié aux besoins de notre temps. Mais devant cette tombe, que devient le souci littéraire ? La Providence, qui a conduit si suavement toute la vie du P. Schouvaloff, a trouvé sans doute son œuvre suffisante ; elle saura faire goûter l'émotion qui le remplit et l'anime, la propager, et de la sorte, réjouir l'Eglise entière et accroître chaque joar l'éclat de la couronne conquise par l'humble et pieux Barnabite.

Novembre 1843.

En 1839, Mer de la Hailandière, alors évêque de Vincennes, était en France. Il vint au petit bourg de Ruillé-sur-Loir, où est établie une congrégation connue sous le nom de Sœurs de la Providence. C'était le moment de la retraite des religieuses, dont le double but est de se consacrer à la visite des pauvres et à l'éducation des enfants. M%r Fevêque de Vincennes avait formé le projet d'instituer cette petite congrégation dans son vaste diocèse, et il venait demander des Sœurs fondatrices.

L'humble congrégation de Ruillé n'avait jamais songé à la gloire de pousser ses rameaux jusque dans l'Amérique du Nord. Elle vivait, se suffisant à peine, marquée du doigt de Dieu, inconnue au inonde

et ne pouvant étendre sa charité et ses bonnes œuvres que dans un cercle bien étroit. Elle ne s'effraya pas du grand dessein proposé à son courage. Elle accepta l'offre généreusement, avec cette joie des vrais serviteurs de Dieu, jaloux de se consacrer à son service et heureux de se sanctifier pour sa gloire. Elle remercia le Seigneur avec reconnaissance et effusion de tout le bien qu'il voudrait lui donner d'accomplir, et ne s'arrêta pas aux difficultés et aux dangers qu'elle rencontrerait à l'entreprendre. Six Sœurs furent désignées pour aller rejoindre le prélat l'année suivante.

Quand il s'agissait d'une œuvre si importante, on conçoit que la communauté de Ruillé ait employé toutes ses ressources. Elle réunit toutes les aumônes, elle ouvrit tous les coffres (ce ne fut pas le plus long), elle chercha bien, bien longtemps ; enfin elle mit à la disposition des Sœurs douze cents francs. Il s'agissait d'aller à deux mille lieues de la France, former un établissement dans un pays inconnu, appelées par un évêque qui n'avait lui-même d'autre ressource que la divine Providence. Le prélat avait bien promis de donner des terrains encore en friche, mais n'avait point dissimulé qu'il n'en pourrait faire davantage.

Les Sœurs n'hésitèrent point : avec cette confiance toute-puissante sur le cœur de Dieu, elles songèrent gaiement à leurs préparatifs. C'est toujours la commune histoire. La divine Providence ne renvoie

jamais à vide ceux qui se fient à sa bonté et l'appellent à leur secours. Nos Sœurs n'avaient pas encore quitté Ruillé, qu'une généreuse aumône, qu'elles ne sollicitaient pas, et à laquelle elles ne songeaient point, vint doubler leur chélif capital. Bénies de leur évêque (1), le 16 juillet 1840, fête de Notre- Dame du Mont-Carmel, elles quittèrent le Mans pour aller se livrer aux travaux des missions.

Au Havre, elles reçurent une petite caisse désignée comme contenant des confitures. Gomme elles étaient déjà chargées de tous les bagages nécessaires à leur fondation, elles délibérèrent si elles accueilleraient ce nouvel envoi.

— Des confitures? répétaient-elles en riant, cela ne convient point à des missionnaires.

On se décide cependant à ouvrir la caisse, et, dans un sac de fleurs d'oranger, une main pieuse avait déposé plusieurs pièces d'or. 0 admirable bonté de mon Dieu, qui ne demandez pas ces grands courages à tous, et qui permettez toutefois à la foule des tièdes et des faibles de participer si facilement aux mérites de tant d'héroïsme et de dévouement !

Sur le bâtiment, nos Sœurs furent l'objet de la vénération d'un équipage protestant et anglais. Elles se retiraient tous les jours dans leur chambrette pour célébrer leur office et chanter de tout

(1) J.-B. Bouvier, évoque du Mans 1833-1855.

leur cœur les louanges de Dieu, s'abandonnant de plus en plus à sa Providence pour le succès de leur grande entreprise. La traversée fut longue. En arrivant, au bout de quarante jours, en vue de New- York, tout le monde du bord se réjouissait de revoir la terre. La supérieure seule, la bonne sœur Saint-Théodore, assise sur le pont du navire, regardait tristement cette terre étrangère, se demandant avec inquiétude ce qu'allaient devenir les cinq Sœurs confiées à sa tendresse, dans ce pays inconnu, à cinq cents lieues environ de l'évêque qui les mandait, au milieu de peuples dont elles ignoraient la langue. Elle appelait Dieu à son secours, et s'en remettait à la garde de la bienheureuse Vierge, lorsqu'elle entendit une voix s'écrier en français :

— Que je suis heureux de voir des Sœurs de Charité !

Elle se retourna vivement, et fut abordée par un homme qui, chapeau bas, lui faisait des offres de service. C'était un médecin ; il venait faire la visite du bord. Il se chargea de transmettre une lettre au correspondant de New-York, à qui M^r de la Hailandière avait adressé nos Sœurs. Il n'y avait pas une demi-heure qu'il avait quitté le navire lorsqu'on le vit de retour. Il portait un petit panier, il le déposa devant les Sœurs, en leur disant qu'après leur longue traversée elles seraient heureuses de prendre quelques fruits nouveaux. Avant qu'on eût pu le remercier, il était déjà dans son canot. Ce pa-

nier contenait, en effet, des fruits et quelques laitage. Pourquoi tairions-nous ces simples détails ? Ne sont-ils pas touchants? ne témoignent-ils pas de la tendresse infinie de Notre-Seigneur, qui ne se coutente pas de donner à ses amis leurs nécessités ! Une mère est-elle donc satisfaite de procurer à son petit enfant le nécessaire, n'ajoute-t-elle pas parfois l'agréable et le superflu? L'excellent homme, qui portait ainsi tant d'intérêt à de pauvres religieuses, était Américain et protestant. Il se rendit tout de suite à la ville, chez le correspondant qu'on lui avait indiqué ; celui-ci était en voyage. Dieu se joue ainsi des prévoyances humaines. L'ami des servantes du Seigneur ne se rebuta pas. Il courut prévenir M>r Tévêque de New- York (1) de l'arrivée des pieuses femmes, et le lendemain un grand vicaire alla chercher les Sœurs pour les conduire au logis préparé pour elles par la sollicitude pastorale. De New-York, elles vinrent à Philadelphie. Elles y trouvèrent encore toutes sortes d'assistance de la part d'un négociant protestant. Dieu ne tarda pas à

(1) Jean Dubois, né à Paris le 24 août 1764, prêtre de la communauté de la paroisse de Saint-Sulpice, passa en Amérique en 1791 ; chargé en 1794 par Mer Caroll, premier évoque des Etats- Unis, d'évangéliser les congrégations de Frederick, Montgommery, Winchester et Hogerstown, il aida, en 1809, M. Dubourg a établir le petit séminaire de Sainte-Marie d'Emmetsburg et à fonder les Sœurs de Saint-Joseph ; troisième évoque de New-York en 1826, sacré le 29 octobre, il est mort dans sa ville épiscopale le 20 novembre 1842.

l'en récompenser. Les Sœurs apprirent, quelque temps après, que leurs prières avaient été exaucées, et que ses yeux s'étaient ouverts à la lumière de la foi ; elles surent en même temps que de grands malheurs étaient venus le frapper ; mais cette âme rachetée embrassait avec amour la foi et la croix, ces deux sœurs que les premiers chrétiens estimaient également.

On ne peut raconter ici tout le détail du voyage des Sœurs à travers l'Amérique. Après beaucoup de fatigues, elles arrivèrent enfin à Vincennes, auprès de l'évêque dont le zèle les avait invitées. Il leur restait encore vingt-cinq lieues à faire pour se rendre au lieu destiné à leur fondation. Elles partirent. Un prêtre les accompagnait. On marche, on s'enfonce dans la solitude ; enfin le prêtre fait arrêter le chariot, annonçant aux voyageuses qu'elles sont arrivées. Elles descendent, regardent autour d'elles, et se trouvent au milieu d'un bois. Malgré tout, elles ne s'attendaient pas à ce dénouement. *On leur montra quelques constructions commencées, c'était la maison qui leur était destinée. Un peu plus loin, elles virent une sorte de cabane en planches où habitait une famille. Malgré leur confiance, et bien qu'elles eussent fait leur entier sacrifice, en présence d'un dénûment si complet, une petite alarme s'éveilla dans leur cœur. Elles s'informèrent où se trouvait Notre-Seigneur. On les conduisit à une hutte composée de troncs d'arbres placés horizonta-

lement les uns au-dessus des autres, longue en tout de douze pieds et large de neuf environ. La porte, sans aucune ferrure, résistait aux efforts de ceux qui la voulaient ouvrir, et n'en fermait pas mieux. D'un côté, une large cheminée par où tombait la lumière. Dans un coin, sur des planches, un grabat plus misérable qu'on ne peut imaginer ; c'était le lit du prêtre attaché à cette étrange église. A l'autre bout, une petite fenêtre bouchée avec du linge et des broussailles, à cause du froid qui commençait à se faire sentir. Enfin, quelques tentures pauvres et flétries, arrangées en manière de rideaux, entouraient et abritaient une petite planche, appuyée contre le mur et souteuue par devant sur deux piquets fichés enterre. On écarta ces guenilles, et, au milieu de ces misères, elles reconnurent le Maître du ciel et le Roi de la terre dans toute sa douceur et sa bénignité. Il reposait là, dans une petite custode ; point de tabernacle, point de flambeaux, rien de ce qui entoure d'habitude sa majesté. Dès qu'elles eurent vu et adoré leur divin Maître dans ce dépouillement extrême de toutes choses, vive image de Bethléem, elles se trouvèrent trop bien traitées et rougirent de leur moment de faiblesse. On s'accommoda avec la famille voisine. Elle céda une petite chambre qui devint la résidence de la communauté, et un grenier qui fut le dortoir. Le soir même de leur arrivée, quatre postulantes se joignirent à elles. Dieu bénissait leur œuvre. Et si la maison du Seigneur ne

s'édifie pas avec des pierres taillées par la main des hommes, mais bien plutôt avec ces pierres vives des cœurs que la grâce équarrit et façonne à son gré, nos Sœurs avaient déjà fondé le couvent de Sainte-Marie des Bois.

Le diocèse de Vincennes, où elles venaient ainsi s'établir, étend sa juridiction sur l'Etat d'Indiana et une partie de celui d'Illinois. Il égale en étendue à peu près la moitié de la France, et FIndiana seul a une population de 2,500,000 habitants. Trente prêtres environ sont répandus sur ce vaste territoire pour subvenir aux besoins spirituels de toutes ces populations. C'est bien peu : mais Dieu vivifie leur zèle, et sa miséricorde, qui a permis que chacune des églises de notre Europe, en remontant à son origine, puisse trouver des saints pour fondateurs, semble vouloir accorder les mêmes grâces aux naissantes églises de la jeune Amérique. Les cœurs se réjouissent aux récits de charité et d'amour qui nous viennent d'au delà des mers.

Le premier évêque de Vincennes, M>r Brute (1),

(1) Simon-Guillaume-Gabriel Brute est né à Rennes, le 20 mars 1779. Pendant la Révolution, nouveau Tharsitius, il pénétrait déguisé en garçon boulanger dans les prisons de Rennes portant les Saintes Espèces aux prêtres condamnés qui les distribuaient à leurs compagnons d'infortune. En 1799, il était à Paris suivant les cours de l'Ecole de médecine; il avait organisé contre les doctrines athéistes et matérialistes de Fourcroy, Pinel et Lamaret des protestations persévérantes et énergiques qui obligèrent le premier Consul à rappeler dans le Moniteur que la Religion était

mort en 1839, a laissé dans tout son diocèse des souvenirs bien propres en effet à toucher les âmes. Il était Breton, d'une piété et d'une simplicité do confiance admirables. Étant au séminaire de Rennes,

la base de la société et que ses principes (levaient être respectas dans renseignement public. En 1803, Simon Brute était reçu docteur de la Faculté de Paris avec les plus grands honneurs de l'école. Jl exerça quelque temps son art à Rennes, puis il entra au séminaire de SainL-Sulpice. Ses études littéraires avaient été brillantes; il avait poussé ses études scientifiques assez loin pour songer un instant à entrer à l'École polytechnique ; ses études de médecine avaient été couronnées de succès; ses études théologiques furent profondes et lumineuses. 11 avait la soif d'apprendre et le génie de pénétrer et de coordonner tout ce qu'il apprenait. Il n'en laissait rien perdre, et ceux qui Font connu dans les travaux des missions s'étonnaient de l'étendue et de la netteté de ses connaissances. Ordonné prêtre en 1808, il fut membre de la communauté de Saint-Sulpice et, rappelé par son êvêque, occupa la chaire de théologie au séminaire de Bennes. En 1809, M. Emery l'avait chargé de propager en Bretagne la Bulle d'excommunication fulminée par le Pape Pie VII contre l'Empereur Napoléon; le 10 avril 1810, il s'embarqua à Bordeaux, suivant aux Etats-Unis Msr Flaget retournant prendre possession de son siège de Bardstown. En 1812, M. Brute fut envoyé au pied des Montagnes Bleues, à Emmetsburg, pour coopérer à tous les travaux de M. Jean Dubois : on le surnomma alors l'Ange de la montagne. En 1815, il vint en France chercher du renfort pour les fécondes missions d'Amérique. A son retour, il fut président du séminaire de Baltimore; mais son cœur aspirait vers les travaux plus rudes de son ancienne mission. Il y était de retour en 1818, professant la théologie au Mont Sainte-Marie, dirigeant les Sœurs de Saint-Joseph et évangélisant les âmes. Il persévéra dans ces labeurs après le départ de M. Dubois et ne quitta Emmetsburg qu'en 1834 lorsqu'il fut nommé évêque de Vincennes, dont le diocèse venait d'être démembré de celui de Bardstown.

son ami M. delà Guéretterie (1), révéré comme an saint par toute la Bretagne et mort curé de Vitré, après avoir refusé plus d'une fois le fardeau épiscopal, fut affligé d'une tumeur au côté, contre laquelle tous les remèdes furent inutiles. M. Braté, qui avait exercé la médecine, essaya lui-même plusieurs fois de le soulager; le mal s'accroissait toujours, et les douleurs du patient devenaient horribles. Un jour, au moment d'aller dire la messe, M. Brute aperçoit son ami qui se traînait à peine et lui dit qu'il va prier Dieu pour lui. La messe était à peine célébrée que M. delà Guéretterie,se trouvant mieux, porte la main à son côté et ne sent plus de douleur. Il se déshabille : plus de tumeur, le mal avait disparu. On s'agite, on appelle M. Brute, et il s'étonne de l'étonnement général.

— Les secours humains étaient épuisés, disaitil : n'y avait-il pas toujours le recours à la divine Providence ?

(1) René-Jean-Sébastien Breteau de la Guéretterie, d'une bonne famille du Maine, né à Vitré le 12 janvier 1761, fit ses études au séminaire d'Angers, que dirigeait alors M. Emery. Ordonné prêtre en 1782, il devint vicaire dans une des paroisses de Rennes et se distingua par son zèle autant que par la fermeté et la pureté de ses doctrines. Pendant la révolution, il ne cessa d'évangéliser la ville de Rennes et ses campagnes. Dès 1798, il était installé curé de Saint-Martin de Vitré. En 1807, il était appelé à la direction du grand séminaire de Rennes. Au bout d'un an, il était rendu à l'affection de ses paroissiens, qui ne l'avaient pas vu partir sans manifester leur douleur et qui le réclamaient avec insistance. Il mourut au milieu d'eux, le 28 octobre 1840.

Cette confiance simple ne l'abandonna jamais. Sacré évêque en 1834, il embrassa ses prêtres dans une tendresse incroyable. Us avaient besoin de cet appui au milieu de leurs fatigues. Chacun d'eux, à la tête d'une congrégation dont le ressort s'étend sur un territoire plus grand qu'un de nos départements, passe sa vie à le parcourir en tous sens pour donner aux catholiques, disséminés dans la contrée, la joie d'assister au saint sacrifice, pour les consoler, pour les instruire. La régularité de leurs courses est souvent interrompue par la nécessité d'aller assister les malades, quelquefois à vingt ou trente lieues de leur résidence momentanée. Quels que soient l'éloignement, le temps ou les obstacles, il faut partir, il faut arriver. Souvent, pendant les nuits d'hiver de ces climats rigoureux, après avoir traversé des rivières débordées, à demi glacées, ils s'égarent et sont forcés de passer la nuit entière dans les bois. Un réduit pareil à celui qu'on décrivait tout à l'heure, pour lit une natte, ou tout au plus quelques plumes réunies dans une toile et une maigre couverture, pas de linge, pas de vêtement, quelquefois pas de pain : voilà ce que ces missionnaires retirent du monde pour prix de leurs travaux ; mais il faut compter la bénédiction divine et les joies ineffables du dévouement.

Au milieu de ces misères, l'ôvêque avait trouvé moyen de se rendre le plus misérable de tous. Ce qu'il avait était à la disposition de ses prêtres. Quand

ils venaient à la maison épiscopale, chacun d'eux prenait ce qu'il trouvait à sa convenance : des souliers, des vêtements, quelque linge. On laissait en échange les hardes que Ton quittait, étant bien certain toujours qu'un autre, dans un état plus pitoyable encore, serait heureux de les trouver. Quand personne n'en voulait plus, l'évêque les affectait à son usage. Il était petit et les accommodait lui-même à sa taille. On conserve encore àVincennes, comme cle précieuses reliques, quelques-uns de ses vêtements ainsi travaillés de ses mains pontificales. Dans les fréquentes visites qu'il leur faisait, jamais il n'a souffert, même dans les derniers temps de sa vie et déjà malade, jamais il n'a souffert qu'un de ses prêtres lui cédât son grabat. Il les faisait coucher, et, avec une sollicitude maternelle, les arrangeait dans leur lit, leur souhaitant gracieusement la bonne nuit. Dans les endroits comme celui que nous parlions tout à l'heure, où le logis du prêtre n'était pas séparé du lieu affecté au culte divin, quelle que fût sa fatigue, il passait la nuit entière en oraison devant son divin Maître. La prière, du reste, était l'état habituel de cette âme. Elle s'échappait constamment de son cœur, comme le parfum du calice d'une fleur. A chaque instant de la nuit et du jour, il élevait son âme vers Dieu avec une ardeur incroyable, n'interrompant jamais ses exercices d'oraison, et ne se sevrant de ses ardents élancements de l'amour de Dieu que pour vaquer aux

soins de ses affaires épiscopales, ou s'occuper du cher souci de ses pensées, de l'affection unique de son cœur ici-bas, du soulagement de ses prêtres. Une nuit, au milieu de ses oraisons, il lui vint à la pensée qu'un d'entre eux devait avoir besoin d'argent. Dès le matin (il ne chercha pas chez lui, il savait trop bien que c'eût été peine inutile), il courut par la ville emprunter quelques dollars, et les envoyant à ce nécessiteux :

— J'ai pensé, lui écrivait-il, que vous étiez sans argent, en voici : quand vous n'en aurez plus, vous m'en demanderez ; je ne veux pas que vous vous laissiez souffrir.

C'était ce qu'il recommandait toujours :

— Dites-moi ce qui vous est nécessaire, répétaitil ; je ne veux pas que mes prêtres manquent de rien.

Hélas ! le bon ôvêque, il eût eu fort à faire pour subvenir à tous leurs besoins et prévenir toutes leurs privations ! du moins en portait-il sa part.

A quelques lieues de sa ville épiscopale, résidait un de ses prêtres qu'il visitait fréquemment. Sitôt qu'il était de retour de ses continuelles courses apostoliques, et que les devoirs de sa charge lui laissaient quelque répit, il partait, s'appuyant sur un petit bâton, élevant son Ame vers Dieu, le cœur joyeux, il arrivait auprès de son ami.

— Oh ! disait-il en souriant, je suis sûr que vous n'avez rien pour dîner, j'apporte quelque chose.

Et il tirait de sa poche un gros morceau de pain. On mettait alors dans la petite marmite du lard, si commun dans ces parages, on le plaçait sur Tunique assiette du logis, et l'évêque et le prêtre, assis sur des escabeaux boiteux, auprès d'une pauvre table façonnée par des mains plus habituées à panser les âmes qu'à manier les outils, se repassaient tour à tour la fourchette et le couteau.

0 mon Dieu ! en écoutant ces touchants récits des gestes de vos serviteurs, les larmes mouillaient mes paupières, et aujourd'hui, en les rappelant à ma mémoire, je sens encore bondir mon cœur ; faites, ô mon Dieu ! que cette émotion se propage et qu'elle ne soit pas stérile, que nous y puisions tous le dépouillement de nous-mêmes, l'amour des privations et la précieuse simplicité du cœur !

Quelques mois avant sa mort, par une nuit d'hiver, cet évêque selon le cœur de Dieu se trouvait chez un de ses prêtres. Celui-ci, le voyant déjà malade, lui offrait son lit, que l'évêque refusai t. Enfin, cédant tous deux ils allumèrent un grand feu, et sortant le lit du cadre, le placèrent et s'étendirent côte à côte devant le foyer, s'y prétendant comme des rois. Selon la coutume, l'évêque arrangea son compagnon, l'enveloppant et l'abritant de son mieux.

— Mais, Monseigneur, disait celui-ci, vous ne gardez point de couverture, vous me la donnez tout entière.

— Oh! non, reprenait le saint homme avec son air aimable, voyez, vous n'en avez que la moitié !

Pendant la nuit, il élevait avec force son âme vers Dieu, et le prêtre r écoutait avec édification, se gardant bien de l'interrompre, lorsqu'il s'aperçut que le pontife s'efforçait doucement de le couvrir davantage. Faisant le geste d'un dormeur, il rejeta alors sur le prélat la couverture, et celui-ci, avec les attentions délicates d'une mère pour son enfant, essayait de le recouvrir, prenant grand soin de ne point l'éveiller. Mais, cette fois encore, il se dépouillait lui-même, et un second mouvement lui renvoya la couverture !

— Ah ! dit-il, vous ne dormez pas !

Et les deux amisdeJésusderirede toutleurcœur. Car, au milieu de cette extrême pauvreté et dans ce dépouillement complet, ces âmes simples sont inondées de joie, et il suffit de la moindre circonstance pour la faire déborder.

— C'est, dit l'évêque, que j'avais peur de vous réveiller en me levant pour ranimer le feu, et je craignais que vous ne prissiez froid.

— Mais vous-même, Monseigneur ?

— Oh ! dit-il, un vieux bonhomme comme moi, ça ne sent rien !

On releva le feu, il était environ trois heures. L'évêque ne voulut plus se coucher. Ses prières étaient longues, disait-il, et il resta en méditation jusqu'au moment du départ.

Je rapporte ces faits tels qu'ils m'ont été contés. Il me semble que cette amabilité du prélat, celte prière constante, ce sacrifice entier de soi-même poussé jusqu'aux plus petites choses, sont des détails bien précieux pour les chrétiens, et qu'il faut se garder d'altérer en voulant les relever de quelque agrément de langage. Je souhaite les avoir rendus au lecteur dans leur touchante simplicité.

Outre les joies intérieures que Dieu répand sur ses amis, en raison même des privations qu'ils s'imposent pour sa gloire, il lui plaît de bénir les travaux de ses serviteurs et d'exciter leur zèle en le couronnant parfois de succès. Un prêtre vivait au milieu d'Indiens. Il tombe malade, et, sentant la gravité de son état, envoie un de ses néophytes chercher son confrère le plus voisin. L'Indien est bientôt de retour, et annonce que l'autre Robe noire est malade aussi et ne peut venir. Ce pauvre prêtre, qui sent sa fin prochaine, ne peut se résoudre à mourir ainsi sans sacrements. Il se fait porter dans son église, et, par un effort surhumain, monte à l'autel et célèbre les saints mystères. Après la communion, abîmé dans l'idée de sa présence et le sentiment de l'amour de son Dieu, il entre dans une cle ces extases, avant-goût du bonheur éternel, que le Seigneur accorde à ses amis les plus chers ; les Indiens, recueillis, graves, silencieux et priant, entouraient l'autel. Enfin, revenu à lui-même, on le place sur sa natte, et quelques instants après il meurt. Quand

ses bons paroissiens furent convaincus de sa mort, ils placèrent le corps dans l'église, l'entourant d'herbes aromatiques. Quelques jours après, le prêtre que le défunt avait mandé arriva, et trouvant ce corps, qui déjà sentait mauvais, il dit aux Indiens qu'il le fallait enterrer.

— Nous n'enterrerons point la Robe noire, répondirent-ils : qui donc nous parlerait du bon Dieu, qui nous mènerait au ciel, qui nous pardonnerait nos péchés ?

— Mes enfants, reprenait le prêtre, il ne peut plus rien pour vous, il est mort.

Les Indiens secouaient la tête :

— Nous venons à l'église aux heures accoutumées, et, en le voyant, c'est comme s'il nous parlait. Nous nous rappelons tout ce qu'il nous a dit.

0 simplicité et force de la foi dans ces âmes naïves ! Ils ne consentirent en effet à le mettre en terre qu'après qu'on leur eut promis de les visiter régulièrement, et que M*r l'Ëvêque leur enverrrait un autre prêtre. Ces bonnes gens étaient de la tribu des Potowatomies. Ils n'habitent plus maintenant le diocèse de Vincennes. Les gouvernements des États américains refoulent toujours ces malheureuses peuplades pour s'emparer de leur territoire.

Elles y sont remplacées par des émigrations venues de tous les pays d'Europe, d'Irlande, de France, d'Allemagne et d'Angleterre surtout. Ces émigrés appartiennent à toutes les communions religieu-

ses possibles, et, de fait, ne tiennent à aucune. Ils apportent aux choses de la foi la même ignorance, mais non pas toujours la même simplicité que les tribus sauvages. Les enfants sont élevés sans entendre jamais parler de Dieu ni de religion, afin d'avoir plus tard, dit-on, la liberté de choisir à leur gré. Il n'est donc pas étonnant de voir souvent des hommes vivre et mourir sans recevoir un seul sacrement.

C'était pour remédier un peu à cet affreux état que M>r de la Hailandière avait appelé les Sœurs de la Providence dans sou diocèse, où elles devaient former des maisons d'éducation. Elles ne le firent pas sans avoir beaucoup à souffrir. Nous les avons laissées dans le petit grenier qui leur servait de dortoir. Il était si exigu et les lits le remplissaient si bien, que pour arriver au dernier il fallait nécessairement passer sur tous les autres ; il était en outre si parfaitement clos, qu'on ne parvint jamais à mettre les lits à l'abri de la pluie et de la neige. Il fallut passer ainsi tout le rigoureux hiver de 1840 à 1841. Au mois de juillet 1841, elles purent se transporter dans leur nouvelle maison, et y ouvrir un pensionnat. Les épreuves s'y trouvèrent, et aussi les joies. Le but des Sœurs étant de faire pénétrer les habitudes et les pensées religieuses parmi des populations qui les ont entièrement perdues, elles reçoivent les enfants de toutes les communions, pourvu qu'elles se soumettent aux exercices de la maison.

L'ardeur de ces enfants à s'instruire des vérités de la foi et l'impression qu'elles en reçoivent sont grandes, vives et pleines de consolation. Une jeune fille de quatorze à quinze ans, appartenant à une des communions protestantes, déjà assez instruite et nouvellement arrivée au pensionnat, fut fort étonnée de voir faire la prière. Elle s'informa auprès de ses compagnes de ce qu'on avait fait. On lui répondit qu'on avait prié le bon Dieu.

— Qu'est-ce que le bon Dieu ? disait-elle ; et les autres enfants de lui expliquer que c'était le bon Dieu qui l'avait créé, qui lui avait donné une âme.

— J'ai donc une âme ! disait-elle avec étonnement ; mais qu'est-ce qu'une âme ?

Cette ignorance est fréquente chez la plupart de ces pauvres enfants. Au bout de quelque temps passé au pensionnat, cette même jeune fille embrassait avec effusion la Supérieure.

— Maman, je vous en prie, donnez-moi un chapelet.

— Mais, ma chère enfant, vous savez bien que les chapelets sont pour les petites catholiques.

— C'est égalje vous en prie, je le porterai à mon cou, et je serai la petite fille de la Sainte Vierge.

Il n'est pas nécessaire de dire que dans la nouvelle maison, l'appartement du bon Dieu n'avait pas été oublié. Un autel revêtu de papier peint, orné de deux chandeliers apportés de France et rehaussés de beaux oi u suif, qu'elle» fabri-

quent elles-mêmes, semblait à ces bonnes Sœurs d'un luxe qu'elles ne pouvaient s'empêcher d'admirer, en effet, avec quelque complaisance. Elles entretenaient leur petite chapelle dans cette exquise propreté, chère à toutes les religieuses et image de la netteté de leurs âmes. Mais tous ces soins intérieurs ne les empêchaient pas de songer au second but de leur institut, à la visite des pauvres. L'aumône qu'elles avaient à répandre était surtout spirituelle. Elles visitaient les familles, non pas pour les soulager, mais pour les instruire. Là encore, elles trouvaient le concours efficace cle la grâce et les consolations du succès. Elles étaient accueillies par ces pauvres âmes aveugles avec une joie vive et cette confiance entière qu'excite toujours l'être consacré à Dieu. Dans une de ces maisons, dix enfants faisaient éclater leur joie dès qu'ils voyaient la Sœur arriver, et la mère de cette nombreuse famille, quittant avec précipitation ses travaux, grave, souriante, avide d'entendre la bonne parole, venait s'asseoir auprès de la Religieuse, que l'on pressait déjà de questions. Dans leur joie naïve, et au milieu des douceurs de la foi naissante, les jolis enfants embrassaient les médailles et le rosaire ; et lorsque, après plusieurs heures de ces entretiens charmants, la Sœur faisait mine de partir, on la retenait par la robe et on la suppliait.

— 0 ma Sœur ! parlez-nous encore du bon Dieu !

La petite communauté s'était augmentée d'une

Sœur de Ruillé, venue de France pour la rejoindre. Dix-sept jeunes Américaines, tant postulantes que novices, étaient rangées sous leur direction. Cédant aux demandes qui leur étaient faites, elles formèrent de nouveaux établissements à Jasper et à Saint- Francisville. Une sœur et une novice allèrent dans chacune de ces villes ouvrir une école. Leur installation, à Jasper surtout, fut une fête publique. On fît une procession solennelle. Des arcs de triomphe en branchages et en fleurs avaient été disposés, et des oiseaux aux belles couleurs, accourus en grand nombre, saluaient, eux aussi, de leurs chants et de leurs battements d'ailes, le Sauveur des hommes, que Tévêque montrait à la terre et à toute créature, conviée à se réjouir et à l'honorer.

Au milieu de ces prospérités, et tandis que des demandes nombreuses leur étaient adressées de toutes parts, un malheur vint frapper nos Sœurs. Dieu se plut à renverser encore une fois toutes leurs espérances et à mettre leur courage et leur foi à l'épreuve.

Elles avaient créé à Sainte-Marie des Bois une exploitation rurale. Après avoir abattu des bois, elles avaient défriché les terrains qu'elles devaient à la générosité de leur pieux évoque, et les avaient ensemencés. La moisson était terminée, et plus d'une fois les Sœurs, après les fatigues de la classe, étaient venues prendre part à ces rudes travaux, rouler et former des javelles, lorsque le feu prit en divers endroits de leurs bâtiments d'exploitation.

T.I il"

Ils étaient construits en planches; on n'en put rien sauver. Tout devint la proie des flammes, grains, bâtiments et ustensiles d'agriculture. Ce n'était pas sans avoir fait quelques dettes qu'elles avaient formé leurs établissements. Les créanciers s'alarmèrent, et exigèrent payement ou caution. La détresse fut extrême au couvent, mais les Sœurs ne cessèrent de bénir Dieu et n'abandonnèrent point leur saint projet. En réalité, tout ce désastre se pouvait réparer à peu de frais; vingt-cinq ou trente mille francs auraient suffi à les relever de leur ruine. Ce n'étaient pas les catholiques de l'Indiana, ce pauvre évêque et ses malheureux diocésains qui pouvaient réunir une pareille somme. On songea à la France. N'est elle pas la ressource du monde entier, l'inépuisable trésor où tous les peuples catholiques viennent chercher leur subsistance, et n'aura-t-elle pas quelques bribes de ses aumônes à répandre sur ses filles ? On forma le projet d'un voyage en France ; l'évêque approuva ce dessein (1). La

(1) Nous croyons devoir reproduire la lettre touchante que Mër de la Hailandière adressa à la supérieure de Sainte-Marie des Bois pour autoriser son voyage et sa quête en France.

« Ma très chère Sœur, « J'ai pesé devant Dieu vos raisons pour entreprendre un voyage de France. J'approuve ce voyage. Je désire que le bon Dieu vous accorde de le faire avec succès, et qu'il daigne vous ramener au milieu de vos filles, riche des aumônes qui vous auront été faites. Allez, ma chère Sœur, dans cette France si charitable, si zélée pour nos pauvres missions, et dont les res-

Sœur Théodore repassa les mers, accompagnée d'une jeune novice américaine. Elles visitèrent plusieurs villes et rencontrèrent partout la sympathie qu'il est impossible de refuser à de pareils dévouements. Elles partirent après avoir recueilli quelques sommes, emmenant avec elles deux nouvelles postulantes.

Février 1845.

De retour à Sainte-Marie des Bois, les Sœurs n'oublièrent point leurs amis de France. La digne Supérieure crut leur être agréable en leur racontant l'histoire de son retour et la suile des miséricordes de Dieu sur sa chère petite communauté. Écrite au fond des forêts de l'Amérique, sans vue de

sources semblent augmenter en proportion de ce qu'elle donne. Faites bien connaître aux fidèles votre position et vos besoins; dites-leur que, quoi que j'aie fait pour vous établir, il s'en faut de beaucoup que vous le soyez; que mes ressources sont épuisées, et que vous avez de grandes dettes. Parlez de votre loghouse, de votre maison de planches peintes, de vos malheurs, de votre ferme et de vos provisions dévorées par les flammes, de la détresse du pays, de la pauvreté des enfants que vous avez à instruire. Vous ne direz que ce qui est vrai, et vous ne pourrez manquer d'intéresser vivement en votre faveur.

« Je vous autorise à faire de cette lettre l'usage que vous désirez. Je prie ceux de mes vénérables collègues ou confrères qui la liront de vous être favorables et de vous aider de leurs aumônes et de leurs prières.

« Je vous bénis de toute mon âme. »

publicité, par une pauvre fiile du peuple de France, relevée, il est vrai, de toute la majesté delà consécration religieuse, cette lettre, plusieurs fois interrompue par les maladies et les voyages de la sœur Théodore, reprise durant les intervalles des classes faites à de petits enfants à peu près sauvages, cette lettre est trop belle assurément pour n'être pas mise en entier sous les yeux du lecteur.

« La bienveillance que (1) vous nous avez témoignée nous a fait penser que vous accueilleriez avec plaisir ces nouvelles d'outre-mer; votre piété vous y fera trouver quelques sentiments de reconnaissance envers le Dieu qui nous a appelées à seconder les douces œuvres de sa Providence.

« Le 28 novembre (1843), après avoir communié, comme les jours précédents, afin que Jésus fût notre viatique de France en Amérique, et peut-être de la mer au ciel, nous nous occupions à finir des lettres. Tout appliquée à payer ces dettes du cœur, je ne songeais pas au Noshville, dont le départ n'avait point été déterminé. A deux heures de l'après-

(1) Cette lettre était adressée à MM. Louis Veuillot et Léon Aubineau, rédacteurs de l'Univers. Elle était ornée de dessins et d'aquarelles dus à la Sœur Saint-François-Xavier. Il sera question plus tard de cette Sœur, dont nous mentionnions tout à l'heure l'arrivée tardive à Sainte-Marie des Bois. Sous le titre ù!une Femme apôtre, on a publié dernièrement (in-18, Paris, Lecoffre) la vie et les lettres de Sœur François-Xavier. Il faut recommander à tous ce livre exquis dont la lecture est des plus curieuses et des plus édifiantes.

midi, le capitaine nous envoie dire qu'il faut embarquer tout de suite, que le bâtiment nous attend depuis dix heures du matin, et part. Nous nous recommandons à Dieu; nous jetons pêle-mêle tous nos papiers avec nos effets, et courant, priant, haletant, nous arrivons sur le quai pour voir passer notre navire sans pouvoir y monter. Les gendarmes exigeaient des passeports, et nous n'en avions point. Heureusement, le commissaire de marine apprit notre embarras et envoya Tordre de nous laisser passer. Le bâtiment était déjà loin; nous le rattrapâmes au moyen d'une chaloupe et bientôt le bateau à vapeur nous entraîna en pleine mer et nous y laissa.

a C'est un instant pénible que celui où le bateau à vapeur reprend seul la direction du port, ramenant avec lui les amis, les enfants des pauvres voyageurs, qui le regardent encore longtemps après que tout a disparu. Dans ce moment nous avons senti que nous allions prouver, bien mieux que par des lettres, notre reconnaissance à nos chers amis de France, puisque nous allions les associer au mérite de notre long et périlleux voyage. Acceptant dans cette intention les fatigues et les dangers de notre traversée, nous avons dit de bon cœur à Dieu : pour nous les angoisses de la mer et des tempêtes de l'Océan; pour ces bons frères, les douceurs de la patrie, les belles fêtes de la religion catholique, le bonheur de multiplier longtemps leurs bienfaits ! Que de fois depuis j'ai fait la même prière !

« Un vent contraire nous retint cinq jours dans la Manche. Le 14 décembre au soir, après une journée magnifique, le soleil venait de se coucher; je considérais la lumière du crépuscule diminuant par degrés pour faire place aux ténèbres ; les étoiles paraissaient dans l'azur des cieux et se réfléchissaient dans la profondeur des eaux, tandis qu'un vent frais poussait légèrement noire navire sur les vagues. Je m'absorbais dans le souvenir et dans l'espérance de la miséricorde divine. Je me croyais encore dans cette belle chapelle de nos chères Visitandines de Paris, où j'avais reçu la bénédiction du Saint Sacrement. Je me rappelais aussi les bonnes Carmélites, dont j'ai admiré, au Mans, la piété fervente. Peut-être, medisais-je, en ce momentprientelles pour nous! je m'unissais à leurs prières. Un silence de communauté régnait sur le bâtiment. A peine les passagers échangeaient-ils quelques paroles : ces grands spectacles font réfléchir.

« Tout à coup des cris affreux retentissent. Mon premier mouvement est de courir vers l'infortuné; c'était un matelot qu'on battait parce qu'il avait trop bu. Je ne pouvais rien contre cette discipline. Quelques minutes après, le capitaine tombe et reste étendu sans mouvement, très rouge et donnant à craindre une congestion au cerveau. Je proposai de le saigner. Vous ne sauriez croire ce que j'éprouvais d'inquiétude en le voyant dans cet état. Nous commencions une longue traversée; dans laplusmau-

vaise saison, et il était le seul homme capable de diriger notre navire! Aussi le bon Dieu eut vite pitié de nous; à peine la veine fut-elle ouverte, que le capitaine se trouva mieux. Les efforts qu'il avait faits pour jeter à fond de cale le matelot ivre, joints à son tempérament colérique, l'avaient mis dans ce danger.

« Les jours suivants, le temps fut magnifique jusqu'au 25. Nous espérions une bonne traversée, et je croyais n'avoir qu'à vous raconter en deux mots un voyage heureux et monotone. J'étais bien loin de prévoir les terribles scènes que je vais vous tracer ! Dans la nuit du samedi au dimanche, le vent changea. Le lundi, vers cinq heures du soir, il commença de souffler avec une étrange furie, et les flots s'élevèrent à une hauteur prodigieuse. Il ne fallut au capitaine qu'une minute pour voir le péril : il fit mettre son navire à la cape. La tempête était si violente, que les pauvres matelots durent employer plus de deux heures rien que pour serrer la grande voile. Le bruit des vagues se brisant sur ce frêle navire était semblable à celui d'un coup de canon. C'en est fait! pensions-nous à chaque instant; nous voilà perdues! Nous étions enfermées dans nos petites cabines, larges de quatre pieds et longues de six: un peu plus d'espace que le cercueil. Ma sœur Gécilia (1) et moi nous occupions la

(l) La jeune Sœur américaine qui avait accompagné en France la Sœur Théodore,

même; les postulantes en avaient une autre. Je n'ai pas besoin de vous dire que nous ne dormions pas, la mort était trop près, nous priions. Ces nuées de mer, ces tonnerres des grandes eaux qui roulaient au-dessus de nous, avaient quelque chose de tellement sinistre et de tellement implacable que, n'espérant pas apaiser la colère de Dieu, j'allai chercher nos jeunes postulantes. Nous avons alors commencé des prières en commun, offrant de notre mieux à Notre-Seigneur le sacrifice de notre vie. Les vagues semblaient impatientes de l'accepter et de terminer cette scène d'horreur. Il était près de deux heures du matin ; nos efforts pour nous tenir au navire, la fatigue que ses mouvements nous occasionnaient, nous faisaient suera grosses gouttes. Les lames frappaient à coups redoublés ; un choc plus terrible que les autres fit, à dix pas de nous, une large ouverture dans l'arrière du bâtiment, et l'eau passant par un sabord brisé, vint en fureur nous inonder dans notre réduit.

« La pauvre Cécilia me dit : — Ah ! voilà enfin l'instant de mourir; ma mère, prenez-moi près de vous !

« Mais non, l'heure n'était pas encore arrivée. Le capitaine, suivi d'un matelot, s'élança pour boucher cette ouverture. Il parvint, en clouant de la toile et des planches, à fermer à peu près le sabord ; la mer trouvait bien encore moyen d'arriver jusqu'à nous, mais en petite quantité. Elle faisait

un autre vacarme sur le pont, brisant les cordes et les poulies ; trois chaînes énormes qui attachaient les bateaux où la vache, les cochons, les dindons, etc., avaient leur domicile, furent brisées; une partie du troupeau fut entraîné dans la mer, l'autre resta sur le bord du gouffre. Les pauvres passagers de l'entrepont étaient inondés; les uns priaient, les autres pleuraient, tous se croyaient à leur dernier moment.

ce Mais ceux qui naviguent sur l'Océan sont témoins des merveilles que le Seigneur fait dans les abîmes; aussi est-ce à eux, ajoute David, de raconter ses merveilles et de publier ses miséricordes aux enfants des hommes. Nous avons senti vivement cette douce obligation, et c'est à vous, qui savez apprécier les bienfaits de Dieu, que nous aimons aies raconter. A huit heures, lèvent cessa ; à neuf heures le capitaine vint nous dire que, pour cette fois, le danger était passé. Il avait raison de dire pour cette fois. Dans un voyage d'hiver sur TOcéan, comme dans celui de la terre au ciel, nous ne sommes vraiment hors de danger que lorsque nous sommes au port. Les nuages étaient d'une couleur jaunâtre, l'atmosphère était épaisse, et, quoiqu'il ne fît plus do vent, la mer restait violemment agitée et poussait des soupirs sinistres.

ce La journée du mardi se passa de la sorte ; l'équipage profita de ce calme trompeur pour réparer les avaries de la nuit. Les cabines à feu avaient été dé-

placées par la tempête, on les remit à leur place, ainsi que plusieurs autres choses. Pour nous, nous nous employâmes à remercier Dieu. Vers le soir, il survint un coup de vent, et nos pauvres poules, ayant perdu leur maison la veille, furent emportées à la mer, en compagnie d'un joli petit lapin avec lequel nous avions fait une si grande connaissance, qu'il se mettait volontiers dans nos poches. La nuit fut agitée, nos espérances décrurent. Le lendemain mercredi, dès le matin, le vent s'éleva avec une nouvelle fureur, et la tempête recommença, ramenant les mêmes scènes d'horreur, plus terribles encore. Le Noshville fut mis de nouveau à la cape, les cordages mêmes furent plies, afin de donner moins de prise au vent. Cette seconde tempête s'éleva vers huit heures; une heure après, notre seule chaloupe était emportée, et avec elle tout espoir de salut, si nous faisions naufrage. Vous ne sauriez comprendre ce qu'il y a d'affreux à ne voir entre soi et l'éternité que quelques planches clouées, contre lesquelles les vents et les flots déchaînent toute leur rage... Le Saint-Esprit avait révélé ces angoisses. Oui, il est bien vrai que l'âme se fond et tombe en défaillance à la vue du péril, quand les flots se soulèvent et font monter les voyageurs jusqu'au ciel, puis les redescendent dans l'abîme. Chaque vague entraînait quelque chose de dessus le pont; les balais, les sceaux, les bancs furent bientôt engoutis; ils semblaient nous dire, en tombant dans la

mer : Hodie mihiH cras tlbi. Il était à peine quatre heures du soir, et déjà les ténèbres couvraient l'horizon.

« Si dans le jour une tempête est horrible, durant la nuit elle a quelque chose de plus épouvantable encore ; il est impossible d'allumer les lampes ; on ne distingue plus rien, sinon l'écume blanche des vagues avides de vous dévorer. Nous nous réunîmes pour prier. Nous ne cherchions plus de repos en ce inonde ; et quoique nous fussions couvertes de sueur par l'agitation du bâtiment, qui tressaillait comme une personne en attaque de nerfs, nous ne pensions pas même à notre fatigue. Nous avons commencé notre chemin de croix, et de nouveau offert à Jésus mourant le sacrifice de notre vie. Malgré les épouvantes de cette faible nature, nous pûmes lui dire avec confiance : « Mon Dieu, je remets mon âme entre vos mains. » Nous nous sommes adressées à notre bonne Mère : c'était Marie qui avait choisi notre navire ; nous avons fait un vœu à son cœur immaculé. En examinant si dans l'époque de mon voyage, si dans le choix de la route j'avais eu quelques vues humaines, ma conscience me rassura ; j'avais tout confié à Marie.

« Je ne sais combien de temps dura le chemin de la croix ; la tempête était toujours terrible ; mais lorsque nous suivions Jésus sur le Calvaire, lorsque nous considérions ses douleurs, les nôtres di-

minuaient ; c'était pour nous, c'était pour notre amour qu'il mourait sur la croix ; c'était pour lui que nous allions, s'il le voulait, périr sur le Noshville. Que de force l'âme puise dans la prière ! et au milieu de la tempête, qu'il est doux le calme qu'on goûte dans le cœur de Jésus !

« Après avoir fini notre chemin de croix, nous nous trouvâmes fortifiées, et il nous sembla que Notre-Seigneur nous disait, comme autrefois à ses apôtres : « Maintenant, reposez-vous un peu. » J'engageai donc mes Sœurs à dormir, je restai à veiller près d'elles. En regardant ces pauvres enfants, je demandais à Notre-Seigneur si une mort si affreuse allait être le centuple qu'il a promis en ce monde à ceux qui quittent tout pour le suivre. Je le priai d'excuser ma faiblesse et de vouloir bien me donner une petite marque d'espérance. J'ouvris un livre de piété, et je tombai sur ce passage du psaume CYII : « Au fort de leur affliction, ils pous- « sent leurs cris vers le Seigneur, et il fait taire les « flots. » Bientôt le capitaine vint nous dire que le danger était passé, mais qu'il craignait une autre tempête, et que le roulis allait devenir plus insupportable que jamais. Il était alors quatre heures du matin. Je remerciai le bon Dieu de tout mon cœur en apprenant que nous étions hors de péril ; car, je l'avoue, il m'en coûtait de mourir avant d'avoir revu ma chère maison de Sainte-Marie des Bois.

« Apres avoir, en commun, rendu grâces à notre Père céleste, nous sortîmes en rampant de nos cabines. Il nous était impossible de nous tenir debout ; nous chancelions comme des hommes ivres. Nous apprîmes sur le pont qu'un enfant de huit ans était mort dans la nuit. Selon les uns, il avait eu tant peur d'une lame qui était entrée avec furie dans l'entrepont qu'il en était mort ; d'autres pensaient qu'il avait succombé à la faim ; depuis la première tempête, les passagers de l'entrepont ne pouvaient plus se préparer à manger, tous leurs ustensiles de cuisine ayant été emportés à la mer.

« Le capitaine me dit qu'il allait faire l'enterre ment, parce que le pauvre petit trépassé était protestant ; que, s'il avait été catholique, j'aurais été chargée de remplir ce devoir. Il fit sonner une cloche, tous les passagers se réunirent. Je n'oublierai jamais la scène dont je fus témoin. Il était dix heures du matin, le ciel était couvert de nuages épais et sombres, à travers lesquels le soleil lançait une sorte de lumière jaunâtre ; les flots couverts d'écume nous menaçaient encore. Tout était prêt, un sabord était ouvert ; une planche peinte en noir, longue de six pieds, large de trois, était suspendue sur l'abîme. On y plaça le corps de l'enfant, enveloppé d'un linceul, avec une grosse pierre à ses pieds. Le capitaine lut, pendant une ou deux minutes, je ne sais quelle prière. Un i. 1 12

grand silence régnait. Le père pleurait à peine ; la mère, le croiriez-vous! ne semblait pas affligée. Le capitaine prononça une parole, la planche se leva, et le léger cadavre glissa dans la mer ! Je fis sur lui le signe de la croix ; hélas ! j'ignorais s'il était baptisé. Les passagers se retirèrent sans paraître émus : quelques-uns riaient même. L'impiété flétrit les cœurs.

« La journée fut inquiétante. A quatre heures il faisait nuit ; les mêmes symptômes apparurent à Thorizon ; à cinq heures, les vagues s'élevèrent avec une telle furie, que madame T..., sa sœur et sa fille, dont la cabine avoisinait la nôtre, vinrent nous demandera prier avec nous. Nous acceptâmes avec joie. Ces bonnes créoles ont continué depuis ce jour de venir réciter le chapelet et de prendre part à nos autres exercices de piété. Entassées, froissées, pressées les unes contre les autres, nous nous mîmes à prier, en attendant que Dieu nous appelât à lui. Nous ne pouvions mesurer le danger du navire que par une petite lucarne, qui, en temps de calme, est à quatorze ou quinze pieds au-dessus du niveau de la mer, et qui, dans ce moment, se plongeait sous les vagues et nous couvrait d'eau ensuite. J'avais mis une couverture de laine pour fermer l'ouverture, mais la violence des flots la repoussait ; je voyais de petits globules de lumière phosphorique sortir de dessous mes doigts. La tempête semblait encore augmenter; nous recom-

mençàmes notre chemin de croix, pensant que, celui-là, nous ne le finirions pas... Heureux ceux qui savent prier !

« Nous finissions vers deux heures notre saint exercice, ayant pour la troisième fois consenti au sacrifice de notre vie. Pourtant, je sentais dans mon cœur une grande espérance ; nous venions de promettre par vœu une messe à sainte Anne d'Auray et un mémorial dans la chapelle, constatant aux yeux des fidèles notre péril et notre reconnaissance. Néanmoins, la tempête semblait augmenter. Mes sœurs voulaient faire encore différents vœux, je les en empêchai, en leur disant qu'il fallait tranquillement demeurer près de la croix de Jésus, et attendre en paix la fin de cette agonie. La pauvre sœur Cécilia ne se résignait que bien difficilement à être noyée, ce genre de mort lui semblait horrible ! Oh ! qu'elle a souffert ! Je conseillai à mes Sœurs de prendre un peu de repos : elles étaient si fatiguées qu'elles y consentirent.

« Nous gardions depuis quelques minutes un profond silence, lorsqu'un bruit extraordinaire se fait entendre ; tout craque, tout se disloque, le navire a perdu son équilibre, il est renversé, le voilà sombré ! La quille est hors de la mer et les mâts flottent entre deux eaux ; les vagues entrent par toutes les ouvertures ; notre petite case est bientôt submergée ; la mer entre dans la cale, dans l'entrepont, dans les chambres, partout enfin.

Quelques passagers de l'entrepont forcent leur prison et viennent, demi-nus, obliger le capitaine à leur abandonner une espèce de bateau où logeait la vache ; d'autres, plus féroces que les sauvages d'Amérique, tirent leurs coutelas pour se couper la gorge, afin d'éviter les horreurs d'une mort plus lente. Comprenez, si vous pouvez, quels cris, quelle confusion, quel effroi, quelle terreur ! Nous étions toutes tombées parle même choc ; nousnous tenions fortement serrées les unes contre les autres, afin de mourir ensemble. 0 Jésus ! ô Marie ! ô sainte Anne ! ayez pitié de nous !

« Ils nous entendirent... Le vent qui soufflait avec fureur du sud-ouest, prompt comme l'éclair (c'est l'expression du capitaine), quitte cette direction et souffle avec une violence égale du nordouest, renverse la vague qui nous engloutissait et sauve le navire. Quelques minutes de plus, il était trop tard... Cependant la tempête continuait avec la même rage ; mais venant d'échapper à un danger si imminent, nous ne craignions plus rien. Les dons de Dieu sont sans repentir, disions-nous. Aussi, quoique au milieu des flots et des vents en furie, nous passâmes les jours suivants en actions de grâces. Dieu veillait d'une manière visible sur notre navire, je vais vous en citer un trait.

« Le premier jour de Fan, à six heures du soir, le capitaine voulut faire carguer les voiles. On commence par la plus grande, le vent prend dedans ;

douze hommes, c'était tout notre équipage, montent sur la vergue, tout fut inutile ; deux heures après, cette même vergue déchargée du poids qui pouvait la briser, tomba d'elle-même des deux côtés du grand mât, pendant comme les manches des manteaux des bons Frères de la doctrine chrétienne. Si cette vergue s'était brisée lorsque l'équipage était dessus, ils auraient tous péri.

« Le mauvais état de notre navire força le capitaine à ne point prendre la route de Bahama, où nous aurions été exposés aux courants du Mexique; on cingla vers les Antilles, dans la direction de Saint-Domingue, ce qui nous allongeait de 585 kilomètres environ. Le 1er janvier, trente-quatrième jour de notre traversée, il nous restait encore 3,330 kilomètres à faire ; nos provisions diminuaient d'une manière effrayante ; mais Dieu, qui veillait sur nous, dirigea le lendemain un petit bâtiment de notre côté. On supposa qu'il avait des provisions ; le capitaine fît des signes, il approcha, nous vendit du maïs, du biscuit et quelques poissons salés. Le lendemain, nous passâmes le tropique avec les cérémonies d'usage ; la chaleur était étouffante, les toiles qu'on avait tendues n'empêchaient point l'action du soleil. Une telle chaleur, dans le mois de janvier, nous disait assez que nous étions bien loin de notre chère France. Le 14, nous vîmes enfin la terre : c'était Santo-Domingo ; nous passâmes cette île en un jour et demi ; les côtes

sont élevées et couvertes d'arbres. Nous n'y vîmes point d'habitants ; mais une fumée épaisse, qui s'élevait d'un bois, nous fit penser que les nègres brûlaient une de leurs forêts pour la changer en champs.

« Depuis le massacre des blancs, les nègres sont restés les seigneurs de cette belle île, et quoique leur indolence en laisse une grande partie en friche, ils recueillent cependant une grande quantité d'ananas, de citrons et d'oranges. Le 15, nous passions près de l'île aux Tortues, ainsi nommée à cause de la prédilection que cette gent a pour elle.

« Peu après, nous avons aperçu la grande et belle île de Cuba ; elle a près de 1,180 kilomètres de long ; les côtes sont plus élevées que celles de Santo-Domingo. Nous voyions le sommet du pic Tarquino s'élevant dans les nues ; les nuages flottaient à plusieurs centaines de pieds au-dessous ; mais ce spectacle, quoique charmant, ne put fixer notre attention. Dans cette belle île, conquise par Vélasquez, sans qu'il en coûtât un seul homme à l'Espagne, il y a une église catholique ; les restes de Christophe Colomb y ont été transportés. Pour nous, religieuses, une pensée plus consolante que toute la gloire des conquêtes vint nous attendrir. Notre-Seigneur Jésus-Christ habitait cette terre ! Oh ! que nous aurions été heureuses d'aller nous jeter à ses pieds pour le remercier de nous avoir

conservé une vie qui lui était consacrée ! Nous no pouvions le saluer que de loin. En nous rappelant les travaux et les fatigues des conquérants du nouveau Monde, nous nous sentions humiliées de notre peu de courage. Ils ont conquis un hémisphère, mais une seule âme vaut mieux qu'un monde. Priez Dieu pour nous afin que nous soyons moins indignes de notre belle vocation. A lui sera la gloire de nos travaux, et à vous la récompense pour l'aide, que vous nous donnerez !

« Le vent continuait d'être bon : le calme avait enfin succédé à la tempête, nos santés étaient meilleures, l'aspect extérieur de notre navire était bien changé. J'ai dit extérieur, car si notre équipage avait été susceptible de devenir meilleur, il eût dû être touché après les faveurs signalées dont il avait été témoin ; mais, quoiqu'ils convinssent que, de mémoire d'homme, on n'avait échappé à un si imminent danger, aucun d'eux n'a été reconnaissant.

« Les passagers de la chambre, bien que d'un rang plus élevé dans la société, pouvaient rivaliser d'impiété avec ceux de l'entrepont : un athée, un pyrrhonien , un protestant poitrinaire avec sa femme, deux petits-maîtres profondément impies, tels que notre infortunée patrie les fait dans ses collèges, une dame esprit-fort, mère d'une jeune personne dont la conduite était bien loin de nous édifier... Mais la pire canaille du inonde, je crois.

était dans l'entrepont : ivrogneries, querelles, batailles, blasphèmes ! C'était une vraie antichambre de l'enfer. On y trouvait tous les vices. Je ne sais comment il s'est fait qu'ils aient eu pour nous du respect. Quand quelqu'un d'entre eux était malade, chaque fois que j'allais le soigner, les autres se mettaient sur deux rangs pour me laisser passer ; ils m'ont choisie pour baptiser un enfant nouveau-né. J'avoue que j'ai senti vivement cette faveur.

« Pauvre petit enfant, né au milieu des flots et exposé à bien d'autres tempêtes que celle du Noshville, puissé-je te revoir un jour dans ce beau ciel dont je t'ai ouvert la porte !

« Tous les soirs, à la même heure, lorsque le temps était calme, j'allais bénir Dieu de toutes les merveilles de sa création. J'aimais à considérer les soins de la Providence, qui s'étendent jusqu'aux petits poissons. Dans le golfe de Mexique, il y a une quantité prodigieuse de poissons volants, qui deviendraient la proie des gros, si Dieu, suppléant à leur extrême faiblesse, ne leur avait donné des ailes avec quoi ils échappent à la voracité de leurs ennemis.

« — Ainsi sommes-nous, me disais-je, Dieu nous a donné les ailes de la prière pour nous sauver des embûches du démon ; mais, quoique ces petits poissons trouvent leur sécurité dans l'air, ils ne peuvent s'y soutenir longtemps, à cause de

la structure de leurs ailes, et leur nature, comme la nôtre, les oblige de vivre souvent parmi leurs ennemis.

« Il m'en coûtait toujours de quitter le pont, car je ne crois pas qu'il y ait dans l'univers de scènes plus admirables que n'en offre le soleil couchant du tropique ; il verse des torrents d'une douce lumière qui colore le ciel et les flots de mille nuances également ravissantes par leurs diverses beautés. A l'instant où le soleil touche l'onde, il semble vouloir se baigner dans les flots pour tempérer la chaleur.

« Je voyais, un soir, une longue ligne de lumière venir de cet astre jusqu'à nous ; sa splendeur traçait comme une route de pierreries et de diamants sur la mer mollement agitée. Tout à coup ma sœur Gécilia, pâle comme la mort, accourt en me disant :

« — Ma mère ! n'entendez-vous pas ces cris horribles ? Le capitaine et le second se battent, ils vont se tuer !

« Je me détourne et je vois le second, un homme d'une force d'Hercule, qu'on étrangle presque avec une corde, pendant que le capitaine s'efforce de lui mettre les fers aux mains. Enfin, après bien des efforts, on le jette comme une lourde bûche au fond de la cale. Représentez-vous un Goliath de six pieds, âgé d'environ trente ans, à moitié ivre, vomissant des blasphèmes et des imprécations ;

sa bouche s'ouvrait comme un soupirail de l'enfer, il menaçait de mettre le feu au navire, etc. ; les cheveux en dressaient sur la tête. On avait fait son procès-verbal, et pour avoir frappé le capitaine, il était condamné à cinq ans de prison. Le lendemain, nous fûmes bien étonnées de voir ce même homme donner ses ordres comme de coutume ; tout était fini. Pourtant, comme il craignait quelques souvenirs du capitaine, arrivé à la Nouvelle-Orléans, il s'est embarqué sans bruit, et n'a pas demandé sa solde.

« Le 23, à neuf heures du matin} nous sortîmes du golfe du Mexique par un brouillard très épais ; cependant, nous fûmes aperçus par un steam-boat qui venait nous chercher, afin de nous introduire dans le Mississipi. La mer déjà paraissait plus trouble, à cause du mélange des eaux du fleuve; et, plus nous approchions de la terre, plus la bourbe épaississait. On voit beaucoup de grands poissons dans cet endroit, notamment des dauphins, qui sont gais et alertes, plusieurs oiseaux aquatiques, mais surtout des pélicans; bon oiseau, qui sert d'emblème à la charité ! En approchant de l'embouchure du Mississipi, on trouve une grande quantité de bois mort que le fleuve charrie dans son cours de plus de mille lieues. La mer repoussant de toutes ses forces les corps étrangers qui entrent dans son sein, de cette lutte du grand fleuve et de l'Océan il est né une espèce de terre flottante, com-

posée de lorre, d'arbres morts, de feuilles, etc. Chaque année vient ajouter à la création précédente. C'est sur cette terre, apportée par le Mississipi et refusée par l'Océan, que sont bâties les quelques maisons de pilotes qu'on voit çà et là. Mais que font ces hommes dans cet air brumeux, sous ce ciel pesant et malsain? Ils sont là pour quelques pièces de monnaie, et nous, religieuses, nous pourrions nous plaindre de vivre dans une forêt pour gagner des âmes à Jésus !

« Nous venions, enfin, de jeter l'ancre; les dangers de la mer étaient passés. Je ne saurais vous exprimer ce qui se remuait alors dans nos cœurs reconnaissants.

« Le brouillard avait disparu, et nous admirions un des plus beaux spectacle^ de l'univers. Cette mer immense que nous quittions, cette mer d'un autre genre dans laquelle nous allions entrer, cette forêt de bâtiments de toutes les parties du monde, qui se préparaient pour les tempêtes lointaines, ou qui, comme nous, venaient se reposer après leur voyage, tout cela était magnifique. Là je revis le navire Cincinnati, qui, le premier, nous avait conduites sur la terre étrangère, et je l'avoue, je le revis avec bonheur, comme on revoit le vieil ami avec qui Ton a souffert.

« Nous laissâmes cette innocente récréation pour aller adoucir les douleurs que nous nous étions efforcées de diminuer pendant tout le cours du

voyage : nous nous rendîmes près du protestant poitrinaire. Il touchait doublement à la fin de sa traversée; tout le monde s'en apercevait, excepté lui et son infortunée compagne, qu'il allait laisser seule au monde avec un enfant qui n'était pas encore né! Gomme je craignais que la mort de son époux ne devînt funeste à cette dame, je me hasardai de lui dire, avec tous les ménagements possibles, que, si elle avait des affaires à régler, il fallait qu'elle se hâtât, que bientôt il ne serait plus temps! Je retourrai auprès du pauvre malade pour lui parler de Dieu. Gomme son âme était agitée! Comme il promettait d'être bon quand il se sentirait mieux! Certes, il n'avait pas l'âme mauvaise, mais il était fils et gendre de ministres protestants; c'en était trop pour lui laisser la liberté d'embrasser la religion catholique ; et cependant il nous avait dit que c'était la seule vraie ! Pauvre homme ! il mourut la nuit suivante entre mes mains; tous les autres l'avaient abandonné, même sa femme. Que cette mort fut dénuée de consolations! qu'elle fut effrayante! En lui parlant de Dieu, les mots expiraient sur mes lèvres; je ne pouvais lui dire d'espérer en Marie : il avait blasphémé son nom quelques jours auparavant. Après lui avoir fermé les yeux, je me rendis auprès de sa veuve; par quels discours la consoler, de quel avenir lui parler, de quelles espérances l'entretenir? Je lui donnai ma petite cellule, et nous avons veillé sur elle pendant les deux jours qui

nous restaient à passer sur le navire. A la Nouvelle- Orléans, nous l'avons remise entre les mains d'un ami.

« Après vingt-quatre heures d'attente, le stearnboat, accompagné d'un autre navire, vint nous remorquer. A quelques milles de l'embouchure du fleuve, on aperçoit une grande quantité d'arbres morts et une multitude de roseaux ; l'aspect de ces plaines immenses communique à l'âme quelquechose de leur tristesse : aucune habitation, aucune créature vivante; seulement quelques corbeaux: ainsi devait être la terre au temps où Noé quitta l'arche. Plus loin vit une végétation très active et très riche; les citronniers, les orangers, chargés des plus beaux fruits, s'entre-mêlent avec le laurierrose, et tous ensemble forment une forêt charmante. Dans les plaines il y a des bandes de chevreuils qui jouent et gambadent. J'ai vu aussi les plus beaux cygnes du monde sur les rives de ce fleuve; ils sont d'une blancheur éblouissante et beaucoup plus gros que ceux d'Europe, allant toujours deux à deux. Quand, après maintes années, le sol formé par les débris qu'a charriés le fleuve devient assez solide, on bâtit dessus ; les maisons des planteurs ressemblent à de petits châteaux entourés de jardins magnifiques. Le riz vient parfaitement sur cette croûte de terre. Chaque planteur a ses esclaves ; les cabanes de ces pauvres nègres ressemblent aux cellules des cénobites. Elles sont faites de planches, d'environ

douze pieds carrés, avec un petit jardin derrière. Quelques planteurs possèdent jusqu'à quinze ou vingt de ces familles d'esclaves, qui font la richesse des seigneurs de la Louisiane. Presque tous les habitants sont catholiques ; nous le vîmes à la petite croix qui protège leur humble cimetière ; ce signe de salut nous fît une vive et tendre impression ; des larmes de joie mouillèrent nos yeux, et nous priâmes pour ce peuple de frères, pour ces Français de la Louisiane qui reposent à l'ombre de la croix. (( En approchant de la Nouvelle-Orléans, les habitations deviennent plus nombreuses, la terre plus cultivée; le riz entassé dans les champs montrait, par son abondance, que la dernière récolte avait été bonne. Enfin nous touchons cette ville désirée. Msr Blanc (1) eut la bonté de nous envoyer chercher par son grand vicaire, et, le 27 janvier, nous quittâmes le pauvre Noshville, sur lequel Dieu nous avait tant protégées. Les bonnes Ursulines nous reçurent et nous prodiguèrent les soins les plus tendres et les plus touchants de l'hospitalité. Je vous laisse à penser si nous nous hâtâmes d'aller adorer Notre- Seigneur. A ses pieds, chacune de nous le remercia de nous avoir conservé la vie; j'y joignis d'autres

(l) Antony Blanc, du diocèse de Lyon, parti pour les Etats- Unis en 1817, d'abord missionnaire dans l'Indiana, sacré, le 12 novembre 1835, évoque de la Nouvelle* Orléans, en devint le premier archevêque en 1844; est mort à la Nouvelle-Orléans le 20 juin 1860.

actions de grâces pour l'amour paternel avec lequel il y avait, en même temps que sur nous, veillé sur nos chères filles de la forêt. On venait de nous remettre une lettre d'elles : toutes jouissaient d'une bonne santé. Ce fut là encore que nous appelâmes avec bonheur toutes les bénédictions du Ciel sur nos chères et généreux amis d'outre-mer, tellement présents à notre cœur, qu'il me semblait être au milieu d'eux. Il n'y a point d'Océan pour les âmes, ou plutôt Dieu esl leur Océan; en Lui elles se trouvent, s'unissent, s'aiment et se confondent.

« Ce jour de joie et de reconnaissance était un samedi, jour consacré à Marie, comme celui de notre arrivée à New- York. Mais sur cette terre d'exil, lebonheur n'a pointde lendemain! Dès le matin suivant, lorsque je me réjouissais d'assister au saint sacrifice de la messe, une fièvre brûlante m'obligea de sortir de l'église, et me força de me mettre au lit. Là, pendant sept semaines bien rudes, je fus l'objet des prévenances les plus tendres et des plus cordiales attentions des bonnes Ursulines. Que la charité est compatissante! qu'elle est belle et universelle! Ces vraies épouses de Jésus-Christ ne me regardèrent point comme une étrangère importune, mais comme une sœur souffrante; il me semblait être encore à ce cher Ruillé, où, dans les commencements de ma vie religieuse, ma mauvaise santé amena tant de fois près de moi, à l'infirmerie, nos supérieures. Il est passé, ce temps où notre mère

veillait près de mon lit ! Mais je vis que de vraies religieuses ont partout et toujours, dans leur cœur, une source de charité intarissable.

« La maison de Sainte-Ursule, à la Nouvelle- Orléans, est magnifique (1); elle a deux cents colonnes et cinq cents ouvertures. Quelle que soit la splendeur extérieure de cette communauté, en considérant les vertus de celles qui l'habitent, je ne puis m'empêcher de penser que la beauté de la fille des rois était tout intérieure. Nous avions trouvé un ami et un père dans M. Perché (2), leur aumônier. Il emploie ses talents à la défense de l'Église et en faveur du premier pasteur de ce diocèse, si injustement persécuté.

« Malgré les soins affectueux et assidus des pieuses Ursulines, je languissais au milieu d'elles; mon âme ne pouvait goûter aucun contentement loin de mes chères Sœurs de Sainte-Marie des Bois. J'avais été obligée de me séparer de ma compagne de voyage, d'envoyer devant moi ma bonne sœur Cécilia avec nos postulantes. Je brûlais du désir de les rejoindre toutes. Pour essayer mes forces, on me fit promener en voiture; je vis ainsi la ville, qui, à mon avis, n'a rien de bien remarquable. Chaque quartier appartient à une nation européenne; le plus vieux est celui des Français ; les rues en sont

(1) La maison des Ursulines de la Nouvelle-Orléans a été fondée en 1727, quand la Louisiane était française.

(2) Aujourd'hui archevêque de la Nouvelle-Orléans.

mal pavées: des marguilliers schismatiques ont profané la cathédrale, qui est presque abandonnée, et dont les murs tombent en ruine. Je vis un peu plus loin une jolie église dédiée à saint Augustin; le terrain a été donné par les bonnes Ursulines. Je traversai la ville dite américaine, pour aller voir Fhospice tenu par les sœurs de Saint-Joseph ; ce quartier est neuf et bien bâti; l'hôpital est beau, cependant, il est bien inférieur à ceux que nous avons en France.

ce II domine la ville, entourée comme vous le savez, par le Mississipi, dont le niveau s'élève de plusieurs pieds au-dessus du sol, ce quf rend la cité très malsaine : les brouillards y sont continuels ; joints à une extrême chaleur, ils occasionnent cette terrible maladie appelée fièvre jaune. Le spectacle qui m'a été le plus pénible, est celui de la vente des esclaves. Tous les jours, on voit dans les rues, à des places marquées, des nègres et des négresses en habits de fête, exposés là pour ce honteux marché, comme le sont dans les foires les plus vils animaux. Gela me serrait le cœur. Voilà, me disais-je, ces Américains, si fiers de leur liberté, qui se jouent ainsi de celle des autres! Pauvres nègres! j'aurais voulu les acheter tous, pour pouvoir les rendre libres et leur apprendre à bénir la Providence. Mais il faut bien cacher de tels sentiments aux Louisianais, ils ne plaisanteraie.il pas sur ce point.

(( Enfin, le jour de saint Joseph arriva. Je l'avais

lixé pour celui do mon départ. Après avoir assisté à la sainte messe, je quittai la Nouvelle-Orléans. Lorsque je fus sur le steam-boat, long au moins de deux cents pieds, et pouvant contenir deux mille passagers, je considérai cette scène mouvante qui se passait sur le plus beau fleuve du monde. Il y avait des navires de toutes les nations, de toutes les formes, et pour tous usages; je comptai trente steam-boat en mouvement à la fois; les nuages de fumée obscurcissaient l'air; le bruit des roues et des machines était incroyable : il me semblait presque voir la grande Tyr, ses marchands de tout T univers et son* commerce avec toutes les îles. Je me demandai alors ce qu'était la Nouvelle-Orléans il y a quelques années ? Il n'y avait que la mer ; plus tard quelques hordes sauvages; aujourd'hui, c'est un monde... Mais demain?...

« Le terrain au milieu duquel serpente le fleuve est très plat ; le Mississipi forme beaucoup de sinuosités dans son cours : il semble remonter sur lui-même comme s'il craignait d'aller perdre ses eaux et son nom dans les abîmes des mers. On remarque sur ses rives une plante de quinze à dixhuit pouces de long, d'un gris cendré, pendant aux arbres ; ses filaments sont de la grosseur d'un fil. Les habitants font sécher cette espèce de mousse, qui est très molle; c'est la seule chose qui compose leurs matelas.

« A peine avions-nous passé deux jours sur le

steam-boal, que le printemps dont nous avions joui à la Nouvelle-Orléans disparut; auxfleursetaux fruits parfumés succédèrent les arbres majestueux, mais encore dépouillés de feuilles. Plus nous approchions du Nord, plus la température devenait froide et le paysage sévère. Je m'en réjouissais; car cette sévérité m'était douce : c'était l'avenue de ma maison. Enfin, le cinquième jour, je revis, avec une joie que je n'essaye pas d'exprimer, la terre de l'Indiana : j'aurais voulu l'embrasser. Ce n'était plus pour moi la terre d'exil, c'était la portion de mon héritage, je l'habiterais tous les jours de ma vie...

« Je saluai les anges de l'Indiana, je les priai de prendre sous leur protection lésâmes de ces pauvres peuples, surtout celles à qui nous devions faire quelque bien. Vers minnit, nous arrivâmes à Evensville, une des premières cités de la république. Le père d'une de nos novices vint me chercher pour me mener chez lui; et le lendemain, jour de l'Annonciation, j'eus le bonheur de recevoir les sacrements de la Pénitence et de l'Eucharistie. 0 Marie, ma bonne mère, soyez bénie à jamais pour votre tendre protection! C'était encore à une de vos fêtes que je recevais un nouveau bienfait de Dieu. Aidez-moi, je vous prie, à remplir les vœux que je vous ai faits pendant la tempête. Oh! que je serai heureuse de vous faire connaître et aimer.

a Si je n'avais pas su que j'étais dans l'Indiana, dans le diocèse de Vincennes, j'aurais pu le deviner

à l'extrême pauvreté dont j'étais environnée. En sortant de l'église en briques, dont les murs nus sont le seul ornement, une dame catholique me conduisit à la maison du prêtre; il était absent; nous avons poussé la porte, etnous sommes entrées dans une chambre (si on peut lui donner ce nom) large d'environ huit ou neuf pieds. Une planche de bois blanc servait de table; la bonne dame la souleva, et me fît voir que l'intérieur était le lit du serviteur de Dieu. Assurément, il peut considérer son lit comme un tombeau, et sa vie comme une mort continuelle. Avant que l'église fût bâtie, il offrait l'adorable sacrifice sur cette même planche.

ce Quelques livres anglais et français, une chaise de bois et un petit poêle composaient tout le mobilier. Sur le poêle il y avait un vase en fonte dans lequel le missionnaire fait cuire son pain; c'est sa seule nourriture, encore n'en prend-il qu'une fois par jour. Telle est la vie pénitente que l'apôtre d'Évensville mène depuis plusieurs années, et cependant il est heureux! lia opéré plusieurs conversions parmi les protestants : la mère de notre jeune novice, cette dame catholique qui me conduisait chez lui, était une de ses conquêtes. Le grand désir temporel qu'il éprouve serait que l'intérieur de sa pauvre église fût un peu orné; nous tâcherons de l'aider. Grâce à nos chers frères de France, nous sommes maintenant presque riches en pieux objets.

ce Le lendemain, je pris le Stage pour me rendre à Vincennes. En considérant ces belles forêts que l'évêque Brute a parcourues tant de fois pour visiter ses agneaux et ses brebis, je me suis attendrie; mais je le fus bien davantage lorsque, le soir, au coucher du soleil, j'aperçus la belle flèche de la cathédrale de Vincennes, surmontée d'une croix. Gomme le cœur me battait ! Quelques minutes encore, et je me vis entourée de mes chères Sœurs missionnaires: quatre d'entre elles sont à Vincennes. Avec quelle effusion nous nous sommes embrassées!

« Dignes émules du prêtre d'Évensville, nos Sœurs n'avaient pas même un verre à m'offrir, pas une serviette. Pour toute friandise, elles purent me servir un peu de bœuf salé; mais, le lendemain, j'eus le bonheur de recevoir la sainte communion des mains de mon évêque et supérieur. Peu après, j'étais à ses pieds, recevant sa bénédiction paternelle. Rien n'aurait manqué à ma joie si j'avais été près de mes chères solitaires. J'avais tant de clésir de les revoir, que je pris tout de suite un steamboat qui, en vingt-quatre heures, me conduisit à Terre-Haute. A huit heures du soir, j'arrivai enfin à Sainte-Marie des Bois.

ce Que dirai-je maintenant? Après un an de séparation, d'inquiétudes et de souffrances, je les revoyais toutes. Comprenez ce que nous avons ressenti. Trop émues pour parler, nous sommes allées nous prosterner devant Celui à qui nous devions

tout notre bonheur; près de Jésus, qui avait veillé sur nous avec tant d'amour, nous pouvions épancher nos cœurs. Notre première prière fut faite pour vous, ô chers et généreux amis, oui, pour vousl Dans cette pauvre et simple chapelle, nous avons renouvelé notre promesse de vous associer à tout notre avenir d'espérances. Et, depuis ce jour béni, un seul jour ne s'est pas écoulé où nous n'ayons prié Dieu de répandre sur vous ses plus douces lumières et ses plus abondantes bénédictions!...

« Je croyais pouvoir vous envoyer ces pages il y a plusieurs semaines; mais j'ai été obligée de quitter Sainte-Marie pour aller visiter nos trois établissements. Je me réjouis maintenant de ce retard, puisque je peux vous communiquer quelques pieuses nouvelles que j'ai recueillies dans mon voyage.

« Je suis arrivée à Vincennes au moment de la retraite ecclésiastique ; le dimanche 5 mai 1844, était le jour de la communion générale. Les missionnaires, au nombre de vingt-cinq, revêtus de leurs habits sacerdotaux, reçurent la communion des mains de l'évêque; ils paraissaient ne plus appartenir à cette terre de misères, tant il y avait de béatitude en eux. On fit l'ouverture du synode après la messe : cette cérémonie est vraiment grande et solennelle. Elle commença par le chant du Veni Creator, des litanies des Saints et d'un passage de l'Évangile; puis on lut les statuts du concile de Trente et une longue profession de foi; ensuite

chaque prêtre, la main sur l'Evangile, vint jurer aux pieds de l'évêque qu'il croyait fermement tout ce qu'on venait de lire, ainsi que l'entière doctrine de FÉglise catholique, apostolique, romaine. Le prédicateur de la retraite fit un discours analogue à la cérémonie. J'admirai pendant ce temps les merveilles de la miséricorde divine sur ce diocèse. Il y a dix ans, il n'y avait pas un prêtre, et aujourd'hui on y tient un synode ! 11 y a un évêque, une cathédrale, plus de trente églises. Gomme le grain de sénevé a grandi vite !

ce Le lundi, les mêmes cérémonies que la veille eurent lieu dans la cathédrale, et le mardi, une messe solennelle fut célébrée pour les missionnaires du diocèse morts en travaillant à la vigne du Seigneur. Le bon prêtre d'Évensville, dont je vous ai parlé, monta en chaire pour faire l'oraison funèbre de ces héros chrétiens. Il a été, pendant bien des années, le compagnon, l'ami et le confident de M^r Brute. Que ne puis-je vous reproduire ici l'éloquente simplicité de son discours, en parlant des vertus du saint évêque ! Mon Dieu, qu'il était touchant ! Il commença par rappeler sa vie intérieure et mortifiée lorsqu'il était simple prêtre; ses travaux, son humilité et son zèle(l). lia raconté quelques-uns des mille traits de charité qui ont occupé cette vie de missionnaire. On ne peut faire un pas près de la

(1) Aux montaernes Bleues, dans le diocèse de Baltimore à Emmetsburg.

montagne qu'il habitait sans y trouver des marques de bonté prévoyante. Là c'est un pont, plus loin une petite grotte qui offre aux voyageurs un ombrage contre la chaleur, et à la piété un souvenir consolant. Il demeurait dans une petite log-house, il était couché, ainsi que l'ami qui faisait son panégyrique, sur le plancher, exposé à toutes les rigueurs des saisons. Il se couchait toujours après minuit, se levait à trois heures, et employait à la récitation de son bréviaire et en méditations le temps qui s'écoulait jusqu'à la messe : il la disait vers six heures, chez les sœurs de Saint Joseph, dont la communauté était éloignée de près de deux milles (1). Il était

(1) Les Sœurs de Saint-Joseph avaient commencé, dès 1809, à se réunir sous la direction d'une veuve, Mme Elisabeth Seton récemment convertie du protestantisme. Leur but était de se vouer à la vie active des Filles de saint Vincent-de-Paul, et Msr Flaget avait été prié de leur ramener d'Europe, en 1810, quelques Sœurs de la Charité pour leur servir de guides et leur apporter le texte des règles données par saint Vincent. La Sœur ûeleau, supérieure générale, avait désigné les sujets qui devaient passer à Baltimore. Les événements politiques empêchèrent ce départ. Les règles, du moins, furent apportées à Baltimore, et les Sœurs de Saint-Joseph s'appliquèrent à les pratiquer sous la direction des divers évêqnes des États-Unis, NN. SS. Caroll, de Gheverus, Dubourg, Dubois et Brute. Elles multiplièrent leurs établissements, et elles possédaient 89 maisons en 1849, lorsqu'elles purent enfin s'unir régulièrement à la famille de Saint- Vincent de Paul et se mettre sous l'autorité du Supérieur général des Filles de la Charité. Le 25 mars 1850, elles renouvelèrent toutes leurs vœux suivant l'usage et la formule des communautés de France, dont, le 8 décembre suivant, elles prirent l'habit si populaire et si respecté dans le monde entier.

obligé de passer tous les jours un petit torrent. Mouilléquelquefois jusqu'aux os, ses vêtements, en hiver, se gelaient sur lui et lui permettaient à peine de marcher. Dans cet état, il entendait les confessions, disait la messe, et distribuait le pain de vie aux bonnes religieuses. Après quelques paroles de consolation et d'amour, qui sortaient si facilement de son cœur, il les quittait, et allait consacrer les brillantes lumières de son esprit à un collège, près d'Emmetsburg, devenu la pépinière du clergé des Etats-Unis. Presque tous les évêques actuels y ont été les élèves deM^r Brute. Dans ses moments libres, le serviteur de Dieu allait visiter les familles de son immense mission. De retour à sa cabane, il consacrait la première partie de ses nuits à écrire pour faire aimer la religion et pour combattre Terreur. Que de fois aussi une âme affligée a été l'objet des veilles du saint prêtre ! on pourrait compter des milliers de lettres écrites par lui dans ses heures de repos ; ses récréations mêmes étaient consacrées au bien du prochain. Des citations toujours heureuses, des talents agréables, une mémoire prodigieuse, universelle, rendaient ses entretiens aussi intéressants qu'utiles; il ne pouvait rester oisif, il communiquait son activité à ses amis, il leur faisait faire des prodiges.

« Qui pourra dire les œuvres admirables de Simon Brute, devenu évêque ? Quel diocèse, bonDieu! Vn vaste pays sans église, sans prêtres, occupé ent. i 12¥*

core par les Indiens qni lui ont donné leur nom. En 1834, Mer Brute reçut du saint évêque Flaget (1), qui venait de le sacrer, un prêtre. M. Lalumière composait à lui seul tout le clergé de la nouvelle Église. L'année suivante, M^r Brute retourna en France avec M^r Flaget (2), qu'il regardait comme un père, et là déployant le zèle de son cœur et les immenses besoins de son pauvre diocèse, il fit naître et fructifier les élans généreux : plusieurs prêtres et lévites, voulant partager ses travaux, le suivirent sur la terre étrangère. Une violente tempête pensa les engloutir; il leur donna une absolution générale pour les rassurer, mais il ajouta :

ce — Mes chers enfants, ne craignez rien: c'est une ruse du démon, nous ne périrons pas.

(1) Benoît Flaget, né à Contournât, paroisse de Saint-Julien près Billom, diocèse de Clermont, le 7 novembre 1763; reçu dans la Société de Saint-Sulpice, il fat envoyé, en 1792, à Baltimore et pendant deux ans fut chargé d'évangéliser l'Indiana et l'Illinois. Le 4 novembre 1810, il fut sacré premier évêque de Bardstown ; son diocèse comprenait les sept États du Kentucky, du Tennesee, de l'Ohio, du Michigan, de llndiana, de l'Illinois et du Missouri. Après plusieurs démembrements de cet immt3iise diocèse, Ms:" Flaget transféra son siège de Bardstown à Louisville, où il est mort le H février 1850 dans un immense et universel renom de sainteté.

(2) C'est durant ce dernier séjour en Europe, qu'il prolongea près de quatre ans, que Ms1' Flaget fut chargé par le Pape Grégoire XVI de prêcher l'œuvre de la Propagation de la foi en France ; il évangélisa quarante diocèses et apparut aux populations comme un véritable thaumaturge.

ce Ils arrivèrent effectivement, contre toute espérance humaine, au port de New- York, et de là se rendirent à leur mission. Riche alors de cet heureux renfort, on ne saurait dire tout ce que le pieux évoque fît pour les enfants que Dieu lui avait donnés. Le prédicateur le rappelait en disant :

« — C'est dans cette église, c'est dans ce sanctuaire où vous êtes assis, que vous l'avez vu servir votre messe avec une humilité que sa piété seule pouvait surpasser. Voilà cette église qu'il a balayée tant de fois ; c'est ici qu'il sonnait lui-même la cloche, monté sur une chaise; là il coupait le bois dont vous aviez besoin pour vous réchauffer. Oui, c'est à vous, mes chers confrères, c'est à vous qu'il a donné l'exemple de toutes les vertus et de la tendresse la plus fraternelle ; le souvenir en est si vivant dans vos cœurs, que vouloir les rappeler serait en affaiblir l'impression...

« Il disait vrai. Oh ! qu'ils étaient tous émus au souvenir de leur vénéré père ! Je les vis se cacher la tête dans les mains comme pour dérober leurs larmes aux yeux des assistants. Ils étaient là, ces chers enfants du bon évêque Brûlé! Il était là, ce vénérable prélat qui a été appelé à le remplacer dans les sacrées fonctions de l'apostolat, lui, son fils aîné, le bien-aimé de son cœur! Il était là, ce bon M. Corbe, auquel tant de fois l'évêque au cœur de mère avait porté dans ses poches du pain et quel-

ques petits morceaux de sucre! Ils étaient là, ceux qui avaient partagé ses privations, ses veilles, ses travaux ! Mais dans ce moment ils avaient tout oublié pour ne se souvenir que de leur bon père.

ce — N'est-il pas vrai, reprenait le prédicateur, que, lorsqu'il était avec nous, nous ne sentions pas nos fatigues ? N'est-il pas vrai que rien ne nous coûtait, que nous savions à peine que nous étions pauvres, manquant de tout à l'extérieur? Souvenezvous de ceux qui sont morts avant lui ; quelle ferveur il leur avait inspirée ! Le bon M. Deseille,mort parmi les sauvages, et qui, seul et abandonné, eut le courage de célébrer la messe et puis expira dans la petite chapelle où il s'était traîné auprès de Jésus ! Ce séraphique Benjamin Petit, dévoré d'un zèle si ardent pour les Indiens, sentait-il les travaux qui l'ont sitôt enlevé à notre amour, en même temps qu'ils l'ont placé parmi les martyrs de la charité ? Et le cher M. Hamion, que nous avons perdu dernièrement, eût-il été si vite consumé, s'il n'avait hérité de l'esprit de zèle de son digne évêque? Il comptait sa vie pour rien, pourvu qu'il gagnât des âmes à Jésus-Christ ; son délire même a prouvé que, dans ce cœur de missionnaire, il n'y avait que Dieu et Dieu seul... Voilà les modèles de vie et de mort que nous avons à imiter, nous qui continuons leurs travaux. Beati mortui qui in Domino moriunturl Sans prévenir les jugements de l'Église, nous ai-

nions à considérer comme habitants du ciel les amis qui nous ont quittés; il nous est doux de penser que le bonheur dont ils sont enivrés ne leur fait point oublier leurs frères exilés de l'Iridiana ! »

« Oh ! Messieurs, la belle oraison funèbre ! Combien elle m'a touché ! que j'ai remercié Dieu de bon cœur de la petite part qu'il m'a faite dans cette chère mission, où tant de saints ont travaillé et travailleront encore ! Non, je n'aurais pas donné ma part, je ne dis pas pour une couronne, car que sont les trésors de la terre devant le cœur d'une religieuse ? mais je ne l'aurais pas donnée pour toutes les consolations spirituelles qu'on peut trouver au service de Dieu. La clôture du synode se fit par le chant du Te Deum et par la lecture des derniers statuts du concile de Baltimore pour tous les États-Unis, et de ce qui avait été réglé pour le diocèse de Vincennes en particulier. Lorsque tout fut fini, chacun de ces bons missionnaires, renouvelé dans l'esprit de Dieu, se disposa à retourner à son doux, quoique pénible labeur.

« Plusieurs vinrent me demander des Sœurs pour être les auxiliaires de leurs travaux.

« Deux surtout, placés dans les villes les plus considérables, insistèrent : M. Delaune, prêtre de Saint-Brieuc, désirait vivement en avoir à Madisson ; il y est chargé d'une congrégation qui augmente tous les jours.

« — ■ Les protestants, me disail-il, viennent m'enlever mes pauvres enfants catholiques en leur donnant des livres, des habillements, de l'argent même ; mais ils payent cher ces présents. On commence par leur gâter l'esprit, puis on leur corrompt le cœur. N'aurez-vous pas pitié, disait-il, de tant d'âmes que le démon nous enlève? Ne viendrez- vous pas lutter contre ce méchant ravisseur ?...

((Vous pensez bien que je n'aurais pas demandé mieux. Nous aurions bien donné quelques Sœurs ; mais il fallait assurer les premiers fonds de l'établissement : nous étions aussi riches l'un que l'autre. Nous en appelâmes à Monseigneur ; il nous dit qu'il désirait de tout son cœur un établissement à Madisson, mais qu'il lui était absolument impossible de nous aider. Nous fûmes donc obligés de nous séparer en ajournant notre bonne œuvre.... et pendant ce temps que d âmes se perdront ! Vous allez voir quels sont cependant ces frais que nous ne pouvons pas faire.

a Le lendemain, je partis pour aller visiter nos Sœurs de Saint-Pierre, établissement formé pendant mon voyage en France. Elles occupent la première maison mère des Frères de M. Moreau (1), en Amé-

(1) Basile- Antoine-Marie Moreau, né à Laigné-en-Belin (Sarthe), le 21 janvier 1799; chanoine du Mans, accepta la direction d'une petite Congrégation de Frères de Saint-Joseph établie à Ruillé-sur-Loir, les réunit en 1836 à une Société de prêtres missionnaires qu'il avait formée et fonda ainsi la Congrégation

rique ; elle est au milieu de la foret, et consist en une log-house ouverte à tous les vents. L'ameublement se compose d'une table entourée de vieux bancs, de deux espèces d'armoires, de deux tables de classes, de quelques bois de lit de la même somptuosité, d'une chaise faite avec des écorces d'arbres et d'une autre en bois : voilà exactement tout le mobilier, avec quelques ustensiles de cuisine ; mais quelle cuisine ! de la racine de maïs et du porc salé ! Monseigneur, en s'imposant des sacrifices, a envoyé environ cent francs de notre monnaie ; avec cette somme, les Sœurs ont acheté une vache, ce qui leur permet d'ajouter à leur nourriture un peu de lait et de beurre. Je leur ai fait part de quelques-uns des dons de nos chers amis de France ; mais j'avoue que, si j'avais été ici, je n'aurais pas eu le courage de leur laisser passer l'hiver dans une telle maison. Je ne conçois pas comment les bons Frères de Saint -Joseph ont pu s'y loger tous pendant un an. Sans doute leur amour des souffrances les soutenait, et je crois qu'ils y ont laissé après eux leur esprit de pauvreté ; car, lorsque

de Sainte-Croix, dont il fut le premier supérieur général et dont les établissements se sont multipliés en Afrique, en Amérique et en Asie.

En 18G6, M. Moreau résilia sa dignité de supérieur de Sainte- Croix : il vécut dès lors dans la retraite, humblement appliqué à de modestes travaux do missionnaire. Il est mort le 21 jan-

je proposai à mes Sœurs de quitter leur vieille loge pour revenir à Sainte-Marie des Bois avec moi, ces pauvres enfants me firent tant d'instance, me vantèrent si éloquemment leur heureuse position, le bien qu'elles pouvaient faire, celui qu'elles avaient déjà fait, que je me décidai à les laisser jusqu'à la retraite. Trois des principaux de la bourgade vinrent en députation me supplier de ne pas leur enlever leurs Sœurs. Cependant, si, après le mois d'août, nous ne sommes pas assez riches pour réparer la log-house, acheter une serrure, des dedans de lit, etc., j'ordonnerai le déménagement.

« Vous ne sauriez croire combien le rire nous prenait le soir, quand, avant de nous retirer dans notre espèce de dortoir, il nous faut traîner nos meubles derrière la porte, qui n'a ni clanche ni serrure. Je fis la visite des classes; les enfants sont très bien disposés et généralement dociles. Elles ont l'âge de raison; un grand nombre passent vingt ans. Que de bien on pourrait faire avec ce misérable argent, souvent si follement dépensé ! Après avoir encouragé les parents et les enfants, nous avons donné un petit congé ; puis, pour délasser un peu mes chères Sœurs de Saint-Pierre, je les menai avec moi à Jasper.

« C'est une chose inimaginable que la beauté des forêts de l'Indiana, dans ce riche et beau mois de mai. Les rivières, grossies par les pluies, courent sous d'immenses avenues de verdure, caressant des îles

qu'elles semblent entraîner, et qui paraissent des bouquets flottants. Les arbres élèvent à plus de cent vingt pieds leurs tiges droites, qui supportent d'autres merveilleux bouquets , magnifiquement épanouis. Le tulipier, la magnolia, le dogwood, le catalpa, couverts de blanches fleurs, sont les dignes encensoirs agités devant Dieu sous les nefs gigantesques de ces temples sans fin ; rien n'est charmant comme cette neige parfumée, entremêlée dans le vert tendre de ces larges feuillages. Des lianes sauvages montent jusqu'au sommet des plus hauts chênes et retombent en festons de toutes les formes, pour reprendre sur la terre une nouvelle vie et de nouveaux essors. C'est bien avec raison que cette partie du monde est nommée le Nouveau Monde: tout y sent la jeunesse dans la nature, l'abondance de la vie. Dernier hôte appelé à voir ces merveilles, l'homme n'y a pas mis encore la trace de sa main. Des animaux de toutes espèces sont les possesseurs tranquilles des forêts. On y voit l'oiseau-mouche, le colibri, le cardinal, l'oiseau bleu et une foule d'autres ; tous demeurent volontiers près de l'homme, dont la royauté, s'ils la reconnaissent, leur semble du moins une royauté débonnaire. Le cerf et le chevreuil eux-mêmes nous voient approcher sans effroi. Mais un quidam à qui nous ferions volontiers grâce de sa confiance, c'est le serpent. 11 y en a de toutes les couleurs et de toutes les dimensions. En arrivant chez nos Sœurs de Jasper, selel

nous dirent qu'elles en avaient tué deux très gros dans leur classe ; ils se glissent sous les logs, et Dieu seul peut nous en défendre.

« La Congrégation de Jasper est bien fervente. Pendant les six mois que le pasteur avait été loin de sa mission, les bons Allemands qui la composent venaient de sept ou dix milles chanter des cantiques à l'église. Jeudi dernier, jour de l'Ascension, nous vîmes une paroisse tout entière qui avait fait plus de dix milles en procession. Ils étaient sur deux lignes ; la croix, portée par un jeune garçon, marchait la première. Arrivés à l'église, après avoir assisté à la messe, ils entendirent deux sermons, l'un en anglais, l'autre en allemand ; la cérémonie ne finit que vers deux heures.

« J'avoue que j'étais très fatiguée, et je dirai, à ma honte, que ma ferveur eut à rougir, lorsque je vis ces solides chrétiens recommencer leur pieuse procession. Tout ce peuple de musiciens se remit en ordre, et, chantant des hymnes et des cantiques, ils retournèrent jusqu'à leur village en louant Dieu.

« Le soir, nous considérions des mouches aux ailes lumineuses qui volaient par masses innombrables, et dont le nombre aurait obscurci l'air, si elles ne l'avaient éclairé de leur gaze brillante. Tout le jour la chaleur avait été étouffante ; bientôt nous eûmes un de ces orages d'Amérique qui offrent à la fois un si affreux et si magnifique spectacle. Les

nuages abaissés entrent sous l'ombre des forêts; tout h coup la nue se déchire, et l'éclair trace un rapide losange de feu. Un vent impétueux mêle en un vaste chaos les nuages avec les nuages. Le ciel s'ouvre coup sur coup ; à travers ces crevasses on aperçoit de nouveaux cieux et des campagnes ardentes. M. de Chateaubriand a décrit très excellemment ces orages, et, à l'exception des cris de fantômes que nous n'avons point entendus, nous avons été spectateurs des mêmes scènes. Les fracas des vents, les hurlements des bêtes, le sifflement des tonnerres, le craquement des édifices, les torrents d'eau, tous ces bruits multipliés par les échos semblent annoncer à l'homme les dernières couvulsions de la nature. Oh ! qu'il sera terrible le jour de la justice de Dieu, puisque, sous le règne de la miséricorde, et dans le mois même consacré à la clémente et bénigne Marie, nous sommes les témoins journaliers de ces majestueuses horreurs !

« Hier, pendant que je vous écrivais, je fus interrompue par l'arrivée d'une de nos Sœurs, qui entra précipitamment dans ma chambre en me disant: Ma Mère, un serpent ! Je sortis, et vis à la porte un serpent de dix pieds de long, qu'un de nos garçons s'efforçait de tuer. Il y a vraiment inimitié entre ce hideux reptile et la femme, car je sentis une impression subite se glisser dans mon cœur. Cependant, j'avouerai que, quelque effrayants que soient les serpents, nous avons une plaie plus désagréable

encore. Je ne sais s'il existe quelque Pharaon dans le pays, mais nous sommes accablées, excédées, dévorées par les moustiques ; c'est en les combattant à droite et à gauche que je vous écris ce long journal tant de fois interrompu, les mains couvertes de blessures et les yeux obscurcis par la fumée épaisse que nous élevons contre ces puissances de Vair, comme notre seul moyen de défense. Toutes ces causes réunies vous demanderaient quelque indulgence pour ce pauvre journal, qui n'a d'autre recommandation que d'être l'expression d'un cœur qui vous est sincèrement dévoué, et qui pense vous procurer un peu de plaisir en vous donnant à lire ces détails, par la satisfaction même qu'il ressent à vous les communiquer.

ce J'aurais dû sans doute commencer par vous remercier ; mais lorsque je pense à votre bienveillante charité et à celle de tous nos généreux amis, il s'élève dans mon cœur tant de mouvements de reconnaissance que j'ai voulu en garder l'expression pour la dernière page du journal, afin que le papier m'obligeât de mettre des bornes à ma gratitude sans mesure.

<r Nous aimerions à vous dire encore que notre œuvre est la vôtre, que nous unissons chaque jour votre souvenir à nos prières et à nos travaux. Pauvres, nous ne pouvons que planter ; c'est à vous que nous nous adressons pour arroser: àDieu seul la gloire pour l'accroissement ! Voudriez-vous laisser

se flétrir tant de faibles plantes ? Vous avec compris le Sitio de Jésus mourant, vous ne leur refuserez pas un peu d'eau.... »

« Sainte-Marie des Bois, 28 mai 1844. »

Juin 1853.

Depuis 1844, les émigrations allemandes et irlandaises ont continué d'accroître la population du diocèse de Vincennes. Les établissements de Sœurs de la Providence se sont multipliés, et ils se soutiennent au milieu d'une pauvreté généreuse. Les Sœurs vouées à l'éducation des enfants font la classe aux petits garçons et aux petites filles ; elles reçoivent également, on le sait, les protestants et les catholiques. Les protestants ou plutôt les ignorants abondent toujours dans ces contrées, ou le nombre des prêtres est encore si peu en rapport avec celui de la population et retendue du pays. Les Sœurs imposent aux malheureux enfants de toutes sectes et quelquefois d'aucune religion, qu'elles élèvent, l'obligation d'assister aux instructions et aux cérémonies religieuses des catholiques. Ceux-ci ne sont pas refroidis dans leur zèle par le mélange des dissidents; c'est la condition commune des catholiques aux Etats-Unis ; et les protestants gardent de vifs t. i 13

souvenirs de l'enseignement des Sœurs. Leurs travaux ne sont pas toujours couronnés de succès et les nouveaux néophytes reculent à se présenter au baptême de la sainte Eglise. Quelquefois ce sont des enfants qui les avaient déjà quittées depuis plusieurs années et qui, frappés de quelque manière, malades ou malheureux, se rappellent et veulent prier le Dieu qu'invoquent les Sœurs de Sainte- Marie des Bois.

Aucune lettre cependant n'arrive de l'Indiana sans parler des baptêmes qu'on espère, ou qui viennent d'être célébrés. Il est aussi question des protestants qu'on s'applique à instruire : c'est toujours la grande joie des Sœurs. Elles acquièrent ce bonheur d'annoncer Jésus-Christ aux âmes qui l'ignorent, au prix d'une vie d'immolation et de pauvreté.

Rien ne coûte aux cœurs qui ont une fois goûté aux saveurs de l'apostolat et du sacrifice. Les plus dures privations leur semblent des jeux ; et c'est en souriant qu'on parle à Sainte-Marie des Bois des dénuements qu'on y souffre tous les jours :

« Priez le bon Dieu, écrit-on à un ami, d'inspirer à quelques âmes dévouées le désir d'accompagner notre Évêque en Amérique (1). Il est vrai que notre pauvre maison n'est pas attrayante au premier

(1) Msr Maurice de Saint-Palais , missionnaire dans l'Indiana en 1828, sacré, le 14 janvier 1849, quatrième évêque de Vincennes, était alors en France, au retour d'un voyage à Rome .

aspect; et nos postulantes s'empressent de cacher sa pauvreté pour ne pas décourager celles qui se présentent. L'été dernier, trois jeunes filles arrivèrent le même jour ; malheureusement il pleuvait, et la maison semblaitflottante. Les bancs de classes servirent de pont, pour introduire les nouvelles venues dans la chapelle, où Ton parvint à trouver une petite place sèche. Les lits sont des articles assez rares parmi nous. Aussi quand une postulante est reçue, les anciennes s'empressent, pour lui faire honneur, de demander à lui céder leur lit et à coucher ellesmêmes sur le plancher.

ce Dans quelque temps, disent-elles, elle sera si heureuse, qu'il ne lui coûtera guère de coucher sur la paille ; mais il faut d'abord l'habituer. »

Au milieu de cette pauvreté, les Sœurs ont imaginé d'élever un asile pour les orphelins. Elles ne se sont plus contentées de faire la classe et de distribuer des secours aux enfants pauvres qui demeurent clans leur voisinage ; elles n'ont plus été satisfaites des humbles pensionnats qu'elles dirigent, et dont la communauté perçoit de modiques rétributions; elles ont voulu recueillir les orphelins et les arracher au protestantisme. M^r l'évêque de Vincennes tenait beaucoup à ce dessein, et assurait qu'on trouverait les ressources nécessaires. Le prélat n'a pas été trompé dans son espérance. On avait compté pourvoir aux frais de quinze enfants; quand l'asile fut ouvert, on en prit quarante. Un

mois après, ce dernier nombre était doublé. Comment tout cela vit-il ? la Providence le sait, c'est son affaire : et bien que le diable se mette parfois à la traverse, elle réussit toujours à ne jamais laisser dans la détresse ceux qui se confient à elle. Dernièrement, un sénateur mourut dans une ville où les Sœurs de Sainte-Marie des Bois ont un établissement. Gomme la plupart des protestants qui ont pu apprécier la véritable charité, cet homme était travaillé cle scrupules, et ses préjugés seuls luttaient contre la conviction de la supériorité des doctrines catholiques, qu'il reconnaissait à l'excellence de leurs œuvres. Avant de mourir, il fit appeler la supérieure de la mission, lui confia ses deux filles, Tassura de sa reconnaissance et remit une somme d'argent pour leur pension. Dès qu'il fut mort, la famille n'eut rien de plus pressé que de retirer des mains des Sœurs l'argent et les enfants. Ce n'est pas l'argent que les Sœurs regrettèrent : cependant elles en avaient grand besoin. Pour parer à cette absence trop fréquente dans leurs établissements, elles ont recours à certaines industries : la prière d'abord, la vie pauvre ensuite (telle que nos lecteurs Ton déjà entrevue, et telle que la notice sur la sœur Séraphine la fera mieux connaître), et en troisième lieu les quêtes.

« Mother Théodore a passé deux jours à Terre- Haute, à quêter pour nos chers petits enfants, écriton encore; pendant ce temps-là, nous disions des

SAINTE-MARIE DES BOIS tôt

prières, afin que les bons anges des marchands leur inspirassent de donner généreusement. La quête a été bonne. Ce soir, notre Mère a apporté plusieurs pièces d'étoffes pour habiller les petits garçons, et quelques aunes de joli coton pour faire des tabliers aux petites filles. Cette bien-aimée More se trouve bien payée de toutes ses chutes, les rues et les chemins sont couverts de glace. Cela ne l'empêchera pas de retourner après-demain continuer sa quêté. Telle vous l'avez vue h Tours et à Paris, telle, et plus zélée encore si cela était possible, vous la retrouveriez aujourd'hui. »

Il ne faut pas multiplier ces citations; mais nous voulons encore reproduire un fragment qui fournit de précieux détails sur la vie et les œuvres des Sœurs.

« Nous prions beaucoup pour votre œuvre (1). Hier soir encore, je priais à cette intention : il n'y a à cela rien d'étrange; mais devinez qui je priais? C'était la pauvre Marie-Eustelle de Saint-Palais (2). C'est par vous que l'ai connue ; c'est par votre petit * écrit que j'ai pu bénir Dieu d'avoir été si bon envers elle. Je lui ai donc parlé de vous pendant bien long-

(1) Il s'agit de Y Univers. C'est à un des rédacteurs de cette feuille que la lettre est adressée. Les Sœurs de Sainte-Marie des Bois prenaient le plus vif intérêt aux travaux et aux traverses du journal catholique.

(2) Voir sur Marie-Eustelle la notice insérée dans ce volume, notice qui, après avoir été insérée en 1845 dans ['Univers, fut publiée en brochure.

temps, je lui ai rappelé les sentiments qu'elle vous avait fait éprouver : — Ils ont besoin de force, lui disais-je, pour soutenir le fardeau si lourd de leurs travaux! Oh! surtout, ce que je lui ai demandé d'obtenir pour vous, c'est cet amour qui a changé pour elle la terre en ciel! Je n'oserais pas dire au public quelle sorte de saints j'invoque; mais je suis sûre que vous m'avez devancée dans ma dévotion envers Eustelle.

« Pauvre Eustelle! comme elle souffrirait si elle voyait les églises de Tlndiana! Quelques-unes ne sont encore que de petites maisons de bois et personne pour y prendre soin des ornements de Tautel, pour laver et repasser les linges de la messe ! Mais aussi quelle jouissance de voir la simplicité de cœur avec laquelle quelques âmes approchent de la sainte table. En France, une première communion est une cérémonie. Les enfants tremblent de n'être pas admis, de crainte de recevoir des reproches de leurs parents : ici, elles les supplient de consentir à ce qu'elles soient catholiques; elles ne pensent ni à leur toilette, ni à la pompe qui accompagne nos belles fêtes : elles ignorent ces pensées. Mais elles ont inventé une coutume qui me paraît touchante, c'est d'inviter une de leurs amies à communier auprès d'elles ; elles choisissent ordinairement les plus ferventes parmi leurs compagnes. La jeune personne choisie par la nouvelle baptisée ou par l'heureuse communiante est fille d'honneur pour tout le

jour. Il y a environ trois semaines, nous eûmes la consolation de voir une de nos élèves, âgée de dixneuf ans, faire sa première communion. Sa mère était catholique et avait fait baptiser sa fille peu de jours après sa naissance. Mais cette pauvre femme étant morte, et pas un des membres de la famille n'étant catholique, l'enfant fut élevée par des protestants. Son oncle, effrayé de la violence de ses passions, la mit entre nos mains, il y a environ deux ans. L'été dernier, elle lui déclara qu'elle voulait être catholique; il s'opposa à cette résolution. — C'est bien, dit-elle, dans ce cas je vous déclare que je serai athée, car je suis déterminée à n'être jamais protestante. L'oncle fut effrayé; entre deux maux, il prit celui qui lui parut le moindre. Il lui permit de se faire catholique, sachant trop bien que, si elle n avait aucune religion, elle s'abandonnerait à la fougue de son caractère.

« Lorsqu'elle vint me demander de l'instruire, je lui dis : — Ce n'est pas assez de savoir et (Je croire pour être catholique, il faut encore pratiquer, il faut devenir aussi humble que vous avez été orgueilleuse, etc., etc. Je lui parlai des conséquences du péché, de l'enfer, etc.; elle semblait indifférente. J'ajoutai qu'elle ne pourrait recevoir Notre-Seigneur à moins de détruire ses défauts et qu'il ne pfaisait que dans un cœur pur. — Sa possession, me dit-elle, est digne de mes efforts. Je serai plus que récom- 3i j'ai le bonheur de communier.

a Oh ! si vous l'aviez vue devant l'autel lorsqu'elle alla à confesse pour la première fois. On eût dit qu'elle ne se serait jamais relevée, tout son corps tremblait, son âme était encore plus émue. Dieu voulait lui fair acheter son pardon. La seconde fois fut plus terrible encore que la première ; elle savait ce qu'il en coûtait à son orgueil pour avouer ses plus secrètes pensées. Mais le jour du bonheur arriva : Notre- Seigneur lui avait pardonné, elle allait le recevoir, c'était pour le posséder dans la communion qu'elle avait consenti à sauver son âme. Que Dieu est bon! comme elle le sentit lorsqu'elle lui fut unie pour la première fois ! — Je suis payée, mille fois payée de mes sacrifices ! me disait-elle en nf embrassant. Ce lendemain matin, elle vint à la messe dans notre chapelle, et elle avoua à une de ses amies que, quand le prêtre ouvrit la porte du tabernacle pour donner la sainte communion à nos Sœurs, elle fut sur le point de se précipiter sur l'autel. Nous n'avons jamais eu parmi nos pensionnaires une âme aussi haute d'intelligence, un esprit plus vif, un cœur plus chaud; elle sera une sainte ou bien le scandale des catholiques. Priez quelquefois pour elle et pour ses compagnes.

a Une d'elles me disait la veille de sa première communion : Quand j'aurai reçu ma belle hostie blanche, je voudrais bien ne plus manger ensuite. Une autre, le jour de son baptême, entendant les oiseaux chanter, me demanda s'ils n'étaient pas contents

— Ils chantent mieux qu'hier, disait-elle; voyez, les petits canards viennent près do moi, les moutons me regardent; je vous assure, ma Sœur, qu'ils ont l'air plus heureux qu'avant mon baptême. Je lui dis qu'effectivement les créatures servaient l'homme coupable avec dégoût, et que la terre s'unissait au ciel pour se réjouir de la conversion des pécheurs. Oh! comme tout est beau, doux et bon à l'âme qui est pure, et que nous sommes heureuses d'être les auxiliatrices de Notre-Seigneur dans ses œuvres de miséricorde ! »

Voilà bien des joies, mais les grandes joies sont celles de la mort. Tout est ainsi changé dans les relations que ces êtres généreusement voués à Dieu ont avec la terre. La divine Providence a jusqu'à présent été avare de ce dernier bonheur envers les Sœurs de Sainte-Marie des Bois. Depuis quatorze ans que la sœur Théodore et ses premières compagnes ont quitté la France pour leur fondation, deux Sœurs seulement ont succombé. Cependant, sans parler de la Sœur Théodore, il y avait dans cette compagnie bien des santés chétives. Une fois en Amérique, au milieu des fatigues et des privations, malgré la grossièreté de la nourriture, toutes ces délicatesses et ces faiblesses se sont transformées en forces et en santé. Jusqu'en 1853, aucune des Sœurs françaises n'avait encore quitté le combat. Des deux religieuses qui sont mortes, la sœur Séraphine était une bonne fille qui, dans la communauté,

avait deux charges, celle de faire la classe, où elle ne réussissait guère, et celle de faire la cuisine, ou elle ne réussissait point. Mais elle réussit à être pure, à aimer Dieu et à mourir. Nous publions, sans y rien changer, la petite notice sur Sœur Séraphine, qu'une religieuse de Sainte-Marie des Bois (1) a composée, non pour nous l'adresser et encore moins pour la donner au public, mais simplement pour envoyer en souvenir à une âme pieuse de France, une petite fleur cueillie dans les forêts du Nouveau Monde.

ce Ma sœur Séraphine était née en Irlande de parents catholiques. Elle était encore enfant lorsque sa mère mourut. Son père résolut de passer en Amérique. Dans la traversée, il perdit le seul garçon qu'il eût, et sa douleur fut si vive, que luimême ne survécut que quelques jours à son enfant. Quand la petite ÉlisaCarol arriva en Amérique, elle était orpheline. Sa sœur, qui était mariée, la prit avec elle et lui servit de mère. Élisa avait alors sept ans. Un jour, elle trouva un livre qui parlait de la bonté de Marie envers les hommes ; les tendresses de la Vierge la charmèrent.

ce — Je la pris dès lors pour ma mère, nous ditelle plus tard.

(( Quelquefois elle disait à cette bonne mère :

« - Il faut bien que vous me preniez sons votre

(1) La Sœur Saint-François-Xavier, que nous avons déjà mentionnée et dont on vient de publier la Vie et les Lettres.

protection, puisque je n'ai personne pour me protéger !

a Tous les soirs, avant de se coucher, elle récitait les litanies de la sainte Vierge pour obtenir la grâce d'être religieuse. Elle n'avait jamais vu de religieuses; elle aimait néanmoins leur vocation. Après qu'elle eut fait sa première communion, son désir augmenta; elle en parla à son confesseur, M. de Saint- Palais (1). Il voulut éprouver cette vocation, et lui dit qu'il était défendu de rire chez les Sœurs de la Providence. C'était la plus grande épreuve qu'on pût lui imposer, car rire ou respirer étaient pour elle à peu près la même chose. Elle se soumit cependant et accepta le sacrifice. Sa générosité ne fut pas mise à une longue tentation. Elisa arriva à Sainte- Marie des Bois un jeudi matin; après le dîner, elle entendit de tous côtés des rires qui lui semblèrent bien n'être pas novices. Aussitôt elle déclara sa position et prit bien vite le parti de suivre l'exemple qui lui était offert. Cette gaieté, qui lui était naturelle, ne l'abandonna jamais, même pendant sa longue maladie. Elle est morte aussi gaiement qu'elle avait vécu. Lorsqu'elle eut reçu l'habit religieux, elle eut beaucoup à souffrir de ses élèves, qui souvent lui manquaient de respect, soit à cause de sa jeunesse, soit à cause de sa difficulté à enseigner. Outre ses classes, elle avait le soin d'apprêter les

(1) Depuis évêque de Vincennes,

repas. Sa cuisine pouvait être comparée à un cachot humide. Trois ou quatre vitres raccommodées laissaient à peine passer assez de lumière pour voir quelques ustensiles qui pendaient à des murs tombants. La pluie pénétrait par le toit avec une telle abondance, que, dans les jours pluvieux, le plancher nageait : il était formé de quelques planches mal clouées les unes aux autres. Le samedi, jour de vacances, elle passait son temps à laver ; malgré les constantes douleurs qu'elle éprouvait dans le dos lorsqu'elle était employée à des ouvrages fatigants, elle ne se plaignait jamais de son emploi.

ce Elle ne recevait pas si bien les reproches qui lui étaient adressés sur la manière dont elle préparait les repas. Gomme elle s'y appliquait de son mieux, elle eût voulu qu'on fût content d'elle. Elle pleurait quelquefois de ne pouvoir satisfaire sa supérieure. Ce sont là les grandes fautes de la vie religieuse de sœur Séraphine. Pour les expier, elle eût voulu retourner à Vincennes. Elle ne regrettait qu'une chose pendant sa maladie; c'était sa cuisine humide.

ce — J'ai déjà écrit, disait-elle, à ma sœur Saint- Vincent (sa supérieure), mais je veux encore lui demander pardon.

ce Ma sœur Séraphine avait bonne envie de rester à la Maison-mère après la retraite du mois d'août qui précéda sa mort.

« — J'ai demandé à Mother Théodore et à notre

SAJNTE-MÀRIE DES BOTS 44;>

père de me garder, disait-elle; ils m'ont refusée. Quand j'ai vu cela, j'ai prié Notre-Seigneur; et il a bien voulu. Il m'a envoyé une maladie pour me ramener à Sainte-Marie.

« — Vous êtes bien contente, écrivait -elle à ma sœur Marie-Marguerite, de prendre ma place à la, mission de Jasper et d'y être avec ma sœur Marie- Joseph ; mais, moi, je suis encore plus contente d'être venue mourir ici.

ce II est d'ordinaire aux personnes attaquées d'une maladie de poitrine de se flatter : sœur Séraphine ne le fit jamais. Elle se prépara à la mort par une confession générale. Elle attribuait aux avis de sa sœur aînée les fautes qu'elle n'avait point commises ; et elle disait naïvement à une de ses supérieures qu'elle avait appelée pour l'aider h faire son examen :

« — Passez par-dessus ces commandements, ma sœur ne m'aurait pas laissé faire cela, ni dire ceci ; elle ne voulait pas qu'on parlât contre personne, etc.

ce Puissante sœur ! qui avait pénétré jusque dans le plus intime du cœur de cette jeune enfant pour en détourner jusqu'à l'ombre du vice ! Gomme Dieu cache ses dons ! Jamais âme ne fut plus pure que celle de Séraphine ; elle ne pouvait se souvenir d'avoir eu une seule fois une mauvaise pensée, et jamais un sentiment de vaine complaisance ne vint diminuer son trésor. Elle croyait fer-

mement que tous ceux qui avaient eu une pieuse sœur dans leur enfance devaient être comme elle. Elle avait un tel désir de mourir, que Mother Théodore fut obligée de la gronder et de lui dire qu'il valait mieux faire son purgatoire sur la terre.

« — J'aimerais cependant mieux mourir, disaitelle, quand même je devrais brûler un peu avant d'entrer dans le Paradis !

« Lorsqu'elle eut prononcé ses vœux, ses désirs redoublèrent encore.

ce — Ah ! disait-elle, maintenant que j'ai fait mes vœux, je peux aller tout droit dans le Ciel. Priez bien le bon Dieu, ajoutait-elle, pour que je meure le 2 février : c'est une fête de la sainte Vierge.

ce Nous ne priâmes pas, et la pauvre Séraphine fut obligée de vivre. Lorsque j'allai la voir le lendemain de la fête, j'aperçus près de son lit la jolie statue cle la sainte Vierge de Mother Théodore.

« — Puisqu'elle n'a pas voulu me prendre où elle est, me dit-elle, il lui a bien fallu venir où je suis.

« Elle avait bien de la peine à nous pardonner de n'avoir pas prié comme il faut.

« Elle eut la consolation de revoir pendant sa maladie le bon M>r de Saint-Palais. Le prélat était venu en effet à travers les neiges, nous ramener mourante notre hien-aimée sœur Liguori. Elles

étaient toutes deux dans la même chambre, toutes deux plus occupées des peines Tune de l'autre que de leurs propres souffrances. Sœur Liguori mourut la première. 0 bien-aimée Sœur, la première appelée ! mes larmes coulent encore en pensant à vous, et cependant je sais que vous êtes heureuse ! mais votre place est vide, et nous n'avons point encore retrouvé une autre sœur Liguori !

« Lorsque le menuisier vint prendre la mesure du cercueil de sœur Liguori, sœur Séraphine lui dit :

« — Monsieur Otvvay, prenez ma mesure en "même temps, vous n'aurez pas la peine de revenir.

(( Après l'enterrement de ma sœur Liguori, une de nos sœurs rentra en fondant en larmes.

« - Oh ! je ne croyais pas, disait-elle, qu'il fût si dur de perdre une Sœur.

« — Ce n'est pas bien de pleurer ainsi, répondit sœur Séraphine ; nos Sœurs de la Providence qui sont en France ont leur petit coin dans le paradis ; elles nous attendaient depuis longtemps ; personne n'y allait de chez nous : sœur Liguori est partie la première, j'irai la seconde ; vous viendrez toutes ensuite.

« Enfin le jour tant désiré arriva pour la pauvre Séraphine. Lorsque notre Mère s'aperçut qu'elle ne pouvait plus rien prendre, elle lui annonça sç mort.

« — Oh ! tant mieux ! mais maintenant, ma Mère, il faut que je m'en aille avec Notre-Seigneur.

« — Ma chère enfant, lui dit notre Mère, il faut faire à Dieu ce dernier sacrifice : vous ne pouvez communier pour deux raisons : la première est que vous ne vivrez pas jusqu'à demain, et aujourd'hui vous ne pouvez pas recevoir la sainte communion en viatique, il n'y a que quelques jours que vous l'avez reçue ; l'autre empêchement est que vous ne pouvez rien avaler.

ce — Ma Mère, dit Séraphine, envoyez nos Sœurs à la chapelle : si elles prient bien, je vivrai jusqu'après minuit ; notre bon père Gorbe viendra alors, et Notre-Seigneur n'est -il pas assez puissant pour me faire avaler la sainte hostie ?

« Nous allâmes prier. Lorsque la nuit vint, elle demandait de temps à autre :

« — Est-il bientôt minuit ?

« — Vous voyez, lui dit notre Mère, que vous ne pouvez pas même avaler une goutte d'eau.

« — Mais Notre-Seigneur m'aidera, répondit Séraphine avec une confiance si ferme, que notre mère permit de préparer la table où notre bon Sauveur devait reposer.

ce A onze heures, elle demanda à faire sa toilette ; elle s'arrangea de son mieux, avec bien de la joie,

niais non pas sans fatigue : elle était déjà clans le râle de l'agonie.

« — Tout est-il prêt sur la table, demandaitelle à son infirmière ? Àvez-vous mis les beaux chandeliers et les fleurs? Est-il bientôt minuit?

« Enfin minuit sonna, et le bon père Gorbe, fidèle interprète de l'amour de notre cher Sauveur, se hâta d'apporter à sœur Séraphine le seul bien pour la possession duquel elle avait consenti à prolonger son exil. Lorsqu'elle vit son Dieu entrer la dernière fois dans la pauvre mansarde, où elle était couchée, ses yeux brillèrent de bonheur. ElleTeçut la sainte hostie sans aucune difficulté ; ce qui ne lui causa aucune surprise : elle était sûre de Notre- Seigneur.

« Ce fut alors qu'elle put dire plus tendrement que jamais cette phrase qu'elle avait tant de fois répétée pendant sa maladie :

« — 0 mon Dieu, qu'il fait bon de mourir religieuse !

« Lorsque notre père Gorbe fut revenu près de sœur Séraphine, Mother le pria de donner sa bénédiction à leur chère sœur mourante. Sœur Séraphine leva les yeux vers lui, et avec cette simplicité d'enfant qui ne l'avait jamais quittée, elle lui dit :

« — Father, let me çjo now (Mon Père, laissezmoi partir maintenant) !

« II la bénit : peu d'instants après, pendant que

notre mère faisait la recommandation de l'âme, Séraphine unie à son Dieu parut devant son

juge.

« La profession religieuse est un second baptême. Notre Sœur n'avait point encore perdu sa première robe quand elle reçut la seconde. Ainsi, belle d'innocence et riche de confiance, Séraphine se présenta sans crainte devant le Dieu qui bénit les enfants et qui appelle les vierges près de son trône. »

Ce n'est pas avec des talents ni avec des richesses, c'est avec des âmes comme Séraphine que se fondent les œuvres durables.

Juillet 1856.

La bonne mère Saint-Théodore, supérieure et fondatrice de Sainte-Marie des Bois, est morte à Sainte-Marie des Bois le 14 mai 1856, un mercredi, jour consacré à saint Joseph. Cette grande et digne servante des pauvres avait trente-trois ans de profession religieuse et seize ans de mission dans Tlndiana. Fondatrice de cette maison de Sainte- Marie des Bois, dont les murs matériels et les membres vivants avaient été assemblés, formés et élevés par ses mains actives et habiles, accablée de

travaux, chargée dans les seize dernières années de sa vie surtout, des plus importantes et des plus difficiles fonctions qn'une femme paisse remplir, elle s'était en tout montrée supérieure à sa tâche. Dieu la soutenait, fortifiait son cœur, élevait son âme à mesure que ses devoirs devenaient plus nombreux et plus délicats.

La Congrégation de Sainte-Marie des Bois possédait au moment de la mort de la mère Saint-Théodore dix établissements : je ne saurais préciser le nombre des Sœurs qui s'y dévouaient à l'éducation des enfants, au soin des pauvres, à tous les devoirs que l'apostolat impose. Il serait inutile d'insister de nouveau sur les bénédictions dont sont accompagnés, dans ces derniers temps, les travaux des religieuses dans les missions de l'Amérique du Nord. Les évêques et les prêtres demandent sans cesse à la France l'aumône de quelques-unes de ses plus généreuses enfants. Partie, comme nous l'avons dit, à la demande de Mer de la Hailandière, second évêque de Vincennes, la sœur Saint-Théodore avait embrassé de toute l'ardeur d'une grande âme, d'une âme déjà habituée à contempler les splendeurs de la vie surnaturelle, la mission qui lui était imposée. Savait-elle, en partant, ce qu'elle allait faire ? savait-elle même ce qu'elle faisait dans cette petite maison de planches ouverte à tous les vents, l'hiver envahie par la neige, l'été visitée par les serpents, où elle commença, avec

452 LES SBRVITE^UHS DE DIEU

quelques compagnes venues de France, à apprendre à lire aux enfants à demi sauvages qui se trouvaient dans les forêts de l'Indiana ? Ce n'était pas seulement les ressources qui faisaient défaut. Rien qu'à voir la sœur Saint-Théodore, elle semblait incapable de rien accomplir de solide. Si elle avait l'esprit grand et ferme, le cœur surabondant de dévouement et de générosité, une grâce d'éloquence et de parole incomparable, tous ces dons excellents de l'âme et de l'intelligence étaient unis à un corps de complexion si chétive et si fragile qu'il semblait que la moindre fatigue dût le détruire. Pendant les rudes années de sa supériorité, les maladies les plus compliquées et les plus terribles vinrent en outre attaquer cette frêle organisation. A chaque instant, les Sœurs de Sainte-Marie des Bois voyaient l'existence de leur congrégation mise en péril, pour ainsi dire, par les dangers qui menaçaient la vie de leur Mère. D'autres contradictions surgissaient ; mais au milieu de ces soucis, de ces perplexités, de ces ruines même, la Congrégation de Sainte- Marie des Bois se constituait et se développait tous les jours.

Comme toute œuvre catholique, l'édifice avaitpour base l'humilité et le sacrifice. La Mère Saint-Théodore avait quitté sa famille et le monde pour entrer en religion ; en se vouant aux missions de l'Indiana, elle dit adieu à sa patrie et à la tranquillité qu'elle avait goûtée à l'ombre des cloîtres de son

SAINTE-MARIE DES ROIS i53

cher Ruillé. Celait parmi les sœurs de la Providence, établies dans cette petite ville du département de la Sarthe, qu'elle avait été initiée à la vie religieuse ; c'est là qu'elle avait prononcé ses vœux et qu'elle avait été instruite dans toutes les pratiques de la charité. Que de fois, dans les angoisses et sous le faix de sa supériorité, elle tourna des regards non pas de regret (elle était de celles qui se donnent sans retour), mais des regards de complaisance sur son cher Ruillé, sur le temps de son noviciat et de sa jeunesse religieuse, ce temps où elle vivait doucement abritée et reposée sur le sein de sa Supérieure, comme le petit oiseau sous l'aile de sa mère ! Ces jours calmes, paisibles, où le devoir était simple et où elle pouvait vaquer avec sécurité à tous les exercices d'amour envers son divin Maître, ces jours-là ne se retrouvaient plus dans l'Indiana. L'amour pour Jésus-Christ était le même ; mais dans son énergique puissance, il n'avait plus le temps de s'arrêter et de se replier sur lui-même, de se savourer, pour ainsi dire, goutte à goutte et délicieusement.

La vie religieuse avec ses renoncements, ses travaux, ses joies et ses douceurs, est au-dessus de la faiblesse humaine : mais la vie d'une Supérieure, qui pourra la comprendre ? Ce n'est pas seulement le poids de son propre cœur dont elle doit triompher : elle doit porter aussi le poids des autres esprits. Il faut les élever et les soutenir dans les voies de

la vie surnaturelle, leur faire goûter et pratiquer la mortification, l'humiliation et le sacrifice ; leur rendre aimables et leur apprendre à préférer les choses les plus répugnantes à la nature ; leur enseigner à garder au milieu de tout l'allégresse, la simplicité et la vivacité des êtres placés dans leur véritable élément. Aussi la Supérieure estelle la vie, l'âme, la force de la communauté. La Sœur Saint- Théodore était tout cela à Sainte-Marie de Bois. Elle entraînait et soulevait les cœurs, elle les animait et les vivifiait. Naturellement elle prenait sur tous ceux qui rapprochaient la puissance qu'exercent toujours les esprits supérieurs. L'humilité religieuse ne faisait qu'augmenter cette autorité. Il y avait dans toute sa personne un charme extraordinaire ; sa bonté était entraînante, en même temps la rectitude de son ji.^ement, le feu de sa parole, la puissance de sa vertu subjuguaient ceux qui entraient en rapport avec elle. Personne ne l'a connue sans l'aimer, et personne ne lui a parlé sans garder d'elle un souvenir ineffaçable. Nous ne l'avons vue qu'une fois, en 1843, lorsqu'elle était venue recueillir en France quelques aumônes; nous sommes encore, comme au premier jour, sous le charme de cette éloquence exquise, de cette grâce, de ce je ne sais quoi d'aimable, qui est mieux que la distinction et la politesse, qui est l'épanouissement et la lumière de la vertu dans un esprit heureusement doué. Toutes ces grandes qualités de la mère Saint-

Théodore éclataient et s'épanouissaient surtout k l'intérieur du couvent. Dans cette maison de planches qu'elle nous a décrite, isolée au milieu des forêts, qui fut le premier asile de la Congrégation naissante de Sainte-Marie des Bois, la bonne Mère sut si bien inspirer à ses filles l'amour de la croix et de la mortification, qu'elles ont toutes avoué ne s'être jamais trouvées à Taise comme dans cette cabane où elles manquaient cle tout. Plus tard, quand la communauté eut une vaste habitation, la gaieté et la sérénité de la conversation de la Mère remplissaient, écrit-on, l'étendue des appartements : la tendre réception que son cœur préparait à chacune de ses filles faisait soupirer les Sœurs employées dans les dix autres établissements de la Congrégation après le jour où elles pourraient se réunir, se resserrer et se rét .auffer contre le cœur de cette précieuse Mère. Avec elle, tous les sacrifices étaient oubliés, toutes les privations étaient douces. Sœur Séraphine se réjouissait d'être malade et obligée de garder l'infirmerie, afin de rester auprès de la Mère.

Elle était mère réellement par la tendresse des entrailles et la sublimité de l'amour : les pênes, les contradictions, les défaillances de chacune de ses Sœurs frappaient sur son cœur et en éprouvaient la tendresse sans jamais l'épuiser. Elle était la joie, la consolation, le guide et l'appui ; elle gardait pour elle les sollicitudes cuisantes, et la

divine miséricorde était la seule dépositaire de ses perplexités.

La Providence lui avait, il est vrai, ménagé une grande grâce .; elle avait placé auprès d'elle une âme toute faite pour la comprendre et pour la seconder. Sœur Saint-François-Xavier (1) avait aussi fait profession parmi les Sœurs de la Providence, à Ruillé-sur-Loir. Je ne sais quels obsacles s'opposèrent à ce qu'elle accompagnât la sœur Saint- Théodore et ses premières compagnes, quand cellesci quittèrent la France, en 1840, pour se rendre à Vincennes. Si la santé de la sœur Saint-Théodore était chétive, celle de sœur Saint-François-Xavier n'existait pas. Son désir ardent de se dévouer aux travaux des missions parut longtemps à ses supérieures une pure illusion. Comment croire qu'un corps aussi frêle pût supporter les fatigues d'un si long voyage ? Quand on aurait pu lui procurer toutes les commodités dont le luxe dispose aujourd'hui, une pareille traversée eût encore paru audessus de ses forces : comment en accepter la pensée, quand il s'agissait de faire ce voyage à bord de quelque navire marchand ?

— Vous serez jetée à la mer et livrée en pâture aux poissons avant le troisième jour, disait-on à la pauvre Sœur.

(1) Elle se nommait Irma Lefer de La Motte, d'une bonne famille de Saint-Servan (Ule-et-Vilaine), habituée à donner à l'Église et à la France des religieuses, des prêtres et des marins.

Elle souriait et répondait qu'il était aussi honorable d'être ensevelie dans la mer, el mangée par les poissons, qu'enfouie sous la terre et dévorée par les vers! Les ardeurs de son désir devinrent telles, que ses supérieurs crurent y reconnaître la volonté de Dieu. On la laissa partir : elle accomplit seule le grand voyage , gagna les forêts et se réunit aux Sœurs qui l'attendaient.

Personne n'a jamais aimé une œuvre de dévouement comme sœur Saint-François-Xavier a aimé sa pauvre mission de Sainte-Marie des Bois. Était-ce la joie de l'âme qui augmenta chez elle les forces du corps? était-ce un effet particulier de la Providence de Dieu? toujours est-il que la chère Sœur trouva dans les forêts du Nouveau Monde une vigueur qu'elle ne s'était jamais connue. Plus de malaise, plus de faiblesse désormais : une santé, sinon robuste, du moins suffisante à tous les travaux ; et les travaux étaient considérables. Sœur Saint-François-Xavier était la cheville de toutes les entreprises de Sainte-Marie des Bois. Elle était le bras droit de la mère Saint-Théodore, et elle entrait dans toutes ses œuvres. Elle avait des aptitudes diverses. Fille de bonne maison, d'une instruction étendue et variée, elle dirigeait à la fois ou tour à tour le pensionnat des jeunes filles, l'école des petits garçons, leur orphelinat, étoile était maîtresse des novices. D'un esprit souple, ingénieux, enjoué, elle suffisait à tout. Ses lettres, assez fréquentes, adressées en r. i 13**

France à ses anciens amis, sont animées d'une douce gaieté, et elle s'y complaisait à énumérer les joies et les succès de sa mission. Joies aimables, succès sans nuage ! Il s'agissait de la conversion déjeunes protestantes, de la première communion des petits garçons, de la ferveur des populations allemandes ou irlandaises répandues dans ces contrées. Les récits de la pauvreté au milieu de laquelle tout s'accomplissait, les détails du luxe digne de Bethléem, dont les cérémonies religieuses étaient relevées à Sainte-Marie des Bois, et surtout des sollicitations continuelles et des demandes incessantes de prières pour son œuvre, remplissaient les lettres de Sœur Saint-François-Xavier. Elle y mêlait des renseignements sur la politesse de ses élèves, comment les unes réussissaient à faire la révérence et les autres à saluer en entrant dans la chapelle. Elle enregistrait en riant les réponses naïves de ces enfants des forêts aux qusstions du catéchisme et d'histoire sainte qui leur avaient été proposées. Là étaient son monde, sa vie et son cœur. Ce cœur s'exprimait et se répandait dans un style souriant, gracieux et ému. Quand, par hasard, la bonne Sœur avait un peu de loisir au milieu de ses nombreuses occupations, elle s'appliquait quelquefois à faire un tableau complet, et elle l'achevait d'une main délicate, fine et ferme à fois, habile à mettre en relief et à animer les traits d'une figure. Nos lecteurs peuvent en juger par la charmante notice

sur Sœur Séraphine, que nous venons de leur faire lire.

Avec ses écoliers, ses orphelins, ses pensionnaires et ses novices, la Sœur Saint-François-Xavier n'aimait rien tant sur la terre que la mère Saint- Théodore. Durant une des maladies de la bonne Mère, à un moment où elle paraissait à toute extrémité, la Sœur Saint-François-Xavier entend tout à coup, la nuit, un grand bruit dans la maison ; toutes ses pensées étaient fixées sur l'état de la précieuse malade ; elle fut aussitôt saisie d'un tremblement violent : son émotion l'empêchait de se lever. Un trait acéré transperçait et glaçait son cœur ; tout le mouvement qu'elle entendait lui paraissait annoncer que la Mère venait d'expirer. Une Sœur se précipite tout à coup dans l'appartement en criant: Au feu ! C'était la maison de planches, en effet, qui brûlait.

— Dieu soit loué! s'écrie la pauvre sœur Saint- François -Xavier tombant à genoux, ivre de joie et baignée de larmes, Dieu soit loué! qui ne nous apas pris notre mère !

Ces deux âmes si étroitement liées, qui avaient partagé les mêmes travaux, aimé, prié, souffert ensemble, ne devaient pas être longtemps séparées dans la récompense. Sœur Saint-François-Xavier partit la première. Elle est morte le 31 janvier 1856. Elle est morte sans sentir qu'elle eût à se séparer de quelque chose sur la terre. Son âme, unique-

ment appliquée à Dieu et aux choses de Dieu, s'élevait comme par une force mystérieuse vers son Créateur. Des horizons nouveaux s'ouvraient devant elle : elle croyait voir le ciel, tout le cortège céleste, la sainte Vierge et le Père éternel:

— Quec'est beau! s'écriait-elle. 0 mon Dieu, que c'est beau ! Qu'il est grand le bonheur réservé à ceux qui vous aiment ! Tant de bonheur, ômon Dieu! pour si peu, pour si peu h.. 0 Marie, ô ma Mère, que vous êtes belle! Jevous vois. ..je voisDieu... je vois Dieu... je suis en Dieu!...

Quand elle semblait revenir un peu à ce qui l'entourait.

— Ne suis-je donc pas morte ? disait-elle. Me faudra-t-il revenir sur la terre, souffrir et mourir encore? Eh bien ! je le veux, ô mon Dieu 1 pour votre amour, ô Jésus ! Mais j'irai au ciel, je le crois, j'irai, j'irai !

Et elle rentrait dans ses transports, répétant :

— J'irai ! j'irai!

Sa voix augmentait d'intensité ; on eût dit que sa poitrine allait se fendre. C'est dans ces extases et ces désirs d'amour, ces aspirations et ces visions du ciel que la bonne Sœur expira. Elle n'eut pas dans un retour sur elle-même, la conscience nette de ce qu'elle quittait. Quand on cherchait à ramener son esprit aux choses dela^terre, quand on lui disait de prier pour sa guérison :

— Mais, disait-elle, ne suis-je pas guérie?

Le désir du ciel et ses premières lueurs, si on ose parler ainsi, lui faisaient tout oublier.

— Chère sœur Saint-François-Xavier ! disaient après sa mort les religieuses de Sainte-Marie des Bois, chère sœur Saint-François-Xavier ! qui jettera des fleurs sur sa tombe? Notre vieux jardinier est mort quatre jours avant elle, et les fleurs de la poésie se sont fanées entre les doigts glacés de notre défunte !

Elle était, en effet, la fête perpétuelle de la Cougrégation.On l'aimait, on la vénérait. Il y eut après sa mort un grand concours à lui faire toucher des chapelets ou des médailles. Gomme les Sœurs s'étonnaient qu'une âme si pure, au milieu de ses ravissements et de ses transports, n'ait pas eu une conscience bien précise de son passage à l'éternité, et que la Providence ne lui ait pas ménagé le temps de réparer par un acte de contrition les imperfections inhérentes à toute créature humaine, la mère Saint-Théodore donnait cette raison à ses filles :

— Elle aimait tant sa mission de Sainte-Marie des Bois, elle redoutait si peu sa peine qu'elle eût demandé à vivre ! et vous savez que Notre-Seigneur ne peut rien refuser aux prières d'une fidèle servante ; il voulait cependant cueillir ce fruit mûr de son jardin!

Un autre fruit mûr allait bientôt tomber dans la main du divin jardinier. Cinq semaines en-

viron après la mort de la Sœur Saint- François- Xavier, la mère Saint-Théodore tomba malade. Elle vit tout de suite qu'elle allait bientôt rejoindre sa sœur bien-aimée, sa fille chérie, celle dont la mort avait brisé son cœur sans toutefois abattre son courage. Pendant les cinquante-huit jours que dura cette dernière maladie, la patience de la bonne Mère ne se démentit pas. Elle vit venir la mort et ne s'en effraya pas. Elle resta calme et souriante jusque dans ses étreintes. Ses douleurs étaient poignantes, et à la différence de Sœur Saint- François-Xavier, son agonie fut cruelle. La paix de son âme n'en fut point altérée; comme ses filles gémissaient sur ses longues souffrances:

— Hélas ! mes pauvres filles, leur disait-elle, c'est bien court auprès de l'éternité !

On concevra mieux que nous ne pouvons l'exprimer la douleur de la Congrégation de Sainte-Marie des Bois, frappée coup sur coup et d'une façon si sensible. Plus que jamais, en présence de ces deux fosses pleines et de ces deux lits vides, plus que jamais les Sœurs comprirent qu'elles étaient dans la main de Dieu et que leur œuvre ne reposait sur aucun fondement humain. Mais sainte Marie, qui fut la première mère de leurs bois, saura protéger encore les enfants de sa forêt, et elle se montrera doublement leur mère dans ce dépouillement où la divine Providence les a placés. Il n'y a rien à redouter pour l'avenir de l'œuvre à laquelle s'étaient dévouées

les doux grandes âmes qui sont montéesau ciel; on peut en avoir la douce confiance. Celles qui ont tant travaillé ici-bas ne verront diminuer ni leurs forces ni leur amour en entrant dans le séjour des élus. Comme au temps de leur vie sur la terre, elles créeront des ressources et soutiendront le courage de leurs Sœurs.

Sœur Saint-François-Xavier appartenait à une honorable famille de Saint-Servan. La mère Saint- Théodore ne nous avait donné à connaître que son nom de religieuse, qu'avions-nous besoin de savoir de quel rang de la société était sortie cette femme si intrépide, si intelligente, si bien ornée de tous les dons de l'esprit et du cœur(l)? Il y avait plusieurs mois qu'elle était en Europe : ses démarches avaient été infructueuses, sa quête n'avait eu presque aucun résultat, et elle se voyait à la veille de retour ner dans ses déserts à peu près aussi pauvre qu'elle en était sortie. La Providence nous la fit rencontrer à Tours dans une maison chrétienne et charitable. Il était difficile de ne pas être touché de l'éloquence et de la grâce de cette digne religieuse. Quand elle parlait de ses missions, du diocèse de Vincennes, du saint Evêque, à peine mort, qui venait de le

(1) Elle se nommait Guérin : ses parents étaient de modestes cultivateurs des environs de Dinan (Côtes-du-Nord). Plusieurs des parentes de la bonne mère Saint-Théodore sont allées la rejoindre en Amérique et ont fait profession religieuse à Sainte- Marie des Bois. <•

fonder, elle parlait surtout de l'abondance du cœur. Après avoir écouté ses récits, on eût aimé à les faire connaître. L'Univers ouvrit ses colonnes. Le bon Dieu se sert de tous les instruments. On désirait seulement édifier les rares lecteurs du journal à cette époque ; sa publicité n'était pas très étendue en 1843. Les bons anges, sans doute, conduisirent nos feuilles entre les mains de ceux qui devaient être touchés. La bonne mère Saint-Théodore vit tout à coup s'ouvrir devant elle les portes où elle avait frappé en vain, et celles mêmes où elle n'avait pas osé frapper ; les aumônes affluèrent dans son escarcelle ; et quand, rappelée dans son désert, elle dut quitter la France, elle emporta de quoi commencer à relever les murs détruits par l'incendie et de quoi subvenir pendant quelque temps aux besoins les plus pressants. Elle attribua le succès des derniers jours de sa quête à l'intervention de V Univers ; son cœur en conserva aux rédacteurs un attachement inviolable et profond. Elle trouvait d'ailleurs entre l'entreprise qu'elle menait au fond des forêts et celle à laquelle était vouée la feuille catholique au milieu du monde civilisé et incrédule, je ne sais quelle corrélation sur laquelle la bonne Sœur aimait à insister. Pour nous, nous n'aurions garde de comparer les déboires qui peuvent se rencontrer dans la vie des journalistes dévoués au Saint-Siège avec les sacrifices surhumains de ces filles héroïques. Mais combien nous ont toujours paru précieuses les

sympathies de ces dernières et combien utile leur appui! Leurs prières ne sont-elles pas une force? Chaque fois que de nouvelles péripéties semblaient menacer Y Univers, chaque fois que des dangers s'accumulaient sur son œuvre, dont les travaux out toujours été si contrariés et dont les ressources humaines sont restées si longtemps précaires, on se mettait en prière à Sainte-Marie des Bois. Les écoliers, les orphelins, les pensionnaires, tout ce qui pouvait réciter un Ave Maria, était invité à le faire; les novices et les Sœurs, de leur côté, ne manquaient pas non plus d'aider dans leur tâche pénible et périlleuse ceux qu'elles appelaient leurs bienfaiteurs. Chaque lettre qui arrivait de l'Indiana donnait une nouvelle assurance que Y Univers n'était pas oublié. Huit jours avant de se mettre au lit, la Sœur Saint- Théodore écrivait (mars 1856), dans une lettre qu'il faut conserver aujourd'hui comme une relique : « Continuez d'être fermes ; nous nous unissons à vos travaux et à vos combats! »

Sur son lit de mort, elle pensait à ses amis. Dans la plus grande douleur que le cœur d'un homme puisse ressentir, un d'entre eux lui avait envoyé une petite gravure, souvenir de deuil et sollicitation de prières, représentant la mort de Saint Joseph : durant sa longue maladie, durant son agonie cruelle, la Sœur Saint-Théodore se tournait vers cette gravure attachée au chevet de son lit, et y fixant ses regards, elle adressait à Dieu de ferventes prières.

Cette image tout imprégnée du dernier soupir de cette grande âme, de cette amie généreuse et dévouée, est revenue d'au delà des mers. Les Sœurs de Sainte- Marie des Bois ont pensé qu'elle serait doublement précieuse à leurs amis de France. Elle est un gage du souvenir qu'elles leur gardent et de l'union de prières qu'elles veulent conserver avec eux.

Septembre 1859.

Le capitaine Marceau est mort en 1851. Il avait à peine quarante-cinq ans. Selon son énergique expression, à trente-cinq ans il n'était encore qu'une bête, animalis homo, éloigné de Dieu, privé de la lumière et livré à l'orgueil et à toutes les violences des passions. Delà courte carrière qu'il devait remplir, il n'a donc consacré qu'un peu plus de neuf années au Rédempteur et à sa divine église. Ce fut assez pour lui, puisque ce court espace de temps lui a suffi pour accomplir de grandes œuvres et s'élever àunéminent degré de vertu. Il regrettait cependant le temps de son enfance et les erreurs de sa jeunesse. Il avait passé par ces bancs de l'Université de France, où tant d'âmes ont trouvé leur perte.

— J'ai eu tant à souffrir, disait-il, lorsque j'étais

loin de Dieu, que rien ne me touche plus que le sort des enfants.

Lors de la discussion de la loi d'enseignement, en 1850, il disait encore :

— Moi, qui ai été victime de l'ancien ordre de choses que quelques-uns voudraient maintenir, j'espère que Dieu aura raison de ces rhéteurs et de ces habiles, pour le bonheur d'un âge qui mérite tant de respect et de compassion.

Il était neveu du général républicain mort à vingt-deux ans, en 1796, commandant de l'armée de Sambre-et-Meuse. Au sortir de l'École polytechnique, entré sans goût, comme il disait, dans la marine, il s'y était fait remarquer par d'énergiques qualités et de rares aptitudes. On cite de lui de belles et audacieuses manœuvres dans les dangers de mer, de rapides et décisifs coups de main sur les ennemis qui se portaient à l'attaque de son navire. Les distinctions lui venaient : peut-être pas tout à fait assez vite au gré de ses désirs, cle son ambition, de son orgueil surtout. Facilement irrité contre ses chefs, impérieux avec ses inférieurs, généreux cependant et ardent, au milieu des vanités dont il se repaissait, il éprouvait un besoin brûlant et une soif inextinguible de la vérité : il la demandait à tout ; il demandait en même temps la paix et la joie du cœur; il ne les rencontrait nulle part. Il sentait que Dieu seul pouvait satisfaire ses désirs, il ne savait où le trouver.

— Je cherche Dieu, disait-il.

Quand cette recherche est sincère, peut-elle jamais être vaine? Marceau, comme la plupart de ceux qui sont en quête, ne pensait pas à l'Église catholique : il s'adressait à la philosophie, au Saint- Simonisme, au Coran même, à toutes les erreurs que l'esprit des ténèbres jette sur le chemin de ceux que dévore le besoin de l'Évangile. L'âme humaine est faite pour la vérité: tous les artifices du démon n'empêcheront pas les âmes droites, dont Jésus a payé le prix, d'arriver à cette fin où elles aspirent. Il serait trop long d'expliquer en détail comment le voile qui couvrait les yeux de Marceau fut percé un jour, et enfin déchiré ; comment la religion catholique lui fut désignée comme devant contenter ses désirs ; comment il contesta, regimba et enfin céda à la vérité qui le pressait et le sollicitait heureusement.

Dieu eut donc à poursuivre cette âme, et, comme toutes les âmes égarées et blessées de l'amour de la vérité, elle hésitait à se rendre, voulait et ne voulait pas, avançait malgré elle, et, tout en avançant, jetait des regards de regret et de convoitise sur ce qu'elle avait à quitter, dont elle désirait se séparer et à quoi elle n'osait renoncer. Elle hésita peu de temps, cependant ; et le caractère de la conversion de Marceau fut la droiture et l'énergie. Aussi, quand la grâce fut une fois entrée dans ce cœur, elle y trouva un coopérateur fidèle et actif. C'est là la gloire de Marceau, et c'est son bonheur. Il fit voltet.i. 14

face à toutes les passions, à toutes ses fantaisies, et n'eut d'autre désir que de répondre aux faveurs de Dieu et de travailler à sa glorification. Il y a deux personnages dans sa vie. Le vieil homme et le nouveau sont tout à fait distincts, leurs traits n'ont aucune ressemblance. Ceux qui avaient connu Marceau avant sa conversion n'auraient pas reconnu le lieutenant de vaisseau du Scipion ou le commandant du Minos dans l'admirable capitaine de Y Arched'Alliance. A leur tour, ceux qui ont vu ce dernier, et ceux-là sont nombreux dans les rangs catholiques, ceux qui Font rencontré dans quelques réunions de charité et de prières, où il apportait si volontiers le concours de son zèle, qui l'ont entendu parler de sa belle entreprise de YOcéanie, ou qui ont suivi de leurs vœux son merveilleux voyage sur YArche- $ Alliance, tous ceux-là, qui ont admiré Fauréole de placidité et de noblesse qui l'entourait, auront peine à le reconnaître dans les histoires que Ton raconte de sa jeunesse.

En y regardant de près, c'est cependant bien le même homme. La foi et la grâce Font surnaturalisé. Le sauvageon vigoureux et rude, pour donner des fruits savoureux et délicieux, n'a pas changé son essence, mais il a reçu la greffe divine des sacrements. Une sève nouvelle le nourrit désormais e Fadoucit ; ses qualités sont augmentées, ses défauts se transforment : tout croît, tout s'élève. Les instincts pervers et odieux se redressent. Ce n'est pas

un changement, c'est une transfiguration de la nature : ce qui était orgueil et fierté devient noblesse: l'impétuosité et la violence composent désormais le zèle ; les lumières abondent dans l'esprit, la paix est au cœur, l'àme reste ardente, sa générosité n'a plus de bornes et la charité y resplendit. Ce travail de Dieu sur le cœur humain est la plus grande merveille et la plus touchaute qu'on puisse voir. Pour être aussi complète qu'elle fut dans le chrétien éminent dont nous parlons, il fallait de sa part, comme nous l'avons déjà remarqué , une coopération active et énergique. Là est le nœud et le véritable exemple de cette vie extraordinaire et édifiante. Marceau a accompli de grandes choses; son âme, il est vrai, était d'une trempe peu commune ; mais cette trempe de caractère, il se l'est donnée pour ainsi dire à lui-même en renouvelant sans cesse son énergie dans la prière, dans les plus humbles et dans les plus précieuses pratiques de la foi.

Avant même d'avoir goûté aux sacrements, quand, dans ses réflexions et sous le travail de sa conscience, il ne faisait que s'approcher et tourner autour des sources divines, il comprenait déjà la beauté deschoses de Dieu; il entrevoyait sa justice, il voulait embrasser sa volonté. Parlant des déboires et des malheurs qu'il rencontrait dans sa carrière ou qui l'atteignaient dans sa famille, il écrivait à sa mère;

— Tu es effrayée de l'espèce de malheur qui sem-

ble s'attacher à nous ; j'ai quelquefois aussi été révolté de ce malheur incessant. Aujourd'hui, je crois que nous en devons bénir Dieu... Les succès que j'avais eus depuis six ans m'avaient rempli d'orgueil, et la religion demande des cœurs humbles. Quand j'ai vu mes espérances d'avancement frustrées, ces espérances qui étaient bien fondées sur quelques titres, j'ai ressenti une vive blessure d'amour-propre, et disposé comme je Tétais à l'avance par le malheur de ma sœur, j'ai reconnu la vérité de la parole : « Vous serez puni par où vous avez péché ! »

Quand il parlait de la sorte, le lieutenant se croyait converti ; il avait acquiescé par son intelligence aux mystères de la foi, il ne savait pas encore qu'on dût prier. Dieu récompensait son simple désir de la vérité en lui faisant déjà sentir le prix des deux boussoles qui conduisent les saints : la conformité à la volonté divine et l'humilité du cœur.

Marceau, tout d'abord, avait été pénétré de terreur en considérant la puissance de l'enfer. La crainte est le commencement de la sagesse. Il commençait les lectures qui préparaient le bonheur de sa vie, et il faisait difficulté d'avouer l'influence qu'elles exerçaient sur son esprit, lorsqu'un de ses amis le mit en garde contre les influences du démon, qui, quoi qu'en disent les esprits forts, assurait ce sage chrétien, tente encore les hommes et s'efforce toujours de les retenir dans ses filets. Mar-

ceau, sans répugnance et sous une impression dont il garda le souvenir toute sa vie, écouta les développements que cet ami, vraiment inspiré par son bon ange, lui donna sur le démon, sa nature, sa puissance, les tentations et les ruses qu'il exerce contre les ressemblances de Dieu.

On ne s'étonnera jamais de trouver l'intervention de la sainte Vierge dans la conduite miséricordieuse de la Providence envers une âme. Marceau conservait une médaille miraculeuse qui lui avait été donnée autrefois : il y songeait peu, d'ailleurs. Le souvenir lui en revint un jour. Il la passa au cordon de sa montre et la porta désormais sur lui.

— Dès ce moment, dit-il, je me suis senti entraîné dans les voies de la religion avec une facilité merveilleuse et sans éprouver les difficultés qu'ont la plupart des hommes de mon âge.

Il avait alors trente-quatre ans. Le souvenir de cette médaille se rattache à la première prière qu'il ait faite, et l'histoire de cette prière est assez intéressante pour que je me permette de la raconter.

Marceau ne faisait plus de difficultés contre la religion.

— J'ai lu, j'ai réfléchi et je crois. Je suis converti, disait-il à l'ami qui lui avait indiqué quelques lectures.

L'autre lui expliqua qu'il fallait encore pratiquer, prier, se vaincre soi-même, et lui recommanda, pour combattre et se vaincre, de faire souvent le

signe de la croix, signe du chrétien et de la rédemption, disait-il, et terrible à l'enfer.

Je ne sais si ce mot réveilla dans le cœur du néophyte l'impression que lui avait déjà faite l'enseignement de l'Église sur les démons, et je le laisse parler.

« Je me promenais dans mon jardin, et réfléchissant à tout ce qui m'avait été dit, je voulus faire le signe de la croix. Je portai la main à mon front; mais aussitôt je me retournai avec effroi de tous côtés pour voir si on m'apercevait. Indigné contre moi-même, j'achève de marquer sur moi le signe sacré de notre salut. Au même instant j'éprouve dans tous nés membres comme un frisson électrique ; une transpiration subite couvre mon corps... Je ne savais plus ce qui se passait en moi... Mille sentiments opposés et indéfinissables se pressent dans mon cœur, je tombe à genoux, dans ce jardin même, en fondant en larmes; j'essaye de dire le Pater, je l'avais oublié. Je rentrai chez moi, je cherchai le livre de prières de ma domestique, et j'y lus le Pater et VAve. »

C'est à ce moment que lui revint la pensée de la médaille que lui avait donnée une main pieuse. A l'accent du désir il unit désormais la science et la pratique de la prière. Il était désormais l'heureux vaincu de la grâce. Pour embrasser tout à fait le joug divin et rendre sa défaite définitive, il n'avait qu'à renverser les faibles retranchements où s'abritaient

encore le respect humain, et quelques-unes des dernières suggestions du démon.

Mais tout travail de Dieu à la poursuite de l'âme infidèle laisse toujours, avons-nous dit, place au travail de l'homme : c'est le concours de celui-ci, sa bonne volonté et son désir de répondre aux sollicitations delà grâce, qui font les saints. Lorsqu'il se fut fortifié par les sacrements, Marceau, qui avait eu tout d'abord une intelligence si nette de la vérité, ne pouvait pas ne pas sentir le prix de la foi. Dès les premiers jours, il s'empressa de communiquer aux autres son trésor, il s'appliqua à le conserver et à l'accroître au dedans de lui-même. Il le communiquait par le zèle, il le conservait et l'accroissait par l'humilité. Ce sont là les deux traits principaux de sa vie et toute l'explication du rôle qu'il a tenu dans le monde. Il se tourne d'abord vers les siens, vers tous ceux qu'il connaît; il est l'artisan de la conversion de sa famille. Il a la joie de conduire à Dieu sa mère. Il serait peut-être intéressant de signaler les moyens qu'il employa près d'elle, et je ne puis m'empècher de constater que le néophyte ne fit qu'exprimer ce qu'il sentait et rappeler ce qui l'avait frappé lui-même et lui avait si bien servi. Il témoigne de son bonheur, il met en garde contre la puissance du démon, il insiste sur la volonté de Dieu. Sa famille déplorait en ce moment la mort d'un enfant. Marceau ne craint pas d'écrire à l'aïeule désespérée.

ce La mort de cet enfant est le plus grand bienfait que Dieu pût nous accorder. »

Il courbe cette pauvre femme devant la volonté divine, lui donne l'exemple de baiser la main qui frappe et qui sauve, et il met sur ses lèvres désolées ces paroles qui, au milieu delà détresse, rayonnent dans son âme :

ce Oh ! Jésus, je vous remercie ! »

Il montre la lumière et la grâce cachées dans cette catastrophe; ne se contentant pas d'y montrer le bienfait, il y signale aussi le châtiment toujours miséricordieux et qu'il faut bénir; et il écrit ces lignes singulières et vigoureuses sur le tombeau,, où sont scellées toutes les espérances de celle à qui il parle.

ce Vois-tu, bonne mère, nous avons tué Georges tout comme nous avons mis à mort Jésus- Christ, par nos infidélités à la grâce, par notre éloignement de la religion. Mais la perte de ce cher enfant, fruit de notre indifférence pour Dieu, a été dans les desseins du Seigneur une grande miséricorde et pour lui et pour nous. Ayons confiance en Dieu, bonne mère; demandons-lui l'on et l'autre tout ce qu'il nous faut pour revenir complètement à lui. Il est venu nous chercher, lorsque nous ne pensions pas à lui. Ah ! maintenant si nous avançons d'un pas pour le trouver, il ne nous laissera pas faire la plus grande partie du chemin. »

Mais ce n'est pas tout de se confondre ainsi en

reconnaissance et en épanchements d'amour. La vie est un combat; et malgré cet épanouissement de l'âme arrivée au port et inondée de délices au sein des lumières de la foi, il faut lutter. Marceau ne s'étonne pas de cette nécessité. Dans le repos d'esprit extraordinaire et plein de bonheur qu'il éprouve, il avoue que son calme est quelquefois troublé, et qu'il a à combattre de temps en temps; mais après chaque lutte, il sent qu'il est libre ; il veut donc se vaincre, il y travaille :

« En le voulant, en le demandant à Dieu, j'en viendrai à bout, » dit-il.

Combattre et vaincre composent tout le devoir du chrétien : c'est aussi son art, un grand art, et il faut insister sur les procédés de notre héros. Ils sont simples et à la portée de tous. La vigilance sur soi-même, la pratique des sacrements, la prière, l'examen particulier auquel il ne manquait pas, l'assistance quotidienne à la messe, la visite au Saint Sacrement, la participation à toutes les bonnes œuvres qu'il pouvait rencontrer, l'application à les découvrir, le zèle à faire faire des actes de vertu à tous ceux qui l'approchaient, composaient toutes les armes de ce vaillant soldat de Jésus-Christ. Nous avons déjà parlé de ce tombeau où il avait tenu à conduire sa mère et sa sœur pour qu'elles y glorifiassent Dipu dans la mort du plus cher objet de leur tendresse. Au temps de Noël il leur écrivait :

« Après nous être rejouis avec le prophète de

cette parole : Un enfant nous est né, ne devonsnous pas dire avec un sentiment de reconnaissance: Un enfant nous est mort... et depuis cette mort la vie s'est répandue en nous! »

Il ne se contentait pas de cette conformité qui accepte le sacrifice, il voulait encore qu'on allât audevant. Sa mère lui écrivait un jour qu'elle avail tout donné à la sainte Vierge.

« Je lui répondis, écrit-il, que sans doute elle avait oublié quelque chose dans son sacrifice et qu'elle n'avait pas songé à sacrifier son fils et sa fille. Ce fut un coup d'épée pour ma mère. Cette seule idée faisait fendre son cœur. Alors elle va se jeter aux pieds de Marie, et comme ses entrailles maternelles frémissaient à la vue de ce sacrifice, et que, d'un autre côté, la grâce la sollicitait de ne rien refuser, elle supplie la Mère de douleur de lui obtenir la force nécessaire pour immoler en ses deux enfants le seul bien qui lui restât sur la terre. Puis, après avoir versé un torrent de larmes, elle fit son sacrifice avec une foi magnanime, et elle m'écrivit : « Mon enfant, il m'en a bien coûté, maince tenant j'ai tout donné ! »

Quelle mère et quel fils !

Celui-ci aussi avait tout donné. Plus rien ne le touchait désormais que le service de Dieu et l'attention à lui plaire. Dans sa générosité, il ne comprenait pas que quelque chose pût coûter. Il avait ses faiblesses, il les surveillait, et s'en humiliait; mais

il ne savait pas hésiter quand il s'agissait du service de Dieu. Il s'était relevé des pieds du prêtre qui lui donna l'absolution, homme d'oraison, d'humiliation et de mortification; il était prêt à tout et il se préparait toujours. Son esprit pénétrait et goûtait les doctrines les plus sublimes et les pratiques les plus simples; surtout il était perspicace à se chercher et à se vaincre dans ces subterfuges, innocents en apparence, que l'esprit des ténèbres propose aux chrétiens pour les engager à abonder dans leur sens et les retirer de l'étroit embrassement de Dieu. Ce sont des riens pour la plupart, de petites choses, qu'on est disposé à laisser passer inaperçues ou qui se revêtent même d'apparences spécieuses, honnêtes ou convenables. Marceau les perçait à jour d'un regard; sous tous les déguisements, il reconnaissait l'amour-propre et ne lui faisait pas grâce; il savait qu'il avait à réparer les scandales et les exemples de sa vie passée, il ne reculait pas. Dans un port de mer où il se rendit quelque temps après sa conversion, il trouva que les personnes de piété, assure-t-il, recommandaient aux officiers de marine qui voulaient accomplir leurs devoirs religieux d'aller à l'église sans uniforme, et qu'on leur facilitait tous les moyens possibles de se cacher.

« C'est le règne de la peur, pensa Marceau ; si c'est ici l'habitude, il faut substituer à cette habitude une coutume contraire. »

Il alla à l'église dans le costume de son grade,

Il se mêlait aux pauvres femmes, à genoux sur le sol, et prolongeait souvent ses adorations. Quelquefois on le considérait de divers côtés, et il eût bien voulu s'en aller ; mais il se disait à lui-même :

« Reste là, orgueilleux! »

Il ne s'émut pas plus des paroles que des regards : ses communions fréquentes scandalisèrent un peu; un officier supérieur chercha même à lui faire entendre qu'il n'était plus dans nos mœurs qu'un officier de marine communiât.

« Mais, disait Marceau, il n'a pas parlé assez ouvertement pour que je me crusse mis en jeu. »

Les faits dont nous parlons, ont trait aux années 1841 et 1842; on n'avait pas encore vu les beaux exemples de piété et de foi donnés depuis par nos armées, et Marceau passait facilement pour extravagant. Il n'en avait cure. Lui, si vaniteux et si sensible autrefois, il bravait le respect humain partout. Dans un port, où il était connu sous un tout autre jour que celui de la dévotion, il se montra à la procession du Saint Sacrement le chapeau bas et un cierge à la main. De pareilles choses suffiraient à faire esclandre dans une petite ville. Dans le corps de la marine, où Ton garde si jalousement les convenances et où chacun s'observe avec tant de rigueur, l'esclandre était surtout considérable. Marceau tenait à mettre le pied sur toutes les pensées humaines et naturelles, afin de regarder Dieu uniquement. En entrant dans la vie chrétienne, il était

entré dans la vie spirituelle. Il faisait oraison tous les jours et y trouvait de grandes lumières. Il se délectait à la vie des saints et ne trouvait pas d'autres délices que de garder la présence de Dieu. 11 s'y conservait par une vigilance extrême sur lui-même. Il voulait élever et surnaturaliser les cœurs et les désirs de ceux qui subissaient son influence. Cette influence n'était si forte et si efficace qu'à cause de l'entretien avec Dieu où il occupait continuellement son cœur. Il ne négligeait rien de ce qui pouvait rendre chaque jour plus intime cette unique conversation. Pèlerin de la sainte Vierge, partout où il le peut, il visite ses sanctuaires; il s'y rend à pied parfois, et se mêle à son peuple pour lui demander ses grâces. On le voit à Ars et à la Salette, partout où il y a une bénédiction à recevoir ou un parfum de miséricorde à respirer. Sa piété se nourrit et elle déborde dans les bonnes œuvres. Aucune ne lui est étrangère, et les considérations de son grade et de sa position ne le retardent nulle part. Il aimait les conférences de Saint-Vincent de Paul, et malgré de nombreuses difficultés, il les a instituées dans plusieurs de nos villes maritimes.

11 fut un des premiers membres de l'Adoration nocturne du Très Saint Sacrement, et il propagea cette belle dévotion. Il était si recueilli devant le Saint Sacrement, que sa présence était l'édification des associés. Il était avide, d'ailleurs, de toute dévotion, et se liait avec bonheur aux Confréries et aux Gon-

grégations; il formait volontiers union de prières et eût regretté de refuser un lien de piété. L'amour de la prière ne va pas sans la mortification. Marceau, amoureux autrefois de recherches, de luxe etde tous les raffinements que peuvent inventer la mollesse et la vanité, se restreignait en tout et recherchait en tout désormais la simplicité et la bassesse. Dans les voitures publiques, il choisissait de préférence la dernière place et la plus incommode, heureux de souffrir et de se ravaler pour son divin Maître. Son application était continuelle à surveiller ses pensées, à les redresser, à les spiritualiser. Il a laissé quelques cahiers de conscience où il inscrivait chaque jour les reproches qu'il avait à se faire. Une religieuse dans le fond de son cloître n'est pas plus habile que cet officier de marine à rechercher et à découvrir les secrets mobiles de tous ses actes, à en détester la mauvaise inspiration, à en déplorer la faiblesse. Ce n'est pas par degrés et progressivement que Marceau parvient à exceller dans cette science. Gomme tous ses efforts tendent à écarter les obstacles que la lumière divine peut rencontrer en lui, dès le premier jour qu'il approche des sacrements, cette lumière inonde son âme et en pénètre tous les replis. C'est le 8 octobre 1841 que Marceau reçut pour la première fois le gage de la réconciliation; et dès le 20 du même mois, on le voit appliqué à scruter chacune de ses actions etde ses pensées. C'est là désormais le travail

quotidien de cette âme énergique, et les documents qu'il a laissés de cette étude de lui-même font admirer le soin que ce véritable chrétien apportait à ses devoirs d'état. Marceau se reproche de ne pas s'être opposé à la négligence, non pas de ses subordonnés, mais de ceux qui se sont associés à ses travaux; il regrette la moindre perte de temps; il faut que toutes choses se fassent et se fassent comme il convient; il s'accuse d'avoir, en présence d'un étranger, blâmé un désordre.

Il était naturellement sarcastique, amer, même dédaigneux et tranchant. On assiste à sa lutte contre ses penchants ; il est désolé quand le trait lui échappe, quand il a le malheur de blesser ses collègues ou de blâmer ses chefs ou ses prédécesseurs. Un mot de trop est pour lui un sujet d'humiliation.

« Je suis effrayé de ce que je serais, dit-il, si je n'étais pas revenu à la religion. »

Vis-à-vis de ses inférieurs il tient à avoir tous les égards qu'il doit, mais il se reprocherait aussi de manquer à la dignité de son commandement. L'obligation de veiller à la discipline des hommes de sa dépendance est sérieuse : il accuse ses condescendances où il croit entrevoir de la faiblesse ; il veille à ne pas être rude et il se reprend du moindre mouvement d'impatience. C'est une étude constante de bien faire, et une prière incessante à Dieu de bénir ses efforts. La politesse, la simple poli-

tesse lui est une matière d'examen et un objet d'humiliation. Manquer à la politesse envers un indifférent, n'est-ce pas, en effet, manquer à la charité qu'on doit au prochain ? La politesse ne suffit pas : le chrétien doit être aimable pour gagner les âmes à Jésus-Christ. Marceau se reproche de n'avoir pas eu de gaieté et de s'être laissé aller à l'ennui en compagnie. Les picotements de respect humain et d'orgueil sont détestés ; la moindre dépense superflue est regrettée ; il veut employer tout ce qu'il possède au service de Dieu, aussi bien son argent que les forces de son intelligence et les trésors de son cœur. Il s'accuse d'avoir, par moments, oublié la présence de Dieu. Il ne craint pas de s'arrêter aux petites choses : il se repent avec douleur d'avoir, à dîner, succombé à la tentation d'une friandise, d'avoir été contrarié de la gêne que lui faisaient éprouver ses voisins dans une voiture publique, d'avoir manqué à dire son chapelet à l'heure accoutumée; d'être resté trop tard chez un ami.

J'insiste sur ces détails : ils expliquent le zèle du capitaine de Y Arche-d9 Alliance et la générosité de son dévouement. Marceau travaillait ainsi depuis trois ans à se détacher de la terre et à s'élever vers Dieu seul, lorsqu'au mois d'août 1844 la première parole de l'Œuvre de I'Océanie lui fut portée. Il a expliqué lui-même, dans une lettre, comment son cœur y avait été préparé d'avance et incliné pour ainsi dire. Un évêque missionnaire, partant

pour la Nouvelle-Calédonie, l'avait entretenu longtemps des besoins de ces contrées et de l'abandon dont souffraient les missionnaires. Au premier mot qu'il entendit de I'Océànie, le cœur de Marceau bondit d'allégresse : il avait trouvé sa voie véritable ; sa carrière de marin avait désormais un but à ses yeux. Nous n'avons pas à nous expliquer sur l'Œuvre de I'Océànie. Elle n'est pas oubliée. La pensée première n'appartenait pas à Marceau ; mais le labeur, le dévouement, les sacrifices les plus grands et les plus persévérants furent sa part. Il ne se borna pas seulement à commander VA rche-d'A llicmce, à renoncer, pour prendre ce commandement, à son rang dans la marine royale, à son avenir et à toutes les espérances de la terre. Il travailla à constituer et à organiser l'entreprise. Dans des démarches de toutes sortes, il fit admirer la maturité et la sagesse de son jugement, la fermeté et le calme de son esprit, son activité et sa patience. Maître de lui toujours, et toujours soumis à Dieu, il ne décidait rien sans consulter son Maître et sans le prier. La magnanimité de son courage et la générosité de ses intentions triomphèrent de tous les obstacles : l'Œuvre fut constituée.

UArche-d' Alliance prit la mer et la tint quarantequatre mois de suite. C'est la plus longue campagne qu'on cite dans les annales de la marine : n'est-ce pas une consolation de trouver à l'esprit de zèle et de religion plus de persévérance et de har-

diesse qu'à l'esprit d'aventures, de curiosité et de lucre? Le voyage de V Arche-d' Alliance fut magnifique ; on peut le citer comme une des merveilles du xixe siècle. La bénédiction de Dieu fut partout sur le navire, et elle éclata en mille circonstances. La discipline du bord était excellente et la piété de l'équipage admirable. Partout le capitaine se montra à la hauteur de sa mission. Il rendit à l'Église de grands services, et les exemples qu'il donna jetèrent dans les contrées lointaines qu'il parcourait une odeur d'édification extraordinaire.

Ce voyage est la partie active et militante de la vie de Marceau : c'est là que s'est déployé son caractère et qu'ont éclaté toutes ses vertus. Un récit détaillé de cette longue et aventureuse campagne, serait pour faire admirer à chaque page les témoignages de la bonté de Dieu. La profondeur de ses jugements confond aussi nos pauvres esprits. Comment une œuvre comme celle de I'Océanie, désirée depuis si longtemps par les missionnaires, saluée de leurs acclamations et soutenue de leurs prières, ayant rencontré d'ailleurs le concours d'un homme énergique, intelligent,, dévoué, d'une vertu éminente et d'une capacité reconnue, ayant en outre rendu des services signalés à l'Église et capable de lui en rendre tant encore, comment une telle œuvre, après un essai aussi glorieux que celui de Y Arche-d' Alliance, a-t-elle pu succomber et être abandonnée ?

Sans scruter ces jugements de la Providence, il faut dire que Marceau ne quitta jamais le grand dessein auquel il s'était dévoué. Sa pensée, ses désirs et ses prières y persévèrent ; dans son esprit, il dégageait de l'entreprise commerciale à laquelle elle avait été liée, l'œuvre du concours apporté aux travaux des missionnaires. Il rêvait une marine religieuse, uniquement vouée à parcourir et à seconder les missions. Il croyait qu'il n'y avait à ce projet rien de chimérique ; ce qu'il avait vu, ce qu'il avait fait à bord de Y Arclie-cV Alliance lui paraissait un gage d'espérance.' Il priait Dieu d'en procurer la réalisation et multipliait les actes de piété et de dévotion, de mortification et de zèle pour en avancer le moment.

Il mûrissait ses plans dans la prière et dans un dépouillement chaque jour plus complet de luimême. Docile à la voix divine, il ne voulait rien refuser, et prétendait à tout par la soumission. Son commerce avec Dieu était cle plus en plus intime ; il s'enfonçait et se complaisait dans la retraite ; il se mêlait aux communautés religieuses et en édifiait les membres par la perfection de son abnégation. Il projetait d'ajouter un nouveau prix à ses actions et à son zèle, il voulait s'engager par des vœux de religion et se lier sous les lois de l'obéissance dans la Société de Marie. Mais il touchait à une récompense plus belle encore. Depuis longtemps déjà il était gravement atteint dans sa

santé ; l'énergie de son caractère et la force de sa vertu surmontaient ses souffrances sans en arrêter le progrès. Il gardait un visage calme et vaquait avec aisance à toutes les œuvres de Dieu. Malade et mourant déjà, pour ainsi dire, il fît une retraite à Liesse, et durant quatorze jours s'appliqua aux exercices spirituels avec une ardeur et une joie qui auraient pu faire illusion sur son état. Jusque dans les étreintes de la mort, qui surprit ceux qui l'entouraient, il conserva son énergie. Il élevait lui-même, et il soutenait le courage sublime du pauvre cœur maternel qui avait tout donné, qui ne voulait rien reprendre et qui se brisait cependant de douleur en présence de cette agonie paisible et souriante. Une des belles pages de la littérature catholique est le récit de cette mort désirable, écrit par la main maternelle et résignée. Il témoigne que tout était héroïque dans ce moment funèbre, et l'on ne sait ce qu'il faut admirer davantage de la générosité de la mère ou de la paix du mourant. C'est toujours ce grand et admirable spectacle du triomphe de la grâce sur la nature. Il touchera, il n'étonnera pas ceux qui gardent la mémoire du grand homme de bien dont nous venons de parler. On ne peut pas Tavoir connu, l'avoir aimé et admiré pendant sa vie, sans être porté aujourd'hui à le vénérer après sa mort.

Avril 1859.

Le héros dont je veux parler n'a jamais'rien fait d'éclatant. C'est un enfant du peuple qui passe à l'école des Frères ses premières années, est élevé dans un petit séminaire de Bretagne, d'où il entre au noviciat de la Congrégation des Oblats de Marie Immaculée, pour aller mourir au scolasticat de cette pieuse famille, à vingt-un ans, simple clerc minoré et encore sur les marches de l'autel où il aspirait à monter. Sa vie a donc été inutile aux yeux des hommes; les sacrifices dont elle se compose sont restés stériles, et peuvent tout au plus être regardés comme les préparatifs d'un travail dont la Providence a donné dispense. Rien d'extraordinaire ne recommande d'ailleurs cette courte existence, passée tout entière derrière les murs des séminaires

et du noviciat ; aucun don singulier de talent ou d'intelligence, aucune communication surnaturelle n'en relève le personnage. Il est mort et il a vécu dans l'obscurité. Sa famille naturelle et sa famille religieuse n'ont eu de lui que des espérances et n'ont été en aucune façon récompensées sur la terre de leur dévouement à l'élever et à le former. Le nom de François-Marie Camper ne nous semble pas cependant destiné à périr ; et sans rien prévoir de l'éclat qui pourra l'environner un jour, on peut dès aujourd'hui le citer comme un nom rempli d'enseignements et de consolations. Il rappellera à tous ceux qui l'entendront désormais prononcer, l'effort soutenu, modeste et paisible de la vertu, un travail patient et persévérant contre la nature, et le charme que la grâce qui triomphe dans un cœur répand sur toute la physionomie et sur les actions les plus vulgaires.

La seule faveur sensible aux yeux du monde accordée à François-Marie Camper serait, à l'âge de cinq ans, une guérison inattendue, obtenue par l'intercession de sainte Anne d'Auray. Sainte Anne, il est vrai, est accoutumée à tant accorder aux prières des Bretons, qu'il n'y avait pas là de quoi aire remarquer le petit enfant que la reconnaissance de ses parents conduisit à Auray après le succès d'une opération dont ils avaient redouté l'issue.

Ce qui le distingua véritablement dès ses pre-

miers ans, ce fut, dirait-on, un esprit de sagesse. Il était né à Josselin, et quelques mois après sa naissance, ses parents s'établirent à Morlaix. François- Marie y fréquenta l'école des Frères dès l'âge de quatre ans. On remarquait en lui déjà la piété, l'obéissance , la modestie , l'aménité , toutes les petites vertus qui conviennent à l'enfance. Il n'avait reçu dans l'intérieur de sa famille que des exemples et des enseignements chrétiens; on avait su tourner ses premières récréations à des emplois charitables. On lui faisait défiler, selon l'usage de Morlaix, de vieilles étoffes, dont les brins, mêlés à d'autres laines, servaient à faire une étoffe nouvelle, destinée au vêtement des pauvres. François-Marie, dont l'esprit de raisonnement et d'interrogation était déjà éveillé, savait-il bien le but de l'occupation dont on l'amusait ?

Quand on en douterait, il n'en est pas moins vrai que des travaux de cette sorte, comme les premières prières de l'enfance, peuvent trouver grâce devant Dieu et préparer des bénédictions à toute la vie. On ne saurait trop recommander aux mères d'utiliser et surtout de spiri tua] iser ainsi les premiers délassements de leurs enfants ; dans nos temps surtout, où l'esprit d'indépendance et de liberté vient si vite, qu'elles se hâtent d'employer les jours dociles de l'enfance : la jeunesse s'efforcera bientôt d'en dissiper le petit trésor. Le bonheur de François Camper a été de ne rien perdre de ces

premières richesses, et d'avoir travaillé chaque jour à les augmenter. Il était doué d'un excellent esprit de persévérance et de régularité qui avait frappé ses premiers instituteurs. A huit ans, il quitta leur discipline pour entrer au collège de Lannion.

Sa jeunesse n'y trouva plus la protection et l'aide que lui avaient jusque-là données les bons Frères et la maison paternelle. Les railleries de ses camarades sur les prêtres et sur la religion auraient pu ébranler ses sentiments de piété ; il n'avait déjà plus même la force de confesser publiquement et hautement sa répugnance pour de pareils discours. Heureusement l'époque de la première communion approchait, et François Camper y retrouva toute la grâce et toute la ferveur de ses premières années.

C'est de l'époque de sa première communion qu'il datait ce qu'il appelait sa conversion. On sait ce que les âmes d'élite, qui n'ont jamais quitté la pratique et l'amour de Dieu, entendent par ce mot. Pour celle dont nous nous occupons, la première communion fut le point de départ d'un progrès ferme, rapide et soutenu. Les occasions fâcheuses d'ailleurs furent écartées par la Providence. François-Marie quitta le collège de Lannion pour entrer au petit séminaire de Saint-Pol-de-Léon.

Nourrie par les exemples, ravivée et fortifiée par l'atmosphère de piété et de foi où elle pouvait s'épanouir, sa vertu prit alors une nouvelle vigueur.

Le désir de travailler sérieusement pour Dieu commença à germer. Les joies de la pénitence et celles de 1 apostolat avaient déjà des séductions pour cet entant. Il avait lu les Relations de la Trappe et avait senti battre son cœur. Réservé et discrot appliqué à ne se distinguer par aucun signe extérieur, il s'imposait tous les petits actes de mortification dont il pouvait dérober la connaissance à ses compagnons. Il étendait cependant sur eux son zèle, et avait formé avec les plus fervents une association de prières et de pratiques spirituelles. Tous ses condisciples n'étaient pas pour goûter ses inventions charitables. L'esprit du monde pénètre dans es maisons les mieux tenues et les meilleures • 1 esprit du monde, c'est l'esprit de la nature. François Camper fut tourné en ridicule, raillé, moqué • on n'y mit pas sans doute la perversité et la sorte de rage infernale dont pourraient donner idée certaines des maisons d'éducation de l'État • mais la mesure même qu'on observait, la piété et la sagesse de ceux qui croyaient pouvoir rire de ce qu'ils regardaient comme un excès de zèle, devaient rendre leurs plaisanteries plus poignantes et plus eliïcaces sur un esprit qui n'eût pas été, comme celui dont nous parlons, uniquement touché du soin de plaire à Dieu. Camper persévéra dans sa petite entreprise, et soutint le courage de ceux qui s'étaient unis à lui. Il composa môme une manière de règlement à leur un usaae.

Il n'oubliait pas non plus les membres de sa famille. Il était l'aîné, et il profitait du privilège de son âge pour donner des conseils et encourager à la piété. Tout cela se faisait en gardant toute mesure de modestie et d'humilité ; et ses diverses pratiques particulières étaient subordonnées à l'accomplissement de la règle. Ce qui est le trait remarquable de cet enfant, car nous ne parlons que d'un enfant jusqu'à présent, c'est l'esprit d'ordre et l'intelligence chrétienne qui lui permettaient de discerner le degré de ses obligations, et de ne jamais faire passer son inspiration et son désir du bien avant le devoir essentiel. Il ne cédait rien au caprice ni à la fantaisie ; l'égalité et l'aménité de son humeur paraissaient inébranlables, et son extérieur même, toujours humble et modeste, reluisait d'ordre et de propreté.

Appliqué à toutes ses obligations du moment, il envisageait l'avenir, et l'attrait de son cœur le portait à songer aux missions. Il voulait annoncer Dieu aux peuples qui ne le connaissaient pas; en attendant le moment de se dévouer à cette entreprise, il concourait de tout son pouvoir à l'Œuvre de la Propagation de la Foi. Il recrutaitdes associés; s'étendant auprès de ses condisciples sur la misère des peuples infidèles, il les suppliait de venir en aide aux missionnaires. Il ne se contentait pas de travailler ainsi lui-même, il encourageait au travail tous ceux qui reconnaissaient son influence.

surtout les membres de la petite association qu'il avait formée. Il ne laissait échapper d'ailleurs aucune occasion de dire une bonne parole, de donner un conseil ou d'exciter un bon sentiment. Tout l'argent dont il pouvait disposer était employé à acheter des médailles de la sainte Vierge.

On ne pouvait douter de la vocation de cet enfant de bénédiction. Il appartenait à l'Église. Ses désirs et ses dispositions étaient en harmonie, et sans hésiter, François-Marie Camper, en quittant Saint- Pol-de-Léon, entra au grand séminaire deQuimper. En suivant notre héros, le vénérable prélat (1) qui a voulu être son historien, s'arrête avec complaisance sur la sage et dévote direction des séminaires de notre pays, où des fleurs de perfection, comme celle dont nous parlons, peuvent germer, prendre racine et s'épanouir à Taise. Il convenait au caractère et à l'autorité d'un évêque d'insister sur ce point. Son jugement confirme les espérances de ceux qui aspirent à voir se relever la force et la foi de la France.

La vie du grand séminaire, la préparation prochaine au sacerdoce, développèrent les dons heureux de François-Marie Camper. Ses efforts n'étaient plus des tentatives d'enfant. Ses cahiers de résolution permettent de pénétrer dans l'intérieur de cette âme d'élite. Dès les premiers jours du

(1) M*r Jeancart, évoque de Cérame, décédé en 1873.

séminaire, François-Marie se promettait de ne jamais se décourager devant ses fautes, de ne jamais s'effrayer dans les tentations, de s'efforcer de tout faire pour la plus grande gloire de Dieu et de s'appliquer particulièrement à exercer l'humilité, la charité et surtout la fidélité dans les plus petites choses. Il n'oubliait pas la piété envers la sainte Vierge, et il prenait la résolution de saisir avec empressement toutes les occasions de parler de la Mère de Dieu, de la Reine du sacerdoce. Pour s'assurer de cette fidélité, de ce zèle et de cette humilité dont il ne voulait pas se départir, il avait recours aux moyens héroïques. Une page édifiante de ses cahiers est celle qui a trait à la mortification des sens. Il faut voir comment cet adolescent, qui entrait à peine dans sa dix-septième année, savait déjà se chercher, se trouver et se vaincre. 11 passe en revue ses cinq sens, et il s'arme contre toutes les délectations qu'ils peuvent lui apporter. Ii se refusera tout, il saura faire à Dieu le sacrifice d'un air de musique. Ce qu'on raconte des saints et ce qui paraît parfois une fantaisie légendaire plutôt qu'une vérité historique, était à la lettre exécuté par cet enfant; il s'imposait de ne jamais respirer une fleur, de ne jamais manifester la moindre répugnance devant une mauvaise odeur ; il recherchait à table les mets qui contrariaient son goût et refusait ceux qui l'auraient flatté ; il fuyait les sièges commodes et douillets; enfin, pour se punir de ce

qu'il appelait ses sensualités passées, il pressait parfois des orties entre ses mains et portait une ceinture piquante.

Il mettait le même soin à brider son imagination, à ne pas la laisser s'égarer en aucune de ces divagations chimériques où Ton se complaît si volontiers aujourd'hui, et à ne lui permettre de s'arrêter qu'aux choses qui pouvaient l'élever vers Dieu. Je sais bien que les sages du jour traiteront ces pratiques de puérilités. Les doctrines économiques et soi-disant politiques recommandent les goûts de luxe et les recherches de vie molle comme utiles à la prospérité des États. Est-il cependant besoin de grandes lumières pour reconnaître où ces recherches et ces goûts conduisent les générations? Où est l'énergie des âmes, où est leur force aujourd'hui ? En l'éloignant de la mortification, n'a-t-on pas épuisé et détruit l'homme ? On aperçoit encore des formes et des apparences de cette noble créature au sein de nos sociétés ; pour en trouver le conseil et la vigueur, il faut s'adresser à ceux qui s'efforcent de vivre comme Camper et qui s'appliquent, au moins dans une certaine mesure, à s'éloigner et à se sevrer des délices delà vie.

Faut-il suivre notre jeune héros dans les détails de sa vie de séminaire? Faut-il insister sur les conversations toutes célestes qu'il tenait avec les plus édifiants de ses condisciples ? Le grand séminaire de Quimper possède dans son enclos un bois où, aux

jours de récréations, Camper aimait à s'enfoncer avec les plus fervents de ses amis. Que pouvait-il y avoir de plus doux et de plus suave que ces entretiens déjeunes âmes tout embrasées de l'amour de Dieu, ardentes, généreuses et décidées à tout pour sa gloire? Les histoires nous parlent de cet entretien de saint Benoît et de sainte Scholastique, qui ne se terminait point, parce qu'il y était question des grandeurs de Dieu. On en pourrait dire autant des conversations de Camper avec ses jeunes amis, quand il pouvait ouvrir son cœur. Les grandeurs et la bonté de Dieu en étaient le thème inépuisable.

Un jour, Camper et un de ses condisciples étaient allés pour une cérémonie au petit séminaire de Saint- Pol-de-Léon ; ils y couchèrent ; leurs chambres étant contiguës, le soir ils vaquèrent ensemble à leurs exercices de piété, récitèrent la chapelet, lurent ce chapitre xvn de l'Evangile de saint Jean, tout rempli des mystères de l'amour du Sauveur pour les hommes, et en prirent texte pour prolonger leur veille à s'entretenir de ses splendeurs. « Camper, dit son compagnon, s'animait déplus en plus; enfin il garda le silence pendant quelques instants, puis les yeux levés au ciel, il s'écria d'un ton extraordinaire et qui exprimait son brûlant amour:

« — Oh ! que Dieu est bon !

« Je n'oublierai jamais cette exclamation, ni la manière dont il la fit. En la proférant, il se jeta à mon cou, son visage était enflammé, et son cœur, tout

palpitant d'émotion, semblait embrasé comme celui d'un autre François Xavier. »

Au milieu de ses ardeurs, Camper restait exact à la règle. On ne se rappelle pas l'avoir vu en violer un seul point. Son recueillement était de tous les instants : il était toujours disposé à s'entretenir avec Dieu et à prier. Il s'acquittait des courtes prières avant les repas, avant l'étude ou en toutes autres circonstances, avec une piété et un sentiment qui témoignaient que la présence de Dieu lui était habituelle. L'opinion de ses condisciples et celle de ses supérieurs étaient unanimes sur son compte; cette exactitude en toutes choses, cette modestie et cette égalité de caractère leur faisaient à tous considérer comme une âme d'élite et tout à fait privilégiée ce jeune séminariste de dix-huit ans. Malgré l'autorité de l'historien qui les rapporte, je n'oserais citer ici les paroles d'un des directeurs du grand séminaire de Quimper sur le degré de sainteté où il croyait parvenu cet admirable enfant.

Il abordait cependant aux difficultés et aux inquiétudes. Sa vocation était assurée ; il n'en doutait pas; il voulait être à Dieu et donner sa vie pour le salut des âmes; il croyait cependant démêler au dedans de lui une ambition plus haute; le désir de se lier par des vœux et de faire un sacrifice complet germait dans son cœur. Il y avait songé au petit séminaire: à mesure que le temps d'une détermination approchait, il y songeait davantage; peut-

être même, manifestait-il quelque impatience à chercher la lumière. Il était fixé sur un point : l'attrait pour les missions étrangères lui paraissait irrésistible ; il sentait en lui, à cette occasion, comme une volonté immuable qui lui paraissait concourir aux desseins de Dieu. Son confesseur, qui avait laissé mûrir ce projet, l'engagea enfin à solliciter le consentement de ses parents. Là surtout devait être Tépreuve. Camper y apporta ce caractère de douceur, de modestie et de sagesse qu'il manifesta partout ; il comprenait les sentiments de sa famille ; il y compatissait, il en avait le cœur brisé; mais il persistait dans ses desseins. La volonté de Dieu lui paraissait claire ; il attendait l'heure ; il était dans cette attente lorsqu'il entendit pour la première fois parler de la congrégation des Oblats de Marie Immaculée. Il crut y sentir quelque chose qui répondait au double attrait de ses désirs.

Tout en appliquant un certain nombre de ses membres aux divers travaux du sacerdoce en France, la Congrégation des Oblats de Marie en envoie aussi dans les missions de l'Amérique septentrionale, de l'Afrique et de diverses autres contrées; elle les réunit tous sous le même lien religieux. Le nom seul d'Oblat de Marie-Immaculée réjouissait François- Marie, Tout le charmait de ce qu'il apprenait de cette petite famille, et il eût voulu demander tout de suite à y être admis. Une fois que son confesseur eut approuvé sa détermination, il ne douta

plus du succès; il manifesta à diverses reprises son assurance de voir tomber les obstacles qui étaient encore devant lui. « La sainte Vierge a la réputation de n'être pas dans l'habitude de refuser à ses Oblats les grâces qu'ils lui demandent, » écrivait-il au maître des. novices de Notre-Dame-de-1'Osier; en conséquence, il leur demandait leurs prières, étant « assuré, ajoutait-il, que la bonne Vierge ne tardera pas à m'obtenir le consentement de mes parents, lorsque ses Oblats l'en auront suppliée. » Quelque temps après cette lettre, en effet, le jour même de la fête de l'Assomption de la Sainte Vierge de l'année 1853, les parents de Camper, chrétiens et craignant de résister plus longtemps à la volonté de Dieu, changèrent tout a coup de sentiments et annoncèrent d'eux-mêmes à leur fils, en pleurant, qu'ils consentaient à ses plus chers désirs. Les résistances à la volonté de Dieu ayant cessé, la joie reparut aussitôt dans la famille, cette joie que Dieu sait mêler à l'amertume des sacrifices accomplis pour sa gloire.

Vers le milieu d'octobre 1853, François quitta la Bretagne qu'il ne devait plus revoir, pour se rendre au noviciat de Notre-Dame-de-TOsier, au diocèse de Grenoble. Notre-Dame-de-l'Osier est un lieu de pèlerinage illustré par une apparition de la sainte Vierge, vers le milieu du xvne siècle. On connaît la tradition : elle est doublement intéressante, puisqu'elle témoigne de la sollicitude de la Mère de Dieu

pour la conversion des protestants, et du prix qu'elle met au repos des jours sanctifiés. C'est à l'abri et sous la protection du célèbre sanctuaire de Marie, que les novices de la Congrégation des Oblats se préparent à la vie de sacrifice et d'apostolat qu'ils veulent embrasser. Toutes les vertus que François Camper avait manifestées au séminaire jetèrent un nouvel éclat durant le noviciat de la vie religieuse. Les délices de cette vie sont admirables. Les grâces du héros, dont nous contons l'histoire, font aimer la famille à laquelle il appartenait. Les frères ont entre eux des traits de ressemblance. L'esprit de prière, de dévouement, de discipline et d'aménité n'appartenait pas exclusivement à François Camper; ses confrères qui ont vécu auprès de lui, ses maîtres qui ont dirigé sa conduite et qui gardent mémoire de ses vertus, ont bien quelque chose de ce qu'ils admirent dans le précieux enfant.

« Le Frère Camper, dit un d'entre eux missionnaire parmi les sauvages de la Rivière-Rouge, le Frère Camper me fit une heureuse impression à mon arrivée au noviciat ; il était alors moniteur des postulants. Le R. P. Maître, après [m'avoir accueilli et m'avoir entretenu quelques instants, m'avait conduit au salon des étrangers. A peine fus-je entré que je vis arriver un jeune homme au visage riant et gracieux, qui m'embrassa d'une manière si affectueuse et me fit un si bienveillant accueil, que je crus qu'il se trompait et qu'il me prenait pour un

autre ; et comme je lui dis que je ne me rappelais pas l'avoir connu:

« — Ni moi non plus, me dit-il ; mais vous allez être mon frère ; on m'a chargé de vous pendant votre postulance; voilà pourquoi je vous aime déjà.

« Il engagea ensuite la conversation sur le bonheur et les avantages de la vie religieuse, me félicitant de la grâce que Dieu me faisait en m'y appelant. Il s'appliqua en même temps à veiller a tous mes besoins. Je ne pouvais dès lors m'empêcher de dire : Quelle bonté ! C'est un ange ! Si tout le monde ici est comme lui, on est en Paradis. »

Ce novice avait au suprême degré le don de plaire : une auréole de grâce l'entourait. On connaît déjà tout le secret de cette amabilité. C'est l'esprit de prière, d'humilité et de mortification. Camper était venu au noviciat pour se fortifier dans la pratique de ces belles vertus ; il faisait de grands pas tous les jours dans toutes ces voies bénies et merveilleuses. Il s'avançait avec la simplicité, la sagesse et la soumission qu'on admirait en lui au séminaire. Il avait cette soif de mortification qui distingue les âmes d'élite ; il n'en pratiquait aucune sans avoir pris avis de son directeur. Il ne dédaignait pas les mortifications corporelles, mais il était surtout ingénieux à s'imposer ces mortifications spirituelles dont les maîtres de la vie intérieure recommandent et exaltent le prix, et que

beaucoup de chrétiens ne savent pas trouver. C'est un art, en effet, et il implique une habitude et une pratique de la vie surnaturelle qui sont bien à peu près inconnues à notre époque. François Camper, avant vingt ans, était un maître dans ce grand art : Confiteor tibi, pater, Domine cœli et terrœ, quod abscondisti hœc a sapientibws, et prudent ib us, et revelasti ea parvulis (1).

L'année du noviciat s'écoulait rapidement. Camper admirait de plus en plus et bénissait les bontés de Dieu qui l'avait conduit dans cette sainte compagnie, où il avait trouvé à satisfaire tous les désirs de son âme.

« C'est le désir de sauver quelques âmes qui m'a amené chez les Oblats, disait-il, et ce n'est que pour en sauver davantage que j'ai choisi la vie religieuse. »

Il en énumérait les devoirs, il en pénétrait l'esprit, il en envisageait les redoutables obligations avec confiance et ardeur ; il ne se dissimulait pas ses faiblesses; il s'armait contre elles, et toujours il en revenait à la mortification, à la prière, à l'étroite observance de la règle, à l'exacte pratique de la pauvreté.

« Quand il s'agit de la pauvreté et de l'obéissance, écrivait-il, il n'y a pas à redouter les minuties : si je vais trop loin, mon supérieur m'avertira. »

(l) S. Luc c. x, * 21.

Il aspirait après le moment où il pourrait définitivement embrasser le joug qu'il n'avait encore fait qu'essayer, et se lier par les saintes promesses à la pieuse famille qui Pavait accueilli et au sein de laquelle son cœur avait trouvé tant de paix et de lumières. Il a décrit lui-même la cérémonie des vœux.

« C'est le jour de la fête de tous les saints; il est cinq heures et demie. Pères Oblats, novices de chœur, frères convers, toute la communauté est réunie au pied du petit autel du noviciat. Le bienaimé P. Vincent, notre provincial, est délégué pour la cérémonie par notre révérendissime fondateur et supérieur général, M^r de Mazenod, évêque de Marseille (1). Il s'avance assisté de deux acolytes et revêtu des ornements sacerdotaux les plus riches, pour célébrer devant le Très Saint Sacrement exposé l'auguste sacrifice de la messe. Neuf frères de chœur et deux frères convers se séparent de la communauté pour aller s'agenouiller au milieu du sanctuaire. Ce sont les victimes qui demandent à s'immoler au Seigneur, les neuf premiers pour toujours, les deux autres pour cinq ans, mais plus tard aussi pour toujours, lorsque l'heure du sacrifice définitif sonnera pour elles. L'hymme Veni Creator est chantée par le chœur ; le célébrant

(1) Charles-Joseph-Eugène de Mazenod, évêque de Marseille, avril 1837, succédait sur ce siège à son oncle; il est mort le 21 mai 1861.

commence le saint sacrifice; déjà il a lu l'Évangile ; il se retourne alors vers les prétendants, et, dans une allocution tout à la fois forte et suave, il leur expose l'importance et la sublimité de la démarche qu'ils vont faire ; il leur dit toutes les souffrances qui les attendent, toutes les vertus qu'ils auront à pratiquer, sans cependant cacher ce qui pourra les adoucir. Mais ces victimes, qui ont soif de sacrifices, s'écrient au fond de leur cœur : encore plus. Seigneur, encore plus !

« Le prêtre a consommé les précieuses espèces du sacrifice ; les acolytes récitent le Confiteor ; c'est le moment solennel, c'est l'heure de l'immolation. Les heureuses victimes s'approchent une à une, accompagnées par le R. P. Maître ; un flambeau allumé leur est remis dans la main comme symbole de la lumière céleste dont le Seigneur a promis d'éclairer ceux qui marchent à sa suite dans la voie des conseils évangéliques. Le prêtre, prenant en main le corps sacré de Notre-Seigneur Jésus-Christ, se retourne vers eux, et, d'une voix claire et distincte, chacun à son tour prononce ces solennelles paroles : « In nomine Domini nostri « Jesu Christi... Au nom de Notre-Seigneur Jésusce Christ, en présence de la très sainte Trinité, de « la bienheureuse vierge Marie, de tous les anges, « de tous les saints et de tous mes frères ici préce sents, et devant vous, mon révérend Père N... « délégué du supérieur général, qui me tenez la

place do Dieu, moi N..., je promets à mon Dieu et fais vœu de pauvreté, de chasteté et d'obéissance perpétuelles. Je jure pareillement et fais vœu de persévérer jusqu'à la mort dans le saint Institut et dans la Société des Missionnaires Oblats de la très Sainte et Immaculée Vierge Marie. Ainsi Dieu me soit en aide. Amen. » « Remettant ensuite au ministre du sacrifice la formule qu'ils viennent de lire et de prononcer, écrite et signée de leur propre main, ils reçoivent la sainte hostie comme le sceau et la sanction de leurs engagements. L'immolation est accomplie, et ils vont reprendre leurs places au milieu du sanctuaire...

a La messe terminée, les nouveaux Oblats viennent encore une fois fléchir les genoux sur les marches de l'autel de notre Mère immaculée, pour y recevoir la croix du missionnaire, veluti instrumentum authenticum legationis quel ad varios fungentur populos, comme s'expriment nos saintes constitutions, et pour recevoir le blanc scapulaire de l'Immaculée Conception, qui est la livrée de la Congrégation, ainsi que le livre précieux des Règles : Hoc fac et vives. »

François Camper n'avait pas encore vingt ans révolus quand, avec des transports de joie qu'il no aous appartient ni de concevoir ni de décrire, il prononça ses vœux au milieu de ce touchant cérémonial. Il fallut alors quitter, non sans peine el sans

déchirement de cœur, ce noviciat où les jours avaient été si heureux, relevés de tant de grâces et empreints d'une telle joie.

En quittant Notre-Dame-de-1'Osier, il se rendit à Notre-Dame-de-Montolivet, au diocèse de Marseille, où est établi le scolasticat de la Congrégation des Oblats. Le joug religieux était désormais embrassé et accepté, il n'y avait plus à s'y essayer; il s'agissait de le porter et en même temps de se préparer aux ordres sacrés. La vie de Camper, au scolasticat, fut celle qu'il avait menée au séminaire de Quimper et au noviciat de Notre-Dame-de-1'Osier, et il y manifestait quelques degrés de plus de perfection et de grâce. Il croyait se préparer aux travaux et au dévouement des missions ; sa couronne cependant était toute prête ; il alla la recevoir après une longue et douloureuse maladie qui donna un nouveau relief à sa vertu et fut un sujet d'édification pour ses supérieurs et pour tous ses frères. Les derniers jours étaient venus.

« Après l'extrême-onction, dit un témoin de cette fin céleste, le Père modérateur avait fait signe à la communauté de se retirer, mais tous les Oblats restèrent immobiles; leur attitude exprimait un désir qui fut compris. 11 leur fut permis de le satisfaire. On les vit alors s'approcher l'un après l'autre du mourant et, s'inclinant sur son lit, lui donner le baiser de paix. Le respect, la Couleur et l'affliction remplissaient les cœurs et contenaient les pa-

rôles. Le silence n'était interrompu que par le mourant lui-môme. Il avait pour chacun un mot affectueux dont le souvenir a été gardé avec reconnaissance. Sa voix, presque éteinte, n'avait plus de force que pour retentir dans les âmes ; mais son visage s'était coloré, il était animé, on l'aurait dit illuminé ; et son regard, qui se portait successivement sur tous ses frères, avait une expression des plus vives. Enfin, cet adieu de l'amitié fraternelle donnait^ presque l'idée d'un culte rendu par anticipation à un saint qui semblait commencer à se transfigurer avant d'entrer dans la gloire. »

Quelques jours après, on faisait la recommandation de l'âme; la communauté était encore présente ; le malade suivait des lèvres et de cœur les prières de l'Eglise. Au moment de l'absolution, pour l'application de l'indulgence plénière, il se tourna vers ses frères et leur demanda pardon pour les peines qu'il aurait pu leur causer. Il eut bientôt une crise qu'il crut la dernière, et, enlaçant de son bras défaillant le cou de son directeur :

— Mon père, je m'en vais, aidez-moi ! murmurait-il.

On lui rappelaqu'il avait souvent dans ses prières demandé une agonie douloureuse, comme celle de Notre-Seigneur au jardin des Oliviers : cette seule pensée le calma. Son âme reprit son assiette, et sa confiance était si grande, que la pensée de mentsde Dieu ne lui causait aucune appréhension,

Son directeur en fut presque inquiet, il redouta les illusions du démon ; il exprima sa crainte au mourant :

— Dieu est si bon, que je ne puis le craindre, répondit celui-ci avec une expression extraordinaire.

Il paraissait comme inondé dé consolation.

~~ Oh ! que Dieu est bon ! répétait-il. Mon Dieu, je vous aime.... mon Dieu, merci !

Il tenait à la main sa croix d'Oblat et son chapelet. Ceux de ses Frères, qui étaient aussi ses compatriotes, se rappelaient que dans son enfance, au petit séminaire de Saint-Pol, il aimait à prier et à assister à la sainte messe, en tenant dans ses mains un petit crucifix dont il ne détachait pas les yeux ; sur son lit de douleur, il le baisait affectueusement. Il baisait aussi son Nouveau Testament et son livre des Règles, tout ce qu'il avait aimé sur la terre, tout ce qui lui ouvrait les portes du ciel. Enfin son âme s'exhala dans un soupir. Quand il eut expiré, ses Frères, à genoux et dans un sentiment indicible, assure un témoin, s'écrièrent d'une commune voix et par une même inspiration :

— Oh ! la belle et la douce mort !

Il avait vingt et un ans et quelques jours.

Il ne faut pas insister sur la part qu'il avait choisie ni sur la récompense qu'il reçut prématurément. Il avait manifesté dans ses études des talents

ordinaires. Cependant les cahiers qu'il a laissés sur son intérieur, les divers écrits qu'on a de lui sur la piété contiennent véritablement des trésors. Ils révèlent une aptitude singulière à apprécier et à s'assimiler les doctrines delà vie spirituelle. Le but que Camper se proposait de former en lui l'homme intérieur, et ses efforts continuels pour y travailler, avaient activé et développé son intelligence. Il avait acquis une pénétration peu commune, une délicatesse exquise à saisir et à goûter les vérités de la vie spirituelle, à en tirer des conséquences admirables et dont il se faisait généreusement l'application.

« L'habitude de se rendre exactement compte de la doctrine spirituelle sur laquelle il élevait l'édifice de sa perfection religieuse et de faire sortir de cette doctrine des déductions rigoureuses pour sa pratique personnelle, en même temps que l'analyse raisonnée à laquelle il se livrait habituellement sur ses sentiments intimes et sur les motifs de sa conduite extérieure, lui avaient donné, ditMsr Jeancart, un esprit de discernement et une rectitude de logique que l'on remarque dans ce qui est tracé par sa plume... Ses écrits indiquent une puissance de conception et un talent qui promettait à l'Église un ouvrier d'une valeur bien supérieure à l'idée qu'il avait donnée de lui dans le cours de ses études. *>

La grâce avait ainsi suppléé à la nature ; l'in-

Page 1