LES
MARIE-EUSTELLE
Septembre 1846.
Saint-Palais est un faubourg de la ville de Saintes. Il y a quelque temps, une famille chargée de quatre enfants habitait cette paroisse. Le père, ouvrier couvreur, laborieux et intègre, réparait les toits de la commune, ceux de la ville et des environs, et rapportait exactement à la maison le gain de toute la semaine. La mère, douce, patiente, active, chrétienne enfin, véritable couronne de l'époux, que la fécondité rendait plus glorieuse, présidait au gouvernement du petit ménage, réglait toutes les choses de l'intérieur, aidait son mari à porter avec courage les peines inséparables de la vie, conduisait, par ses t. n 1
principes comme par ses exemples, les enfants dans la piété.
L'aînée de la famille était une fille. On la nommait Marie-Eustelle. Sainte Eustelle est une vierge qui souffrit le martyre en Saintonge, aux premiers âges du Christianisme. Son renom ne s'est guère étendu au delà du pays qu'elle arrosa de son sang, et où sa mémoire est restée en vénération. Au sein de notre admirable mère Sainte-Église, chaque contrée, chaque village, pour ainsi dire, a ses saints particuliers. Leur culte est souvent d'autant plus ardent aux lieux qu'ils illustrèrent, qu'il s'est moins répandu au delà. Ainsi, les environs de la ville de Troyes tiennent en grande vénération les saintes vierges Jule et Savine, et mon village honore saint Wilfort. On en pourrait citer mille autres, bien connus et bien chers aux fidèles qui ont pu ressentir les effets de leur intercession, obscurs cependant à quelques pas de leurs gloires, mais qui triomphent dans les cieux et que l'Eglise n'a point oubliés. La sainte vierge martyre de Saintonge, dont le nom est ignoré de la plupart des chrétiens, s'unit à la Reine du ciel et de la terre pour protéger l'enfant mis sous ce double patronage.
A dix ans, Eustelle avait reçu l'instruction du pauvre ; elle savait lire, écrire et compter. Rien ne présageait les grâces que Dieu voulait accorder à cette âme, ni les ardeurs de l'amour divin qui devaient la dévorer. C'était une enfant intelligente et
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pleine d'amour-propre, vive et impatiente, aux caprices de laquelle, comme toujours, les parents accédaient avec un peu trop de complaisance. A l'époque de sa première communion, la grâce de Jésus commença de parler à son cœur. L'exemple ajoutait son autorité à cet attrait puissant. Elle regardait avec envie et admirait avec simplicité à l'église une jeune personne pieuse à laquelle elle eût voulu ressembler. Elle comprenait combien il fait bon vivre sous la houlette du bon Pasteur, et les riches pâturages de l'amour divin séduisaient et attiraient déjà cette innocente brebis. Elle écoutait la voix suave, harmonieuse et triomphante du bon Jésus, qui, à cet instant de la vie, appelle toujours les petits enfants avec un accent tendre et bénin qu'on peut bien méconnaître, mais qu'on n'oublie jamais. L'aimable Sauveur, qui se plaît à répandre ses enseignements, sait bien aussi, en dépit de la faiblesse de l'âge et de l'intelligence, les faire fructifier dans le cœur de ses petits amis; la grandeur de Faction qu'ils vont accomplir et qu'ils ne peuvent apprécier, les pénètre et les confond. Eustelle s'y préparait parla prière et s'excitait à la piété. L'exercice du chemin de la croix lui plaisait surtout. C'est la voie royale des chrétiens. Quatre fois par semaine, la pieuse enfant y suivait son maître et son vainqueur pour lui demander la grâce de bien faire sa première communion. Dans l'âme la plus pure, le péché a toujours quelques racines. L'ennemi
sème de l'ivraie, même dans les héritages les mieux gardés. L'amour-propre n'était pas étranger au cœur de cette enfant, et elle mettait quelque complaisance à se rendre cette justice, qu'elle était plus pieuse et plus instruite que ses compagnes. La perfection ne s'acquiert pas en un jour.
Après sa première communion, Eustelle fut placée en apprentissage pour s'exercer à ces délicats et chétifs travaux des doigts dont les femmes sont condamnées à tirer péniblement leur vie.
C'est la triste et lamentable condition de l'enfant du pauvre, d'être exposé avant l'âge du discernement à toutes les séductions de l'extérieur, au danger des nouvelles connaissances, à la contagion des mauvaises compagnies, sans soutien, sans guide, sans protection, abandonné tout entier, au moment où les passions s'éveillent, à l'enseignement pervers des enfants de même âge et quelquefois sous la direction d'ouvriers scandaleux dans leurs actes ou leurs paroles. Que la Vierge très pure protège toutes ces pauvres âmes arrosées du sang de son divin Fils !
Dans cette nouvelle position, Eustelle sentit bientôt sa piété s'affaiblir. L'amour du plaisir pénétra dans son cœur, le goût de la parure, la passion de la danse surtout l'avaient entraînée. ;< Je puis dire, écrit-elle, avoir aimé la danse autant qu'il est possible de l'aimer ; je comptais les instants jusqu'à celui où commençait ce dangereux plaisir, si
capable de perdre la jeunesse. » Elle remplissait cependant toujours les devoirs essentiels des chrétiens, et la grâce la poursuivait. L'exemple surtout agissait sur elle, et elle a raconté avec une étonnante énergie tous les combats de son âme. Elle avait quinze ans lorsque l'Église ouvrit ses trésors et célébra un jubilé. L'attrait divin triompha. Eustelle voulut profiter des grâces que l'Église accorde en ces jours de bénédiction. Le prêtre auquel elle s'adressa connut tout de suite les vues de Dieu sur cette enfant bénie ; il exigea d'elle la promesse de renoncer au plaisirs de la danse, en l'engageant à répondre aux desseins particuliers que le Seigneur avait sur son âme. Elle s'avança allègrement dès lors par cette voie chrétienne, qu'on peut bien dire qu'elle n'avait point abandonnée. Elle se mit sous la protection de la sainte Vierge, et récitait chaque jour le chapelet en demandant la grâce d'un vrai retour. Le démon, cependant, lui préparait une occasion de chute où elle vint éprouver sa fragilité. Conduite par hasard à une réunion où l'on se mita danser, elle ne sut pas résister à la tentation, et malgré la voix de la conscience qui lui rappelait sa promess olle céda à l'attrait du plaisir. Elle n'y trouva plus les mêmes agréments qu'autrefois : « Le doigt de Dieu, dit-elle, était là. Depuis cet instant, je dis sincèrement au monde qu'il n'était rien pour moi, résolue d'éviter tout ce qui pourrait m'en rapprocher désormais. »
La grâce fortifia cette résolution généreuse et lui donna une énergie admirable. Tout étrangère au monde en effet, cette enfant de quinze ans n'eut plus d'autre idée, d'autre paix, d'autre ami que Jésus. Tout ce qui pouvait la distraire de cette unique affection de son cœur, lui devint à charge. Elle ne conserva aucune de ses amitiés mondaines, elle évitait toutes les conversations inutiles, et craignait jusqu'à l'ombre d'un délassement qui eût pu la ravir à ce cher souci.
Ce qui sans doute la plaça tout de suite à un degré éminent de vertu, ce fut l'amour du sacrifice : il n'y avait pas d'invention ingénieuse dont elle ne s'avisât pour témoigner à Jésus qu'il lui tenait lieu de tout. Elle lui offrait constamment en holocauste ses désirs même les plus innocents, et trouvait à chaque instant du jour moyen de se mortifier, s'interdisant les satisfactions les plus simples et les plus naturelles, se faisant une loi de ne pas regarder un convoi qui passait sous ses fenêtres, refusant de lever les yeux sur son évêque qui officiait à Saint-Palais, et différant pendant des semaines entières à ouvrir une lettre dont le contenu l'intéressait beaucoup. On hésite si souvent à réprimer et à combattre les mouvements les plus impétueux et même les plus vifs de son cœur, et les chrétiens souventes fois sont si faibles et si lâches, quand il s'agit de se vaincre, que plus d'un peut-être sourira de pitié et trouvera
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ces pratiques puériles et vaines ; cependant, Seigneur Jésus, il est bien vrai que les plus grandes faveurs y sont attachées. Le cœur du crucifié est ému de ces simples et naïfs témoignages. C'est la marque de sa familiarité. Les époux ne prouvent et n'affermissent leur union que par les petites concessions de tous les jours. Il n'est personne qui, les ayant pratiquées quelquefois, n'y ait puisé des forces singulières. Chacun de nous, aux jours heureux de la conversion, ou à quelques instants d'une ferveur non commune, a sans cloute ressenti cet amour des sacrifices et goûté ces douceurs infinies. Mais l'homme est misérable, il néglige les grâces qu'il reçoit, et c'est notre histoire à tous que le livre de Y Imitation a racontée dans cette triste parole : Souvent on trouve qu'au commencement de sa conversion on était meilleur et plus pur qu'après plusieurs années de pratique chrétienne.
Il est facile cependant de persévérer et de s'avancer dans la voie de la perfection : il ne s'agit que de répondre aux grâces que le Seigneur prodigue. Eustelle sut les mettre à profit : aussi s'étonne -telle du peu de combats qu'elle eut à soutenir avec ellemême : « Je ressentis dans tout mon être un changement extraordinaire, et c'était sans peines, sans violences, sans combats, que la vertu venait habiter dans mon âme; on eût dit qu'elle était naturelle en moi : voilà l'ouvrage de la grâce, et voilà le fruit de l'amour de Jésus. »
Le diable cependant ne pouvait supporter ce triomphe si facile du Sauveur, ni voir sans rage les fortes étreintes de l'amour divin sur une âme soumise. Cet antique et insatiable ennemi du salut des hommes ranima donc ses fureurs. Le monde, cet adversaire constant de Jésus, aussi pervers peutêtre et plus tyrannique à Saint-Palais qu'à Paris, s'émut contre cette jeune fille qui rompait avec lui. Il déploya cette haine persévérante et enragée dont il poursuit toujours les amis et les œuvres du bon Jésus. La calomnie et la médisance s'exercèrent sur Eustelle. Les avis charitables, les sages conseils, les recommandations aigres et prudentes ne lui manquèrent pas. C'est toujours ce vieil artifice, et constamment employé, de décrier et d'outrager de toutes manières les serviteurs du Dieu aimable, et puis d'aller auprès d'eux, avec un visage bénin et une parole emmiellée, protester de l'affection qu'on leur porte, les engager à quitter le projet embrassé et à ne pas se perdre en poursuivant un but extravagant ou en prétendant à une perfection chimérique, Eustelle devint en peu de temps l'unique conversation et la fable de Saint-Palais. Saintes même s'émut. Chacun trouvait à dire et à gloser sur le compte de cette enfant. Toutes ses actions étaient surveillées; ses démarches examinées; commentées, blâmées. On ne pouvait se taire sur cette humeur sauvage qui l'éloignait des réunions et des promenades. On la gourmandait sur ses longues prières
et sa tenue modeste à l'église. Surtout on se scandalisait de ses communions fréquentes. L'enfant, dans ces premiers temps, s'approchait de la sainte table tous les quinze jours d'abord, puis une et bientôt deux fois par semaine. Les cabarets de la ville et du faubourg dogmatisèrent contre cet abus des sacrements. La pauvre fille était montrée au doigt dans les rues. Elle ne pouvait entrer dans une maison qu'aussitôt chacun ne s'empressât à la sermonner et à la convaincre du tort qu'elle se faisait. Sa dévotion était la raison de tout. Elle sortait d'apprentissage et avait quelque peine à trouver du travail. Sa piété, disait-on, en était cause. Les dévotes mêmes, les dévotes surtout ne la ménageaient pas. Elles lui épargnaient moins que tout autre les conseils et les interprétations charitables. Elles trouvaient ses excès ridicules, prétendant qu'elle en faisait plus qu'une religieuse, et que la vanité était son unique mobile. Le blâme ne s'attaquait pas à elle seule. Il enveloppait son directeur, et il n'était point d'absurdité qu'on ne débitât sur son compte. Il faut savoir ce que sont les caquets d'une petite ville, il faut se représenter ce bruit importun, monotone, persévérant, inévitable; il faut s'imaginer ces contes ridicules, toujours accueillis et augmentés, et rapportés constamment en dépit de tous les démentis à celui qui en est le héros. Eustelle supportait cela avec patience. Elle était entrée vigoureusement dans la voie chrétienne. Elle embrassait
volontiers ces contradictions. Elle les aimait pour elle, elle les souhaitait aux autres, et ne pouvait s'empêcher de se réjouir en songeant que toutes les calomnies et les jugements portés contre son directeur lui acquerraient une place plus éminente dans le Paradis. C'est le grand mystère de la grâce, l'ineffable joie de la pratique chrétienne. Toute contrariété s'y évanouit dans l'amour de Jésus. La souffrance la plus aiguë et la plus horrible est changée en délices, et Marie sur le Calvaire, contemplant son Fils dans cet état pitoyable où nos péchés Font réduit, sanglant, défiguré, attaché et expirant sur la croix ; Marie, on n'eu peut douter, sentait une joie céleste et divine inonder son cœur transpercé. Ojoie des douleurs! volupté des souffrances portées avec résignation ! véritable avantgoût du bonheur de la patrie !
Eustelle savourait doucement ce suave calice des amertumes, et n'eût pas voulu pour beaucoup laisser tomber une seule goutte de ce breuvage enivrant préparé par la grâce du Rédempteur. Elle recevait avec une inaltérable douceur les avis qui lui étaient adressés, disant, pour toute réponse, que les persécutions qu'on lui faisait subir étaient de nature à l'encourager. Il lui arriva même plus d'une fois d'entrer dans des maisons pour s'exposer aux aigres reproches qu'elle savait bien qu'où ne lui ménagerait pas ; et, quand elle avait supporté avec patience les exhortations insipides que chacun
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se croit toujours en droit de faire aux amis du Seigneur, quand la paix de son âme n'avait pas été troublée par ce flot de paroles stériles qui composent la sagesse du monde, elle se retirait calme et sereine, avec la fierté naïve de l'enfant qui sait avoir mérité le sourire de sa mère. Une seule fois, elle répondit aux réprimandes qui lui étaient adressées. Son père, obsédé des rapports qui lui étaient faits chaque jour, des conseils qui lui étaient donnés constamment d'employer son autorité pour faire cesser ce qu'on appelait un scandale, lui défendit enfin de faire la sainte communion tous les dimanches. L'enfant répondit avec fermeté qu'elle était désolée de le voir adopter ainsi le langage des impies, mais qu'on ne viendrait jamais à bout de changer ses résolutions.
Elle était soutenue au milieu de ses épreuves par sa tendre affection pour Jésus, son ferme désir de rester unie à sa volonté sainte, et surtout (ce qui est le trait principal de la piété de cet enfant) son amour pour la divine Eucharistie, qui dépassait toute imagination. Dès les premiers temps de sa conversion, elle en avait ressenti les atteintes et goûté les ineffables douceurs ; ses désirs embrasés et les saveurs admirables qu'elle trouvait à la table du Sauveur s'accroissaient chaque jour. Sa pensée unique, constante, perpétuelle, était de se tenir fidèlement unie à ce qu'elle appelle délicieusement « le mémorial de l'amour. » Elle partageait
tout son temps entre l'action de grâces et Facte de désir. Elle avait besoin, en effet, de ce pain des forts. Dieu la réservait à des luttes terribles. Il n'y a pas de saints sans tentations; c'est la tentation vaincue qui fait le mérite et la gloire. Mais la bonté divine ménage l'humaine faiblesse. Elle a prévu toutes les nécessités de l'âge le plus tendre, et préparé avec souci, clans le sein des mères, l'aliment des nouveau-nés. Elle prodigue toutes ses douceurs aux âmes nouvellement régénérées, et le néophyte trouve pour aliment de sa piété naissante le lait rafraîchissant et le miel parfumé des consolations célestes. Heureux l'enfant sage et béni qui sait les savourer dans le silence de son cœur, et, semblable au divin modèle, croît chaque jour en grâce et en vertu ! Les peines et les tentations viendront plus tard remplacer par leurs délices âpres et fortifiantes ces douceurs des premiers jours, et la bonté divine, toujours éveillée, les dispensera selon l'accroissement des forces. C'est pour faire éclater sa gloire et leur préparer des triomphes que Dieu livre ainsi les hommes aux assauts des puissances malignes. L'histoire de Job est connue.
Gomme le saint homme de la terre de Hus, la pauvre Eustelle triomphait de toutes les atteintes extérieures du démon, et elle était réservée à d'autres combats. Jésus lui fit comprendre que l'état de paix et de sécurité dont jouissait son âme au milieu des attaques du monde, serait bientôt
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troublé; elle se disposa donc à recevoir avec soumission, avec joie, avec amour, comme elle dit, les différentes épreuves par lesquelles il plairait à la bonté suprême de la purifier. « Jésus permit que mon âme, dit elle encore, fût livrée à un déluge de peines intérieures. Elles furent si effroyables, que le souvenir m'en fait frémir. » Nous ne pouvons prétendre à les raconter ici. Nous nous garderons d'altérer, en voulant l'analyser, le récit qu'a laissé la vierge de Saint-Palais des luttes sublimes auxquelles peut être appelé un chrétien. Nous craindrions d'enlever aux détails de ces effrayantes souffrances l'admirable cachet de vérité et de simplicité que leur impriment les paroles naïves de celle qui les a ressenties. D'ailleurs, de telles choses restent toujours obscures et voilées pour les âmes vulgaires. La parole humaine a ses impuissances. Malgré les lumières que nous apportent ces âmes familières aux conversations intérieures et habituées à scruter les replis de leur conscience, nous devinons qu'elles ne peuvent tout dire : pour avoir l'intelligence des angoisses qu'elles racontent, il faudrait avoir supporté quelque chose d'analogue, et nous aurions peur de nous égarer en voulant pénétrer de tels mystères.
Durant dix ans, Eustelle souffrit dans son âme tout ce qu'il est possible de souffrir. C'étaient des désolations et des inquiétudes étranges. Il y avai des instants où elle se trouvait, c'est celle qui s'ex-
prime ainsi, comme étranglée, et passait rapidement par des alternatives d'obsession et de délivrance qui la faisaient mourir. Les scrupules s'agitaient dans son cœur, elle était poursuivie par toutes sortes d'imaginations. Des distractions sans nombre venaient l'assaillir au milieu de ses prières et la détourner de l'oraison. La puissance du démon put s'exercer sur elle jusqu'au point de lui ôter tout souvenir de s'être acquittée d'un devoir religieux. Mais c'est surtout au sujet de l'angélique vertu que les attaques des puissances des ténèbres furent vives et persévérantes. Sans cesse, des légions d'esprits impurs tournaient autour d'elle, présentant à son imagination alarmée les spectacles les plus horribles et les plus révoltants. Elle redoutait surtout la fin du jour et le commencement des ombres de la nuit. Plus d'une fois, elle se trouva comme aux portes de la mort, et elle était en quelque sorte agonisante par la violence des combats qu'elle avait à soutenir. Cependant, le Sauveur ne l'abandonnait pas dans ces moments terribles. « A l'instant où l'action du démon devenait plus forte, écrit-elle, de mon côté, ne sachant vers quel point porter mes coups, craignant d'être déjà vaincue, mais ne l'étant pas, effrayée et alarmée, j'élevais mes mains et mon cœur , ou plutôt tout mon être vers ce Jésus bien-aimé ; alors il se présentait à mon âme dans son humanité, avec une bonté et une majesté sans égales, et il me
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faisait entendre ces paroles : Me voici, ne crains rien. »
Pour répondre à des grâces si singulières, et aussi pour résister avec cette force invincible à ces affreuses tentations auxquelles tant crames élues ont été livrées, Eustelle ne se contentait pas d'implorer le divin Sauveur au moment du danger. Sa conversation habituelle était avec lui. Elle le gardait dans son cœur. Il était sa force et sa consolation, et ce ne fut point une de ses moindres épreuves que le temps de sécheresse et de délaissement qu'elle eut à subir, où il lui semblait que ce Sauveur aimable repoussait son amour et lui adressait avec mépris ces paroles qui la navraient : Va ! je te rejette, tu ne me seras plus rien! Comme saint François de Sales, qui eut à supporter une tentation analogue, elle se soumettait en gémissant à cet avis douloureux, et, regardant Jésus avec amour, le bénissait encore de ses rigueurs. Tout pour Jésus et tout par amour! c'était sa devise, et ce fut cet amour qui lui attira tant de grâces. Elle en multipliait les preuves; nous avons parlé déjà de ces mortifications si précieuses et si simples qu'elle pratiquait avec une constance incroyable, et qui ne suffisaient pas encore à son besoin de confession et de témoignage. Elle voulut employer ces instruments de pénitence, dont l'usage salutaire et recommandé par l'Église sera toujours accueilli par les âmes vraiment chrétiennes. Mais M>r l'évêque de la
Rochelle (1), qui fut un père tendre et plein ch sollicitude pour cette âme bénie que la Providence avait placée sous sa houlette, s'opposa à ses désirs; elle dut se contenter de la mortification intérieure, Elle y joignait, il est vrai, toutes les austérité:? qu'elle pouvait imaginer et qui ne lui étaient poinl interdites formellement. Si petites qu'elles fussent, elle ne les dédaignait pas. Son imagination, d'ailleurs, était ingénieuse sur ce point. Nous avons cité déjà quelques exemples, il en faudrait cite:; encore. On ne se lasserait point à rapporter des faits aussi touchants et dont l'imitation est si facile. Dans les premiers temps de sa conversion, si parfois la pensée lui venait de prendre quelque délassement, si un faible et innocent désir d'aller à la promenade, par exemple, s'éveillait en elle, aussitô': elle entendait au fond de son cœur ces tendres et amoureuses paroles : Je dois te suffire en tout : no puis-je pas te récréer et délasser ton esprit ? Elle suivit avec docilité ces invitations aimables et s'y conforma avec rigueur. Sans cesse la pensée du sacrifice était présente à ses yeux. Elle détournait ses regards de tout ce qui eût pu les flatter, elle évitait de respirer le parfum des fleurs qu'on lui apportait, ne trouvant de douceurs et de suavités
(l) Clément Villccourl, né à Lyon le 9 octobre 1787,, évoque de la Rochelle en 1835, cardinal le 17 décembre 1855, et appelé par le pape Pie IX à Rome, où il est mort le 17 janvier 1867.
qu'à ces fleurs éternelles que Jésus préparc dans sa gloire pour la couronne des élus. Elle conservait cependant toujours l'extérieur doux, aimable, avenant d'une véritable épouse de Jésus-Christ. Aucune gêne n'apparaissait en elle : au milieu de ses plus grandes douleurs et de ses plus horribles tentations : ceux qui avaient pénétré quelque chose de ce qui se passait au fond de son âme et des affreux tourments auxquels elle était en proie, ne pouvaient assez s'étonner de l'amabilité de toute sa personne et de la force avec laquelle elle triomphait de son cœur et imposait silence à ses alarmes.
C'est pendant ces épreuves qu'elle songea à se lier par le vœu de chasteté, repoussant ainsi les tentations par une obligation plus étroite, et répondant par une sorte de défi aux attaques du démon. Dès l'instant de sa conversion, d'ailleurs, elle avait ressenti un attrait marqué pour Tangélique vertu, et jamais, depuis son retour à Dieu, elle ne se rappelait, disait-elle, avoir eu, même au milieu de ses combats, un seul reproche à se faire sur ce point. Après deux ans de prières, de sollicitations et de larmes, elle obtint la faveur dont elle s'était montrée si jalouse, et offrit à Jésus, au milieu d'une ivresse de reconnaissance et d'amour, l'holocauste d'une virginité perpétuelle. Comme toujours, Dieu répondit à ce sacrifice par des grâces plus abondantes. L'amour du silence, de la retraite, de l'oraison, toutes ces belles fleurs de l'amour de Jésus se
développèrent avec plus de vigueur, et exhalèrent de plus suaves parfums au milieu de ce cœur virginal. L'oraison surtout devint ses plus chères délices, et toutes ses pratiques de piété se réduisirent bientôt à ce seul exercice. L'amour qui l'avait inspiré y trouva encore un aliment et une force nouvelle. C'est l'excès de l'amour qui fait sentir et goûter tous les mystères de joie et de douceur que l'oraison réserve à ceux qui l'embrassent et la pratiquent assidûment ; et, dans ces épanchements de l'âme en présence de Dieu, elle rencontre de nouveaux mystères de force et de lumières qui entretiennent et raniment encore cet amour. Ainsi un cœur touché ne trouvera jamais d'allégement; et ce tourment de l'aspiration et du désir, cette soif insatiable de Jésus, qui s'accroît à mesure qu'elle s'étanche, est en même temps le plus précieux supplice et la plus grande joie que le tendre Sauveur puisse accorder à ses amis. Eustelle en porta toutes les peines, en savoura toutes les délices. Elle reçut dans l'oraison les plus grandes faveurs, elle y trouva tous ces fruits salutaires que les maîtres de la vie spirituelle assurent s'y rencontrer. C'est par l'oraison qu'elle apprit à se connaître ; c'est par l'oraison qu'elle acquit les vertus les plus solides et reçut les grâces les plus précieuses. Son amour pour la divine Eucharistie s'y ranima encore. Elle ne pouvait voir sans une amère douleur Notre-Seigneur si abandonné dans son
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tabernacle. Elle aurait voulu pouvoir demeurer sans cesse auprès de lui. Elle y restait autant de temps qu'il lui était possible. C'était une sorte d'aimant qui la retenait dans ce lieu plein de charmes. «Pouvait-il en être autrement? écrit-elle; une épouse laisse-t-elle indifféremment son époux ? Peut-elle voir et aimer autre chose que lui ? Jésus était pour moi, comme pour l'épouse des Cantiques, ce bien-aimé choisi entre mille. Oh! qu'ils sont divins les entretiens que l'on a avec Jésus ! que les heures alors passent vite ! que ses paroles sont délicieuses ! qu'elles sont suaves! qu'elles sont paisibles ! que ses caresses sont douces ! Mon âme se fondait au feu divin de sa parole. »
C'est au milieu de ces entretiens que le divin Sauveur exigea d'elle un nouveau sacrifice. Elle était pauvre, les biens périssables en ce monde n'avaient pas été son partage, et Jésus lui inspira de se vouer à une pauvreté plus absolue encore. Elle avait déjà reçu de ce cher maître un particulier attrait pour cette précieuse vertu. La sainte pauvreté était sa sœur, sa compagne inséparable, elle n'aimait rien tant au monde. Mais elle comprit le bonheur de pratiquer par obligation ce qu'elle avait d'abord observé par goût. Après avoir obtenu l'assentiment de son directeur et formulé son vœu, elle se mit à l'exécuter avec ce courage terrible dont tous les saints ont usé, qui fait frémir la nature et triompher la grâce. Elle n'eut plus jamais qu'un habillement,
jamais qu'une paire de chaussures à la fois. Elle no posséda plus d'ustensiles de cuisine : point d'argent, ou si peu que souvent le nécessaire lui manqua . « C'est alors, dit-elle, que j'étais heureuse, bénissant le Ciel quand je n'avais rien qui pût subvenir à mes besoins. » Un lit, une commode, une petite table, quatre chaises, composaient tout le mobilier de su chambre. Elle n'y voulait rien de plus, ne se laissant même pas aller à satisfaire l'innocent plais: :• de toute âme pieuse à posséder quelque objet (ta dévotion riche ou seulement joli. Par amour poir/ la sainte pauvreté, elle renonça au désir de brode:* un ostensoir pour sa chambre. Elle y laissa avec regret quelques humbles tableaux, par la crainte, en les ôtant, de chagriner ses parents. Elle y souffrit aussi un crucifix qui ne lui appartenait pas. mais elle préférait de simples croix de bois, h cause de leur pauvreté même. Son chapelet avait pour chaîne un cordonnet et se terminait par un petit christ en cuivre. Avant son vœu, elle en pos sédait un en argent qui valait bien un franc, elb s'en défit à cette époque, ne voulant rien garder qui fut capable d'attacher ou d'occuper son cœur. Il lui eût été bien facile d'avoir de tous ces petits objets de dévotion, des images, par exemple, que les âmes pieuses aiment à donner et à échanger, dons aimables ! témoignages d'une foi commune et d'une salutaire union de prières ! On lui en offrit, on lui en donna souvent : dans la vision d'une] per-
action plus haute, elle y renonça toujours. On lui avait donné une très belle Imitation, elle s'en défît encore. Elle était cependant, de cette condition humble et glorieuse où de pareils objets, si chétifs
(u'ils soient, sont précieux et recherchés. Mais son f> me, portée par l'amour de Jésus et comblée de ses faveurs, tendait vers un but qui lui faisait oublier toutes choses. Elle ne faisait usage que des aliments lès plus humbles, se contentant des choses les plus simples et les moins coûteuses, comme seules convenables à une personne pauvre. Pendant trois ans,
lie ne mangea que du pain noir et ne but que de i'eau ; malgré le désordre qu'avaient apporté dans za santé les angoisses des combats et plus encore ies ardentes aspirations de l'amour, elle eût coniinué plus longtemps ce régime de vie, si une volonté supérieure n'eût contraint ses désirs.
Le monde s'étonne de pareilles rigueurs ; il les i edoute plus qu'il ne les admire : il comprend si peu les choses de Dieu et de ses serviteurs ; son îaible cœur et sa petite intelligence ne peuvent entrer dans ce besoin des sacrifices, cet ardent désir des souffrances, ces embrassements passionnés de il croix qui sont la vie, toute la vie des chrétiens. '.1 cherche des explications niaises à ces mystères sublimes de l'amour, et ne veut voir, parmi ces familiers de la pénitence, dont la vie mortifiée condamne ses joies et ses oublis, que ceux dont les censées frivoles ont été brisées par quelque coup
de tonnerre. Il ne peut comprendre que ce soit l'amour, l'amour seul qui conduise à ces extrémités de la pénitence. Il ignore les doux enchantements de la grâce qui séduisent les cœurs purs et les ravissent dès leurs plus jeunes ans. Pour un Rancé qu'il cite, dont il accommode l'histoire à sa fantaisie, il oublie les saint Benoît, les saint Bernard, les saint François, les bienheureux Labre et tant d'autres, qui embrassèrent la pénitence sans avoir connu les étranges joies du monde, et se vouèrent aux larmes, à la prière, à la pauvreté, dès l'âge le plus tendre.
Eustelle peut être rangée parmi cette blanche et radieuse cohorte. Elle déplore, il est vrai, l'égarement de ses premières années, elle regrette d'être restée si longtemps indifférente à Jésus ; mais j'ai rapporté tous les scandales de cette première vie ; et elle avoue que ce n'était pas l'esprit de pénitence qui la conduisait, et qu'elle a été inspirée uniquement par un esprit d'amour.
Cette pauvreté qu'elle gardait si soigneusement sur sa personne, dans ses habits et sa nourriture, elle désirait surtout la mettre dans son cœur, a C'est la pauvreté d'esprit, dit-elle, qui seule donne à l'âme la vraie liberté ; » et elle s'appliquait à renoncer à ses désirs les plus simples ou même les plus justes. Elle avait fait à Notre-Seigneur le sacrifice du désir d'être payée de ce qui pouvait lui être dû pour son travail. Souvent elle n'avait pas
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un sou, et elle manquait des choses les plus nécessaires : — Jésus, se disait-elle, sait bien qu'on me doit et que je suis dans le besoin ; et elle se soumettait à la privation résultant de ces longs retards. « Une personne me devait trente sous, écrit-elle ; un soir que je passais devant sa maison, et que j'étais absolument sans une obole, cette pensée me vint à l'esprit : — Mais cette bonne personne devrait bien me payer, cela m'accommoderait bien dans le besoin où je me trouve. A l'instant même je fis cette autre réflexion : — Jésus, mon père et mon époux, le sait; il voit mon indigence. 0 mon Jésus! lui dis-je ensuite, je renonce à ce désir et je remets le tout entre vos mains ; vous m'enverrez cet argent lorsque vous le jugerez à propos : ce sera de votre main que je le recevrai. C'était un jour de carême, je me rendis à la prière ; mais à peine me trouvai-je à ma place que cette personne vint m'y remettre ce qu'elle me devait. Voilà ce qu'a fait Notre-Seigneur en plusieurs circonstances. »
C'est ainsi qu'elle passait sa vie, familière dans le commerce de Dieu, dont elle voyait et embrassait l'adorable Providence en toutes choses, reconnaissant et démêlant ses lois au milieu des événements les plus humbles et les plus communs, aussi bien qu'à travers les plus terribles et les plus douloureux. Lorsque le Sauveur exigeait d'elle quelque chose, il lui montrait à découvert son cœur miséricordieux,
lui disant avec effusion : Tel est mon bon plaisir. Elle était déjà éclairée sur le prix des sacrifices, mais la pensée du bon plaisir de Jésus la transportait. Dans cette vue, elle embrassait avec ardeur toutes les peines : les plus cuisantes lui semblaient douces. L'inquiétude pour le salut de quelqu'un des siens dont elle voyait l'âme en danger, la rongeait ; elle s'y soumettait avec amour et en bénissant Dieu. Humble, soumise, uniquement attachée à connaître cette volonté de Jésus, elle y adhérait de tous les points, elle y plongeait, elle y perdait tous ses désirs : elle s'anéantissait tout entière dans cet abîme de la miséricorde. Ce n'était plus dès lors le moment des tentations et des combats ; il n'y avait plus dans ce cœur que les agitations, les perplexités, les angoisses et aussi les saintes joies, le calme ravissant, les triomphes adorables de l'amour. Dans cette humilité et cet anéantissement, tout appliquée à la conformité à la volonté divine, cette âme recevait les grâces les plus précieuses, les communications célestes l'inondaient dans son abaissement ; Jésus tenait avec elle un commerce familier, et le parfum des plus exquises vertus montait de ce cœur vers le Père éternel. Les hommes, ces créatures inintelligentes et ingrates, commencèrent même à soupçonner quelque chose de mystérieux et de grand, et les lettres de Marie- Eustelle, durant ses dernières années, prouvent que Dieu lui avait donné la consolation de rencon-