‹ Les Serviteurs de DieuChapitre 2 sur 4 · MARIE-EUST2LLE · texte numérisé non relu

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trer enfin des amis pieux et pleins de considération pour ses vertus.

Elle passa ainsi les dernières années de sa vie au milieu de ces lumières et de ces joies : lumières et joies sans doute bien imparfaites, et qui, en consolant et touchant son cœur, le faisaient encore souffrir et augmentaient l'ardeur de ses désirs et ses besoins d'amour : sublimes toutefois, et dont la pensée la confondait. Elle s'humiliait devant ces grâces si précieuses, elle cachait aux hommes les excès de cet amour qui la faisait mourir. Elle avait pu, cédant aux avis de son évêque et aux instances réitérées de son directeur, entreprendre le récit des merveilles cachées de sa vie. C'est ce récit que nous avons suivi pour connaître les diverses épreuves auxquelles il a plu à la divine Providence de la livrer. Elle n'a pu se résoudre à raconter les mystères de la paix de ses quatre dernières années. Elle est morte à vingt-huit ans, laissant inachevé ce manuscrit qu'elle avait eu tant de répugnance à commencer. Ses lettres, cependant, suppléent à ce silence. Si elle n'y rapporte pas toujours très clairement et avec suite les grâces que Dieu voulut répandre sur elle, elle en dévoile assez pour faire soupçonner des merveilles ; surtout elle témoigne par quels sentiments d'humilité et de ferveur elle répondait à ces grâces. Ces lettres, recueillies après sa mort, et jointes au récit inachevé de sa vie, ont été publiées par les soins de M>r révoque de la

Rochelle. Le prélat a fait précéder ces pages, écrites par une humble couturière d'un petit village de son diocèse, d'un mandement plein de piété et de reconnaissance envers le Dieu qui fait éclater sa magnificence parmi les petits et les humbles.

« J'aimais toutes les vertus, autant les unes que les autres, mais d'une affection entière et parfaite. Je ne saurais presque dire celles qui m'ont plu davantage, et pour lesquelles j'aurais eu plus d'attrait. J'aimais beaucoup l'humilité et la charité, mais j'aimais autant la patience, la douceur; l'obéissance me ravissait ; la charité pour le prochain me charmait ; la prudence, la justice, la force, la tempérance m'étaient infiniment chères : j'appelais la pauvreté ma sœur; j'étais portée à la mortification extérieure; je sentais tout le prix de la mortification intérieure, qui est la gardienne de la céleste pureté. La foi semblait n'avoir plus pour moi de nuage ; l'espérance était si ferme dans mon cœur, qu'elle me faisait' jouir par avance des prémices du ciel ; et ce divin amour, cet amour ravissant, cet amour entraînant, cet amour enivrant, vous savez, mon père, ce qu'il est à mon cœur. »

Ces paroles, inspirées par son esprit d'obéissance aux ordres de son évêque, qui avait recommandé à Eustelle d'écrire avec soin et avec un enchaînement régulier tout ce qui regardait sa vie spirituelle, le passage de ses affections encore terrestres à des affections pieuses, puis à un état sur-

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naturel; ces paroles, disons-nous, indiquent l'état de son âme, que ses lettres dévoilent et montrent rayonnante au milieu des feux et des splendeurs de l'amour divin. Ce n'est pas qu'elle fût portée à s'ouvrir à toutes personnes sur les communications célestes et les consolations dont il plaisait au bon Dieu de l'inonder. Elle remarque, au contraire, combien les âmes conduites ainsi par des voies extraordinaires doivent être discrètes et réservées, et combien il serait dangereux pour leur salut qu'elles prissent quelque plaisir à révéler les mystérieuses faveurs que l'Époux leur accorde. Mais l'accent reste toujours ; et quand elle entrelient ses amies des ineffables mystères du tabernacle, de cette prison obscure où se renferme le Sauveur méconnu et outragé, et où il veut demeurer jusqu'à la consommation des siècles ; quand s'échappent de son cœur avec une incroyable véhémence, les ardentes paroles d'amour pour l'Eucharistie, il faut bien reconnaître une âme nourrie divinement, plus éclairée que les autres et conduite loin au milieu des profondeurs de l'amour de Dieu. D'ailleurs, la divine Providence, qui semble avoir suscité cette enfant inconnue pour enseigner les sages et ranimer dans les cœurs tiècles des chrétiens de nos jours la ferveur eucharistique, la divine Providence, dont les voies sont toujours admirables et bénies, avait arrangé les choses de façon qu'en dépit de son humilité et de sa prudence les merveilles de

sa vie fussent révélées. Il y avait à Saint-Palais un jeune vicaire qu'Eus telle avait choisi pour directeur de son âme. Les besoins du ministère sacré l'appelèrent bientôt dans d'autres parties du diocèse, et Eustelle entretint avec lui une correspondance active. Pour avoir auprès d'elle un guide et un soutien, elle s'adressa alors à un saint prêtre, que les travaux de la prédication évangélique éloignaient souvent de Saintes, et auquel durant ces instants elle écrivait assidûment (1). Ce sont ces lettres qui, publiées aujourd'hui, sont un vrai trésor pour les âmes pieuses. L'ardente enfant y laisse voir toute l'effervescence des sentiments de son cœur envers Jésus. Jésus est l'unique pensée et le seul abri de son âme. Il y vit et y règne en vainqueur, il y excite, pour le sacrement adorable, des transports que nous ne pouvons raconter.

« Qu'ils sont doux, s'écrie-t-elle , qu'ils sont doux les attraits de Jésus dans l'Eucharistie ! qu'ils sont forts et puissants pour attirer les cœurs!... Ah ! mourons d'amour et de reconnaissance pour

(1) Joseph-Désiré Briand, né à Saint-Pierre de Miquelon, le 21 octobre 1793, fut ordonné prêtre à la Rochelle; après avoir été vicaire à Dompierre, il fut missionnaire diocésain de 1820 à 1830. Il resta toujours voué à la prédication en se retirant à Saintes : il s'adonnait en même temps aux études historiques et archéologiques et a publié une savante et édifiante Histoire de l'Eglise Saintone, en 3 volumes ; il a été activement mêlé à la découverte du tombeau de Saint-Eutrope au mois de mai 1843. Il est mort à Saintes le 22 décembre 1857.

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ce divin et mystérieux bienfaiteur ! Tout pour Jésus, rien pour nous satisfaire ; mort à tout ce qui n'est pas Jésus ! )> Et elle ajoutait. à une de ses amies : « Jésus a soin de ses amis ; vous, vous êtes de ce nombre. Soyez remplie de confiance en lui. Aimez, aimez : rien n'est doux que Jésus, il est notre centre et nous sommes faits pour lui. Ah ! soyez affamée de ce pain de vie, faites-en vos délices ; il fait croître les vierges, il embellit le brillant de leur chasteté. Chérissez cet époux et restez dans son cœur. » Elle s'écriait un autre jour : « 0 sacrement de l'Eucharistie '& unique ambition de mon cœur, objet de tout ce que je pense, de tout ce que je crois, de tout ce que je veux, que ne puis-je te faire connaître! ô mon frère en Jésus ! tâchons de rivaliser d'amour et de zèle envers ce gage de tendresse que le meilleur des pères à laissé à ses enfants. » Et ailleurs encore : « Eucharistie ! que ce mot résonne délicieusement au dedans de moimême ! O Jésus ! aimable Jésus ! achève ta victime, ou donne-moi de te faire connaître : car on te méconnaît, ô trésor caché dans le champ de l'Église catholique et apostolique. »

Jésus se plaisait encore à exciter par des faveurs merveilleuses cet amour qu'il avait éveillé dans le cœur de son humble servante. Nous avons déjà parlé des grâces qu'il lui accordait au temps de ses épreuves, où il se montrait à elle dans son humanité sacrée ; il lui faisait savourer jusqu'à l'excès,

pour ainsi dire, l'abondance des consolations et des douceurs que, sous le voile eucharistique, il aime à accorder aux âmes pures. Pour attiser le feu qui la dévorait, et la faire pénétrer plus avant clans le mystère de l'amour, il semblait prendre plaisir à écarter pour elle les humbles apparences dont il s'y enveloppe : sous la forme d'un enfant, il lui apparaissait au milieu des rayonnements de l'ostensoir, souriant, lui tendant la main et lui montrant son cœur ; elle l'apercevait, descendant à la voix du prêtre, du fond des splendeurs célestes, à travers la multitude des anges prosternés, pour se reposer sous les saintes espèces; elle le voyait attaché sur la croix par deux infâmes bourreaux, puis élevé tout sanglant entre le ciel et la terre : il y paraissait uniquement occupé des âmes stupides et ingrates, pour la plupart, qui étaient à ses pieds. Un jour, à la messe, elle vit à l'autel, après l'Évangile, Notre-Seigneur qui, avec un extérieur grave et plein de majesté, offrait à son Père céleste la victime sainte, qui n'est autre que lui-même. « La vue de ce Dieu-Homme consacrant son corps et son sang me pénétrait de joie et de bonheur. Avec quelle joie je désirais l'instant où le bien-aimé de mon cœur allait venir lui-même m'apporter ce pain des anges en se donnant à moi ! » Lorsque le soir, elle quittait l'église et qu'il lui fallait se priver de la présence réelle de Dieu renfermé au tabernacle, elle avait l'habitude d'aller embrasser les

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marches de l'autel, et le divin Sauveur aimait souvent à lui présenter ses pieds sacrés à baiser.

L'enfant recevait toutes ces faveurs célestes avec une vive reconnaissance et en même temps avec une humilité, une conscience de sa faiblesse et de sa misère, qui sont la vraie joie de Dieu et le signe infaillible où se reconnaissent les élus. M^r l'évêque de la Rochelle lui avait recommandé de faire, tous les mois au moins, quinze communions pour demander la vertu d'humilité si nécessaire dans cette voie où l'amour l'entraînait. Elle sentait tout le prix de cette belle et suave vertu, n Elle est l'échelle du ciel, disait-elle; le seul fondement de la sainteté. » Elle la demandait assidûment, et le vin généreux des voluptés divines qui enivrait son cœur ne troublait point son imagination. Elle reconnaissait combien un seul acte de la volonté a plus de prix que toutes ces illustrations, et pleine de ressentiment pour la bonté divine qui avait suscité cet amour et qui le comblait, elle n'oubliait pas ce qu'elle était par elle-même. « Je ne puis rien, disait-elle, sinon offenser mon Père qui est dans le ciel, à moins qu'il ne garantisse ma faiblesse. Oh ! que je suis indigne des faveurs divines! » En les portant avec une inaltérable confiance, elle gardait un certain tremblement, et demandait des prières en songeant au compte qu'elle aurait à rendre après tant de bienfaits. Elle souffrait de l'estime que, sur la fin de sa vie, elle ne pouvait s'empê-

cher de voir qu'on lui portait. Au carême de 1840, deux ans avant sa mort, elle écrivait : « On ne veut pas que je jeûne. Voyez à quoi je suis bonne : pas même à observer les lois de l'Église. Pauvre membre inutile ! Enfin j'obéis. Mais puisque je ne puis jeûner, je veux tâcher de me convertir entièrement dans ce carême. Priez pour cela. » Hélas! que nous sommes tous loin de ces beaux et humbles sentiments! Volontiers nous dirions notre conversion faite ; les vrais disciples de Jésus cependant ne connaissent que leur misère, et plus ils embrassent amoureusement le joug aimable du Consolateur, plus ils sont pressés de ce besoin de conversion qui est le désir, jamais comblé, de ressembler au divin modèle.

Au temps de ces visions intellectuelles dont nous avons cité quelques-unes, Dieu, avons-nous dit. faisait goûtera cette vierge l'excès de ses consolations: «Cher bon maître, s'écriait-elle; ô Jésus! c'est trop ! c'est trop pour ce lieu d'exil. Suspends un peu ces délices ineffables qui ne laissent plus à l'âme après elles qu'un degré à la béatitude céleste. » — « Aimons Dieu, disait-elle encore ; je sens une sorte de soulagement à répéter cette parole : » Notre-Seigneur lui avait fait connaître qu'il voulait qu'elle s'employât tout entière à l'honorer dans le sacrement de son amour : « C'est là notre demeure, notre chez nous, disait-elle gracieusement ; demeurez-y en attendant d'être introduits

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dans le chez nous glorieux que nous habiterons

pendant toute l'éternité Quelle consolation de

pouvoir dès ici-bas s'occuper ainsi de ce Dieu d'amour ! » En lui recommandant de faire de l'Eucharistie son unique occupation, l'aimable Sauveur lui avait fait comprendre les richesses infinies de ses miséricordes, lui insinuant qu'il aimait à répandre ses dons sur les sujets les plus faibles, lorsqu'il les trouvait soumis à l'exécution de ses desseins. Soumise dès lors, elle se laissait enchaîner par ces liens d'amour, et tout en avouant la profondeur de sa misère et combien elle était indigne de ces prédilections, elle suivait l'attrait divin qui l'entraînait au tabernacle, et répondait si bien au dessein de miséricorde que les faveurs de Dieu, s'augmentant toujours, l'inquiétaient par leur excès même. « Toutes choses, s'écriait-elle, me paraissent si claires que je crois n'avoir plus le mérite de la foi. » Parfois elle se reprochait d'être froide pour Dieu. Mais on reconnaît combien sa crainte est chimérique, et combien les expressions, le plus souvent, manquent à ses ardeurs. Jésus est son ami, son digne, son tendre ami. Elle est pleine pour lui d'une compassion charmante. « Pauvre Jésus! Il n'est pas aimé, il n'est pas connu! » Elle est entrée dans sa familiarité. Jésus lui a fait savoir qu'il aimait qu'elle s'entretînt avec lui, qu'il voulait qu'elle prît ses délices avec lui, que lui-même les trouvait avec elle, mais qu'il

exigeait un parfait détachement. Elle s'y appliquait; la volonté de Jésus était son paradis. En conséquence, l'ami toujours aimable lui dévoilait ses plus douces pensées; elle connaissait ses sentiments et ne craignait point de les interpréter : « Pensez combien notre ami Jésus est bon ; rendez-vous bien familier avec lui ; failes-lui de petites caresses; il aime cela. Pauvre Jésus ! » Elle eût voulu passer sa vie au pied du tabernacle, c'est là le lieu de son repos et de ses délices ; elle restait souvent à l'église une partie des nuits, en oraison, devant le sacrement de l'amour.

Les grâces qu'elle y trouvait lui faisaient ressentir plus douloureusement l'ignorance des hommes qui méconnaissent leur Sauveur ; elle déplore souvent l'aveuglement et la stupidité de leur cœur ; elle eût voulu donner sa vie pour faire connaître son maître plein de bénignité ; le besoin de sa gloire, l'amour de ses triomphes la pressaient autant que la charité envers ses frères. Elle éprouvait cependant une certaine joie à se trouver seule vis-à-vis de lui. Elle pouvait plus librement se livrer à sa contemplation, à ses larmes, à ses soupirs. Quelquefois aussi, elle se laissait aller à des excès qu'elle accusait elle-même. Un jour, elle s'élança vers l'autel, et, entourant de ses bras le tabernacle où repose Jésus inconnu et solitaire, elle embrassait avec larmes la porte de sa maison mystérieuse. Elle accusait ses faiblesses et se sou-

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mettait à la réprimande. Mais que ces excès sont rares, et qu'en somme Dieu doit être plein de miséricorde pour ces enivrements de l'amour, lui qui a tant à supporter du sommeil de l'indifférence !

Elle avait été chargée du soin de veiller au linge de la paroisse. Il n'est pas nécessaire de dire avec quelle joie elle s'acquittait de ses fonctions. Quelquefois, le sacristain s'étant absenté, il lui fut même donné de préparer ce qu'il fallait pour le saint sacrifice. Quel triomphe alors dans ce cœur amoureux ! « J'aime à penser que, comme la sainte Vierge, je suis employée au service du temple autant que ma vocation le peut permettre. » Elle se plaisait dans cette sacristie où ses occupations l'appelaient; elle la nomme sa chère sacristie ; elle en date plusieurs de ses lettres comme d'un endroit pieux et infiniment recommandable. Les chrétiens pensent ainsi. La sacristie avoisine l'église, c'est un lieu délectable, et nous tenons à honneur les services obscurs qu'on y peut rendre à notre Jésus plein de grâces. Combien Eustelle ne se trouvaitelle pas heureuse de toucher les linges qui avaient servi au sacrifice ! Quelle gloire pour elle de veiller à l'ornement des saints autels ! Avec quelle joie elle étendait sur la pierre sacrée les nappes que ses mains avaient blanchies et préparées ! Quand elle se trouvait seule occupée à ces soins pieux, il lui arrivait parfois de s'agenouiller en présence de cette porte, derrière laquelle repose l'inconnu et tout-

puissant Jésus, et appuyant sa tête sur cette pierre où chaque jour le sacrifice consolant et douloureux s'accomplit, elle se laissait aller à ses larmes, à ses prières, à sa contemplation , toute plongée dans la sérénité et le calme de l'amour de Jésus. Au milieu de ces joies naïves, ce cœur avait aussi ses orages. Il y avait ces excès de l'amour dont nous avons parlé, et que nous ne pouvons peindre. Elle contemplait alors cette porte jalouse qui lui dérobait la vue de son Sauveur ; elle eût voulu le tenir et le posséder, ce divin ami ; il semblait qu'il ne suffirait plus à ses ardeurs de le recevoir une fois chaque jour dans la sainte communion. Mais nous abordons un ordre de faits et de sentiments si extraordinaires que nous devons laisser s'exprimer elle-même cette amie passionnée du Sauveur.

« 0 ministre de Jésus, écrit-elle, qu'allez- vous penser de la témérité de mon amour et des désirs extravagants qu'il m'inspire ! Groiriez-vous que je ne cesse d'envier le sort des prêtres, à qui il est donné de pouvoir ouvrir fréquemment le saint tabernacle, et de tenir si souvent entre leurs mains le vase d'amour où Jésus se renferme. Cette seule pensée me donne une commotion universelle. Je la ressens à cette heure : tout mon corps est tremblant, et c'est à peine si ma plume peut tracer en ce moment les sentiments de mon cœur. Je ressens un mélange de bonheur, de crainte, de res-

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pect, mais surtout d'amour : que dis-je, d'amour ? c'est un transport inexprimable. Vous rappelezvous l'époque où je vous demandai d'ouvrir devant moi un ciboire vide ! Ah ! je ne vous disais pas alors tout ce qui se passait dans mon âme ; je me représentais ce vase rempli d'hosties consacrées aux saints autels par la vertu des paroles sacramentelles; et je me disais à moi-même : Ah ! s'il m'était permis alors de le presser contre mon cœur! Ce matin, la même pensée tourmentait mon âme altérée, brûlante, défaillante, parce que je brûlais d'un désir que l'Église ne peut me permettre de satisfaire. Je suis quelquefois obligée presque de détourner les yeux du saint tabernacle pour n'être pas tentée d'aller y appliquer des lèvres de feu. Le saint ciboire produit aussi dans mon cœur une émotion inouïe : j'y contemple des yeux de la foi notre Amour prisonnier; mais je voudrais pouvoir contempler encore les espèces sacrées dont il s'enveloppe comme d'un manteau de tendresse. Je souffre quelquefois qu'il y ait des personnes à l'église qui me gênent dans le besoin que j'éprouve de verser d'abondantes larmes, de sangloter à mon aise et de pousser des cris d'amour. Quand il n'y a personne dans le lieu saint, je suis à mon aise, il est vrai, pour donner un libre cours aux sentiments qui surchargent mon cœur. Mais me voilà en proie h des tentations qu'on peut regarder comme une espèce de folie.

Mon âme est tout à la fois inondée et brûlée ; mon cœur bat avec violence ; je veux franchir l'espace qui me sépare de Jésus ; j'ambitionne le bonheur de pouvoir tenir entre mes mains le vaisseau heureux qui le renferme, et, qui serait mille fois plus heureux que moi, s'il était capable de comprendre son bonheur ; je voudrais l'embrasser, le tenir collé sur mes lèvres, ouvrir mon cœur et l'y placer. Si pareille chose pouvait m'être permise, la plus cruelle des blessures serait pour moi la plus douce et la plus ravissante. Quelquefois je perds connaissance à peu près, mes membres se roidissent et deviennent froids, je sens que mes forces diminuent peu à peu, et je n'ai plus d'expressions à adresser à Jésus; les dernières ardeurs s'échappent de ma poitrine embrasée, et une défaillance générale règne dans mon corps. D'instants à autres, je me réveille pour m'écrier : Oh ! Jésus, que je vous aime! Faites-vous aimer des pécheurs que je vous recommande. Oh ! mon bien-aimé, mon âme vous demande; je ne puis vivre sans vous, mon cher Jésus ! Pourquoi ne m'est-il pas permis de vous emporter avec moi ! Je sens tout le poids de mon indignité, et cependant je suis attirée à vous par une force invisible et invincible. Cette force, c'est l'amour que j'ai pour vous, l'amour qui me fait mourir. Quelquefois je m'adresse aux bienheureux esprits qui environnent l'invisible majesté de mon Dieu, caché sous les voiles du sacrement, et je

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leur dis : Ce n'est pas pour vous qu'il est ici, c'est pour moi. Laissez-moi donc cette place que vous occupez près de lui. Pourquoi me Penlevez-vous ? Ne vous suffît-il pas du ciel, où vous le contemplez dans sa gloire! Place! je vous en conjure, à son amante exilée qui ne demande pour consolation de son exil que de l'approcher de plus près sur son trône d'amour. »

Ces véhémences ne satisfaisaient point encore à ses ardeurs : « Je ne puis vous dire tout, disaitelle : il se passe des choses vraiment inexplicables.» Mais, quand elle s'était laissée aller à exprimer ainsi l'effervescence de ses sentiments d'amour, elle recommandait de garder le secret le plus inviolable sur le contenu de ses lettres. Quelques semaines avant sa mort elle disait encore : « Quand vous avez quelque raison suffisante pour donner connaissance de mes lettres, n'en lisez jamais, je vous prie, les points qui pourraient paraître extraordinaires. Combien de personnes pourraient prendre occasion de rire sur des choses qui ne me paraissentpoint du tout risibles ; d'autres peut-être auraient la pensée de m'imiter en certaines choses, et ce second inconvénient pourrait être plus grave que le premier. »

M^ Tévêque de la Rochelle n'a pas cru devoir accéder aux derniers vœux, pour ainsi dire de cette docile enfant. Il a cru pouvoir, sans danger, manifester aux yeux des fidèles ces incroyables mystères

et ces travaux merveilleux de l'amour divin sur un cœur soumis et humble. C'est la prompte obéissance aux décisions de l'Église, et le détachement complet de ses propres sentiments, qui ont préservé Eustelle de tous les dangers qu'on peut rencontrer dans une voie aussi merveilleuse. Elle a donné des preuves de son attachement inviolable, non seulement en protestant de sa soumission, mais en quittant et détestant, sur une seule observation de son évêque, quelques sentiments d'un mysticisme erroné qui avait séduit son imagination par un faux air de grandeur et de sacrifice. Tout en reconnaissant que, si les fidèles eussent été dévorés de la plus pure flamme du saint amour, les saintes règles que l'Église a imposées à ses enfants eussent été peutêtre moins sévères et que Jésus eût, par exception, permis à ses amis des familiarités plus grandes, elle recevait et embrassait avec respect les règles vénérables que l'Esprit-Saint a dictées à son Église. D'ailleurs, elle ne se serait pas crue digne d'une exception ; elle trouvait que sa dévotion était une dévotion d'enfant; elle contenait et réprimait ses ardeurs avec ces charmantes paroles : « Quand Jésus fut remonté au ciel, sa sainte Mère se contenta de le recevoir tous les jours dans la communion, et ne se permit plus à l'égard de la sainte Eucharistie, ces innocentes caresses qu'elle avait prodiguées à Jésus enfant. Elle s'interdit ces baisers dont elle couvrait autrefois son céleste visage ; elle ne reçut pas cette

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manne sacrée pour la presser contre son cœur avant de la porter à sa bouche virginale ; elle ne demanda point de porter avec elle, sur son corps, ce mémorial de l'amour infini de Jésus-Christ pour les hommes, quoiqu'il n'ait jamais existé sur la terre de tabernacle aussi pur et aussi ravissant aux yeux du Seigneur que ce lis immaculé. »

Les prédilections divines confondent les visées de l'orgueil humain. Une pauvre fille, près de laquelle on eût passé avec indifférence, était ainsi l'objet des faveurs particulières du Tout-Puissant. A genoux dans une humble église de village, inconnue au monde, rien ne la distingue, sinon cette livrée de la pauvreté qu'elle avait si noblement endossée, et pour laquelle on ne se sent que du mépris. Les joies du ciel, cependant, sont dans son cœur; les anges connaissent cette enfant, et Jésus a mis en elle ses affections. Il se donne à elle, il se communique, il se livre tout entier, il entretient avec elle un commerce familier qui, s'il n'était leur joie, pourrait rendre jaloux les anges eux-mêmes. Il lui dévoile ses mystères, il lui montre ses volontés. « Notre bon Sauveur, dit-elle souvent avec candeur, m'a fait entendre son désir. » Ce commerce habituel avec Dieu influait sur sa personne. A travers sa simplicité et sa modestie rayonnait l'incomparable majesté d'une véritable épouse du Christ. Tout son extérieur marquait un air de sainteté qui imposait au premier aspect. Sa parole était pleine de

douceur, son langage de pureté. Le lecteur a pu juger avec quelle énergie et quelle éloquence cette enfant sans lettres exprimait les sentiments qui animaient son cœur. Elle savait encore garder les convenances avec un goût exquis et dont sa correspondance fait foi en plus d'une rencontre. Son ton se modifie selon les personnes auxquelles elle s'adresse. Elle a des lettres à une pauvre domestique de ses amies qui sont d'une amabilité et d'une grâce charmantes ; elle en a d'autres pleines de dignité, par lesquelles elle remercie quelques personnes pieuses des aumônes qu'elles lui ont faites. Car cette pauvre fille qui vivait de son travail et ne gardait que le strict nécessaire, pendant les dernières années de sa vie, où sa santé était devenue fort chétive, dut souvent avoir besoin des secours de la charité. Dieu les lui envoyait, et il faut admirer jusqu'aux larmes avec quelle reconnaissance elle acceptait ses bienfaits et avec quelle simplicité et quelle noblesse elle remerciait ceux qui en avaient été les instruments. Combien le pauvre est grand ! et de quelle dignité la pauvreté ainsi portée ne revêt-elle pas la misérable créature humaine ! Ceux qui approchaient Eustelle entraient sous ce charme. On avait confiance en elle, on lui demandait des conseils. Elle donnait ses avis avec simplicité, un peu confuse qu'on la consultât, mais ne se refusant pas à encourager au service de Dieu. En racontant ce qu'elle éprouvait, en s'excitant elle-même à l'amour

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du Sauveur, il lui arrivait parfois de reprendre et de redresser ce qui lui semblait défectueux chez ses amis. Elle s'efforçait avec douceur de tourner toutes leurs pensées et leurs désirs vers ce bien suprême qu'elle goûtait si amoureusement. Dans ses lettres adressées au jeune vicaire dont nous avons déjà parlé, et qui avait dirigé d'abord sa conscience, on sent une sœur affectueuse qui réprimande en souriant, et qui, tout en demandant des conseils, ne craint pas d'offrir les siens avec amitié. Les lettres au second ecclésiastique auquel la Providence l'adressa, ont un autre caractère. Elle subissait l'influence de la supériorité de l'âge, d'une plus grande expérience et d une sagesse plus mûre. Ce n'est plus une sœur qni, indifféremment, donne ou demande clés avis ; c'est une fille soumise, candide et respectueuse, qui dévoile son intérieur et attend une décision.

Aux ardeurs de la dévotion elle joignait les solidités de la piété. On peut s'étonner de sa sagesse et de sa prudence. Dieu ne semble l'avoir laissée s'attacher à quelques sentiments erronés que pour mieux manifester sa soumission à la voix des pasteurs. Son orthodoxie est rigoureuse, et on ne saurait comment, en des matières aussi délicates que celles qui l'occupaient sans cesse, au milieu des sentiments extraordinaires et mystiques qui Fanimaieut, elle a su garder si exactement les simples et droites voies, sans jamais gauchir. « C'est, dit

Msr l'évêque de la Rochelle, qu'il n'y point de meilleure école que celle cle l'Esprit-Saint. » Et Eustelle a bien reconnu aussi cette vérité lorsqu'elle écrivait ces douces et charmantes paroles : « Le disciple bien-aimé n'est pas seul sur le sein du bon Sauveur: il est bien donné à sa pauvre servante d'y reposer avec amour, de sentir le battement cle ce cœur qui bat pour elle. Unie à ce cœur adorable, elle se nourrit d'amour. C'est de là que lui vient l'onction qui l'instruit et l'éclairé. » Nous l'avons dit, dans cette voie merveilleuse où elle était conduite, l'humilité était sa sauvegarde, et sans les lumières promises par Jésus aux humbles, on ne saurait concevoir comment cette fille ignorante a pu pénétrer les mystères que les docteurs débattent et décident dans leurs veilles. La simplicité de sa sagesse ravit. Elle ne l'a point étudiée, l'expérience seule la lui a fait connaître, et elle en dévoile les trésors avec modestie et fermeté en même temps. Ecoutons-la sur l'oraison, qu'elle pratiquait si assidûment :

« Il est essentiel, pour la disposition à la sainte oraison, de travailler à acquérir la mortification intérieure qui consiste à ruiner ses petits penchants intérieurs : car plus nous aurons soin de vider notre âme de nous-mêmes, plus l'époux céleste la remplira. Lorsqu'on veut remplir un vase de quelque liqueur précieuse, on a soin ordinairement de le nettoyer ; de même notre âme a besoin d'être pure

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pour contenir le parfum du don d'oraison. Allez à Jésus, dépouillée vous-même; tenez-vous à ses pieds, comme l'amante Madeleine. La prière est une élévation de notre cœur vers Dieu : la connaissance de ce qu'il est et de ce que nous sommes suffît, en sa présence, pour nous maintenir dans l'humilité la plus profonde. Dieu est au dedans de nous plus que nous sommes en nous-mêmes. Aussi Jésus-Christ disait-il: le royaume de Dieu est au dedans de vous. Accoutumez-vous à voir notre bon Sauveur présent dans votre âme et reposant sur votre cœur. Durant l'oraison, soyez devant lui comme une plante malade qu'on expose aux bénignes influences de l'astre du jour; comme un pauvre à la porte d'un riche; comme une goutte d'eau qui s'abîme dans l'Océan ; comme le néant qui se perd dans son tout. Dites, comme l'aveugle de l'Évangile : Seigneur, faites que je voie! C'est surtout la divine Eucharistie qui doit être le sujet de votre oraison. Lorsque votre cœur s'unit à ce Dieu sauveur, la vue de cette faveur doit embraser votre âme et l'embraser du céleste amour ; demeurez alors calme et paisible devant Jésus, comme une statue qu'un maître aurait placée dans une niche. Écoutez Jésus et répondez-lui intérieurement; il entendra bien votre langage. Aimez-le doucement, sans crainte, sans inquiétude : laissez-vous pénétrer de son amour ; les désirs suffisent quelquefois dans la peine, et la confiance la plus parfaite en doit être

le fruit. Enfin ne vous rebutez pas des difficultés que vous pourrez rencontrer dans cet exercice; le démon sait le bien qui en résulte, aussi tâche- t-il d'en détourner les âmes. Mais ayez bon courage, aimez beaucoup. Pour cela il faut du temps : le jardinier qui sème n'est pas prêt à recueillir des fruits; il attend que le pépin qu'il a confié à la terre devienne un rejeton et qu'il grandisse, puis il y insinue la greffe, autrement il ne serait qu'un sauvageon; il lui donne, s'il est nécessaire, un tuteur pour le soutenir: il le soigne lui-même; il le taille quand le temps est venu. Ce n'est qu'après tous ces soins divers que l'arbre enfia produit des fleurs qui, plus tard, se changent en fruits. Il en est de même de notre âme. Le jardinier qui la cultive c'est Jésus; mais il faut que nous coopérions à sa culture ; cette coopération est facile : la grâce est là pour nous assister. Comptez donc bien sur son secours; aimez l'oraison: elle est la source de l'union avec le Dieu sauveur; elle seule dispose d'une manière parfaite à la sainte communion. Faites-en vos délices, et cette union, commencée sur la terre, sera le gage de l'union que je vous souhaite. »

Avec le Sauveur annonçant à ses apôtres qu'il leur donnait pouvoir sur les serpents, que les esprits leur seraient soumis, et que leurs noms étaient inscrits dans les cieux, on peut bien s'écrier: «Je vous confesse, ô mon Père, Seigneur du ciel et de la terre, parce que vous les avez cachées ces choses

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aux prudents et aux sages, et que vous les avez révélées aux petits et aux ignorants. » La pauvre Eustelle ne s'enorgueillissait pas de ces dons du Seigneur. « Est-ce donc à moi que vous devez vous adresser, écrivait-elle à l'amie qui la consultait, pour savoir ce qui conduit au don d'oraison? Sais-je moi-même si je sais la faire? Je crois n'être en cela qu'une pauvre néophyte, semblable à ces jeunes abeilles qui, à peine écloses, veulent sortir de la ruche pour voler comme leurs mères, mais qui parce qu'elles n'ont point d'ailes bien formées, tombent à terre. » Cette grâce de langage ne la quitte jamais. Les images les plus innocentes et les plus aimables abondent sous sa plume. Il est toujours question de fleurs, de roses, de parfums et de miel. Elle commence ainsi une de ses lettres : « Le ciel n'est pas toujours pur et serein ; les roses ne naissent pas sans épines; le lis lui-même, dans son éblouissante blancheur, a souvent à redouter le souffle de l'aquilon. Ainsi en est-il spirituellement de l'âme qu'aime Jésus. »

Tous les mystiques ont aimé ce langage. La bouche parle de l'abondance du cœur, et l'innocence de leurs pensées s'est attachée de préférence à toutes les choses gracieuses et pures dont la création abonde. Les oiseaux, les fleurs, les eaux se représentent sans cesse à leur imagination et se retrouvent sous leur plume. On sait quel usage charmant en a su faire saint François de Sales, et quel agrément

répandent sur ses écrits ses allusions sans cesse renouvelées à tout ce que la nature contient de doux et d'aimable. On ne s'étonne pas de rencontrer cette grâce de langage et ce talent exquis chez l'évêque de Genève. Mais cette ignorante jeune fille, où a-t-elle appris à former ces délicieux bouquets comparables seulement à ceux de la bouquetière Clycêra? Qui lui a enseigné les secrets et les grâces de cet idiome si beau, si énergique et si complet que les siècles nous ont légué? Qui lui a fait pénétrer ces finesses ? Qui lui a donné de s'en servir avec cette force et cette franchise d'allures, cette netteté et cette élégance de paroles qui nous sont étrangères, il faut bien le dire, depuis le dix-septième siècle ? « Apeine en croit-on ses yeux, dit l'évêque de la Rochelle, quand on voit le style si étonnant et si beau d'une pauvre fille qui pourvoyait àgrand'peine à sa subsistance par le travail de ses mains. Où avait-elle donc appris à parler avec tant de régularité et d'exactitude ? Aucune réflexion étrangère ou déplacée ne vient déparer son discours : elle dit tout ce qu'elle doit dire dans les termes les plus propres, les plus naturels et les plus agréables. Encore une fois, c'est qu'il n'y a point de meilleure école que celle de l'Esprit-Saint. »

Cependant, la santé d'Eustelle s'était profondément affaiblie. Les veilles prolongées à travailler ou à écrire ; une partie de ses nuits passées à l'église, en présence du tabernacle ; les austérités qu'elle

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s'imposait; les tentations auxquelles elle avait été en butte, et, plus que tout cela, les aspirations et les excès de l'amour de Dieu, avaientaltéré ses organes.

Depuis longtemps, ses amis lui annonçaient sa mort, et elle souriait de leur présage, se soumettant du reste à la volonté de Dieu, et acceptant les admirables paroles prononcées par saint Martin sur son lit de mort : Si adhuc... sum necessarius, non recuso laborem : fiât voluntas tua ! Atteinte assez vivement déjà à plusieurs reprises, elle avait souffert avec douleur de ne pouvoir plus se rendre auprès de son Sauveur, bénissant sa bénignité cependant, et heureuse de sa condescendance à vouloir bien lui-même visiter et consoler sa pauvre servante, empêchée et retenue loin de son tabernacle. Elle gardait, au milieu des étreintes de la maladie, toute la lucidité de son esprit, et lorsque, soumise aux ordres des médecins, la parole lui était interdite, elle employait les derniers restes de ses forces épuisées à tracer l'expression de son amour, et à exciter ses amis au bien. Malgré les citations multipliées que nous nous sommes permises, nous ne pouvons nous empêcher de reproduire ici dans son entier la lettre qu'elle écrivait à un jeune séminariste du petit séminaire de Pons, quelques semaines avant sa mort :

« Jésus, rien que Jésus pour nos coeurs (1).

(1) Eustelle avait la pieuse coutume d'inscrire en haut de chacune de ses lettres quelque maxime de dévotion.

« Les ardeurs de la fièvre me consument présentement, et je demande à cet amour des anges de redoubler aussi dans mon âme les ardeurs de son amour sacré. Oh ! que ces ardeurs s'unissant ensemble, l'holocauste soit plus tôt consumé ! Ce soir, commence pour moi la pénible privation que me fait sentir l'impuissance d'aller me prosterner devant le tabernacle de Dieu qui s'y cache par amour. Volonté de Jésus, vous êtes mon paradis, malgré les sacrifices que vous exigez de moi! Cher enfant de Dieu ! ces sacrifices sont grands : personne que Jésus ne peut s'en faire nne idée. Je souffre dans mon corps ; mais mon âme souffre incomparablement plus par ce que lui fait sentir Notre-Seigneur touchant le zèle de sa gloire.

« Mon Dieu, quel martyre ! mais il est doux, oh! trop doux! Jésus me fait souffrir avec trop de joie, de paix, de bonheur! Oh! que sa croix est attrayante! qu'elle est aimable! qu'elle est précieuse ! L'Eucharistie est l'abrégé et le mémorial du mystère auguste de la croix. Adorez, aimez, comprenez, en ce qui peut être compris, ce sacrement ineffable, la science de Jésus, l'amour de Jésus crucifié!

« Ah! frère de Jésus, enfant de Marie, consumezvous à la flamme eucharistique ; n'ayez que pour elle d'âme, de cœur, d'esprit, de pensées, de sentiments, de paroles, d'actions, d'intentions, d'amour, de vie, de respiration, de goût; en un mot, que

votre être entier ne soit qu'un écoulement sacré et continuel vers ce Jésus inconnu, caché si amoureusement dans la prison du tabernacle. Oh! qu'il soit toujours notre joie, notre paix, notre but. « Autant que cela peut dépendre de vous, approchez-vous plus souvent de la table sainte pour goûter la suavité de ce miel si doux. Peut-être que, dans quelques jours, je serai privée de m'unir à Jésus. A la volonté de Dieu ? Je lui soumets pour toujours la mienne ; mais, malgré ma soumission, mes larmes ont déjà mouillé mes yeux.

« Ah! mon cher Jésus, vous viendrez dans ma pauvre demeure lorsque je ne pourrai plus aller chez vous ; vous viendrez anéantir tout ce que vous êtes dans le pauvre réduit de mon cœur. 0 Jésus, votre amour me réduit au silence ; mais mon cœur ne vous est point caché ; il ne vit que pour vous ; qu'il n'expire que pour vous, à vos pieds, dans votre tabernacle.

« Cher enfant! la généreuse résolution dans laquelle vous êtes me force à ne pas vous celer tout à fait mon âme : bien que mes lettres n'en vaillent pas la peine, si l'idée vous venait de les lire à quelqu'un de vos condisciples, ayez assez de prudence pour les choisir. Oh ! qu'il vaudrait infiniment mieux que mon souvenir fût entièrement détruit !

« Je cesse : je ne puis plus écrire, ayant une forte fièvre. Oh ! que son feu est bon, joint à celui

de Jésus ! n'est-ce pas ? — Tout à vous par son cœur, la pauvre servante de Jésus,

« EUSTELLE. »

Durant cette dernière maladie, Eustelle ressentit les douceurs de cette confraternité que les systèmes rêvent et que l'Évangile établit entre les hommes. Plus de distinctions ni de rang, lorsque l'amour brûle. La vertu d 'Eustelle, d'ailleurs, exerçait alors un tel empire, que chacun s'estimait heureux d'assister et de servir cette pauvre ouvrière. Le 19 juin 1842, elle avait vingt-huit ans, cette amie de Jésus rendit son âme dans le Seigneur. Il ne faut rien préjuger. La cause d'Eustelle, d'ailleurs, est entre des mains qui sauront la soutenir, et il serait inutile de rapporter ici certains faits qui ont pu faire présager sa gloire à ses amis. Mais dans la soumission et la confiance, chacun peut se réjouir et célébrer les miséricordes du Sauveur.

Août 1870.

J'ignore les noms des héroïnes dont je veux parler, et le lieu de naissance de Tune d'entre elles m'est inconnu. L'autre était née vers 1765 près de Figeac, dans un petit village nommé Clavier. La famille était nombreuse. La pratique de toutes les vertus chrétiennes, la piété envers Dieu et la charité envers les pauvres y étaient héréditaires. Ce ne sont pas là des traits bien caractéristiques dans l'état des mœurs de la France, au dernier siècle. Toutefois, puisque l'annaliste les a signalés, il semble qu'ils s'accusaient d'une façon particulière dans l'obscure famille du petit village cle Clavier dont nous parlons. On y servait Dieu et les pauvres en se donnant entièrement à eux. Des frères et des sœurs de notre héroïne entrèrent

dans les diverses communautés du voisinage. Des oncles et des tantes les avaient précédés, à Figeac, chez les Capucins et chez les Sœurs de la charité et de l'instruction chrétienne de Nevers. On sait que ces dernières religieuses, avant la Révolution, possédaient en France cent quarante établissements.

L'enfant, dont nous avons à parler, profita de toutes les grâces amassées par ses parents. Nos ancêtres ne nous communiquent pas uniquement les richesses matérielles qu'ils ont acquises : leurs vertus et leurs mérites nous profitent encore. Il y a, pour chaque famille chrétienne, un trésor qui peut remonter aux temps apostoliques. Nos pères n'ont pas marqué nominativement dans l'histoire, et leur souvenir semble perdu. Rien n'est perdu pour le Seigneur; le livre de vie tient compte de tout. Les anciens trésors de la France ne sont pas épuisés. Leur vertu arrête encore le bras de Dieu, qui, à considérer les choses du jour, ne devrait pas se lasser de frapper et de punir.

Notre petite fille de 1765 fut prévenue de grâces singulières. Nous n'avons pas besoin dédire qu'elle fut élevée chrétiennement. Ce n'était pas alors un privilège. Le privilège fut certaine faveur, dont on trouve des exemples dans la vie des saints, et qui, dès l'âge de cinq ans, la pénétrait de la présence de Dieu de manière à ne pas la laisser, pour ainsi dire, se distraire de cet adorable objet. Elle sem-

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blait toujours en contemplation; l'immensité de Dieu l'attirait et la confondait. Elle y était comme perdue; la compagnie de ses frères et sœurs, leurs jeux où elle était appelée à prendre sa part ne la séparaient pas de cette unique pensée et ne la sortaient pas de son ravissement. Ce ravissement, au contraire, la retirait des entraînements les plus vifs de son âge, l'isolait de toutes les préoccupations extérieures, et on la trouvait abîmée et comme anéantie dans l'admiration des perfections divines.

Cette précieuse faveur dura plusieurs années. Vers 1 âge de dix ans, l'enfant parut rendue à la terre: el!e prit goût aux jeux et aux plaisirs où jusque-là elle n'avait semblé se prêter que par condescendance. Gomme la famille, ainsi que nous l'avons déjà remarqué, était fort nombreuse et que la mère, absorbée dans les soins d'une grosse maison, ne pouvait par elle-même donner à l'éducation de ses enfants tous les soins commandés par son amour et sa conscience, elle se résigna à se séparer de ses filles. Deux des aînées avaient été confiées aux religieuses bernardines de l'abbaye de Lissac(l). Leur cadette, qui nous occupe, fut placée à Figeac, chez les religieuses de Sainte-Glaire.

Les communautés se sont toujours, occupées de l'éducation, et cette mission n'a pas seulement été remplie par les instituts des derniers temps. Les

(1) Lissac, une des quatre filles de la Grâce-Dieu, au diocèse de Cahors.

plus anciens dans l'Église, ceux des Bénédictines, des Bernardines ou des Clarisses s'étaient chargés de ce soin. Leurs élèves étaient sans doute moins nombreuses que celles des pensionnats modernes : elles étaient dans l'intérieur des monastères simplement l'occasion d'une des diverses pratiques de piété et cle charité qui s'y accomplissaient. De nos jours, on a un peu changé l'ordonnance des choses, et, dans certains instituts nouveaux , l'accessoire d'autrefois est à peu près devenu le principal. Nos mères cependant n'ont pas été élevées moins bien que leurs filles.

Chez les dames clarisses de Figeac, l'enfant à laquelle nous nous intéressons donna sa mesure. Ses vertus s'y développèrent en même temps que son instruction. Au bout de quelques années, sa mère en la rappelant à la maison trouva en elle un appui, un secours et souvent un conseil au milieu des tracas que cause toujours un nombreux domestique. Les grâces particulières de l'enfance avaient préparé un fonds de courage, de sagesse et de vie surnaturelle que l'éducation avait travaillé et fécondé. La mère pouvait mettre ses complaisances dans une fille qui semblait parfaite. Le cœur maternel s'y attachait d'autant plus peut-être que Dieu ne paraissait pas lui disputer l'affection de cette enfant. Rien n'indiquait alors qu'elle dût être de celles qu'il attire dans ses jardins privilégiés. L'amabilité, l'égalité, l'enjoûmentde caractère semblaient,

en dépit de ces grâces si particulières de la première enfance, préparer cette jeune fille à la vie commune. Elle y entrait gaiement et sans arrièrepensée : elle suivait la voie battue ; cette voie lui était d'autant plus douce à elle-même qu'elle répandait plus d'agrément autour d'elle. Peut-être, en la voyant si joyeuse et si aimable, la mère auraitelle pu redouter un honneur qui, pour être glorieux aux yeux de la foi, est parfois bien pénible à la nature. Mais on allait devant soi dans l'allégresse, et l'avenir paraissait assuré. Les plaisirs du monde s'offraient: on en prit ce que pouvait autoriser l'usage, et ce que semblait permettre la sagesse. On ne songeait pas à une plus grande perfection. Plus tard, l'âme dont nous parlons et dont nous suivons l'histoire se reprochait avec amertume cette sorte d'aveuglement; elle tremblait en pensant à cette folie qui la faisait courir au-devant d'engagements si loin de ceux qu'elle désira, aima et pratiqua toute sa vie. Elle ne pouvait comprendre l'illusion et l'espèce d'enchantement qui la mit à la veille de renoncer à une gloire qu'elle ne connaissait pas et qui lui était destinée. Dieu veillait sur elle. Peutêtre avait-elle négligé de le consulter autant qu'il eût fallu ? Le maître des miséricordes ne l'abandonna pas : et, au moment décisif, il apparut, brisant les affections où elle croyait avoir fixé son choix, et montrant qu'il voulait être seul maître de ce cœur.

Cette vue, cette vue de grâce, suscita des combats : ce n'était plus le temps de la joyeuse et malléable enfance, où l'âme se prête à toutes les impressions, les reçoit et les suit avec docilité. C'était une lutte à engager contre la volonté et les sentiments les plus vifs, contre la nature toute entière. Que de dégoûts alors! que d'ennuis ! que de vains retours sur soi-même ! La lumière vacille pour ainsi dire, devant les yeux éblouis. Ils voient les clartés naturelles et surnaturelles se succéder rapidement et parfois se confondre ; leurs rayons tour à tour donnent aux choses des aspects qui varient à l'infini. Comment l'âme n'hésiterait-elle pas ? Elle perd son repos et sa tranquilité : un vide affreux l'enveloppe, lui fait horreur et en même temps la séduit ; l'angoisse et la désolation débordent de toutes parts, l'inondent et submergent toutes ses facultés. C'est alors qu'à grands cris l'âme vraiment fidèle et courageuse appelle la lumière définitive et triomphante, qui donne tout à la fois la clarté et la force, cette lumière qui est la vie, l'unique lumière que les hommes doivent chercher dans les ténèbres, qui va au-devant de ceux qui la désirent. L'âme dont nous parlons en eut la preuve. Dans sa perplexité et ses douleurs, se sentant appelée à un sacrifice qu'elle n'osait faire, entendant les frémissements de la nature révoltée qui refusait de renoncer à tout ce qu'elle avait de plus cher et qui insistait sur la folie d'un

dessein trop généreux pour les forces humaines, elle se désolait et se lamentait, et se trouvait prête à se désespérer, lorsque tout à coup la sainte Vierge lui apparaît, lui fait entendre une parole de consolation et d'encouragement, lui affirme que le Seigneur demande ce sacrifice, et lui promet une protection spéciale dans la voie où elle doit s'engager.

Faut-il s'étonner que la nature ait été domptée ? L'abandon fut complet. La paix et la joie s'en trouvèrent le prix. Le divin Maître prit possession de ce cœur que sa glorieuse Mère lui avait ainsi conquis : plus de délai ! Il faut suivre dans la solitude ce triomphateur. Rien de ce qui intéresse le monde ne peut toucher l'âme désormais vaincue et soumise. Néanmoins, Dieu respecte tout ce qu'il a établi : c'est une merveille que ses appels les plus puissants ménagent les droits qu'il a une fois constitués. La vie de la bienheureuse Marguerite-Marie montre, à propos des communications du Sacré- Cœur, les ordres divins subordonnés à l'autorité de la supérieure du monastère. Dieu attendait ainsi et sollicitait l'agrément de sa créature. Il n'en va pas autrement pour l'ordre naturel. Sans doute, Dieu a ordonné à Abraham de sacrifier Isaac ; mais, dans l'histoire vulgaire, Isaac, le plus souvent, demande à être immolé. Abraham attend et diffère. Il lui faut le temps de consulter Dieu. C'est son droit, c'est son devoir. Dans l'immolation des enfants,

l'autorité paternelle a sa part de sacrifice et sa part aussi de lumière. C'est Abraham qui conduit Isaac au sommet de la montagne ; c'est lui qui connaît les chemins, et il mène son fils par les sentiers que Dieu a marqués. Isaac est impatient; il a de l'ardeur et parfois même de Timportunité ; il porte un faix dont il voudrait être déchargé; il a hâte d'atteindre les sommets. Abraham sait ce qu'il va faire: la véritable victime est le cœur paternel. Abraham a entendu et discerné la voix de Dieu ; il obéit, mais il ne souhaite pas de devancer l'heure ; il lève le glaive, et, en accomplissant l'ordre divin, il prête encore l'oreille et la tient ouverte à toute nouvelle communication. Dieu peut arrêter et transformer les sacrifices.

Il n'alla pas autrement, vers l'année 1785, dans la famille chrétienne qui nous occupe. La mère n'aurait eu garde de s'opposer aux desseins de Dieu : accoutumée au sacrifice, ce n'était pas le premier de ses enfants qu'elle immolait. Toutefois, elle ne se pressa pas d'obtempérer aux désirs de flamme de celle qui se sentait appelée; et, en conduisant enfin sa fille au couvent, cette mère chrétienne songeait encore à éprouver cette redoutable et glorieuse vocation. Elle confia son enfant aux dames de Nevers. Elle avait des relations avec cette congrégation ; une de ses sœurs était supérieure de la communauté de Figeac, elle y avait une fille religieuse. Les liens et affections du sang n'empê-

chèrent pas la précieuse postulante de se donner tout entière ; elle montra une grande exactitude à la règle, et on reconnut en elle des grâces abondantes. Néanmoins, malgré son sacrifice et à travers ses ardeurs, quelque chose lui manquait. Son âme ne trouvait pas le repos. Elle avait une sorte d'inquiétude et comme des aspirations dont elle ne se rendait pas compte. Un jour, on lui nomma une de ses amies d'enfance qui venait, disait-on, d'entrer au Garmel. Ce nom la ravit et résonna doucement dans son cœur. Elle s'informe de la vie qu'on mène au Garmel. Aux premiers détails, elle s'épanouit, et un désir ardent s'empare d'elle. Elle distingue expressément l'appel divin; il la presse et lui montre sa place. C'est au Carmel qu'elle veut se rendre et se donner à Dieu. Aurait-il fallu, disaitelle, quelque long que fût le voyage, le faire à deux genoux, elle n'eût point hésité à l'entreprendre! Le voyage n'était pas bien lointain. Toutefois, à cette époque, la distance de Figeac à Montauban ne laissait pas d'être comptée. C'était s'arracher tout à fait au sol natal et s'imposer une nouvelle et absolue séparation de la famille dont notre prétendante retrouvait des membres parmi les religieuses de Nevers. Rien ne put l'arrêter; elle intéressa à ses désirs un bon prêtre qui lui ménagea l'entrée chez les Carmélites de Montauban, et, quand elle sut qu'elle serait reçue sitôt qu'elle se présenterait, elle ne connut plus d'obstacle. t. il 2**

En entrant au Carmel joyeuse et radieuse, elle ressentit une admirable grâce. Étant encore bien jeune, pensionnaire chez les Glarisses de Figeac, dans une vision , elle avait vu une procession de religieuses revêtues du manteau blanc et chantant les louanges de Dieu. Parmi elles, il y en avait une d'un aspect vénérable dont elle n'avait pas oublié les traits : elle les reconnut dans ceux de la mère Paule, alors prieure de la communauté de Montauban. Ce fait merveilleux donna à notre postulante un admirable courage ; elle y sentait un gage de la volonté divine et une assurance de sa vocation. Elle se mit à l'œuvre avec ardeur, préparant de tout son cœur à l'Epoux une épouse humble, soumise et parfaite. Aucune épreuve ne put ébranler sa résolution. Elle reçut le saint habit, elle fît sa profession. On lui donna le nom de Geneviève Fleur de Sainte-Térèse.

Cette fleur devait répandre les plus merveilleux parfums. Dès les premières années, elle étonnait ses compagnes. Ces humbles et ardentes filles admiraient le zèle et l'humilité de cette novice. Rien ne la rebutait, rien ne la surprenait : elle s'épanouissait dans le parterre réservé du petit monastère de Montauban, et y faisait resplendir les grandes observances de la vie monastique en vraie fille de sainte Térèse. La mortification, la prière, la charité étaient, en ce monde, la part d'héritage qu'elle avait enviée, qu'elle avait conquise et qui ne

devait plus lui être ravie. L'unique et intarissable délice de son cœur était d'entretenir dans la solitude TÉpoux auquel elle s'était donnée. Ses jours pouvaient se prolonger; ils n'avaient rien à attendre des événements de la terre. Sa vie paraissait fixée, et elle ne devait rien connaître en dehors du règlement du monastère. Fleur de Sainte-Térèse en effet l'observa toujours. Ce ne fut pas au milieu de la paix et du silence qu'elle croyait avoir embrassés pour jamais, ce ne fut pas au sein de cette uniformité de vie qui avait été peut-être un des attraits de sa vocation. Dans cette paix, ce silence et cette uniformité, les années coulent vite; et notre Sainte- Fleur se croyait encore au printemps de sa carrière lorsque la Révolution déchaîna ses orages sur le précieux monastère du Garmel de Montauban. Nous n'entrerons pas clans le détail des persécutions qu'il eut à subir. Les prétendues autorités civiques pénétrèrent dans l'intérieur du couvent, et, à plusieurs reprises, déclarèrent aux religieuses qu'elles étaient libres de sortir de leur cloître. Les bonnes filles usèrent si bien de la liberté, qu'on prit la peine de les expulser. Le 30 septembre 1792 (1), on les arracha de leur solitude et on les contraignit à s'éloigner les unes des autres. Elles purent au moins se partager en petits groupes : Sainte-Fleur eut la joie de ne pas se séparer de la mère Paule.

(1) En vertu de la loi du 18 août qui supprimait toutes les communautés.

Comment eût-elle consenti à quitter cette vénérable Mère, que la Providence lui avait, d'une façon si particulière, indiquée et donnée pour guide ? Elles restèrent trois religieuses sous son autorité. On leur avait ménagé à Montauban un petit asile d'où elles ne sortaient pas. Elles y portaient le saint habit, y psalmodiaient l'office, et, autant qu'il leur était possible, accomplissaient leur règle clans sa sainte rigueur. La mère Paule avait toujours été une règle vivante. Longtemps maîtresse des novices, elle avait particulièrement étudié et pénétré l'esprit de la règle. Parmi leurs saintes observances, les pauvres filles n'avaient pas oublié le travail des mains : il leur était 'tout à fait nécessaire pour subvenir à leur chétive subsistance. Dans leur détresse, sans aumônier ni chapelle, privées bien souvent de la messe, elles s'estimaient encore heureuses et libres même, puisqu'elles priaient en commun et gardaient quelque forme de communauté. Leur obscurité ne les préserva pas toujours : elles furent dénoncées comme pratiquant la vie religieuse. La loi n'avait pas seulement dissipé les congrégations, elle les avait défendues. L'humble vie de nos Carmélites et leur pauvre habit étaient des crimes. Tout se mêle dans le monde, le dévouement y subsiste toujours. Nos bonnes et fidèles religieuses furent prévenues de la visite domiciliaire qu'on allait faire chez elles, et elles eurent le temps de dissimuler leur costume. Elles avaient emporté divers effets de leur

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couvent": certaines vestes, entre autres, en usage au Garmel pour les malades.de l'infirmerie et dont la forme n'est pas familière aux étrangers. Elles eurent le temps de passer ces vêtements par-dessus leurs robes ; elles s'affublèrent en outre de tabliers ; elles jetèrent sur leurs têtes deux linges cousus ensemble et accommodés de manière à former une coiffure afin de remplacer les voiles : de la sorte déguisées, elles reçurent leurs interrogateurs (février 1794).

On leur demanda ce qu'elles faisaient.

— Ce qui nous plaît, répondirent-elles hardiment.

On insista pour savoir si elles allaient à la messe.

— Non ! répliquèrent-elles.

Il faut croire qu'à ce moment il n'y avait pas à leur connaissance de prêtres catholiques à Montauban. Elles ajoutèrent qu'elles profitaient de la liberté décrétée pour tout le monde. Leur sangfroid et leur hardiesse surprirent les persécuteurs, Ils les laissèrent pour cette fois. Mais, à quelque temps de là (mars 1794), on les appela à la maison commune pour leur faire prêter serment. Quel serment pouvait-on demander à ces saintes filles? Depuis que la France ne croyait plus en Dieu, elle multipliait les serments. La loi du mois d'octobre 1793 qui avait astreint les « filles attachées à des ci-devant congrégations religieuses » aux divers

serments de liberté, d'égalité et de fidélité à la nation exigés des prêtres, n'avait entendu parler que de celles de ces filles qui rechercheraient une pension. C'était une loi fiscale et économique (1). Toutefois, à travers l'abondance des lois et des décrets, l'arbitraire était le seul souverain; et comme nos Carmélites se refusèrent au serment qu'on n'avait pas le droit de leur demander, on les mit en prison. Elles y trouvèrent soixante-six religieuses de différents ordres. Elles manquaient de tout; elles étaient entassées dans un local trop étroit. Elles cherchaient encore à y garder quelque apparence de leurs anciennes coutumes. Elles persévéraient dans la prière, elles gardaient l'espérance. Que pouvaient-elles donc espérer ? Leur peine la plus vive était de ne pouvoir recourir à aucun sacrement. Des journées et des semaines s'écoulèrent. Un mois se passa. La Providence eut pitié d'elles : au sein de cette persécution, elle suscitait les merveilleuses scènes des premiers âges. Une nuit, un prêtre parvint à pénétrer au milieu de la prison des religieuses, à Montauban. 11 y célébra lamesse: c'était encore le temps de Pâques (2) ou l'on n'en étaitpas très éloigné. Il donna la commu-

(1) Elle atteignait cependant et ordonnait aux municipalités de renvoyer, sans pension, celles de ces filles, employées au semce des pauvres ou à l'instruction, qui refuseraient le ser- "oriei. GamehteS ne Se 'raient dans aucune de ces calé-

(2) Pâques, en 1794, fut le 20 avril.

nion, et ne pouvant se résigner à laisser ces saintes filles dans un tel abandon, sans consolation et sans appui, il se détermina à une sublime imprudence, et remit au milieu d'elles la divine Eucharistie. Ce fut Sainte-Fleur à qui la garde en fut confiée : elle devint ainsi au milieu de ses compagnes comme un tabernacle vivant. Combien de temps porta-t-elle son divin maître sur sa poitrine? Les documents, que nous avons sous les yeux, s'en taisent. Ils nous apprennent seulement qu'une fois cette nouvelle Christophore se vit ravir son trésor. Ils signalent ses ennuis, sa douleur et sa joie, lorsque, au bout, de quelques heures, elle put retirer des mains de l'ennemi et recacher précieusement dans son sein ce bien suprême et unique, unique en effet, absolument unique. La détresse des prisonnières était extrême; la nourriture leur manqua souvent, etelle ne leur était jamais distribuée sans qu'on y ajoutât des injures et des blasphèmes. Dans cette extrémité et ces souffrances, la vénérable mère Paule épuisa ses dernières forces. Elle tomba dans un état de langueur, douloureux surtout à ses filles qui ne pouvaient lui procurer aucun soulagement ni matériel, ni même spirituel. Cette généreuse religieuse, cette admirable Mère affronta les angoisses de la mort avec ses seules forces. Sa vie répondait sans doute de son salut. Mais cette agonie privée des sacrements, cette lente destruction des puissances de la nature sans aucune des consolations

que l'Église a préparées pour la faiblesse des mourants, laissa à ses filles une impression de terreur et de désolation qui ne s'effaça jamais du souvenir de la mère Sainte-Fleur. Dans sa vieillesse, elle en parlait encore avec larmes et épouvante ; cette pensée a été comme la source du renouvellement perpétuel et admirable de sa piété pour les agonisants.

La vénérable mère Sainte-Paule, en quittant la prison, lui avait comme laissé le fardeau de la supériorité ; ses deux compagnes, en effet, se pressèrent auprès d'elle et la tinrent désormais pour leur Mère et leur Prieure. La mère Paule Taidat-elle dans cette supériorité et lui en allégeat-elle le poids? La mort de cette vénérable Mère marqua du moins le point extrême de la douleur et des souffrances de ses pauvres filles.

La liberté des cultes avait été reconnue (1) à Paris, mais la persécution continuait à sévir ; et assurément on n'avait pas trouvé dans les dispositions de la nouvelle loi, une raison de rendre la liberté aux ci-devant religieuses. A Montauban, on les changea de prison. L'humanité fut-elle pour quelque chose dans cette mesure? Eut-elle un autre motif? Elle fut pour nos Carmélites une cause de grande joie. Les bâtiments des anciennes

(1) 21 février 1795 (3 ventôse). Art. 1. Conformément à la déclaration des Droits de l'homme, l'exercice d'aucun culte ne peut étro troublé.

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communautés avaient partout servi de lieu de détention ; à Montauban, c'était dans la maison des Capucins que nos religieuses avaient été prisonnières; on les en retira pour les renfermer dans l'ancien couvent des Carmélites. Sainte-Fleur et ses deux compagnes rentraient pour ainsi dire chez elles. Le Carmel se trouvait rouvert par ceux-là mêmes qui l'avaient fermé. Nos religieuses, en effet, ne devaient plus quitter la maison; elles devaient en relever l'autel et en redresser la clôture. Elles ignoraient que cette belle grâce leur était réservée, mais leur cœur s'épanouissait au milieu de ces murs dévastés, où elles étaient prisonnières de la Révolution, étant toujours prisonnières de Jésus-Christ. Au bout de quelques mois, la patrie, sous un prétexte ou sous un autre, peutêtre par lassitude, voulut rendre à la liberté toutes les détenues de Montauban. Nos trois Carmélites se gardèrent de quitter la maison; elles y furent comme oubliées quelque temps, et je ne sais comment elles y vécurent. Ce n'était toutefois là qu'un état provisoire. La patrie, ayant ouvert la prison, n'avait plus besoin du bâtiment, elle le vendit ; le nouveau propriétaire entendait que les lieux fussent vidés. Dans cette détresse, n'ayant pas même le pain du jour pour elle et ses deux compagnes, la mère Sainte-Fleur entreprend d'ac. quérir elle-même ces murs qui semblaient tomber de toutes parts, et elle s'engage à avancer immé-

diatement trois mille francs sur le prix exigé Sa confiance ne fut pas déçue : elle s'adressa aux personnes charitables de la ville, aux âmes qui avaient garde la foi, et elle parvint à faire face à ce premier engagement. Quand on sut de quoi il s'agissait, les Marnes cependant ne lui manquèrent pas On la taxa d'imprudence; c'était une imprudence, en effet, a tous les points de vue, d'essaver de relever un monastère au milieu des effervescences encore tout enflammées de la Révolution, et de se charger dune dette considérable sans avoir aucune ressource. Mais nos dignes religieuses n'étaient pas en état de concevoir une inquiétude ; elles ressentaient fa ,oie des Hébreux relevant ies murs de Jérusalem La dévastation et la ruine étaient partout; une partie des bâtimenls était démolie, d'autres étaient dans un état déplorable. L'église était dégradée. L est par elle que commença la restauration ; avant tout, on y avait installé Notre-Seigneur. L'évêque était mort (1), et le vicaire général chargé de l'administration du diocèse vint apporter la sainte Eucharistie dans ce monastère, le premier peutêtre qui ait été rouvert en France. On était vers le milieu de l'année 1795 ; et, malgré la loi du 3 ven-

(1) Anne-François-VictOr Le Tonnelier de Breteuil, éyêque de Montauban l7e2) député aux Étatg gén.raux ^ m q * *

fessa la foi dans la fameuse séance dn 4 janvier 1791 , réfugié a Rouen, il fut arrêté et mis en prison le 4 juillet 1794 Le thermidor (27 juillet, ne ,e délivra pas , il mourut de misèt aans sa prison, le corps toui couvert d'ulcère, le 14 août 1794.

tôse (21 février), qui avait reconnu la liberté des cultes, malgré celle du 11 prairial (30 mai) qui les avait autorisés à reprendre possession de plusieurs des édifices qui leur avaient été anciennement consacrés, et malgré la constitution de Fan III (6 septembre) qui défendit d'entraver l'exercice des divers cultes que chacun pouvait choisir, les persécutions sévissaient toujours, et le prétexte légal ne leur manquait pas. La constitution de Tan III, tout particulièrement, prohibait les associations et les corporations, et les déclarait contraires à Tordre public. Le Carmel de Montauban, si audacieusement rouvert, prospéra néanmoins. En installant Notre-Seigneur dans cette maison délabrée, le vicaire général avait dit aux trois pauvres filles qui étaient réunies auprès de lui : « Gardez-le bien et qu'il ne vous quitte jamais ! » Ces paroles se trouvèrent prophétiques. Non seulement le Carmel subsista, mais il servit d'asile. A peine ouvert, il cacha un prêtre réfractaire qui le desservit pendant plusieurs années. Quand celui-ci, dénoncé au milieu d'une des persécutions qui se ravivaient continuellement dans ces années lamentables, se trouva forcé de quitter le monastère, il y fut remplacé par un ancien jésuite.

La messe ne manqua jamais à ces pauvres religieuses, jusqu'à ce qu'enfin le Concordat leur eût donné le droit de l'avoir. Quand il rétablit et fonda la paix religieuse, le Carmel de Montauban était

prospère. Le prix du rachat avait été soldé, les bâtiments étaient réparés ; la digne mère Sainte-Fleur et ses compagnes avaient travaillé elles-mêmes à ces réparations. Elles avaient déblayé les ruines, vendu une partie des matériaux renversés, loué une grande portion des bâtiments devenus inutiles pour leur petit nombre, rétabli la clôture dans le reste et relevé les observances de sainte Térèse. Je ne sais si quelques-unes de leurs anciennes compagnes étaient venues s'y astreindre de nouveau avec elles; ce que je sais, c'est que le noviciat n'avait pas tardé à s'ouvrir. Pour reconstituer le Carmel, il ne s'agissait pas de remuer et de replacer quelques pierres; les âmes étaient nécessaires, et notre pieuse Sainte- Fleur le savait trop bien pour refuser d'obéir aux désirs des âmes ardentes et dévouées qui, malgré la raison, malgré les lois, malgré les circonstances de toutes sortes, avaient voulu se donner à Dieu et s'engager avec lui. Le Garmel de Montauban comprenait onze membres, et la Providence pourvoyait de mille manières aux besoins de cette communauté.

On y pratiquait, avons-nous dit, toutes les observances de sainte Térèse ; autant du moins que le permettaient la dureté des temps et la rigueur des circonstances. Nous voyons, par le récit des dignes religieuses, qu'un jour la maison se trouvait absolument sans ressource et sans provision d'aucune sorte ; peut-être même avait-on déjà jeûné quelque

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peu, et la Prieure, après avoir longtemps prié, se résignait, non sans quelques soupirs, à quitter sa chère clôture, qu'elle gardait aussi exactement que possible, pour aller solliciter en faveur de ses Filles la charité des bonnes âmes. Elle était sur le seuil de la porte : elle y trouve un inconnu qui amène une provision de blé. On emmagasine le grain, et cette petite provision suffit plusieurs mois à la nourriture et aux aumônes de la communauté. D'autres fois, c'était au pied de la statue de la sainte Vierge qu'on trouvait des aumônes inattendues; jamais dans les nécessités pressantes le secours ne fit défaut. Au milieu de ces merveilles, on gagna ainsi de meilleurs jours, de meilleurs jours politiques, car, pour la piété et le zèle, en trouvera-t-on jamais de meilleurs que ceux où Ton est sans aucun soutien entre les bras de la divine Providence ?

Quand la paix fut tout à fait conclue et que le Concordat eut assuré les rapports de l'Église, les novices abondèrent, « Cette troupe d'élite, disent les Carmélites de Montauban, faisait, par son ardeur à la pratique de toutes les vertus, la consolation de notre vénérable Mère. La belle âme de la Prieure se dilatait à la vue de si douces espérances ; elle mettait son bonheur à prodiguer ses soins à cette jeunesse, à l'encourager dans les combats qu'elle avait à soutenir: elle n'épargnait ni veilles, ni travaux.; toujours disposée à recevoir ses chèresFilles, t. n 3

à les consoler, ne pensant qu'au moyen de les faire avancer clans les voies de la perfection. » Le Seigneur exauça ses vœux et bénit ses efforts! C'était beaucoup sans doute d'avoir rétabli un monastère du Carmel, mais tant d'autres avaient été détruits ! La mère Sainte-Fleur pouvait-elle borner ses vues à la seule ville de Montauban? N'avait-elle pas, en mille endroits de France, à relever le bel et amoureux étendard de Sainte Térèse? Ses désirs furent exaucés . Elle fut une des bonnes ouvrières du rétablissement des Carmélites en France. Ses Filles formées avec tant de soins et d'amour, allèrent fonder les maisons de Cahors.de Lectoure, de Carcassonne, d'Audi, de Villefranche de Rouergue. Elles contribuèrent, avec des Sœurs venues d'autres lieux, à fonderies maisons de Rodez, de Figeac et de Saint- Flour, à rétablir celles d'Agen, de Toulouse, de Pamiers et de Limoges ; (cet, ajoutent les saintes Filles de Montauban, ce qui tourne à la louange de notre admirable Mère, c'est que l'esprit de notre sainte fondatrice règne dans ces diverses maisons et que, dans toutes, nos saintes constitutions sont exactement pratiquées. » Que ne peut une seule âme touchée de l'amour de Dieu et où ne saurait atteindre son zèle? Combien se trouvait bénie la résolution de cette pieuse mère Sainte-Fleur de s'attacher à la vénérable mère Paule, et de perpétuer, au milieu du monde et au sein de la prison, un petit noyau delà communauté qui l'avait admise.

La fidélité du monastère de Montauban, toujours prêt à essaimer, à fortifier Jes ruches éloignées, à en fonder ou à en rétablir de nouvelles, en dit long sur les mérites et les vertus de la digne Prieure. Les saintes religieuses, fidèles à leur vocation et gardiennes de l'esprit de leur famille, attirent les âmes et font des communautés actives et puissantes. Cette ruche du Carmel, à Montauban, sous le gouvernement de cette admirable Mère, pour employer encore une fois la juste expression de ses Filles, était toujours bourdonnante et débordante. On y trouvait le miel de la vraie dilection ; on s'y formait à toutes les industries de sainte Térèse. On croira donc facilement ce que les Carmélites racontent de l'esprit de foi, de sacrifice, de courage et d'espérance de la Prieure. Aucune épreuve ne la rebutait, aucune contradiction ne rétonnait. Dans les plus grandes douleurs, elle n'avait qu'un mot : fiât, fiât. Son oraison jaculatoire habituelle était: in te, Domine, speravi. « Son âme, disent encore ses Filles, était comme un sanctuaire où brûlait sans cesse la charité la plus ardente et la plus pure. » Quelle ferveur dans ses entretiens avec ses Filles, et de quel courage ne les pénétrait-elle pas ! Les desseins de Dieu doivent s'accomplir, sa sainte volonté doit être faite, leur répétait-elle. Dans toutes ses entreprises, elle ne se préoccupait que de la volonté de Dieu; et ne s'inquiétait guère des difficultés ni de la sagesse du-monde. Humble malgré les plus grands succès,

on admirait son esprit de dépendance au sein de cette communauté, qui lui devait toutes ses prospérités ; dans les temps où elle n'était pas en charge, sa soumission prompte et abaissée devant la Prieure était un sujet d'édification pour toutes ses compagnes. Elle les avait formées pour la plupart. Entre tous les autres, c'était son grand art. Elle avait le discernement des esprits et savait conduire les âmes. Serait-il nécessaire d'en donner des preuves et d'en citer des exemples ?

Vers 1825, la mère Sainte-Fleur se trouvait à Cahors. Cette ville, nous l'avons déjà dit, avait reçu les prémices de la fécondité du Garmel de Mon-, tauban. Nos documents n'expliquent pas, mais il est facile de supposer les raisons qui pouvaient amener la digne mère Sainte-Fleur dans cette communauté encore récente. La Prieure du monastère de Cahors était inquiète de l'état d'une novice, au moment de lui faire prononcer les vœux. La vocation de cette Sœur avait été marquée de circonstances extraordinaires. Sa famille était d'un bourg du Quercy, où elle avait toujours donné les meilleurs exemples. La mère, durant la persécution, n'avait pas craint d'affirmer sa foi au péril de sa vie, et elle avait à diverses reprises rendu de grands services aux prêtres fidèles obligés de se cacher. La vertu et la vigueur de cette âme la faisaient proposer en exemple aux mères chrétiennes. La fille, née vers la fin d'août 1802, semblait privilégiée. Dès le

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bas âge, elle avait montré le germe des belles vertus, et on disait que leur épanouissement avait été hâté par les plus précieuses faveurs. Son innocence lui avait valu les communications les plus sublimes: on assurait que la Mère de la grâce, tenant son divin Fils entre ses bras, s'était révélée à cette petite enfant. Lorsque vint le moment de la première communion, son recueillement frappa les bonnes gens de la paroisse, et ils se disaient en se la montrant : « La petite Marie est toute ravie en Dieu ! » Les ravissements continuèrent. Ils entraînaient la petite Marie dans la solitude ; elle passait des jours entiers dans les bois du voisinage, absorbée dans la contemplation et baignée dans les larmes. Elle désirait aimer Dieu, et elle voulait exprimer son désir ; elle manquait de paroles; elle en cherchait clans les livres et n'en trouvait point d'assez enflammées.

Les parents de cette enfant confièrent son éducation à des religieuses de la Visitation, qui avaient élevé une maison à Saint-Ceré (1). Les leçons de ces clignes maîtresses profitèrent à cette âme dévorée du désir de l'amour de Dieu. Ce désir lui avait fait entrevoir la pensée du sacrifice. Le sacrifice n'est-il pas un acte d'amour? Elle entrait ainsi sans le savoir par un attrait plus fort qu'elle-même, dans les voies

(1) Sancti Sereni oppidum, disent les anciennes cartes; aussi le nom s'écrivait-il, dans les anciens dictionnaires géographiques, Saint-Seré ou plutôt Sainl-Sère.

les plus hautes ; elle eût voulu, disait-elle, s'ôter de partout pour faire place à Dieu. Elle cherchait en toute chose à se tenir assujettie à Dieu, présent au dedans d'elle-même ; elle s'appliquait à refuser toute satisfaction à ses diverses facultés, et voulait les employer uniquement à louer et à bénir Dieu. Pourquoi chaque battement de son cœur n'était-il pas un acte d'amour? Mais l'amour qu'elle avait à offrir, lui semblait si chétif qu'elle s'en trouvait honteuse et humiliée. Elle suppléait à sa propre faiblesse en présentant Tamonr des saints et surtout celui de Marie. Néanmoins, malgré l'impuissance où elle se sentait réduite, ou plutôt à cause de la conscience qu'elle avait de son incapacité, elle éprouvait comme une faim dévorante de trouver Dieu et de le satisfaire : « Je voyais, dit-elle elle-même, je voyais les eaux courantes de la rivière (1) qui se précipitent dans leur course avec tant de violence, et mon cœur languissait de voir que je ne pouvais faire comme elles, courir avec impétuosité et me précipiter vers mon Dieu. J'eusse voulu lui tout donner et je n'avais rien à lui offrir !

Une âme emportée et attirée de la sorte vers le Seigneur ne devait pas appartenir au monde. En rentrant chez elle, quand son éducation fut achevée, elle trouva dans sa mère un cœur d'élite embrasé du même amour. La mère et la fille se

(1) La Bave, un des affluents de la Dordogne, passe à Saint- Geré.

prirentà courir ensemble à la poursuite de l'unique bien: elles s'encourageaienU'une l'autre, maiselles n'allaient pour ainsi dire jamais du même pas. Chacune d'elles, à son tour, entraînée par les grâces sensibles, avait besoin de soutenir sa compagne défaillante et livrée aux tentations. Car cette poursuite amoureuse ne se fait pas sans peine et sans obscurité: aux entraînements lumineux et radieux, succèdent toujours et même bien fréquemment les marches laborieuses et stériles en apparence à travers toutes sortes de ténèbres. Au milieu des joies comme des épreuves, la fille entendait résonner dans son cœur la voix qui l'appelait à la solitude et qui voulait la séparer du monde et des affections de la terre. Elle ne demandait qu'à y répondre et à courir au désert. Mais où était-il, ce désert ? On était aux premières années de la Restauration: les congrégations n'étaient pas nombreuses, et la mère dans sa générosité ne savait comment faciliter les recherches. Dans leur paroisse, le curé essayait de former une petite communauté vouée à l'enseignement. Avait-on besoin de chercher ailleurs? Notre jeune fille s'offrit. S'arrachant à toutes les douceurs de la famille et imposant au cœur maternel une douleur d'autant plus touchante qu'il l'embrasait plus volontiers, elle s'enferma avec son Époux et se consacra à le servir uniquement. Elle devint en peu de temps l'ornement et la force de la petite congrégation. Tout lui réussissait, il sem-

blait qu'elle eût le don de gagner les cœurs et de prendre autorité sur les enfants. Ses leçons et ses exemples faisaient une grande impression sur ses élèves. Cependant, elle ne se sentait pas à sa place, quelque chose lui manquait! un besoin de perfection et de sacrifice la tourmentait ; elle ne pouvait le satisfaire au sein d'une petite communauté à peine formée et ne visant qu'à parcourir les voies les plus simples et les plus faciles de la vie religieuse. L'âme qui nous occupe brûlait de la soif de souffrir: les glaives, les transpercements, les immolations étaient le but de ses aspirations. Elle voulait pénétrer dans l'intimité du Seigneur, et elle devinait qu'elle ne pouvait le faire qu'à travers les plus grands déchirements. « Quand vous connaîtrai-je, ô mon Dieu ? Qui me guidera vers vous ? Qui m'enseignera votre voie ? »

Un jour (6 octobre 1821 ou 1822), durant son oraison, c'était la fête de saint Bruno, elle entendit une voix intérieure qui lui dit d'aller à Cahors, qu'elle y découvrirait le merveilleux chemin dont elle était en quête. Était-ce un avertissement du Seigneur? était-ce simplement une effervescence de l'imagination? Elle attendit, demandant toujours la voie et le guide dont elle sentait qu'elle avait besoin. A la fête de saint Joseph, le même avertissement se renouvelle dans son cœur. C'est à Cahors qu'il faut aller. Elle était déjà engagée dans l'obéissance et ne voulait rien faire contre cette vertu. Elle

parle du projet de se rendre à Cahors, et le seul motif quelle allègue est le désir d'avancer dans la perfection. Ses compagnes n'écoutent pas bien sérieusement un pareil dessein ; mais bientôt la supérieure y accède. Elle ira donc h Cahors chez les Sœurs de la Miséricorde pour perfectionner son éducation, tout en s'initiant aux secrets de la vie religieuse.

La maison des Sœurs de la Miséricorde, de Cahors, était la troisième de l'Institut fondé à Moissac, par Madame Genyer (1), en 1804. Cette maison avait été établie en 1820, et Madame Genyer avait, à cette occasion, passé sept mois entiers à Cahors, où sa parole avait suscité des enthousiasmes extraordinaires et bouleversé pour ainsi dire la ville. Les Sœurs delà Miséricorde jetaient donc un grand éclat dans tout le diocèse ; en outre, le fondateur et le supérieur de la maison de Cahors, M. Poujacle de Ladevèze (2), était un prêtre éclairé, versé clans la spiritualité et vicaire général du diocèse. Le supé-

(1) Voir plus loin la notice XVIII sur Mm© Genyer.

(2) Jean-Pierre-Charles-Gervais Ponjade de Ladevèze, né à Saint-Beauzely (Aveyron), le 19 juin 1758, après avoir été curé de sa paroisse natale, se trouvait, au moment de la Révolution, attaché à la paroisse Sainte-Marguerite à Paris ; il refusa le serment et émigra en Espagne. A la restauration du culte, en 1802, il devint vicaire général de Msr Cousin de Grainville, évoque des diocèses de Cahors, de Montauban et de Rodez. Après le rétablissement des évôchés de Rodez et de Montauban, M. Poujade de Ladevèze resta vicaire général de Cahors jusqu'à sa mort en février 1836.

rieur de l'humble communauté à laquelle appartenait notre petite Marie (nous ne lui connaissons pas encore d'autre nom), ne pouvait mieux adresser une âme à laquelle il souhaitait en même temps le progrès et les exemples.

Chez les Sœurs de la Miséricorde, cette âme espéra un instant avoir trouvé le lieu où elle était destinée. Le prêtre à qui elle se confessa (probablement M. de Ladevèze ), homme d'expérience et de lumière, ne douta pas un instant des desseins particuliers de la Providence ; et peut-être eût-il incliné à penser que la Miséricorde était le lieu où ils devaient s'accomplir, lorsque la postulante entendit de nouveau la voix intime qui répétait avec insistance : (( Non, ce n'est pas cela ! » A cette voix, toutes sortes de répugnances s'éveillèrent dans son cœur. La supérieure de la Miséricorde de Cahors eût voulu les dissiper. C'était une des premières compagnes de la fondatrice, la sœur Marie Justine de Guiringaut : elle avait apprécié le mérite de cette prétendante, et, tâchant de gagner au nouvel Institut un sujet qui lui paraissait tout à fait précieux, elle se proposa de l'envoyer à Moissac consulter Madame Genyer. Il y avait dans cette vénérable fondatrice, avec le don de discernement des esprits, une vertu d'éloquence extraordinaire et une force qui entraînait et subjuguait les âmes. Madame Genyer à son tour prisa la valeur du sujet qui lui était adressé et, elle aussi, eût voulu, sans vio-

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lenter la Providence, le conquérir à l'Institut de la Miséricorde. Comblée des prévenances de cette vénérable fondatrice, notre petite Marie était confuse : elle n'eût pas demandé mieux que de se mettre sous son gouvernement, et d'entrer dans cette famille d'élite. Au fond de son cœur la voix intérieure et profonde répondait à toutes les propositions : « Non, non ! cej n'est pas ici. » Où aller cependant ?

Durant son séjour à Cahors, elle était entrée un jour au Carmel pour visiter une de ses compagnes qui y était novice. Elle avait vu la Prieure, et celle-ci, admirant la candeur de cette jeune fille, n'avait pu s'empêcher de la demander à Dieu pour sa communauté. Toutefois, la voix intérieure n'avait rien dit alors à la petite Marie. Un ecclésiastique, qui l'avait rencontrée dans le monastère, Pavait même saluée comme future Carmélite, sans que cette parole Peut frappée le moins du monde et lui eût paru s'adapter à, cette recherche de sa vocation qui la préoccupait. A Moissac, Madame Genyer, la soutenant dans ses perplexités, lui indiqua quelques lectures et lui mit entre les mains la Vie de sainte Térèse. A peine cette altérée poursuivante eut-elle lu quelques pages du livre, qu'elle goûta le Carmel et comprit que c'était le lieu où elle devait aller.

Elle s'ouvrit de ce dessein, à Cahors, à son directeur, qui l'approuva. Mais, étrange misère ! à

peine eut-elle reçu cet assentiment, sans lequel elle n'eût voulu rien faire, que les contradictions les plus énergiques et les répugnances les plus invincibles parurent s'élever dans son cœur. La tempête ne la détourna pas de son projet. Elle avait vu la lumière, elle s'en souvint au milieu des ténèbres et résolut de persévérer contre elle-même sans regarder en arrière.

Ce n'était pas assez de combattre contre son propre cœur. La petite communauté du bourg natal commençait à s'inquiéter de ce que devenait son précieux trésor. Ne courait-il pas risque de lui échapper? Elle engagea le père à faire le voyage de Cahors, pour savoir ce que devenait la fille, et aviser à la ramener à la paroisse. À cette nouvelle, et surtout à l'approche de son père, notre Marie frémit tout entière; éperdue, elle court à son directeur lui dire ce qui se passe : elle ressent tout à la fois des attraits et des répugnances, elle éprouve comme une faiblesse dont elle .ne sait comment triompher, son âme, en proie à des déchirements horribles, paraît à bout de forces. Le confesseur n'hésite pas : « Dieu vous veut au Garmel, dit-il, si vous ne pouvez y courir, ayez au moins le courage de vous y traîner ! » Elle obéit sur-le-champ ; et c'est du fond du monastère qu'elle annonce à son père sa résolution. Il accourt à la grille et éclate en sanglots. La décision de l'appelée reste inébranlable. Elle fait taire les contradictions de son cœur; mais

la victoire n'est pas plus tôt obtenue, qu'elles se réveillent avec une nouvelle force. Elle pleure son triomphe, elle le regrette; elle est prête à y renoncer, et elle tremble en voyant qu'il n'est pas encore définitif. La famille et la paroisse renouvellent leurs instances : on met tout en œuvre; diverses circonstances extérieures soutiennent cette poursuite excessive. La mère tombe malade : on vient dire à la fille que son départ est la cause de cette maladie. Treize fois, dans l'espace d'un mois, le père reparaît aux grilles du Garmel pour supplier, pleurer, faire valoir de nouveaux arguments, On s'adresse à l'évêque. Il faut que l'humble postulante écrive elle-même au prélat pour défendre sa liberté ; et cette liberté, tandis qu'elle la réclame et la défend, lui est odieuse à elle-même. Ce n'est qu'au moment du combat à la grille du monastère, qu'elle a de l'énergie. L'assaut repoussé, elle semble vaincue. La grâce paraît l'abandonner : son cœur est livré aux douleurs naturelles, aux amers regrets, aux désespoirs sombres : la nuit enveloppe son âme, et sa vocation lui paraît au moins douteuse.

Enfin, quand cette guerre acharnée est terminée, et qu'ayant immolé et vaincu toutes ses répugnances, elle pouvait jouir de la paix du monastère, sa santé devient un nouvel obstacle. Les luttes avaient pu l'altérer, de nouvelles angoisses parurent la détruire tout à fait. Ces angoisses étaient de diverses sortes. Il y en avait d'extérieures qui lui

étaient tout repos ; par exemple, les premiers mois de son postulat, elle était assiégée par des odeurs détestables; à la chapelle, au réfectoire, dans sa cellule, partout elle les retrouvait; elle en était sans cesse obsédée; son estomac se soulevait devant une nourriture tout imprégnée de senteurs dégoûtantes. Ce supplice ne cessa que lorsqu'elle se fut résignée, et qu'elle eut offert à Dieu la résolution de ne se nourrir désormais et de ne respirer que des choses infectes. Mais, lorsque approcha le temps delà profession, des peines intérieures bien autrement affreuses l'assaillirent. Toutes ses facultés étaient comme captives. Rien ne paraissait à l'extérieur; la sérénité et la bonne grâce de cette novice attiraient vers elle tous les cœurs ; mais la violence qu'elle avait à se faire était si grande et les tourments de son âme si excessifs, que ses forces semblèrent épuisées. Elle se trouva, tout en gardant son calme extérieur, réduite à un état de pâleur et de maigreur tel, qu'elle semblait de cire, disent les annalistes du monastère. Sa faiblesse devint extrême. On craignit les pires accidents, et la Prieure hésitait à faire faire la profession à cette sorte de mourante. La révérende mère Sainte-Fleur, consultée à ce sujet, démêla le mystère et reconnut les artifices du démon. On fit entrer la postulante en retraite, et son état sembla s'aggraver : elle ne pouvait monter sans aide les degrés qui séparaient Tinfirmerie de la chapelle; une toux sèche, opi-

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niâtre, affectant les caractères les plus alarmants, accompagnée de symptômes plus graves encore, semblait devoir, à tout instant, lui briser la poitrine. Pendant la cérémonie de la profession, elle ne fit que tousser, et le sang montait à ses lèvres plus facilement encore que les saintes formules. Ce fut d'une voix basse, entrecoupée et quasi expirante qu'elle prononça les paroles du Suscipe me, Domine. Le prêtre qui présidait à cette profession croyait assister à des funérailles, et il assura que cette Sœur n'avait pas huit jours à vivre. Dieu en disposa autrement. Notre Sœur, qui avait reçu le nom de Marie-Térèse de Saint-Augustin, sembla, aussitôt les vœux prononcés, reprendre quelque vigueur. La joie qu'elle éprouvait d'être sortie victorieuse de tant d'épreuves et de s'être enfin donnée à Dieu, contribua puissamment au rétablissement de ses forces. Au bout de huit jours, elle se trouva en état de suivre tous les exercices de la communauté. Elle s'y portait avec une exactitude et une ardeur que tout le monde admirait, et qui ravissait surtout ceux qui connaissaient l'état de son âme.

Après les premiers instants de joie, elle était entrée en effet dans cette nuit obscure dont parle saint Jean de la Croix, où les âmes s'avancent par des sentiers épineux, en proie à des tortures inouïes. Toutes les voies de Dieu ne sont pas semblables. Il y en a de douces, toutes fleuries, pleines

de chants et de rayons; il y en a de rigoureuses et de terribles, où Ton ne rencontre que les ténèbres, les dégoûts et les amertumes. C'est dans ces voies crucifiantes que marchait Marie-Térèse, et au dire de sa Prieure, malgré la douleur et les obstacles, elle ne courait pas, elle volait vers la perfection. Dès les premiers jours, elle parut une religieuse accomplie. Recueillie dans la présence de Dieu, abandonnée au milieu des plus cruelles angoisses, persévérante dans ses desseins, Adèle à toutes ses pratiques, immolée dans ses désirs, anéantie dans sa volonté : « Je ne cherche pas, disait-elle, les caresses de mon Dieu, tout mon désir est de me consumer et de mourir sur le bûcher de son amour ! Coupez, tranchez, Seigneur, répétait-elle encore, je serai heureuse si vos coups font régner votre amour dans mon cœur ! »

Cette générosité à braver ces peines intérieures et ces désolations épouvantables que les saints seuls ont connues, et dont ils ne parlent qu'avec tremblement, était bien nourrie et entretenue par quelques faveurs particulières. Dieu n'abandonne pas les siens et il les aide dans les grandes détresses. Quelquefois, c'estpour les prévenir que leur combat va devenir encore plus terrible. Ainsi, un jour que notre Marie-Térèse contemplait un crucifix, il lui sembla qu'un des bras se détachait de la croix et lui présentait un clou : elle comprit que c'était l'indice d'un redoublement de peines et de

douleurs ; et il paraît en effet qu'elle n'y fut pas trompée. D'autres fois, le Seigneur se plaisait à la consoler et à l'encourager. Lorsque, au bout de neuf mois de profession on la nomma maîtresse des novices, les alarmes de son humilité furent si grandes, que l'obéissance eut quelque peine à en calmer les douleurs. La sainte Vierge prit soin de la consoler et de l'assurer de sa protection maternelle. — « C'est la volonté de mon Fils, lui dit-elle, de te confier les novices. » Plus tard, au moment de la révolution de 1830, la Prieure étant occupée à une fondation, Marie-Térèse se trouvait chargée de gouverner le monastère de Gahors. Quelques menaces parvinrent jusqu'à elle et lui firent reclouter qu'on ne voulût en venir à contraindre les Carmélites à quitter leur retraite, elle courut se jeter aux pieds de Marie, et la sainte Vierge lui donna l'assurance que ni elle ni ses compagnes ne sortiraient de leur asile. Quelques mois plus tard, après la communion, pendant son action de grâces, elle vit venir à elle l'Enfant Jésus chargé d'une énorme croix qu'il lui présenta. C'était le fardeau de la supériorité qu'il lui annonçait. A quelques jours de là, en effet, la Prieure qui, en la chargeant du gouvernement du monastère pendant son absence, avait voulu essayer et préparer ses forces, l'avertit de son dessein de l'envoyer à Figeac gouverner le nouveau monastère que le Carmel de Cahors venait d'y établir.

Marie-Térèse-de-Saint-Àugustin passa à Figeac les vingt années qui lui restaient à vivre, portant ce titre de Prieure, qu'elle avait tant redouté, aussi longtemps et aussi fréquemment que le permettent les règles du Garmel.

C'était le désir de l'immolation qui l'avait conduite au monastère, et l'immolation fut complète. Les détails que ses Sœurs racontent sont à faire frémir la nature. Sans doute, il nous est difficile de pénétrer clans les supplices d'une âme crucifiée : ces ténèbres dont on nous parle, ces angoisses, ces luttes de Jacob avec l'ange au milieu de la nuit, sont comme lettres closes pour ceux qui ne sont pas avancés dans la vie spirituelle. Il y a là des mystères que nous pouvons à peine entrevoir et où notre esprit ne saurait pénétrer. Nous ne pourrions en discourir sans risquer de nous égarer. Aussi nous bornerons-nous à reproduire les paroles qu'employaient les Carmélites de Figeac pour expliquer à leurs Sœurs des divers monastères le supplice de leur Mère. Elles disent que cette admirable Mère vivait dans les plaies de Jésus, et elle-même exprimait le mystère cle sa vie monastique en répétant souvent que l'oraison et la souffrance sont la vie de l'âme solitaire. Cette vie solitaire et détachée du monde n'est pas une vie inutile et stérile. Le zèle pour le salut des âmes développait et exagérait encore l'ardeur à la souffrance et à la prière qui avait toujours été l'aspiration de la bonne Prieure.

Elle communiquait cette passion à ses Filles, elle leur rappelait qu'elles s'étaient retirées dans leur monastère pour concourir à tout le bien que faisait l'Église et pour travailler à réparer tous les outrages adressés à Dieu. Il fallait s'unir aux mérites des saints et de la sainte Vierge et surtout à ceux de Jésus-Christ : et comment s'unir aux mérites de Jésus-Christ sans participer aux douleurs de sa passion ? Devant la grandeur de cette mission, en présence de l'impuissance humaine, on comprend la folie des âmes mystérieusement appelées et leur soif ardente des douleurs. Tous les jours et plusieurs fois par jour, la mère Marie-Térèse, embrassant la croix, s'offrait à Dieu pour tous les besoins des hommes ; et, depuis la personne sacrée du Souverain Pontife jusqu'au dernier des sauvages, il n'était pas une âme qu'elle eût voulu oublier. Son vœu était d'aider toutes les faiblesses, de soutenir tous les efforts, de réparer toutes les offenses. Elle disait à ses Filles, en leur développant la grandeur de la vocation des Carmélites : « Nous devons être « en chaire avec les prédicateurs, au confessionnal « avec les directeurs, auprès des malades et des « pauvres, afin de les aider et de les secourir par « nos prières et nos mortifications. — Ah! disait- « elle encore, ne manquez pas d'offrir tous les « matins tout ce que vous ferez ou souffrirez pour « les malades et les agonisants. Ne perdez pas une « seule occasion, ne souffrez rien machinalement,

ce ne fût-ce qu'une piqûre d'épingle. Tout est préce cieux devant Dieu, tout peut servir à ramener les ce pécheurs. Oubliez-vous vous-mêmes, ne comptez ce de bonnes journées que celles où vous aurez ce beaucoup souffert. Celle qui l'aura le mieux fait ce aura ainsi le mieux aimé, et elle aura converti ce un plus grand nombre d'âmes. »

On comprend que ces doctrines ardentes et ces sublimes ambitions de la charité puissent entraîner les âmes. Mais la nature est toujours là qui résiste : elle s'étonne et s'effraye devant l'appel de Dieu. Qu'il est glorieux et qu'il est terrible ! Le renversement des sentiments ordinaires où arrive l'âme fidèle à la grâce, peut ramener à désirer les souffrances, mais non jamais à ne pas les sentir, « Je ne « vous dis pas, disait Marie-Térèse à ses Filles, je « ne vous dis pas de ne rien sentir, je vous dis de « tout immoler. La vie d'une Carmélite est unmar- « tyre ; nous devons être sans cesse occupées à « nous détruire, à anéantir notre jugement, à im- « moler notre cœur et notre volonté, à faire mouce rir nos pensées et nos désirs ; notre état est pour ce ainsi dire sacerdotal : nous participons à la di- « gnité du grand prêtre, continuellement dans le « temple et sans cesse occupé à sacrifier des vic- « times. Autant de religieuses, autant de sacrifice cateurs ; en effet, notre intérieur est le temple, « notre cœur est l'autel. Les victimes les plus « grasses, celles qui coûtent le plus, où la nature

ce se détruit davantage, sont celles qui agréent le « plus au bon Dieu. Il faut être généreuse à lui en ce trouver de bonnes, et se tenir pour heureuse a d'être estimée digne de souffrir et d'être humiliée, « quoi qu'en dise r amour-propre. »

L'amour-propre vit donc toujours au cœur de ces saintes filles, et c'est sa résistance qui fait le combat. L'amour-propre, c'est la nature même de rhomme tombé,' c'est son essence, c'est le sang propre d'Adam. « Ah ! disait Marie-Térèse h ses Filles, demandez à Notre-Seigneur de consommer en vous la vie et la mort ! C'est le Saint- Esprit qui forme Jésus dans nos âmes, et il ne le fera qu'à mesure que vousmourrezà vous-mêmes. Pour qu'il croisse, il faut que vous diminuiez. Il y a une mort qui a commencé en nous par notre entrée en religion, et qui ne gagne qu'un peu chaque jour. Le bon Dieu se sert des ténèbres, des dégoûts, des tentations, de toutes les peines de l'intérieur, pour nous faire avancer. Aidons le Seigneur à nous détruire. Il permet quelquefois que nous soyons plus tentées à l'oraison que partout ailleurs, mais une âme qui, malgré tout, est fidèle et sait se sacrifier, peut dire : Ce n'est pas moi qui vis, c'est Jésus qui vit en moi ! Ne pouvant ni prier, ni même penser à Dieu, elle disparaît entièrement, et Notre-Seigneur fait tout en elle. Quand on agit par goût, le plaisir souille tout : en ne se retrouvant en rien et en

« agissant tout de même, on peut dire que c'est « pour Dieu seul... Si nous ne nous cédons pas « entièrement, nous ne mourrons jamais tout à « fait. Le vieil homme est en nous, malade et à ce l'agonie ; par nos infidélités, nous prolongeons « cette agonie, et Notre-Seigneur n'arrive jamais « en nous à sa perfection ! »

Si difficiles et si ardues que puissent paraître ces doctrines, sur les lèvres de Marie-Térèse elles enflammaient les Carmélites de Figeac ; c'était pour elles toutes une joie d'écouter leur Mère. Ce n'était pas seulement au chapitre qu'elles savouraient ses paroles de feu : dans les récréations, elles accouraient vers elle comme des colombes altérées autour de la source : cette mère Marie-Térèse, qui paraîtra si terrible au lecteur, cette femme avide et comblée de douleurs, noyée dans les amertumes intérieures, broyée par les plus vives souffrances, était la joie et le sourire de la communauté ; au dire des religieuses, on eût dit un ange qui leur pariait. L'entretien, pour être à la récréation moins solennel qu'au chapitre, courait sur les mêmes sujets. Il visait toujours à pousser les âmes vers le ciel, à les conduire à Dieu, à leur enseigner quelque ingénieuse pratique d'amour, à leur proposer dans quelque saint un modèle approprié à leur besoin du moment. Les devoirs d'une bonne Carmélite étaient sans cesse remis sur le tapis.

Une bonne carmélite devait rendre toutes ses

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actions divines : Jésus l'a pour ainsi dire cachetée lors de sa profession; il a posé les scellés sur les membres de son corps et sur les facultés de son âme ; il doit seul agir et opérer en elle ; il faut que tout ce qu'elle dit, tout ce qu'elle fait porte son empreinte, comme une main trempée dans du sang rougit tout ce qu'elle touche. Heureuses les âmes qui se persuadent qu'étudier Jésus, l'aimer, s'unir à lui, c'est l'attrait des attraits ! Et cet attrait est sans illusions ! s'écriait Marie-Térèse.

A travers les joies, les souffrances, les irrésolutions, elle voyait et admirait le travail de Dieu sur les cœurs : les recherches, les touches, les inspirations, les poursuites que ce Dieu jaloux multiplie autour de ses épouses pour s'assurer de leur amour, l'établir solidement et le vraiment épurer, la remplissaient d'admiration et de reconnaissance. Cette épuration de l'amour est le vrai but et le travail quotidien de la vie religieuse. Marie-Térèse sentait croître dans son cœur son respect pour le Carmel. L'attrait qu'elle avait senti dès le premier jour en lisant la Vie de sainte Tërèse, ne s'était pas affaibli. Tout lui semblait beau et grand dans l'intérieur de son pauvre monastère ; elle aimait et pratiquait la règle avec une exactitude scrupuleuse et passionnée qui la rendait, disent ses Filles, une règle vivante. Elle savourait les livres des anciens visiteurs et supérieurs : le Livre admirable, le Bouquet du Carmel; elle les avait tant lus, qu'elle les savait par

cœur, pour ainsi dire. Elle en était néanmoins toujours transportée : et, sur son lit de mort, quand on lui en faisait la lecture, parfois elle l'interrompait : ((Ah! que c'est beau! disait-elle; reprenez ce passage. » Et elle en développait le sens mystique et intérieur d'une façon admirable.

Elle avait vraiment le don de la parole : au chapitre, à la conférence, dans ses divers entretiens, comme à la récréation, elle déployait une imagination si riche et si féconde, une si aimable simplicité, tant de douceur; que tous les cœurs étaient ravis. Si, par hasard, une des Sœurs était obligée de quitter un instant la récréation, sa première parole, au retour, était de demander : « Que vous a dit notre Mère pendant que nous n'y étions pas ? » Les jours de licence, comme on appelle au Garmel les grandes fêtes, où se trouve levée l'étroite obligation du silence, les jours de licence n'avaient pas besoin d'autre plaisir que de l'entretien de la Mère Prieure. Pour ses Filles, sa seule conversation était une fête.

Dans les sphères où elle se tenait, au milieu des abîmes de désolation et de nuit où son âme se sentait submergée, sa piété trouvait toujours assez de force pour courir les champs de l'enthousiasme et se livrer à mille charmantes inventions pour exprimer son amour. L'Enfant Jésus, qui s'était plusieurs fois manifesté à elle, était surtout l'objet de ses transports ; elle l'honorait principalement

sous les deux titres de Roi et de Pasteur. Elle avait imaginé deux petits costumes dont elle revêtait tour à tour le Bambino, dans le temps surtout où l'Église honore la divine Enfance. Elle prenait dans ses bras et elle portait en procession tantôt le Roi et tantôt le Pasteur ; son cœur trouvait, à le célébrer sous ces deux titres, des paroles d'une suavité inexprimable, invitant toujours ses Filles à imiter ce divin modèle, et à s'immoler pour son honneur et pour sa gloire. Elle n'avait pas uniquement des paroles et des exhortations à leur adresser ; ses exemples parlaient plus haut que toute son éloquence. Ses délices étaient de se livrer aux œuvres les plus basses : c'était son choix. Elle usait de ses privilèges de Mère et de Prieure, pour se plonger plus avant que les autres dans l'humilité et dans la pauvreté. Elle prenait à son usage tout ce qu'il y avait au couvent de plus usé et de plus rapiécé ; elle aidait les Sœurs du voile blanc à cultiver le jardin, et, brisée de souffrances, couverte de plaies, réduite à un effroyable état de maigreur, elle s'employait, à la grande ardeur du soleil, à charrier du bois ou à d'autres pénibles labeurs : elle voulait souffrir. Ce désir, mêlé à la tendresse qu'elle avait pour ses Filles, lui fit à diverses reprises refuser la délivrance qui lui était offerte. Elle avait cependant un grand désir de la mort. C'était par la mort que devait se consommer son union avec l'Époux ! Son état de santé était des plus misérables ; ses répu- T. II 3**

gnances à prendre la moindre nourri Sure étaient excessives; elle souffrait dans les entrailles des douleurs aiguës comme des coups de canif, que les médecins ne savaient ni expliquer ni adoucir. Au milieu des crises les plus violentes, elle restait au chœur, ferme, debout, immobile, le livre entre les mains, sans même l'appuyer sur sa poitrine, et sans que rien sur son visage décelât les horribles angoisses dont elle était transpercée. Si quelqu'une de ses Filles avait à lui adresser la parole, elle la trouvait affable, toujours prête à écouter, toujours prête à répondre, à aider toutes les langueurs, à apaiser tous les troubles.

Celle qui se mettait ainsi tout entière aux ordres des autres, trouvait aussi la Providence à ses ordres, pour ainsi dire. Vers la fin cle 1848, cette chère mère Marie-Térèse était à Villefranche de Rouergue. Elle y était venue, s'unissant aux mérites de la révérende mère Sainte-Fleur, soutenir une fondation que cette vénérable ancienne avait entreprise quelques mois avant sa mort. Marie-Térèse se trouva prise à Villefranche d'une grosse fièvre, accompagnée de tous les symptômes d'une fluxion de poitrine. Elle était dans sa cellule, au lit, une nuit pendant que ses compagnes récitaient l'office de matines. Tout à coup la cellule est inondée de lumière, et une carmélite, qu'elle ne put reconnaître parfaitement parce qu'elle détournait le visage en souriant,, vient s'asseoir au pied de son pauvre grabat.

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— Je vais avoir une fluxion cle poitrine , dit Marie-Térèse.

— Oui, si vous y consentez, répondit la visiteuse.

— Mon Dieu, reprit la Mère, je voudrais bien ne pas mourir ici !

— Eh bien, vous n'y serez pas même malade ; mais préparez-vous à bien souffrir.

— Plus que je n'ai encore souffert?

— Ah! beaucoup plus. Vous n'avez qu'à vous abandonner ! pour moi, ajouta-t-elle, je ne le puis plus!

Marie-Térèse était persuadée que, par cette dernière parole, l'aimable et charitable visiteuse lui avait donné à entendre qu'elle était dans la gloire et dans la claire vision, et qu'elle n'avait plus à souffrir ni à s'abandonner. Notre Prieure croyait bien que cet avis lui venait d'une de ses religieuses à qui elle avait expressément recommandé, au moment de la mort, de lui faire savoir ce que Dieu demandait d'elle. Quoi qu'il en soit, la révérende Mère se trouva à l'instant débarrassée de la fièvre et en possession de toutes ses forces. Elle put vaquer aux divers travaux nécessaires à l'établissement du Garmel de Villefranche. Elle s'y livra avec calme et en esprit de paix, mais avec une certaine activité ; ses instants étaient comptés. Le 21 décembre, elle rentre à Figeac, à la grande joie de ses Filles. Mais elle n'est pas plus tôt au milieu d'elles que les symptômes de la fluxion de poitrine reparaissent, les douleur^ 'akusa^luî^t quinze jours :

Il BinUfjTHPTA

au bout de ce temps, la maladie s'apaise pour laisser la place à une autre plus douloureuse et plus lente que les religieuses de Figeac appellent la passion de leur Mère. Cette passion dura seize mois. 11 y parut quelque chose de mystérieux : les remèdes ne firent qu'ajouter au martyre de la patiente, et, par une volonté particulière de la Providence, tous les adoucissements qu'on put imaginer ne firent jamais qu'exaspérer les souffrances. On avait en vain donné de.l'évêché les permissions les plus larges : un simple morceau de sucre fondu dans l'eau, dont on humectait les lèvres de la moribonde, révoltait son estomac de telle sorte qu'il y fallut renoncer.

Aucun soulagement humain n'était efficace, et les Carmélites redoublaient de prières et de mortifications. Elles voulaient multiplier les neuvaines. La Mère n'en autorisa que d'une sorte, au Saint Sacrement, composée de ces seules paroles : Que votre nom soit sanctifié, que votre règne arrive, que votre volonté soit faite! C'était sa chère disposition : elle voulait y persévérer, ne désirant rien autre que s'abandonner. Depuis l'avertissement de Villefranche, elle resta tout particulièrement sous cette impression. Le bienheureux Perboyre (1) lui avait

(1) Le vénérable Gabriel Perboyre, né au Puech, paroisse de Montgerty, diocèse de Gahors, le G janvier 1802, admis en 1818 an noviciat de la Compagnie des prêtres de la Mission, envoyé en Chine en 1835; il y fut martyrisé le 11 septembre 1840.

aussi fait connaître, disait-elle, que rien n'honore Dieu autant que le martyre- de la pure souffrance. Elle ne tenait donc pas à descendre de la croix. Un moment la maladie parut se calmer : la Prieure reparut h quelques exercices de la communauté, même elle dit vouloir se rendre à Villefranche. Le médecin traita ce projet d'imprudence, mais la Mère persista, « II faut absolument que je me rende à Villefranche, disait-elle, et, si je ne profite de ce moment, je ne pourrai pas plus tard. » Elle y alla et y déploya toutes les forces nécessaires pour accomplir ce qu'exigeait le bien de cette communauté naissante. Au bout de dix jours, elle rentra à Figeac; ses Filles la reçurent en triomphe. Pour cette fois, elles crurent leurs vœux exaucés et que leur Mère leur était rendue. En effet, elle avait des forces qu'on ne lui avait point vues depuis plus d'un an. Elle régla les diverses affaires de la communauté, elle organisa une fête pour recevoir et déposer dans la chapelle du couvent un corps saint qu'elle avait obtenu de Rome. Elle tint le chapitre. A travers son calme, on eût démêlé peut-être comme un certain désir d'en avoir fini.

« Que manque-t-il? Qu'ai-je encore à faire? » disait-elle parfois à la Sous-Prieure.

Un jour enfin elle dit :

« Je crois que tout est terminé. »

La maladie reparut aussitôt avec violence.

Le jour de l'Immaculée Conception, la révérende

Prieure se traîne jusqu'à la chapelle. Elle n'y trouve pas la statue de la sainte Vierge assez ornée à son gré. Elle veut la parer elle-même : elle essaye de lui mettre la couronne sur la tête :

ce Laissez-moi , dit-elle, couronner ma mère pour la dernière fois ! »

Quand l'autel est aussi brillant que le permet la pauvreté du monastère, elle réunit ses Filles et mettant aux pieds de la statue toutes les clefs du monastère, elle déclare qu'elle se décharge de toute sollicitude et proclame à sa place la Vierge Marie prieure et supérieure du monastère de Figeac. Après s'être donnée elle-même pour la fille, l'esclave, l'indigne servante de la reine du Carmel, elle ajoute, suffoquée de larmes :

« Je vous donne ces enfants que j'aime plus que moi-même. 0 ma mère, faites-en des saintes. Veillez sur ce troupeau, régissez-le, conduisez-le, nous sommes fières d'être votre domaine et votre royaume. Que votre houlette a pour nous de charmes!... que notre Carmel soit la crèche de Bethléem, ne respirant et n'aspirant que candeur, pureté et innocence !... Daignez, disait-elle en terminant, sourire à cette invention de notre amour et nous bénir. Toutes, prosternées à vos pieds, nous renouvelons en ce moment nos vœux entre vos mains et nous désirons former éternellement votre couronne. »

On fit une cédule de cette proclamation, chacune

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des religieuses la signa, on prononça ensuite la formule du renouvellement des vœux, et on chanta le Te Deum. La Mère disait qu'elle avait enfin le cœur au large ; elle se reposait avec confiance sur la sainte Vierge, à qui elle léguait ses Filles dont la sainteté avait toujours été sa préoccupation. Elle désirait tous les jours de la neuvaine répéter cet acte d'abdication et d'élection ; mais, dès le troisième, il parut que la sainte Vierge avait pris cette démission au sérieux et la Mère se trouva réduite à l'impuissance de s'occuper des affaires de la communauté. On lui en parla encore quelquefois, elle répondit :

« Vous avez la sainte Vierge pour mère et supérieure ; allez à elle. »

On n'en put tirer autre chose. Ses douleurs étaient excessives, et l'âme elle-même était atteinte, sinon dans la sérénité cle la partie supérieure, du moins dans toutes les puissances inférieures. Sur son lit, la pauvre Mère semblait délaissée de Dieu ; à peine pouvait-elle prier. Elle n'avait que l'unique ressource de s'abandonner. Son abandon était entier :

ce Je n'ai aucun désir, disait-elle; je ne veux rien que l'accomplissement de la volonté divine. »

Quand ses Filles lui parlaient de leur ardent désir de sa guéri son, elle leur imposait un certain nombre d'amen à dire en conformité avec la volonté divine.

« Non ma volonté, mais la vôtre! » répétaitelle.

« On se perd, disent les religieuses de Figeac, on se perd dans la profondeur des conduites secrètes de la grâce sur les âmes de choix, et nous ne saurions comprendre comment tant de souffrances corporelles et de délaissements intérieurs pouvaient s'allier dans une même âme avec tant d'union avec Dieu. Les paroles du prophète, ajoutent-elles encore, se sont réalisées en elle, et elle eût pu dire : « La tribulation et l'angoisse sont venues fondre sur moi, je n'en ai pas été ébranlée. » Au milieu de ces amertumes et à travers les plus vives souffrances elle n'avait qu'amour dans le cœur et sur les lèvres; elle n'avait que douceur et sérénité sur la physionomie. Elle passait les journées et la plus grande partie des nuits les yeux fixés sur le crucifix; et elle suivait souvent Notre-Seigueur dans toutes les circonstances douloureuses de sa passion.

Deux mois d'une fièvre continue des plus intenses, accompagnée de douleurs excessives que rien n'avait jamais pu soulager, semblaient avoir réduit son pauvre corps à la dernière faiblesse. Une crise qu'elle éprouva le premier dimanche de Carême, fit croire qu'elle touchait au moment suprême. Les Sœurs voulurent lui porter processionnellement quelqnes reliques, elle leur demanda de lui réciter aussi les prières de la recommandation de l'âme, et elle voulut les suivre. Quand on en fut à

la belle oraison : Proficiscere, anima christiana, elle parut toute rayonnante : elle souriait et semblait vouloir prendre son essor.

Ce n'était cependant pas encore le moment de la délivrance, et il est impossible d'entrer dans le détail des dernières douleurs. Son corps desséché ne semblait qu'une plaie ; il se tordait sous l'effort de crises affreuses dont la malade eût voulu éviter le spectacle à ses Filles :

(( Ne restez pas auprès de moi , leur disaitelle, cela vous fait trop souffrir de me voir dans cet état. »

Pour elle, elle restait impassible , elle ne se permettait pas un mouvement ; dans son silence et son calme, elle représentait l'agneau muet sous la main du tondeur. Un jour elle laissa échapper une plainte légère : elle se la reprocha durement et avec indignation. Elle prenait desprécautions contre sa faiblesse.

« Ne me plaignez point, disait-elle à ses Filles, cela affaiblit le courage. »

Elle n'était plus capable de faire un seul mouvement ; le vendredi saint, elle parut entrer en agonie ; on voulut la changer de place sur son grabat, elle refusa :

« J'ai promis, dit-elle, de ne pas bouger tout le temps que Notre-Seigneur demeurera en croix. »

Elle avait depuis la veille suivi d'une façon particulière toutes les phases de la passion. Après

l'heure sainte, quand les religieuses qui la gardaient se furent relevées de terre, elles trouvèrent leur Mère les bras et les yeux élevés vers le ciel. Elle devait souffrir encore. L'Enfant Jésus lui apparut un jour : il portait sur la poitrine une croix resplendissante, il s'avançait vers elle porté sur un nuage et d'un air content. Il ne lui dit rien, et il y avait, dit-elle en versant quelques larmes, quelque chose qui m'empêchait de jouir de lui et qui l'a fait se retirer.

Plusieurs semaines se passèrent dans cette extrême faiblesse et ces atroces douleurs. Les médecins ne pouvaient comprendre comment la vie se prolongeait si longtemps. Il leur semblait que la malade n'en avait plus que pour quelques heures. Les Carmélites navrées redoublèrent de prières, et la mère tâchait d'écarter cet obstacle.

ce Laissez-moi mourir, leur répondait-elle de temps en temps, laissez-moi mourir ! »

Durant cette lutte suprême, la paix avait pénétré son cœur, elle était dans la joie et le contentement : elle en donna plusieurs fois l'assurance à ses Filles.

« Pourquoi pleurez- vous ? Mon bonheur va commencer ! »

Elle sentait la mort venir : elle avait sa parfaite connaissance, elle était absorbée en Dieu, ne cessant de multiplier ses actes d'amour et d'immolation. Elle avait reçu le saint viatique, on lui avai

plusieurs fois récité les prières de l'agonie et renouvelé l'indulgence delà more. Le dimanche 21 avril 1850, vers trois heures, on appela de nouveau le confesseur auprès d'elle, on récita encore une fois les prières des agonisants, elle s'y unissait en souriant: elle bénit plusieurs fois ses Filles. Vers sept heures du soir, le confesseur la visite de nouveau. Il y avait quarante-huit heures qu'elle avait les yeux à demi fermés et comme vitrés. Tout à coup elle les ouvre, son regard est brillant et enflammé. De la main gauche elle fait un geste énergique, elle paraît vouloir saisir et attirer à elle quelque chose, puis elle rentre dans une immobilité complète, le regard fixe et comme en contemplation; sa respiration est douce, elle se ralentit peu à peu; le prêtre lui réitère l'absolution, et, sous sa bénédiction et aux yeux de ses Filles en prières, elle expire doucement le sourire sur les lèvres et la joie dans les yeux. C'était la fête du patronage de saint Joseph. Elle avait quarante-sept ans et en avait passé vingt-quatre en religion.

Il y avait un peu plus de deux ans que la vénérable mère Sainte-Fleur avait, elle aussi, laissé son cher Carmel de Montauban, pleine de jours et d'oeuvres. Active et ardente, cette grande réparatrice du Carmel en France n'avait aspiré qu'à faire revivre les anciennes pratiques de pauvreté et de prière. Elle aimait le saint office, et lorsque, dans son grand âge, affligée d'un asthme qui lui ôtait sou-

vent la respiration, ses Filles lui demandaient de se reposer et de ménager sa faiblesse:

« Il faut faire violence à la nature, disait-elle, j'aurai bien assez de temps de me priver d'aller au chœur quand je ne pourrai plus marcher ! »

La Providence lui ménagea les épreuves jusqu'aux derniers jours. Malgré le poids des ans, elle put être exacte à tous les exercices et assidue au chœur. Sa dernière maladie dura à peine trois jours. L'avantveille de sa mort, elle voulut le soir aller bénir la communauté à la récréation. On le lui permit, et quand elle fut remise au lit, son état empira tout à coup : elle connut que sa fin était proche, et elle offrit à Dieu le sacrifice de sa vie. Elle avait toujours craint la mort, et cette âme énergique tremblait à la pensée des jugements de Dieu. Quand vint le moment, toutes les appréhensions s'évanouirent et, sur son lit d'agonie, la respectable mère Sainte-Fleur ne ressentit plus dans son âme que la paix, la confiance et la joie. Sa longue vie ne lui pesait pas. « Je me repose, disait-elle avec confiance, dans les miséricordes du Seigneur. »

On lui administra les sacrements dès le second jour de la maladie. Le lendemain, elle entendit les prières de la recommandation de l'âme. Elle restait calme et unie à Dieu. Le soir 31 janvier 1848, elle s'endormit dans le Seigneur. Elle avait quatre-vingttrois ans et en avait passé soixante-trois dans les labeurs et la paix du Garmel.

Peut-être demandera-t-on pourquoi nous avons essayé de tirer ces pieuses et saintes mémoires du mystère et de l'oubli où elles semblaient ensevelies? A quel propos citer aux hommes des noms qui leur sont restés inconnus, et que celles qui les ont portés ont voulu cacher à tous les regards?...

Dans les jours difficiles et aux moments de détresse, pour reprendre courage et ranimer ses espérances, ne doit-on pas examiner son trésor et reconnaître ses ressources ?

Les saints sont le vrai trésor de la France et sa ressource inépuisable.

Qu'ils nous protègent et nous défendent !

LE VÉNÉRABLE LIBERMANN

Août 1855.

Le R. P. Libermann, né le 8 germinal an XII (24 mars 1803), était juif de naissance. Son père, rabbin à Saverne et jouissant d'une grande considération parmi les rabbins d'Alsace, le réservait aux honneurs de la synagogue et lui avait inspiré de bonne heure la haine que les Juifs portent aux Catholiques. L'enfant avait été docile ; la vue d'une croix le faisait fuir, la présence d'un prêtre lui arrachait des cris d'épouvante. Aucune des cultures en usage parmi la gentilitè ne lui fut donnée. On ne lui enseigna ni la langue française ni l'allemande. La grecque et la latine lui furent à plus forte raison systématiquement interdites ; l'hébreu devait suffire.

T.out jeune, on le fit pénétrer au milieu des subtilités du Talmud. Il y montra une sagacité et une

agilité d'esprit qui remplissaient son père d'orgueil et d'espérance. Le jeune Libermann n'était pas seulement initié aux études rabbiniques, il les aimait; il mettait une grande conscience à connaître et à observer les préceptes de la loi. Son humeur douce ne l'empêchait pas d'être passionné ; son ardeur pour les études et les pratiques juives, comme son horreur du nom chrétien pouvaient passer pour fanatisme. C'est dans cet éloignement et cette ignorance de la vérité que la Providence préparait, aux premières années de ce siècle, un fondateur de congrégation et un maître de la science ecclésiastique.

De nos jours, de singulières opérations de grâce et de miséricorde éclatent parmi le peuple d'Israël. L'abjection de leur culte est à peu près évidente pour tous les adeptes; l'horreur du nom chrétien semble le principal mobile et le plus ferme soutien de la religion judaïque. Les esprits sérieux qui se préoccupent du problème de la fin de l'homme et qui ne cherchent pas à tromper cette soif sublime des vérités éternelles, dont l'apaisement est un si triste symptôme de notre époque, ceux qui résistent à l'entraînement matérialiste de ce siècle, se trouvent bientôt à l'étroit et à l'aveugle au milieu des arguties et des simagrées de la synagogue. Tous songent à un moyen de régénération ; ils le demandent à leurs rêves, k des essais philanthropiques, à des combinaisons politiques ou philosophiques. Les

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mieux inspirés se tournent vers l'Église et la supplient de venir au secours de ces populations qui la repoussent, la méconnaissent et s'égarent, de les relever, de les guérir, de les remettre dans le chemin de la vérité, dans le vrai courant de la civilisation. Un des frères du P. Libermann était entré dans ce mouvement d'aspiration qui dirigeait et dirige encore les pas de tant d'Israélites vers la véritable nuée lumineuse destinée à protéger et à éclairer les enfants du Christ dans le désert de ce monde. On avait cherché d'abord à demander aux seules forces de la religion et du peuple israélites les moyens de régénération dont on sentait le besoin. On fonda des écoles, on rédigea des catéchismes, on propagea des livres : le consistoire de Strasbourg forma un comité destiné à activer ce mouvement de rénovation intellectuelle. Bientôt on fut convaincu que tout effort qui n'aurait pas pour but d'amener les Juifs au moins au seuil de l'Église catholique, serait illusoire. Chose merveilleuse ! le besoin de la vérité tourmente assez les âmes pour les pousser à des entreprises insensées et qui paraîtraient ridicules si on n'y voyait la miséricorde de Dieu, éclatant manifestement au milieu des fantaisies de l'imagination humaine. Les membres du comité israélite, jaloux de l'honneur de leur peuple et de leur culte, s'adressèrent au clergé catholique (1823); ils le conjurèrent de songer à retirer leurs coreligionnaires de l'abrutissement où les

retenait un culte consistant en des mouvements d'automates et à peine convenable à des sauvages. Le frère du P. Libermann était au nombre des signataires de ce mémoire. Ce frère avait été initié lui-même aux études rabbiniques, et, avant d'en signaler les extravagances au clergé catholique, il en avait ressenti un profond dégoût. Les moyens de conversion que le mémoire des israélites proposait alors aux évêques d'Alsace et de Lorraine étaient sans doute illusoires, pleins de confusion et surtout impraticables. On demandait un rapprochement impossible entre la synagogue et l'Église. Celle-ci eût été chargée de réformer et de purifier les enseignements talmudiques et d'y introduire doucement et graduellement la vérité. L'intention était pure d'ailleurs, et les signataires du mémoire ne tardèrent pas à rompre avec leurs coreligionnaires et à entrer dans le sein de l'Église catholique.

Lorsqu'un de leurs membres vient à s 3 convertir au christianisme, les familles juives prennent le deuil. Celui qui devait être le P. Libermann partagea la douleur de son père, et s'épuisa en efforts pour ramener son frère au judaïsme. Sa foi talmudique cependant était déjà chancelante ; le doute rongeait son âme ; en même temps un désir impérieux de s'instruire et de s'éclairer Pavait porté à chercher quelque chose au delà des enseignements de la synagogue. Il apprenait la langue française ;

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il chercher à s'initier à la connaissance du grec et du latin. Ces études l'avaient déjà fait prendre en suspicion par les rabbins. Toutefois, rien ne faisait présager les grâces qui lui étaient réservées, sinon l'esprit de calme et de modération que cet enfant privilégié déjà apportait dans les discussions les plus ardentes. Cet esprit de douceur éclatait en lui avec une grâce si évidente, qu'un des nouveaux convertis ne put s'empêcher de lui dire un jour, au milieu de leur discussion : ce Non seulement vous serez chrétien comme nous, mais prêtre et apôtre. » La prédiction pouvait paraître aventureuse. L'insuffisance de la doctrine judaïque avait ouvert les abîmes du scepticisme dans l'âme du jeune Libermann. La conversion de son frère, loin de lui montrer des clartés inconnues, n'avait fait, pour ainsi dire, qu'agiter les ténèbres qui avaient envahi son intelligence. La Bible lui apparaissait comme un tissu de fables absurdes. Il n'était cependant pas si bien assuré dans ses jugements qu'il ne cherchât à les corroborer de quelque manière. La Providence se plut à les faire flotter au gré des impressions de chaque jour et à les empêcher de prendre aucune consistance. L'Évangile, traduit en hébreu, lui tomba entre les mains. Ce livre lu avec avidité, le frappa vivement. Mais les miracles de Notre-Seigneur répugnaient au rationalisme que le jeune homme croyait avoir adopté définitivement. Une autre perplexité le pressait aussi : préparé par son

père et par ses études à la profession de rabbin, il voyait approcher le moment de prendre les engagements que cette carrière exige. Un rabbin s'oblige à ne jamais quitter sa religion. Bien qu'il affirmât que les formules religieuses étaient indifférentes à ses yeux et qu'il suffisait de connaître un Dieu bon et créateur sans s'inquiéter du détail et des divergences des doctrines, le jeune Libermann redoutait de s'engager de la sorte avant d'avoir éclairci les questions qui embarrassaient sa conscience. Il eût voulu se rendre à Paris pour consulter entre autres M. Drach (1), qui, sorti lui-même des ténèbres judaïques, avait contribué à l'abjuration de plusieurs de ses coreligionnaires. Mais le rabbin de Saverne était en éveil. Il était averti : l'Église lui ravissait ses fils : deux d'entre eux étaient encore allés rejoindre leur aîné dans les pâturages de la vérité et

(1) Paul-Louis-Bernard Drach, né à Strasbourg, le 6 mars 1791, de parents zélés observateurs de la loi de Moïse, fut initié dès son enfance aux études hébraïques, talmudiques et rabbiniques.

Touché de la grâce divine, il fut, à l'âge de trente-deux ans, baptisé à Paris, le samedi saint 1823, par Mgr de Quélen. Il s'occupa de propager la lumière catholique parmi ses anciens coreligionnaires et il publia, entre autres ouvrages, Y Harmonie de l'Eglise et de la Synagogue,

En 1834, il fut nommé par S. S. Grégoire XIV, bibliothécaire de la sacrée congrégation de la Propagande, et résida quelques années à Rome à raison de ses fonctions ; mais jaloux de rentrer en France, il donna sa démission en 1842 et reçut le titre de bibliothécaire honoraire. Il retourna néanmoins à Rome durant ses dernières années, et il y est mort le 2 janvier 1865.

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avaient reçu le baptême à Paris. Il était douteux que le père, blessé dans ses espérances, son orgueil et son fanatisme, autorisât celui de ses enfants dont il appréciait le génie d'une façon particulière et dont il avait toujours envisagé l'avenir avec plus de complaisance, à faire ce dangereux voyage.

Toutefois la Providence ne livre pas aux suggestions de l'ennemi les âmes qui cherchent la vérité avec amour. Elle se chargera de vaincre les obstacles. Le père, rendu méfiant par la conversion de ses enfants et averti qu'à Metz, où il l'avait envoyé faire ses études rabbiniques, son fils goûtait déjà aux sciences étrangères et maudites, voulut s'assurer par lui-même des progrès de son élève de prédilection. Le jeune Libermann , depuis qu'il avait livré son âme aux doutes, avait beaucoup négligé les enseignements talmudiques. Leur subtilité demande toute l'application d'un esprit attentif, et le rabbin de Saverne était trop exercé en ces matières pour que son fils pût chercher à lui faire illusion. Aussi ce dernier fut-il épouvanté quand il vit que le voyage de Paris dépendait de l'examen qu'il allait subir. Il en savait déjà assez pour reconnaître qu'il avait fait peu de progrès dans ses études, et qu'il eût été nécessaire pour satisfaire son juge de ne pas avoir apporté à ses travaux les négligences et le dégoût où il reconnaissait s'être laissé aller dans les derniers temps. A la première question qui lui fut posée il se trouva néanmoins

éclairé d'une lumière abondante; il vit ce qu'il avait à dire; il répondit avec une netteté, une précision, une science enfin qu'il était loin de posséder et d'avoir acquise. Il s'étonnait de se démêler, comme s'il les eût connues à fond, au milieu des énigmes et des confusions qui composent la science judaïque. Il ne songea pas à rechercher d'où lui venait cette connaissance singulière, arrivée si à propos. Le père fut ravi ; persuadé que tout ce qu'on lui avait rapporté était pure calomnie, et qu'un jeune homme si bien au fait déjà des finesses et des profondeurs talmudiques n'avait pu détourner son attention sur des études profanes, il n'hésita pas à autoriser le voyage que son fils désirait.

La grâce attendait le jeune Libermann à Paris. Il resta quelque temps flottant dans ses doutes et s'approchant chaque jour davantage de la vérité. Il consentit à interroger son cœur dans le silence d'une retraite ; on le conduisit au collège Stanislas, on lui donna une cellule, on le laissa seul avec les deux livres de Y Abrégé de la doctrine chrétienne et de Y Histoire de la Religion, de Lhomond. A peine dans cette solitude, il éprouva un sentiment de douleur extrême : la pensée de son isolement, le souvenir de sa famille, les épreuves où il allait entrer, tout contribuait à le remplir de tristesse. Il se souvint alors du Dieu de ses pères, et se prosternant, il supplia le Dieu de Jacob de l'éclairer,

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de lui faire connaître si la croyance des chrétiens était véritable, de l'en éloigner si elle était fausse. Aussitôt le jour se fit dans cette âme soumise et suppliante. « Je vis la vérité, dit M. Libermann, la foi pénétra mon esprit et mon cœur ; m' étant mis à lire Lhomond, j'adhérai facilement et fermement à tout ce qui est y raconté de la vie et de la mort de Jésus-Christ. » On le prépara au baptême, il recevait les enseignements divins avec une avidité incomparable. 11 ressemblait, dit un de ses catéchistes, à une pierre incandescente qui dévore Teau dont on l'arrose. On devine l'état de joie, de lumière et de paix d'une âme qui aborde à la vérité. M. Libermann reçut avec abondance toutes les grâces délicieuses réservées aux néophytes. Après son baptême (1826), il vécut plusieurs années dans un état de calme et de ferveur admirables.

Toutefois, le bon Dieu, dans ses desseins de miséricorde, ne s'était pas contenté d'aller chercher parmi les Juifs un chrétien et un prêtre. C'était, nous l'avons dit, un fondateur de congrégation et un maître de la vie spirituelle que la Providence voulait montrer à son peuple. Les épreuves, les afflictions, les douleurs de toutes sortes étaient donc réservées à cet enfant de bénédiction. On connaît le mystère de l'union de la puissance divine avec les douleurs humaines. Il y a dix-neuf siècles que, sur le Calvaire, Notre-Seigneur a révélé cette ineffable merveille. Depuis ce temps, tous

ceux qui ont eu part aux faveurs du divin Maître, tous ceux qui ont participé à sa puissance sur les âmes ont eu part à sa croix ; la douleur, contre laquelle le monde se révolte, dont la seule pensée fait hurler les démons et blasphémer les beauxesprits, la douleur est l'unique voie de progrès et de civilisation où l'homme puisse acquérir un peu de grandeur et de force, devenir meilleur et capable de faire quelque chose pour le bien et le salut des autres hommes. Il serait trop long de raconter en détail les épreuves que traversa M. Libermann, et les rudes préparations que lui ménagea la Providence. Beaucoup auraient été rebutés. C'est au fond des abîmes de toutes les impossibilités matérielles imaginables que la Congrégation du Saint- Cœur de Marie a pris naissance : Hic est digitus Dei. Elle s'est développée par les voies de la Providence, et s'unissant plus tard à la Congrégation du Saint-Esprit, a formé sous le gouvernement de M. Libermann une société puissante qui rend tous les jours de grands services à l'Église, en travaillant à l'évangélisation des noirs et en préparant le clergé de nos colonies.

Aux premiers jours de sa conversion, M. Libermann était loin de s'attendre à ce que Dieu lui réservait. Il ne cherchait pas d'ailleurs à pénétrer les desseins de la Providence. Uniquement appliqué à se dépouiller de sa propre volonté, il ne songeait qu'à courir à l'odeur du Bien-Aimé. Entraîné dans

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les splendeurs et les ivresses de la vérité, il savourait, il priait, il aimait. Mais, malgré toutes les joies de la lumière, ses affections de famille le faisaient cruellement souffrir. Son père épuisait les menaces et les blasphèmes pour le ramener au Judaïsme. Au milieu de la douleur que cette colère apportait au néophyte, il eut la consolation de voir le dernier de ses frères admis au baptême. Toutefois, les affaires de ces convertis ne réussissaient pas selon le monde. Ils éprouvèrent de grands désastres : la mort fît beaucoup de veuves et d'orphelins parmi eux. M. Liberman, soutenu lui-même par la charité, souffrait de ne pouvoir leur venir en aide. Sa plus grande douleur était encore de ne pouvoir communiquer ses trésors à tous les siens. Il fît auprès d'une de ses sœurs des démarches inutiles pour l'amener à la vérité. Saint Martin autrefois ne put non plus convertir son père. Cette impuissance des plus féconds instruments de conversion est tout à la fois un mystère et une leçon de la Providence: Thumilité estplus grande quand on a éprouvé sa faiblesse dans des circonstances où Ton tenait le plus à réussir ; et il faut croire qu'il y a encore quelque dessein de miséricorde caché dans cette rigueur apparente avec laquelle le Seigneur a répondu parfois aux vœux les plus ardents de ses meilleurs serviteurs.

Reçu, deux ans après son baptême, au séminaire de Saint-Sulpice, M. Libermann joignait alors, aux

fraîches inspirations de la grâce baptismale, les bénédictions qui abondent dans le noviciat du sacerdoce. Au seul souvenir du séminaire, plus d'un lecteur sourit et s'épanouit. Qui dira l'ivresse sainte, la joie pure et contenue de ces maisons, où les âmes se préparent dans l' humilité et la prière au plus grand honneur que les hommes puissent atteindre ici-bas ? M. Libermann pratiquait avec amour toutes les vertus qui forment le parfait séminariste, la modestie, la douceur, la piété. Ce sont les fondements de tout apostolat. M. Libermann exerçait déjà autour de lui, et sans s'en apercevoir, dans sa conduite et dans toutes ses conversations, cet apostolat qui devait être l'occupation de toute sa vie.

— Avez-vous entendu le petit juif parler du bon Dieu ? se disaient les uns aux autres les jeunes séminaristes de Saint-Sulpice.

Quelque chose éclatait en effet autour de ce juif de mine peu relevée et de courte taille, à la parole rude et à l'accent étranger, pour rappeler quelquesuns des traits dont Bossuet peignait le grand Apôtre. Il fallait bien, comme toujours, que l'éclat sortît de la souffrance. Malgré les joies qn'il renferme, le sacrifice reste une immolation. Déjà M. Libermann, à peine au début de sa vie sacerdotale, était initié aux désolations intérieures, aux ténèbres et aux combats où Dieu laisse les siens s'épurer et se préparer à son service, acquérir des mérites et se rendre capables de travailler pour sa

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gloire. Le néophyte ne devait pas en rester aux humiliations intérieures. Il y avait un an déjà qu'il était au séminaire, lorsque tout à coup un mal affreux se déclara qui semblait l'exclure pour toujours du sacerdoce. Au rapport des médecins les plus renommés, Tépilepsie, quand elle survient après un certain âge, est un mal incurable et qui mène nécessairement à l'idiotisme et à la mort. M. Libermann ne pouvait avoir de doutes, l'accès aux ordres sacrés lui était interdit.

Il embrassa la volonté de Dieu sans trouble et sans inquiétude. Sans avenir désormais, il se remit de tout à la divine Providence. Dans son humiliation et avec son indignité reconnue, il resta à Saint-Sulpice.

« Ma chère maladie est un grand trésor, disait-il ; j'espère que je mènerai une vie parfaitement pauvre et uniquement" employée au service de Dieu; je serai donc plus riche que si je possédais le monde entier. Je défie le monde de trouver un homme plus heureux ! car qui est plus heureux que celui qui ne veut rien avoir ? qui est plus heureux que celui dont les désirs sont accomplis ? »

« Pourquoi vous affliger à mon sujet ? disait-il encore à ses frères. Pensez-vous que je mourrai de faim? Eh ! mon Dieu ! le Seigneur nourrit les oiseaux de la campagne, ne trouvera-t-il pas un moyen de me nourrir ? Il m'aime plus que les oiseaux de la campagne! »

De pareils sentiments sont beaux lorsque le cœur cherche à les produire et que fâme s'efforce de s'y conformer pendant que le Seigneur ménage l'ombre à la brebis et lui donne l'assurance de lui fournir ce qui est nécessaire à la vie. Ils sont sublimes et ils sont un des privilèges de la sainteté quand ils s'expriment avec cette force et se mettent en pratique avec cette simplicité dans un dépouillement et un dénûment comme ceux où se trouvait alors M. Libermann.

« Que je sois prêtre ou non, que je sois millionnaire ou gueux, répétait-il, tout ce que je suis et tout ce que je possède est à Dieu et à personne autre que lui. »

La révolution de 1830, qui retrancha aux séminaires les bourses que le gouvernement leur avait accordées, ruina aussi et dispersa diverses œuvres de charité particulières ; parmi ces dernières se trouvait peut-être celle qui jusque-là avait pourvu à la pension de M. Libermann. Dans la pénurie où ils se trouvaient, il était impossible aux directeurs du séminaire de détourner une partie des fonds destinés à l'éducation des clercs au profit d'un sujet visiblement et indéfiniment irrégulier. On se résigna à prévenir M. Libermann. Il reçut cette communication sans se troubler ; et comme on lui demandait ce qu'il allait devenir, il répondit avec calme :

— Je ne puis rentrer dans le siècle. Dieu, je l'espère, voudra bien pourvoir à mon sort,

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Il s'était donné irrévocablement, et, malgré les refus qu'il paraissait recevoir, il ne voulait pas reprendre ses engagements. Gueux ou millionnaire, il appartenait à Dieu. Le bon maître ne l'abandonna pas. Touchés de cette résignation et de cette vertu, les directeurs de Saint-Sulpice résolurent à l'unanimité de le garder à Issy, aux frais de la Compagnie, et aussi longtemps qu'il plairait à Dieu.

La vie que mena M. Libermann pendant les dix ans qu'il vécut à Saint-Sulpice, fut humble et fervente. Ce fut vraiment la préparation de Dieu. Malgré l'humiliation de son infirmité et de sa position, la ferveur de M. Libermann et la grâce qui éclatait dans toute sa personne lui firent prendre une grande influence sur les séminaristes. Il exerçait son zèle au milieu d'eux, formant, dirigeant, animant leur piété et modérant son action selon la la sagesse et les désirs des directeurs, dont il était le disciple encore plus que l'hôte. C'est parmi ces jeunes gens que M. Libermann recueillit les pierres vivantes de la congrégation qu'il devait établir. Au milieu de ces cœurs ardents à aimer Dieu et auxquels il s'efforçait de faire goûter l'admirable doctrine du renoncement, il en rencontra deux qui étaient l'un et l'autre touchés d'un désir immense de se vouer à l'apostolat des nègres. L'un, né aux colonies et dont la vocation avait surmonté de grands obstacles et rencontré des circonstances singulières, avait été longtemps témoin des misères

qu'il voulait soulager. L'autre, dont une mort admirable a fait connaître le nom, Eugène Tisserand, né d'une mère créole, connaissait par les récits de sa famille les scandales et l'abrutissement qu'il désirait combattre. Unis dans cette pensée, les deux séminaristes avaient encore des raisons particulières de sympathie. Le premier, fatigué par des travaux antérieurs et sentant rapidement décliner sa santé, paraissait ne pas pouvoir se plier aux études théologiques, et en était venu à croire qu'un miracle seul pouvait l'en rendre capable. L'autre semblait frappé d'une incapacité plus radicale. M. Tisserand avait déjà été refusé pour la tonsure ; on l'avait même privé d'une bourse qui lui avait été allouée précédemment, et on l'avait prié, dans l'intérêt de son âme et pour l'honneur de l'Église, de renoncer à l'état ecclésiastique. Il avait essayé d'ensevelir ses désirs et son dévouement à la Trappe ; la prière atteint partout ; il savait que les nègres tireraient de ses prières autant de profit que de ses efforts. La Providence le destinait à la vie active. L'entrée à la Trappe lui fut refusée. Il revint à Issy faire une retraite et ne s'expliquait pas comment à cette occasion son ancienne place lui avait été rendue au séminaire.

Dirai-je que j'aimerais à rendre ici un témoignage particulier à la mémoire de M. Tisserand? Il a été autrefois mon condisciple. Je l'avais tout à fait perdu de vue et presque de souvenir lorsque sa mort

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sublime est venue me faire entrevoir par quelle voie admirable le bon Dieu avait conduit cet écolier assez renfermé en lui-même, indifférent à ce qui se passait autour de lui, peu brillant, qui avait vécu quelques années à mes côtés, sous la discipline ingrate et malsaine de l'Université.

Parmi les séminaristes qui se préparaient à la vie de dévouement qu'impose le sacerdoce, plusieurs autres avaient reçu les confidences de M. Libermann. Toutefois la Providence, qui aime à se glorifier au milieu des faiblesses humaines, écarta ceux que leurs talents ou leur naissance pouvaient rendre considérables, et garda seulement pour la congrégation qu'il s'agissait de former, les deux que nous avons désignés, dépouillés de tout prestige aux yeux mêmes de leurs condisciples. Un des directeurs de Saint-Sulpice leur avait dit que l'apostolat des nègres exigerait une congrégation spéciale; et ils s'étaient ouverts de leurs désirs à M. Libermann. Mais le pauvre acolyte, exclu des ordres sacrés à cause d'une infirmité incurable et humiliante, paraissait un instrument encore plus inutile que nos deux séminaristes, qui pouvaient au moins conserver l'un et l'autre quelque espérance pour leur avenir. Dans ce dénuement de tout moyen humain, l'apostolat des nègres fut recommandé aux prières de Farchiconfrérie le 2 février 1839. C'est à ce jour que la Congrégation du Cœur Immaculé de Marie reporte sa naissance. M. Libermann avait encouragé

le projet sans s'attacher à aucune des formes qu'on pouvait proposer.

« Ne comptez, disait-il à ses confidents, ni sur vous, ni sur vos amis; ne cherchez à persuader personne, ne forcez rien; laissez agir le maître de la maison, c'est à lui de choisir les ouvriers qu'il veut envoyer. Votre grande occupation doit être de vous humilier beaucoup de ce que vous êtes un grand obstacle aux desseins de sa miséricorde sur ces pauvres âmes qui lui sont si chères. »

Il prédisait ensuite les difficultés qu'allait rencontrer la nouvelle entreprise.

« Ne vous découragez pas des difficultés qui seront mises sur votre chemin, des reproches, des faux jugements qu'on fera sur vous et sur votre conduite. En tout ce que vous ferez, on vous traitera de pauvre tête, d'imprudent, d'orgueilleux, et l'on

dira mille belles choses semblables contre vous

Même des hommes respectables vous désapprouveront, vous blâmeront, traiteront ce dessein d'idée de jeune homme, de folie, et le regarderont comme impossible. Voilà où en sont les hommes les plus sages et les mieux intentionnés. Quand ils voient des difficultés insurmontables selon l'homme, ils regardent la chose comme impossible. Mais, très cher, ne vous laissez pas décourager ni arrêter un seul instant. »

M. Libermann avait reconnu l'œuvre de Dieu dans le dessein ou plutôt dans le désir des deux sémi-

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naristes. Il ne savait pas encore qu'il dût coopérer à leur entreprise. Dans le renoncement et l'humiliation, il attendait toujours que la volonté divine lui fût manifestée. Sitôt que cette volonté apparut, il entra hardiment dans la voie qui lui était montrée. Mais dans ces voies sublimes rien ne se fait sans violenter la nature, et les âmes privilégiées, en suivant l'attrait divin, ont encore à lutter contre leurs propres désirs. La volonté de Dieu, qu'elles embrassent, n'est pas toujours en harmonie avec leurs goûts, l'humeur de leur caractère ou la fantaisie de leur imagination. M. Libermann eût aimé la solitude. Une vie de retraite, ignorée, contemplative, semblait en rapport avec ses infirmités, le dégoût de tout commerce avec les hommes qu'il a toujours ressenti, et ses incertitudes qu'il appelait une incapacité formelle à décider de la moindre chose pour la sanctification des âmes. En entrant dans l'œuvre de l'apostolat des nègres, il ne savait pas qu'il serait appelé à la diriger. Il reconnaissait le doigt de Dieu et il avançait, tout en jetant des regards de convoitise sur une vie de retraite : il lui semblait qu'il trouverait seulement la paix de son âme dans la solitude; il luttait contre les difficultés que présente toute œuvre nouvelle, au milieu des brisements, pour ainsi dire, de son âme gémissant sous le poids du fardeau qui lui était imposé et demandant avec larmes au Seigneur une autre vie que celle où il était entraîné. Le désir de solitude

qu'il retrouvait toujours dans son cœur le jetait dans de continuelles perplexités sur la vie où Dieu l'avait amené. A de rares instants, il démêla et reconnut la lumière divine ; mais l'obscurité revint bientôt, et avec elle les inquiétudes, les soucis, les peines, les désirs, les scrupules même.

Comme tout devait être extraordinaire dans l'œuvre de l'apostolat des noirs, on avait résolu d'arrêter le plan des constitutions de la congrégation future, et de le proposer à l'approbation du Saint- Siège. Les amis de M. Libermann le chargèrent de rédiger ce plan et d'en solliciter l'approbation. Il partit pour Rome. Il rompit tous les liens que l'amitié, l'estime de ses qualités et les habitudes de la vie avaient pu former autour de lui. Il avait communiqué son projet à quelques personnes; on s'était ri de lui, on l'avait regardé comme un fou et un orgueilleux. Durant son voyage, les perplexités et la nuit de son âme augmentèrent, ainsi que ses aspirations vers une vie différente de celle où la nouvelle entreprise devait l'engager. Il était sans aucunes ressources d'ailleurs et sans protection. Il écrivait :

« Je n'ai plus aucun homme, ni aucune créature sur la terre en qui je puisse mettre ma confiance; je n'ai rien, je ne sais ce que je deviendrai, comment je pourrai seulement vivre. Je mènerai une vie méprisable, oubliée, négligée, perdue selon le monde. Je serai désapprouvé par un grand nom-

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bre de ceux qui m'aimaient et m'estimaient auparavant; je serai peut-être traité comme un insensé, comme un orgueilleux, méprisé, persécuté même. Et qui me donnera donc quelque consolation sur la terre? Suis- je un homme perdu, malheureux pour toute ma vie? Très chers amis, reconnaissez que nous avons un Père dans le ciel, le très grand et très adorable Seigneur Jésus, et une Mère très grande et très admirable, qui n'abandonnent point ceux qui se livrent à corps perdu pour procurer leur gloire. N'ayez pas de crainte ni de défiance. Dites que je suis l'homme le plus heureux du monde, parce que je n'ai plus que Dieu seul, que Jésus et Marie. Je suis déjà dans le ciel tout en vivant sur la terre. S'il plaît à Dieu de me faire mener une vie dure et affligeante, tant mieux! Il me donnera sa force et son amour, c'est tout ce qu'il me faut. »

Rien n'est beau comme de voir les saints en lutte contre eux-mêmes et contre toute la nature pour faire triompher l'œuvre de Dieu. Dans celle qu'il avait entreprise, M. Libermann ne recherchait ni son goût, ni sa satisfaction, ni son repos. Il voulait uniquement la gloire de son maître et le salut des âmes. Il était à Rome, dans un délaissement complet, à la merci de sa maladie cruelle, livré aux souffrances de la pauvreté la plus extrême, sans pain, sans vêtements, sans amis, sans conseil, sans protecteur, sans recommandation :

« Mais, disait-il, si on ne devait entreprendre

dans l'Église que des choses faciles, que serait-elle devenue? Saint Pierre et saint Jean auraient continué leur pêche sur le lac de Tibériade, et saint Paul n'aurait pas quitté Jérusalem. Je conçois qu'un homme qui se croit quelque chose et qui compte sur ses forces puisse s'arrêter devant un obstacle; mais quand on ne compte que sur notre adorable Maître, que peut-on craindre? Il faut aller, aller toujours, rester au pied du mur, attendre qu'il tombe et passer alors par dessus. On continue ensuite sa marche, comme si rien n'avait été. »

Il était donc à Rome, au pied du mur; aucune des démarches qu'il put faire ne réussit. On le laissa partout sans réponse, ou bien on le traita de chimérique; onl'accusa même de n'être venu que pour surprendre la bonne foi du Saint-Père, en cherchant à se faire ordonner malgré sa maladie, et de n'agir en tout que par politique humaine afin d'arriver à ce but de tous ses désirs.

Le véritable désir de M. Libermann ne s'élevait pas encore jusqu'à former une congrégation, il ne songeait qu'à en préparer les éléments. Lui et ses amis voulaient vivre en communauté, travailler comme missionnaires sous l'autorité des préfets et des vicaires apostoliques et sous l'obéissance d'un supérieur, pratiquer la pauvreté, se lier par des vœux, relever directement de Rome, être envoyés en mission par le Saint-Siège, et rester toujours sous la juridiction du cardinal préfet de la Propagande.

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Toutes ces conditions leur paraissaient nécessaires au succès de la mission qu'ils avaient surtout en vue d'entreprendre auprès des esclaves de nos colonies françaises. On sait quel empêchement l'esclavage et le régime particulier auquel était soumis le clergé de ces contrées, apportaient à la prédication de l'Evangile. Les futurs missionnaires avaient rêvé de se faire, à l'exemple du P. Glaver; les esclaves des nègres. Mais le dévouement n'est pas toujours facile. Quelques essais isolés et moins parfaits pour la plupart que celui où prétendaient les fondateurs n'avaient pu réussir. La situation précaire du clergé, les difficultés politiques et les intrigues avaient mis un terme à des tentatives que les hommes ne pouvaient s'expliquer et auxquelles par conséquent ils étaient opposés. La protection du Saint-Père paraissait indispensable, mais il y avait une grande difficulté à l'obtenir pour une œuvre qui n'existait pas encore, dont aucun des promoteurs n'était prêtre, et dont Tunique représentant à Rome paraissait frappé d'une irrégularité irrémédiable. On lui disait que pour s'occuper d'une œuvre sacerdotale il fallait d'abord lever les obstacles qui l'écartaient du sacerdoce. Aux mépris, aux refus et aux raisons, M. Libermann n'avait rien à répondre. Après avoir épuisé toutes les démarches et sondé le mur de toutes parts, il restait au pied, attendant, selon ses propres expressions, que le mur vînt à tomber; il persévérait dans la prière, dans la pauvreté la plus extrême,

T. II Akk

manquant presque de pain, prenant part avec les mendiants aux aumônes que distribuent chaque jour quelques couvents de Rome, vêtu de haillons qu'il raccommodait lui-même, visitant les églises avec insistance et occupé dans une méditation continuelle avec le Dieu de paix et d'amour qui a promis de regarder le petit pauvre, pauperculum. Il n'interrompait ses entretiens avec Dieu que pour vaquer aux œuvres de charité. Cependant il rédigeait les constitutions de la future Congrégation, et s'appliquait à un commentaire de l'Évangile selon saint Jean, qui semble un trésor d'esprit intérieur, et d'où Ton peut tirer beaucoup de lumières et de renseignements sur l'état de l'âme du saint homme.

Comme tout paraissait désespéré, le mur tomba tout à coup. A Rome, la Congrégation de la propagande exhorta M. Libermann et ses amis à persévérer dans leur dessein d'évangéliser les noirs et de ne rien négliger pour répondre à cette vocation. En même temps, à Paris, M^r Collier, évêque de Milève et vicaire apostolique de l'île Maurice, entrait en relation avec les fondateurs, proposant de les accueillir dans sa mission et de les laisser libres d'agir selon l'attrait que Dieu leur donnerait. L'œuvre semblait donc prendre quelque consistance et le projet des futurs missionnaires n'apparaissait plus comme une dérision. C'est à ce moment que les perplexités intérieures de M. Libermann s'accroissent d'une

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façon formidable et le rendent un instant hésitant sur la volonté de Dieu à son égard. Les désirs d'une vie différente [remplissent son cœur, la solitude lui apparaît comme la vraie voie de la perfection et le repos assuré de son âme; en même temps la conviction déjà ancienne chez lui qu'il était pour toujours exclu des ordres sacrés, se ranimait en présence des insistances que Ton mettait à lui déclarer qu'il fallait être prêtre pour s'occuper d'une œuvre sacerdotale. Il eut recours à la sainte Vierge et fit le pèlerinage de Notre-Dame de Lorette. Il le fit revêtu de tous les insignes et couvert de toutes les humiliations de la pauvreté. Il fut pris pour un malfaiteur, maltraité, bafoué et tomba enfin ivre d'amour, de grâce et de consolations, devant les murs de la Santa-Casa. La lumière lui vint à flots : il connut à n'en pouvoir douter que les dernières difficultés s'aplaniraient et que l'honneur du sacerdoce lui était réservé. En revenant de Lorette, il reçut à Rome avis que Msr TÉvêque de Strasbourg (1) offrait de lui donner des ordres sacrés. Il quitta Rome, et après dix années révolues rentra dans son pays. Sa maladie avait diminué d'intensité et de fré-* quence, il y avait trois ans' .qu'il n'avait eu d'accès. Après avoir passé quelques mois à Strasbourg et y

(l) Jean-François-Marie le Pape de Trevern, évêque de Strasbourg depuis 1827 et mort en 1842, avait en 1840 pour coadjuteur M^ André Rœss qui lui succéda et occupe encore le siège aujourd'hui.

avoir reçu le sous -diaconat et le diaconat, il se rendit au diocèse d'Amiens, où Mgr Mioland (1) offrait un asile aux nouveaux missionnaires. Enfin, après douze années révolues d'épreuves, M. Libermann, relevé de son irrégularité par M>r de Milève, fut ordonné prêtre à Amiens. Immédiatement la Congrégation des missionnaires du Saint-Cœur de Marie ouvrit son noviciat à la Neuville (2). L'ennemi avait bien tenté de fermer aux nouveaux missionnaires l'asile sur lequel ils comptaient. Mais les bons anges des noirs s'étaient sans doute unis à ceux du diocèse d'Amiens pour écarter les obstacles.

Les commencements furent ce que sont toujours les commencements d'une œuvre de Dieu, humbles, pauvres et combattus. La communauté était composée de trois membres. M. Tisserand ne put rejoindre ses amis qu'au bout d'un an. Après deux années d'expérience, les missionnaires du Saint- Cœur de Marie étaient douze. Ce nombre doubla en 1844. On vivait d'aumônes, dans la plus stricte pauvreté, manquant presque du nécessaire, remplissant à tour de rôle les offices les plus humbles et les plus bas : chacun devenait à son tour le ser-

(1) Jean-Marie Mioland, né à Lyon le 26 octobre 1788, supérieur dans cette ville de la compagnie des Missionnaires dits des Chartreux, sacré évêque d'Amiens le 22 avril 1838, coadjuteur (1849) et ensuite archevêque (1851) de Toulouse, mort le 16 juillet 1859.

(2) C'était la maison de campagne cle r évêque qui l'avait mise à la disposition des missionnaires.

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viteur de ses confrères, allait puiser l'eau et préparait les repas. Ces cuisiniers improvisés composaient parfois des ragoûts bizarres, dont le souvenir se conserve dans la Congrégation et excite aujourd'hui l'hilarité, en faisant venir aux yeux des larmes d'admiration. La Congrégation vécut ainsi selon les constitutions que M. Libermann avait rédigées à Rome. Elle prit du développement et commença ses entreprises. L'île Maurice, l'île Bourbon, Saint-Domingue, la Guinée furent tour à tour visités et évangélisés. Le P. Libermann aimait ses confrères avec une tendresse incomparable. Leur départ, leurs travaux, leurs souffrances étaient pour lui d'inénarrables douleurs. Cette mission de Guinée surtout dévorait ses apôtres. Une des premières victimes fut cet humble et doux P. Tisserand. Il mourut dans le voyage, en vue de Mogador, emporté par la tempête (1). En présence de la mort, il trouva tout à coup une énergie et une éloquence qu'on ne lui soupçonnait pas. Cette âme craintive, retrempée dans une prière fervente, ranime la foi de tous les naufragés, implore pour tous l'Étoile de la mer, absout, confesse, baptise, avec une paix, un calme, un courage qui rappellent à tous qu'ils sont chrétiens et qu'ils doivent mourir en chrétiens. Cette victime livrée aux flots en vue de la côte d'Afrique n'apaisa pas les démons de ces contrées.

(1) Le 5 décembre 1845 : il avait à peine trente ans et était né vers 1815.

Les missionnaires qui abordaient périssaient en un instant, dévorés par l'ardeur du climat. Rien ne rebuta le P. Libermann. Son cœur était déchiré en apprenant la mort de ses enfants ; immédiatement il proposait à d'autres de reprendre leur tâche et de courir les mêmes dangers. Soixante-quinze missionnaires du Cœur-Immaculé de Marie se sont ainsi succédé sur les côtes de Sénégambie et de Guinée, donnant leur sang et leurs travaux pour effacer la malédiction qui pèse sur la race de Cham. En même temps, leurs confrères se répandaient dans toutes les régions où cette race malheureuse gémit dans l'esclavage ou l'idolâtrie.

Rien ne se fonde dans l'Église que par la croix : la croix que portent les fondateurs est dure ; elle est .dépouillée de toutes grâces sensibles, et le P. Libermann ne fut pas épargné. Il gardait pour lui le secret de ses déchirements intérieurs, de ses perplexités, de ses désirs de retraite, de son dégoût de tout commerce avec les hommes et en même temps de son affection tendre et inépuisable pour tous ceux qui l'approchaient, de son zèle ardent pour Fapostolat, de sa soif des âmes.

a 0 malheureuse Guinée ! disait-il en présence des vides faits dans les rangs des missionnaires, ô malheureuse Guinée ! il me semble que je l'ai tout entière dans mon cœur ! Les malheurs de ces pauvres gens m'oppressent et m'accablent. Faut-il les abandonner? Gela ne se peut. Je suis plus rempli

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d'espérance que jamais. Il y a dans ces vastes contrées peut-être plus de cinquante millions d'âmes qui n'ont jamais entendu parler de la bonne nouvelle que Notre-Seigneur nous a apportée sur la terre. Il semble que notre bon Maître nous en charge. Abandonnerons-nous ces millions d'âmes jusqu'à la fin du monde ? Impossible, j'en mourrais de douleur. Je suis persuadé, au contraire, que la divine bonté nous a fait envoyer des victimes dans ces pays pour y attirer la bénédiction, et j'ai vu une marche providentielle dans ces événements.»

Pendant que les missionnaires prodiguaient leur sang et que le vénéré Père était transpercé de douleur, de zèle et d'amour, la Congrégation s'établissait, se complétait, se régularisait. On suivait toujours les constitutions que, sous la protection et à l'aide de l'invocation de la sainte Vierge, le P. Libermann avait rédigées à Rome. Des frères coadjuteurs s'étaient unis aux prêtres. Tous se formaient selon le modèle que le Père supérieur indiquait et qu'il réalisait dans toute sa conduite. Une congrégation vit de l'esprit et du cœur de son fondateur. Quand cet esprit de pauvreté, de renoncement, d'union avec Dieu, eut pénétré un certain nombre des enfants du vénéré Père, quand la Congrégation fut formée enfin, qu'elle eut ses traditions et ses coutumes bien arrêtées, la Providence lui ouvrit tont à coup une nouvelle carrière, en lui donnant

le séminaire et en l'unissant à la Congrégation du Saint-Esprit (1848).

Fondée au dix-septième siècle, remarquable par son attachement fervent au Saint-Siège, la Congrégation du Saint-Esprit était depuis longtemps chargée de diriger, au milieu de difficultés extrêmes, un séminaire destiné à élever les prêtres pour les colonies. Des circonstances singulières engagèrent les prêtres du Saint-Esprit à se réunir aux missionnaires des noirs et à prendre le P. Libermann pour leur supérieur. Le bon Dieu bénit cette union. L'abolition de l'esclavage et l'érection des sièges épiscopaux aux colonies (1850) facilitèrent la double œuvre que se proposa désormais la Congrégation du Saint-Esprit et de l'Immaculé Cœur de Marie. Le Saint-Père approuva son but, autorisa ses efforts, la chargeant spécialement de l'instruction des clercs destinés aux colonies et de l'apostolat auprès des noirs. Le Gouvernement vint en aide au séminaire, en augmentant considérablement le nombre des bourses et offrant certains avantages aux ecclésiastiques qui y sont préparés. Sous la protection des Ëvêques dont le vénéré P. Libermann avait énergiquement et efficacement contribué à ériger les sièges, la Congrégation vit donc s'ouvrir devant elle une vaste carrière, où la Providence ne se lasse pas de la bénir. En même temps autour du séminaire du Saint-Esprit et de l'Immaculé Cœur de Marie, se groupaient toutes sortes

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d'œuvres de zèle : les pauvres, les soldats, les prêtres même étaient édifiés. Sait-on ce qui sort du cœur d'un saint ? L'odeur du Bien-Aimé n'attiret-elle pas les âmes ? Toutes se délectent à ses parfums ; mais les unes les connaissent et les désirent, les autres s'étonnent de les respirer et les admirent sans démêler leur source divine. Tandis que dans les ministères, dans les régions administratives où les affaires de sa Congrégation et les intérêts spirituels des colonies l'avaient attiré, on prenait une haute idée du P. Libermann, de son jugement, de son entente des affaires, de son habileté à en démêler les difficultés, ses anciennes connaissances du séminaire Saint-Sulpice se ralliaient autour de lui et venaient demander au foyer de charité et d'amour qu'il portait dans le cœur la chaleur, la sagesse, l'esprit de discernement dans la direction des âmes, l'esprit de vie intérieure et de vraie lumière dans le sacerdoce, dont le P. Libermann répandait de plus en plus les rayons autour de lui. Nous n'avons pas besoin d'entrer dans le détail de cette vie fructueuse, si péniblement et si longuement préparée. Elle fut courte d'ailleurs : le 2 février 1852, le P. Libermann mourut avant d'avoir atteint sa cinquantième année; outre ses conseils et ses préceptes, il laissait ses exemples à la Congrégation de l'Immaculé Cœur de Marie. J'ai cherché à en recueillir quelques-uns afin d'engager mon lecteur à se réjouir de cette nouvelle preuve

que le Seigneur continue à donner des saints à la la terre et à multiplier les gages d'espérance, les œuvres de miséricorde et de salut. Ce sont les prières, en effet, les œuvres de charité et de zèle, c'est la vie surnaturelle enfin répandue dans beaucoup d'âmes, qui fera germer et fleurir au milieu de nous la renaissance dont on a tant besoin, une renaissance véritable, qui rendra la patrie à la civilisation, à la force, à la puissance que le Christ était venu apporter aux nations de la terre et dont le désastre, les progrès, la littérature et les révolutions ont tant éloigné la France.

Par induits des 2 et 26 février 187 à-, N. T. S. -P. le Pape Pie IX avait autorisé la sacrée Congrégation des Rites à examiner la question de la signature de la commission d'introduction de la cause du serviteur de Dieu François-Marie-Paul Liber mann; sur les instances du postulateur le P. Alph. Eschbach, membre de la congrégation du Saint-Esprit et du Sacré-Cœur de Marie, V Éminentissime et Révérendissime cardinal Loîtis Oreglia di San-Stefano, au lieu et place de P Éminentissime et Révérendissime cardinal Capalti, ponent de la cause, a proposé à la sacrée Congrégation, réunie en assemblée ordinaire, le doute sur cette signature le 27 mai 1876; et la Sacrée Congrégation, toutes choses examinées, ayant

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répondu affirmativement, Notre Saint Père le Pape Pie IX, après avoir entendu un rapport fidèle de tout ce qui précède, a daigné, le Ier juin de la même année, signer de sa main la commission d'introduction de la cause du vénérable serviteur de Dieu François-Marie-Paul Libermann.

Octobre 1853.

Le lundi 19 septembre 1853, septième anniversaire de l'apparition de la sainte Vierge sur la montagne de la Salette, la petite ville de Villefranche-de-Rouergue (Aveyron) était en grand émoi. Plus de deux cents prêtres s'y trouvaient réunis. Les travaux étaient à peu près suspendus partout, et la population se portait avec recueillement à l'église Notre-Dame, dont le vaste vaisseau ne pouvait suffire à l'empressement de la foule. Au milieu de l'église s'élevait un élégant édifice, que les drapreries noires et blanches indiquaient suffisamment devoir être un catafalque, que les fleurs et les lumières faisaient ressembler aussi à quelque monument de triomphe. L'impression populaire flottait entre ce double sentiment. On célébrait le

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service du bout de Fan d'une humble religieuse morte Tannée précédente, et les cœurs semblaient généralement plus disposés à invoquer son intercession auprès du Seigneur qu'à implorer pour elle la miséricorde divine. Depuis longtemps on était habitué dans toutes les détresses à recourir à la charité et aux prières de la mère Emilie ; jamais on ne lui avait demandé en vain une consolation ou un secours, et on aimait à croire que la mort n'avait rien enlevé de la puissance que cette sainte femme avait manifestée sur la terre à compatir à toutes les infortunes. Pour satisfaire en quelque sorte à la vénération portée à cette mémoire, M^r FÉvêque de Rodez (1) avait permis d'entrenir le peuple des vertus, du mérite, de toute l'histoire de celle qu'on était habitué à considérer comme une inépuisable bienfaitrice, et qui a laissé dans quelques parties du midi de la France des traces ineffaçables de son passage dans le monde.

Mademoiselle Marie-Guillemette-Émilie de Rodât était née, quelques années avant la Révolution, d'une des meilleures familles du Rouergue. Ses ancêtres lui avaient légué, avec leur patrimoine et une juste considération dans la province, des exemples de vertu et de charité que, dès son plus jeune âge, elle parut disposée à suivre. Toute petite

(1) Jean-François Groizier, né à Billom (Puy-de-Dôme), le 2 novembre 1787; sacré évêque de Rodez le 25 juillet 1842, mort le 2 avril 1855.

enfant, elle prélevait pour les pauvres quelque chose cle ses repas et ne manquait pas à leur distribuer les bonbons et les confitures qu'on lui donnait. Elle était prompte, elle avait l'esprit éveillé et, comme tout autre, susceptible de caprices et de vanité. Rien pourtant ne put jamais la toucher autant que l'intérêt des pauvres. Un jour, on lui avait donné vingt sous pour acheter un couteau. Elle sortit aussitôt avec l'ardeur de son âge afin de satisfaire son désir. Chemin faisant, une réflexion se présenta à son esprit ; elle dit à la servante qui l'accompagnait :

— Annou, si j'achetais un couteau de six liards, il me resterait dix-huit sous et demi pour les pauvres ?

— Oh ! reprit Annou, il serait bien convenable à une demoiselle comme vous d'avoir un couteau de six liards !

Mais à toutes les objections de convenance et de dignité qu' Annou voulut faire valoir, Emilie répondit toujours :

~ Dix-huit sous et demi pour les pauvres !

Cet argument lui parut sans réplique : elle acheta un couteau de six liards.

Après la tourmente révolutionnaire, pendant laquelle un religieux dominicain retiré dans les environs de Yillefranche avait fait faire la première communion à Emilie, lorsqu'un peu d'ordre et de calme se rétablit en France, le monde offrit ses

séductions à cette enfant. Elle était à l'âge où les passions s'éveillent : elle appartenait à une famille riche, elle était d'un extérieur remarquable, d'une vivacité et d'un enjouement d'esprit extrêmes : elle avait le jugement ferme et net, une instruction variée et plus solide que ne comportait son jeune âge ; elle était douée de ce charme particulier qu'on ne s'explique pas, qu'on subit et qui attire vers certains privilégiés tous ceux qui les approchent. Elle paraissait destinée aux plus grands succès dans le monde, et les succès du monde commençaient déjà à flatter son amour-propre ; elle les aimait, elle les recherchait et elle s'appliquait à les obtenir ; elle visait à imiter les toilettes et les mignardises des dames qu'elle pouvait rencontrer, et elle négligeait les grâces et les conseils de Dieu. Dieu cependant l'avait prévenue de grandes faveurs. Il lui avait fait entrevoir les secrets de l'oraison, et il l'avait initiée lui-même, pour ainsi dire, à cette sainte pratique. Elle y avait trouvé une force d'âme extraordinaire, que les secrets chatouillements de l'orgueil et les perfides attraits du monde eussent vainement cherché à affaiblir sans une circonstance fortuite, où plus tard la mère Emilie croyait reconnaître un artifice direct du démon. S'étant laissé détourner ainsi de ce précieux et fortifiant exercice de l'oraison, le relâchement et la tiédeur entrèrent aussitôt dans ce jeune cœur. Selon le langage de la sainte Église, la jeunesse est la fleur de l'âge et

le péril de l'âme ; Emilie, dans cette fleur et ce péril, s'abandonna jusqu'à prendre la résolution formelle de se sauver au meilleur marché possible. Elle voulait goûter et savourer à son aise les joies et les délices de ce monde. La vie du couvent lui causait de vives répugnances. Pour se borner au strict nécessaire en ce qui concernait le salut, après avoir quitté l'oraison, elle se retrancha aussi la sainte Eucharistie. Dans son désir d'une vie régulière, elle ne manqua jamais de s'approcher des sacrements aux grandes occasions ; mais elle était résolue à éviter scrupuleusement le moindre excès, disait-elle ; et pour ne pas prendre avec le bien plus d'engagements qu'elle ne voulait, elle ne craignit pas plusieurs fois de changer de confesseurs, lorsqu'elle trouvait qu'ils devenaient trop exigeants et qu'ils lui recommandaient avec trop d'instance de répondre généreusement aux grâces qu'elle avait déjà reçues, et de mériter celles qu'aux yeux de tous les guides éclairés la Providence semblait encore lui préparer.

Dieu laissait ainsi cette âme s'égarer dans les voies étrangères et éloignées qu'elle avait choisies; il se ménageait de la ramener brusquement à lui et à son amour. A l'occasion d'un Jubilé, il se mita frapper les grands coups. En un instant, tout l'édifice de fausse sagesse et de méchantes convoitises à l'aide desquelles le démon voulait s'emparer de ce jeune cœur, fut détruit : Emilie se trouva trans-

formée. Son ingratitude et sa lâcheté lui firent horreur : elle résolut de se donner à Dieu sans partage. L'activité de son esprit se tourna vers l'étude des saintes Écritures; l'ardeur de son amour embrassa la mortification. Rien désormais n'était assez bas ni assez rude pour elle. Elle se reprochait le moindre luxe de toilette; elle s'imposait les plus grandes austérités. En même temps l'amour des pauvres, qu'elle avait toujours ressenti et qu'elle avait toujours pratiqué, prit d'immenses proportions dans son cœur et l'occupa tout entier. Elle n'eut plus rien à elle; tout ce dont elle disposait appartenait aux bien-aimés du Seigneur Jésus. On la voyait dans Villefranche non seulement modestement, mais pauvrement vêtue, parcourant les réduits les plus infects et s'y acquittant des services les plus pénibles. Le regard baissé, le cœur élevé vers Dieu, elle ne voyait rien de ce qui se passait autour d'elle. Aucune considération ne put lui faire changer le mode de vie qu'elle avait adopté. Quand sa famille lui donnait pour s'habiller quelque chose de convenable à sa condition, elle s'empressait de le vendre et d'en distribuer le prix aux pauvres. Elle se refusait même le nécessaire, et on ne pouvait lui persuader de renouveler son costume, quand il paraissait prêt à tomber en lambeaux. Quelquefois on essayait, en lui donnant quelque chose, de lui faire prendre l'engagement de l'employer à son usage; elle refusait, disant que ce n'était pas donner

de vouloir régler l'emploi de ce qu'on offrait; pour elle, elle tenait à être maîtresse de ce qui lui appartenait; et aussitôt qu'on la laissait libre d'agir à son gré, elle courait chez les pauvres. Il en était de sa nourriture et de toutes les exigences de la vie comme de sa toilette : tout était trop beau ou trop bon pour elle; et on eût dit que les pauvres avaient des besoins qu'elle ne ressentait pas. Elle avait repris la coutume de son enfance, de leur distribuer toutes les friandises et les douceurs dont elle pouvait disposer, les fruits, le sucre, les mets délicats et recherchés. L'été comme l'hiver, elle n'avait aucune couverture à son lit, et se contentait d'étendre ses vêtements sur son drap, s'estimant heureuse de pratiquer la pauvreté et de souffrir quelque chose pour Jésus-Christ.

Par toutes ses mortifications, ses charités et ses prières, Emilie demandait à Dieu la grâce de se lier à son service et de s'engager dans la vie religieuse. L'Église alors cherchait à réparer les dommages que lui avait apportés la Révolution, et les communautés commençaient à se rétablir. Emilie essaya vainement d'entrer dans plusieurs. Partout elle reconnut clairement qu'elle n'était pas à sa place. Elle revenait à Villefranche après ces tentatives inutiles, et supportait patiemment le renom d'inconstance que ces divers essais devaient lui attirer. Allant un jour chez une pauvre femme malade, elle trouva quelques voisines occupées à se lamenter amèrement sur

l'ignorance dans lequel s'élevaient leurs filles : — Avant la Révolution, disaient ces pauvres mères qui paraissaient peu sensibles aux droits politiques conférés à leurs maris par le nouvel ordre de choses, avant la Révolution il y avait à Villefranche les Dames Ursulines qui enseignaient gratuitement; c'est auprès d'elles que nous avons appris ce que nous savons de notre devoir; aujourd'hui, parce que nous n'avons pas le moyen de payer des mois d'école, il faut que nos filles grandissent dans une ignorance absolue de leur religion.

Cette plainte transperça le cœur d'Emilie. La pensée de tant d'âmes privées des connaissances nécessaires au salut, Foutra de douleur, et, suivant l'élan de son cœur, elle s'offrit tout aussitôt à ces pauvres mères pour instruire et élever elle-même leurs enfants. Sa vocation était trouvée. En retournant chez elle, elle prenait Dieu à témoin qu'elle voulait accomplir sa promesse et s'y consacrer entièrement. Dès le lendemain, elle commença son œuvre. Elle reçut dans la chambré qu'elle habitait, les enfants qu'on voulut bien lui confier. En peu de jours, elle en réunit quarante. La chambre était petite, étroite, telle que peut être celle dont dispose ordinairement une jeune personne. Mais plutôt que de renvoyer ces pauvres petites filles et de les abandonner à l'ignorance et aux vices qu'elle entraîne, Emilie les entassait les unes sur les autres, les plaçait sur son lit, dessus et dessous sa table, et jusque sur le

chambranle de la cheminée. Au milieu de ces faibles créatures son cœur était à Taise : elle se dévouait avec joie à la tâche ingrate et pénible de leur instruction. Elle n'était pas seule d'ailleurs à se dévouer ainsi. Nous avons parlé de cette sorte d'attrait qu'elle exerçait autour d'elle. Ceux qui l'approchaient en subissaient le charme. Trois jeunes personnes surtout y avaient été soumises et vivaient, pour ainsi dire, depuis quelque temps sous la direction d'Emilie. Ces trois amies se consacrèrent à l'œuvre que Mlle de Rodât venait d'entreprendre et partagèrent avec elle le soin d'instruire les enfants pauvres.

Une de ces maîtresses des pauvres était une enfant elle-même et avait à peine seize ans. Les autres ne paraissaient pas des instruments mieux choisis; elles étaient d'une santé délicate, n'avaient aucunes ressources personnelles et étaient assurées que le projet qu'elles méditaient serait regardé comme une folie par le monde et rencontrerait l'opposition la plus vive dans leurs familles. Ces considérations ne les arrêtèrent pas un instant. La Providence d'ailleurs ne les abandonna pas tout à fait à elles-mêmes. Elle leur avait donné un guide éclairé, pieux, habitué à discerner les volontés de Dieu. M. l'abbé Marty (1), qui a laissé de précieux

(1) Antoine Marty, né le 27 mai 1757 à Labastide-Capdenac, près Villefranche, professeur de philosophie au collège du Plessis à Paris en 1783, émigra en 1792, erra en Belgique, puis

souvenirs dans le diocèse de Rodez, était leur directeur, et il les encourageait dans leur tentative. Une s'agissait de rien moins que de fonder une des plus grandes choses qu'il soit donné au monde de voir et de créer : un institut de prières et de charité. Emilie le destinait à l'instruction des filles pauvres. Jamais il n'y eut dans Villefranche assez de brocards ni de mépris pour la folie de nos quatre demoiselles, quand leur projet commença de s'ébruiter. Elles ne se découragèrent point : elles ne songeaient pas au résultat que leurs efforts pourraient amener un jour, elles étaient simplement résolues à consacrer leur vie à Dieu et aux pauvres. Elles s'installèrent dans une petite maison obscure, étroite, malsaine, située dans le quartier le moins aéré de Villefranche, et telle que les inspecteurs de l'enseignement primaire, les recteurs d'académie, les conseils de département, d'arrondissement, et toutes les autres autorités universitaires refuseraient aujourd'hui d'y laisser installer une école. La Providence a des règlements, il est vrai, un peu différents de ceux du ministère de l'instruction publique. Les quatre fondatrices manquaient de tout, d'argent, de meubles, de vêtements, de provisions et même de cette expé-

se retira à Munster ; en 1802, il rentra dans son pays où il rendit par sa doctrine comme par ses vertus d'immenses services aux âmes et à l'Église. Nommé vicaire général en 1823, lors du rétablissement du siège épiscopal de Rodez, il mourut dans cotte ville le 15 novembre 1835=

LA VÉNÉRABLE EMILIE DP] RODAT 155

rience des choses du ménage qui paraissait indispensable à la bonne conduite de leur entreprise. Pour suppléera tout, la mère Emilie, nous pouvons déjà lui donner ce nom, la mère Emilie, dès le premier jour, engagea ses compagnes à adopter une orpheline. Cette enfant était nécessaire, disait-elle, pour ouvrir la porte : elle était plus nécessaire encore pour attirer les bénédictions de Dieu sur la communauté naissante. On ne pourra jamais exprimer son étal de dénûment. Les Sœurs allaient à la messe à la paroisse ; quand il pleuvait, elles se couvraient la tête avec des sacs ou de vieux tabliers ; cela les faisait montrer au doigt et leur attirait de nouveaux mépris. Quand elles menaient leurs élèves à la promenade, elles revenaient en traînant dans les rues les morceaux de bois qu'elles avaient ramassés autour des buissons dans la .campagne. Leur nourriture était des plus pauvres : quelques légumes avec l'assaisonnement le plus maigre, du pain noir où le son était mêlé à la farine, composaient leur ordinaire; elles ne buvaieut pas de vin. Les élèves cependant ne manquaient pas ; peu à peu on leur céda les salles des premiers étages, les lits furent aussi cédés à des orphelines; et les quatre fondatrices couchèrent pendant plusieurs mois au haut d'une petite tour, dans un grenier ouvert de toutes parts ; une paillasse leur servait d'oreiller à toutes les quatre, et leurs corps reposaient sur le plancher.

On sait à quel prix réussissent les entreprises de

Dieu. La mère Emilie n'eut jamais qu'une pratique : ne refuser jamais d'accomplir une œuvre de charité. Elle acceptait tout ce qui se présentait, tout ce qu'on lui proposait, tout ce que le bon Dieu lui suggérait. Elle ne s'inquiétait pas des ressources dont elle pouvait disposer : elle allait où il y avait du bien à faire. Quand la maison de Villefranche prospéra, elle s'appliqua à d'autres fondations. Gomme la maison mère, ces fondations nouvelles étaient souvent sans appui, sans protection, sans secours de personne au monde ; les obstacles de toute nature ne manquaient pas : c'était à la Providence de les lever. La mère Emilie avait autre chose à faire que de s'en occuper. Elle avait dans la Providence une confiance absolue, aveugle, folle pour ainsi dire. Elle ne voulait pas d'autre protecteur, elle n'avait pas besoin d'autres amis ; elle savait comment on excite cette divine Providence et comment on l'oblige à venir en aide aux œuvres du bon Dieu. Quand une des maisons de la Congrégation de la Sainte-Famille était dans un embarras quelconque d'argent ou d'autre nature, la mère Emilie ne connaissait qu'une voie pour sortir d'affaire, qu'un moyen de faire face à ses engagements :

— Prenez des orphelines, disait-elle à ses filles ; et elle mesurait le nombre des enfants qu'on devait adopter à la grandeur des difficultés qu'on avait à vaincre.

Une des fondations qu'elle avait faites ne put se

soutenir : la mère Emilie trouva la cause de sa ruine dans l'attachement que ses filles avaient eu pour les biens de la terre. Cet attachement cependant ne paraissait pas bien considérable : la supérieure avait cru pouvoir faire quelques provisions pour l'hiver. Aux yeux de la mère Emilie, il y avait là une injuste défiance de la Providence et une atteinte à la charité. Des provisions dans une maison de la Sainte- Famille, tandis qu'il y avait des pauvres par la ville! c'était un scandale manifeste ! Pour elle, elle ne voulait de provisions d'aucune sorte, pour ainsi dire. Tout ce qui arrivait au couvent de la Sainte- Famille était immédiatement distribué aux pauvres, et les religieuses s'en remettaient à leur Père du Ciel pour recevoir leur pain quotidien. Elles vivent de la sorte depuis près de quarante ans, et comme la Providence ne leur a pas manqué , elles ne veulent pas encore lui être infidèles.

En se consacrant à Dieu, Emilie et ses compagnes avaient eu l'intention de se dévouer à l'instruction des enfants ; elles ne se privaient pas néanmoins de la joie de visiter les malades et les familles pauvres; mais lorsque la Congrégation prit quelque consistance, lorsque les Sœurs de la Sainte-Famille revêtirent l'habit, firent des vœux et embrassèrent la clôture, elles durent renoncer à visiter ellesmêmes les pauvres de Jésus-Christ : elles continuèrent cependant à en prendre soin par le ministère des Sœurs converses. Comme supérieure, la

mère Emilie se réserva la direction de cette œuvre. Dans l'intérieur de la maison, elle était toujours occupée à quelques travaux pour les pauvres. Avec une admirable industrie elle transformait en vêtements chauds et solides tous les chiffons qu'on voulait bien lui donner. Avec une persévérance infatigable, quand elle allait au jardin, elle ramassait les petites branches tombées, les morceaux de bois traînant par terre et faisait de petits fagots qu'elle distribuait aux pauvres. Elle ne voulait rien laisser perdre ; les morceaux de pain, les moindres débris de nourriture étaient recueillis pieusement ; et cette supérieure générale qui, durant les dernières années de sa vie, avait plus de trente-cinq maisons de son ordre à conduire, plus de quatre cents religieuses à diriger, trouvait le temps de préparer elle-même tous les jours la soupe des pauvres : c'était sa joie et son délassement. Toutes ces petites industries, si chétifs que soient les objets auxquels elles s'appliquent, s'allient merveilleusement dans un cœur avec la générosité. Celle de la mère Emilie, nous Pavons dit, ne connaissait point de bornes. Elle avait donné aux Sœurs chargées de visiter les pauvres une bourse, leur disant d'y déposer tout l'argent qu'elles recevaient pour leurs aumônes, de ne le compter jamais et d'y puiser toujours, sans scrupule et largement, selon l'étendue des besoins. Les Sœurs obéirent. Dieu seul sait ce qu'elles ont tiré de cette bourse.

Dans sa compassion pour les pauvres, la mère Emilie embrassait aussi les pécheurs : elle envoyait visiter les prisons, instruire les prisonniers, et, comme on n'avait pas mis en pratique à Villefranche le système cellulaire, elle pouvait aux bonnes fêtes leur faire distribuer quelque petit régal. Le régal pourrait paraître superflu à l'économie charitable et à la charité économique ; elles comptent peu une consolation et une douceur apportées à des malheureux. Mais le bon Dieu bénissait cette compassion, et il laissa la mère Emilie user en faveur des prisonniers de ce don de multiplication qu'il paraît avoir accordée à cette sainte femme. Un jour qu'il devait y avoir régal à la prison, la Sœur chargée d'y pourvoir appela la Mère pour lui montrer ce qu'on avait destiné aux prisonniers, et lui faire remarquer l'impossibilité où elle était de donner à chacun une part à peu près raisonnable. La Mère, sans se troubler, demanda combien il y avait de portions à distribuer ; elle se mit à les faire aussitôt, et elle en trouva tout autant qu'il en fallait. Elle recommanda ensuite à la Sœur, tout éperdue de ce qu'elle voyait, de ne pas s'inquiéter à l'avenir et de compter sur la Providence.

Ce don merveilleux de multiplication est commun h toutes les œuvres de charité : le bon Dieu ne se contente pas de venir à leur aide par des moyens naturels. Au couvent de la Sainte-Famille, l'argent arrivait presque toujours par quelque circonstance

inattendue, au moment où Ton en avait besoin ; on trouvait dans le petit trésor des sommes considérables qu'on savait bien n'y avoir pas déposées ; et l'économe pouvait, à la fin de Tannée, constater que la dépense avait excédé les recettes, et cependant on n'avait point fait de dettes. Les objets nécessaires à la vie se multipliaient pour suffire aux besoins : quand on voyait évidemment qu'il n'y avait pas de quoi donner à dîner à la communauté, on appelait la mère Emilie ; elle faisait les portions, et, comme cela avait eu lieu pour les prisonniers, les provisions les plus exiguës suffisaient à contenter cent ou cent cinquante personnes, tant religieuses que pensionnaires. Quelquefois, la Mère touchait les viandes, et les viandes s'enflaient et grossissaient démesurément. Les Sœurs avaient fini par s'habituer à tout cela et y faisaient à peine attention.

On sait combien les bonnes œuvres s'enchaînent: en visitant les prisons, les Sœurs trouvèrent une malheureuse fille qui eût voulu changer de vie, mais qui, sans moyens d'existence, paraissait fatalement enchaînée au vice. La mère Emilie se chargea de fournir à tous les besoins de cette pauvre créature ; elle loua une chambre dans une maison honnête et l'y installa. Une compagne vint bientôt rejoindre cette première pénitente; une Sœur les visitait: on loua une maison; on installa un refuge. La mère Emilie voulut suivre les pratiques de made-

moiselle de Lamourous (1), pour qui elle avait une singulière vénération; naturellement elle n'oublia pas la confiance en la Providence; elle était persuadée que les merveilles qui s'étaient accomplies à Bordeaux s'accompliraient aussi à Villefranche. Elle comptait sur Dieu : Dieu ne lui fit point défaut, et nous n'oserions pas énoncer les sommes considérables qui ont été dépensées au refuge de Villefranche sans qu'on puisse en assigner l'origine. Tout se multipliait dans cette maison. La mère Emilie avait donné son secret à la dépensière.

— Quand vous prenez, disait-elle, une poignée de châtaignes, de riz où de pommes de terre, avant de les employer, faites le signe de la croix, récitez le Pater, et allez ensuite avec confiance !

Pour connaître la mère Emilie, il faudrait savoir de quelle manière Dieu lui fit acquérir la puissance qu'il lui avait départie : nous voulons parler surtout de la puissance qu'elle exerçait sur les cœurs, les soulevant sans peine et les conduisant comme dans une voie toute simple par cette voie sublime où elle les avait introduits. Quelquefois les Sœurs étaient disposées à penser que leur sainte et vénérée Mère excédait en quelque chose, qu'elle négligeait trop les

(1) Marie-Thérèse Charlotte de Lamourous, née le 1er décembre 1754, à Barsac, au diocèse de Bordeaux ; après la Révolution, supérieure de la Miséricorde, morte en odeur de sainteté a Bordeaux le 14 septembro 1836.

appuis humains, que les secours de la Providence se distribuaient par les mains des hommes, et que c'était la tenter de refuser parfois de les employer; mais, quand la mère Emilie avait parlé, quand elle avait indiqué la joie et la force qu'on trouve à s'appuyer uniquement sur le bras divin, les Sœurs, enivrées et folles, pour ainsi dire, ne demandaient plus qu'à s'abandonner entièrement à la Providence, à perdre et à abîmer toutes les pensées de prudence humaine devant la toute-puissance et l'inépuisable charité de Dieu. Ce charme, que la mère Emilie exerçait dès son enfance autour d'elle, s'était augmenté avec les années. L'union constante de ce cœur avec Jésus-Christ, les vertus acquises et pratiquées, les mérites de souffrances inouïes avaient perfectionné les grâces natives de cette âme. Quelque chose rayonnait autour de la mère Emilie; et, au dire de tous ceux qui l'ont vue, personne n'a pu s'approcher de cette vieille femme défigurée par les infirmités, brisée par les maladies et les douleurs, sans ressentir l'influence de cet attrait. Les enfants surtout s'y laissaient prendre et le suivaient comme naturellement.

Cependant, cette personne sereine, calme, grave, pleine de ferveur, mortifiée en toutes choses au delà de ce qu'on peut imaginer, refusant la moindre satisfaction à la nature et aux entraînements de la sensibilité ou de l'affection, éprouvée par des maladies inouïes, par des opérations affreuses

vivant pour ainsi dire d'un souffle et prenant pour toute nourriture à peine deux tasses de lait par jour, cette femme admirable, paisible, forte, toujours prête pour le service de Dieu et du prochain, souffrait en son âme des tortures affreuses. Dieu la livra aux suggestions de l'ennemi et toutes les puissances de l'enfer se déchaînèrent contre elle. Des tentations épouvantables contre la foi, contre l'espérance, contre la charité, se soulevèrent dans son cœur. Elle entendait en dedans d'elle gronder et rugir les imprécations et les blasphèmes. Ils interpellaient Dieu, l'accusaient d'injustice et de cruauté, et niaient même son existence. Perdue, noyée pour ainsi dire au milieu de ces affreuses tempêtes, la pauvre créature, le regard fixé sur son créateur, n'avait pas même la force de lui exprimer son amour : elle avait comme perdu l'intelligence, elle ne comprenait pas ce qu'elle lisait, et tout ce qu'on pouvait lui dire pour la consoler l'outrait de douleur et augmentait son supplice. Elle sentait des répulsions formidables pour le moindre acte de piété, de soumission, de charité; et il est ainsi impossible de calculer le nombre de victoires qu'elle a remportées sur le démon. Nous n'aurions jamais osé indiquer cet état étrange d'une âme éprouvée, si nous n'avions entre les mains un écrit de la mère Emilie, où, par l'ordre de son confesseur, elle a exposé ses peines intérieures. Elles ont duré trente-deux ans. La pauvre Mère n'éprouvait de soulagement dans son

âme que lorsqu'elle était dans les perplexités de quelque fondation.

Six mois avant la fin de sa vie (1852) , ce combat intérieur cessa, et la mère Emilie goûta une paix qu'elle ne connaissait plus. On croit que, de ce moment, elle prévit que sa mort serait prochaine. Les infirmités d'ailleurs l'avaient depuis longtemps accoutumée à cette pensée. Elle l'aimait comme une pensée de délivrance. Son cœur aspirait avec ardeur vers sa fin, et quelques jours avant sa mort, comme son confesseur s'approchait d'elle un matin :

— Il n'est pas encore venu, lui dit-elle ; il tarde bien à m'appeler à lui.

Elle parlait de l'Epoux. Dans ses transports, elle avait peine à se soumettre à toutes ses volontés et à accepter la vie, s'il voulait encore la lui imposer. Ses derniers instants, comme tous ceux de sa longue carrière, furent consacrés aux pauvres. Elle avait une tendresse particulière pour l'OEuvre de la Sainte-Enfance, et elle fabriquait à son intention des langes et des couvertures.

— Quand je pense, disait-elle, que ce travail de mes mains servira à couvrir un petit Chinois, mon âme est inondée de délices.

Quelques jours avant de mourir, elle fit apporter dans sa chambre les chiffons et les pièces d'étoffe qu'elle avait recueillis, et prenait plaisir à les étaler sur son lit, à les examiner et à se rendre compte de lout ce qu'on en pourrait tirer.

On s'attendait dans Villefranche à la voir mourir à quelque fête de la sainte Vierge. On savait ses forces épuisées, et on crut qu'elle expirerait le 8 septembre. Le 8 septembre s'écoula cependant sans accident; on s'en étonna, on s'en réjouit, on espéra peut-être voir se prolonger encore une vie si précieuse, lorsque le 19 on apprit qu'elle venait de se terminer. La mère Emilie avait toujours eu de grands sentiments de dévotion pour l'apparition de la sainte Vierge, et dès l'origine elle avait élevé dans sa communauté un oratoire à Notre-Dame de la Salette. On n'eut pas lieu d'être étonné que la divine Mère appelât auprès de son Fils cette fidèle servante au jour anniversaire de ce grand fait de miséricorde.

Quand on connut cette mort, le peuple se porta à la chapelle du couvent de la Sainte-Famille pour vénérer le corps de la sainte femme. On le laissa six jours avant de le déposer en terre, on n'y vit apparaître aucune trace de corruption. On assure que bien des grâces ont été obtenues par l'intercession de la mère Emilie et que des faits merveilleux ont eu lieu sur son tombeau : nous n'avons pas à en juger, et nous ignorons si ces faits seront jamais portés à la décision de l'Eglise. Quoi qu'il en soit, au milieu des désordres et des perplexités de nos jours, au milieu des incertitudes qui nous entourent et des présages sinistres qui menacent la société entière, c'est une consolation et une ineffable espérance

d'entrevoir qu'il y a des justes sur la terre, de pouvoir supposer que la miséricorde de Dieu, qui sollicite les hommes et les avertit de tant de manières avant de laisser agir sa justice, que la miséricorde de Dieu peut se reposer encore sur quelques âmes d'élite. Ces grandes âmes, ignorées du monde, perdues et cachées dans l'obscurité des couvents, soutiennent de leurs prières et de leurs sacrifices l'édifice pourri de nos États modernes ; elles rachètent par leurs mortifications les blasphèmes et les scandales des beaux-esprits ; elles trouvent grâce devant le Seigneur, et sans doute elles empêcheraient la prière du patriarche Abraham d'être aussi infructueuse de nos jours qu'elle le fut autrefois pour les villes maudites, qui n'eurent pas dix justes à placer entre elles et la colère de Dieu.

Les merveilles se sont multipliées et ne cessent pas auprès du tombeau de la mère Emilie ; elles ont attiré l'attention de l'Église et, bien que dix ans ne fussent pas écoulés depuis la présentation des pièces, Notre Saint-Père le Pape Pie IX ayant consenti à ce que la congrégation ordinaire des saints Rites traitât de l'introduction de la cause de la servante de Dieu, le 2 mars 1872, V Eminentissime et Rêvérendissimo cardinal Sacconi, considérant la demande de diverses personnes importantes par leurs dignités

ecclésiastiques, proposa à la congrégation des Rites la question de la signature de la commission d'1 introduction de cette cause. La réponse de la commission ayant été affirmative, à V unanimité, dit-on, Notre Saint-Père le Pape a, le 7 mars suivant, ratifié et confirmé la sentence de la sacrée congrégation et signé de sa main la commission de V introduction de la cause de la Vénérable servante de Dieu, Marie Guillemette- Emilie de Rodât.

M. DE VIDAUD

Mars 1855.

M. de Vidaud était né à Grenoble en 1776. Il appartenait à cette classe de la société que la révolution devait surtout atteindre. Son père mourut sur réchafaud. Les circonstances de cette mort sont remarquables, même au milieu des exemples d'énergie et de force chrétiennes donnés alors par la noblesse de France.

M. de la Tour- Vidaud, dont le nom avait été illustré en Dauphiné par les charges du Parlement et les dignités de la province, était conseiller d'État. En 1794, il fut arrêté à Avignon et conduit à Orange, accusé et aussitôt condamné. Sa mère, âgée alors de quatre-vingt-sept ans, à peu près tombée en enfance et devenue aveugle par suite du grand âge, avait subi la même condamnation T. ii 5V*

sans s'être rendu compte de ce qui se passait autour d'elle. On les conduisait à l'échafaud, et appuyée sur le bras de son fils elle lui disait : Mon ami, où allons-nous ? où nous mène-t-on ? — Au ciel, ma mère, répondait le fils. — Mais, mon ami, reprenait bientôt la bonne dame, où souperonsnous ce soir ? — Avec les anges, ma mère ! répondait le patient.

Arrivé à l'échafaud et craignant de laisser après lui cette pauvre infirme livrée à la brutalité et à la dérision des assassins, M. de la Tour-Vidaud exigea qu'elle mourût avant lui. Il l'aida à gravir l'échelle : il surveilla la manière dont elle fut attachée sur la machine, et ne cessa pas jusqu'à la fin de l'exhorter et de l'entretenir de Dieu : il se plaça ensuite luimême sur la planche fumant du sang maternel, et en invoquant le Dieu qui s'est laissé clouer sur la croix, il attendit et reçut le coup qui réunit sa tête à celle de sa mère.

Le serviteur de Dieu, dont je voudrais faire ici le portrait, âgé de dix-huit ans au moment de cette mort héroïque, courait les mêmes dangers que son père. Pour l'y soustraire, ses parents l'avaient fait enrôler dans un régiment de sans-culottes. Plus tard, il entra comme forgeron à l'arsenal de Grenoble. Une mode du xvme siècle avait initié beaucoup des fils de famille aux arts manuels. Cet apprentissage, à ce qu'il paraît, était sérieux; car, pendant dix-huit mois, M. de Vidaud put, sans être soup-

M. DE VIDAUD 171

çonné de ceux qui travaillaient avec lui, remplir toutes les obligations d'un simple ouvrier.

Ramené à celles de sa naissance et de son rang, après qu'un peu de calme eut été rendu à la France, il passa toute sa vie sans viser aux fonctions publiques, uniquement appliqué à l'accomplissement des devoirs que sa position lui imposait. Veuf de bonne heure, il veilla avec sollicitude sur l'éducation de ses enfants. Possesseur d'une grande forlune, il apporta toujours la plus exacte vigilance à l'administration de ses divers domaines. Tous ses revenus étaient à peu près distribués aux pauvres. Dispensateur de leur bien, il n'aurait pas voulu compromettre leurs intérêts. Pour lui, il vivait de peu et pratiquait la pauvreté la plus extrême dans les hôtels que lui avaient laissés ses pères. Son lit et sa table étaient des plus modestes ; ses vêtements souvent râpés et à demi usés, toujours propres et simples, le faisaient ressembler à un ancien ouvrier ayant acquis par son travailla plus juste médiocrité, plutôt qu'à un homme des premières conditions de sa province.

M. de Vidaud, après avoir assisté à la ruine de l'Eglise pendant la Révolution, assista aussi et prit part au travail de réédification qui se poursuit depuis cinquante ans. Ses maisons servirent souvent d'asile et de logement provisoire aux religieux et aux religieuses qui venaient s'établir dans les villes où il avait quelques possessions. Quelle que fût la

forme sous laquelle on le présentât, il n'y avait pas de bien qu'il ne fût toujours prêt à accomplir. Son cœur, son esprit, ses efforts étaient disposés à se porter avec allégresse partout où l'on pouvait espérer le bien de l'Église ou celui du prochain. La raison de cette libre disposition d'une âme vraiment chrétienne se trouvait peut-être dans les exercices de pénitence où il s'appliquait exactement. Ils étaient assez rudes.

« Je crois, disait un saint religieux qui l'avait bien connu durant ces jours mauvais où l'Église eut tant à souffrir, je crois qu'il était dans ces temps désastreux une des âmes privilégiées destinées à désarmer le Ciel et à faire triompher ses miséricordes. Ses pratiques de pénitence étaient telles qu'on aurait dû le tenir pour le pénitent de son époque. »

Il serait difficile et peut-être fastidieux de raconter en détail toute la suite d'une vie uniforme et simple : quelques traits suffiront à témoigner de la trempe d'âme et de cœur de notre héros. Il se croyait obligé, avons-nous dit, à administrer avec soin sa grande fortune ; cela ne l'empêchait pas d'exercer envers ceux qui pouvaient lui nuire, cette charité et cette miséricorde que Ton admire toujours, bien que parfois elle fasse sourire. Quand M. de Vidaud s'apercevait de quelque injustice, dont il avait à souffrir, il tâchait d'y remédier, mais sans aigreur et sans s'abstenir néan-

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moins de prendre et de rechercher l'occasion de faire du bien à l'auteur du dommage. On lui avait pris un arbre dans un de ses bois ; cela n'est peutêtre pas très rare : et justement l'arbre enlevé était jeune, bien venant, tel enfin que les propriétaires les remarquent, les aiment et quelquefois s'y attachent. M. de Vidaud, à ce qu'il paraît, avait eu cette petite faiblesse ; bien des fois, il avait jeté des regards de complaisance sur ce bel arbre. Il voulut découvrir le voleur. C'était un paysan du voisinage, qui fit même l'aveu de sa faute, tout en essayant de l'excuser. Le toit de sa maison menaçait ruine ; pour le réparer il lui avait fallu du bois droit et léger.

— Si tu avais besoin de bois pour réparer ta maison, dit le propriétaire lésé, il fallait le dire.

M. de Vidaud avait de l'expérience : il expliqua à cet homme qu'il aurait pu trouver ce dont il avait besoin sans détraire cet arbre; menant ensuite le voleur sur les lieux, il lui montra les branches qui auraient pu suffire à sa réparation, et il ne termina pas la leçon sans permettre à son auditeur attentif de prendre tout le bois nécessaire pour refaire à neuf la toiture de sa maison.

Un autre jour, M. de Vidaud trouva dans un de ses bois une pauvre femme fort empêchée à charger sur ses épaules et à emporter un énorme fagot qu'elle venait de couper. Gomme tant d'autres, la pauvre créature avait eu plus de convoitises que de forces.

— Vous êtes bien chargée, ma bonne, lui dit-il, donnez-moi votre bois, je le porterai.

Il le fît comme il disait. Ce bon propriétaire porta le faix l'espace d'une lieue environ : la maraudeuse suivait à Taise. Aux approches de la ville, le serviteur de Dieu rendit le fagot à la pauvre femme et y ajouta une aumône ; car, pensait-il, c'est la misère qui pousse ainsi à aller chercher du bois dans la forêt d'autrui.

On prêchait une mission à Avignon, M. de Vidaud la suivait avec exactitude. La mission durait depuis quelques jours. Après chaque exercice, en rentrant chez lui, il demandait un mouchoir.

— Je ne sais, disait-il, où passent mes mouchoirs, le fait est qu'en sortant de l'église je ne les trouve plus.

Sa servante supportait moins patiemment cette vicissitude, et, après bien des observations, elle s'avisa d'attacher le mouchoir à la poche de l'habit. A l'église, M. de Vidaud était plongé dans ses dévotions ordinaires, le voleur se trouvait à son poste. Cette fois le mouchoir résista, et le saint homme fut averti. Alors, sans se détourner, pour ne pas apporter trop de confusion à son prochain en le regardant en face, M. de Vidaud dit avec simplicité au voleur :

— Mon ami, il est cousu.

Il avait pour principe de ne refuser jamais un pauvre : aussi F attendaient-ils volontiers à sa porte.

M. DE VIDAUD 175

et comme sa maison était tout ouverte, ils étaient souvent installés jusque sur son escalier. Il ne se contentait pas de satisfaire à ce qu'il regardait comme un devoir en leur donnant une pièce de monnaie, il liait conversation avec eux, s'enquérait cle leurs besoins et de leurs peines. Un jour, un pauvre à qui il venait de donner un secours, lui exposa qu'il n'avait rien mangé depuis la veille.

— Eh ! lui dit l'homme de Dieu, dînez avec moi. Le pauvre, assez confus, ne se fit cependant pas

prier et commença bravement à festiner. Toutefois un nuage restait sur son front, et M. de Vidaud lui en demanda la cause.

— C'est, dit le pauvre, que je pense à ma femme qui est à la porte, et qui est à jeun depuis hier, comme je Tétais moi-même tout à l'heure ; je vais faire un bon dîner et elle n'aura rien.

— Ah ! dit M. cle Vidaud, que vous avez bien raison de penser à votre bonne femme ! Allez vite la chercher ; il y aura bien de la place pour elle!

Par grand hasard, ou plutôt par grande providence, il y avait une volaille ce jour-là sur la table de M. de Vidaud ; il la distribua tout entière à ses deux convives, bien capables Tun et l'autre d'en venir à bout ; il se garda d'en rien réserver pour lui. Devant de si robustes appétits, c'eût été peutêtre déroger aux lois de la politesse ; il dîna de quelques pommes de terre.

On pourrait citer cent traits de cette force. Quand

il voyageait en voiture, s'il rencontrait un pauvre homme ou une pauvre femme, il les faisait monter à coté de lui : quand enfin la voiture était pleine, il descendait pour laisser sa place, et achevait sa route à pied. Le plus souvent, dans ses excursions, il allait à pied : il accostait alors sur la route les ouvriers ou les pauvres, liait conversation avec eux, et bientôt s'offrait de porter leurs faix, leurs sacs ou leurs outils ; quand il les quittait après leur avoir rendu ce service, il leur laissait une aumône. Il aimait à aider les ouvriers dans leurs travaux. Quand ces travaux avaient trait à la gloire de Dieu, quand il s'agissait de construire une église ou un couvent, il se rappelait ses anciennes industries et se trouvait. heureux de déployer toutes ses forces et tout son courage pour la gloire de Dieu. Il prenait toujours pour lui les besognes les plus pénibles, les plus désagréables ou les plus dangereuses. S'il y avait à occuper dans un chantier un endroit humide et boueux, il s'y plaçait le premier et voulait y rester.

— Je puis, sans nuire à ma famille, m'exposer à quelques misères; j'ai de quoi me faire soigner et servir : pour vous, il n'en est pas de même, disait-il aux ouvriers ; laissez-moi ce qui me va le mieux.

On réparait une chapelle à Avignon ; M. de Vidaud était au milieu des ouvriers :

— Mes amis, leur disait-il, c'est le palais du Dieu

M. DE VIDAUD 177

du ciel que vous réparez ; faites donc les choses comme il convient !

Pour lui, il s'employait de toutes ses forces, remuant les pièces de bois les plus lourdes et servant de manœuvre aux maçons.

Sa charité trouvait ainsi à s'exercer partout : il visitait les prisons et les hospices, et y remplissait avec amour, auprès des pauvres, les offices les plus bas et les plus dégoûtants. Cette charité si compatissante aux misères corporelles prenait surtout souci du salut des âmes. La prière la plus assidue soutenait toute cette activité et la rendait efficace. M. de Vidaud profitait de tous les instants. Son union avec Dieu n'était jamais interrompue. Un de ses amis vient le voir un jour à l'heure du dîner.

— Tu es seul, je viens te tenir compagnie.

— Seul, dit M. de Vidaud, non certes ; lève les yeux, tu verras si je puis être en meilleure compagnie.

Un grand christ était suspendu devant la table à la muraille.

Dans ses courses et ses promenades, il ne cessait de prier. Quand il allait chez les hommes en place ou chez les gens d'affaires et qu'il devait attendre, il employait le temps à prier ou à lire. La journée ne suffisait pas à son besoin de converser avec Dieu, il y consacrait une partie des nuits.

Son régime de vie était celui d'un pauvre. Lorsqu'il avait à recevoir quelques amis ou quelques

parents, l'homme de naissance et de bonne compagnie se retrouvait tout de suite. Mais il ne faisait pas bon de le surprendre à son ordinaire. On n'y eût pas trouvé toujours la volaille que mangèrent les deux mendiants. Les mets les plus communs, accommodés de la façon la plus chétive, composaient sa nourriture, et il avait soin d'en faire préparer une plus succulente pour ses domestiques. On raconte qu'il y avait une fois à l'hospice de Grenoble des haricots de mauvaise qualité dont tout le monde se plaignait. M. de Vidaud les fit remplacer. Mais il ne voulut pas laisser perdre ceux que les pauvres trouvaient immangeables : il les fit porter chez lui et les consomma lui-même. Cette union constante avec Dieu, cette mortification assidue, cette charité toujours active, répandaient sur toute la personne de M. de Vidaud ce je ne sais quoi d'aimable, de doux et de digne qui signale les âmes marchant dans la voie que Dieu leur a assignée; c'est la grâce, pour ainsi dire, qui déborde du cœur et revêt chacune des actions et toutes les allures des amis du bon Dieu. Cette bénédiction se manifeste encore souvent d'une autre manière. On raconte des choses merveilleuses de M. de Vidaud. Une plaie qu'il avait pansée se trouva guérie instantanément. Une fois, il revenait avec des amis du pèlerinage de la Louvesc, et il fut surpris par la nuit; une pluie abondante ajoutait à l'obscurité et rendit bientôt les

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chemins impraticables. On ne savait comment faire un pas. M. de Vidaud, descendu de voiture, menait le cheval par la bride, sondant le terrain avec sa canne pour s'assurer si on pouvait avancer. Tout à coup, apparaît une grande lumière qui éclaire toute la route. M. de Vidaud reprend sa place auprès de ses compagnons de roule : le cocher fouette les chevaux, et la lumière accompagne les voyageurs pendant une heure environ jusqu'au lieu de leur destination.

La Providence vint de la sorte, en plusieurs circonstances, en aide à son serviteur. Il soumettait tous ses désirs à la volonté de Dieu, et était uniquement appliqué à la reconnaître afin de l'accomplir aussi entièrement que possible. Sa réputation était grande dans toutes les contrées où il était connu, et sa vue seule était un sujet d'édification. Les âmes particulièrement unies à Dieu jettent une sorte de rayonnement autour d'elles. Elles dévoilent pour ainsi dire quelque part des secrets divins; elles laissent entrevoir au moins quelques-uns des fondements sur lesquels s'élève ce travail de réédification de l'Église, auquel nous assistons sans le comprendre souvent, sans y coopérer, en négligeant la part que la Providence, dans ses inépuisables miséricordes, avait assignée à chacun de nous^ C'est l'humilité, en effet, qui édifie au sein de l'Église ; il n'est personne, si abject et si ravalé qu'il soit, qui n'ait son concours à donner et qui

ne puisse attirer les bénédictions du ciel sur les travaux de ses frères. M. de Vidaud a dignement rempli cette mission. Sa vie a été tout animée par la charité, et c'est dans les travaux de la charité qu'il a trouvé la mort. C'était une joie pour lui de servir les religieuses, de les attendre à l'arrivée des voitures ou de les accompagner à leur départ. Il leur rendait alors tous les services gu'il pouvait imaginer, et aucun ne répugnait à sa simplicité et à son humilité. Relevant d'une légère atteinte de maladie et encore un peu faible, il voulut vaquer à ce pieux service auprès des épouses de Jésus-Christ. Il y prit le germe de la maladie dont il mourut. Dur à lui-même, il ne songea pas d'abord à se soigner. Obligé de le faire, il se soumit docilement à toutes les prescriptions des médecins. Son état ne paraissait avoir rien de grave, lorsqu'il désira recevoir le saint viatique. Il voulut faire orner sa chambre pour honorer Notre-Seigneur, et commanda toutes choses avec une prévision extraordinaire et un calme parfait. Quelques heures après avoir reçu son divin Maître, la maladie s'aggrava tout à coup. Il demanda Textrême-onction, réclama les indulgences, et s'endormit bientôt en paix sans souffrance, sans agonie, avec cette parfaite sérénité qui avait été le caractère et la grâce de toute sa vie. Il avait cinquante-huit ans. C'était le 5 mars 1834.

ADÈLE DE TRENQUELLËON

Septembre 1869.

Adèle de Trenquelléon naquit en 1789 au château de son nom, près de Nérac, en Agenais, quelques jours avant la prise de la Bastille. Son enfance se passa au bruit des explosions révolutionnaires. Elle n'avait pas encore deux ans quand son père quitta la France pour l'émigration. Adèle resta confiée aux soins de sa mère. Mme de Trenquelléon voulut veiller elle-même à l'éducation de ses enfants. Obligée de remplir la double tâche paternelle et maternelle, elle gouverna avec sagesse son intérieur, et y conserva à travers les catastrophes du temps, l'ordonnance et le régime des anciennes maisons. Les difficultés étaient grandes. Sans parler du trouble des esprits, les biens étaient séquestrés et les revenus arrêtés de toutes parts. Pour t. n 6

subvenir aux besoins de la famille, Mme de Trenquelléon vendit ses bijoux et ses robes de prix. Toutes les inquiétudes de ces jours néfastes ne purent la distraire du devoir qu'elle s'était imposé auprès de son- fils et de sa fille : elle les instruisait de la religion, elle leur apprenait l'histoire sainte, et avec cet art du gouvernement des enfants que l'étude n'acquiert pas, que le cœur donne et que le dévouement seul met en œuvre, elle profitait de toutes les circonstances pour élever vers Dieu ces jeunes âmes et les dresser à la pratique des vertus. Les occasions ne manquaient pas. L'absence du père de famille se faisait d'ailleurs cruellement sentir, et les assauts de la Révolution se renouvelaient chaque jour au château de Trenquelléon. On y vivait dans l'abandon à la Providence, au milieu des visites domiciliaires, des menaces et de toutes les persécutions que la fureur du temps faisait subir aux nobles; aux riches et surtout aux familles des émigrés. Les lois et les décrets se multipliaient; la cupidité et la malveillance étendaient encore leur action criminelle. Mme de Trenquelléon se vit obligée sous peine de mort de quitter la France. Elle partit en toute hâte, le cœur navré, emmenant ses enfants, préférant les soumettre aux vicissitudes et aux privations de l'exil plutôt que de se séparer d'eux, et de confier aux mains les plus fidèles et les plus dévouées l'œuvre de leur éducation qu'elle avait sérieusement prise à cœur et que Dieu a vrai-

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ment imposée aux parents. Elle se réfugia en Espagne, ensuite en Portugal. L'exil fut dur, les aventures en furent cruelles. Après dix ans de séparation, le marquis de Trenquelléon put rejoindre sa famille : il rentra avec elle en France en 1802, au moment du Concordat.

Adèle avait fait sa première communion dans des conditions assez singulières. Traversant une ville d'Espagne, aux fêtes de Noël, Mme de Trenquelléon avait voulu remplir ses devoirs et s'était confessée. Sa fille avait imité son exemple et l'avait remplacée au confessionnal. La mère était encore occupée à son action de grâces, lorsqu'elle en fut distraite par un débat assez vif élevé entre le prêtre et la jeune pénitente. Adèle en larmes s'avança vers sa mère :

— Mon confesseur veut que je fasse demain ma première communion et je ne suis pas préparée !

La confusion de l'enfant était extrême : elle ne s'était pas préparée en effet ; mais le bon prêtre tenait que la préparation de Dieu vaut celle des hommes. Mme de Trenquelléon, si sage et si pieuse, partagea elle-même l'effroi de sa fille. La tendresse maternelle est facilement craintive, et la rigidité française avait peine à s'affranchir de la coutume. Adèle était cependant en âge, elle avait profité des leçons de sa mère, son instruction était solide et étendue, sa piété était ardente ; elle déployait volontiers une grande vivacité de zèle pour la gloire

de Dieu; son âme était pure, et le prêtre assurait que l'Enfant Jésus serait content de reposer dans ce petit cœur. Le confesseur céda néanmoins aux scrupules de la mère et à ceux de la fille : à leur tour elles firent une concession, et la première communion fut décidée et fixée pour la fête de l'Epiphanie.

A partir de cette première communion, Adèle déploya contre elle-même toute son ardeur : elle domina les vivacités de son humeur ; elle sentit renaître dans son âme la soif des délices de la vie religieuse. Toute petite fille, elle avait déjà souvent tourné les yeux vers le Carmel, Sa famille était attachée aux filles de Sainte-Térèse, et les entretiens du château de Trenquelléon avait souvent trait à leur vie, à leur histoire et à celle de leur réformatrice. Adèle s'était passionnée pour sainte Térèse. Quand on connaîtra son caractère, le terme ne paraîtra pas trop fort. Elle était décidée autant que le peut être une petite fille de deux ans, à prendre l'habit de Carmélite. En attendant, elle le donnait à ses poupées : n'était-ce pas déjà quelque chose ? En Espagne, après la première communion surtout, ces enfantillages se réveillèrent et, sans rien perdre de leur naïveté, semblèrent prendre plus de consistance. Au moment où sa famille se disposait à rentrer en France, Adèle demanda à rester sur la terre étrangère et à solliciter son admission dans un couvçnt de Carmélites. Elle avait

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à peine quatorze ans. Mme de Trenquelléon lui objecta sa jeunesse et lui promit, si elle persistait dans sa résolution à vingt-cinq ans, de n'y apporter aucun obstacle, et de la ramener même en Espagne si le Carmel n'était pas alors rétabli en France.

En rentrant dans sa patrie, la famille de Trenquelléon s'y trouva dans des conditions que ne rencontrèrent pas tous les émigrés. Grâce à la persistance, à l'habileté et au zèle de ses sœurs, les biens du marquis de Trenquelléon n'avaient pas été vendus. Adèle put rentrer au château où elle était née et où s'était passée sa première enfance. Ce fut une joie sans doute ; mais de combien d'amertumes était-elle mêlée ! Représentons-nous la désolation religieuse de ces temps. Plus de monastères, plus de prédications, un sacerdoce diminué, combien d'évêchés détruits ! A peine si quelques-uns étaient encore occupés. Que de ruines au sein des générations depuis dix ans privées de toute communication avec l'Église ! Combien d'enfants sans baptême ! Combien de mariages sans bénédiction ! En présence de ces désastres, quelle absence de tout instrument de salut ! Quelle pénurie de tout élément de bien ! La foi subsistait dans les âmes qui l'avaient connue et en avaient été nourries, comment la communiquer aux âmes qui en avaient été sevrées ? comment en faire part aux générations qui allaient naître ? Si l'espérance n'était pas

une vertu surnaturelle et obligatoire, qui donc eût été assez téméraire en ces temps douloureux pour espérer quelque chose de l'avenir et ne pas se borner à pleurer et à gémir au milieu des décombres des sanctuaires profanés et renversés ?

Dieu se complut à relever les courages : en l'absence de conducteurs, il prit lui-même ses enfants par la main et les mit en présence de l'œuvre qu'ils devaient entreprendre. La famille de Trenquelléon rapportait de l'exil les saines traditions du passé : elle donna dans son château l'exemple des anciennes vertus et des vieilles mœurs excellentes que les préjugés des temps n'avaient pas altérées. Adèle, avons-nous dit, n'avait pas encore quatorze ans : le souci de la gloire de Dieu la préoccupait, la sollicitude du salut des âmes la dévorait, elle avait auprès d'elle dans sa mère et dans ses tantes des exemples de la charité la plus intelligente et la plus dévouée envers toutes les misères. Le château de Trenquelléon était tout à la fois une maison de charité et une maison de prières. Adèle regardait cependant au delà de ses murs : sans vouloir préjuger les desseins de la Providence, elle désirait s'avancer dans la piété et acquérir toute la perfection que Dieu demandait d'elle. Au fond d'une campagne, dans la disette d'ouvriers que souffrait l'Église, peut-être était-il difficile de trouver le directeur dont elle avait besoin ? La Providence lui vint en aide. Un précepteur de son frère, encore

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laïque, mais ayant déjà fait des études théologiques et que la Providence destinait au sacerdoce (1), donna à cette âme innocente les premiers avis de la vie spirituelle : il insistait sur la nécessité de l'humilité et les moyens de la pratiquer. Le règlement de vie qu'il proposa fixait l'occupation de toutes les heures de la journée, marquait les instants de lecture, de prière, de travail et de délassement sans rien laisser à l'arbitraire de la jeune fille. Adèle s'appliquait à l'exécuter fidèlement, et elle tenait son âme en haleine lorsque, vers les derniers jours de 1802 (18 octobre), M>r Jacoupy (2) vint s'asseoir sur le siège d'Àgen. Il fut aussitôt question de procurer à Adèle le sacrement de confirmation. Elle, qui dans son humilité regrettait toujours de n'avoir pas donné à sa première communion toute la préparation qu'elle eût désirée, voulut au moins se préparer sérieusement au sacrement de confirmation.

Une communauté de Carmélites s'était à peu près

(1) Jean Ducourneau, né le 22 décembre 1764, curé de Notre-*; Dame d'Agen, le 4 août 1820, démissionnaire le 10 janvier 1843, mort à Agen, le 27 février 1845. Sa mémoire est restée en bénédiction dans la ville et dans le diocèse.

(2) Jean Jacoupy, né à Saint-Martin de Ribérac, diocèse de Périgueux, le 28 avril 1761, vicaire et curé dans ce diocèse, émigra en 1791 et se rendit en Angleterre ; sacré évoque d'Agen, après le Concordat dans l'église des Carmes à Paris le 18 juillet 1802, et démissionnaire de son évêché le 16 novembre 1840, il est mort à Bordeaux le 27 mai 1848.

reconstituée à Agen. Dans cette ville, comme dans bien d'autres, toutes les âmes d'élite n'avaient pas été dispersées par la Révolution. Quelques-unes, au milieu du danger et au mépris de la mort, avaient persévéré secrètement et par petits groupes dans leur vie commune ; les autres regrettaient la gloire d'Israël confondu, et à peine une première aube de paix et de liberté avait lui sur la France qu'elles osèrent se réunir pour « des anciens temps nous retracer quelque ombre. » Elles ne pouvaient reprendre toutes leurs pratiques ; elles essayèrent du moins de la vie pauvre, de la prière et de la pénitence en commun ; elles poussèrent l'audace jusqu'à reprendre leurs costumes. Tout cela restait dans le for de la vie privée. Néanmoins, il n'en fallait pas davantage pour jeter l'inquiétude parmi les patriotes ; et le premier consul, qui se borna toutefois à invoquer timidement le bénéfice de la question économique, eut besoin de tout son bon sens pour assurer aux Carmélites en particulier la liberté de leur silence, de leurs prières et de leur pauvreté. Leur clôture n'était encore que fictive. L'Église n'avait pas consacré ces renouvellements de la vie religieuse, où tout était informe et se trouvait comme à l'état de naissance.

Rien au moins ne s'opposait à ce qu'Adèle, selon son désir, fît dans un de ces monastères encore ouverts une retraite préparatoire à la confirmation. Elle y demeura six semaines à invoquer l'Esprit

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de lumière, et elle reçut, le 6 février 1803, le sacrement qui parfait les chrétiens. Elle le reçut des mains de son évêque, en même temps qu'une demoiselle d'Agen d'une bonne famille bourgeoise. Sous les flammes du sacrement de force, les deux jeunes filles se lièrent et résolurent de travailler de concert à la gloire de Dieu. Comment ? Par quels moyens ? Elles l'ignoraient. Cette ignorance n'arrêtait pas la générosité de leurs desseins. Elles voulaient être à Dieu, elles voulaient le servir.

Il y a des temps où, sous la pression d'un besoin commun, la même pensée se présente à plusieurs esprits, et est en même temps mise en pratique par divers ouvriers. A la suite de la Révolution et au moment du rétablissement de la foi dans notre patrie, un de ces moyens communs, auquel tous eurent recours sans se concerter, fut l'association de prières et d'œuvres entre les laïques ■ On ne pouvait songer à développer les congrégations régulières : les séculières essayèrent de remplir la place.

Le P. Delpuits (1) les avait fondées à Paris, les

(1) Jean-Baptiste-Bourdier Delpuits, né en Auvergne en 1736, appartenait à l'ancienne Compagnie de Jésus sans avoir fait encore cependant ses derniers vœux lors de la suppression. Il resta en France, devint vicaire général des diocèses de Gouserans et d'Angoulême et chanoine du Saint-Sépulcre à Paris. Il s'occupait avec grand succès du ministère des âmes. Il n'émigra pas à la Révolution, fut emprisonné et sitôt après la Terreur recommença énergiquement son ministère des âmes. Attendit-il

Pères de la foi les propagèrent plus tard en divers lieux; l'abbé Ghaminade les avait établies à Bordeaux. Ces sortes d'institutions se proposaient pour types les congrégations que les PP. Jésuites avaient autrefois encouragées et entretenues Bt qui, d'ailleurs, ont toujours été recommandées dans l'Église. Saint Vincent de Paul, M. Olier, M. Bourdoise, M. de Condren, beaucoup d'autres serviteurs de Dieu avaient formé des réunions analogues : elles ont donné naissance à des œuvres importantes issues directement de leur sein ou soutenues et entretenues par leurs membres. M. Ducourneau avait, avant la Révolution, connu par sa propre expérience le bien que faisaient les congrégations : et dans la détresse où se trouvait l'Église, au milieu des dangers que couraient les âmes, c'était vraiment une pensée de salut de réunir et de former en faisceau toutes celles qui voulaient conserver et

le Concordat, pour former la Congrégation? Le cardinal du Belloy l'approuva dès le premier jour de son installation sur le siège de Paris. Cette Congrégation prit un développement extraordinaire. Elle fut dispersée en 1809 par l'Empereur sur l'accusation d'avoir propagé les brefs de Pie VII. Le P. Delpuits mouru en 1811. Sa chère œuvre de la Congrégation avait été peu de temps après sa dispersion reprise et reformée discrètement par l'abbé Philibert de Bruillard, mort évêque de Grenoble ; à la Restauration, l'abbé Legris-Duval, qui en était le directeur, la remis entre les mains du P. Picot de Clorivière, premier provincial en France de la Compagnie de Jésus restaurée par Pie VII. L° P. de Clorivière appela à la gouverner et à la développer le P. Roncin qui a laissé les plus vifs et les plus grands souvenirs parmi tous ceux qui ont connu sa direction.

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pratiquer la foi, toutes celles surtout qui voulaient la propager.

M. Ducourneau exposa ses pensées aux deux nouvelles confirmées, et elles n'hésitèrent pas à y entrer de tout leur cœur. L'amie d'Adèle trouva à Agen quelques associés, on en recruta d'autres ; la petite société se propagea. Son unique lien était l'amour de Dieu. Son but était la bonne mort. Toutes ses pratiques avaient trait à réveiller et à exalter l'amour de Dieu et à le propager surtout. Chaque associée devait avoir en vue une personne de son sexe et tourner ses efforts à lui inspirer le désir de servir et d'aimer Dieu. Ce fut sans doute là une des causes du développement rapide de la petite association. Elle, s'étendit dans un rayon assez développé autour d'Agen, dans diverses villes et dans les campagnes à plus de trente lieues à la ronde. Partout où elles étaient assez nombreuses, les associées se réunissaient le vendredi de chaque semaine. Celles qui ne pouvaient prendre part à ces réunions s'écrivaient ; les lettres circulaient entre les mains des diverses associées portant partout des exemples, des avis, des excitations de toutes sortes au bien. Plusieurs prêtres se firent inscrire parmi les membres de la petite société, et prirent part à ses prières et à ses diverses pratiques. Adèle de Trenquelléon en resta l'âme.

La « chère Adèle, » comme on l'appelait entre associées, se donnait et se dépensait avec l'ardeur

de son cœur et la vertu de son innocence. Vivant presque toute Tannée à la campagne, elle était privée des réunions hebdomadaires et mensuelles, sa correspondance y suppléait. Elle était informée de l'état de chaque associée ; elle le devinait pour ainsi dire, et quand quelqu'une était portée à se laisser distraire ou à s'attiédir, les lettres d'Adèle arrivaient pressantes, éloquentes, efficaces. Elle n'avait pas besoin^ de sentir ces extrémités pour écrire : elle multipliait tous les moyens de communication. Autant que possible les premières associées, celles qu'on pouvait à bon droit regarder comme les fondatrices, se réunissaient ou la visitaient au château de Trenquelléon. C'étaient là des fêtes, de belles fêtes, où il était question du bon Dieu, de l'avancement des âmes et de tout le progrès fait et à faire, possible et désirable de la petite association vouée à l'amour de Dieu. On visitait les pauvres d'Adèle, on interrogeait ses élèves, car elle faisait l'école et beaucoup de ses associées l'imitaient. Si ses lettres portaient l'encouragement et l'ardeur, combien ses exemples et sa parole avaient plus d'efficace ! Quand on l'avait quittée, on s'entretenait d'elle, on transmettait aux autres associées tout ce qu'on avait pu retenir, tout ce qu'on pouvait imiter des avis et des pratiques de la « chère Adèle. » Quand elle visitait quelques villes ou quelques campagnes des environs, elle visait aussitôt à trouver de nouvelles associées, elle

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s'informait, elle faisait des démarches, les propositions suivaient, et il était rare qu'elle ne réussît pas à implanter son association. Qui eût pu résister à ce zèle, à cette jeunesse, à cette joie dans le bien ?

Le Prophète dit quelque part à Dieu : Redde mihi Isetitiam salutaris. C'est le pécheur qui parle et soupire de la sorte, le pécheur contrit, brisé, contusionné et blessé dans le combat : il fait son salut péniblement et dans la douleur, il sait cependant que le salut est une joie! Mais quelles délices ne doit pas éprouver celui qui se sauve et qui savoure son salut : Isetitiam salutaris ! Plus les âmes sont innocentes et pures, plus elles sont inondées de cette joie ! Elle débordait chez notre Adèle ! Les beaux projets où se nourrissait son esprit, les généreuses aspirations où s'exaltait son âme ! Elle ne les dissimulait pas. Elle les répandait de toutes parts, et ses amis lisaient dans son cœur.

Le démon écoutait aussi ses confidences, il en prenait alarme. Cet ennemi de tout bien et de toute innocence, mesure et combine ses attaques selon Tétat des âmes. Les ruines qu'il médite livrent au vice les cœurs ouverts à ses inspirations et ravalent dans la voie commune les créatures privilégiées appelées à des desseins particuliers. Il n'essaya pas de toucher Adèle par les appâts du luxe ou du plaisir. Il laissa s'élever vers elle les voix du monde, de la nature et même du devoir, du devoir

vulgaire : elles proposaient à cette enfant de troquer TÉpoux divin, qui déjà attirait et soulevait ses affections, pour un époux de la terre. Beaucoup de raisons conseillaient ce parti. Adèle ne savait pas bien encore ce qu'elle désirait : elle aspirait au service de Dieu, ne pouvait-elle y vaquer dans les liens du mariage ? Elle ne voyait autour d'elle aucune congrégation conforme à ses désirs. Le Carmel était à peine reconstitué, et, les souvenirs d'Espagne étaient loin. L'amour des pauvres semblait désormais dominer le cœur de la « chère Adèle : » elle en aimait le service actif et efficace, et ne se serait pas décidée sans douleur à y renoncer, même pour l'intimité et les délices de la prière. Savait-elle bien d'ailleurs si son âme était appelée à cette vie uniquement de pauvreté et de contemplation, que ses désirs de petite fille avaient longtemps caressée? Le service des pauvres, énergique, ardent, pouvait se concilier avec les soins et les devoirs d'un ménage. Adèle avait des exemples sous les yeux : sa plus vieille amie, sa camarade de confirmation, la première fondatrice avec elle de la petite Société de l'amour de Dieu, avait pu se marier sans rien ôter de son concours aux réunions et aux diverses entreprises de la petite œuvre. Pourquoi Adèle n'en ferait-elle pas autant ?

L'abandon où elle voyait les populations des campagnes, le défaut d'instruction dont elles souffraient, l'absence d'écoles, le manque de soins la

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pressaient de se dévouer à leur service : le mariage ne devait-il pas lui donner, plus de crédit, plus d'influence, plus de liberté même et plus de moyens d'actions à dépenser en faveur de ces pauvres gens? Que peut une fille? N'est-ce pas par l'obéissance qu'elle marche dans sa voie, et l'obéissance ne lui conseillait-elle pas de songer à son établissement ? C'était le désir et le vœu de son père. Après le salut de leurs enfants, les parents ne peuvent avoir un plus vif ni plus louable souci que celui de leur établissement en ce monde.

Cependant Mme de Trenquelléon, en mère vraiment généreuse et glorieuse, se gardait de presser sa fille. Il lui paraissait que son Adèle devait et pouvait avoir des prétentions plus hautes que le commun des jeunes filles : elle connaissait tout l'intime de cette âme. Elle en avait elle-même caressé et goûté les aspirations : elle ne voulait ni les solliciter ni les incliner ; mais il lui semblait que c'eût été déchoir de les ravaler à un époux de chair et de sang. Elle se gardait de peser sur les déterminations de sa fille ; elle les attendait avec une certaine anxiété et aussi une certaine confiance. Adèle de son côté eût voulu recevoir une décision : elle la demandait à tous, et chacun lui laissait le souci de la prendre. En vain elle s'était adressée à un vertueux prêtre attaché à la petite association, dont il réunissait volontiers quelques membres dans des retraites où Adèle ne manquait pas de se

joindre ; il refusa de lui donner une réponse précise : toutefois il s'échappa à lui dire au sujet de l'alliance projetée : — Je croyais que Dieu avait d'autres desseins sur vous !

Les voix de la terre résonnaient avec tant de force aux oreilles d'Adèle qu'elle n'entendit pas et ne comprit pas ; et elle quêtait toujours une décision qu'il ne suffisait déjà plus de lui indiquer.

Après tout, au milieu de ce tumulte de son imagination elle était sincère et même généreuse : elle cherchait sa voie avec candeur et, bien qu'elle hésitât, ce n'était pas le courage qui lui eut fait défaut pour embrasser la volonté de Dieu, si elle l'avait reconnue. Le bon Dieu ne l'abandonna pas dans ces perplexités dont elle ne trouvait pas l'issue. Un prêtre lui fit remarquer qu'elle n'était pas en état de contracter un engagement, et qu'elle devait avant tout se garder de décider de son avenir au milieu des ténèbres où elle était plongée. Une acceptation de l'alliance proposée engageait l'avenir; un refus réservait toutes choses et laissait Adèle toujours libre de se prendre aux liens du monde, si plus tard elle y voyait la volonté de Dieu. Cet avis apaisa tout à coup les tumultes de l'âme de la pauvre Adèle. Pourquoi se fût-elle empressée de décider elle-même de sa destinée ? Elle la remit à Dieu et résolut d'attendre la lumière.

Elle n'eut pas plus tôt pris cette détermination que la lumière se fit dans son cœur. Elle vit le dan-

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ger qu'elle venait de courir ; elle reconnut sa faiblesse, en eut honte et ne comprenait plus comment elle avait pu hésiter si cruellement. Elle remercia Dieu de lui avoir conservé et gardé cette vocation si haute et si belle qu'elle avait eu la lâcheté de mettre un instant en balance. L'embrassant désormais plus énergiquement, appliquée et ardente à la prémunir et à la conserver comme son joyau le plus précieux, elle redoubla ses prières et ses exercices de charité. Elle renonça à tous les insignes du monde, et, sans souci des modes et des usages, se mit à s'habiller et à se coiffer modestement et même pauvrement.

Elle était heureuse de porter les livrées de Jésus- Christ. Quelquefois, cependant, par condescendance et par piété filiale, elle dut sacrifier l'attrait puissant qui l'attirait à cette pratique et à cette confession de la pauvreté. Son père ne pouvait se détacher aisément de la pensée de parer son Adèle. Sans compter les jours de fête de la famille, chaque fois qu'il rentrait, après une absence, au château de Trenquelléon, il rapportait quelque cadeau à sa fille : c'étaient souvent des bijoux, des dentelles, des broderies, divers petits affiquets de toilette. On sait avec quelle joie tout cela est d'habitude accepté de la jeunesse ; longtemps Adèle avait été sensible à ces petits présents ; lorsqu'elle eut renoncé tout à fait au monde et qu'elle eut uniquement donné son cœur à Jésus-Christ et aux pauvres, ces légères

dépenses, qu'elle eût voulu pouvoir employer autrement, la faisaient soupirer. Un jour, elles la firent pleurer. M. de Trenquelléon avait donné à sa fille une robe de soie de couleur éclatante. Adèle eût bien voulu ne pas s'en servir, mais Mme de Trenquelléon décida qu'elle ne devait pas s'y refuser, et qu'elle n'avait pas le droit d'imposer ce chagrin à son père. Adèle se soumit ; mais combien de fois arrosa- t-elle la belle robe de ses larmes, et qu'elle lui parut lourde à porter!

Tout sacrifice a sa récompense. M. de Trenquelléon, qui avait supporté avec peine la simplicité de toilette de sa fille, et qui s'en était plaint quelquefois, cessa, après Faventure de la robe de soie, d'y trouver à redire. Il entra plus avant dans les bonnes œuvres de sa fille ; il lui en facilita la pratique ; il lui ouvrit, dans l'exploitation de ses terres et de ses biens, de petites sources de bénéfices dont il savait l'emploi à l'avance, et dont Adèle était de plus en plus avide.

L'augmentation des ressources dont elle disposait ne l'empêchait pas de se donner elle-même, et de se donner surabondamment. L'école, le catéchisme, la visite des pauvres, les soins les plus répugnants auprès des malades prenaient tous ses moments. Elle n'oubliait pas la chère association de l'amour de Dieu ; elle écrivait, elle conférait, elle priait. Dans cette joie et cette ivresse du dévouement et de la prière, elle regardait quelquefois

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au loin et interrogeait l'avenir, puis elle re remettait à sa tache quotidienne, acceptant tout le travail qui lui était offert, et se remettant à Dieu du reste.

Un instant, les liens qui la retenaient au monde parurent se resserrer. Son père entra dans la voie des infirmités : plus que jamais sa fille lui devint nécessaire ; elle se montra assidue autour de lui, l'entretenant, lui faisant la lecture, l'aidant allègrement et affectueusement à passer les longues et dures journées d'une irrémédiable maladie. Elle fut lente et douloureuse; Adèle ne se démentit pas.

Elle était d'ailleurs moins abandonnée à ellemême. Elle avait trouvé pour elle et pour sa petite association le guide dont sa jeunesse avait besoin. Depuis le Concordat, les affaires de l'Église avaient marché. Les communautés religieuses avaient pris quelque assiette. Une, entre autres, de prières et de charité jetait un certain éclat, et grâce à certaines circonstances que nous ne pouvons rappeler ici, elle avait tout à la fois les bonnes grâces de l'Empereur et les bénédictions particulières et les plus affectueuses du souverain Pontife. Nous voulons parler des Sœurs de l'institut de la Charité et de l'Instruction de Nevers, fondées au dix-septième siècle par un prêtre bénédictin.

Leur histoire à travers la Révolution est fort belle. Elles desservaient l'hospice de Nevers, et avaient résisté aux innovations révolutionnaires. Leur zèle, leur piété, leur charité firent ombrage

au directoire du département, qui, voulant les arracher à leurs malades et à leurs pauvres, les mit en prison. Le peuple de la ville se souleva, et les mariniers de la Loire surtout réclamèrent à grands cris celles qu'ils appelaient leurs mères. Il fallut céder à ce cri de la reconnaissance et rendre les religieuses à leur vocation. Durant les plus mauvais jours, elles y vaquèrent non pas en paix, mais avec courage. On avait pu leur arracher l'habit, on n'avait pu leur enlever l'esprit religieux. Leur supérieure générale était morte, elles restèrent groupées autour de son assistante (1) dont les lumières et la fermeté se trouvèrent au niveau des circonstances. Avec une prudence et un zèle merveilleux, elle maintint toujours autour d'elle, parmi ses filles, l'amour et les pratiques de leur institut. Elle consola celles de la même congrégation, desservant d'autres établissements, qui avaient le malheur d'être chassées et dispersées. Elle les rallia aussitôt qu'une éclaircie apparut au milieu de la tempête révolutionnaire, et la congrégation des Sœurs de la Charité et de l'Instruction chrétienne de Nevers fut une des premières à répondre à l'appel de la sainte Église, sitôt qu'elle put reconstituer en France les instituts religieux.

(1) Elle se nommait Anastasie de Montméjo : nous avons parlé avec quelques détails d'elle et de la résurrection de l'institut des Sœurs de la Charité de Nevers dans la Vie de la vénérable mère Emilie de Rodât, chap. v.

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Dès 1805, une grande àme, en quête de sa vocation, la vénérable Emilie de Rodât, dont nous avons parlé plus haut, admirait le nombre de vocations qui se dirigeaient vers les sœurs de Nevers. « Ces « sœurs, disait-elle, sont en grande faveur auprès « de Bonaparte, qui, à son voyage d'Italie, a vu « les malades très mal servis, parce qu'ils étaient « soignés par des hommes. A son retour, il a pris « cinq sœurs qui ont été conduites en Italie aux « frais du gouvernement. On veut aussi en prendre « pour les maisons d'éducation. Il ne leur manque « que des sujets, vois si tu veux en être ? » Cette question fut-elle jamais posée à notre Adèle ? Elle était en relation avec celles des sœurs de l'institut de Nevers qui desservaient l'hospice de Figeac.

La famille de Trenquelléon tenait en grande estime et connaissait particulièrement la vénérable supérieure de cet hospice, la sœur Gertrude du Tréjet, morte en 1816, à quatre-vingt-douze ans, après avoir, dit le monument que la reconnaissance publique a élevé à sa mémoire, été servante des pauvres soixante-seize ans.

Cette sœur Gertrude était, en 1789, supérieure de Thospice de Figeac, depuis déjà plusieurs années. Elle résista énergiquement à la persécution, ne voulant pas quitter la ville et y rendant, au péril de la vie, des services d'une charité héroïque, dont on garde fidèlement le souvenir dans toute la con-

trée. Une des sœurs de l'hospice de Figeac, la sœur Térèse Pelras, fut à ce moment emprisonnée et condamnée à mort : elle était d'un sang qui ne s'épargnait pas pour rÉglise. Une des seize carmélites décapitées à Paris à la barrière du Trône, le 17 juillet 1794, était sœur de cette Térèse. Celle-ci regretta toujours de n'avoir pas aussi donné sa vie ; mais le 9 thermidor, en lui rendant la liberté, la mit à même d'aider sa supérieure dans ses actes de dévouement. Fidèles à leur vocation, ces filles par leur seule énergie, maintinrent l'hospice de Figeac malgré les violences et les dilapidations. Il n'y avait plus de revenus, plus de médicaments, plus de mobilier ; à peine si les murs subsistaient, et les sœurs persistaient à recevoir les pauvres, à soigner les malades, à recueillir les vieillards. Aux obligations de leur observance religieuse, elles avaient ajouté la pratique de la mendicité ; elles y persévérèrent jusqu'en 1807, époque où eut lieu à Paris, sous la présidence de Madame Mère, rassemblée générale des diverses congrégations hospitalières. L'hospice de Figeac obtint alors des subventions à peu près suffisantes à son service et à la fondation de la petite communauté qui le desservait sous le gouvernement de la mère Gertrude(l).

Ces exemples devaient parler à notre Adèle ; et

(1) Sur la sœur Gertrude et l'hospice de Figeac, voir la Vie de la vénérable mère Emilie.

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l'influence des membres des , anciennes congrégations sur les fondatrices des nouvelles familles religieuses, pourrait présenter à l'historien des thèmes délicats et intéressants.

Ce fut à Thospice de Figeac et par l'entremise de la vénérable mère Gertrude du Tréjet que notre Adèle fut mise en relation avec M. Ghaminade (1).

(1) Guillaume-Joseph Chaminade, né à Périgueux au mois d'avril 1761, avait deux frères, l'un récollet et l'autre jésuite. Il lit ses études auprès de ce dernier au collège de Mucidan; il demeura ensuite dans cet établissement à titre de professeur ; il y était encore au moment de la Révolution. Il se relira alors à Bordeaux ; il émigra plus tard en Espagne et se réfugia à Sarragosse. Il combina et nourrit aux pieds de Notre-Dame-del- Pilar ses divers projets d'apostolat pour la France. Aussitôt qu'il le put, il reparut à Bordeaux ; avant de quitter l'exil, et afin d'être plus fort dans l'exercice de son zèle, il avait demandé et obtenu du Saint-Siège, le titre et les pouvoirs de missionnaire apostolique. L'abbé Ghaminade avait dès lors fixé sa pensée sur les congrégations ; elles lui paraissaient, ainsi qu'à la plupart des hommes qui travaillèrent dans ces temps au réveil de la foi et à la consolation de l'Eglise, le moyen d'action le plus simple et le plus efficace ; toutefois il ne négligea aucun de ceux dont il put disposer ; son activité profitait de toutes les circonstances et embrassait volontiers toutes les inspirations. On dit que sa charité s'exerça fructueusement parmi les prêtres assermentés, et qu'il eut la joie d'en réconcilier un certain nombre. L'évêque de Bazas, Grégoire de Saint-Sauveur, lui avait conféré des pouvoirs particuliers pour l'administration de son diocèse, et M. Ghaminade en fit usage jusqu'à la suppression de ce diocèse par le Concordat. Il eut le bonheur de travailler, à Bordeaux, à l'œuvre de la Miséricorde, fondée par Mlle de Lamourous, qu'il dirigea pendant plusieurs années, et qui, à son tour, l'aida- à former les premières Filles de Marie. Du sein des congrégations d'hommes qu'il avait établies dans diverses villes, il

Nous avons déjà nommé ce prêtre et nous ne pouvons pas essayer ici un crayon même rapide de sa vie. Fondateur et directeur de la congrégation de Bordeaux, il tira de celle des jeunes gens les éléments de la Société de Marie, appliquée aujourd'hui à toutes les bonnes œuvres et principalement à la direction des écoles et des collèges. La congrégation des jeunes personnes avait pour directrice la grande Mlle de Lamourous. M. Chaminade avait eu quelques vues sur elle, et il comptait bien la mettre à la tête d'une congrégation régulière de filles dont il caressait le plan ; mais la Providence avait aussi ses desseins ; et avant que ceux de M. Chaminade aient pu recevoir un commencement d'exécution, Mlle de Lamourous était appelée à diriger, à développer et, on peut bien dire, à fonder cette œuvre toute miraculeuse de la Miséricorde, dont elle n'avait cependant pas eu la pensée première.

Les ressemblances entre la congrégation des jeunes personnes de Bordeaux et la petite société de notre « chère Adèle » étaient nombreuses et évidentes.

tira, vers 1817, les membres les plus fervents pour former la Société de Marie, dont le but est de s'appliquer à toutes sortes de bonnes œuvres, entre autres à la direction des écoles et des collèges. Il dirigea cette Société jusqu'en 1841, et résigna alors les fonctions et le titre de supérieur général. Il mourut à Bordeaux, au milieu de ses enfants, le 22 janvier 1850. La Société de Marie, composée de prêtres et de frères, continue de prospérer ; elle dirige, en France, divers établissements d'éducation, notamment, à Paris, le collège Stanislas.

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Les différences naissaient de la diversité des lieux : on ne pouvait dans les campagnes instituer les exercices presque solennels des villes. Mais les deux entreprises avaient le même but, elles employaient à peu près les mêmes pratiques, elles se distinguaient Tune et l'autre par la dévotion à la Sainte Vierge. Adèle et ses associés demandèrent et reçurent avec joie leur affiliation à la congrégation de Bordeaux, enrichie par le Saint-Père de diverses précieuses indulgences. La petite association de l'amour de Dieu prenait ainsi une assiette plus solide et plus large, participait à plus de grâces, et la Providence, qui fait bien toutes choses, conduisait les événements de manière à procurer à notre Adèle l'appui dont elle avait besoin pour l'achèvevement des desseins particuliers où elle était appelée.

Vivant à la campagne d'ordinaire et ne séjournant que passagèrement dans les villes, Adèle, en effet, avait quelque peine à trouver le directeur dont elle avait besoin. M. Ducourneau lui avait recommandé dès l'origine de s'approcher tous les huit jours des sacrements : elle avait besoin, pensait-il, de grâces nombreuses pour conserver la robe d'innocence et arriver au but encore voilé en partie auquel elle courait. Adèle restait fidèle à cette règle; mais un de ses confesseurs, le curé de sa paroisse, le seul prêtre à qui elle pût s'adresser habituellement, prit un jour ombrage de cette fréquentation de la part r. Il 6**

d'une jeune fille liée à des devoirs du monde et à diverses obligations de société: il ne voulut plus l'admettre qu'une seule fois par mois aux sacrements. Par bonheur l'épreuve fut passagère : elle indique le genre de détresse où fut exposée notre Adèle tant qu'elle resta dans le monde.

Il y avait, il est vrai, dans une des paroisses voisines du château de Trenquelléon, un excellent prêtre plein de piété et de lumières, agrégé à l'association qu'il aimait particulièrement; qu'il favorisait et soutenait de tous les moyens en son pouvoir ; Adèle avait souvent recours à lui dans les instants critiques : nous l'avons déjà désigné, il estimait les vertus de cette jeune fille et nourrissait à son propos les plus belles espérances : mais il semble qu'une certaine timidité devait paralyser parfois l'excellent homme et l'empêcher de donner à sa brebis tout l'appui qu'elle eût désiré. En 1815, après la mort de son père, Adèle, libre de suivre l'appel de Dieu et encouragée d'ailleurs par sa mère toujours généreuse et toujours éclairée, songea à tirer de sa petite association la fleur et le fruit qu'elle avait entrevus, et à essayer avec les plus dévouées de ses compagnes une congrégation liée par des vœux et des observances régulières au service de Dieu et au soulagement des pauvres ; elle s'adressa tout de suite à celui quelle regardait comme un père et un confident, lui demandant la direction et les conseils dont elle avait besoin dans la voie qu'elle avait désirée

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si longtemps et où elle voulait s'engager; le bon prêtre hésita, sonda sa faiblesse et déclina modestement l'entreprise. Une se croyait pas appelé à la diriger. Adèle se tourna alors vers M. Ghaminade : elle entretenait avec lui depuis plusieurs années quelques correspondances, mais elle ignorait ses desseins et elle fut remplie de joie quand il les lui révéla. M. Ghaminade de son côté n'avait qu'à remercier la Providence qui, après lui avoir ôté, pour l'employer à une œuvre plus délicate, l'instrument merveilleux qu'il avait essayé de préparer et sur lequel il avait cru pouvoir compter, lui en présentait un second d'une trempe fine et excellente comme il avait été à même de le reconnaître.

Toutefois les inspirations et les désirs d'Adèle n'étaient pas en parfait accord avec les projets de M. Ghaminade. Il parlait de vie contemplative, et Adèle avait en vue les pauvres et particulièrement les pauvres des campagnes, qu'elle avait toujours visités et auxquels l'attachait la plus tendre charité. Elle demanda des explications à Bordeaux ; au lieu de s'arrêter à lever les scrupules qu'elle proposait, M. Ghaminade résuma toutes leurs intentions communes en ce mot : qu'il voulait d'elle et de ses compagnes faire des missionnaires. Cette parole transporta Adèle et dissipa tous les ombrages de son esprit : elle avait vraiment le zèle des âmes : elle s'abandonna à son directeur.

Il eût voulu établir le nouvel institut à Bordeaux.

Adèle n'y voyait point de difficulté ; elle était prête à quitter son pays; mais M^r l'évêque d'Agen réclama contre ce dessein et voulut que Fessai se fit dans sa ville épiscopale. On se mit aussitôt à l'œuvre; on loua une maison ; on songea à y disposer une chapelle; les dames de la ville s'offrirent à préparer le linge et les ornements. C'était une fête pour les âmes catholiques de voir l'Église affirmer sa puissance et sa fécondité, en créant une nouvelle famille religieuse. Cependant au milieu de cet enthousiasme, quelques-uns des membres de la petite association se prirent à réfléchir et à redouter même de suivre « la chère Adèle » jusqu'au bout de ses desseins. Celle-ci en vain essayait de rallier ses troupes, gourmandait et pressait les défaillantes : leur pusillanimité sembla atteindre son courage. Elle eut comme un moment d'hésitation. C'est une grande entreprise de former une famille religieuse. Adèle avait-elle mesuré ses forces? Elle s'ouvrit à sa mère de ses inquiétudes. Mme de Trenquelléon n'hésita pas, elle reconnut le démon à ses ruses. Le projet avait été mûri longtemps, il était approuvé par l'autorité et par des personnes éclairées: il fallait poursuivre son exécution. Adèle ferma les yeux et s'abandonna. Un dernier scrupule la troublait sans la faire hésiter : elle pouvait disposer de sa fortune en faveur de l'œuvre à fonder, elle ne voulait pas en être la supérieure. Elle supplia M. Chaminade de choisir quelque âme capable de lui communiquer à elle-

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même ainsi qu'à ses compagnes le véritable esprit religieux.

Tout était prêt cependant à Agen ; Adèle s'y rendit sur l'avis de M. Chaminade, après avoir dit adieu au château de ses pères. Elle conduisait avec elle trois compagnes: une?autre l'attendait déjà. Une de ces postulantes avait cinquante-huit ans. Quand elles se trouvèrent, le 23 mai 1816, toutes les cinq dans la maison qui leur était destinée, elles allèrent d'abord à la chapelle remercier Dieu et se livrèrent ensuite à toute leur allégresse. Le soir même arriva Mlle de Lamourous. Elle était envoyée par M. Chaminade pour diriger et régler les premiers efforts de la naissante communauté; et sa présence n'arrêta pas la joie. Le lendemain, M>r l'évêque d'Agen vint célébrer la messe dans la chapelle et bénir ces postulantes.

Mlle de Lamourous s'était tout aussitôt mise à l'œuvre, et son premier soin fut d'éloigner tout esprit de propriété et d'apprendre à ces nouvelles servantes de Marie qu'elles devaient former une famille. On sait le don de parole, la grâce exquise de langage, la soudaineté et le charme d'esprit de Mlle de Lamourous : quelle dut être son influence dans ce petit cénacle ! les beaux jours, les saintes ardeurs, les ineffables allégresses ! Quelque chose en transpirait au dehors, et plusieurs postulantes vinrent gr-ossir le petit nombre d'âmes privilégiées qui se serraient autour de l'admirable supérieure de la Mi-

séricorde. On s'occupait à faire des costumes religieux que M. Ghaminade avait indiqués, car il avait tout prévu. Au bout de quinze jours, il arriva plein d'ardeur et de désirs, tout prêt à mettre énergiquement la main à l'œuvre. Il voulut conférer avec chacune des postulantes et s'assurer de leur vocation ; il leur annonça que la clôture était une partie essentielle de son plan, et qu'entre les bonnes œuvres auxquelles il désignait les nouvelles religieuses qu'il allait former, il comptait les pensionnats et les externats.

La clôture n'était jamais, nous le savons, entrée dans les prévisions d'Adèle de Trenquelléon , elle sentait pour les pensionnats une certaine répugnance parce qu'à ses yeux ils exposaient les religieuses à beaucoup de dangers. C'était l'instruction des enfants de la campagne et le soin des malades abandonnés qu'elle avait toujours eus principalement en vue. Elle n'hésita pas cependant à renoncer à ses intentions personnelles et à se livrer, même pour le but où elle tendait, aux lumières de celui que la Providence lui avait donné pour directeur. Toutes ses compagnes ne l'imitèrent pas dans ce dépouillement de la volonté propre : quelques défections se manifestèrent. On persévéra néanmoins. M. Ghaminade estimait que les longues attentes de Mlle de Trenquelléon, son abnégation et sa charité pouvaient compter pour un noviciat, et il se préparait à lui donner l'habit religieux et à rece-

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voir ses vœux ainsi que ceux de ses compagnes. Il avait fixé le jour et commencé la retraite préparatoire, mais Mer l'Évêque cTAgen, craignant qu'il n'y eût là quelque précipitation, refusa de consentir à laisser donner l'habit à ces aspirantes. Ge fut un grand mécompte, on l'accepta.

M. Chaminade, après plusieurs semaines, songea à retourner à Bordeaux. Mlle de Lamourous ne pouvait non plus prolonger son séjour à Àgen. Ils délibérèrent à qui ils devaient confier la direction de la petite communauté naissante. Mlle de Lamourous estimait que la douceur et la paix de l'âme sont l'essence même de tout gouvernement. La vivacité de Mlle de Trenquelléon , l'émotion de son zèle quand le bien ne se faisait pas aussi promptement qu'elle eût désiré, portait ombrage à celle que ses pauvres filles de la Miséricorde appelaient si proprement « la bonne mère ». L'estime que celle-ci faisait d'ailleurs de la vertu de la fondatrice était assez grande pour qu'elle ne craignît pas de l'entretenir de ses perplexités.

— Vous êtes trop vive, lui disait-elle, trop empressée, vous ne seriez pas capable de gouverner ; vous gâteriez tout. Et lui désignant une de ses associées que l'opposition de ses parents empêchait de se réunir aux aspirantes :

— Je ne vois qu'elle, ajoutait- elle, qui pourrait être capable d'être supérieure : il faut faire une neuvaine pour que ses parents se décident à la laisser entrer.

MUe de Trenquelléon fît la neuvaine de tout son cœur : c'était bien véritablement qu'elle avait peur de la supériorité; et elle se réjouissait d'en voir le fardeau éloigné tout à fait de ses épaules, quand vinrent à tomber les obstacles qui retenaient son amie. Mais Mlle de Lamourous avait apprécié l'humilité de Mlle de Trenquelléon, et, persuadée qu'elle saurait dominer les défauts de son caractère, elle engagea M. Ghaminade à rétablir pour supérieure.

Le détail de la vie des nouvelles servantes de Marie pourrait être le sujet d'un tableau charmant. Autour d'Adèle de Trenquelléon, appelée désormais Marie de la Conception, la Providence avait réuni ce cortège aimable, dans leurs diverses physionomies, des âmes d'élite appelées à former une famille religieuse. M. Ghaminade leur avait recommandé la vie intérieure et cachée : l'amour des pauvres et le désir d'éclairer les âmes les portaient aux œuvres extérieures. Derrière leurs grilles, elles ne pouvaient plus aller voir les pauvres, elles les attirèrent à elles. Avant d'avoir reçu l'habit qu'elles ne prirent qu'aux fêtes de Noël 1816, avant d'avoir formulé leurs vœux dont les premiers ne furent prononcés qu'au mois de juillet 1817, elles avaient établi pour les filles des classes et des ouvroirs, et surtout elles s'étaient appliquées à l'œuvre des congrégations. Ces congrégations existaient depuis longtemps à Agen : pendant son séjour, M. Ghaminade leur avait donné la forme qu'elles avaient h

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Bordeaux et en avait confié le soin aux filles de Marie. Mme de Trenquelléon avait apporté à ce travail tout le feu de son âme. C'était bien son ancienne œuvre ; c'était le but et l'origine de sa vocation. Nous ne voulons pas décrire ici le mécanisme des congrégations, leurs diverses classes, et l'édification qu'elles procurèrent. Les conférences instituées dans leur sein étaient aussi nécessaires aux femmes qu'aux hommes, et elles se sont établies presque partout; diverses familles religieuses ont pris part à leurs travaux. A l'instigation de Mme de Trenquelléon, la Vénérable mère Emilie, à Villefranche de Rouergue, établit les conférences; Mme Genyer en faisait à Moissac, et nous avons déjà remarqué que Mlle de Lamourous s'en occupait à Bordeaux. Le besoin de l'instruction religieuse était le grand besoin de ces temps. Il fallait travailler à réparer les désastres de la Révolution Tant d'efforts sans doute ont été bénis ; néanmoins les crimes avaient été si grands et les ténèbres si profondes que les rayonnements de la lumière divine n'atteignent pas encore aujourd'hui l'âme des peuples assez complètement pour guider les sociétés et affermir les royaumes.

Les Filles de Marie, appliquées tout particulièrement aux congrégations et devenues vraiment des missionnaires, établirent ou développèrent ces conférences dans les diverses villes où elles fondèrent des établissements. Elles en possédaient cinq au

mois de janvier 1828, au moment de la mort de Mme de Trenquelléon. Depuis cette mort précieuse, un tiers ordre voué particulièrement au soin des écoles et des malades dans les campagnes, complète la première pensée de la fondatrice. Nous n'avons pas besoin d'entrer dans l'étude de l'esprit particulier de cet institut ni dans le détail de son développement. Nous avons voulu seulement une fois de plus, et l'histoire en est toujours aimable, noter les voies de la Providence sur une âme privilégiée et présenter au lecteur une des fleurs de l'admirable bouquet qu'un véritable historien pourrait composer sur la renaissance religieuse à l'aurore du xixe siècle.

En suivant le récit du pieux et discret biographe de Mme de Trenquelléon, nous l'avons parfois un peu complété : le but de l'historien a été de dessiner au crayon un simple profil uniquement destiné aux Filles de Marie. Cependant les exemples des serviteurs de Dieu n'appartiennent pas uniquement à leurs familles particulières, et il faut édifier tout le public : c'est pour lui, d'ailleurs, qu'on imprime. Le savant et pieux Bénédictin qui a composé la Vie de Mme de Trenquelléon l'a un peu oublié, et il a laissé dans son livre quelques lacunes fâcheuses assez nuisibles au récit.

L'hagiographie est un genre littéraire qui a eu beaucoup d'éclat en France; elle a ses règles comme toute espèce de composition. Les héros doivent être

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expliqués au lecteur qui a besoin de se rendre compte du motif des actions qu'il leur voit faire. Or, dans la Vie de Mme de Trenquellèon, un des principaux personnages est loin d'être suffisamment indiqué: la part que M. Ghaminade prend à la fondation des Filles de Marie n'est même pas gracieuse, et l'historien a oublié de montrer en quoi elle fut bienfaisante. Ce prêtre apparaît subitement au milieu du récit où il était à peine annoncé. Il impose sa volonté sans se soucier le moins du monde de celle de Mme de Trenquellèon, ni de ses vues auxquelles les lecteurs avaient déjà pris goût : il disparaît ensuite complètement, emportant un sacrifice sur l'avantage duquel on n'est pas édifié. Rien n'est dit d'ailleurs de l'intérêt que M. Ghaminade porta toujours aux Filles de Marie, des services qu'il leur rendit, du dévouement paternel qu'il témoigna au noviciat, et dont il put donner des preuves abondantes surtout lorsqu'il fut à Bordeaux. Aussi l'historien a beau dire que les filles de Marie reconnaissent M. Ghaminade pour leur fondateur comme les "Visitandines font saint François de Sales; le lecteur trouve les procédés de l'évêque de Genève, dans leur suave fermeté, bien différents de ceux qu'on lui fait voir; les renoncements absolus et fréquents, inspirés à Mme de Chantai et aux premières mères de la Visitation par saint François, ont en effet une charité et une grâce dont la Vie de Mme de Trenquellèon ne laisse aucune impression. Historique^

ment et littérairement parlant, il doit y avoir là une lacune. Elle est fâcheuse.

Mlk de Lamourous n'a pas une part aussi importante que M. Ghaminade à la fondation des Filles de Marie; toutefois, elle a assez mis la main à cette entreprise pour que le lecteur désire faire avec elle une ample connaissance; l'historien satisfait-il ce désir? Proflte-il de la bonne fortune que lui offrait son sujet, de montrer un si grand et si intéressant personnage ? Assurément la réserve du pieux historien est excessive.

J'ai déjà signalé sa discrétion vis-à-vis de la mère Gertrude du Tréjet qu'il indique et qu'il s'abstient de nommer. La même discrétion s'accuse davantage vis-à-vis de la Vénérable Emilie de Rodât, de Villefranche; l'historien s'est encore gardé de la nommer tout en reproduisant un fragment, un seul, d'une des lettres que lui avait écrites la mère de Trenquelléon. Les relations entre ces deux grandes âmes ont cependant été intimes et fréquentes, et on en conserve de précieux documents.

Dès 1807, Adèle avait entendu parler d'Emilie à Figeac. MUe de Rodât était venue essayer sa vocation auprès des sœurs de Nevers. Elle les avait quittées en leur laissant une grande estime de ses vertus. Sans doute, ce fut la vénérable mère Gertrude qui fit entrevoir à Mlle de Trenquelléon le concours qu'Emilie pourrait donner « à la petite société spirituelle » de l'amour de Dieu, qu'Adèle soutenait alors

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surtout de ses lettres. Ce ne fut pas le désir, ce fut l'occasion qui manqua à Mlle de Trenquelléon pour entrer de suite en correspondance. Plus tard, lorsque les Filles de Marie furent fondées à Agen, et que, de son côté, la mère Emilie eut commencé son institut de la Sainte-Famille, la mère de Trenquelléon, toujours ardente et entreprenante, ne craignit pas de proposer à la Vénérable d'instituer àVillefrancheles congrégations. Des rapports s'établirent entre Agen et Villefranche : ils se multiplièrent quand ces deux âmes généreuses songèrent à fondre ensemble leurs efforts et à unir leurs deux familles. Ce projet, qui ne put aboutir malgré le désir des deux fondatrices, donna lieu entre elles à une correspondance active. Les lettres de la mère Emilie ont-elles été conservées ? La Sainte-Famille a gardé avec soin toutes celles de Mme de Trenquelléon; la copie en forme un gros cahier dont l'historien de la mère Emilie a donné une analyse et de nombreuses citations. Comment l'historien de' Mme de Trenquelléon a-t-il négligé ces documents, qui, dans leur énergie et leur abandon, montrent si bien la charité, la fougue, le caractère ardent et l'âme toute de feu de sa vénérable héroïne?

T. Il

Août 1858.

Le Journal des Débats, qui a parfois varié dans ses opinions politiques, n'a pas non plus toujours professé les mêmes doctrines religieuses. Il fut un temps où cette feuille était loin de chercher à résoudre le problème qu'elle semble s'être proposé de nos jours, d'unir un peu de littérature, de science et de politesse aux principes du Siècle. En 1804, le Journal des Débats enregistrait la mort d'un père Jésuite : le P. Nicolas Beauregard, (1) dont les

(1) Jean-Nicolas Beauregard, né à Metz le 4 décembre 1733, entré à seize ans, en 1749, au noviciat de la Compagnie de Jésus, fut ordonné prêtre en 1762, fit ses grands vœux et fut admis profès. Un mois après, le second arrêt du Parlement de Paris prononçait l'exclusion des Jésuites. Ce ne fut qu'après le ban-

prédications eurent tant de retentissement aux dernières années de la monarchie et furent parfois animées de mouvements extraordinaires et presque prophétiques. Chassé de France par la Révolution, après avoir été chassé de sa Compagnie par la monarchie, le P. Beauregard était mort en Allemagne, à soixante-treize ans; le Journal des Débats s'écriait à son sujet : x En déplorant de si grandes pertes, on ne peut s'empêcher de demander qui remplira ces vides que la mort cause parmi nous et comment nous viendront d'autres hommes pour remplacer de pareils hommes. »

Il s'agissait d'un religieux de l'ancienne Compagnie de Jésus, qui, déchargé de ses vœux, avait toujours cherché à en remplir les obligations et aspiré à en reprendre le joug. Quelques années avant sa mort, il avait offert les débris de ses forces au général de sa Société renaissante, et, comme il le disait, par une seconde grâce presque aussi privilégiée que la première et par une seconde vocation, il avait été agrégé et incorporé à la province des Jésuites de Russie. Je ne sais si le Journal des

nissement et même la suppression de la Compagnie que le P. Beauregard commença ses prédications en France. Elles eurent un grand éclat et s'illuminaient parfois d'accents prophétiques. Pendant la Révolution, il émigra et fut tantôt en Angleterre et tantôt en Allemagne. Il prêcha avec fruit au milieu des émigrés. Ayant appris que la Compagnie de Jésus se reformait en Russie, il s'y fit agréger en 1803. Il mourut le 27 juillet 1804, au château de Greeningen.

Débats connaissait ces derniers détails, et s'il était au courant des diverses tentatives entreprises depuis plusieurs années, avec l'agrément du Saint- Siège, par des âmes ardentes et énergiques pour faire revivre la Société de Jésus dans les diverses contrées du monde catholique. Mais ce que ce journal disait il y a un demi-siècle en voyant tomber un des débris de l'ancienne Compagnie, on peut le répéter en voyant disparaître l'un après l'autre les ouvriers de cette merveilleuse renaissance, dont la bulle Sollicituclo omnium ecolesiarum couronna, consacra, unit, dirigea et redoubla les efforts.

Avec les fondations, rien n'est merveilleux comme les renaissances. Nous ne voulons pas signaler en détail toutes les préparations et les conduites de la Providence dans ce grand œuvre, consommé par la bulle de Pie VII, que nous venons de rappeler, du mois d'août 1814. L'orage qui préluda à notre Révolution semblait avoir éteint le foyer allumé, au xvie siècle, par saint Ignace pour dissiper et éloigner les ténèbres envahissantes du protestantisme ; mais comme il est dans les lois de la Providence d'obliger son ennemi à confesser la vérité et de tirer des œuvres et des efforts même de l'enfer la glorification des desseins divins, la Révolution française, qui devait consommer le triomphe de la philosophie et ruiner tout à fait l'Église, servit à faire revivre la Compagnie de Jésus plus promptement que le Saint- Siège lui-même n'eût espéré.

Lorsque M. Tassin, de Saint-Sulpice (1), admirait, aux derniers jours de la Monarchie, un petit groupe de séminaristes se préparant aux ordres sacrés, et que considérant la piété et les dons érainents des abbés de Tournely (2), entre autres, de Broglie (3), Varin (4), deGrivel (5), il disait : «Vous verrez ces jeunes gens former une société qui produira de grands fruits dans l'Église ! » il ne savait pas que c'était la Révolution qui devait exciter la fécondité de ces âmes. Elle parut d'abord renverser la vocation du plus grand nombre et ruiner le noyau et le germe de la petite association qu'ils avaient formée au séminaire. Le P. Varin, destiné dès sa jeunesse à l'état ecclésiastique, quitta Saint-Sulpice et Paris le jour même de la prise de la Bastille : l'année

(1) Mort à la Trappe.

(2) François Eléonor, né à Laval le 31 octobre 1767.

(3) Deux fils du maréchal de Broglie (Victor-François) étaient alors à Saint-Sulpice : Maurice- Jean-Madeleine, né en 1766, mort en 1821 (30 juillet), évêque de Gand après l'avoir été d'Acqui en Piémont et dont on connaît le rôle ; Charles, qui prit part avec le P. Tournely et le P. Varin à la fondation des Pères de la Foi ; il ne voulut pas entrer comme ses confrères dans la Compagnie de Jésus et vécut dans le schisme anticoncordataire de la petite Église qu'il n'abjura en se soumettant au Saint-Siège, qu'au mois de janvier 1842.

(4) Joseph, né à Besançon, le 7 février 1769.

(5) Fidèle de Grivel, né en Franche-Comté, le 17 décembre 1769, entra dans la Société des Pères du Sacré-Cœur et se réunit en 1803 aux Jésuites de Russie, fut visiteur en Angleterre; envoyé ensuite au Maryland, il y est mort en 1842, à Georgetown.

suivante il émigrait. Beaucoup de ses condisciples, soit à cause de leur vocation, soit à cause de leur naissance, furent obligés d'émigrer aussi, et ils se trouvèrent dispersés à tous les vents du monde.

Dans cette furieuse tempête où était livrée la société entière, les uns hésitaient sur leur vocation, les autres croyaient l'avoir abandonnée. Le P. Varin était de ces derniers. Il avait pris les armes sans répugnance, il se croyait engagé désormais dans la carrière militaire et même déjà dans les plaisirs du monde. Une victoire qu'il remporta sur lui-même, fut peut-être récompensée par la grâce définitive qui assura son avenir. Après deux campagnes à l'armée de Condé, il n'avait déjà plus beaucoup sans doute des allures de l'ancien séminariste de Saint-Sulpice. Toutefois, quand, sur l'avis de sa famille et pour occuper généreusement sa jeunesse, il avait pris les armes, sa mère lui avait dit en l'embrassant et en revenant vers lui une dernière fois :

« Mon fils, je t'en conjure, ne perds jamais la crainte de Dieu . t>

Le jeune homme avait été fidèle dans les camps. Mais à un moment de repos, au sein de la société émigrée, encore si brillante et si légère pendant ces premières années de l'exil, il sentit s'éveiller en lui un vif attrait pour les plaisirs du monde : il leur ouvrait déjà son cœur, il allait peut-être leur livrer son âme. Sa sœur, voyant le danger où il s'exposait, lui* rappela la gravité de ses premières années. Il

sentit quelque contrariété à ce souvenir, cependant il ne l'éloigna pas ; et tout en restant déterminé à ne pas renoncer à une partie de plaisir projetée, il se tourna vers les pensées de son ancien temps ; ses yeux tombèrent alors sur un livre et y rencontrèrent la prière attribuée à saint Bernard : Mémorare. Il la lut machinalement d'abord, il la récita ensuite pour savoir s'il s'en souviendrait ; il recommence une troisième fois, et son âme s'ouvre, il tombe à genoux et se consacre à la sainte Vierge. Afin de ne pas être tenté de paraître aux réunions qui l'attiraient, il quitte à l'instant même la ville où il était venu passer quelques jours auprès des siens. Pour affermir sa résolution, le jeune officier eut recours le lendemain aux sacrements, qu'il n'avait, il est vrai, jamais abandonnés. Une lutte alors s'établit dans son cœur : il se sentait attiré de nouveau vers un état différent de celui qu'il avait embrassé; il voulait cependant continuer cette carrière des armes où il se plaisait ; il ne voulait pas se refuser à Dieu, mais il demandait du délai :

« Encore un an, disait-il, et ensuite je suis à vous! »

Il trouvait son honneur engagé à rester tout ce temps sous les drapaux, et il tenait à assister à une bataille. Il se rendait à envers, et il espérait en route voir à Ruremonde son ami, son ancien condisciple de séminaire, Charles de Broglie, dont le nom pouvait lui être utile à appuyer une demande qu'il

voulait faire d'entrer dans les housards de Ghoiseul. L'abbé Charles de Broglie, en émigrant, ne s'était pas séparé de son condisciple de séminaire, Eléonor de Tournely. Ils s'étaient réfugiés en Belgique et y avaient continué, dans une solitude profonde, leurs exercices de piété et leurs études théologiques. Ils goûtaient particulièrement les écrits des disciples de Saint-Ignace et s'appliquaient avec un attrait particulier à s'enquérir des règles et du genre de vie de ces religieux. Après deux ans d'études, de prières et de méditation, l'invasion des armées françaises les obligea de se retirer à Anvers. Ils y trouvèrent un grand nombre de prêtres français. Ceux-ci pouvaient-ils, en présence des désastres de la France, s'occuper d'autre chose que de chercher des remèdes à tant de maux? Ils se réunissaient pour en conférer; MM. de Broglie et de Tournely ne refusèrent pas d'assister à ces réunions, où les conviait pour ainsi dire leur sacerdoce. Ils ne tardèrent pas à reconnaître que le temps s'y passait en paroles stériles et en projets chimériques. Ils songeaient, ils se disaient l'un à l'autre qu'ils atteindraient plus sûrement le but où Ton visait, s'ils pouvaient se former aux pratiques de la vie religieuse et s'associer quelques jeunes gens désireux d'embrasser le même genre de vie. Les règles et l'esprit de saint Ignace se présentèrent à eux comme ce qu'ils devaient adopter. L'abbé de Tournely, dès l'abord, 'pensa que la réalisation de ce projet était dans les

desseins de Dieu; mais les difficultés l'épouvantaient. Il était jeune, et ne voulant, non plus que son compagnon, se fier à ses seules lumières, ils consultèrent des ecclésiastiques distingués et des prélats comme eux en exil, qui applaudirent à leurs intentions. Les deux amis firent un pèlerinage à Notre-Dame da Hal, pour se placer sous la protection de la sainte Vierge, et se mirent en retraite. Les grâces et les lumières les plus abondantes leur furent communiquées ; l'abbé de Tournely en fut comme inondé. Plus d'hésitation, plus de scrupules, plus de timidité : il se sentit rempli de courage. Le nom que devait porter la petite société qu'il voulait former, lui fut suggéré pendant une oraison aux pieds du crucrifix; ce fut celui de Société du Sacré- Cœur de Jésus. En garde contre les illusions de son esprit, il s'ouvrit de tout à son directeur; et celui-ci, croyant voir de plus (en plus clairement la volonté divine, s'appliqua à procurer la réalisation de ce projet. Bientôt deux nouveaux compagnons sortant de l'armée de Condé se joignirent aux premiers fondateurs. Ceux-ci avaient tout d'abord songé l'un et l'autre à un de leurs anciens condisciples de séminaire, dont la piété et le mérite leur étaient connus, et ils avaient écrit à celui qui fut depuis le P. Varin, pour l'informer de leur entreprise et l'engager à s'unir à eux. Mais le jeune militaire, avons-nous dit, avait en tête d'autres projets dont il poursuivait la réalisation en venant embrasser ses amis.

Il ne les trouva pas à Ruremoncle; l'amitié et aussi le désir d'entrer dans les liousards l'engagèrent à se détourner de sa route pour aller les trouver à Venloo. Heureux de le voir, ses amis auraient voulu ne pas le laisser échapper ; ils l'entretinrent longuement de leurs intentions, et pour la première fois de sa vie il les trouva importuns, dit-il. Toutefois leur importunité se rabattit à lui demander de se confesser et de communier avant de les quitter. Il ne devait rester que quelques heures auprès d'eux. Il se sentait épuisé des fatigues de la route : il ne croyait pas même avoir la force de se rendre à l'église. Il céda néanmoins; laissons-le parler :

« Enfin j'approche de la sainte Table; grâces à jamais vous soient rendues, ô mon Dieu! un moment, un seul moment m'a changé, m'a changé entièrement et pour toujours. L'extrême lassitude que je ressentais un instant auparavant, avait disparu et fait place à un état de bien-être, de paix et de tranquillité qui me permit d'entendre clairement la voix de mon Dieu.... Dans le calme le plus parfait tout se manifeste en un moment, et si clairement à mes yeux, qu'au sortir de l'église je ne pus m'empêcher de dire hautement à mon cher Charles, de la main de qui j'avais reçu le bon Dieu : — Oui, quand même le bon Dieu m'aurait envoyé un ange pour me faire connaître sa volonté, je n'aurais pas une certitude plus entière; je n'hésite plus; ce soir je ♦pars avec vous, »

On était alors au printemps de 1794. En se donnant à cette Société, le P. Varin, qui devait en être le supérieur, avait dit encore :

— Faites de moi tout ce que vous voudrez, excepté un moine.

Le P. de Tournely lui répondit :

— Soyez tranquille, vous serez toujours militaire ; la Société dans laquelle vous entrez est composée de militaires : tous, excepté Charles de Broglie et et moi, sont sortis de Tannée de Gondé. Les règlements sont tous militaires, nous serons à Dieu militairement.

C'était bien là l'esprit de saint Ignace.

Toutefois, cette nouvelle milice était bien différente de celle que nos jeunes gens avaient connue. Il fallait vivre dans la pauvreté, en porter les insignes, mendier souvent, et au milieu des vicissitudes qui bouleversaient l'Europe en ce moment, n'avoir pas même un asile stable pour s'instruire et méditer dans l'humilité l'oubli du monde. Je ne veux pas entreprendre de raconter cette histoire. Rien n'est beau cependant comme la fermeté des âmes et leur persévérance |dans les desseins divins qu'elles croient avoir reconnus et que l'esprit des ténèbres s'efforce pour ainsi dire d'écraser dans le silence avant que rien en soit révélé aux hommes. Les cœurs d'élite qui s'étaient placés sous la protection du Sacré-Cœur de Jésus devaient triompher de tout. Leur plus cruelle épreuve fut la

mort de leur supérieur et de leur guidé, en 1797 (1). Le P. de Tournely semblait l'appui et la force de la Société : âme privilégiée, distinguée par de grandes faveurs spirituelles, intimement unie à Dieu, esprit clairvoyant et intrépide, rien ne paraissait pouvoir le remplacer auprès de ses frères, et sa mort devait humainement ruiner toutes leurs espérances. Nolite timere, pusillus grex. Comme le Père venait d'expirer à peine âgé de trente ans, victime de sa charité, ses confrères prenaient sur son corps l'engagement de persévérer dans leur entreprise. Peu de jours après, ils élurent le P. Varin pour leur supérieur.

Deux ans après, en 1799, la Société du Sacré- Cœur de Jésus s'unit à celle des Pères de la Foi, dont elle prit le nom, et qui se proposait la même fin, de faire revivre l'esprit et la règle de saint Ignace. C'est sous ce nom de Pères de la Foi qu'ils rentrèrent peu à peu en France, y subirent toutes sortes de vicissitudes, jetèrent un grand éclat dans les missions et dans renseignement, et finirent par être dispersés par l'autorité civile. Ils purent reconstituer leur société en 1814; ils se réunirent en effet, mais dans le sein de la Compagnie de Jésus, que le pape Pie VII venait de rétablir dans tout l'univers.

En rentrant en France, en 1800, les Pères de la

(*1) 30 juin 1797, à Hagenbrum.

Foi avaient trouvé la mémoire de la Compagnie toujours vivante dans certaines âmes. Les familles avaient encore des traditions, et les souvenirs s'y conservaient. Quelques cœurs même, préservés du contract de l'impiété au milieu des bouleversements qu'on venait de traverser, aspiraient, sans s'en rendre compte, à la vie religieuse; les discours, les exemples des Pères de la Foi les attirèrent bientôt. Le P. Sellier (1) était de ces âmes préservées qui furent heureuses de courir sous le joug du Seigneur. Il était d'une famille obscure de Picardie. Un de ses oncles, curé dans le diocèse d'Amiens, avait été élevé dans un des collèges de la Compagnie, et avait gardé de ses maîtres un souvenir d'estime et de respect dont il entretenait souvent son neveu. Celuici, plus jeune que le P. Varin de quelques années, terminait à peine les études littéraires les plus brillantes, lorsque éclatèrent les premiers tumultes de la Révolution française. Ne se rendant pas dans sa province un compte fort exact des glorieuses conquêtes que l'on faisait, assure-t-on, en ces jours de tumulte, voyant tout bouleversé et brisé, Louis Sellier ne put s'engager dans aucune carrière; et demeurant chez son père, il s'appliqua aux travaux agricoles du petit domaine de la famille. Au mois d'octobre 1793 il fut appelé sous les drapeaux. A la veille de partir, grâce à une légère infirmité et à

(1) Louis Sellier, né à Hangest-sur-Somme, le 20 juillet 177?,

un peu de protection, il fut rayé des contrôles. 11 était alors à Amiens; et au lieu de le laisser retourner à son village, Hangest-sur-Somme, le protecteur qui l'avait fait exempter du service militaire, lui ouvrit la carrière de la bureaucratie au district d'Amiens.

Louis Sellier s'appliqua à y rendre toutes sortes de services aux pauvres, aux prêtres, à tous ceux qui souffraient et étaient persécutés; il sauva des ornements religieux, et fit tout le bien qu'un honnête homme pouvait faire dans cette position. Néanmoins il regretta toute sa vie d'avoir participé à ces administrations qui désolaient alors la France :

« Je ne me suis pas assis dans la chaire de pestilence, disait-il en empruntant les paroles d'un psaume, mais Abii in concilie* impiorum; j'ai assisté à leurs délibérations, j'ai pris part à leurs résolutions administratives, j'ai même servi de secrétaire lorsqu'on a ôté les ornements du collège... Combien cet acte me répugnait; je l'ai accompli néanmoins, et je suis resté quatre ans dans ces fonctions; je puis donc dire et in via peccatorum steti. C'est un vrai malheur pour moi. »

Ce malheur d'avoir concouru à une administration malfaisante n'est pas également senti par toutes les âmes. Un autre malheur qn'il déplorait amèrement, c'était d'être resté éloigné des sacrements. Les temps étaient difficiles; toutefois, il lui semblait qu'avec un peu plus de courage il eût trouvé moyen

de se confesser, et il accusait sa lâcheté. Gomme l'ennemi se sert de tout pour écarter les âmes des sources salutaires, le P. Sellier reconnaissait encore que la crainte de mal faire sa confession s'ajoutait dans son esprit aux difficultés qu'une pareille entreprise devait rencontrer dans ces jours de troubles. Tout en restant ainsi étranger aux pratiques de religion, il avait néanmoins en horreur le schisme et l'impiété : et dans sa vieillesse, il rendait grâce à Dieu d'avoir préservé son innocence, au point qu'à l'âge de vingt-cinq ans, malgré le milieu où ses humbles fonctions de commis d'administration d'un district l'avaient obligé de vivre, il ignorait encore ce que tant d'enfants savent malheureusement à présent, écrivait-il en 1819.

Après être resté quatre ans dans les bureaux du district, alors qu'un peu de paix et de calme, quelque liberté du moins, commençait à renaître, il s'adonna à l'éducation de la jeunesse; il avait déjà exercé son zèle dans quelques leçons particulières; il éleva un pensionnat vers la fin de 1797. En même temps, il ouvrit son cœur à cette vérité qu'il n'avait jamais voulu éloigner de lui, mais qu'il n'avait pas recherchée avec assez de zèle. Il avait, durant ses études, durant sa dernière année surtout, reçu de Dieu des grâces signalées. Il retrouva son ancienne ferveur du jour où il s'approcha de la sainte Table. Il n'y trouva pas, commefleP. Varin, du premier coup sa voie et une lumière éclatante; mais il en-

trevit quelque chose, surtout il sentit effectivement tout le bonheur de s'unir à Dieu. Il rentra dans les sentiers de son ancienne piété, elle redoublait tous les jours, ses communions devenaient de plus en plus fréquentes. La Société de Jésus apparaissait sans cesse à son esprit; il se souvenait des paroles de son oncle, de ses éloges; il ne songeait pas au rétablissement de la Compagnie ; il n'osait se permettre de désirer, mais il ne pouvait s'empêcher de soupirer ; et il se disait que s'il eût vécu au temp s de la Compagnie, son bonheur eût été d'en faire partie. Il en était là, lorsqu'en 1799 il entendit parler de l'association du Sacré-Cœur de Jésus, formée depuis plusieurs années en Allemagne dans le but de faire revivre l'institut de Saint-Ignace.

« Elles existent encore, ces congrégations vouées au nom de Jésus, s'écrie-t-il aussitôt; dans le moment où l'empire de l'Antéchrist expire, la main puissante de Dieu semble vouloir ressusciter les Jésuites. Que je serais heureux, ajoute-t-il, si la Providence m'appelait dans cet institut ! »

Un. an après, au mois d'octobre 1800, il eut de nouveaux renseignements : il apprit la réunion des deux Sociétés 'du Sacré-Cœur de Jésus et des Pères de la Foi; il connut les encouragements donnés par le pape Pie VI à leur entreprise.

« 0 mon Dieu! écrit-il alors, seraient-ce donc là ceux que vous destinez à régénérer le monde ? tout semble le faire croire. Que j'aime à me persuader

que ces hommes sont les nouveaux apôtres que vous préparez à la France et à tout l'univers! Ah! que je serais heureux si j'étais un jour du nombre de ceux qui n'auront d'autres maximes que celle-ci : Tout à Jésus, tout pour Jésus, tout par Jésus,... Quand je considère ce que je suis, je reconnais que je ne suis pas digne d'une aussi grande faveur. »

En 1800, tout en voulant accroître et faire prospérer leur société, les Pères de la Foi ne songeaient pas à faire grand bruit. Aussi, quand il osait à peine écouter ses désirs, notre instituteur ignorait que depuis plusieurs mois ces Pères étaient à Paris. Le P. Varin et deux de ses confrères (1) étaient en effet entrés dans cette capitale au mois de juin de cette même année, le jour de la fête de saint François-Régis. Ils étaient venus d'Allemagne à pied, demandant l'aumône le long de la route, sans papiers et à travers mille dangers. En passant à Augsbourg, ils avaient pris la bénédiction et les conseils de l'Archevêque de Paris, M. de Juigné (2). A leur arrivée dans la capitale, un jeune prêtre, qui est aujourd'hui l'ancien évoque de Grenoble,

(1) Les PP. Roger et Halnat. (Voir les notices historiques sur quelques membres de la Société des Pères du Sacré-Cœur et de la Compagnie de Jésus, par le P. A. Guidé.)

(2) Antoine-Eléonor Leclerc de Juigné, évêque de Châlons en 1764, successeur en 1781 de Christophe de Beaumont à l'archevêché de Paris, se rendit célèbre par sa charité, émigra et, en 1802, au moment du Concordat, rentra en France pour remettre sa démission aux mains de Pie VII; est mort à Paris en 1811 ,

M^r Philibert de Braillard (1), leur proposa de commencer à exercer leur zèle dans les hôpitaux : c'était une œuvre que les anciens de la Compagnie de Jésus avaient toujours pratiquée; les nouveaux venus abordèrent la Salpêtrière et Bicêtre. Il y avait dix ans qu'aucun prêtre n'avait paru dans ces établissements, et les Pères y trouvèrent de quoi exercer leur zèle de toutes manières ; ils trouvèrent aussi à continuer l'exercice de la pauvreté : ils vivaient d'aumônes, au jour le jour : la Providence venait à leur aide, d'une façon sinon merveilleuse, du moins bien précieuse, quand leurs besoins étaient trop pressants.

Tout en passant quatorze heures par jour à confesser et à catéchiser dans ces deux hospices de la vieillesse, ils commencèrent à étendre leur renom. Plusieurs prêtres zélés s'adjoignirent à eux, et ils eurent bientôt une seconde maison à Lyon. Les frais de premier établissement ne furent pas bien onéreux, il est vrai. On envoya deux Pères dans cette ville. Y allèrent-ils à pied, comme les autres étaient venus à Paris ? L'histoire ne s'en explique pas, et je ne déciderai pas la question. La pénurie des ouvriers était extrême, les besoins immenses. Ce n'étaient pas seulement les laïques qu'il fallait

(1) Évêque de Grenoble, août 1826, après avoir été curé de Saint-Etienne-du-Mont à Paris ; démissionnaire en 1852, mort le 2 décembre 1860; son épiscopat a été illustré par l'apparition de la sainte Vierge sur la montagne de laSalette.

w236 LES SERVITEURS DE DIEU

instruire et ramener aux sacrements, dans beaucoup de paroisses il fallait aussi relever le clergé : au diocèse de Versailles, les Pères trouvèrent une paroisse que le curé n'avait jamais quittée. Il avait prêté le serment, il l'avait ensuite rétracté, mais il avait cessé tout exercice du culte. Les enfants n'étaient pas baptisés, les mariages n'étaient pas bénis, aucun sacrement n'était administré depuis dix ans. L'Eglise était horriblement profanée ; il fallut la purifier, réconcilier le curé et le préparer à ses fonctions, l'engager à parler à ses ouailles, qui ne connaissaient plus sa voix. Pour des entreprises pareilles, les Pères de la Foi s'aidaient de tout le concours qu'ils pouvaient rencontrer. Dans la détresse où se trouvait l'Église, ils s'efforçaient d'utiliser toutes les forces que le zèle avait conservées dans les âmes. On marchait avec une telle confiance d'ailleurs que le P. Varin, au milieu du dénuement et de l'isolement où il était, n'hésita pas alors à poser les fondements de la Congrégation des Dames du Sacré-Cœur. Dans leurs méditations de l'exil, dans leurs conférences sur les moyens de secourir la France, nos émigrés s'étaient convaincus de la nécessité d'une congrégation de Dames pour l'enseignement. Le P. de Tournely avait même essayé d'en réunir les premiers éléments, et sans se laisser décourager par la ruine de cette première tentative, il avait assuré à son ami qu'une pareille fondation entrait dans les intentions de la Provi-

dence, et que tôt ou tard elle se réaliserait. A peine arrivé à Paris, le P. Varin avait cru rencontrer dans la sœur du premier prêtre qu'il reçut dans la société de la Foi (1), un instrument préparé par Dieu, et il s'était mis aussitôt à l'œuvre.

Dans son pensionnat d'Amiens, Louis Sellier ignorait encore toutes ces œuvres : le bruit lui en parvint en 1801. Aussitôt il s'offrit, lui et son établissement, aux Pères de la Foi. Le P. Varin, après avoir accepté l'établissement d'éducation, qui était déjà prospère, embrassa le directeur en lui disant :

— Dès ce jour, je vous compte pour un des nôtres.

A ce moment décisif, une sorte d'hésitation se manifesta dans cette âme qui avait couru avec tant de désir au-devant du joug qu'on lui proposait. Elle ne recula pas, il est vrai, en présence du sacrifice ; mais, n'osant pour ainsi dire y mettre la main ellemême, elle s'en rapporta à un ancien religieux qui résidait alors à plusieurs lieues d'Amiens. LeP. Varin partit aussitôt à pied pour voir ce prêtre, obtint son consentement, et, à son retour, il admit définitivement Louis Sellier comme postulant à la Société de la Foi.

Quand celui-ci arriva à Paris pour commencer à

(l)Le P. Louis Barat, né à Joigny, en 1768, mort k Paris le 184*i.Sa sœur, madame Barat, est morte, dans un âge très avancé, supérieure de la Congrégation des Dames du Sacré-Cœur.

pratiquer les exercices de saint Ignace, les Pères n'étaient déjà plus dans la détresse des premiers jours ; on fit même en faveur du nouveau venu disposer une chambre à peu près convenable. La pauvreté de toutes choses, cependant, lui parut sinon excessive, du moins assez complète. Il avait surmonté ses premières répugnances, et il commençait à s'habituer à ce qu'il regardait comme le dénuement, lorsqu'il eut à parler au P. Varin et à chercher sa chambre. Il la trouva sous la tuile : un réduit sombre, pour tout lit un méchant grabat sans draps ni matelas, garni d'une paillasse et d'une simple couverture. La vue de cette pauvreté du supérieur enivra pour ainsi dire le novice et servit à faire fructifier dans son cœur les exercices de saint Ignace qu'il suivait en ce moment.

Le pensionnat que le P. Sellier avait établi à Amiens, fut le germe de cette grande maison de Saint-Acheul dont l'éclat a été si vif et dont le souvenir vit toujours. La vie du P. Sellier suivit les diverses phases de cette maison. Il ne l'abandonna pour ainsi dire jamais. Tout en faisant ses études théologiques, il y était chargé d'une partie de l'enseignement; plus tard, il s'y reposait de ses fatigues de l'apostolat des missions, et y conservait toujours une influence extraordinaire sur les élèves. Obligé de transporter plusieurs fois et de dissoudre môme à plusieurs reprises cet établissement, le P. Sellier n'en abandonna jamais la pensée. Lorsque la Société

de la Foi fut dispersée en 1807 et qu'il eut accepté les fonctions de curé dans le diocèse d'Amiens, il garda un noyau d'élèves auprès de lui et tout son crédit sur la maison qu'il avait quittée ; c'était le lieu où la Providence le ramenait. Il y rentra en 1 809 : il en parut définitivement chassé en 1812 par l'Université. Deux ans après, sous l'autorité de l'évêque d'Amiens (1), il était au nombre des Pères de la Compagnie de Jésus qui s'établissaient dans l'ancienne abbaye de Saint-Acheul.

Pendant les années d'épreuves où la Société de la Foi avait été dispersée, le P. Sellier, qui avait accepté, avons-nous dit, les fonctions pastorales, avait montré une aptitude merveilleuse pour annoncer la parole divine ; et une fois admis dans la Compagnie de Jésus, sa vie se partagea dans le double labeur de la prédication et de l'enseignement de la jeunesse. La France avait besoin de la parole divine. Le P. Varin et ses confrères l'avaient reconnu dès leur rentrée dans la patrie ; et une fois que leur nombre se fut accru, ils avaient commencé des prédications en forme de mission. La première fut donnée à Tours en 1804. Le bienfait de ces prédications s'étendait à toute une ville, quelquefois à toute une partie d'un diocèse : les fruits en furent abondants et le retentissement prodigieux. Les exercices des missions provoquaient la bénédiction

(1) Claude-Jean-François de Mandolx, évêque d'Amiens de 1804 à 1816.

des mariages, le baptême des enfants, la première communion des adultes, et après une si longue interruption des exercices et des secours du culte, ils servaient à ramener et à réconcilier les âmes à TÉglise. Les Évêques les approuvaient et cherchaient à les multiplier. Le cardinal Fesch, ayant déjà détourné une fois le coup dont la police avait voulu frapper les Pères de la Foi, songea à créer un corps de missionnaires indépendants de leur société; en 1806, il s'adressa à M. Rauzan. La Société que celui-ci forma échappa en effet au coup qui frappa les Pères de la Foi Tannée suivante, mais elle succomba à son tour en 1809.

On sait avec quel éclat les missions furent reprises sous la Restauration. Quoique la Société des Missions de France, organisée et dirigée par M. Rauzan, ait été spécialement appliquée à cette œuvre, les Jésuites trouvèrent bien à glaner quelque peu dans le même champ. Le P. Sellier entre autres évanglisa le diocèse d'Amiens et les diocèses environnants avec des fruits prodigieux. Après la révolution de 1830, il fut appelé à la Louvesc en qualité de supérieur de la maison que les Pères de la Compagnie formèrent auprès du tombeau de saint François-Régis. On sait combien ce pèlerinage est fréquenté. Le zèle du P. Sellier ne se contentait pas du travail qui venait à lui ; à l'exemple du saint à qui il avait une particulière dévotion, il évangélisait les montagnes du Vivarais. Les souvenirs qu'il

a laissés dans ces contrées sont encore vivants. Au bout de quatre ans, il revint dans le nord de la France à cette résidence de Saint-Acheul, où il passa la plus grande partie de sa vie. Jusqu'à l'âge de soixante-dix-sept ans, il continua à annoncer la parole de Dieu avec une vigueur et un succès incroyables.

Ce qu'on raconte de l'éloquence du P. Sellier nous paraîtrait approcher de l'idéal que nous formerions volontiers de la prédication évangélique : éloquence populaire, capable cependant d'édifier et d'instruire les âmes les plus spirituelles, vive, entraînante, naturelle, dominant les esprits, ouvrant lestœurs : c'est là le véritable orateur. Le P. Sellier écrivait peu. Quelques notes lui suffisaient, et le plus souvent il s'en passait. Mais il priait et se mor* tifiait beaucoup. Pendant les exercices de ses missions, il passait souvent la nuit à genoux devant son crucifix, demandant à Dieu la conversion des pécheurs. Il se relevait delà illuminé et enflammé, avec une véhémence apostolique qui faisait frémir et qui charmait en même temps. Tous ceux qui l'entendaient étaient terrassés. On pouvait lui reprocher dans ses rapides improvisations de trop condescendre à l'auditoire qu'il aimait de préférence et de parler un peu trop exclusivement pour le peuple. Mais ces défauts, si on peut les appeler de la sorte, n'empêchaient ni le ravissement des esprits, ni l'enchaînement des cœurs.

Rien ne reste de l'orateur ; et le récit de ses missions continuelles, si grands et si édifiants qu'en aient été les résultats, serait peut-être même un peu fastidieux pour l'historien. Les âmes régénérées néanmoins forment une glorieuse couronne. Pour la conquérir, l'éloquence apostolique a ses secrets : et la vie intérieure du P. Sellier les révèle, Cet orateur, si occupé, qui n'écrivait pas ses sermons, était exact à écrire ses résolutions de retraite ; là on trouve toute la vie et toute l'histoire de son âme. On a le secret alors de la puissance de l'orateur ; les grandes mortifications, oil il s'adonnait pendant ses plus violents travaux, ne suffiraient pas, en effet, à expliquer cette auréole de sainteté qui l'entourait et cette vibration des âmes à ses moindres paroles. Il y a là un privilège qui ne s'acquiert pas en quelques heures ; il y faut une longue habitude de la prière, de l'humilité, de toutes les vertus et même de toutes les épreuves des amis particuliers de Jésus. Toujours uni à Dieu, perdu, confondu dans son indignité et sa reconnaissance, le P. Sellier connaissait les voies intérieures. Les épreuves ne lui manquaient pas. Tout appliqué à ses travaux apostoliques, il souffrait des sécheresses et des désolations réservées aux âmes favorisées. Toujours exact néanmoins à toutes les pratiques de sa règle, attaché au moindre de ses devoirs de dévotion, il ressentait et savourait même dans ces amertumes l'intime communication avec Dieu. Son âme con-

serva ainsi jusque dans la plus extrême vieillesse cette simplicité qui avait préservé ses premières années. La célébration de la messe était chaque jour pour lui un bonheur. Les dernières années de sa vie furent affligées d'infirmités cruelles, qui ne l'empêchèrent pas d'être exact à la règle, ni même d'exercer son ministère apostolique. Par une dernière ressemblance avec saint Régis, qu'il avait pris pour modèle, quelques heures avant sa mort et presque dans l'agonie, il put se confesser encore. Il avait près de quatre-vingt-deux ans quand il mourut en 1854.

Quatre ans auparavant, le R. P. Varin était mort à peu près au même âge. Bien qu'il ait souvent aussi annoncé la parole de Dieu et qu'il ait pris notamment une part importante aux premières missions des Pères de la Foi en 1804, il n'avait pas les dons de popularité que le P. Sellier possédait à un degré si éminent. Le P. Varin était un ouvrier intérieur. Il a passé la plus grande partie de sa vie dans les charges de la Compagnie ; et son moyen d'action était la direction. A une douceur, à une suavité, à une bonhomie incomparables il unissait une pointe d'esprit martial qui subsista jusqu'à la fin de sa vie. On peut, comme nous avons fait, rapprocher son nom de celui du P. Sellier. Leurs vies confondues dans une même vocation ont eu cependant chacune une mission diverse. Celle du P. Varin a été de rétablir en France la Compagnie de Jésus.

A travers les obstacles et les renversements, à force de douceur, de patience, d'énergie et de zèle, il est parvenu à son but : il a ramené dans notre pays, il y a développé la Compagnie de Jésus. Peu d'hommes auront eu une influence plus considérable et aussi bienfaisante de nos jours : et on peut bien répéter à son occasion la parole du Journal des Débats : « Quand nous viendront d'autres hommes pour remplacer de pareils hommes ? » Heureusement Dieu n'a pas mis de bornes à la fécondité de son Eglise ; et en admirant ces vaillants combattants qui vont, nous l'espérons, recevoir leur récompense, en considérant le vide qu'ils laissent dans nos rangs, il faut aussi rappeler et surtout mettre en pratique dans nos jours mauvais la devise qui les a soutenus et qui les a conduits dans toutes leurs entreprises : Confiance et courage !

MADAME GENYER

Février 1859.

Madame Genyer est née à Moissac en 1756.

A cette veille de la Révolution française, si les vérités étaient déjà diminuées parmi les hommes, les mœurs étaient encore profondément chrétiennes. Madame Genyer était Tunique fille issue d'une union qui donna le jour à quatorze enfants. Elevée avec la sollicitude la plus vive, elle trouva dans l'intérieur même de sa famille des exemples de vertu et surtout de charité qu'elle imita de bonne heure avec allégresse. Toute jeune, elle semblait prévenue de grâces particulières. Son nombreux cortège de frères lui marquait de grandes déférences et elle exerçait au milieu d'eux une sorte d'empire, que la politesse de ce temps facilitait d'ailleurs à ses vertus naissantes. Elle distinguait ceux qui

avaient le plus de piété. Malgré des scandales trop réels que les historiens ont beaucoup exagérés, et malgré l'influence croissante des doctrines philosophiques, une famille aussi nombreuse que celle dont nous parlons devait donner à l'Église un large tribut des siens. Quatre des frères de Madame Genyer embrassèrent l'état ecclésiastique. L'un d'eux se signala dès l'enfance par des dispositions précieuses : il était le confident privilégié de sa sœur, et ces enfants se répétaient souvent l'un à l'autre : ce II faut que nous soyons des saints. » Ce désir de la sainteté et cet amour de la vertu portaient-ils déjà la jeune fille à se diriger vers le jardin choisi de l'Epoux, où fleurissent la virginité et la pénitence? Il n'y a aucune raison de le supposer, et il faut croire que la voix qui parlait déjà à cette âme ardente ne lui demandait pas encore le sacrifice entier d'elle-même. La Providence voulait la laisser s'engager dans les affections du monde, afin d'éprouver dans la douleur et de fortifier chacune des fibres de ce cœur destiné à de grands travaux.

Marie-Jacquette-Roberte Gouges n'avait pas encore dix-sept ans, quand elle fut donnée en mariage à M. Pierre Genyer, riche négociant de Moissac. Il y avait entre les deux époux une certaine disproportion d'âge; et leur union, en mettant à la disposition de la jeune femme une grande fortune, lui apporta aussi de grands moyens d'exercer sa vertu. M. Genyer avait une sœur aînée. Celle-ci

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était habituée au gouvernement de la maison et son humeur difficile et jalouse servit à mettre en relief la patience et l'humilité de la jeune femme venue pour prendre le premier rang dans l'intérieur du ménage. Au milieu de sérieuses et excellentes qualités, M. Genyer était lui-même d'une violence extrême de caractère, et, ce qui semble extraordinaire à cette époque, il paraissait étranger à certaines pratiques essentielles de la religion. Par sa douceur, sa fermeté et sa vigilance, madame Genyer conquit néanmoins toute liberté pour le bien, elle prit un ascendant extraordinaire sur son mari et sur sa belle-sœur, et elle les força l'un et l'autre à une entière admiration. Ce ne fut pas sans avoir à passer par de rudes épreuves.

Elle n'était pas encore mère, elle atteignait à peine dix-huit ans, lorsqu'un jour de fête de saint Joseph, assistant à un sermon, elle se sentit touchée d'une façon extraordinaire ; son intérieur fut illuminé de clartés surnaturelles ; il lui fut donné de voir l'état de sa conscience et de se connaître elle-même; en même temps elle était pressée de travailler pour la gloire de Dieu et le bien du prochain plus efficacement qu'elle n'avait encore fait . Répondant à ces sollicitations et à ces grâces à la manière des grandes âmes, elle embrassa dès ce jour les voies de la pénitence, et sur l'heure promit à Dieu de jeûner tous les jours de sa vie. Elle fut fidèle à celte pratique et n'y dérogea que dans les temps de maladie

ou devant les sollicitudes trop vives que sa santé pouvait donner à son mari. La position de M. Genyer à Moissac exigeait que sa femme entretînt certaines relations de société. Elle fut fidèle à toutes les obligations de son rang; pour obéir et plaire à son mari, elle se montra même dans les compagnies mondaines, parée et habillée selon les exigences du jour. Elle ne leur sacrifia rien cependant de ce que réclament l'honnêteté et la pudeur, et elle avait de certaines et admirables industries pour racheter ce qu'elle accordait à l'élégance et au luxe. Avant de se parer des beaux et riches ajustements dont son mari voulait qu'elle se revêtît, elle mettait un cilice, et elle armait de pointes ses bracelets. Ainsi préparée, elle n'affrontait pas sans inquiétude les réunions du monde. Elle y avait rencontré une dame de piété et de vertu, obligée comme elle d'y faire figure. Elles se réunissaient, et au milieu du tourbillon des fêtes, parmi une foule occupée à se réjouir et appliquée à la vanité, les deux amies passaient leur temps à des entretiens spirituels et à des conversations qui intéressaient le progrès de leurs âmes.

En même temps qu'elle se tenait ainsi en garde contre l'esprit du monde au milieu duquel elle était obligée de vivre, madame Genyer redoublait ses pratiques de charité. Elle y avait été formée, avonsnous dit, dès sa jeunesse. Elle allait chez les pauvres, elle les introduisait chez elle, elle instruisait

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les enfants, elle faisait enfin tout ce que la ferveur pouvait suggérer ; mais déjà le particulier attrait de sa charité la portait à panser les plaies. Son zèle ne connaissait pas d'obstacles. Dans sa sollicitude pour les malheureux, elle se fit initier au traitement des maladies les plus dégoûtantes, et les teigneux eurent bientôt une grande part de ses soins. Un jour qu'elle accomplissait ce qu'on appelle Y enlèvement de la calotte, M. Genyer, qui se trouvait à la maison, accourut aux cris affreux poussés par les patients ; il trouva sa femme, les mains couvertes de sang, ceinte d'un tablier, visitant et touchant de pauvres crânes dénudés. Il n'était pas capable de comprendre et encore moins de goûter la grandeur de ce spectacle; il entra en colère et défendit de recevoir désormais de pareils malades dans sa maison. Il laissa néanmoins à sa femme toute liberté pour ses autres bonnes œuvres; et comme elle était devenue habile à panser les plaies, il l'autorisa même à fixer une heure du jour, où elle recevait tous ses pauvres clients et exerçait auprès d'eux son admirable ministère.

Au milieu de ces pratiques de vertu, madame Genyer voyait cependant avec joie redoubler les liens qui l'attachaient au monde. Le bon Dieu avait béni son mariage ; après lui avoir donné un fils, qui ne vécut que quelques jours, il lui accorda une fille. Rose Genyer resta l'unique enfant selon la chair de cette mère, dont la fécondité spirituelle devait un

jour être abondante. Rose Genyer avait reçu tous les dons qui pouvaient faire l'orgueil de l'un et la joie de l'autre de ses parents. Elle suivit les beaux exemples de vertu qu'elle avait devant les yeux. Au sortir de l'enfance, elle participait autant que son âge le permettait aux travaux de sa mère; elles étaient deux désormais à prier et à lire, deux à tout exercice spirituel, deux à visiter les malades, deux à soulager les pauvres. Le bien que madame Genyer avait entrepris, semblait devoir se perpétuer, mais se perpétuer petitement, par les seules voies de l'hérédité du sang et de la maternité de la nature. La Providence avait d'autres desseins.

Les crimes des hommes lassent difficilement sa patience, et lorsqu'elle paraît laisser agir uniquement sa justice, elle prépare déjà souvent danâ l'ombre les instruments de sa miséricorde. On arrivait aux jours de la Révolution. Le triomphe de la philosophie paraissait assuré ; tout semblait perdu en France pour la liberté et la justice. Les couvents allaient être vidés, les églises détruites, le sacerdoce proscrit. Dieu avait déjà fait élection de quelques âmes destinées à humilier l'orgueil de l'enfer, à renouer les traditions saintes, à féconder de nouveau la solitude, à relever les cloîtres, à y attirer l'innombrable essaim des Vierges destinées, dans la pauvreté, la chasteté et la pénitence, aux noces éternelles de l'Agneau. Il allait se servir des fureurs de la Révolution pour briser les liens qui

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retenaient dans les voies de la nature une de ces âmes privilégiées.

Rose Genyer avait quatorze ans.

— Dieu, disait-elle un jour à sa mère, va bientôt exiger notre séparation; je crois qu'il veut faire de moi une carmélite.

Même dans les âmes les plus spirituelles, les affections du sang sont remplies de faiblesses et de ténèbres : la mère frissonna tout entière à cette parole et sanglota ; mais elle avait trop de vertus pour ne pas vaincre cette angoisse.

— Ma fille, je respecte trop la volonté de Dieu, disait-elle; malgré toute ma tendresse, j'aurai le courage de me soumettre.

Dieu ne demandait que cette bonne volonté. Il allait exiger un autre sacrifice. La mère et la fille, en parlant du Garmel, oubliaient la Révolution qui hurlait à leur porte. La fortune de M. Genyer eût suffi à le désigner aux violences des agitateurs. La piété de sa femme et tout le bien qu'elle accomplissait leur porta surtout ombrage. Une nuit, la maison se trouva tout à coup assaillie : on ébranlait les portes, on jetait des pierres dans les fenêtres. Rose, tirée brusquement de son sommeil, est en proie à la frayeur la plus vive. Le bruit redouble, les hurlements augmentent. La mère et la fille fuient à travers les jardins, sortant par une porte dérobée, et vont dans le voisinage demander asile.

Nous avons dit que les mœurs étaient encore

excellentes à cette époque; mais il est bien vrai que les vérités étaient diminuées au milieu des hommes. Les fugitives l'éprouvèrent cette nuit. Elles frappèrent à plusieurs portes : elles ne rencontrèrent nulle part assez de courage pour qu'on osât les recueillir. Elles gagnèrent une étable. Le froid et la frayeur avaient saisi l'enfant. La mère se dépouilla en vain de ses vêtements pour la réchauffer; quand au matin elle put rentrer dans sa maison après cette nuit d'alarmes, les soins les plus empressés furent inutilement prodigués : l'ébranlement avait été trop profond, et les médecins durent avouer leur impuissance. La générosité de la fille, en venant en aide dans cette extrémité à la mère, contribuait à montrer à cette dernière toute l'étendue du sacrifice que la Providence lui imposait. Rose avait en effet surpris le secret de la douleur maternelle. Prosternée à genoux tout aussitôt, elle offrit l'holocauste de sa vie, demandant sans doute la résignation pour celle qu'elle allait quitter.

La maladie marchait lentement au milieu d'alternatives de craintes et d'espérances. Tout n'était peut-être pas encore désespéré, lorsqu'une nuit, que la mère veillait auprès de sa fille, la maison de M. Genyer fut exposée à un second acte de violence : les pierres pénétrèrent jusque dans la chambre de mademoiselle Genyer et vinrent tomber sur son lit. Cette nouvelle commotion précipita la catastrophe. Le père ne pouvait s'y résigner : il cher-

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chait partout des espérances. Craignant de ne pas avoir à Moissac tous les secours dont dispose Fart des hommes, il décida madame Genyer à conduire sa fille à Toulouse. Là le sacrifice s'accomplit. La Providence voulut que rien de la nature n'en adoucît l'amertume. Non seulement madame Genyer se trouvait alors séparée de sa famille et de ses amis, mais le cœur de son mari lui était fermé, et elle avait dans sa douleur à supporter les atteintes de la pauvreté. Des nuages avaient obscurci depuis quelque temps l'affection que M. Genyer lui portait. Diverses calomnies avaient été répandues à Moissac contre la conduite de madame Genyer et avaient excité la jalousie dans l'âme violente de son époux. Les choses en étaient à ce point qu'après avoir fermé les yeux de sa fille, madame Genyer ne crut pas pouvoir rentrer à Moissac. Elle resta plusieurs mois à Toulouse, sans ressources, travaillant de ses mains pour vivre, et attendant que la sincère et profonde affection que lui portait son époux eût dissipé les fantômes dont il nourrissait sa jalousie. Ils s'évanouirent en effet ; madame Genyer rentra triste et seule dans cette maison, dont la joie paraissait bannie pour toujours. Elle reprit ses habitudes de zèle, de charité et de ferveur; dans son deuil, elle demanda et obtint de son mari la permission de dire un adieu définitif au monde. Elle n'eut plus désormais de commerce qu'avec les pauvres, Dieu et les âmes consacrées à son service.

Les violences révolutionnaires augmentaient cependant tous les jours. Il était évident que tous les mouvements excités au nom de la liberté allaient tourner en persécution religieuse. Madame Genyer prévit l'orage : durant son oraison, Dieu lui en révéla rapproche. Elle se disposa par une retraite à affronter les épreuves préparées aux fidèles. Aux déchaînements des passions excitées contre l'Église, elle opposait le zèle et les pénitences; elle sentait qu'il fallait redoubler de ferveur et abonder en œuvres et en prières ; elle s'était affiliée au Tiers Ordre de Saint-François; elle portait une tunique de laine : elle ceignait ses reins d'une grosse corde ; elle voulait suppléer à la prière, déjà interrompue ou menacée du moins dans les monastères : elle se levait la nuit, pour se donner la discipline, et pendant une heure entière, étendue sur une croix de bois, elle priait pour la conversion des pécheurs. L'ébranlement des colonnes du temple la consterna sans l'abattre. Un prêtre à qui elle s'était confessée pendant quelque temps, tomba dans l'hérésie de la constitution civile du clergé. La douleur de madame Genyer fut extrême : éclairée désormais sur les suites de certaines opinions, elle résolut de ne plus se fier aux apparences de la régularité. Armée de prudence dans ces jours ténébreux où l'on pouvait tout redouter, avant d'ouvrir sa conscience à un nouveau confesseur, elle lui demandait s'il était attaché à l'Église romaine. Le moindre contact avec

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les malheureux qu'on appelait les intrus lui eût fait horreur.

Cette réserve en présence de l'hérésie n'empêchait pas l'expansion de son zèle : elle était notée dans la ville pour son assiduité à la prière; avant que les églises fassent fermées, un jour qu'elle se rendait à la messe, un patriote l'attendit avec une poignée d'orties et lui en fouetta le visage; une autre fois, on lui cracha à la figure. Plusieurs fois on la menaça, si elle persévérait dans ses pratiques quotidiennes, de l'insulter d'une façon plus grave encore. Quand les églises furent fermées, sa maison resta ouverte aux prêtres et aux confesseurs. Ils y célébraient la messe habituellement. Une issue secrète avait été pratiquée en cas d'alarme. Plusieurs fois, on en eut besoin, et à diverses reprises la protection divine parut détourner les perquisitions. Un jour entre autres, la messe s'achevait lorsqu'on annonce la visite des autorités républicaines : le prêtre s'échappe, les fidèles se dispersent. Madame Genyer prend dans son tablier les vases et les ornements de l'autel et va pour les replacer dans une cachette préparée à cet effet, lorsqu'elle se trouve face à face avec les perquisiteurs ; elle ne se déconcerte pas, et saluant avec aisance, demande avant de conduire ces Messieurs par toute la maison, la permission d'aller déposer le fardeau qu'elle Lient. Elle était si assurée et si confiante, qu'on ne prit aucun ♦ombrage, et elle put en effet cacher son trésor.

Gomment raconter tous les faits héroïques par où cette grande servante de Dieu confessa sa foi en présence des violences révolutionnaires? Elle fut, peut-on dire, la providence de la ville pendant ces années de tribulations. Son exemple et son courage entretenaient l'énergie des fidèles, son activité leur rendait toutes sortes de. services: combien de malades durent à madame Genyer le bonheur de recevoir les derniers sacrements ! Son zèle était connu de tous, et on peut dire qu'elle était affichée publiquement. Il n'est pas étonnant qu'elle ait été mise en prison. Son mari l'y avait précédée, et elle avait multiplié les démarches et répandu inutilement l'argent pour procurer son élargissement. En prison, madame Genyer s'abandonna à la volonté divine ; elle avait pu emporter quelques livres de piété qui furent sa consolation et sa nourriture. Ses seules alarmes étaient pour son mari. On lui avait refusé la douceur d'être enfermée avec lui, et les avis qu'elle recevait à son sujet semblaient calculés pour effrayer son courage; c'était pour ainsi dire le seul point vulnérable de son cœur. Un jour, elle crut toucher au terme de ses douleurs. On lui donna Tordre de se préparer à partir. Où la conduisait-on? Dans une autre prison? à Péchafaud? Pouvait-elle avoir de l'incertitude? Les prisonniers de la Révolution française n'étaient-ils pas d'avance fixés sur leur sort? Plusieurs autres recluses avaient été averties en même temps que madame Genyer.

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Elles s'entretenaient entre elles du but où elles allaient sans doute atteindre; l'échafaud leur avait paru dès le premier jour le terme où elles devaient arriver un peu plus tôt ou un peu plus tard. Cette fois elles y touchaient. Elles se consolaient mutuellement; elles s'excitaient au courage et à la confiance; elles se préparaient à mourir.

Use passa alors un fait extraordinaire, qu'on n*ose qualifier et que madame Genyer regardait comme une des grandes grâces qu'elle ait reçues. La nuit, deux vieillards lui apparurent. L'un d'eux lui demanda la cause de sa tristesse. Elle répondit qu'elle devait aller le lendemain à l'échafaud. Le vieillard la rassura, et lui déclara au contraire que l'heure de la délivrance était venue pour elle et son mari. Celui qui lui parlait lui dit qu'il était saint André et que saint Jean était son compagnon. Après l'avoir rassurée sur les événements du lendemain, saint André lui parla longtemps : il lui dit beaucoup de choses, disait-elle quelquefois sans s'expliquer davantage. N'y a-t-il eu là qu'un rêve ? Y a-t-il eu une vision ? Madame Genyer s'abîmait dans son humilité quand on lui demandait de s'expliquer et qu'on paraissait incliner à la croire gratifiée d'une vision.

— Ce n'est pas à une pécheresse comme moi que le bon Dieu accorde de telles faveurs! disaitelle.

* Le résultat fut d'exciter dans son cœur une dêvo-

tion particulière aux deux saints qui Pavaient visitée, et de répandre dans son âme un grand calme et une pleine confiance. Ses compagnes de prison s'étonnèrent le lendemain matin de son assurance; elle ne s'expliqua pas et se contenta de dire qu'elle adorait les desseins de Dieu. Ils s'accomplirent, en effet, comme ils avaient été annoncés. Un représentant du peuple nouvellement arrivé à Moissac, fit demander à la prison monsieur et madame Genyer. Le mari croyait son dernier moment arrivé ; la femme était paisible : on leur annonça à l'un et à l'autre qu'ils étaient libres.

Rendue au monde, madame Genyer reprit toutes ses habitudes de zèle et de ferveur; mais la santé de son mari, altérée par les alarmes et le régime de la prison, réclama bientôt des soins assidus. Il languit plusieurs années entouré des sollicitudes les plus affectueuses et les plus délicates, ouvrant chaque jour davantage son cœur à des vérités qu'il avait pu oublier et méconnaître quelque temps, mais qu'il n'avait jamais rejetées. Il mourut, léguant à sa femme une fortune que les pertes essuyées dans les années de la Révolution n'empêchaient pas d'être considérable.

On était en 1802, madame Genyer avait quarantesix ans.

L'Église commençait à reprendre pied en France; tout le monde sentait qu'elle avait besoin de réparer

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ses désastres. Quelque temps avant sa mort, M. Genyer se demandait un jour si sa maison ne pourrait pas convenir à un couvent, et il s'imaginait, disaitil, qu'elle serait ouverte aux pauvres, aux enfants, aux malades, et occupée par des religieuses. Cette prévision, ajoutait-il, le consolait, elle entrait clans ses désirs, et en léguant sa fortune à sa femme, il était assuré, disait-il encore, d'instituer les pauvres ses héritiers. La vie qu'elle avait toujours menée prouvait en effet à l'avance qu'elle n'aurait rien sans l'employer à leur service.

Si M. Genyer ne doutait pas de l'usage auquel serait appliquée sa maison, Madame Genyer en était instruite elle-même. Depuis plusieurs années, Dieu lui avait fait connaître que cette maison serait occupée par de saintes filles et que Notre-Seigneur l'habiterait dans sa présence réelle. Elle ignorait par quels moyens la Providence conduirait ce dessein. Veuve et libre, elle entendit une voix intérieure qui la pressa de se consacrer entièrement au service du divin Maître, et en même temps elle éprouva un attrait puissant pour l'établissement d'une congrégation; elle était loin de penser qu'elle en serait la fondatrice et la supérieure, mais il lui semblait qu'elle sentait en elle-même toute la force de combattre et de vaincre les obstacles que devait rencontrer un pareil projet. Après l'ébranlement dont on sortait à peine, au sein de la faiblesse et de l'impuissance apparentes de l'Église, les obsta-

260 LES SEBvTTEURS DE DIEU

cles étaient formidables en effet. Le confesseur de madame Genyer, après avoir examiné ses intentions, avoir consulté lui-même et avoir cru reconnaître manifestement la volonté de Dieu, voulut cependant laisser mûrir toutes choses. Il s'appliqua à étudier plus particulièrement les divers mouvements de la grâce dans l'âme placée sous sa conduite. Il réprouvait, la laissait s'engager clans des entreprises de zèle, l'arrêtait ou la faisait revenir sur ses pas, la trouvant toujours d'une docilité entière et parfaite. Au bout de deux années d'épreuves et d'études, il déclara h madame Genyer, qu'elle devait foncier une congrégation spécialement vouée aux œuvres de miséricorde. Madame Genyer avait bien songé à offrir sa maison, sa fortune, ses services :

— Mais, disait-elle, cela ne suffit pas, et de moimême je ne suis bonne à rien.

— Vous devez fonder, Dieu le veut, répliqua le prêtre.

La pénitente se soumit ; elle partit pour Cahors afin de communiquer ses projets à l'évêque diocésain.

Les fondations de familles religieuses sont toujours singulières. Au fond cependant l'histoire en est partout la même ; mais la Providence en modifie la conduite d'une manière infinie. Madame Genyer allait proposer à l'évêque de Cahors d'approuver une œuvre qui n'existait pas et dont elle soumettait, il est vrai; le plan au prélat. Elle disait qu'on ne pouvait trop se hâter de réparer les désastres

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causés par la Révolution ; que l'œuvre proposée n'avait pas à redouter d'éveiller des ombrages et d'exciter les préjugés des mauvais esprits ; elle ne devait, en effet, s'employer qu'à des œuvres infimes, destinées uniquement au soulagement des petits : faire des classes gratuites, recueillir des orphelines, former des congrégations pour les jeuues personnes, enfin et surtout panser les plaies des pauvres gens : c'était là tout ce que se proposait le zèle de madame Genyer. Elle savait répondre aux objections ; et la netteté de sa parole, la simplicité de sa vertu, la fermeté de son courage étaient pour attirer les plus vives sympathies à ses désirs. Toutefois, le grand obstacle venait de l'isolement où elle se trouvait, car tout son projet vivait uniquement dans son cœur.

L'évêque, M^r Cousin de Grainville (1), que le Concordat avait appelé au siège de Cahors, écouta avec bienveillance; il avait déclaré tout d'abord le projet inopportun : connaissant mieux, à la fin de l'entretien, le mérite et les vertus de la fondatrice, il entra davantage dans ses vues et lui promit de s'en occuper sérieusement devant Dieu.

Quelque temps après, madame Genyer retourna

(1) Guillaume-Balthazar Cousin de Grainville, docteur de Sorbonne et vicaire général de Montpellier avant la Révolution, nommé évêque de Cahors, le 5 juin 1802. En vertu du Concordat, le diocèse de Cahors comprenait ceux de Rodez et de Montauban, dont les sièges ne furent rétablis qu'en 1822. Mël> Cousin de Grainville est mort en 1828 à Cahors.

à Cahors et se présenta de nouveau à Pévêché pour parler de sa congrégation encore imaginaire. Elle désirait y établir l'adoration perpétuelle du Saint Sacrement. A cause des diverses autres œuvres qu'elle devait embrasser, le prélat n'approuva pas cette proposition. Il lui parut que c'était trop entreprendre. La dévotion de madame Genyer l'eût portée à insister, elle essaya même; Tévêque resta ferme, et la pria de ne plus s'arrêter à cette pensée. Il approuva tout le reste, d'ailleurs, et madame Genyer se trouva trop heureuse de voir accueillir et bénir ses intentions.

Rien n'était fondé cependant, et la bénédiction épiscopale devait être lente à fructifier. Quelque chose des projets de madame Genyer s'était ébruité à Moissac, et les oppositions surgirent aussitôt de toutes parts. Les personnes intéressées à son héritage s'alarmèrent, lui présentèrent et lui firent présenter des observations. Elle dut s'armer de toute la force de son caractère et manifester la fermeté de ses résolutions.

Le grand obstacle était toujours dans son isolement. Elle était tout occupée des bonnes œuvres que devait embrasser sa congrégration future, elle pansait les plaies, elle recueillait les orphelins, elle multipliait les travaux de toutes sortes. Elle s'appliquait surtout à se renoncer elle-même, à se former à l'abnégation et à la pauvreté de la vie religieuse. Rien ne germait dans sa solitude*

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Elle persévéra deux années entières ; ce fut au bout de ce temps seulement que quelques compagnes s'unirent à elle. Une d'abord, puis deux ensuite. On adopta aussitôt une forme de vie régulière. L'attention publique fut dès lors vivement attirée ; plusieurs âmes même se sentirent portées à se consacrer à Dieu et à adopter le genre de vie des Sœurs de la Miséricorde ; mais l'austérité, la rudesse des travaux, et surtout les dures épreuves auxquelles, dès l'origine, madame Genyer soumit ses premières compagnes , éloignèrent celles qui n'avaient pas assez de générosité. La fondatrice voulait des âmes d'élite, ardentes à se renoncer elles, mêmes. Le progrès se fit lentement. Il eut lieu néanmoins et la congrégation se développa.

La vie des Sœurs de la Miséricorde (c'est le nom qu'elles avaient adopté) se partage encore aujourd'hui entre les diverses œuvres que la fondatrice exposait en 1804 à M^r Cousin deGrainville. Le pansement des plaies surtout se fait dans leurs maisons avec une dévotion particulière. Madame Genyer voulait que la salle destinée à recevoir les infirmes fût vaste, propre et même élégante. C'était la plus belle de la maison mère de Moissac, elle était boisée avec goût, meublée avec une certaine recherche et entretenue dans une netteté exquise. Il arrivait quelquefois que les pauvres se déchaussaient avant d'entrer, d'autres hésitaient à s'asseoir sur les chaises de paille fine qu'on leur avait préparées. La

Mère les encourageait, les assurait qu'ils étaient chez eux; elle s'estimait heureuse de recevoir ainsi tous les jours Jésus-Christ dans la personne de ses pauvres, et elle trouvait que pour lui faire honneur, il n'y avait rien de trop beau. Quand les pauvres, à l'heure fixée, étaient introduits dans cette salle où était dressé un autel, la Mère et quelques Sœurs les attendaient déjà. Elles se mettaient à genoux, entourées de leurs malades, demandant que la bénédiction de Dieu descendît sur les remèdes et les soins qu'elles allaient distribuer. Avec quelle bonté et quelle dignité les Sœurs, après avoir mis un grand tablier de toile blanche, accomplissaient ensuite leur ministère !

Lorsque les malades étaient pansés, on nettoyait les instruments, on serrait les linges, on se mettait à genoux de nouveau pour adorer le Sacré- Cœur de Jésus. Quand l'acte d'adoration était achevé, la bonne Mère, avec une charité nouvelle, s'empressait d'aider les pauvres écloppés à se relever et à marcher.

Nous parlons de toutes ces choses comme si elles étaient passées, et nous avons tort. L'esprit de madame Genyer vit toujours dans sa congrégation ; ses filles ont hérité de sa charité. Ce que la Mère faisait ainsi dans les premières années du siècle, s'accomplit dans le môme ordre, sous la même inspiration et avec le môme respect et la même sollicitude à Moissac, à Agen, à Cahors, à Montauban.

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à Marmande, dans tous les autres lieux où, depuis la mort de la Mère, les Filles ont porté ces industries et ce beau nom de la Miséricorde qu'elle leur a donné.

Si la charité de madame Genyer éclatait dans le pansement des pauvres, son zèle brillait dans les Congrégations. On sait que cette œuvre consiste à réunir le dimanche et à intéresser par des cantiques, des instructions et des bonnes œuvres, des personnes qu'on veut en même temps édifier, instruire et éloigner des occasions mauvaises. Les Congrégations auxquelles s'appliquent les Sœurs de la Miséricorde sont uniquement destinées aux jeunes filles ; madame Genyer déploya dans leurs réunions une puissance extraordinaire. Elle avait le don de la parole à un degré remarquable : elle savait intéresser, toucher et attirer les âmes. D'après les souvenirs qu'elle a laissés, elle excitait parmi les populations autant d'enthousiasme qu'aucun des grands orateurs de son temps. Les jeunes filles seules étaient admises aux Congrégations , et il n'y a pas d artifices, de ruses, de sollicitations que les femmes et les hommes même n'aient employés pour parvenir à entendre madame Genyer. Si la curiosité était si vive, c'est que la puissance était grande sur les auditeurs. Madame Genyer avait l'accent qui pénètre, le mot qui touche, la grâce qui convertit. Ce n'était pas seulement dans les assemblées qu'elle exerçait son empire; ses en-

tretiens particuliers donnaient aussi des fruits extraordinaires. Combien d'âmes durent leur retour à Dieu à un encouragement ou à un conseil de madame Genyer ! Elle avait l'esprit grand et juste, la parole nette et précise en toute rencontre. Mais tous ces dons eussent été stériles sans l'esprit de charité et de simplicité qui débordait de son âme : c'était là sa grande et son irrésistible séduction. On en cite mille exemples ineffables, qui ne peuvent être racontés sans exciter les larmes, et notre regret est de ne pouvoir en rapporter ici quelques-unes.

Le trait particulier de cette grande âme, si nous osons en donner notre avis, ce qui la distingue de tant d'autres âmes d'élite dont il faut bénir les noms et admirer les œuvres, c'est le caractère de la maternité. Le nom de bonne mère qu'on lui donnait dans sa congrégation est le titre qui lui convient par excellence. N'y a-t-il pas un rapport singulier entre ce titre de Mère et le nom de Miséricorde qu'elle a légué à l'essaim de ses filles ? Les deux mots s'appellent; réunis, ils composent le titre le plus merveilleux et le plus consolant sous lequel l'Église désigne la sainte Vierge : Mère de la Miséricorde.

La maternité de la nature avait été avare, la maternité de la grâce fut abondante pour madame Genyer ; toute la tendresse de son cœur s'y épanouit dans une admirable floraison. Elle avait pour ses filles des sentiments d'une délicatesse exquise,

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et sa sensibilité était facilement alarmée à leur sujet. Quand on fonda une seconde maison de la Miséricorde et qu'il fallut désigner une supérieure, la bonne mère ne put se décider à se séparer volontairement d'une de ses premières compagnes. Le courage lui manqua pour consommer toute seule le sacrifice; elle soumit le choix au sort. Si elle était émue de la sorte pour un simple éloignement, qu'éprouvait -elle quand la mort lui enlevait ses filles ? Elle avait beau s'attacher à la soumission, son âme était déchirée :

ce Pourquoi, mon Dieu, m'avez- vous rendue mère d'un si grand nombre d'enfants spirituels? Pourquoi m'avez-vous donné un cœur si aimant et si sensible? »

Elle se reprochait ensuite ces exclamations arrachées à sa douleur ; elle s'humiliait en gémissant sous la main qui la frappait :

« Si mes péchés ont irrité votre justice, châtiezmoi, faites-moi mourir, mais épargnez ces innocentes colombes ! Aurai-je conduit une si noble portion de votre héritage dans le désert pour l'y faire mourir ? »

Elle adorait la volonté de Dieu et y acquiesçait :

« Si vous voulez les prendre pour en faire vos victimes, j'y consens, je vous bénirai au plus fort de ma tristesse... Vous me restez, Seigneur, je n'ai plus rien à désirer, c'est sur vous seul que je fonderai désormais mes espérances. »

C'était toujours là la grande épreuve : y ayant été soumise plusieurs fois clans un intervalle cla temps assez rapproché, elle disait avec un frémissement et un accent de douleur que ne pourront jamais comprendre ceux qui ne Font pas entendue :

« Je ne puis plus voir mourir ! »

Elle avouait elle-même la vivacité de l'affection qu'elle portait à ses filles, en leur disant avec des grâces de langage qui lui étaient familières :

« J'ai pour vous toutes une affection de mère, et je crois que Dieu seul, qui m'a donné la grâce de vous enfanter spirituellement, connaît toute l'étendue de ma tendresse. Lorsque je vous examine en particulier et que vous vous présentez à mon esprit, je me dis en regardant chacune de vous : Mon cœur se dilate, il s'épanouit de bonheur à la vue de cette chère enfant! Je trouve dans toutes des amabilités et des qualités rares. Mon cœur de mère ne me laisse apercevoir que ce qui alimente son amour. »

Elle avait autrefois dressé Rose Genyer à toutes les vertus; elle soutenait, elle dirigeait désormais l'héroïsme de ses filles spirituelles. Objets d'une tendresse dont leur humilité leur disait qu'elles n'étaient pas dignes, celles-ci proclamaient ellesmêmes l'aveuglement de leur mère, qui ne savait voir aucun de leurs défauts. Toutefois elle savait les conduire dans les voies du renoncement et du sacrifice, et si elle semblait parfois confondre sa

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double maternité, c'est que dans Tune comme dans l'autre le souci de la volonté de Dieu avait tout réglé. Ses filles spirituelles se prêtaient doucement à la confusion ; elles traitaient Rose Genyer comme leur aînée et la première fille de la Miséricorde. Les attendrissements où elle paraissait s'abandonner n'empêchaient pas d'ailleurs la bonne Mère de se renoncer en toutes choses, et de refuser la moindre satisfaction à ce qu'elle appelait aussi son aveuglement. Elle avait conservé de sa fille un portrait, et longtemps sa plus grande joie avait été de le contempler. Quand elle entra dans la voie du renoncement parfait, elle fit voiler ce tableau, et il était accroché tout en haut du mur de sa chambre. Quand devenue vieille et infirme, n'ayant plus à passer que quelques jours sur la terre, elle se traînait dans sa chambre appuyée sur un bâton, il lui arrivait quelquefois de s'arrêter devant ce tableau et de songer à en contempler les traits encore une fois, une dernière fois. Avec son bâton, elle soulevait un peu le voile. Elle le laissait tout aussitôt retomber sans avoir rien vu, et se retournant vers Dieu, elle lui disait sans doute comme en étendant le linceul sur le visage de ses filles spirituelles :

« Yous me restez, Seigneur; je n'ai plus rien à désirer. »

Cette générosité ne se démentit jamais. Comme elle avait fait pour Rose Genyer, elle voulait, au prix des plus cruels déchirements, rendre les der-

niers devoirs à ses filles spirituelles. La règle, composée par madame Genyer, oblige la Mère, en effet, à donner ses soins aux filles dangereusement malades, à leur faire recevoir les derniers sacrements, et après leur mort, avec l'aide de l'infirmière, à ensevelir elle-même leur corps.

Rien de délicat ni d'aimable dans leurs affections comme ces âmes sincèrement vouées à Dieu. Elles ont l'abondance de la vie. Tout rayonne et resplendit en elles ; c'est Dieu lui-même qui vit dans leurs cœurs, et il apparaît avec toutes ses grâces. Si la tendresse de madame Genyer pour ses filles était désintéressée, son amour pour la Congrégation, dont elle ne savait comment exprimer la vivacité, n'avait rien d'étroit et ne l'empêchait pas de se prêter aux autres œuvres dont elle reconnaissait l'importance. Tout occupée aux travaux et aux sacrifices du premier établissement de la Miséricorde, qui semblait encore bien faible et bien peu assuré, elle fonda à Moissac un petit séminaire qui prit de l'extension et subsiste encore aujourd'hui.

Les treize dernières années de la vie de madame Genyer se passèrent dans les infirmités et les souffrances. Elle avait près de soixante-clix ans lorsqu'après une chute elle fut soumise à une opération effroyable. A quelques jours d'intervalle, on s'y reprit à quatre fois. Les douleurs furent atroces. Les chirurgiens ne purent comprendre comment

MADAME GENYER 271

elle les avait supportées sans pousser un cri. A la dernière tentative, comme ils s'apprêtaient à faire de nouveaux efforts, elle se contenta de leur dire sans changer de visage, avec sa douceur et son égalité accoutumées de parole :

— Messieurs, si vous continuez, j'expire; je sens qu'il ne me reste plus de forces que pour mourir.

Tout avait été inutile. Le bon Dieu la voulait estropiée pour le reste de ses jours, clouée sur un fauteuil, devenu désormais sa croix. C'est de là qu'elle continua de diriger et de conduire sa Congrégation. Elle souffrait, et sa peine était plus vive chaque jour, de ne pouvoir prendre part aux exercices de la communauté. Durant ces dernières années, elle corrigea les règles qu'elle avait composées dès les premiers temps de la Congrégation, et elle eut la joie de les voir approuvées par le Saint-Père. Elle mourut le 7 juillet 1839, à l'âge de quatre-vingt-trois ans, laissant pour héritage à ses filles l'esprit de charité qui l'avait toujours animée. C'est là l'esprit propre des Sœurs de la Miséricorde, celui que la bonne Mère a voulu leur donner et qui brillait excellemment en elle-même au milieu de la pauvreté, des abnégations, des industries admirables pour le soulagement du prochain, pour la recherche et l'accomplissement de la volonté de Dieu, et au travers des grâces les plus précieuses.

Avril 1857.

M. Rauzan est mort au mois de septembre 1847 : il était nonagénaire et avait, se survivant à luimême, assisté pour ainsi dire au jugement de la postérité sur son compte. Bien qu'il n'y ait jamais eu qu'une voix sur les vertus et les mérites de ce prêtre vénérable et distingué, l'œuvre à laquelle il a donné sa vie a souvent servi de prétexte à des jugements sévères; la sorte de réprobation dont les ennemis de l'Église l'avaient frappée, pendant qu'elle était en exercice et qu'elle remuait la France, a agi jusque sur les catholiques. Quelques-uns d'entre eux se sont laissés aller à des préventions, dont le R. P. Lacordaire, dans son oraison funèbre de M*r de Forbin-Janson, s'est fait l'éloquent et retentissant organe.

Le vénérable supérieur des Missions de France ne

s'émut jamais des accusations portées contre une entreprise, dont les intentions ont été droites et les résultats si heureux que le souvenir en dure encore, et, après trente ou quarante ans, ravit et ranime les âmes qui en ont savouré les fruits et la douceur. Il a laissé dire, il s'est laissé accuser, il s'est laissé condamner. Renfermé dans le soin des travaux dont le bon Dieu lui avait conservé la liberté, appliqué à former l'esprit de la Société des prêtres de la Miséricorde, il n'a publié ni réponse, ni justification. Le jugement des hommes s'est dressé contre lui sans l'émouvoir; ce n'est que dix ans après sa mort que les circonstances ont permis à ses enfants d'élever la voix; ils n'ont pas publié une apologie, mais une histoire. Les préventions répandues contre l'œuvre des missions ne pouvaient résister à un simple exposé des faits, et il n'était pas nécessaire de discuter. Si des préjugés ont pu être accueillis et se propager, un certain sentiment populaire a formé contre les préjugés eux-mêmes une opposition facile à ranimer. L'œuvre des Missions de France, qui n'a pas été organisée d'ailleurs sans l'approbation et le concours des autorités religieuses, s'est concilié dans le peuple des sympathies encore profondes et vivantes. Les hommes d'aujourd'hui, trop jeunes pour avoir vu le mouvement et l'émotion qu'elle a excités, la connaissent du moins par les traditions maternelles. Tous nous avons vu entre les mains de nos mères, ou suspen-

dues à leurs chapelets, de petites croix portant la date de la mission, qu'elles nous ont dans notre enfance bien souvent présentées à baiser. Elles nous ont entretenus des prédications et des belles cérémonies dont ces croix étaient un souvenir. S'il était nécessaire d'ajouter à la force et à la simplicité cle ce témoignage, on a celui des ennemis de l'Église. N'a-t-on pas vu toute l'armée libérale et philosophique s'attaquer aux missions et persévérer dans ses diatribes avec une unanimité et un entrain suffisant à faire conclure qu'il y avait là un moyen efficace et puissant de servir Dieu et d'arracher les âmes à l'enfer ?

Quand on a entendu parler des prédications ardentes, du zèle exagéré, de l'intempérance de langage des missionnaires, on est étonné, il est vrai, de reporter les yeux sur la physionomie tranquille, le caractère solide, l'esprit sage et reposé du Père Rauzan. Aussi le laisse-t-on facilement de côté, et on va chercher dans M§r de Forbin-Janson (1) un esprit plus chevaleresque que modéré, un peu aventureux même, un caractère ému et entreprenant, une

(1) Auguste-Marie-Joseph comte cle Forbin-Janson, né le 3 novembre 1785, auditeur au Conseil d'État, séminariste à S lint- Sulpice en 1809, prêtre et vicaire général de Ghambéry en 1811, appliqué ensuite à Paris aux oeuvres de charité, pèlerin de Jérusalem en 1817, et fondateur du Calvaire du Mont-Valérien à Paris, enfin évêque de Toul et de Nancy en 1824; s'éloigna en 1830 de son diocèse, qui fut administré par un coadjuteur, et prêcha la fol en Amérique; il est mort près de Marseille le 11 juillet 1841.

tête jeune et chaude, pour en faire le chef des missionnaires. C'est une pure invention pour le besoin de la cause. Dans la Société des Missions de France, M>T de Forbin-Janson n'a jamais été que le second du Père Rauzan. C'est à celui-ci, homme d'expérience, ayant déjà dépassé l'âge de la maturité, vieilli dans rémigration et dans toutes les pratiques des fonctions sacerdotales, prévenu dès sa jeunesse par une vocation précoce et nourri, pour ainsi dire, à l'ombre clu sanctuaire, c'est au Père Rauzan qu'a toujours été dévolue la direction de l'œuvre; c'est sur lui que l'épiscopat avait jeté les yeux pour commencer cette entreprise, c'est lui qui a favorisé, recommandé, pratiqué; conseillé et dirigé tous ces exercices qu'on accuse un peu trop facilement peutèlre d'extravagance et d'étrangeté.

Jean-Baptiste Rauzan naquit à Bordeaux il y aura cent ans le 5 décembre prochain (1857). Son enfance ne se distingua par aucune de ces promptitudes, de ces saillies et de ces amabilités qui sont si séduisantes dans le petit âge; mais un travail soutenu, la régularité de sa vie, la placidité de son humeur lui facilitèrent de rapides progrès dans ses classes. Il était d'une piété et d'une pureté de cœur admirables. Dès qu'il se connut, il désira l'honneur et les travaux du sacerdoce. Il était l'aîné de la famille; son père, qui avait une charge de notaire, eût désiré la lui léguer et insista pour qu'il commençât au moins l'étude du droit. Le fils répondit à ce

désir; mais, sachant régler son travail, il put le multiplier et commencer en même temps ses premières études théologiques. La résistance du père ne fut d'ailleurs qu'une courte épreuve. Bientôt libre de suivre paisiblement sa vocation, J.-B. Rauzan s'y avança de ce pas persévérant, ferme et modeste, aussi différent de la précipitation que de la nonchalance, qui fut, pour ainsi dire, l'allure de toute sa vie. A peine ordonné prêtre, n'exerçant encore aucune fonction et vivant dans sa famille, il trouva à exercer son zèle auprès de la jeunesse. Le mauvais esprit de ces temps cherchait à l'infecter. Il y avait à Bordeaux, au collège de Guyenne, une centaine de jeunes gens. suivant les cours de philosophie; la plupart d'entre eux portaient la soutane, mais cet habit n'empêchait pas le souffle de l'impiété de pénétrer au milieu d'eux. Un grand nombre menaient une conduite légère, et les hommes du parti philosophique s'efforçaient de toutes manières à les attirer et à les corrompre. On sait quels étaient les scandales de cette époque. 11 faut se rappeler M. Daunou (1), tel que le dépeignent MM. Mignet

(1) Pierre-Glaude-François Daunou, né en 1761 à Boulognesur-Mer, membre de la congrégation de l'Oratoire et prêtre, renonça à toute pratique et, autant quil était en lui, à tout caractère de religion pendant la Révolution; conventionnel, membre du conseil des Cinq Cents, membre de l'Institut et garde général des Archives de J'Empire et ensuite du Royaume, il fut député sous la Restauration, pair de France sous la monarchie de 1-830, et il est mort hors du sein de l'Eglise en 1840.

et Sainte-Beuve (1), ne croyant pas à la révélation, recevant les ordres et célébrant les saints mystères pour s'assurer une vie paisible et commode. Tout en supposant que les critiques contemporains, dans leur admiration, exagèrent un peu la « force d'esprit » de M. Daunou, on doit reconnaître que plusieurs jeunes ecclésiastiques ou étudiants dans les lettres sacrées étaient alors atteints de la maladie de l'époque et ne brillaient pas par la fermeté ni l'ardeur de la foi. M. Rauzan s'opposa à ce désastre. Un prêtre zélé de Bordeaux réunissait un certain nombre de ces étudiants et s'efforçait de les maintenir dans l'amour 'de la vérité par des exercices de dévotion. M. Rauzan se joignit à lui, et attirant ces jeunes gens plusieurs fois par semaine chez son père, il leur faisait un cours de philosophie, où il réfutait les grands empoisonneurs dont la popularité était alors immense et dont l'autorité paraissait considérable. Les premiers travaux apostoliques de M. Rauzan le retinrent à Bordeaux. Il fut d'abord vicaire, ensuite directeur au petit séminaire, enfin bénéficier dans une des églises paroissiales et libre de se livrer à son attrait pour la chaire. Dans ses divers postes, ce qui distingue le jeune prêtre, c'est toujours l'application. Il fait tout avec un zèle

(1) Charles-Augustin Sainte-Beuve, no à Boulogne-sur-Mcr on 1804, écrivain critique sans doctrine, qui a en le triste sort de mourir, le 13 octobre 1869, dans une profession publique d'athéisme.

qui ne faiblit jamais. Il ne dédaigne rien de ce que lui propose le devoir. Ses catéchismes émeuvent toute la ville, et les personnages les plus distingués s'y pressent pour l'entendre. L'instruction de la jeunesse fut toujours une de ses œuvres de prédilection, ainsi que le ministère de la parole. Il ne se proposait pas de voie nouvelle, il cherchait à toucher et à émouvoir ses auditeurs. Ce seul but, qu'il poursuivait saintement, suffit pour lui faire abandonner la méthode philosophique et académique, dont en général les prédicateurs étaient alors trop épris. Il cherchait des modèles. Il vint cà Paris pour entendre le P. Beauregard, et, dans sa vieillesse, il gardait toute son admiration pour cette parole puissante; il était heureux de raconter les succès incroyables de cette éloquence, les foules subjuguées, les silences, les émotions, les larmes des plus immenses auditoires.

En 1792, M. Rauzan émigra. S'il avait suivi son goût, son ardeur, l'attrait de son cœur, il serait resté durant toute la persécution à Bordeaux; mais il était de ceux qui prennent conseil et font taire leur propre sentiment devant l'obéissance. Son confesseur rengagea à s'éloigner; il s'enfuit par la rivière, et atteignit, non sans danger, un navire anglais. D'Angleterre il passa en Belgique, mettant partout son zèle au service de ses compatriotes, les instruisant, soutenant leur courage, et leur faisant admirer, au milieu de leurs détresses, la Providence qui veillait

sur eux et leur avait conservé le bienfait de la foi. Remarquable par sa piété et sa charité, le jeune prêtre se fit encore connaître par son éloquence. L' évêque d'Anvers (1) avait voulu lui donner un logement dans son palais et une place à sa table avec une libre communication de sa bibliothèque. Les armées françaises, qui semblaient poursuivre les émigrés, le forcèrent à quitter cet asile, et il se retira en Prusse. Les affaires de l'Église se brouillaient de plus en plus. L'état de l'Europe, à la mort du pape Pie VI (2), semblait rendre impossible l'élection de son successeur. Les protestants annonçaient hautement que la Papauté était détruite, et que désormais il n'y aurait plus de Pape. Ce n'était pas là le souci de l'abbé Rauzan ; mais, dans le désordre où étaient toutes choses, il voyait avec larmes et angoisses les âmes s'égarer et se perdre. Sans ressources personnelles, il soutenait ses compatriotes par sa foi et les alimentait par ses bienfaits. Sa vertu, sa piété, la sagesse de toute sa vie faisaient impression sur les protestants, et bien souvent il fut le dispensateur de leurs aumônes auprès des prêtres et des émigrés français.

(1) Corneille-François de Nélis, évêque le 5 juin 1784, mort le 21 août 1798. Il fut le dernier évêque d'Anvers. Cette ville ayant été réunie à la France en 1795, le siège épiscopal fut supprimé par le concordat de 1801 et n'a pas été rétabli.

(2) Jean-Auguste Braschi, né le 27 décembre 1717, Souverain Pontife le 15 février 1775, mort à Valence le 29 avril 1799, prisonnier de la République.

Cependant, la tourmente révolutionnaire avait tout ravagé en France, et les affaires de l'Église s'y trouvaient dans leplus lamentable état. Dès avant le retour de l'émigration, les prêtres fidèles avaient çà et là recommencé un exercice en quelque sorte public du culte ; les populations avaient rouvert quelques églises; on s'y portait avec bonheur. Jusqu'à la promulgation du Concordat, les choses restèrent dans un état précaire. L'important était de faire entendre la parole cle Dieu à une multitude qui en avait été longtemps privée, et qui, malgré l'empressement et les larmes des fidèles restés attachés à l'Église, semblait devenue sourde à sa voix. L'abbé Rauzan était à Paris, il demeurait clans la Cité : dans la partie basse delà Sainte-Chapelle, on faisait des catéchismes (1). Il y prêcha une retraite de première communion dont, en 1856, un ancien officier de l'Empire parlait encore avec émotion. Le grand besoin était de la parole sainte. Il ne fallait pas se contenter d'instruire les enfants. Tandis que l'abbé Fournier, depuis évêque de Montpellier (2), orateur véhément et populaire, prêchait à Saint- Roch, et attirait surtout le peuple autour de sa

(1) Ils avaient été ouverts par MM. Borderies et de Laîande ; le premier, après avoir été vicaire général de M.& de Quelen, devint, de 1827 à 1832, évoque de Versailles; M. de Lalande fut curé de Saint-Thomas-d'Aquin à Paris et ensuite évêque de Rodez, de 1823 à 1829.

(2) Marie-Nicolas Fournier de la Contamine, évêque de Mont pellier le 15 juillet 180G, mort le 29 décembre 1834.

chaire, l'abbé Rauzan touchait et ravissait ses auditeurs dans l'ancienne église des Carmes, tout récemment rougie du sang des martyrs. L'éclat de ses prédications était déjà tel que, lors de la promulgation du Concordat, une sorte de notoriété publique le désignait à l'épiscopat. Effrayé dans son humilité, il s'enfuit aussitôt qu'il devina cette rumeur et se retira à Bordeaux.

L'ancien archevêque de Vienne, M^r d'Aviau du Bois de Sansay (1), venait d'en être nommé archevêque. Les pratiques extérieures du culte reprenaient leurs solennités. M>r d'Aviau fut installé en grande pompe le 19 août 1802. Il y avait près de dix ans qu'on n'avait vu par la ville les prêtres en vêtements sacerdotaux. Si belles et si consolantes que fussent ces cérémonies, les catholiques de ces jours ressemblaient aux juifs qui avaient vu le temple de Salomon et qui, devant celui de Zorobabel, regrettaient les anciennes splendeurs. Il n'y avait pas, hélas ! que des splendeurs à regretter. M>r d'Aviau fit faire une visite de son diocèse par quelques prêtres investis de sa confiance ; et leur rapport se résuma par ces tristes mots : Peu de bien et beaucoup de mal ! C'était à peu près l'état général de la patrie. Tout manquait, pour ainsi dire, à la volonté de faire le bien. Les paroisses étaient sans églises, les églises sans presbytères et

(1) Archevêque de Vienne en 1789, Charles-François d'Aviau du Bois de Sansay fut archevêque de Bordeaux de 1802 à 182C.

dépourvues pour la plupart d'ornements et de vases sacrés ; les prêtres eux-mêmes, rares, dispersés par les persécutions, ayant toujours le zèle, mais ayant oublié peut-être, ou n'ayant pas acquis l'expérience de leur saint état, n'avaient aucun moyen de se recruter et de se préparer des successeurs parmi la jeunesse. En même temps, les désordres propagés durant les dernières années étaient devenus des puissances. L'ignorance et l'irréligion faisaient partout obstacle, et il fallait compter avec elles. La loi réparatrice elle-même avait ses rigueurs. Le Gouvernement avait exigé du Saint-Père qu'un certain nombre de sièges épiscopaux (1) fût dévolu aux anciens évêques constitutionnels ; il exigeait que, dans chaque diocèse, des postes élevés et influents fussent réservés aux prêtres assermentés. Au milieu de ces entraves, de ces afflictions, de ces outrages même, l'Église travaillait avec une confiance divine à réparer tous les désastres, et la détresse du présent ne l'empêchait pas de songer à l'avenir. C'était une renaissance. Toute renaissance est admirable : et il ne faut pas s'étonner de l'auréole qui entoure aujourd'hui les noms des bons ouvriers qui ont été utiles en ce temps.

Signalé au nouvel Archevêque de Bordeaux par

(1) Douze : Toulouse, Avignon, Dijon, Versailles, Soissons, Valence, Angers, Angoulême, Cambrai, Strasbourg, Aix-la-Chapelle et Besançon*

l'ancien titulaire (1), investi de la confiance du Prélat et toujours appliqué au travail des catéchismes, dont le souvenir vit encore, M. Rauzan était appelé dans diverses villes, à Agen, à Tours, à Paris, pour porter la parole divine. Le cardinal Fesch (2), archevêque de Lyon, méditait de frapper de grands coups sur l'insensibilité des hommes de son temps. Les prédications isolées ne lui semblaient pas suffisantes. Il eût voulu un corps de prédicateurs disciplinés, poursuivant un même but, évangélisant tous ensemble un même peuple et le provoquant à grands cris, pour ainsi dire, à la pénitence et à la méditation. Le Cardinal complétait son projet dans sa pensée : il espérait en tirer tout ce dont l'Église de France avait besoin en ce moment. Outre un séminaire et un noviciat, il voulait y joindre une maison de retraite pour les prêtres, qui viendraient finir leurs jours dans l'étude des saintes Écritures et de la Tradition, s'occupant uniquement des sciences ecclésiastiques.

— Nous n'avons plus de bénédictins ni de cloîtres,

(1) Jérôme-Marie Champion de Cité, né à Kermès en 1735, évoque de Rodez en 1770, archevêque de Bordeaux en 1781, et, après le concordat, en 1802, archevêque d'Aix, où il mourut le 22 août 1810.

(2) Joseph Fesch, né à Ajaccio le 2 janvier 17G3, archidiacre et prévôt d' Ajaccio, protesta contre la Constitution civile du clergé, et confessa la foi; archevêque de Lyon on 1802 et plus tard cardinal, il se retira à Rome après la chute de l'Empire et y mourut le 13 mai 1839, toujours titulaire de l'église primatiale de Lyon, qui était pourvue d'un administrateur.

disait le prélat, et où en sera l'Église de France si l'on néglige les études ?

Ce qui manquait à la réalisation de ce projet, c'était un homme capable de diriger des collaborateurs venus de divers côtés, réunis par leur zèle et dont plusieurs pouvaient n'être pas préparés à la vie commune. Le cardinal Fesch ne se découragea pas.

— Un homme nous manque, disait-il, Dieu nous le donnera. Je le trouverai bien dans le diocèse ou en France.

En 1806, M. Rauzan vint prêcher le Carême à Lyon. L'éloquence, Fonction, le fruit de sa parole, la piété dont il donnait des preuves, firent penser à un des grands vicaires du diocèse qu'il avait effectivement trouvé l'homme dont était en quête l'archevêque. Celui-ci était à Rome. Le nom de M. Rauzan, qu'il avait entendu à Paris et dont il connaissait le mérite, fut un trait de lumière. Le Cardinal lui écrivit pour lui dévoiler son projet et le supplier n'y entrer :

« L'esprit de l'Église, lui disait-il, est patient, prudent et confiant en Dieu; mais il est laborieux, zélé et attentif à profiter des occasions que la Providence lui présente... Je ne trouve que vous seul pour mettre à la tête de cette maison. Réunissezvous donc à moi et faisons le bien qui est en notre pouvoir. »

En sollicitant ainsi M. Rauzan, le Cardinal ne se

dissimulait pas que le principal obstacle à son projet devait venir de l'archevêque de Bordeaux. Aussi voulait-il écrire au saint archevêque, comme il l'appelait.

— Il ne me refusera pas M. Rauzan, disait-il avec confiance; c'est une grâce que je lui demanderai à genoux.

La pénurie des ouvriers évangéliques pour le progrès de la religion en France était le grand sujet d'affliction des évêques. Le cardinal Fesch, écrivant à M&r d'Aviau, lui exposait son désir, insistait sur la nécessité de commencer quelque part une maison qui pût former des élèves et émettait l'espérance que le temps amènerait des circonstances favorables capables de rendre générale cette institution :

« Pour moi, disait le Cardinal confiant dans les ressources charitables de son diocèse, je serai prêt à contribuer de tout mon crédit à une fondation si nécessaire. Le choix du lieu me serait fort indifférent si on m'offrait un local convenable avec des éléments et des ressources qui en assureraient le succès. En attendant et jusqu'à ce qu'un autre évêque soit dans le cas de mieux faire, je me croirais responsable devant Dieu si je ne profitais pas des moyens que la Providence a bien voulu me fournir en me donnant, avec l'établissement des Chartreux, à Lyon, de très grandes probabilités d'y trouver les ressources pécuniaires pour commencer

une si belle institution. Mais Dieu, ajouta-t-il, qui inspire, dirige et perfectionne toute sorte de biens, paraît ne m' avoir chargé que au matériel : il a mis entre vos mains l'élément le plus essentiel qui doit animer et vivifier cet établissement. Oui, Monseigneur, j'ose le dire, rétablissement serait formé si vous vouliez lui accorder l'homme qui l'assurerait et commencerait à relever l'espérance de l'Église. *

« Monseigneur, répondit l'archevêque de Bordeaux, à quelle épreuve vous me mettez! Pourquoi me demander ce qu'il n'est pas en mon pouvoir de vous accorder ? Il m'est de toute impossibilité de vous céder le bon abbé Rauzan ; c'est à la fois pour moi un devoir et un besoin de le garder. »

Le Cardinal ne fut pas désarmé par ce refus, et l'archevêque de Bordeaux, sollicité de nouveau, fit enfin céder l'avantage particulier de son diocèse au bien général de l'Église de France.

M. Rauzan avait déjà plus de cinquante ans, quand il fut ainsi appelé à s'occuper des travaux des missions ; toutefois il dut, au temps de l'Empire, se borner à quelques tentatives (1). Les orages s'élevèrent contre l'Église de France; l'Empereur, qui avait autorisé le projet, qui avait même soutenu avec les fonds publics quelques essais

(1) En 1809, le Carême fut prêché en forme de mission à ['«église primatiale de Lyon par M. Rauzan et ses collègues.

tentés par divers prélats (1), rendit en 1809 un décret qui interdit les missions à l'intérieur, et révoqua même les mesures prises en faveur des Missions-Étrangères et du séminaire du Saint- Esprit. La Compagnie que M. Rauzan avait formée fut dispersée ; néanmoins, pendant ces dernières années de l'Empire, qui furent des années de douleur pour la religion, celui-ci resta attaché au cardinal Fesch et fut nommé chapelain de l'Empereur. Il prit part avec l'abbé Émery (2) et surtout avec l'abbé Legris-Duval (3) à toutes les entreprises de zèle et de charité qui cherchaient à se former à Paris. En même temps, il était mêlé aux principales affaires de l'Eglise, et si Ton en croit son historien, son avis a eu quelque influence sur la résistance des prélats au Concile de 1811. C'est la destinée de l'Église de souffrir la persé-

(1) L'Empereur avait notamment remis une somme à Msr de La Tour-du-Pin-Montauban, évoque de Troyes (1802-1808), pour concourir aux frais des missions que le prélat faisait donner avec beaucoup de soin dans son diocèse. Le projet du cardinal Fesch avait reçu l'assentiment entier de l'Empereur.

(2) Jacques- André Emery, né à Gex le 27 août 1832, supérieur de Saint-Sulpice, mort à Paris le 18 avril 1811.

(3) René-Michel Legris-Duval, né à Landernau le 16 août 1775, ordonné prêtre en 1790, némigra pas, remplit son ministère surtout à Versailles et aux environs de Paris ; le 20 janvier 1793, il se présenta à la Commune de Paris, demandant à voir le Roi pour lui offrir les secours de son ministère sacerdotal ; après le Concordat, il se mêla à toutes les œuvres de charité. Il est mort le 19 janvier 1819, laissant une grande réputation de piété, de zèle et de charité.

cution ; à peine la main de l'Empereur, qui s'était appesantie si durement sur l'Épouse de Jésus-Christ, était -elle retirée qu'une nuée de petits tyrans s'éleva contre elle. Les libelles, les chansons, les journaux s'abattirent sur la France comme autrefois les sauterelles sur la terre d'Egypte, et s'appliquèrent à dévorer la substance du peuple, qui est la vérité. Le zèle du prêtre était partout travesti, son caractère insulté et les dogmes tournés en ridicule. On connaît cette guerre. C'était l'instant de reprendre le projet du cardinal Fesch. M. Rauzan n'y avait jamais renoncé. La Providence lui amena un collaborateur en M. de Forbin- Janson, qui s'acquit une si grande réputation, et récolta des fruits si abondants pendant les Missions de France. Interrompue par les Cent-Jours et reprise aussitôt après la seconde Restauration, l'œuvre commença petitement. Elle ne disposait à Paris que d'une étroite maison, elle était soutenue par la charité de quelques dames charitables, et elle était encouragée par le pape Pie VII (1). Dès le premier jour, elle vit se déployer devant elle toute la rage de l'enfer. Il faut se rappeler le mouvement des esprits à cette époque. Les pamphlets, le Mémoire au Roi de Carnot (2), les Dénonciations de

(1) Grégoire-Barnabe Ghiaramonti, né le 10 août 1740, élu Souverain Pontife au conclave de Venise le 14 mai 1800, mort à Rome le 20 août 1823.

(2) Lazare-Nicolas-Marguerite Garnot, né à Nolay (Côte-d'Or),

Méhéo (1), les chansons de Béranger (2), toute la presse enfin, ne suffisaient pas contre les missionnaires ; l'insulte était souvent dans les yeux et sur les lèvres de leurs auditeurs. A Orléans, où se donna la première mission (1815), le P. Rauzan avait annoncé qu'il prêcherait pour les hommes. Sa prétention parut une folie. Il trouva l'église pleine cependant, mais peu cle têtes étaient découvertes, et on causait à haute voix. Il commence, le bruit des conversations domine sa parole. Il lance alors de toute sa force et fait retentir dans l'auditoire un seul mot : L'enfer ! On lui répond par une sorte de clameur. V enfer, reprend le missionnaire avec une nouvelle énergie, qui, cette fois, impose silence et ramène vers lui tous les regards. Profitant de cet instant, et sans laisser à cet auditoire le temps de revenir de sa stupéfaction, le missionnaire entame et développe avec une énergie extraordinaire les propositions : « Il suffit d'avoir entendu nommer l'enfer

ie 15 mai 1753, un des régicides, membre de la Convention, du Comité de salut public et ensuite du Directoire; tribun en 1802, ministre de l'Intérieur pendant les Cent- Jours, proscrit en J81G, mort à Magdebourg le 2 août 1823.

(1) Jean-Claude-Hippolyte Menée de La Touche, né à Meaux en 1765, septembriseur, rédacteur du Père Duchêne et ensuite du Journal des Honnêtes Gens, agent de police au service de l'Angleterre sous l'Empire, devenu libéral sous la Restauration et mort à Paris en 1827.

(2) Pierre- Jean de Béranger, né à Paris le 19 août 1780, célèbre chansonnier, mort à Paris le 17 juillet 1857.

pour concevoir quelque cloute touchant son existence; il suffit de douter pour examiner; il suffit d'examiner pour être convaincu; une fois convaincu, il faut se convertir. » Arrivé là, le prédicateur pose la grande question : « Pour se convertir, que faut-il ? » Cette fois on écoutait. Le prêtre se penche et laisse tomber une parole que les auditeurs les plus voisins peuvent seuls entendre.

— Qu'a-t-il dit ? se demande-t-on avidement.

— Il a dit qu'il faut se confesser.

Ce soir-là même, ajoute Mep l'évêque d'Arras (1), témoin oculaire, ce soir-là même les pénitents entouraient les confessionnaux.

Dans d'autres villes, l'opposition fut plus véhémente encore ; à Angers (1810), les missionnaires furent insultés en chaire; à Nantes et ensuite à Bordeaux (1817), on appela de Paris des acteurs célèbres pour ramener au théâtre les foules qui se précipitaient vers les églises ; mais Talma (2) et mademoiselle Mars (3) furent impuissants pour lutter contre l'esprit de vérité et de pénitence qui parlait parla voix des missionnaires. Nous ne pouvons les suivre dans le cours de leurs prédications, malgré l'intérêt qui s'attacherait à un récit

(I) Pierre-Louis Parisis, né à Orléans le 12 août 1795, curé de Gien, évêque de Langres en 1834 et d'Arras en 1851, mort à Arras le 5 mars 1866.

(2-) Acteur tragique, mort en 1826.

(3) Célèbre comédienne,, morte en 1847»

complet des missions, de leur succès et des impressions vives et profondes qu'elles éveillaient partout.

11 est facile de critiquer aujourd'hui ces habiles et saints ouvriers qui ont porté tant de labeurs, de leur reprocher de n'avoir pas eu assez de ménagement pour l'esprit du jour, d'avoir trop' remué les fibres populaires, d'avoir manqué de mesure en tel ou tel point. Les résultats ont été admirables : Msr Parisis les a signalés. Les confessionnaux étaient entourés, les communions générales j étaient immenses, les cérémonies étaient splendides ; ces amendes honorables, ces processions, ces plantations de croix perçaient les cœurs. Les larmes coulaient des yeux, le repentir entrait dans les âmes, la réconciliation le suivait, et, avec elle, les bénédictions de Dieu descendaient sur la France, la pénétraient, la fertilisaient et lui préparaient d'heureux fruits pour l'avenir. Nous l'avons déjà dit, les missions n'aur raient pas été aussi attaquées si elles n'avaient pas été aussi efficaces. Au témoignage des ennemis, on peut joindre d'ailleurs celui des hommes qui ont expérimenté la chaire. Que demandent-ils en ce moment ? Que souhaitent-ils pour secouer le siècle de cet ePxivrement de matérialisme où il s'agite ? Que désirent-ils, sinon donner des missions, estimant cette forme d'annoncer la parole de Dieu la plus puissante de toutes. On prétend en vain que les impressions si vives qu'elle éveille ne doivent

avoir que des résultats passagers : Est-ce que le fardeau des péchés pardonnes est jamais replacé sur la tête d'un peuple ?

En tout cas, pour nous en tenir à M. Rauzan, j'ignore si l'histoire présente quelque part un plus grand spectacle que celui d'un vieux prêtre voulant sauver les âmes, et malgré les injures, les diatribes, les véhémences de la presse qui se multipliaient à mesure que s'étendait l'attaque, disciplinant avec calme ses compagnons, et, sans jamais se reposer, les menant au combat. Sa compagnie s'était accrue, bien qu'elle fut toujours peu nombreuse en comparaison de ses immenses travaux ; beaucoup de prêtres zélés venaient lui prêter leurs efforts sans appartenir à la Société des missionnaires de France; dans quelque diocèses, à Lyon, à Bordeaux, à Tours, des compagnies analogues avaient été formées. Toutes rivalisaient de talent et de bonne volonté. Plusieurs des prélats qui gouvernent aujourd'hui les églises de France se sont associés à ces nobles labeurs. Si les critiques ne manquaient pas, les défenseurs non plus ne faisaient pas défaut. Tout ce qui comprenait et aimait la cause catholique prenait parti pour eux. M. de Chateaubriand (1) mettait au service de leur défense sa plume brillante ; M. de Bonald, sa haute

(1) François- Auguste, vicomte de Chateaubriand, né à Saint- Malole 14 septembre 1768, mort à Paris le 4 juillet 1848.

et vaillante raison ; l'abbé de Lamennais (1), toute la force de son génie, alors dans sa splendeur.

Los travaux du P. Rauzan et de ses compagnons ne se bornaient pas, d'ailleurs, à la prédication; il ne négligeait rien de ce qui pouvait toucher et diriger les âmes. Après l'ébranlement jeté dans les consciences par la mission, venaient toutes les œuvres intéressant la persévérance, les associations d'hommes, de femmes, déjeunes gens, se proposant divers buts de charité, de zèle, d'édification mutuelle. La maison des missionnaires au Mont- Yalérien, près cle Paris, était devenue un lieu d'exercice et de retraites dont la France a gardé le souvenir. L'église Sainte-Geneviève, rendue au culte par la Restauration, était aussi desservie par les missionnaires de France, qui y faisaient deux instructions par jour. C'était l'église des œuvres, et elle servait de lieu de réunion à diverses associations de charité. On célébrait chaque année, avec grande pompe et surtout avec une large et éloquente profusion de la parole divine, les deux neuvaines en l'honneur de la Patronne de Paris, auxquelles la foule ne faisait jamais défaut. Au milieu de tous ces efforts, l'éducation de la jeunesse n'était pas négligée. Un collège était dirigé, à Paris, par

(l) Hugues-Félicité-Robert de Lamennais, né à Saint-Malo le 19 juin 1782, brillant apologiste de la vérité, la renia et mourut misérablement à Paris le 27 février 1854, séparé do la communion des fidèles.

la Société des missionnaires de France; le petit séminaire des clercs du chapitre de Saint-Denis, qui relevait de la grande aumônerie, leur avait été confié. En outi'e, le P. Rauzan s'occupait de la fondation des dames de Sainte-Clotilde, vouées à renseignement des jeunes filles. Son zèle, sa prudence, son activité suffisaient à tout. Rien ne lui était étranger de ce qui pouvait procurer le bien des âmes. Il participait aux œuvres dont il n'avait pas la direction ; il assistait aux réunions de la Société des bonnes études ; il avait hérité, pour ainsi dire, de quelques-unes des entreprises de l'excellent et charitable abbé Legris-Duval; le refuge du Bon- Pasteur; le refuge des jeunes détenus, entre autres, avaient part à ses sollicitudes et étaient sous sa direction.

C'est au milieu de ces diverses œuvres que la Révolution de Juillet le surprit. Elle pilla la maison des missionnaires, dispersa la Compagnie, leur retira l'existence légale, leur enleva l'église Sainte- Geneviève et le Mont-Valérien, dont elle détruisit le Calvaire. M. Rauzan avait soixante - treize ans, n'était-ce pas pour lui l'heure du repos ? Il n'y pensa pas, et, sans se rebuter, persévéra dans ses œuvres, ou plutôt les renoua sous la forme que la loi d'alors lui permettait. Retiré à Rome, il s'appliqua aux constitutions d'une société qu'il appela les Prêtres de la Miséricorde, sous le titre de l'Immaculée-Conceptipn. Les missions leur étaient interdites, mais la

prédication et toutes les œuvres de la miséricorde suffisaient encore à leur zèle. Nous ne suivrons pas le P. Rauzan pendant les dix-sept dernières années de sa vie, où il travailla avec cette sagesse et cette assiduité qui sont les principaux traits de son caractère, au développement et à la direction de la Société des prêtres de la Miséricorde.

Ce qu'il importe seulement de remarquer, ce sont les immenses succès accordés à M. Rauzan dans les voies du travail et de la simplicité où il s'est toujours tenu. Aucun don extraordinaire n'éclatait en lui. On ne parle pas en sa faveur de ces touchantes et attendrissantes manifestations de la Providence, qui se trouvent dans l'histoire de beaucoup de fondateurs. Il n'y a rien que le succès inouï et merveilleux de ses prédications et de celles de ses coopérateurs. On peut croire que tout le bien qui s'est fait en France depuis quarante ans, est né du mouvement qu'ils ont imprimé dans les esprits. Le principal des reproches qu'on leur ait adressés est d'avoir mêlé la politique à la religion et d'avoir été les agents du gouvernement d'alors, autant que les apôtres de Jésus-Christ. Ne suffit-il pas d'énoncer un pareil reproche pour le réfuter, quand il s'adresse à des prêtres ayant reçu la mission des évoques pour accomplir leur ministère ? Le curieux est qu'au temps des missions, les pamphlets dirigés contre les prédicateurs insistaient sur leur indépendance, sur leur peu de zèle et leur peu de sou-

mission envers le Roi. Un entre autres, principalement dirigé contre le P. Rauzan, dénonçait le supérieur de la Mission comme ne faisant pas l'éloge du Roi et ne s'appliquant pas à le faire aimer.

Quant au concours que le gouvernement a donné à l'œuvre des missions, comment des catholiques pourraient-ils lui en faire un reproche ? L'œuvre était désirée par les évêques, encouragée par le Pape; elle était un des besoins de l'Église: n'était-ce pas le devoir d'un gouvernement honnête de la faciliter de tous ses efforts ? Les faveurs du pouvoir se sont bornées d'ailleurs, outre la reconnaissance légale de la Société des missionnaires de France et le don du Mont-Valérien, à autoriser les exercices extérieurs et les cérémonies publiques des missions. L'Empereur en avait fait autant. Il avait reconnu le devoir du gouvernement à aider le zèle et le désir des Évêques. Sans doute l'accomplissement de ce devoir n'est pas sans quelque mélange d'intérêt. C'est l'intérêt d'un souverain de gouverner un peuple honnête, généreux et éclairé. Le malheur de la Restauration est d'avoir trop souvent employé des hommes sans conviction, de sorte que ses agents, même les plus élevés, manquant de sincérité, ont manqué de tact parfois dans le concours qu'ils ont été obligés de prêter à l'Église. C'était là peut-être une nécessité de situation, contre laquelle la meilleure volonté du monde eût échoué. En tout cas, ce serait une criante injus-

tice de faire remonter les griefs qu'on en pourrait conserver jusqu'à la mémoire des bons prêtres qui ont accompli une tâche si rude et si laborieuse. Ce serait un malheur, si on voulait, pour un aussi frivole prétexte, condamner et repousser un moyen de salut que la Providence a béni avec effusion, et auquel elle a donné une efficacité dont les hommes auraient tant besoin de nos jours.

Juin 1858.

Par sa naissance et son mariage, madame Mole appartenait à doux familles illustres, honorées des plus hautes charges de la magistrature. Elle était Lamoignon, et trouva ainsi dans son berceau d'admirables traditions de charité. Toute jeune, elle parut uniquement jalouse d'en faire son patrimoine et sembla disposée à suivre les exemples de cette grande demoiselle de Lamoignon, coopéra trice de saint Vincent de Paul et confidente d'Anne d'Autriche, qui couvrit la France de ses bienfaits, propageant partout les entreprises de zèle du Saint, et dispersant dans les provinces les plus reculées les aumônes de la Reine avec un discernement et une application qui les multipliaient entre ses mains.

Cette admirable et sainte fille En tous lieux signala son humble piété, Et jour et nuit, pour Dieu pleine d'activité, Consuma son repos, ses biens et sa santé, A soulager les maux de tous les misérables.

Marie-Louise-Elisabeth de Lamoignon, née en 1763, avait quinze ans lorsqu'elle épousa Edouard- Mathieu Mole, arrière-petit-fils du premier président au Parlement du temps de la Fronde. Elle était remarquable par sa beauté, son grand air et plus encore son esprit de piété, de charité et de détachement des biens de ce monde. Insensible jusque-là à toutes les vanités de la parure qui touchent si vivement d'ordinaire les jeunes filles, elle ne changea pas ses goûts de modestie et de simplicité lorsque le mariage eut mis à sa disposition une immense fortune. Elle donna au monde ce que le rang de son mari exigeait absolument, mais elle songea surtout à remplir le ministère que Dieu impose aux riches. Elle apprit à connaître le chemin de la demeure des pauvres, et fréquenta leurs maisons.

A cette époque, où Ton nous représente toujours la société française corrompue et pervertie jusque dans ses moelles, madame Mole n'était pas la seule grande clame qui prît à cœur de répandre sur les malheureux l'abondance de ses richesses. Ceux qui se chargent de rédiger notre histoire négligent volontiers ces détails édifiants, et n'oublient aucun trait scandaleux, même quand il n'est pas tout a

fait avéré. Ainsi les annales des derniers siècles de la monarchie sont altérées et se bornent à montrer un seul côté des faits. On veut justifier les excès de la Révolution, en faisant croire qu'ils étaient provoqués et peut-être nécessaires. La France, à la veille de ses immenses catastrophes, ne manquait ni de foi ni de piété. Madame Mole, à Paris, se trouvait en rapport de bonnes œuvres avec des clames de son rang ou d'un rang plus éminent encore, puisqu'on nomme la princesse de Gondé et Madame Elisabeth de France.

Toutes n'apportaient pas, il est vrai, à l'accomplissement de leurs devoirs envers les pauvres l'ardeur et le zèle de madame Mole. Ame d'élite, elle se consacrait à leur service d'une manière particulière, et elle se donnait avec tant d'effusion et si peu de retenue qu'aucune considération n'était capable de l'arrêter. Quoique toute jeune, elle passait une partie de sa vie dans les quartiers malfamés, dans les maisons suspectes où se retiraient les pauvres que poursuivaient ses consolations et ses aumônes. Des amis officieux, aussi disposés que les historiens de notre temps, c'est tout dire, à mal interpréter les démarches d'une jeune femme, eurent soin de prévenir son mari, et lui exprimèrent leur étonnement qu'on la rencontrât dans certains endroits. M. Mole, pour calmer leurs inquiétudes bienveillantes, dut assurer qu'il connaissait toutes les démarches de sa femme, et qu'elle ne faisait rien sans aveu.

Ce concours que M. Mole donnait aux bonnes œuvres de sa femme le désignait tout naturellement aux fureurs populaires; il fut une des victimes que les conquêtes de 1789 firent monter sur l'échafaucl. Incarcéré une première fois, il avait été comme miraculeusement sauvé, et il fut alors ramené à son hôtel par une bande de patriotes, qui, en échange de la vie qu'ils venaient de lui conserver, demandèrent à être embrassés par la petite citoyenne à laquelle ils rendaient son époux. Les dons du peuple, en temps cle révolution surtout, ne sont pas sans repentir. Quelque temps après avoir été rendu h la liberté, M. Mole fut repris. Cette fois, il fallut quitter toute espérance. L'esprit cle foi de sa femme trouva une admirable consolation à la pensée que son mari ne serait pas privé des secours de l'Église. Un prêtre courageux, l'abbé de Sambucy, était parvenu jusqu'à l'intérieur de la prison et avait rempli son ministère auprès de M. Mole. Il fut convenu entre eux que le jour du supplice le prêtre serait dans telle maison, à tel étage, à telle fenêtre pour donner au condamné une dernière absolution. Abîmée dans sa douleur, madame Mole ranima ses forces et ouvrit son cœur à la joie, quand elle sut la grâce que Dieu avait ménagée à son époux. Eu témoignage de reconnaissance, elle offrit sa vie à Dieu : la Providence se contenta cle cette préparation du cœur et voulut sans doute la rendre plus parfaite en continuant de briser et d'éprouver ce pauvre cœur.

Quelque temps après la mort de son mari, madame Mole fut arrêtée et conduite en prison, ainsi que ses trois enfants, dont l'aîné, âgé alors de dix ans (1), a été ministre de l'empereur Napoléon et président du Conseil sous le règne du roi Louis- Philippe. Les émotions delà mort de son mari avaient altéré la santé de madame Mole : elle était affligée d'une paralysie sur les bras et les jambes quand on vint la prendre. Quatre hommes la portèrent étendue sur un matelas jusqu'à la prison. Elle y demeura tout un hiver dans de grandes angoisses sur sa vie et sur le sort de ses enfants, souffrant de ses infirmités et n'ayant que des larmes et des caresses pour apaiser les souffrances de ses enfants. Au milieu de cette détresse, elle s'estimait heureuse d'avoir pu emporter et conserver avec elle un livre de V Imitation de Jésus-Christ, une Bible et un crucifix. C'était là sa consolation, son espérance et sa force.

Elle sortit de prison quand expira le régime de la Terreur. Tout en s'appliquant aux soins de ses enfants, elle reprit ses pratiques de sollicitude et de tendresse pour les pauvres, et ne se contentant pas de ces devoirs communs, elle demandait à Dieu la grâce de se lier plus particulièrement à leur service.

L'état de l'Église paraissait lamentable : la milice sacerdotale était encore dispersée; ça et là quelques

(1) Louis Mathieu, comte Mole, né à Paris en 1781, mort à CUamplatreux. le 23 novembre 1855.

prêtres revenus de l'exil ou échappés aux bourreaux cherchaient à rendre au peuple les pratiques publiques du culte, et aux âmes les enseignements dont elles avaient besoin. Ils manquaient de tout pour atteindre à leur but, leur dénûment aurait dû les décourager. L'esprit révolutionnaire, contrarié un instant dans son triomphe, pouvait croire sa victoire définitive. En présence des ruines qu'il avait faites, le temps d'arrêt que les circonstances lui imposaient était à peine à ses yeux un temps de repos dont il se flattait que personne ne saurait profiter contre lui. Avait-il en effet quelque chose à redouter de la faiblesse, delà pauvreté et des prières de quelques âmes privilégiées? Madame Mole était de ces âmes. Dans la détresse où se trouvait l'Église, elle sentait un désir d'expiation et de réparation qui, de notre temps, est le cri de tous les cœurs dévoués à Dieu. Elle prolongeait ses prières, demandant la croix. La souffrance est un moyen efficace de travailler à la gloire de Dieu. Elle s'offrait, elle se donnait; elle voyait naître, grandir et se purifier, au milieu de ses prières et de ses offrandes, la-volonté de s'engager et de se lier par des vœux de religion.

Aucune congrégation n'existait encore. Les membres des anciennes corporations dispersés songeaient à peine à se rejoindre : les uns tâchaient de rester isolément fidèles à quelques pratiques d'austérité, de prières et de pauvreté de la vie commune ; les plus heureux avaient trouvé abri h l'étranger, dans

les maisons de leur ordre ; la mère Saint-Raphaël, l'élève de Madame Louise de France, qui réunit plus tard les débris du Garmel de Saint-Denis, était en Piémont ; elle y avait été appelée après son expulsion de Besançon, par la Vénérable reine, Madame Glotilde de France, qui naguère à Saint-Denis avait assisté à la prise d'habit de l'héroïque fille de Louis XV. Les Sœurs de Saint-Vincent de Paul, privées de leur costume, de leur nom, de leurs directeurs, dispersées en groupes peu nombreux, n'avaient pas encore essayé de se réunir rue du Vieux- Colombier, et encore moins de recevoir des novices, dont une des premières fut la sœur Rosalie. Tout était précaire, hésitant, mais tout renaissait néanmoins. Les chapelles privées se multipliaient ; on essayait de quelques prédications publiques. M. Rauzan élevait la voix dans la chapelle des Carmes ; M. de Lalande réorganisait les catéchismes à la Sainte-Chapelle. D'autres voix s'appliquaient à faire retentir les enseignements divins dans quelques églises. Un des prêtres revenus de l'exil, M. Mayneaud de Pancemont (1), curé de Saint-Sulpice avant la Révolution, recommença à exercer son ministère sur sa paroisse avant même que l'église fût rendue au vrai culte. Son zèle, ses lumières étaient connus : madame Mole le consulta ; il prit la direction de son âme; il connut ses secrets et ses désirs,

(1) Antoine-François Xavier, évoque de Vannes, le 2! avril 1802, mort en 1808.

les approuva, croyant y reconnaître une véritable inspiration de l'esprit de Dieu.

Les obstacles, il est vrai, étaient formidables. Outre l'état général des choses, madame Mole avait des devoirs qui l'attachaient au monde. Elle s'en acquittait généreusement, en chrétienne et en mère, avec tous les attendrissements de la nature. Elle se reprochait cette faiblesse ; elle supportait amèrement les délais et les obstacles qui retenaient son ardeur de se donner entièrement à Dieu.

« Je suis malheureuse sur cette terre, s'écriaitelle ; mon cœur est comme noyé dans un océan d'amertume. D'où vient cela ? Je le sens, ô mon Dieu ! vous m'en avez convaincue, je ne suis pas là où vous m'appelez. Je ne pourrai jouir de la véritable paix que lorsqu'il me sera permis de tout quitter pour me livrer, dans la solitude, à la connaissance du divin Jésus, à l'étude de votre sainte loi, au recueillement et à la prière. Mon cœur, mon Dieu, vous le savez, est bien tout à vous ; mais il se trouve souvent ému, attendri, troublé par les liens du sang, de l'amitié ou de la reconnaissance : c'est pourquoi je soupire après le moment où les liens seront rompus, où il me sera donné de marcher d'un pas assuré et tranquille vers vous, qui êtes la source de tout bien. Vous le voulez, j'en suis certain ; mais quand viendra cet heureux instant? Oh ! que vous vous faites attendre, jour mille fois désiré ! »

C'était par ces aspirations que cette âme, languissant dans les liens du monde, de la richesse et dos honneurs, calmait et nourrissait tout a la fois son ardeur de renoncement, de sacrifice et de pauvreté. Elle épanchait son cœur, elle répandait ses larmes et ses soupirs aux exercices publics du culte déjà restaurés, et non encore reconnus cependant par la loi. L'hôtel Mole était situé dans la circonscription de la paroisse de Saint-Sulpice : mais la belle église en était toujours occupée par les prêtres intrus ; les paroissiens fidèles se réunissaient dans la chapelle des Carmes. Madame Mole avait sa place habituelle près de l'autel du Sacré-Cœur; elle portait à ce cœur divin la plus tendre dévotion, et elle le conjurait avec ardeur de répondre à ses désirs et d'accepter ses engagements.

M. Mayneaud de Pancemont, avons-nous dit, aussitôt qu'il était rentré à Paris, avait repris le soin de sa paroisse, dont la vaste étendue et les besoins extrêmes lui offraient tous les moyens d'utiliser le zèle et la charité de sa pénitente envers les pauvres. Toutefois, Paris n'était pas le lieu où madame Mole devait s'immoler et faire pénitence.

En 1802, M. Mayneaud de Pancemont fut nommé évêque de Vannes : il proposa à madame Mole de le suivre dans son diocèse, et d'y essayer enfin l'entreprise qu'elle méditait. Cette proposition fut regardée comme un ordre; madame Mole ne songea pas à hésiter. Elle était libre ; elle venait de marier

son fils et sa fille: le troisième des enfants que lui avait laissés son mari était depuis longtemps mort des suites du régime de la prison.

Le projet de se rendre en Bretagne pouvait paraître contraire à la prudence humaine. L'œuvre que madame Mole allait tenter, et qu'elle n'envisageait qu'avec crainte, de fonder une congrégation de charité, rencontrait bien des obstacles. N'était-ce pas une folie de se priver d'une partie de ses forces ? Le crédit, la famille, les amis que madame Mole avait à Paris ne pouvaient-ils pas être employés à la gloire de Dieu? Trouverait-elle des moyens de succès aussi puissants dans une contrée où elle serait inconnue ? et les besoins de l'Église et des pauvres n'étaient-ils pas aussi urgents et aussi grands à Paris qu'en Bretagne ?

c Le monde ne manqua pas de raisonner de la sorte ; madame Mole resta inébranlable. Elle n'avait pas seulement devant elle des objections, et on ne se contentait pas de la blâmer ; elle trouvait de véritables oppositions dans sa maison, et la grande contradiction était dans son cœur. Il se brisait à la pensée de quitter son fils et sa fille, mariés l'un et Pautre, mais bien jeunes néanmoins. Ces voix de la nature, du sang et de la raison ne pouvaient contre-balancer dans son âme la voix de Dieu, qu'elle croyait entendre, et qui l'appelait au dépouillement, à l'obéissance et au sacrifice.

Avant même d'entrer dans son diocèse, M^r de Pan-

cemont avait envoyé madame Mole à Vannes choisir un local favorable à leurs dessins. Il s'agissait de réunir quelques âmes dévouées, qui, dans la prière et l'humilité, travailleraient à l'éducation des filles pauvres. Madame Mole arrêta ses vues sur les bâtiments d'une ancienne communauté. Msr de Pancemont approuva ce choix, acheta le local et en ordonna les réparations. En attendant que tout fût prêt à la recevoir, madame Mole s'occupait h Paris de son entreprise et en réunissait les premiers éléments. Elle provoqua autour d'elle, elle essaya et elle prépara plusieurs vocations, et lorsque révoque de Vannes l'appela, elle partit de Paris avec six compagnes déterminées à se donner à Dieu dans l'œuvre qui leur était proposée.

Madame Mole n'avait pas alors quarante ans ; sa beauté n'avait point encore perdu tout son éclat; elle vivait au sein de l'opulence, dans ces splendides demeures dont son mari l'avait faite souveraine et où son fils ne lui contestait pas l'empire. Le monde lui rendait les hommages dus à sa vertu, à son rang, à ses malheurs même. Il lui offrait sinon les plaisirs tumultueux et frivoles qui séduisent la jeunesse, au moins les agréments plus sérieux et plus sensés en apparence d'une société exquise, polie et aimable, héritière de l'ancienne société française que la Révolution avait poursuivie. En échange de ces demeures, de ces complaisances, de ces délicatesses, de ces délices de l'esprit et de

la conversation, madame Mole allait chercher dans le faubourg d'une ville de Bretagne la pauvreté et les privations qu'elle avait trouvées autrefois dans son cachot, les dégoûts et les fatigues que peut présenter un commerce habituel avec des enfants pauvres, mal nées, souvent grossières et sans première éducation. Cependant à ses yeux et selon son langage, ce qu'elle laissait à Paris, c'était r Egypte et ses servitudes. A Vannes, dans cette pauvre chambre sans feu, ouverte à tous les vents, où elle passa les dernières années de sa vie au sein de la pauvreté la plus extrême, sans autres parures que des vêtements tombant de vétusté que ses sœurs étaient lasses et découragées de raccommoder sans cesse, sans autre société que les compagnes et les objets de son dévouement, elle se trouvait, disait-elle, au sein de la terre promise, elle respirait à l'aise; son cœur se dilatait et s'ouvrait aux délices des célestes consolations. C'était sa place, en effet, c'était où Dieu l'attendait et la voulait. L'institut des Sœurs de la Charité de Saint-Louis, c'est le nom qu'elle avait choisi, prospéra rapidement, et plusieurs filles pieuses des premières familles delà province ne tardèrent pas à se mettre au régime de vie qu'avait adopté madame Mole.

Ce n'était pas le tout de vivre en communauté dans la pauvreté, la prière et le travail: il fallait songera l'avenir et préparer les fondements d'une congrégation.

Cette entreprise semblait à madame Mole audessus de ses forces. Elle n'avait jamais prétendu à l'honneur de fonder un ordre religieux. Elle sentait la nécessité d'une règle ; elle eût voulu la recevoir de son supérieur, et celui-ci lui disait de la faire. Elle voyait bien ce qui lui manquait surtout pour accomplir cette œuvre : elle n'avait pas d'expérience ; elle ignorait la vie religieuse ; elle ne se rendait pas compte des exigences que pouvait entraîner la pratique des œuvres de charité qu'elle voulait unir aux prières, aux mortifications, à l'esprit d'obéissance et d'humilité. En vertu de cet esprit, elle se mit à l'œuvre néanmoins avec soumission et tremblement.

« Vous exigez de moi, en vertu de la sainte obéissance, que je vous dise mes pensées, écrivaitelle à son supérieur ; je vais le faire, sacrifiant à la pratique de cette vertu mon sentiment propre. Je vous l'avoue, je tremble en commençant. Vous me recommandez d'épurer mon âme de tous les sentiments terrestres, pour écouter avec calme et goûter avec joie tout ce qu'il plaira au Maître suprême des vocations de me faire entendre. Ah ! Monseigneur et mon père, je le sais, il est des âmes pures qui sont avec leur Dieu clans les plus douces communications et ne parlent que par son esprit; mais en est-il ainsi de moi? Non, non. Oh! si vous connaissiez mon indignité!... Mais pourquoi m'étendrais-je sur ce point? J'ai promis d'obéir, j'obéis. »

M§r de Pancemont la soutenait dans ce travail aride, lui donnait des renseignements de toutes sortes, lui demandait compte de tous les motifs qui la guidaient, et toutefois se gardait de faire pressentir son avis. Elle s'en plaignait quelquefois.

— Vous voulez que je vous dise tout, disait-elle, mais vous ne me dites rien, et encore vous voulez que je ne me trouble pas.

Madame Mole était attirée fortement à désirer les austérités.

— Si je ne me trompe, disait-elle à son directeur, l'esprit que Dieu m'inspire est un esprit de pénitence, je dirai même de victime, pour tous les crimes qui ont été commis dans notre France.

Elle voulait pénétrer de cet esprit sa Congrégation naissante :

— Il faut, disait-elle, que le monde soit frappé de respect et d'admiration à la vue des grandes austérités de cette maison, et comprenne parla la nécessité de la pénitence.

C'était connaître son siècle et comprendre ce dont il a le plus besoin au milieu de ses enivrements. Pour arriver à son but, madame Mole eût voulu multiplier les prières et les pénitences de toutes sortes au sein de sa Congrégation : elle eût voulu y établir l'Adoration perpétuelle du Saint Sacrement, afin qu'il y eût toujours une victime au pied de l'autel ; elle eût voulu pratiquer la règle de Saint-Benoît dans toute sa rigueur, psalmodier les

matines la nuit, jeûner deux fois par semaine ; dans son amour de la pénitence, elle eût voulu réunir dans un seul faisceau les prescriptions les plus pénibles des anciens ordres religieux et en imposer l'obligation à ses filles ; elle sentait s'exalter en elle l'esprit de pauvreté; c'était, à son sentiment, le soutien des congrégations religieuses, et elle obligea en conséquence ses Sœurs à vivre du travail de leurs mains. Dans son désir d'unir la charité active et contemplative, dans cette ardeur à se sacrifier et à s'immoler de toutes manières à Dieu et au service du prochain, elle eût excédé sans aucun doute ; et son directeur fut obligé de lui rappeler les ménagements nécessaires à la santé et l'impossibilité d'unir au travail des mains et aux fatigues de l'enseignement tant de pratiques de mortification et de dévotion.

Tout en travaillant à la rédaction des constitutions, comme on le lui avait ordonné, madame Mole était agitée de la crainte d'être appelée au gouvernement de la Congrégation. Parfois cette crainte arrêtait sa pensée, et elle restait des journées entières sans pouvoir reprendre le travail qu'on lui avait imposé. Ces craintes n'étaient pas chimériques. Lorsque les constitutions furent achevées et qu'elles eurent été approuvées par l'évêque de Vannes, le 25 mars 1805, madame Mole eut la joie de prononcer ses vœux de religion et reçut alors le nom de sœur Saint-Louis. Le même jour, Msr de

Pancemont nomma la sœur Saint-Louis supérieure à vie de la nouvelle Congrégation.

L'esprit de sagesse et de prudence était avec la digne supérieure. Nous n'en voulons citer qu'un exemple. Lorsque Pie VII était a Paris, la sœur Saint-Louis y vint et obtint une audience de Sa Sainteté ; on lui faisait espérer qu'elle pourrait obtenir du Pape l'approbation de la règle qu'elle venait de donner à ses filles. Elle se contenta de demander la bénédiction du Souverain Pontife pour elles toutes et pour leur pieux dessein ; elle trouvait qu'on ne devait pas encore porter jugement d'une règle qui n'était établie que depuis un an, et qui pourrait bien recevoir des modifications de l'expérience.

Elle n'en avait pas mal jugé. Malgré les réserves que Mer de Pancemont avait faites au plan primitif de la fondatrice, quelques adoucissements devinrent encore nécessaires. Ainsi, dans son amour de la pauvreté et cle l'humilité, madame Mole n'avait pas voulu qu'il y eût de sœurs converses dans l'institut des sœurs de Charité de Saint-Louis. Celles qui étaient chargées de l'enseignement devaient chacune à leur tour rendre les diyers services nécessaires à la maison. Les santés ne purent résister à ces doubles fatigues; en outre, la mère Saint-Louis eut bientôt lieu de s'affliger de ne pouvoir accueillir les vocations de filles simples, jalouses de servir Dieu et incapables de donner une instruction qu'elles

n'avaient pas. Les constitutions furent modifiées : avec les sœurs de chœur 'auxquelles était confiée l'instruction, l'institut de charité de Saint-Louis comprit désormais des sœurs oblates, chargées des divers services de la maison et quelquefois du soin de former les enfants au travail des mains.

L'institut de Charité de Saint-Louis prospéra et se développa. Outre la maison de Vannes, on en établit deux autres ùAurayet à Pléchâtel(IUe-et- Vilaine). Ces deux fondations contribuèrent à ranimer un usage établi en Bretagne depuis le xvnc siècle, et qui sert efficacement à maintenir la pratique et la connaissance de la foi sur cette terre catholique. Nous voulons parler de l'usage des retraites pour les séculiers.

Un grand vicaire du diocèse cle Vannes au xviic siècle, M. de Kerlivio (1), après avoir étudié à Paris sous la direction de saint Vincent de Paul, et s'être voué à toutes sortes de bonnes œuvres, avait dépensé une partie de sa fortune à construire des bâtiments pour établir un séminaire. Les constructions étaient achevées lorsque M. cle Kerlivio trouva des obstacles infranchissables à l'exécution de son projet. Il consulta Dieu, lui demandant avec instance la grâce de connaître le meilleur emploi à aire de ces nouveaux bâtiments.

(1) Lucien de Kerlivio, né à Heanebon en 1621. Il avait créé dans cette viiie un orphelinat ol y avait bâti rhôpitai où il servait lui-même les pauvres.

— Fais une maison de retraite, lui fut-il répondu à trois reprises différentes.

Il communiqua cette pensée à plusieurs pères de la Compagnie de' Jésus zélés pour le salut des âmes, versés dans les voies intérieures et appliqués alors à donner des missions dans la Bretagne. La proposition parut utile, salutaire, praticable ; l'évêque (1) y donna son approbation : on commença, et on rencontra des succès inespérés. Cette charitable invention se propagea. Mademoiselle de Francheville (2), qui à cette époque fut une providence pour la Bretagne, s'appliqua à la répandre : à sa mort, en 1689, les maisons de retraite existaient dans les diocèses de Vannes, de Rennes, de Quimper, de Saint-Malo et cle Saint-Pol-de-Léon.

L'institut des Sœurs de charité de Saint-Louis contribua après la Révolution à restaurer cette salutaire pratique. Aujourd'hui, dans toute la Bretagne, il y a des maisons de retraite tenues pour la plupart par des Sœurs de divers ordres, qui joignent cette charité à quelques autres bonnes œuvres. Trois ou quatre fois par an, à des temps annoncés et presque toujours dans la saison rigoureuse, au moment du repos des bras occupés aux travaux des

(1) Charles de Rosmadec, évêque de Vannes de 1648 à 1671, transféré alors à l'archevêché de Tours, mort le 11 juillet 1672.

(2) Mademoiselle de Francheville était née en 1620. Elle lit pour les femmes ce que M. de Kerlivio faisait pour les hommes. Elle reçut d'abord les retraitantes dans sa maison.

champs, on donne dans ces maisons les exercices de la retraite (1). Les hommes s'y rendent de plusieurs lieues. On les loge, et moyennant quelques sous par jour, on se charge de les nourrir : la plupart apportent leur pain. Séparés de leur famille, éloignés de leurs affaires, seuls avec eux-mêmes et en présence de Dieu, dont on leur rappelle les enseignements, ils mènent pendant toute la durée des exercices une vie pauvre, pénitente, austère. Presque toujours les maisons sont pleines; les retraitants couchent dans les greniers ou sur les escaliers; les privilégiés seuls peuvent avoir des lits ; la grâce leur est dispensée à tous, et on ne saurait croire les admirables fruits de bénédiction obtenus par ces retraites, et l'énergique moyen de salut dont la Providence a doté ainsi la Bretagne. Le souvenir que le peuple breton avait conservé de ces exercices était tel, que lorsqu'on les donna pour la première fois à la maison des Sœurs de charité de Saint- Louis, à Auray, en 1818, sept cents hommes s'y trouvèrent réunis.

Revenons à notre héroïne. Au milieu de ces succès, elle n'était pas conduite par les voies de la consolation. Son désir de s'immoler pour les crimes de la France était comblé. Exposeronsnous ses peines extérieures? la mort de Wr de

(1) Les exercices pour les retraites des hommes et ceux pour les retraites des femmes sont donnés séparément et à des époques différentes.

Pancemont, qui était pour elle un père, la mort do celui qui lui succéda en qualité de supérieur de la Congrégation et diverses autres traverses dont elle ne pouvait pas ne pas être émue ? les inquiétudes que lui offrait l'avenir de sa Congrégation, par exemple, les tracas que lui suscitaient les administrations départementales, les diverses épreuves que l'Église eut à subir sous l'Empire ? le crédit de madame Mole couvrait bien en quelque sorte l'institut clés Sœurs de Saint-Louis, et une approbation impériale avait même autorisé la maison de charité établie à Vannes; mais cette approbation ne semblait-elle pas précaire en présence du décret du 22 juin 1809, qui prohibait la fondation d'établissements religieux ?

— Surtout pas de costumes religieux ! avait-on dit à la Mère Saint-Louis, tout en accédant h ses désirs.

Ses peines intérieures étaient grandes.

« Les ténèbres se sont épaissies autour de moi, écrit-elle, au point que je ne vois plus rien, je ne connais plus rien. Jésus paraît s'être éloigné. Ces connaissances si grandes, si délicieuses qu'il me donnait de ses perfections, des adorables mystères de son amour, la vue même de ma bassesse et cle mon néant, tout semble perdu. Je ne suis plus capable de rien. Est-ce une épreuve? est-ce un châtiment ? Je reconnais, ô mon Dieu, que si vous me traitez clans la sévérité de votre justice, je l'ai bien

mérité ; mais ayez pitié de moi. Humiliez votre servante tant qu'il vous plaira et comme il vous plaira, mais ne l'abandonnez pas. Ai-jevécu dans l'illusion jusqu'à présent? Voilà la crainte qui m'oppresse. N'était-ce donc pas vous, ô mon Jésus ! qui éclairiez mon esprit, qui parliez à mon cœur, qui l'embrasiez ?... »

Cette crainte de tomber dans l'illusion revenait sans cesse. Par une épreuve étrange ses peines s'accroissaient de la difficulté qu'elle avait de s'expliquer à son directeur; ce n'était pas une difficulté seulement, c'était une impossibilité : elle ne pouvait trouver les paroles nécessaires et se sentait privée de tout moyen de dépeindre son état :

« Dès que je veux lui découvrir ce qui s'opère dans mon âme, écrit-elle, je me trouve liée par une puissance invisible, et privée clés lumières dont j'aurais besoin. »

Cette impuissance était si complète, qu'un jour, trouvant dans un livre l'expression de ce qui s'était passé les jours précédents dans son âme, elle s'empressa de noter les passages et envoya le livre à son directeur.

« Jamais, lui dit-elle, je n'aurais eu le courage de vous faire ce tableau de mon cœur. »

Elle était aussi impuissante à exprimer les faveurs qu'à raconter les délaissements. Ces faveurs étaient grandes, et dans sa fidélité à la prière elle recevait toutes sortes de communications précieuses. La

sainte communion allumait en elle un feu divin qu'on peut bien éprouver, disait-elle, mais qu'on ne peut pas comprendre. Le précieux corps de Jésus, quand on le déposait sur sa langue, répandait en elle une force et une vie inconnues. A ces sensations brûlantes se joignaient des lumières privilégiées. Un jour la face de Notre-Seigneur Jésus-Christ, couronné d'épines et tout couvert de sang, se présenta devant elle.

« Depuis ce temps, quoique je ne voie plus rien, disait-elle, je conserve une si vive image de ce qui m'est apparu, qu'elle semble me suivre partout pour m' encourager â porter ma croix avec Jésus- Christ. »

La croix était son caractère particulier :

« J'ai demandé à Dieu d'être marquée du sceau de la croix, et je l'ai obtenu. »

C'était l'objet de ces désirs sans cesse renouvelés et qu'elle se reprochait de trouver si languissants.

« J'ai cru aimer la croix lorsque je ne la voyais que de loin et qu'une ferveur sensible me soutenait ; mais quand cette ferveur a cessé et que cette croix tant désirée s'est présentée à moi toute sèche, toute nue, avec ses délaissements et ses amertumes, au lieu de me jeter dans ses bras, je me suis crue perdue, j'ai oublié toutes mes belles promesses. Que cette lâcheté m'a causé de pertes ! que je la déplore aujourd'hui ! Pour la réparer, je renouvelle le vœu par lequel je me suis donnée à la croix, acceptant,

non seulement les souffrances du corps, mais encore celles de l'esprit et du cœur, les sécheresses, les délaissements qu'il plaira à Dieu de m'envoyer, etc. »

« Dieu, disait-elle encore dans une de ses extases brûlantes, Dieu m'appelle à une vie parfaite, vie de foi pure, vie de mort à tout objet créé et h moimême. Il me fait voir des grâces attachées au sacrifice que je dois faire pour marcher dans cette voie. Ces grâces sont l'objet de mes désirs les plus ardents, mais ne m'en demandez pas davantage sur ce sujet ; ne me demandez pas ce qui se passe entre Dieu et mon misérable cœur dans ces états d'oraison... Il n'est pas possible de vous rendre par aucune expression ces transports d'amour que j'éprouve, ce langage du cœur si délicieux qui, sans parole, est entendu de Dien, ces impressions de foi et de lumière qui me pénètrent et me laissent toujours embrasée d'une nouvelle ardeur. Gomment vous dire la connaissance que j'acquiers de ma bassesse, de mon indignité, de mon néant, de ma corruption, qui me porte à me considérer avec tant de vérité comme la dernière des servantes du Seigneur, et m'inspire tant d'amour pour les humiliations ? »

On ne se lasse pas à contempler les splendeurs que l'amour de Dieu communique aux âmes privilégiées. Qu'avons-nous besoin, après avoir rapporté ces paroles enflammées et indiqué quelques-unes

des faveurs éclatantes delà fondatrice de l'Institut des Sœurs de Saint-Louis, de parler de son esprit d'abaissement, de petitesse, d'humilité et de mortification? Ne sait-on pas que les grâces les plus singulières sont réservées à ces vertus?

En pénétrant dans la connaissance des merveilles de Dieu sur cette femme privilégiée, ne fautil pas compter le nom de madame Mole parmi ceux de tant d'âmes innocentes et vigoureuses, qui se sont offertes en victimes pour les crimes de la France, qui ont passé leur vie dans les douleurs, les humiliations et les sacrifices ? Hélas ! tous ces mérites auront-ils satisfait la justice de Dieu ? Les épreuves, que le Seigneur nous envoie tous les jours encore, sont-elles des expiations ? sont-elles les avertissements des dernières catastrophes qui se préparent ?

Février 1852.

Il y a déjà plusieurs années est mort, à Tours, un vieux chanoine fort respecté de tout le monde et assez singulier dans ses allures. Il avait conservé la simplicité des mœurs anciennes, en y mêlant de son chef quelque chose de rude, de libre et de vert qui ne laissait pas d'être parfois assez plaisant. Austère et dur à lui-même, jeûnant toute l'année, il était demeuré étranger aux raffinements contemporains des mœurs et du langage. Il traitait les choses rondement ; les attendrissements extérieurs et les apitoiements en paroles lui était inconnus. Il vivait uniquement de la foi ; les convenances du monde le touchaient peu. Le chapeau était un meuble, par exemple, qu'il avait complètement retranché de son usage ; en tout temps et en

toutes circonstances, il allait par les rues la tête découverte et le chapelet à la main. On le rencontrait dans les quartiers les plus fréquentés de cette élégante ville de Tours, passant, sans les regarder, au milieu des promeneurs et égrenant tranquillement ses Ave Maria, qu'il récitait sur un ton brusque et presque bourru. Il avait ainsi quelques excentricités sur lesquelles il est inutile de nous appesantir.

Ce personnage bizarre, si Ton veut, était l'objet de la vénération de tout le diocèse. Ce n'était pas seulement son âge qui en était cause, bien que le clergé, contrairement aux mœurs du jour, ait partout conservé le respect d'autrefois pour les vieillards, ni sa science ecclésiastique, qui était sérieuse et profonde, ni même sa vie tout entière, adonnée aux fonctions du ministère pastoral, exercé avec un grand zèle pour le service de Dieu et une ardente charité pour le prochain. Cette couronne sacerdotale est portée avec honneur par bien des prêtres en France. Elle recevait un relief particulier chez M. Leproust, parce qu'il avait été, à la fin du dernier siècle, un confesseur de la foi. Agé de vingt-cinq ans, et n'ayant encore reçu que les ordres mineurs, il quitta le séminaire et la ville de Tours en 1791, pour ne pas assister à l'installation de Michel Suzor, ancien curé de Loches, nommé évêque constitutionnel du département d'Indreet-Loire.

M. Leproust (1) avait eu cependant sous les yeux d'assez tristes exemples. Le' collège cle Tours, dans les jours qui précédèrent l'explosion révolutionnaire, avait été placé sous la direction des Oratoriens. On sait le scandale que donna presque partout cette congrégation. Le principal du collège de Tours fut l'un des plus débordés. Le prêtre apostat, représentant du peuple, Isabeau, s'est fait un nom dans les fastes révolutionnaires ; il avait, pendant sa direction au collège, distingué le jeune Leproust, qui s'estimait alors fort honoré de cette particularité et avait cultivé l'affection que professait pour lui son supérieur. Celui-ci chercha vainement à tromper plus tard la bonne foi de son élève et à l'attirer au schisme.

Après avoir refusé d assister à l'installation de l'évêque constitutionnel d'Indre-et-Loire, M. Leproust ne voulut pas davantage communiquer avec le curé jureur de sa paroisse. Il fut arrêté au mois de mars 1793, et condamné à la déportation comme insermenté ; il fut conduit à Bordeaux pour être embarqué pour la Guyane française. Dans cette attente, il passa deux ans à Blaye, à Bourg, à Bordeaux et sur les pontons dans la Charente. Il a écrit l'histoire de cette captivité; que nous repro-

(1) Pierre-Auguste Leproust était déjà attaché au chapitre de Tours, à titre de chanoine honoraire, quand il quitta sa cure de Vernou où il avait trente ans exercé le ministère pastoral, il fut alors vicaire du chapitre; il devint chanoine titulaire le 14 "août 1839; il est mort à Tours le 4 août 1847.

duisons intégralement : les lecteurs y prendront quelque intérêt.

Il est difficile de n'être pas touché à la lecture de ces pages ; elles ont un accent de vérité qui vaut tous les agréments du style. M. Leproust ne se piquait pas de littérature : il raconte avec bonhomie ce qu'il a vu ; mais ce qu'il a vu et ce qu'il a subi, est le martyre dans toute sa sublimité. En lisant son récit, on s'imagine retrouver quelquesuns des anciens actes des saints de la primitive Église, où un des survivants raconte à ses frères les combats et les victoires dont il a partagé les fatigues. Il n'v a là ni réflexions ni récriminations : c'est un simple exposé de ce qui s'est fait et de ce qu'on a souffert. Une pareille éloquence suffit. Ce qu'on appelle aujourd'hui la mise en scène ressort du fond des choses, et les caractères des divers personnages se montrent naturellement dans leur jour véritable.

À côté de la résignation des martyrs acceptant sans trouble et sans hésitation la faim, le froid, ]'exil et la mort pour garder leur foi et la maintenir intacte à l'abri de tous les soupçons et de toutes les erreurs, apparaissent la rage brutale et les excès de colère -de leurs persécuteurs de la Montagne, en même temps que les raffinements plus décents cl non moins hostiles, quoique moins sanguinaires, de ceux qui s'appelaient alors les républicains honnêtes et qu'on rangeait sous le drapeau de la fédération. Il est curieux de voir dans le récit de

M. Leproust un de ces honnêtes et modérés personnages, après avoir soustrait aux fureurs populaires les prêtres détenus, les réunir pour leur faire comprendre la nécessité où ils étaient de s'aimer les uns les autres. Etait-ce hypocrisie? était-ce hébétement?

Tous les exemples consolants de ces récits ne viennent pas de l'intérieur de la prison, où, au milieu de la misère et de la souffrance, on ne mettait pas en oubli le salut des âmes. Notre historien marque bien, à diverses reprises, rabattement moral des populations, dont une certaine partie eût voulu résister aux atrocités commises au nom du peuple, mais il signale aussi quelques exemples d'énergie qui réjouissent le cœur. On aimerait à connaître le nom de ce catholique zélé de Bordeaux père de six enfants, qui, tous les jours, après avoir ouvert les fenêtres d'une des chambres hautes de sa maison, faisait célébrer une messe à laquelle les prêtres détenus assistaient du haut de la plateforme de leur prison. Bien des faits de la même sorte abondent dans le récit de M. Leproust ; le lecteur n'a pas besoin qu'on les signale. Nous laissons l'historien raconter avec sa simplicité les traits du courage et du dévouement héroïques des prêtres « au milieu d'une adversité inouïe, » pour citer les paroles d'un écrivain protestant (1).

.(1) M. Guizol, Réponse à M. de Montalembert à sa réception à l'A cadémie française.

« Relation des peines et des dangers encourus par les prêtres du diocèse de Tours, condamnés à la déportation en 1798; par un déporté. 1793-1795.

« Le 20 mars 1793, je fus arrêté à Vernou (1), ma paroisse natale. J'étais simple clerc tonsuré, et je vivais retiré chez mon père depuis le 1er avril 1791 . L'Assemblée nationale s'efforçait alors d'établir un schisme en France. Elle exigeait de tous les évêques et prêtres en fonctions le serment de soutenir la constitution civile du clergé, que l'Assemblée avait décrétée et que cent trente-deux évêques avaient repoussée.

« Le Pape Pie VI, par un bref du 10 mars 1793, venait de condamner cette constitution prétendue civile comme hérétique et contraire à la discipline générale de l'Eglise. Je n'avais pas voulu participer au schisme : mais on n'avait aucun prétexte pour exiger de moi le serment. Je n'avais pas de fonctions, je n'étais même pas dans les ordres. Sur la dénonciation de six citoyens de ma commune (2), je fus arrêté comme dangereux à la république, parce que je ne communiquais pas avec le curé de

(1) Département d'indrc-et-Loire.

(2) L'article 6 de la loi du 26 août 1792 prononçait la déportation oa la réclusion contre tous les ecclésiastiques assujettis au serment par les lois des 26 décembre 1790 et 17 avril 1791, et encore contre tous les ecclésiastiques, prêtres réguliers ou séculiers, clercs minorés ou frères lais dont l'éloignement serait demandé par six citoyens domiciliés dans le département.

Vernou. Il avait eu la faiblesse de jurer, et il rendait obéissance à l'évêque .intrus Suzor, installé à Tours en remplacement de M. de Conzié (1), légitime archevêque depuis 1775.

« Les autorités de Vernou firent la visite de mes papiers et de mes livres, n'y trouvèrent rien de contraire aux lois de l'État, et en dressèrent procès-verbal. On m'envoya ensuite à Tours, escorté par une dizaine de gardes nationaux. C'étaient des hommes de la commune; ils étaient tous de ma connaissance et me traitèrent honnêtement. Ils me défendirent à Vouvray de plusieurs jeunes gens qui faisaient mine de m'insulter. Deux compagnons nous rencontrèrent ensuite à Roche-Corbon, et firent route avec nous en vomissant contre moi toutes les injures que le démon peut inspirer. En arrivant à Tours et en passant sur le pont, ces deux forcenés se prirent à crier qu'il était inutile de me laisser aller plus loin, qu'il fallait me jeter à l'eau ; ils essayèrent de se saisir de moi et de me faire passer par-dessus le parapet. Mes gardes eurent à me défendre vigoureusement, afin d'accomplir l'ordre qu'ils avaient reçu, de me conduire sain et sauf devant les membres du comité de^surveillance. C'était le soir du dimanche des Rameaux; il y avait une foule considérable sur le pont et sur

(1) François- Joachim Marner t de Conzié, né à Poncin-en-Bugey, le 18 mars 1736, évêque de Saint-Omer en 1769, archevêque de Tours en 1775, mort en émigration à Amsterdam, en 1795.

la place de l'hôtel de ville, et les deux compagnons trouvèrent de l'écho parmi ce peuple; des vociférations menaçantes s'élevèrent de toutes parts.

« — Encore un pour la guillotine ! criait-on de tous côtés.

« M. Barbier, curé de Saint-Georges, venait de passer quelques instants auparavant, conduit, comme moi, par des gardes nationaux de sa paroisse, et il avait essuyé les mêmes avanies. On eut quelque peine à me faire échapper aux mauvais traitements. La foule encombrait la rue Neuve (1), et surtout la cour de la maison de l'Ancienne-Intendance (2), où siégeaient alors les membres du département et ceux du comité révolutionnaire. On me remit entre leurs mains. Des jeunes gens me poursuivirent jusqu'à la salle des délibérations, criant toujours : A la guillotine ! et, joignant les gestes aux cris, ils marquaient sur mon cou l'endroit où le couteau devait frapper. Dieu me donna la grâce de ne pas être troublé. Je désirais voir finir une vie que l'aveuglement et la barbarie de mes concitoyens rendaient si misérable; mais je n'étais pas digne de souffrir le martyre pour la défense de la foi.

ce On me fit subir un interrogatoire sur la cause qui m'avait empêché, deux ans auparavant, lorsque

(1) C'était autrefois et ce fut depuis la rue Royale. Elle traverse la ville du nord au sud, du pont sur la Loire à l'avenue de Grammont.

(2) Aujourd'hui l'imprimerie de M. Marne.

j'étais encore au grand séminaire, d'assister, à la cathédrale, à la cérémonie schismatique de l'installation de l'évêque instrus (1). Je répondis que ma conscience me l'avait défendu, et qu'ayant un archevêque canoniquement institué, je ne pouvais en reconnaître un autre. Je m'attendais à être envoyé en prison pour être guillotiné; on se contenta de me conduire à la maison de détention. C'était mon ancien grand séminaire.

« J'eus Thonneur et la joie de m'y trouver réuni à plus de cent prêtres vénérables (2) emprisonnés à cause de leur refus de prêter le serment sacrilège et.de leur fermeté à soutenir les vérités immuables de notre sainte religion. On leur laissait encore

(1) L'installation de l'évêqnè intrus, Michel Suzor, est du 10 avril 1791. M. Leproust avait quitté le séminaire le 1er du môme mois.

(2) Au mois de juillet 1792, cent deux prêtres étaient déjà détenus au séminaire de Tours, dont les bâtiments servent aujourd'hui de Lycée. En 1793, un certain nombre de ces prisonniers étaient morts et d'autres avaient été déportés. Le 4 avril 1793, le conseil général délibérait sur le sort de cent quarantehuit prêtres et condamnait à la déportation à la Guyane tous ceux qui, aux serments exigés par les lois nouvelles, n'ajouteraient pas ceux de vouer a l'exécration les rois et la royauté et de maintenir l'unité et l'indivisibilité de la république.

Ces cent quarante-huit prêtres n'étaient pas tous sous la main des autorités républicaines; et la délibération du conseil général du département d'Indre-et-Loire prouve même que plusieurs d'entre eux, quoique dénoncés, n'étaient pas indignes de la république. M. Leproust, mis en prison depuis quinze jours seulement n'est pas compris dans la délibération du 4 avril qui avait lieu sur une pétition du mois de février précédent. 11 partagea néanmoins le sort de ceux dont elle porta condamnation.

la liberté de dire la messe dans l'intérieur de la maison. J'eus ainsi le précieux avantage de pouvoir me dédommager du long temps que j'avais passé dans ma commune sans pouvoir assister aux divins mystères, même les dimanches et les plus grandes fêtes. Je remerciai Dieu, dont la Providence m'avait conduit dans cette maison de détention, où je pouvais entendre et servir plus de dix messes par jour.

« Ce bonheur et cette tranquillité ne furent pas de longue durée. Les membres composant le directoire du département voulurent faire preuve de leur chaud patriotisme, et prirent sur eux d'augmenter la rigueur des décrets de la Convention. Elle avait condamné les prêtres insermentés non infirmes et âgés de moins de soixante ans à la déportation ; le département d'Indre-et-Loire prit un arrêté pour étendre cette condamnation à ceux qui avaient soixante et dix ans. Le procureur-syndic vint nous signifier ce bel arrêté ; il nous fit tous venir sur la terrasse du séminaire et nous dit :

« — Puisque vous n'avez pas voulu vous soumettre au serment, et que vous êtes des hommes dangereux à la république, dont vous méprisez les lois, la patrie vous déclare qu'elle vous vomit pour toujours de son sein; vous êtes condamnés à être déportés à la Guyane française.

c Après lui avoir fait un profond salut et être rentrés en silence dans nos salles, ceux d'entre nous qui n'avaient pas atteint soixante et dix ans,

et dont les infirmités n'avaient pas été jugées assez graves, firent leurs préparatifs de départ. On le différa de trois jours. Un bataillon de soldats marseillais de l'armée de Mayence, se rendant en Vendée, était alors de passage à Tours. En apprenant que des prêtres insermentés étaient enfermés au séminaire, ces soldats demandèrent la permission de nous massacrer, insistant auprès des autorités, et assurant que deux heures suffiraient à cette exécution. Les magistrats, quoique républicains, eurent le courage et la pudeur de refuser ces offres de service ; ils prirent même soin de faire partir ces soldats marseillais trois jours avant nous, pour ne pas nous exposer à les rencontrer sur la route. « Le jour de notre départ se trouva ainsi fixé au lundi 22 avril. Nous avions loué à nos frais des charrettes pour nous conduire à Bordeaux. Elles étaient à huit heures du matin dans la cour du séminaire. Il y en avait dix-huit. Quatre-vingtquatorze ecclésiastiques devaient y monter : soixante et quatorze du diocèse de Tours, vingt des diocèses de Blois et du Mans. Une nombreuse garde nationale à pied et à cheval avait été commandée pour nous escorter jusqu'à Ghâtellerault. Il fut difficile de sortir de Tours. Les rues, depuis le séminaire jusqu'aux portes de Fer (1), étaient encombrées, et

(1) Les portes de Fer étaient à l'extrémité de la rue Royale, en face du pont, et ouvraient l'avenue dite de Grammont, sur la route royale de Paris à Bordeaux.

nos charrettes ne pouvaient avancer. Le peuple ne voulait pas nous laisser partir.

« — A la guillotine? criait-on constamment.

« On ajoutait que la déportation était une peine trop douce, que nous avions mérité la mort, qu'il ne fallait pas nous laisser aller plus loin. On resta ainsi plus d'une demi-heure sans pouvoir avancer d'un pas au milieu de cette population effrénée, dont les vociférations augmentaient toujours. Enfin l'officier municipal, commis pour présider à notre départ, ne pouvant ni se faire entendre ni se faire obéir, cria à la garde :

« — Force à la loi !

« La garde tira le sabre, et , à travers une grêle de pierres parties de toutes parts, lança ses chevaux au milieu de la foule : on parvint ainsi à donner passage à nos voitures. On les mit au galop sans discontinuer jusqu'à Grammont (1). Là on fit une halte : on étancha le sang qui coulait des blessures que plus de vingt-cinq d'entre nous avaient reçues à la figure, dans les côtés ou dans les reins. C'étaient des coups de pierres ou même des coups de baïonnette ; car, au moment de notre départ, il y avait trois mille volontaires rassemblés à Tours ; beaucoup d'entre eux s'étaient joints à la populace, et de leurs armes lardaient nos voitures pour nous percer au travers.

(I) A une demi-lieue de Tours.

« Notre escorte se conduisit assez honnêtement avec nous; seulement, dans la voiture où je me trouvais, deux de nos compagnons s'étaient associés pour ne payer qu'une place, et allaient alternativement à pied; celui qui était en voiture dit à celui qui marchait :

« Monsieur, si vous voulez monter, je vais descendre.

ce Un des gardes nationaux, entendant prononcer le mot de monsieur, entra en fureur et voulut tuer ce prêtre ; il le mit en joue trois fois, parce qu'en s'excusant sur l'ancienne habitude, celui-ci l'appelait lui-même monsieur.

« ~ Gomment, criait ce forcené, tu ne diras pas citoyen, tu diras toujours monsieur ! il faut que je

te tue !

« Heureusement un autre garde, moins susceptible et plus humain, retint ce furieux. On avertit le commandant, il accourut à notre voiture, blâma l'inadvertance du prêtre, lui recommanda ainsi qu'à nous tous, de veiller sur nos paroles, et fit retirer d'auprès de nous ce furieux qu'on plaça à un autre endroit. Gela mit fin à cette dangereuse et grossière boutade.

« Notre première couchée fut à Sainte-Maure (1). Les autorités nous logèrent dans les caves de l'ancien grenier à sel : leur humanité nous y avait

(1) Département d'Indre-et-Loire,

fait préparer de la paille fraîche pour nous coucher.

« A notre arrivée, non plus que le lendemain matin à notre départ, on ne nous adressa aucune insulte. Notre route se fit assez tranquillement, et, comme je l'ai dit, sans trop de désagrément de la part de nos gardes. Seulement, ils ne voulaient pas nous laisser descendre de voiture pour nous délasser en faisant quelque chemin à pied.

« Les autorités et la garde nationale de Châtellerault étaient venues au-devant de nous à plus d'une demi-lieue de la ville ; elles nous accompagnèrent jusquà la prison, à travers une foule que la curiosité avait assemblée, et qui ne proféra ni cri ni injure.

« On nous mit dans une salle haute, dont on avait retiré les malfaiteurs pour nous faire place. Mais on ne s'était pas donné la peine de changer leur vieille paille : elle occasionna une telle poussière, qu'au lieu de dormir, nous fûmes toute la nuit dévorés de soif et occupés à demander de l'eau. Le geôlier n'avait pas eu non plus, à ce qu'il paraît, la précaution de fermer le quartier où Ton avait mis les voleurs ; ils se mêlèrent aux gens de service de la prison, et, tout en affectant beaucoup d'empressement, volèrent les portefeuilles de plusieurs de nos compagnons, tandis que les chirurgiens les pansaient des blessures reçues à la sortie de Tours.

« Au matin, la garde nationale de Châtellerault prit la place de celle de Tours ; elle nous traita avec une honnêteté et une prévenance qui nous parurent bien douces. Il nous fut permis de descendre de voiture, et nos gardes nous laissèrent marcher auprès d'eux comme des amis. A Poitiers, on nous logea proprement dans l'ancien couvent de la Visitation. Une partie de la garde nationale de cette ville était en Vendée ; celle de Châtellerault resta clone pour nous garder et nous accompagner le lendemain jusqu'à Gouhé (1), petite ville protestante. On nous logea dans un vieux château dévasté, dont il ne restait que les murs, et où l'on no mit même pas de la paille pour nous servir de lit. Cinquante hommes de la garde nationale de Gouhé devaient nous escorter le lendemain, et nos charitables gardes de Châtellerault prirent congé do nous ; quinze d'entre eux cependant, craignant que notre nouvelle escorte, composée uniquement de protestants, ne nous maltraitât sur la route, voulurent nous accompagner jusqu'à Ruffec. Ce fut une marque du soin de Dieu sur nous.

% En arrivant le soir à Ruffec, où il y avait beaucoup de monde (c'était la veille d'une foire), nos gardes protestants prétendirent nous conduire au milieu de la place, pour nous faire baiser l'arbre de la liberté. Il y avait dans notre escorte six gen-

(1) Département de la Vienne.

darmes commandés depuis Poitiers pour nous accompagner jusqu'à Bordeaux; ils se joignirent aux cavaliers de Ghâtellerault pour s'opposer à ce projet. La discussion s'anima, et nos vingt défenseurs finirent par se placer à la tête du convoi, déclarant qu'ils étaient prêts à se battre plutôt que de nous laisser exposés gratuitement aux insultes de la populace. En présence de cette déclaration énergique, les protestants renoncèrent à leur dessein : nos bons cavaliers nous firent entrer dans la ville en évitant la place publique ; ils nous distribuèrent ensuite dans les auberges, sans permettre qu'on nous mît en prison, disant qu'ils répondaient de nous.

« Le lendemain, ces aimables cavaliers de Ghâtellerault vinrent nous dire adieu ; ils avaient les larmes aux yeux en nous embrassant et nous assurant qu'ils auraient voulu nous accompagner jusqu'à Bordeaux. Ils se recommandèrent vivement à nos prières; ils auraient pu s'en dispenser: la religion nous oblige d'aimer nos ennemis et de prier pour eux ; à plus forte raison devions-nous aimer ceux qui nous avaient traités avec tant d'égards et nous avaient montré un si généreux dévouement. Aucun de nous ne les a jamais mis en oubli.

« La garde nationale de Ruffec nous traita aussi fort honnêtement. ABarhezieux, on nous logea dans les greniers du château de la Rochefoucauld, qui

était démeublé et inhabité. Mais les habitants de la ville, bons catholiques, ne .nous laissèrent pas coucher sur les carreaux, comme avaient fait ceux de Gouhé ; ils s'empressèrent de nous apporter des matelas, des lits de plume, des draps, des couvertures, ainsi que d'excellent pain et de tous les aulres vivres nécessaires. Ces bonnes gens éprouvaient beaucoup de compassion à nous voir, et ils s'empressaient de nous la témoigner : le lendemain, à notre départ, ils entouraient nos voitures en pleurant.

« La garde nationale nous escorta jusqu'à Angoulême (1). Nous y arrivâmes après vêpres ; il y avait une grande foule de peuple dans le faubourg, et on nous fit descendre de voiture. La prison -est sur la hauteur ; on nous y conduisit à pied. Durant le trajet, les injures et les moqueries nous furent prodiguées ; mais pn nous fit grâce des pierres. A la prison, il fallut encore coucher sur le plancher, sans matelas ni paille. Il en fut cle même le lendemain, dans les chambres hautes des auberges de Montlieu, où au moins personne ne nous insulta.

« A Saint-André de Gubzac (2), nous fûmes bien traités ; et le jour suivant, après avoir passé la Dordogne un peu avant Carbon-Blanc (3), nous arri-

(1) Notre historien se trompe; la couchée d'AngouIême a dû précéder celle de Barbezieux.

(2) Département de la Gironde.

(3) Môme département.

vâmes, le soir, au port de la Bastide, sur la Garonne. On nous fît embarquer dans des gabares où il fallut rester toute la nuit à découvert, pour débarquer le lendemain à Bordeaux. Mais il était déjà arrivé de tous les diocèses de France un grand nombre de prêtres condamnés, comme nous, à la déportation, el les autorités de la ville ne voulurent pas nous recevoir ; elles nous firent descendre jusqu'à Blaye, petite ville sur la Gironde, à sept lieues de Bordeaux.

« On nous reçut, à Blaye, au milieu des huées et des injures : la garde nationale nous conduisit à la citadelle, qui est grande, forte et bâtie sur une hauteur. Les salles de la prison où Ton nous enferma étaient vastes, mais nous étions entassés comme un troupeau de moutons, et il fallait encore coucher sur le plancher, sans matelas ni couvertures. Tous les soirs, les officiers du bataillon en garnison, le sabre nu à la main, venaient nous compter, sans nous faire d'insultes, toutefois.

« La Providence continuait à veiller sur nous ; elle nous tira de Blaye plus tôt que nous ne pensions, en nous faisant éviter le plus grand danger que nous eussions encore couru. Un régiment de volontaires du département des Landes (douze cents hommes environ), envoyés en Vendée, arrivèrent à Blaye le jour de Y Ascension (6 mai). On les laissa entrer dans la citadelle pour la visiter.

« Parmi les deux cents hommes composant notre

garnison, il y avait de leurs camarades qui leur apprirent que nous étions des prêtres saisis, les armes à la main dans la Vendée. Aucun d'entre nous n'y avait mis le pied ; mais on disait la même chose de tous les prêtres arrêtés. Ce bruit contribuait à les rendre odieux au peuple. Les nouveaux soldats, qu'on dirigeait sur la Vendée, voulurent nous punir d'avoir suscité cette guerre, dont on faisait partout d'horribles récits. Ils se rassemblèrent, vers les huit heures du soir, sur la place de la citadelle, devant la prison, et se mirent à se dire les uns aux autres qu'il fallait nous mettre h mort.

« Cependant le directoire du département de la Gironde était fédéraliste, c'est-à-dire opposé à la tyrannie sanguinaire de la fraction de la Convention qu'on appelait la Montagne, dont les deux frères Robespierre étaient chefs. Il savait que le département d'Indre-et-Loire avait outre-passé la loi, qui exceptait les sexagénaires, et il envoya à Blaye deux commissaires chargés d'entendre les réclamations des prêtre détenus à la citadelle. Un de ces commissaires se nommait M. Mangeret; comme il était filsd'un chirurgien de Tours, il avait désiré visiter ses compatriotes, et avait sollicité lui-même de ses collègues la mission qu'il obtint : l'autre était un citoyen de Blaye. Ces messieurs choisirent précisément le jour de l'Ascension pour faire leur visite : c'est ce qui nous sauva la vie.

« Accompagnés du maire et du procureur de la commune (ce dernier était le curé-jureur de la ville), ils nous faisaient comparaître les uns après les autres dans un petit cabinet adjacent à la prison, et nous interrogeaient sur les réclamations que nous pouvions avoir à faire contre notre condamnation.

« Les douze cents hommes réunis devant la prison en étaient bientôt venus aux cris et aux violences : les prêtres, entendant leurs menaces, se préparèrent à tout événement, et commencèrent à se confesser les uns les autres.

« J'étais dans le cabinet des commissaires, et nous ignorions encore tout le vacarme qui se passait à l'extérieur, lorsque le geôlier vint avertir qu'il ne pouvait plus résister, que les soldats demandaient qu'on livrât les prisonniers et se mettaient en mesure d'enfoncer les portes. Les commissaires descendirent précipitamment pour chercher à les arrêter et à les faire renoncer à leur dessein. Le curé, quoique jureur, se conduisit fort bien à notre égard, et nous assura qu'on lui passerait sur le corps avant d'arriver à nous. On eut de la peine à réprimer la rage de tous ces furieux. Ils poussaient, dans leur patois des Landes, des cris confus auxquels il nous était impossible de rien comprendre. Les commissaires, le maire et le curé, ne pouvant se faire entendre, prirent le parti de se jeter au milieu d'eux, les embrassant et leur répétant :

« — Mes amis, quelle horreur ! Ces prêtres ne sont pas de la Vendée : ils sont du département de Tours : on les a envoyés ici pour les embarquer et les conduire à la Guyane française, lieu de la déportation ; ils sont soumis à la loi qui les a condamnés : et vous, militaires, vous devez respecter la loi, défendre et protéger ceux qu'elle atteint, et non pas les insulter ni les maltraiter.

« Dieu, qui nous destinait à de plus longues souffrances, rendit efficaces ces paroles et ces démonstrations : on vint à bout de calmer tous ces volontaires, on les fit sortir de la citadelle, et, le lendemain, partir de Blaye. Mais si les commissaires du département de la Gironde n'étaient pas venus à Blaye ce jour-là, ils n'auraient plus trouvé que nos cadavres.

« Cependant, les deux cent cinquante soldats de la citadelle ne valaient pas mieux que les forcenés qu'on avait écartés; le maire craignait toujours qu'ils ne se portassent à des violences contre nous, et il se décida à nous envoyer à Bourg, petite ville sur laDordogne, à deux lieues de Blaye. Pendant que les soldats étaient derrière la citadelle sur le Champ de Mars, occupés à l'exercice sans armes, on nous fit sortir en hâte et en grand silence. Une nombreuse garde nationale avait été requise pour nous escorter jusqu'au port, où dix gabares nous attendaient à la marée montante.

«.Les soldats nous aperçurent quand nous étions

déjà sur le quai : malgré les ordres de leurs officiers, ils quittèrent aussitôt l'exercice et accoururent sur nous comme des furieux; ils étaient sans armes, mais ils nous lancèrent une grêle de pierres. Plusieurs gardes nationaux furent atteints. Dans ce tumulte, on nous pressait de nous embarquer; il fallait passer sur de longues planches assez étroites, et plusieurs des vieillards trébuchaient et tombaient dans l'eau. Gela retardait l'embarquement et laissait aux pierres le temps de tomber sur nous. Elles ne cessèrent que lorsque nous fûmes au large.

« Bourg est la patrie de l'illustre saint Paulin, évêque de Noie. Les habitants nous accueillirent avec une politesse qui nous fit croire qu'ils avaient hérité quelque chose de l'esprit de douceur et de charité de leur saint compatriote. Nous étions arrivés vers le soir, et on nous avait conduits à l'ancien couvent clés Ursulines. Il n'y restait que les murs : pas un meuble. Après nous avoir reçus à notre débarquement avec toute l'honnêteté chrétienne, à laquelle nous n'étions plus habitués, les habitants de Bourg s'empressèrent de nous apporter des lits, des matelas, des draps, des couvertures, des chaises, enfin les meubles et toute la nourriture qui nous étaient nécessaires. Nous couchions deux par deux dans les cellules des religieuses ; nous nous trouvions dans un autre monde, logés comme nos premiers parents, dans un paradis terrestre.

« Le lendemain de noire arrivée, les deux com-

missaires du département do la Gironde vinrent nous rendre visite : ils nous rassemblèrent dans le chœur des religieuses, et M. Mangerct nous fit un petit discours pour nous engager à nous aimer les uns les autres et à vivre dans une parfaite union. Cette union était telle que je pouvais m'imaginer être rentré dans mon ancien séminaire. Nous nous étions fait un règlement de vie. Nous nous réunissions à certaines heures au chœur pour vaquer en commun à nos exercices de piété ; nous le faisions en pleine liberté, sans être troublés de personne, et nous nous serions trouvés parfaitement heureux si nous avions pu avoir la messe. Mais nous n'avions ni calice ni aucun ornement nécessaire. Nous bénissions Dieu cependant de nous avoir donné une vie aussi paisible. Elle ne dura que huit jours. Nous ne sommes pas sur la terre pour jouir du repos. Il faut souffrir et être assujetti, comme notre divin Maître et Sauveur, à toutes sortes de contradictions de la part des méchants. Ils sont partout en ce monde mêlés avec les bons, pour exercer la patience de ces derniers et leur faire mériter le ciel.

« Le corps municipal de Bourg était presque en entier composé des plus honnêtes gens du monde ; mais il s'y trouvait un mauvais chirurgien impie et républicain, qui forma le projet de nous faire tuer. Tout ce pays des environs de Bordeaux est planté de vignes, et les gens des campagnes ne cueillent point de blé. Ils viennent les dimanches acheter

leur pain à la ville. Notre chirurgien persuada aux vignerons que notre' présence allait faire renchérir le pain et les exposer ainsi à mourir de faim. Il suscita leurs passions à l'aide de ces chimères, et ils complotèrent de se réunir au nombre de près de trois mille, le jour de la Pentecôte, pour enfoncer les portes du couvent et nous massacrer.

« Le maire de Bourg était un bon chrétien, et il avait deux oncles prêtres insermentés : il découvrit le complot, mais se trouva sans moyen d'en empêcher l'exécution. Pour notre garde et notre défense, il disposait en tout d'une douzaine de vieux soldats invalides : il vint nous réveiller à minuit, la veille de la Pentecôte, nous pria de nous lever le plus promptement possible et de nous rembarquer immédiatement, Il eût été au désespoir, nous disait-il, de nous voir arriver le moindre mal et de ne pouvoir l'empêcher.

« Nous redescendîmes la Gironde jusqu'à Blaye.

« L'administration municipale craignit de nous exposer aux dangers que nous avions déjà courus une première fois, et ne voulut pas nous remettre à la citadelle. On nous envoya au fort Pâti, qui est dans un îlot de la rivière en face de la ville.

« On nous logea dans des casemates humides, obscures, dont les murs ont quinze pieds d'épaisseur et où le jour ne pénètre que par d'étroites meurtrières. C'était le repaire des rats, des souris et des puces. On nous distribuait du pain de soldat : le

son y claie mêlé avec la farine. Uno barque apportait nos rations de Blaye trois" fois par semaine. Elle amenait aussi du vin, de la viande et d'autres comestibles, qu'on vendait à ceux qui en voulaient. On nous avait donné des matelas de militaires, des draps et des couvertures. Ils avaient sans doute servi, à la citadelle, à des soldats galeux, car plusieurs d'entre nous furent atteints de cette maladie. Par bonheur, il y avait un gros tas de foin qu'on nous permit de nous partager et qui servit à exhausser un peu nos matelas au-dessus du sol humide. Du reste, nous étions tranquilles. Un piquet de soldats était logé sur la plate-forme du fort, clans des baraques en bois. Ils nous gardèrent honnêtement. Nous avions la liberté de nous promener sur toute l'étendue de l'île, lorsqu'elle n'était pas entièrement couverte par la marée, comme cela arrive à la nouvelle et à la pleine lune. Nous faisions en commun nos exercices de piété et même des conférences ecclésiastiques, dont MM. Raboteau, chanoine de Sain t-Ga tien, et Simon, chanoine de Saint-Martin (1), étaient les plus habiles et les plus intéressants

(1) M. Nicolas Simon, né- à Tours, le 28 juin 1741, devint, après le Concordat, curé de la cathédrale de Tours; il est mort le 18 mai 1822. Sa mémoire est toujours en grande vénération dans la ville, où subsistent encore les œuvres entreprises par son ardente charité. M. Raboteau (Georges Pierre) et M. Simon sont compris dans la liste des prêtres reclus, dès le mois d'août 1791, au séminaire de Tours, en vertu d'un arrêté du département d'Indre-et-Loire du 16 juillet précédent.

interlocuteurs. Mais nous étions privés de la messe.

« On renvoya dans leur département ceux d'entre nous qui avaient soixante ans accomplis. Le département d'Indre-et-Loire les avait condamnés à la déportation contre le texte même de la loi, qui ordonnait pour eux la réclusion.

« On transporta ensuite les malades à Bordeaux, dans l'ancien couvent des Carmélites, de sorte qu'au mois de septembre nous n'étions plus que vingtquatre au Pâti. La commission populaire de Bordeaux continuait à montrer son humanité à notre égard, et elle ne voulut pas nous laisser passer l'hiver dans notre île. On nous fit embarquer pour nous conduire à Bordeaux. On nous déposa d'abord à l'hôpital Saint-André, où les médecins vinrent nous visiter. Plusieurs d'entre nous furent trouvés atteints de la gale ; on leur ordonna des remèdes convenables. Ceux qui ne souffraient d'aucune indisposition furent placés au fort du Hâ. Nous y étions assez commodément, dans une grande chambre à cheminée. Les lits étaient garnis de rideaux ; nous en avions un pour deux. Nous faisions tranquillement nos prières en commun ; mais, au bout de quinze jours, il nous fallut encore changer de régime.

« Les représentants du peuple Tallien (1) et Isabeau étaient parvenus à faire triompher à Bordeaux le

(1) Jean Lambert Tallien, né à Paris en 1769, mort le 16 novembre 1820.

parti de Robespierre : ils mirent hors la loi tous les membres fédéralistes de la- commission populaire et les remplacèrent par les partisans de la Montagne, qui se recrutaient principalement parmi les ouvriers et le bas peuple. Ces nouveaux administrateurs étaient ignorants. En voici une preuve. La Convention nationale venait de promulguer un nouveau décret contre les prêtres insermentés, condamnant tous ceux qui ne se soumettraient pas à la réclusion dans dix jours, à être guillotinés dans les vingt-quatre heures de leur arrestation, ainsi que toutes les personnes de la maison où ils auraient été saisis. Les savants membres de la commission, bordelaise s'imaginèrent que le décret regardait tous les prêtres insermentés et les condamnait à mort. En conséquence, ils hâtèrent leurs préparatifs pour nous faire guillotiner. On délogea les voleurs et les autres criminels qui occupaient la Tour anglaise, et on nous mit à leur place. Nous étions enfermés sous de gros verrous, dans des chambres obscures, ne recevant du jour que par une petite fenêtre, à double grille de fer ; nous couchions sur le plancher, serrés les uns contre les autres. On nous laissa d'abord vingtquatre heures sans nous rien apporter, pas même de l'eau. On nous regardait comme des condamnés à mort, et on jugeait inutile de nous nourrir.

« Dieu veillait néanmoins à notre conservation. Il y avait parmi nous un chanoine de Montauban, nommé M. Léger. Un de ses amis était à Bordeaux. t. n 10**

Il connut l'interprétation des savantes gens de la municipalité bordelaise, et s'opposa de toutes ses forces à son exécution. Il ne parvint pas à prouver à la municipalité que le nouveau décret porté contre les prêtres cachés ne devait pas être invoqué contre ceux qui étaient détenus en attendant leur déportation à la Guyane française, mais il obtint qu'avant d'en faire l'application on envoyât une députation au citoyen Isabeau, représentant du peuple. Isabeau répondit tout crûment aux membres de la municipalité qu'ils étaient des bêtes. Le directeur de la prison vint lui-même nous faire part cle cette réponse en nous faisant donner cle la nourriture.

a Cependant, ce jour-là même on apporta dans la cour du fort du Hâ la table toute ensanglantée dîme guillotine qui était sans cloute mise au rebut et hors d'état de servir. Le fameux juge Lacombe était alors à Bordeaux, et il faisait tomber par douzaine les têtes des fédéralistes. Quelques-uns d'entre nous, du haut cle la plate-forme, ayant aperçu l'instrument dégoûtant, ne doutèrent pas, malgré les avis du directeur, qu'il n'eût été apporté pour nous servir. Aussi, de nouveau se disposèrent-ils à la mort en se confessant les uns les autres. Encore une fois, Dieu n'en demandait pas davantage. On nous laissa tranquilles dans nos cachots, et on nous accorda même la liberté de monter sur la plateforme pour prendre l'air.

«Il y avait en face de notre tour une haute maison,

dans laquelle demeurait un bon catholique, père de six enfants. 11 y avait chez lui un prêtre caché qui disait la messe tous les jours. A un moment donné nous montions sur la plate-forme autant que nous pouvions y tenir ; au dernier étage delà maison, les fenêtres de l'appartement habité par ce courageux serviteur de Dieu s'ouvraient, et, en dépit de nos geôliers, nous nous unissions au saint sacrifice qui se célébrait devant nos yeux.

« Nous y trouvions abondamment la force et la consolation dont nous avions besoin.

« Durant notre séjour de deux mois à Bordeaux, la chambre de la prison placée au-dessus de la nôtre s'était remplie de fédéralistes. C'étaient, pour la plupart, les plus honnêtes citoyens de la ville qui avaient essayé de se soustraire à la tyrannie des deux Robespierre. Parmi ces républicains fédéralistes il y avait un gentilhomme, seigneur d'une des paroisses du Médoc, qui avait été membre de la commission populaire du département. Il se nommait de Vormesel, et avait été pris, caché chez le curé-jureur de sa commune. On l'amena en prison ; on le mit dans notre chambre, la chambre d'en haut étant déjà trop pleine. C'était un philosophe déiste, indifférent et aveugle au point de prétendre que toutes les religions sont bonnes. Il les comparait aux formes des vêtements, disant que chaque peuple était libre d'adopter celle qui lui plaisait; que Dieu n'était pas plus sensible à la diversité des cultes

qu'à la variété des modes, et que, pourvu qu'il fût servi et adoré, peu lui importait la manière.

« Je causais volontiers avec ce pauvre homme et je lui demandais si, étant maître d'une grande maison, il restait indifférent à la manière dont ses domestiques le servaient, et s'il les laissait faire le service à leur guise et non pas à la sienne ? si un gouverneur était indifférent à l'exécution des lois qu'il avait faites ? si un général laissait chaque régiment adopter le drapeau, la discipline et la tactique militaire qui lui plaisaient ? Notre philosophe tombait d'accord qu'un maître de maison, avec un pareil système, serait fort mal servi, une province fort mal réglée, et une armée impossible à conduire. Je lui disais alors que, si les maîtres et les grands de la terre pouvaient imposer à leurs serviteurs et à leurs subordonnés une manière de vivre quelconque, Dieu, maître du ciel et de la terre, et de qui vient toute autorité, avait bien le droit de prescrire aux hommes qui sont ses créatures, la manière dont il veut être adoré, aimé et servi ; que, s'il restait indifférent sur la façon dont les hommes s'acquittent de ce devoir, pour lequel seul il les a créés, il serait moins sage que les maîtres de la terre qu'il a revêtus lui-même de la puissance temporelle pour régir les affaires de ce monde; Dieu, étant, ajoutaije, la vérité par essence, veut être honoré par les hommes, ses créatures raisonnables, on esprit et vérité, et non d'une façon mensongère.

ce En outre, il ne peut y avoir qu'une seule vraie religion, parce que la vérité est une et ne peut se retrouver également dans des dogmes opposés les uns aux autres; cette religion vraie a été révélée et prescrite par Dieu lui-même, qui étant la souveraine vérité, ne peut se tromper ni nous tromper. Cette seule religion vraie est la catholique, ainsi appelée parce qu'elle est répandue sur toute la terre : on peut être assuré d'être sauvé dans son sein, en croyant fermement et en pratiquant fidèlement tout ce qu'elle enseigne : elle seule est inspirée par le Saint-Esprit ; elle a toujours enseigné la vérité depuis le commencement du monde, elle continuera à l'enseigner jusqu'à l'achèvement des siècles.

« Toutes les autres religions ont été inventées par le démon, elles ont été établies par des hommes orgueilleux qui ont voulu être admirés des ignorants et se rendre agréables aux voluptueux en flattant leurs mauvaises passions. Toutes sont condamnées par la véritable religion catholique, dans laquelle nous avons eu le bonheur de naître, grâce inappréciable que le bon Dieu nous a faite tout gratuitement et dont nous devons le remercier plus que s'il nous avait rendus, comme Alexandre, maîtres de tous les pays de l'Asie et de leurs immenses trésors : car, après avoir possédé tout cela, Alexandre dut mourir, et comme il n'avait pas connu ce qu'enseignait la vraie religion du peuple de Dieu, qui a * été la mère de la nôtre, il est tombé dans les enfers

pour y être l'esclave et la victime du démon qu'il a servi sur la terre préférablement au vrai Dieu, son créateur et son unique maître; tandis que les plus pauvres d'entre nous, catholiques, mourant fidèles à notre religion, deviennent, pour l'éternité, possesseurs de l'immense royaume des cieux.

« Je cherchais ainsi, pour tous ces raisonnements, à faire briller la lumière aux yeux de ce pauvre philosophe ; mais le spectacle que lui offrait Tintérieur de la prison le frappait plus que mes discours.

ce Nous étions tous, les prêtres comme les fédéralistes, dans l'attente du même sort ; la guillotine était bien assurément notre seule perspective; mais tandis que les prêtres vivaient dans une égalité et une tranquillité d'humeur parfaites, où la gaieté même n'était pas sans trouver parfois à se faire jour, les prisonniers fédéralistes restaient dans une tristesse, un chagrin et un désespoir profonds. On ne songeait parmi eux, qu'au moyen de se procurer du poison afin d'éviter l'échafaud.

« M. de Vormesel se nourrissait de toutes ces affreuses pensées ; il les roulait sans cesse dans son esprit en se promenant, sombre et rêveur, dans notre chambre ; il me disait qu'il ne pouvait rien concevoir à notre sécurité, et je répondais qu'elle naissait de la cause même de notre détention.

« Combattant pour la vraie religion de Jésus-

JOURNx\L D'UN CONFESSEUR DE LA FOI 355

Christ, nous ne pouvions rien souhaiter de plus grand ni de meilleur que la mort pour une pareille cause. Le divin Maître nous ayant assuré lui-même que tous ceux qui donnent généreusement leur vie et leurs biens pour lui rester fidèles jouiront du royaume céleste où il n'y aura plus, pour les atteindre, de méchants ni de révolutions, comment aurions-nous pu craindre l'échafaud qui devait nous faire entrer dans sa possession de cet éternel bonheur? En faisant faire ensuite à ce malheureux aveugle un retour sur lui-même, je m'appliquais à lui montrer la différence qu'il y avait entre les deux maîtres que nous servions l'un et -l'autre.

« À travailler pour la République, au service de laquelle il me disait avoir dépensé quatorze heures par jour, il n'avait obtenu d'autre récompense en ce monde que la prison et l'échafaud, sans parler de ce qui pouvait l'attendre dans l'autre vie. Croyez-moi, ajoutai-je, revenez à Dieu dans toute la sincérité de votre âme; faites-lui l'aveu de vos égarements ; comme Fenfant prodigue, jetez- vous avec confiance aux pieds de ce tendre père : il vous relèvera et vous pardonnera ; si l'on vous fait mourir sur l'échafaud, en souffrant cette mort avec patience, vous vous attirerez les mérites du souverain Juge qui réforme les jugements des hommes et rend à chacun selon ses œuvres.

«'Au milieu de nous, sous l'influence de nos conseils et de nos paroles, M. de Vormesel sentait

chaque jour entrer un peu plus de calme dans son âme : il devenait plus accessible aux pensées de la religion el de l'Eglise ; soir et matin, il faisait la prière en commun avec nous ; nous lui donnions tous les jours à lire la vie du Saint et un chapitre de V Imitation ; mais Dieu ne permit pas qu'il achevât au milieu de nous l'ouvrage de sa conversion : il fut brusquement emmené pour être conduit à Paris et y être guillotiné. Avant de partir, il demanda à M. Simon une Imitation de Jésus-Christ, voulant, disait-il, se fortifier par cette lecture dans les bons sentiments que nous lui avions inspirés. J'espère que Dieu lui aura fait la grâce d'y persévérer et d'y trouver son salut.

« Un jour, le représentant du peuple Isabeau vint nous visiter ; il était prêtre, et avait appartenu à l'Oratoire. Cette congrégation avait succédé aux jésuites dans la direction du collège de Tours, où Isabeau avait été principal pendant plusieurs années ; il connaissait ainsi la plupart d'entre nous. Dans la première chambre où il entra, il aperçut M. Simon et s'emporta en invectives contre lui,

« Quelques jours après sa visite, il donna ordre qu'on nous reconduisît à Blaye, au Pâti. Nous étions au mois de décembre. On fît les malles, elles furent même descendues dans la cour; nous nous attendions à partir le lendemain, mais l'officier chargé d'exécuter Tordre se trompa. Au lieu de venir nous prendre au fort du lia, il alla aux prisons du Palais

chercher ceux de nos confrères qui y avaient été transférés du couvent des Carmélites. C'étaient précisément ceux qui n'avaient pu supporter l'humidité des casemates du Pâti ; on les en avait tirés à cause de leur santé pendant la belle saison, on les y remit pendant rhiver ; ils eurent à souffrir toutes les incommodités du froid et des grandes marées : l'eau filtrait partout à travers les voûtes, et en telle abondance, que quelques-uns étaient obligés d'ouvrir leurs parapluies au-dessus de leurs lits pour avoir au moins la tête à couvert.

« Cependant nous restions sans nouvelles, et nous attendions toujours qu'on vînt nous prendre. Nous étions sans linge ; les geôliers ne nous permettaient pas de descendre dans la cour chercher dans nos malles ce dont nous avions besoin. Au bout de quinze jours, on nous fît monter dans des barques, et, sans nous dire où l'on nous conduisait, redescendre la Gironde jusqu'à Blaye. On ne nous réunit pas à nos confrères au Pâti; on nous replaça dans la citadelle. Cette fois, on ne nous logea pas à la prison : on nous plaça à l'étage supérieur à celui qu'occupaient les soldats ; nous y étions dans de petites chambres planchéiées, sans lit, sans draps, sans couvertures ; et on ne nous donna de la paille qu'à prix d'argent. Nos chambres n'avaient pas de plafond, nous étions sous la tuile ; mais il y avait des cheminées ; les soldats nous vendaient volontiers le surplus du bois qu'on leur distribuait, et nous

pouvions faire du feu. Nous étions logé tout au bout de la citadelle, du côté du champ de Mars. Nous pouvions avec assez de tranquillité vaquer à nos lectures communes et à nos exercices de piété, et même nous étions parvenus à avoir la sainte messe. Des âmes charitables nous avaient fait passera Bordeaux les ornements nécessaires. Pendant la nuit, quand la dernière ronde des officiers était faite, vers quatre heures du matin, pendant que les soldats chargés de nous garder, et logés au-dessous de nous, dormaient encore, nous nous levions en grand silence, et un de nos confrères, au nom de tous offrait au Dieu de force et de miséricorde la victime céleste.

« A Bordeaux, on nous donnait pour nourriture une livre de pain ; à notre arrivée à Blaye, on ne nous en donna plus que trois quarterons, et au mois de février, on nous réduisit à une demi-livre jusqu'à la mi-carême. A Bordeaux, on nous donnait du pain de millet ; celui de Blaye était fabriqué avec des pois et des fèves réduits en farine, et pour la plupart gâtés à bord des vaisseaux marchands qui les amenaient. Ce pain avait la couleur et la pesanteur de la terre, une odeur et un goût détestables; pour le manger, il fallait l'assaisonner de la faim dévorante qui nous tourmentait. A la mi-carême, on réduisit notre ration à quatre onces, et enfin, depuis Pâques jusqu'à notre embarquement, qui eut lieu au mois de novembre, elle fut encore une fois

diminuée : on ne nous en donna plus qu'une livre tous les dix jours. Pour suppléer à cette insuffisance de nourriture, nous achetions de la viande, du vin, des fruits, quand on pouvait nous en apporter et que nous avions de l'argent. Les soldats recevaient par jour une livre de pain de froment où la farine était mêlée au son ; ils en épargnaient quelques morceaux afin de nous les vendre, mais il fallait payer le prix qu'ils demandaient : aussi était-ce une friandise à laquelle nous ne pouvions tous prétendre. Ceux qui n'y pouvaient atteindre se rejetaient sur de vieux harengs fermentes et infects ; on les accommodait avec de petits poireaux de vigne que nous vendaient des femmes de campagne venant tous les jours à la citadelle porter le butet (1) ; on y joignait des feuilles d'orties, de bettes et d'autres herbes ramassées dans nos cours, on assaisonnait le tout avec du vinaigre, et on suppléait au beurre, qu'il était impossible de se procurer, par de la grosse cassonade jaune. Pendant ce carême de 1794, j'ai mangé plus de soixante harengs accommodés de cette manière. Cette nourriture malsaine m'échauffa et corrompit mon sang. Il me vint au pied un mal considérable qui m'empêcha de marcher et fut longtemps à guérir.

« Un bateau chargé de noix arriva un jour de Blaye; des marchands en apportèrent, à la citadelle;

(1) Bulet, expression tourangelle pour désigner une corbeille ou*une hotte en osier.

la faim qui nous pressait nous en fit manger en très grande quantité, mêlées à de la grosse cassonade. Quelques-uns d'entre nous furent assez malades de cette imprudence.

« L'illustre Isabeau, représentant du peuple, dont j'ai déjà parlé, vint au mois de mai visiter la citadelle. Il était vêtu en général, avec un haut plumage au chapeau et un grand sabre au côté ; une cinquantaine de personnes raccompagnaient; officiers supérieurs, membres de la commune de Blaye et du comité de surveillance. Il voulut encore voir les prêtres de Tours, et il s'emporta de nouveau contre M. Simon, disant qu'un aussi méchant homme était trop bien à la citadelle; il ordonna qu'on le conduisît au Pâti. Cet ordre fut exécuté le lendemain, à notre grand regret à tous. Ge digne prêtre, par son amabilité et ses manières prévenantes, savait tellement se concilier l'esprit de tout le monde, que les membres du comité pleuraient eux-mêmes de le voir partir.

« Non seulement, comme la plupart de nos compagnons du diocèse de Tours, j'avais connu autrefois le citoyen Isabeau, mais j'avais constamment été honoré de son amitié pendant les sept années que je passai au collège. Il ne savait pas que je fusse parmi les détenus, et en me reconnaissant il manifesta sa surprise.

« — Quoi ! me dit-il, te voilà aussi ici, toi ! cela est bien étonnant.

JOUPxNAL D'UN CONFESSEUR DE LA FOI 361

« — Il est étonnant, en effet, répondis-je, de nous y retrouver tous les deux, vous dans la situation et le costume où vous êtes, et moi comme je suis.

« — Si tu avais voulu t'en rapporter à moi et faire serment, tu serais heureux comme tous ceux de tes camarades qui m'ont cru.

« — Je n'envie point ce bonheur-là ; la tranquillité de ma conscience m'est plus précieuse que tout le reste : c'est le bonheur que j'ambitionne.

« — Que veux-tu que je fasse pour toi ? dit-il encore.

« — Eh bien, répondis-je, ce que je vous demande, c'est de nous faire donner du pain; voilà bientôt dix jours que nous n'en avons eu.

« — Je vais vous en faire donner. Adieu.

« Il partit avec toute sa suite.

« L'abbé Royer (1), qui avait été, comme moi, sous sa discipline au collège de Tours, le voyant s'éloigner se mit à lui crier :

« — Citoyen Isabeau ! citoyen Isabeau ! faitesnous donner du pain !

« Il se retourna :

« — Tu as voulu suivre le Pape, va-t'en lui demander du pain !

« Nous avions ainsi doublement lieu de ne pas faire grand cas de sa parole, et nous étions tous

(l) 11 était chanoine de Saint-Martin et était compris, au mois d'août 1792, parmi les prêtres n'ayant pas encore subi de réclusion.

fort disposés à gourmander M. Iloyer. Néanmoins, Isabeau tint la promesse qu'il m'avait faite. Par sa munificence, on nous donna par jour un quarteron de pain d'avoine, qui nous sembla de la brioche : cela dura trois semaines ; ensuite on nous remit à notre livre de pain de fèves par décade, et cette ration fut continuée, ainsi que je l'ai dit, jusqu'au 15 novembre, à tous ceux qui ne travaillèrent pas. Ceux qui purent être appliqués aux travaux eurent un traitement particulier à partir du 4 août.

ce Le vendredi 1er août, les membres du comité de surveillance, accompagnés de plusieurs officiers de ligne et de l'artillerie, vinrent visiter nos malles et nos sacs, faisant partout les recherches les plus minutieuses, prenant nos bréviaires, nos autres livres, nos images et nos crucifix : ils les foulaient aux pieds, les déchiraient ou les brisaient devant nous. Ils enlevèrent l'argent monnayé, et même les objets d'argenterie que nous avions pu conserver jusque-là. Le calice qui nous servait à dire la messe ne put pas être dérobé à leurs perquisitions. Nous l'avions enterré auprès de notre logement ; mais, après avoir trouvé l'ornement dans nos chambres, on ne douta point que nous n'eussions aussi quelques vases sacrés : les soldats, avec leurs baïonnettes, fouillèrent la terre autour de notre habitation et le découvrirent. Ils s'en saisirent ainsi que d'un petit ciboire, et emportèrent ces deux objets si précieux pour nous d'un air triom-

phant : c'étaient comme de glorieux insignes de la victoire qu'ils remportaient sur le Dieu pour qui nous combattions avec persévérance.

« Le lendemain samedi, on nous rassembla sur la terrasse ; on demanda aux prêtres de remettre leurs lettres de prêtrise, on fouilla ceux qui ne voulaient point les livrer, et on les prit de force. Ensuite, on nous annonça qu'on allait apporter des instruments cle travail, et qu'il faudrait nous mettre à l'ouvrage le lendemain. Nous fîmes observer que le lendemain était un dimanche.

« — C'est précisément parce que c'est un dimanche, nous répondit-on, que nous vous faisons travailler.

« — Et c'est précisément parce que c'est un dimanche que nous ne travaillerons pas, répondîmesnous. Ne savez-vous pas pourquoi nous sommes renfermés ici ? N'est-ce pas pour soutenir la sainte religion de nos pères ? Gomment ferions-nous ce qu'elle nous défend ?

« — Si vous ne travaillez pas demain, on vous mènera au cachot.

« — A la guillotine, si vous voulez ! Nous sommes prêts à souffrir la mort plutôt que de violer la loi de Dieu et de l'Église ! Mais est-ce que la liberté de conscience n'a pas été décrétée ?

« — Oh! répondit un juif, capitaine des canonniers, celui qui a fait décréter l'existence de l'Être suprême est guillotiné.

(( C'est ainsi que nous avons appris la mort de Robespierre.

« Il avait donné Tordre de guillotiner, le 5 août, tous les prêtres enfermés à Bordeaux et à Blaye : il y en avait environ douze cents. On avait déjà fait dans l'enclos des Chartreux un grand trou pour enterrer tous les corps ; on avait construit une guillotine à quatre couteaux pour couper quatre têtes à la fois. Les bourreaux avaient promis d'expédier les douze cents en deux nuits. Mais Celui qui met un frein à la fureur des flots

nous montra, en cette circonstance comme en tant d'autres, qu'il

Sait aussi des méchants arrêter les complots.

« Il nous parut qu'il renouvelait pour nous ce qu'il avait fait autrefois pour Mardochée et les autres Juifs captifs en Perse : l'orgueilleux et cruel Aman fut pendu à la potence préparée dans sa cour et destinée à Mardochée. Ce terrible Robespierre, qui voulait nous faire guillotiner tous dans les premiers jours d'août, fut guillotiné avec son frère le 27 juillet.

« Voyant que nous ne voulions pas consentir à travailler le dimanche, les membres du conseil de surveillance nous firent rentrer dans nos chambres; il nous fut défendu d'en sortir, et on nous y laissa jusqu'au lendemain soir sans nous apporter de nourriture ni de boisson, pas même de Peau.

« Le dimanche, vers cinq heures, on nous fit sortir sur la terrasse : les membres du comité de surveillance, d'un ton un peu radouci, nous demandèrent si nous voulions commencer les travaux le lendemain matin. Nous acceptâmes, en ajoutant que nous continuerions même tous les jours, excepté le dimanche.

ce — Mais si vous ne travaillez pas le dimanche, vous ne travaillerez pas non plus le jour de la décade.

« — Très volontiers ; nous prendrons deux jours de repos au lieu d'un ; ce n'est pas un péché de s'abstenir de travail les jours où il est permis de travailler, mais c'est un péché d'enfreindre la loi de Dieu, qui ordonne le repos du dimanche.

« Tout étant ainsi d accord, on nous apporta le lendemain matin des bêches, des pelles et des brouettes. On nous employa d'abord à ramasser les immondices de la citadelle et à les porter dans un trou que le commandant voulait faire combler. Je fus, avec plusieurs de mes compagnons, occupé pendant plus de huit jours à transporter les excréments des soldats, qui étaient restés accumulés dans un coin de la citadelle et formaient un amas considérable. D'autres nettoyaient les rues, les emplacements des canons, et faisaient diverses autres besognes du même genre. Tous ceux qui travaillaient ainsi ne reçurent jamais d'autre payement que quelques onces de pain de soldat.

a Douze des plus forts tiraient le diable: c'était un petit chariot sur lequel on montait à la citadelle, placée au haut de la montagne, de grosses pierres amenées par bateaux sur le port. On donnait à ceux qui avaient consenti à cette fatigue une livre de pain par jour. C'étaient les mieux rétribués, et leur travail était bien pénible. Douze ouvriers de la ville y étaient employés avant que les prêtres y fussent appliqués. Quand ces ouvriers faisaient trois fois le voyage de la citadelle au port, c'étaient leurs fortes journées. Les prêtres firent douze fois le trajet le premier jour qu'ils les remplacèrent. Le maître charpentier en était dans un étonnement extrême et ne pouvait s'en taire.

« — On m'avait fait croire, disait-il, que les prêtres étaient tous des fainéants, propres à rien; jamais je n'ai employé d'ouvriers aussi ardents au travail.

ce L'ingénieur, de son côté, assurait qu'il eût voulu avoir toujours des prêtres dans ses chantiers: ses travaux auraient été bien plus promptement exécutés. Plusieurs étaient employés aux terrassements, poussant la brouette et tirant la terre des souterrains qu'on contruisait alors. On leur donnait trois quarterons de pain par jour. Les anciens et les faibles ratissaient les rues et les places de la citadelle; ils recevaient un quarteron. Cette citadelle occupe autant d'espace et comprend autant de constructions qu'il en faudrait h une ville de six mille âmes.

« Pendant trois mois et demi nous avons été appliqués ainsi à toutes les besognes des portefaix. Je ne puis les énumérer toutes, elles se succédaient, selon les circonstances, dans l'intérieur de la citadelle ou sur le port. Nous déchargions les bateaux qui abordaient, et j'ai ainsi transporté, entre autres choses, une grande quantité de merluches.

« Cependant l'esprit de la population de Blaye était bien changé à notre égard. On était étonné de l'humilité et de l'activité de nos travaux, et on commençait à ne plus parler des prêtres détenus qu'avec respect et admiration. On ne pouvait comprendre comment des hommes élevés délicatement, et ayant vécu jusqu'alors loin de tous ces travaux grossiers, pouvaient s'y livrer avec tant d'ardeur et supporter toutes ces fatigues pendant les grandes chaleurs du mois d'août.

« Nous aurions bien dû, en effet, être affaiblis par le régime auquel nous étions soumis depuis plus de huit mois, et il était déjà difficile de comprendre comment la plupart d'entre nous n'étaient pas morts de misère et de faim. C'est à la toute-puissance de Dieu qu'il faut attribuer la force que nous avons déployée. Sa providence nous réservait pour travailler à sa vigne. Elle avait encore des regards de miséricorde pour les Français, et elle nous destinait à contribuer à leur salut.

« Les femmes qui venaient le dimanche comme tous les autres jours, excepté le décadi, porter le

butet à la citadelle, nous rendaient justice et se condamnaient elles-mêmes.

(( — Les prêtres, disaient-elles , agissent mieux que nous; ils ont beau avoir faim, ils ne travaillent pas le dimanche.

« Car, les jours où nous ne travaillions pas, on ne nous donnait pas de pain.

« On faisait le même raisonnement dans la ville. Le commandant de la citadelle, bonnet rouge, avait été destitué à la chute de Robespierre. Celui qui l'avait remplacé était d'un esprit plus doux et plus humain. Les jours ouvriers, nous sortions de la citadelle pour aller travailler sur le port; le dimanche, on nous laissait aussi sortir pour nous promener.

« Nous pouvions ainsi aller voir dans la ville quelques âmes toujours attachées à la religion catholique, et elles procurèrent à plusieurs prêtres la facilité de dire la messe dans des chambres. [Incertain nombre de fidèles s'empressaient de l'entendre.

« Le commandant nous disait : — Messieurs, je me fie à votre probité; je suis assuré qu'aucun de vous n'abusera de la permission que je vous donne d'aller vous promener en ville, pour s'échapper et compromettre ainsi ma responsabilité.

« Il avait bien raison de s'en rapporter à notre parole. Aucun d'entre nous n'eût voulu commettre la lâcheté d'abuser de la bonté de ce commandant : nous étions d'ailleurs trop honorés d'être prisonniers pour Jésus-Christ, et nous ne songions pas à

nous évader. L'adoucissement que nous recevions ainsi de l'humanité de cet officier ne fut pas de longue durée.

« Le représentant du peuple, Isabeau, toujours acharné contre nous et ardent à nous poursuivre, donna Tordre de nous embarquer sur des vaisseaux qui avaient servi à la traite des nègres. Tous ceux qui étaient exempts de maladies et d'infirmités graves durent être soumis à cette mesure. Craignant sans doute que nous ne fussions trop bien traités à la Guyane française, de sa propre volonté et de sa toute-puissance, Isabeau viola le texte de la loi conventionnelle, et changea le lieu de la déportation. Il ordonna de nous conduire et de nous débarquer sur les côtes et dans les déserts de l'ouest de l'Afrique, voulant sans doute nous exposer à devenir les esclaves des Turcs et la proie des lions et des tigres.

ce En exécution de cet ordre, les autorités de Bordeaux et de Blaye ordonnèrent aux chirurgiens de nous visiter. On fit embarquer à Bordeaux, sur trois vaisseaux, le Gentil, le Dunkerqve et les Associés, tous les prêtres valides. Ils étaient six cents. Les vaisseaux descendirent la Gironde jusqu'à Blaye, et, le 15 novembre 1794, le Gentil compléta sa cargaison en prenant tous les prêtres du Pâti et de la citadelle. Nous étions à bord deux cent cinquante entassés dans Tentre-pont; la hauteur était d'environ trois pieds ; nous ne pouvions nous y tenir qu'assis.

« Le jour où Ton nous fit sortir de la citadelle pour nous embarquer, presque tous les habitants de la ville de Blaye vinrent pour nous voir, et nous accompagnèrent jusqu'au port. Leurs sentiments et leurs démonstrations étaient bien différents de ceux qu'ils avaient manifestés dix-huit mois auparavant, lors de notre première arrivée. Ils ne poussaient plus des cris de fureur, et ne nous lançaient plus de pierres. Ils pleuraient, nous pressaient les mains et se recommandaient à nos prières.

ce Ayant été mis comme un froment très pur dans. nos prisons flottantes, appareillés de provisions de farine et de vin pour la traversée, ainsi que des outils nécessaires pour défricher les déserts incultes où Ton voulait nous débarquer, nous fumes d'abord mis à la ration des matelots. On nous donna à chacun une livre et demie de pain par jour, et une demi-livre de viande pour le repas qui se faisait le matin à dix heures. C'était du porc salé ou de la vieille vache, qu'une barque allait chercher au port de Blaye, où on ramenait en la traînant dans la boue de la ville comme une charogne. Quelquefois on remplaçait cette viande par de la morue sèche, appelée aussi merluche. Le soir, pour notre souper, on jetait dans une grande chaudière quatre boisseaux de fèves de marais sans les laver ni en ôter les crottes de rats. Cette chaudière était placée sur le pont.

« Le matelot qui nous avait été donné pour cui-

sinier faisait faire quelques bouillons, et il nous distribuait ces fèves à peine demi-cuites dans les baquets de bois, qui devaient contenir la ration de dix d'entre nous. Nous nous les partagions ensuite ; chacun recevait sa part dans une petite sébile de bois.

Ces aliments étaient bien salement apprêtés. Le cuisinier, après avoir tiré, le matin, la viande et le bouillon, montait dans la chaudière et la nettoyait avec le balai de corde qui servait à ramasser les ordures du pont. Lorsqu'il y avait eu de la merluche le matin, il ne se donnait pas la peine d'ôter l'eau où il l'avait fait cuire, ni par conséquent les arêtes qui restaient au fond ; il jetait les quatre boisseaux de fèves par-dessus , avec vingt-quatre seaux d'eau et une livre d'huile en guise de beurre. Malgré cette malpropreté, ce manque de cuisson et d'assaisonnement, nous étions si affamés après notre abstinence d'une année passée au Pâti et à la citadelle, que nous dévorions, matin et soir, tout ce qu'on nous donnait, si dégoûtant qu'il fût.

« Notre cuisinier, voyant notre avidité à manger ces fèves, eut l'industrie de diminuer la ration qu'il distribuait dans les baquets. Il fallait lui en redemander, et il n'en donnait qu'à ceux qui pouvaient payer. J'ai vu des chanoines, accoutumés chez eux à une exquise propreté, aller porter à ce malheureux des assignats de cent sous pour obtenir une cuillerée de ses fèves : tant la faim fait oublier toute

délicatesse ! Au bout de quinze jours, cependant, étant un peu rassasiés, cette malpropreté nous dégoûta fort, et, sur notre demande, le capitaine du vaisseau nous permit de faire nous-mêmes notre cuisine. Dès lors, nous allions à tour de rôle, deux de chaque section tous les jours, nettoyer les fèves et les faire cuire à point, ainsi que la viande ou la merluche du repas du matin. Les aliments, quoique de mauvaise qualité, devinrent plus mangeables.

« Les matelots et les officiers de l'équipage faisaient aussi deux repas par jour, à dix heures du matin et à quatre heures du soir. Ils avaient leur cuisine particulière. Les matelots avaient les mêmes aliments que nous. Les officiers mangeaient dans la chambre du capitaine, et étaient servis comme de riches bourgeois, à plusieurs plats et avec de la miche fraîche. Leur cuisinier la leur faisait tous les jours dans un petit four à pâtisserie adossé à la chambre de sa cuisine.

« Ils ne manquaient pas de faire deux fois par jour ce qu'ils appelaient leur prière. Ils rassemblaient tout l'équipage sur le pont, et en chœur, tête découverte et le plus dévotement du monde, ils chantaient la Marseillaise. A la dernière strophe

Amour sacré de la patrie,

les yeux s'élevaient au ciel comme pour en faire descendre les bénédictions du Père des humains, qu'ils ne reconnaissaient plus pour leur

Dieu et qu'ils insultaient par cette chanson profane. Ils prétendaient suppléer de la sorte à la sainte prière ordonnée par l'Eglise à tous ses véritables enfants.

ce Pendant les cinq mois et demi que nous sommes restés sur le vaisseau, nous avons été obligés d'entendre deux fois par jour cette horrible et dégoûtante mélodie, accompagnée des postures les plus ridicules. Heureusement ces intrépides chanteurs avaient encore assez de bon sens pour ne pas nous proposer de prendre part à leur cérémonie. Ils comprenaient sans doute que des prêtres confesseurs de la foi de Jésus-Christ, ne pouvaient profaner leurs lèvres par des chgtnts inventés par le démon, son implacable ennemi. Ils ne nous troublaient même pas dans nos exercices de piété. Nous faisions la prière deux fois par jour, en commun et à haute voix, dans notre entre-pont. Pendant que nous étions encore en rade devant Blaye, Dieu permit que des généraux et d'autres officiers militaires, en mission pour inspecter la citadelle, vinssent nous visiter sur les vaisseaux. Il s'en trouva un qui était du pays et de la connaissance d'un de nos confrères.

« Celui-ci le pria de nous faire rendre nos bréviaires et nos autres livres de dévotion. Nous en étions privés depuis le 1er août, et on les avait enlasses dans une des chambres du comité de surveillance. Ce bon général ne fut pas plus tôt à terre,

qu'il s'employa auprès des autorités de la ville pour nous faire rendre nos livres. Il y en avait beaucoup de perdus, et chacun ne retrouva pas toutes les parties de son bréviaire. Mais, en se les prêtant alternativement, il y en avait cependant assez pour que chacun pût réciter son office. C'était une grande consolation pour des prêtres fidèles. Ceux qui étaient logés sur le pont ou dans rentre-pont pouvaient vaquer à ce consolant exercice depuis huit heures du matin jusqu'au souper. Le plus grand nombre était placé au fond du vaisseau, dans le lieu destiné aux nègres. Il n'y avait que ceux placés au-dessous des écoutilles ou treillis en bois, dont on levait les trappes pendant le jour, qui pussent y voir assez clair pour lire. Les autres étaient dans les plus profondes ténèbres.

a Cette année, de Noël à la Chandeleur, il y eut de grands vents et des froids très vifs. Notre fourneau et notre chaudière étaient sur le pont; ceux qui préparaient les aliments y étaient exposés à toutes les intempéries. On avait beau se tenir près du fourneau pour se réchauffer, le froid se faisait vivement sentir; et plusieurs de nos confrères, en s'occupant de la sorte, prirent de gros rhumes ou des fluxions de poitrine. Enfin, le froid devint si excessif, qu'il ne se trouva plus personne pour l'affronter. Pendant plusieurs jours, nous fûmes réduits à ronger notre biscuit de mer sans aucune préparation. Ceux qui n'avaient pas les dents assez

fortes, car ce biscuit est plus dur que la brique, le broyaient avec des maillets de bois.

« II fallait monter sur le pont pour recevoir les vivres, ou dans toutes sortes d'autres circonstances, et redescendre par un escalier en poulain, tout à découvert, que la pluie et la neige rendaient glissant et sur lequel il nous est arrivé de tomber bien des fois.

« La nuit, pour nous, commençait à quatre heures du soir, et se terminait à huit heures du matin. Pendant tout ce temps, nous étions renfermés sans lumières. Nous étions couchés sur le plancher ; ceux qui avaient besoin de s'approcher de quatre grands baquets placés aux quatre coins du vaisseau, et que nous devions, le matin, monter sur le pont, vider et nettoyer, ceux-là ne pouvaient y parvenir qu'en passant sur le corps de leurs confrères. Nous étions tellement serrés les uns contre les autres, qu'il était difficile, pour ne pas dire impossible, de trouver l'entre-deux des corps pour y mettre le pied. On était obligé d'avancer avec précaution, et de reconnaître d'abord avec la main l'endroit où on pouvait placer le pied. Malgré ces précautions, on marchait souvent sur des bras ou des jambes ; on tombait sur les corps ou les visages de ses compagnons, et cela occasionnait des plaintes et des cris : Qui est donc là ? — Vous me cassez le bras ! — Vous me crevez le ventre, l'estomac ! — Vous m'écrasez la jambe, la lête ! Les nuits s'écoulaient ainsi au

milieu du tumulte, et il était presque impossible de dormir.

« A ces incommodités se joignait celle des souris et des rats, qui nous couraient sur le corps et sur le visage, et souvent s'empêtraient dans nos cheveux. Mais la pire de toutes nos misères était occasionnée par les poux ; il nous était impossible de nous en garantir ; nous étions obligés de changer de chemise deux et trois fois par jour pour les chercher et éviter d'en être rongés. Ceux qui n'avaient pas ce soin étaient véritablement dévorés : un chanoine de Gien, qui n'eut pas le courage de s'appliquer à se défendre dans cette guerre qui nous était faite incessamment, eut sur le dos sept trous assez grands pour y fourrer le pouce ; cette vermine s'attacha à son corps et lui appauvrit tellement le sang, qu'il mourut peu de temps après à l'hôpital de Rochefort, où on l'avait transporté.

« Le 6 décembre, on nous fit descendre la Gironde jusqu'à Royan. Nous commençâmes à y éprouver le roulis. C'était le soir; le mal de mer nous prit; c'était un spectacle assez bizarre de nous voir sur le pont, tous à peu près comme des hommes ivres, obligés de nous tenir aux cordages pour ne pas tomber. Quelques-uns cependant ne furent pas incommodés, mais beaucoup furent si malades pendant plusieurs jours, qu'ils restaient assis sur leurs malles sans avoir la force de se lever.

(< Le 17, nos vaisseaux partirent pour se rendre dans la rade de File d'Aix, à l'embouchure de la Charente, près de Rochefort. Ce trajet, avec un vent favorable, est ordinairement de six heures* Mais le vent soufflait du nord et repoussait violemment nos vaisseaux. Le Gentil, le meilleur voilier des trois, fut obligé de louvoyer toute la journée. À minuit, on jeta l'ancre, pour ne pas risquer de se briser contre les récifs dont le passage du Maupertuis est parsemé.

« Le matin du 18, fête de notre premier apôtre saint Gatien, nous arrivâmes en vue de l'île d'Aix, par un temps calme et un beau soleil. Les deux autres vaisseaux, moins voiliers que le nôtre, n'arrivèrent que le lendemain. On resta là quinze jours. Nos capitaines n'osaient avancer en pleine mer, de crainte d'être pris par les vaisseaux anglais qui rôdaient continuellement autour de la rade. Pendant cette relâche, la nuit de Noël, il s'éleva un vent du nord si violent, qu'il nous fit courir risque de périr. On avait jeté quatre ancres pour tenir le vaisseau contre la tempête. Les câbles de trois se rompirent. Si celui de la quatrième, qui était la plus lourde, se fût aussi rompu, nous étions perdus : notre vaisseau, jeté en pleine mer, n'aurait pu lutter contre la force du vent. Mais l'Enfant Jésus, dont l'Eglise célébrait, cette nuit-là, la naissance, commanda encore une fois aux vents et à la mer de s'apaiser: notre dernière ancre tint bon. le vaisseau

ne fit que filer sur son cable, mais avec tant de violence qu'ayant rencontré un petit brick sur sa route, il en brisa la proue. Le jour de Noël, nous travaillâmes à la manœuvre, tournant le cabestan avec les matelots pour tirer le cable et faire remonter le navire.

ce Nos capitaines, ne voyant pas de possibilité de se lancer en pleine mer pour nous conduire en Afrique, et ne voulant pas s'exposer à être pris par les Anglais, firent entrer les navires dans la Charente, au-dessus de la canonnière qui défend le passage aux bâtiments ennemis. Deux vaisseaux y étaient amarrés, sur lesquels on avait entassé, au mois de juillet (1), huit cents prêtres insermentés, condamnés comme nous à la déportation et envoyés à Rochefort. Les membres du département de Rochefort n'étaient pas fédéralistes comme ceux de Bordeaux ; aussi ces prêtres avaient-ils été bien plus maltraités que nous. On leur avait ôté leurs malles et leurs effets, sans leur laisser à leur embarquement autre chose que les habillemts qu'ils avaient sur le corps. Ils avaient été quatre cents sur chaque vaisseau ; ces navires n'étaient cependant guère. plus grands que le nôtre, où nous étions si gênés, quoique nous ne fussions que deux cent cinquante (2). Mais la mort avait

(1) Dès le mois d'avril 1794, au témoignage d'un de ces martyrs M. l'abbé Michel, mort curé de la cathédrale, après avoir été supérieur du grand séminaire du diocèse de Nancy.

(2) Les souffrance des prêtres embarqués à Rochefort sur quatre

bientôt mis ce^ malheureux prisonniers au large (1). On les avait embarqués pendant les plus grandes chaleurs ; leurs capitaines, qui étaient des bonnets ronges des plus inhumains, les avaient tenus enfermés au fond du vaisseau la nuit et la plus grande partie du jour (2). Ils n'avaient la permission démon ter sur le pont que pour manger. Accablés par la chaleur, pressés les uns contre les autres comme des harengs dans une caque, sans linge, dévorés par la vermine, dont ils ne pouvaient se défendre, les maladies et le scorbut en avaient emporté un grand nombre. Toutes les nuits il y avait bien une douzaine qui mouraient étouffés par la chaleur et le manque d'air ; ceux qui survivaient criaient â leurs geôliers d'ouvrir les écoutilles, afin de les

vaisseaux le Bonhomme Richard, les Deux Associés, le Washington et l'Indien, ont été racontées par M. l'abbé Michel, un des dix survivants du martyre des quarante-huit prêtres de la Meurtrie, embarqués à Rochefort dès le 28 avril 1794. Son. Journal de la Déportation des ecclésiastiques du département de la Meurthe est analysé dans Y Histoire de l'Eglise de l'abbé Rohrbacher, tom. XXVII.

(1) L'encombrement persista durant les quatre premiers mois. « On avait la cruauté, dit M. Michel, de nous refuser la place que nos confrères nous laissaient en mourant, afin de nous tenir toujours également entassés. À mesure qu'il en mourait, on envoyait pour les remplacer d'autres déportés qu'on retenait dans une espèce de dépôt à Rochefort. »

(2) Treize à quatorze heures de suite, même pendant l'été, depuis six à sept heures du soir jusqu'à sept ou huit heures du matin, selon le caprice de l'officier de garde. {Journal de la Déportation.)

faire respirer un peu, disant qu'il y en avait déjà douze de morts ; on leur répondait :

ce — Tant mieux ! il n'y en a pas encore assez.

« A neuf heures du matin, on leur permettait de monter sur le pont recevoir leurs rations ; on les obligeait ensuite d'y porter les corps de leurs confrères morts ; on les jetait dans des barques; les plus robustes des vivants y montaient, et on les conduisait à terre pour faire les fosses et enterrer les cadavres.

« Pendant les sept mois(l) qu'ils restèrent sur les vaisseaux, il en mourut ainsi plus de six cents ; au mois de décembre, deux cents à peine avaient résisté à tant de mauvais traitements : ils étaient si pâles et si décharnés, qu'ils ressemblaient à des squelettes plutôt qu'à des hommes vivants. Nos capitaines, qui étaient plus honnêtes que les leurs, nous permirent de les visiter. On nous conduisit à leurs vaisseaux dans une barque ; nous y allions douze à la fois. Il était difficile de voir ces malheureux dans un si triste état sans être attendri jusqu'aux larmes. On nous avait laissé nos effets ; il nous fut même permis de partager avec eux et de leur donner de quoi se vêtir, changer de linge et se débarrasser de leurs haillons remplis de vermine. On les débarqua le 2 février (2). Les auto-

(1) Le séjour de M. l'abbé Michel sur le Bonhomme Richard et les Deux Associés fut de plus de neuf mois : du 28 avril 1794 au 7 février 1795.

(2) Le 7 février 1795, dit M. Michel.

rites de Rochefort avaient été changées et n'étaient plus aussi barbares. On envoya ces malheureux en réclusion à Saintes et à Saint -Jean-tTAngély ; ils y furent traités humainement et bientôt mis en liberté (1).

« Pour nous, notre captivité se prolongea jusqu'au mois d'avril ; mais les capitaines de nos vaisseaux s'étaient beaucoup radoucis à notre égard.

« Dans les premiers temps, il leur était arrivé souvent de nous faire mettre les fers aux pieds. Pour le plus petit grief, pour une plainte que nous aurions laissée échapper, on nous faisait tenir vingtquatre heures sur le pont du navire, chargés de fers et exposés au froid le plus rigoureux. Dans ces derniers temps au contraire, ces mêmes capitaines causaient volontiers avec nous doucement, poliment, amicalement même ; ils nous invitaient quelquefois à manger à leur table, et ce qui nous fut plus précieux et plus agréable , ils nous permirent de dire la messe sur les vaisseaux le dimanche et les jours de fêtes. Ils y assistaient même avec tout leur équipage. Les vaisseaux, étant dans la Charente, n'étaient plus exposés aux rou-

(1) M. Michel raconte la charité admirable que les habitants de Saintes particulièrement déployèrent pour soulager les misères de ces vénérables échappés des pontons qui restèrent plus de deux mois encore, jusqu'au 12 avril, prisonniers de la nation. Leur mise en liberté fut prononcée en même temps que celle des détenus du Gentil et des autres navires de Bordeaux : elle fut obtenue par les moyens que rapporte M. Leproust.

lis ni aux coups de mer. On avait donc toute facilité de célébrer la sainte messe. Il nous fut possible de faire nos Pâques le jeudi saint et de distribuer la sainte communion aux malades.

« Malgré ces grands adoucissements, notre position n'en était pas moins la même : les incommodités inhérentes au local n'étaient pas changées, et nous avions toujours la perspective de partir pour l'Afrique au premier moment. La Providence cependant ne voulait pas notre départ, et à notre insu elle trouva un moyen merveilleux de nous rendre la liberté.

« Depuis la chute de Robespierre, la France était gouvernée par l'Assemblée conventionnelle, qui avait établi comme pouvoir exécutif une commission de salut public composée de douze de ses membres* Tous les quinze jours l'un d'entre eux devenait président, et il exerçait ainsi la puissance souveraine dans la république.

« Or, pendant la présidence du boucher Legendre (1), un des plus cruels républicains, Dieu permit qu'un jeune homme de Rochefort (2), plein d'excellentes intentions, fût nommé secrétaire du président pour sa quinzaine. Ce secrétaire s'ea>

(1) Louis Legendre, matelot avant d'être boucher à Paris, député à la Convention, membre du Conseil des Anciens, mort le 13 décembre 1797.

(2) M* Michel remarque qu'il n'a jamais pu savoir le nom de ce charitable jeune homme.

pressa d'écrire à un catholique de llochefort pour lui demander les noms des prêtres détenus sur les vaisseaux, afin de leur faire donner la liberté. Ce bon catholique Tint tout aussitôt nous donner cet avis et nous demander nos noms à tous. Mais nous craignions qu'il ne nous fît passer pour avoir prêté serment. Aussi, résolus à mourir sur les vaisseaux ou dans l'exil plutôt que de faire ce serment ou de paraître l'avoir prêté, nous refusions de donner nos noms.

« On s'empressa de faire connaître à Paris notre scrupule, et le secrétaire du président répondit que nous pouvions nous tranquilliser, qu'il ne nous ferait pas passer pour jureurs, et qu'il ne demandait que la liste de nos noms pour nous faire mettre en liberté (1). M. Dupuy des Chapelles (2), chanoine de Saint-Gatien, dressa la liste des prêtres du diocèse de Tours, et l'envoya immédiatement à Paris ; notre mise en liberté nous arriva le dimanche de la Quasimodo.

ce Dans la précipitation avec laquelle ces listes

(1) M* Michel donne le texte de la céduie qu'il a signée i «Un prêtre catholique, apostolique et romain, inviolablement

attaché à ses principes religieux, ami de la paix et du bon ordre, détenu et déporté pour avoir refusé toute espèce de serment, réclame votre protection pour obtenir sa liberté. Il n'oubliera jamais ce bienfait. »

(2) M. Dupuy des Chapelles (Jacques-Pierre), sur la liste du mois d'août 1792, est compris parmi les prêtres qui n'avaient point prêté serment et n'avaient pas encore subi la réclusion.

furent dressées, quelques noms furent omis : quatre de nos confrères de Tours se trouvèrent dans ce cas, et ils furent obligés de rester sur les vaisseaux, où ils se trouvèrent encore environ une centaine. On adressa leurs noms à Paris ; mais il n'était plus temps, les quinze jours de la présidence de Legendre étaient passés, et notre ami ne pouvait plus rien.

« Quelque temps après notre départ, comme le nombre des restants ne suffisait pas à occuper les trois navires , on les débarqua pour les envoyer en détention au Brouage. C'est un petit port à trois lieues de Rochefort, dans une situation marécageuse et assez malsaine. Nos confrères y restèrent un an ; le plus grand nombre y mourut.

« Pour nous, dont la mise en liberté avait été signée par Legendre, pendant qu'il était à tableaux Tuileries avec ses confrères, s'y régalant comme des rois, on nous laissa partir pour Rochefort, où on nous délivra à chacun des passe-ports pour notre pays. Ceux qui le pouvaient prirent des places aux voitures publiques. Ceux qui n'avaient pas d'argent firent leur route à pied, le sac sur le dos, à la mode des compagnons. L'esprit du peuple était bien changé à notre égard.

« Le pillage des églises, leur fermeture et l'interdiction totale du prétendu culte constitutionnel, le scandale donné par la plupart des prêtres jureurs, qui avaient déchiré leurs lettres de prêtrise

en faisant les discours les plus impies du monde, protestant que la religion était une invention humaine, et qu'en la prêchant ils avaient été des imposteurs ; l'abolition du dimanche, rétablissement des décades et des diverses fêtes païennes instituées par Robespierre en l'honneur de l'Être suprême, de la Raison, de la Liberté, de la Vieillesse, de la Jeunesse (1), le renversement de toutes les croix publiques, la défense faite aux instituteurs et aux institutrices de parler de Dieu aux enfants, de leur apprendre leurs prières, de leur enseigner même à faire le signe de la croix, toutes ces horribles impiétés avaient enfin fait ouvrir les yeux.

(( On comprenait que les prêtres insermentés avaient eu raison d'affirmer que les républicains ne voulaient pas même des prêtres j tireurs, qu'ils se servaient d'eux uniquement pour tromper le peuple, pour lui faire accroire qu'on ne changeait rien à la religion, et que, quand ils seraient les maîtres, ils congédieraient ces prêtres complaisants et aboliraient tout culte.

« Le peuple était consterné d'avoir vu se réaliser

(1) « A ces fêtes, on brûlait publiquement des livres d'église et des ornements sacerdotaux. Pendant notre détention, les autorités de Blaye vinrent nous demander une soutane pour l'homme qui, à la fête de la Raison, devait paraître habillé en prêtre sur le théâtre dressé au milieu du Champ de Mars, y dépouiller son vêtement et le brûler devant la prétendue déesse. Il est inutile de rapporter notre réponse à cette impudente demande. »

[Note de M. Leproust.) T. 11 11**

ces sinistre prédictions et de se trouver réduit à la condition des bêtes brutes, privé du pain de la parole divine et de toute espèce de pratique religieuse. On ne criait plus : A la guillotine ! à notre vue, on ne nous disait plus d'injures, on ne nous jetait plus de pierres. On nous regardait avec admiration. Nous avions échappé à tant de dangers, nous avions traversé une si terrible tempête ! Le doigt de Dieu apparaissait dans notre conservation et clans notre retour inespéré, en dépit des efforts des impies qui nous avaient préparé un exil éternel. Partout on nous recevait avec empressement. « À La Rochelle, les gens de la ville allaient sur la route au-devant des prêtres qui arrivaient, et ils se disputaient F honneur et la joie de les emmener en leurs maisons, de les loger et de les défrayer de leur mieux. Mais ce fut surtout lorsque nous arrivâmes à notre pays natal que Ton nous fit fête. Ceux mêmes qui nous avaient persécutés n'étaient pas les moins heureux de nous revoir. Tous nos concitoyens étaient aux portes, et paraissaient à peine en croire leurs yeux. On versait des larmes de joie en voyant sains et saufs ceux qu'on avait crus perdus pour toujours. »

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