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MONSIEUR PICOTÉ

Avril 1861.

Les admirateurs de Pascal sont bien ingrats de n'avoir pas encore songé à élever un monument ou tout au moins à consacrer quelques pages à la mémoire de M. Picoté. M. Picoté n'est pas l'auteur des Provinciales; c'est lui cependant qui a procuré à M. Cousin (1) tout comme à M. Sainte-Beuve la joie de lire ce chef-d'œuvre de style et de calomnie, où

(1) Victor Cousin, né à Paris en 1792, littérateur universitaire qui dans son enseignement comme dans les Chambres et les cabinets où il est entré, s'est toujours élevé contre les droits et les dogmes de l'Eglise; il a été membre de la commission préparatoire de la loi d'enseignement de 1850, et, grâce à l'influence de M. Thiers, a paru y céder quelque chose de ses préventions contre les vérités catholiques ; il s'est montré depuis ce temps moins animé contre l'Eglise; frappé subitement d'apoplexie à Cannes, le 14 janvier 1867, il est mort sans avoir pu retrouver ses esprits ni manifester ses sentiments.

se délectent les philosophes et les critiques du dix-neuvième siècle. M. Picoté appartenait à Saint- Sulpice. Aux approches de la fête de la Purification, en 1655, il refusa l'absolution à M. de Liancourt(l). Ce refus, qui consterna le parti, suscita surtout la verve et la colère du grand Arnauld (2). Il écrivit les deux lettres célèbres; que personne ne lit aujourd'hui, d'où la Sorbonne tira les propositions dont l'examen fit entrer Pascal (3) en campagne. Ainsi ce M. Picoté, dit M. Sainte-Beuve, était nécessaire : sans lui point de Provinciales ! Ne méritait-il pas alors d'arrêter un instant les regards, et ne devaiton pas édifier sur son compte les amis et les ennemis? Mais un M. Picoté, comme parle toujours M. Sainte-Beuve, est-il en droit d'occuper les beaux esprits? S'il fut assez heureux ou assez habile pour lier sa petite affaire de sacristie à la grande entreprise des Provinciales, est-il néanmoins digne d'autre chose que de dédain? Le dédain est une monnaie que les gens des lettres contemporaines ne ménagent pas à certaines espèces. Saint Vincent de Paul et M. Olier, entre autres, pourraient servir d'exemple; Ton ne rend pas justice à leur charité et

(1) Roger du Plessis, marquis de Liancourt, duc de La Rocheguyonet pair de France, né en 1598, mort le 4 avril 1674.

(2) Antoine Arnauld, né à Paris en 1621, mort à Bruxelles le 8 août 1694.

(3) Biaise Pascal, né à Clermont le 12 juin 1623, mort â Paris le 19 août 1662.

à leur zèle sans assurer que leur intelligence manquait d'étendue et de fermeté» En quels termes alors parlera-t-on des disciples? Serait-il nécessaire d'y répondre quelque chose? Mais quoi! tout est-il fini quand les hypercritiques de notre siècle ont rendu leurs oracles ? et quand les oracles sont muets, n'y a-t-il rien à dire ? Sans doute, le bon M. Picoté n'est pas de ces héros dont l'histoire tient à buriner les traits. Cette muse ne fait pas assez de cas des honnêtes gens qui se contentent de pratiquer le bien. Toutefois, l'histoire littéraire est moins difficile : elle se complaît aux détails, souvent peut-être aux fadaises. Notre siècle d'ailleurs est amoureux de curiosités : et au frontispice des Provinciales, chaque jour en dépit de M. Cousin plutôt prisées que lues, un portrait du prêtre qui refusa l'absolution à M. de Liancourt, aurait au moins l'attrait de la curiosité. Peut-être en croyant s'occuper d'histoire littéraire, touchera-t-on à l'histoire édifiante?

En tout cas, ce n'est pas de controverse qu'il s'agit ; et je ne prétends pas discuter les jugements défavorables qu Arnauld et les jansénistes de son temps, trop uniquement accrédités au dix-neuvième siècle, ont porté sur M. Picoté. — Il était bon prêtre. Cela répond à bien des invectives d'autrefois et à bien des insinuations d'aujourd'hui. Les modernes amis de Pascal sont assez ignorants des prérogatives du sacerdoce et assez simples d'ailleurs pour donnera supposer plus de concert que de conscience

dans une décision, où tout les choque, surtout le lieu où elle a été rendue* Sans nous occuper du refus d'absoudre M. de Liançourt, ni discuter les lumières de M. Picoté, c'est assez pour sa gloire d'avoir été longtemps le confesseur de M. Olier et d'avoir grandement et efficacement concouru à l'établissement des séminaires. Il y contribua de son zèle, de sa bourse et de sa personne : ses conseils eurent une grande influence. C'est lui en effet qui, lorsque les amis de M. Olier étaient encore indécis et sans asile, attira le premier leur attention et fixa leur choix sur la maison de Vaugirard, où ils commencèrent (1641) à asseoir leur communauté et à fonder le séminaire. On verra, dans les récits que nous allons rapporter, l'estime où Anne d'Autriche tenait M. Picoté. Elle le chargea, en 1652, de faire en son nom un vœu pour obtenir de Dieu l'entier apaisement des troubles de la France. M. Picoté pensa à l'établissement d'une maison religieuse consacrée au culte de la sainte Eucharistie et surtout à la réparation des outrages faits à ce divin sacrement. Ils avaient été nombreux durant les troubles. La Vie de la mère Catherine de Bar (1) explique comment la Reine remplit sa promesse, et combien ce vœu royal réjouit et consola les âmes pieuses qui attribuèrent à cette inspiration d'un

(1) Dite en religion Mecihilde du Saint-Sacrement, institutrice des religieuses de l'Adoration perpétuelle (par l'abbé Duquesne? 1775, in-8).

cœur chrétien la pacification de tout le royaume.

Si de pareils faits suffisent à faire connaître l'influence de M. Picoté au dix-septième siècle, ils ne contribuent peut-être pas à marquer la physionomie particulière de ce personnage. Il vivait dans un temps où les caractères étaient encore accentués, et où Ton ne connaissait pas les fades visages et les faces banales dont les progrès de 1789 et surtout l'éducation universitaire ont doté les Français de nos jours. Grandet a recueilli sur M. Picoté les souvenirs de Saint-Sulpice : la notice qu'il lui a consacrée et que nous allons reproduire, se trouve transcrite par Baudrancl, dans un des manuscrits de la Bibliothèque royale. Elle fait bien connaître le héros.

« M. Picoté (Charles) naquit à Orléans, d'une honnête famille, sur la fin du seizième siècle ; la grâce avoit fait son âme aussi belle que la nature avoit rendu son corps et son visage difformes. C'est beaucoup dire : car il avoit sur le cou une loupe aussi grosse que la tête, les yeux grands et chassieux, bordés de rouge, les lèvres énormes, la bouche fendue à proportion et le corps tout courbé (1) ; mais pour l'esprit, il Tavoit droit, élevé vers le ciel, simple et candide, et fort éclairé des lumières de la grâce pour la conduite des âmes les plus parfaites

(1) Il faut remarquer que Grandet, né en 1646, n'a pu connaître que les dernières années de M. Picoté, mort le 1er décembre 1679, dans sa quatre-vingt-troisième année.

qui le prirent pour leur directeur. Il vint à Paris (1), et la Providence permit qu'il connût M. Olier, qu'il s'unît à lui et l'aidât beaucoup de ses conseils pour rétablissement de son séminaire. Ce grand serviteur de Dieu avoit tant d'estime pour lui qu'il lui confia Ja conduite de son âme, que Dieu menoit alors à la plus haute perfection par des routes difficiles et inconnues. M. Tronson (2) le prit aussi dans la suite pour son confesseur ; il quitta le séminaire de Saint-Sulpice pour aller demeurer dans la communauté de M. le Curé qui était alors M. de Bretonvilliers (3); c'eût été dommage qu'un si grand trésor eût demeuré caché. La sincérité jointe à un grand discernement des esprits lui attira la confiance des personnes les plus avancées dans la vertu qui cherchoient le solide et qui découvroient sous un extérieur rebutant un fonds inépuisable de grâces intérieures que Dieu communiquoit à M. Picoté.

(1) M. Picoté fut ordonné prêtre à Paris, le 6 juin 1626. M. Olier, né en 1608, étudiait alors la philosophie au collège d'Harcourt.

(2) M. Tronson, troisième supérieur du Saint-Sulpice, entra au séminaire en 1655, étant âgé de plus de trente ans : on peut voir les circonstances de sa vocation dans la Vie de M. Olier par M. Faillon, t. II, p. 311.

(3) M. de Bretonvillers, second supérieur de Saint-Sulpice, avait d'abord été successeur de M. Olier dans la paroisse lorsque celui-ci se démit de sa cure, le 20 mai 1652. M. de Bretonvilliers était entré au séminaire au mois de juin 1643; M. Picoté était alors intervenu auprès du père du jeune lévite pour lui faire agréer cette résolution.

« Mme la duchesse d'Aiguillon (1), nièce et héritière des grands biens du cardinal de Richelieu, fut de ce nombre : elle se mit sous sa direction, et par l'avis de M. Picoté elle distribua une partie de ses richesses immenses en aumônes qu'elle envoyoit par toutes les provinces du royaume pour y soulager les pauvres dans les temps de disette et de calamité (2), et elle employa l'autre pour contribuer à la mission et à la subsistance des évêques qui allèrent clans ce tempslà dans le royaume de Siam, dans la Chine et dans tout le Nouveau-Monde, comme aussi pour l'entretien du séminaire des Missions étrangères établi à Paris (3).

« [Lorsque (4) Mme la duchesse d'Aiguillon le prit pour son directeur, les jansénistes firent tout ce qu'ils purent pour l'en dégoûter, disant que c'étoit

(1) Marie-Madeleine de Vignerod, fille de René, seigneur de Ponlcourlay, et de Françoise de Plessis-Richelieu, née à Paris en 1604, mariée en 1620 à Anne du Roure, seigneur de Combalet, veuve en 1622, créée duchesse d'Aiguillon en 1638, morte à Paris le 17 avril 1675. Sa vie, par M. Bonneau- Avenant, a été publiée en 1879. (Paris, Didier, in-8°.)

(2) Sur les aumônes de la duchesse d'Aiguillon et leur profusion dans toute la France, on peut aussi consulter les fragments des Mémoires de Dubois de Lestourmières publies dans les Notices sur le XVIIe siècle. (In-8°, Paris, Gaume.)

(3) La fondation du séminaire de la compagnie des missions étrangères à Paris, a été une des plus remarquables entreprises de la piété en France au xvir3 siècle.

(4) Ce passage entre crochets est à la marge du manuscrit, et M. Faillon dit y reconnaître l'écriture de M. Emery.

un prêtre ignorant : pour l'en convaincre, ils engagèrent la duchesse à le convier de venir dîner chez elle avec l'un d'eux et qu'il lui feroit des questions fort communes auxquelles il ne pourroit répondre. La duchesse en voulut avoir l'expérience ; ce savant (1) lui demanda dans la conversation l'explication d'un passage de saint Augustin très difficile. M. Picoté fit une courte prière à la sainte Vierge et lui demanda secours contre ses ennemis : Da mihi virtutem contra hostes tuos. En même temps, il eut une vue claire et distincte de l'éclaircissement du passage ; il l'expliqua si nettement que le docteur janséniste en demeura confus et n'osa plus l'interroger.]

« La simplicité de M. Picoté le portoit directement à Dieu et ne lui permettoit pas de faire aucun retour sur lui-même ni sur le prochain de quelque qualité qu'il fût. en sorte qu'il disoit la vérité à un chacun, sans nul respect humain et d'une manière si ingénieuse et si naïve que personne ne pouvoit s'en fâcher.

(( Un jour, la duchesse d'Aiguillon le convia à un repas qu'elle donnoit au Petit-Luxembourg, son hô-

(1) Ce savant était sans doute l'abbé de Bourzeïs, de l'Académie française, grand et fade discoureur, fort entêté des opinions nouvelles, bel esprit des plus considérés dans les ruelles jansénistes. Il avait pris pied à l'hôtel de la duchesse d'Aiguillon en surveillant la réimpression des divers ouvrages de controverse du cardinal de Richelieu et en en vériliant l'exactitude des citations.

tel, où plusieurs personnes de qualité étaient invitées. M. Picoté s'y trouva : on servit devant lui six ortolans dans un plat, oiseaux rares et très chers pour la saison. M. Picoté les mangea tous sans savoir ce que c'étoit. Mme la duchesse qui les demanda au maître d'hôtel pour les distribuer, ayant appris que M. Picoté les avoit mangés sans façon, s'informa de lui s'il savoit ce qu'il avoit mangé et pour combien d'argent :

« — Oui, Madame, répliqua M. Picoté, je viens de manger six moineaux qu'on vient de servir devant moi qui valent peut-être cinq ou six sols.

(( — Cinq ou six sols, s'écria la duchesse, vous vous connaissez bien mal en ortolans ; ils coûtoient six louis d'or !

« — Vous êtes folle, Madame, répondit M. Picoté, d'avoir fait une si grosse dépense pour acheter six oiseaux dont le prix auroit mieux été employé à soulager les pauvres.

ce Un autre jour, il fut voir la même duchesse pour lui proposer quelque bonne œuvre ; il y avoit alors un nouveau suisse à la porte qui ne le connaissoit pas, et le voyant si mal fait, le rebuta et ne voulut pas l'annoncer :

« — Allez, mon enfant, dit M. Picoté à ce suisse,

dire à votre maîtresse que c'est un pauvre petit

prêtre puant, laid, vilain, qui la demande: elle

saura bien qui c'est.

. « Le suisse le fut dire à la duchesse qui l'ayant

fait amener dans son appartement lui rendit des honneurs si extraordinaires que le suisse le prit pour un grand seigneur.

« Il alloit souvent au Louvre pour parler à la feue reine, Anne d'Autriche, mère du roi Louis XIV, pour lui recommander des affaires importantes à la gloire de Dieu, ou pour lui demander des aumônes ; et lorsqu'il étoit entré dans la chambre de Sa Majesté, après l'avoir saluée à sa manière simple, il mettoit sans façon son chapeau sur sa tête et prenait un siège pour s'asseoir. La • reine qui le regardoit comme un saint, bien loin de se choquer d'un cérémonial si peu usité à la cour, le trouvoit meilleur que tous les plus beaux compliments du monde ; tant il est vrai que la vertu se fait respecter même par les têtes couronnées avec toute son impolitesse.

« Un jour, le roi le vit qui se promenoit dans la cour du Louvre, il demanda qui étoit ce prêtre mal bâti. On lui répondit que c'étoit un saint qui venoit voir quelquefois la Reine sa mère. Il le fit appeler pour lui parler. Il se recommanda à ses prières, et M. Picoté lui dit avec une grande simplicité :

« — Sire, vous nous avez coûté bien des coups de discipline à M. Olier et à moi.

« Vers Tannée 1630, les possédées de Loudun faisoient grand bruit en France ; on raisonnoit alors, comme on a fait depuis, fort différemment sur l'état

déplorable de ces religieuses. Le roi même (1) en voulut prendre connoissance et y envoya des gens habiles et vertueux pour discerner, si on pouvoit, de quel esprit elles étoient animées. M. Picoté fut de ce nombre; et il a rapporté, que célébrant la sainte messe dans la chapelle des Ursulines de Loudun, il souffrit pendant le saint Sacrifice des tentations si horribles et si infernales, avec des fantômes si extraordinaires qui lui salirent l'imagination excitée à dessein de le troubler, qu'il ne doutoit point que le démon seul en fût l'auteur aussi bien que de celles qu'éprouva Job.

ce Des directeurs fameux, persuadés du don qu'avoit M. Picoté de discerner les esprits, s'ils venoient de Dieu ou du démon, lui envoy oient assez souvent des personnes dévotes dont les voies leur paroissoient bonnes ou mauvaises. Un jour, il en vint une des plus sublimes le trouver de la part de son confesseur, qu'on disoit avoir des visions, des révélations et des extases. Après l'avoir bien interrogée et examinée, il l'amena à l'école des filles de Saint-Sulpice et demanda un A B C D à la maîtresse, et le donna à sa dévote pour voir si elle savoit bien épeler ses lettres, sans vouloir qu'elle formât un mot ni aucune syllabe. La dévote sans répliquer commença le signe de la croix et continua à lire avec un signet A B C D ; puis il l'arrêta et lui de-

♦ (1) Louis XIII.

manda si elle savoit bien son catéchisme, lui fit plusieurs questions des plus communes, à quoi ayant répondu avec la simplicité d'un enfant sans se déconcerter, avec beaucoup d'humilité, il la renvoya à son directeur lui marquant qu'il ne la croyoit pas dans l'illusion parce que l'humilité est la pierre de touche de toutes les vertus.

« Il n'accordoit pas aisément des mortifications corporelles aux personnes qu'il conduisoit ; mais pour les dédommager il ne leur épargnoit pas les mortifications de l'esprit, du jugement et de la volonté. Il donna un jour du taffetas à une de ses pénitentes, qui le prioit depuis longtemps de la mortifier, pour lui faire un voile de calice ; lorsqu'elle le lui apporta fort proprement travaillé, il le prit et fit semblant de vouloir auner l'étoffe et lui dit :

« — Je vous en avois donné tant d'aunes et il me semble que je ne trouve pas mon compte.

« A ces paroles, la dévote garda le silence, mais le directeur ayant feint une seconde fois de soupçonner sa fidélité, elle se mit en colère, lui répliqua avec beaucoup de vivacité et de hauteur :

« — Quoi, Monsieur, vous me prenez pour une voleuse !

« Alors Monsieur Picoté lui répéta ces paroles qu'elle lui avait dites cent fois :

c< - - Mortifiez-moi ! mon Père, mortifiez-moi !

« — Ah ! reprit-elle, je ne croyois pas que ce fût pour cela !

« Gomme si elle n'eût pas dû se tenir en garde à tout moment, ni profiter des occasions que la Providence lui fournissent de se mortifier à toute heure !

« La douceur et la charité de cet homme égaloient sa simplicité ; il consoloit les malades et les portoit à la patience, et quand quelqu'un se plaignent que son mal Tempêchoit de prier Dieu, il lui disoit :

« — Mon cher enfant, c'est assez pour vous dans l'état où vous êtes de croire en Dieu ; la foi seule sur votre croix vous suffit. Vivez de la foi, souffrez pour la foi, mourez dans la foi, vous serez sauvé. Fides tua te salvum faciet.

« Il mourut à Paris le 1er décembre 1679, et fut enterré dans la chapelle basse du séminaire. »

A ces souvenirs de la communauté de Saint-Sulpice sur un de ses premiers membres, je veux ajouter encore un fait déjà signalé, il est vrai, et tiré des Mémoires manucrits de du Ferrier, qui peint bien la naïveté de M. Picoté. ïl allait un jour de Paris à Orléans : peut-être était-ce au temps des guerres civiles et quand les routes étaient encore infestées de gens de guerre. Il fut accosté par cinq ou six cavaliers qui lui demandèrent la bourse. Nullement troublé par cette question inattendue, et toujours disposé d'ailleurs à être agréable au pro-

chain, M. Picoté sans se douter du métier ou du moins des intentions de ceux qui l'interpellaient, répondit :

— Très volontiers, messieurs, et de tout mon cœur.

Aussitôt il tire sa bourse non sans quelque empressement et après avoir vidé dans sa main gauche les quelques pauvres écus qu'elle contenait, il la tend de la droite aux cavaliers en leur disant :

— Je voudrais, Messieurs, qu'elle fût plus belle.

Les voleurs, à leur tour, étonnés de tout ce procédé, lui demandèrent assez brusquement à quoi il pensait.

— Je pense, Messieurs, répondit-il en gardant toujours naïvement les formes de sa politesse, je pense que vous avez besoin d'une bourse, et je vous offre la mienne.

Les cavaliers, ajoute l'historien, s'éclatèrent de rire; et surpris agréablement de toute cette simplicité d'un bon serviteur de Dieu, le renvoyèrent en lui disant :

— Allez, Monsieur, allez, nous ne voulons point votre bourse !

Décembre 1852.

L'ordre de la Visitation Sainte-Marie a recueilli les restes de saint François de Sales. Son corps repose dans l'église du premier monastère d'Annecy ; son cœur était au premier monastère de Lyon, à Bellecour. Outre ces reliques vénérées qui leur sont si chères, les religieuses de Sainte-Marie ont aussi conservé l'esprit de leur saint fondateur. Il n'avait pas laissé seulement son cœur entre leurs mains ; il l'avait d'abord, pour ainsi dire, communiqué à leurs âmes, et l'esprit qui animait le bienheureux évêque de Genève s'est perpétué parmi ses saintes filles, un esprit de foi et de charité, de douceur, d'onction, de grâce inépuisable et naïve, de sublime et pacifique espérance.

Aussi, pour connaître et aimer comme il convient

l'aimable saint, il ne suffît pas de lire et de savourer ses écrits si charmants et célèbres, la Philo thèe ou les Entretiens, par exemple, où tout reluit et sourit avec tant de grâce ; il faut encore jeter un regard sur la Visitation ; il faut connaître ce qu'ont produit dans les âmes les doux et forts préceptes exprimés avec tant de finesse dans les livres ; il faut étudier cette génération spirituelle de sainte Chantai, nourrie à une même école et reproduisant avec fidélité les traits du bienheureux fondateur et père.

Dans les pénibles commencements de leur entreprise, le saint prélat disait à la sainte Mère que sa petite troupe de filles était comme une couronne que Dieu lui préparait pour la félicité éternelle : il fallait la porter dans son cœur durant cette vie pour la mettre ensuite sur sa tête. Il ajoutait que les épouses, anciennement, ne portaient pas de couronnes, ni de chapeaux, au jour de leurs noces, qu'elles n'en eussent elles-mêmes lié et agencé les fleurs ensemble. Aussi ne voulait-il pas que madame de Chantai craignît de perdre ses commodités spirituelles et les contentements particuliers de ses inclinations pour bien cultiver les chères âmes qui lui étaient confiées. Il ne fallait pas se lasser d'être mère, quoique les travaux et les soucis de la maternité fussent grands.

Le saint, d'ailleurs, partageait tous les travaux de l'enfantement du cher petit institut; il devait par-

tager avec sa fille la couronne qu'il lui annonçait pour le jour des noces éternelles. Il portait bien véritablement dans son cœur cette congrégation naissante.

— Je salue nos sœurs professes du cœur qu'elles savent, disait-il avec sa grâce accoutumée, et les novices d'un cœur qu'elles ne savent pas . Hé ! Dieu répande sur elles l'esprit de douceur et de simplicité, l'esprit d'amour et d'humilité, l'esprit d'obéissance et de pureté, l'esprit de joie et de mortification !

On nous croira facilement sur parole, et il est inutile de multiplier ces aimables témoignages pour prouver combien le cher petit institut de la Visitation était précieux à saint François. Ce fut la principale de ses œuvres ; il n'y épargna ni ses peines ni ses soins. Mais on ignore peut-être les fruits qu'il obtint au prix du sacrifice de ses commodités spirituelles et contentements particuliers. On ne connaît peut-être pas assez la beauté et la délicatesse des fleurs qu'il avait, comme l'épouse des anciens jours, amassées, liées et agencées ensemble, et qui forment aujourd'hui sa couronne dans la félicité éternelle. Pour les faire apprécier, il faudrait écrire l'histoire de l'Ordre de la Visitation ; les matériaux intéressants n'y manquent point, et Dieu serait certainement glorifié de ce travail. Son bienheureux serviteur disait à ses filles qu'il fallait par nécessité que ce fût Dieu qui bâtît la cité ; autrement, bien

qu'elle fût bâtie, il la faudrait ruiner. Le Psalmiste se contentait de dire : Si Dieu n'édifie pas la cité, ceux qui l'édifient travaillent en vain. On voit comment saint François de Sales interprétait le texte, et ce qu'il exigeait des religieuses de la Visitation. Il l'avait mis en pratique lui-même ; et dans la fondation de son institut, il avait laissé la main de Dieu travailler et édifier le bâtiment. Cette main de la Providence se montre dans tous ces commencements aussi visiblement que les traits caractéristiques du saint se reproduisirent dans les vertus de ses filles.

Gomme font les architectes intelligents et soigneux, la divine Providence recueillit d'abord de tous côtés, prépara et éprouva les matériaux nécessaires à élever cette petite cité de prière et d'onction. Les âmes appelées à en former les fondements, amenées de divers lieux, avaient été travaillées de plusieurs manières. Nous n'avons pas à rappeler comment la pierre fondamentale, cette âme d'excellente vertu et de piété, comme l'appelle saint François de Sales lui-même, avait été à l'avance détachée, taillée et polie.. Tout le monde connaît l'histoire de sainte Chantai. Veuve, et résolue d'être à Dieu, elle demandait avec ardeur et attendait avec patience le guide qui devait la conduire. Un jour qu'elle allait à cheval, étant aux champs, dans les environs de Bourbilly, priant Notre-Seigneur au fond du cœur de lui montrer ce guide fidèle, en pas-

saut par un grand chemin au-dessus d'un pré, dans une belle et vaste planière, elle vit tout à coup, au bas d'une petite colline, non guère loin d'elle, un homme de la vraie taille et ressemblance de saint François de Sales. Il était vêtu d'une soutane noire, du rochet, et avait le bonnet en tête, tout comme il était la première fois qu'elle le vit plus tard à Dijon. Pendant qu'elle le regardait tout à loisir, elle entendit une voix qui lui dit : « Voilà le guide bienaimé de Dieu et des hommes, entre les mains duquel tu dois remettre ta conscience. »

Le démon multiplia vainement les artifices pour détourner cette âme privilégiée du guide que la Providence lui avait ainsi montré. Il la jeta dans toutes sortes d'anxiétés et d'angoisses. Au milieu des délais dont la Providence voulait éprouver le désir et exercer le patience de la sainte Mère, l'ardeur de ses prières était néanmoins récompensée, et l'assurance qui lui avait été donnée dans les près de Bourbilly lui fut renouvelée à diverses reprises. Entre autres, un jour, étant dans la chapelle de son château, elle vit une troupe de filles et de veuves qui venaient à elle et l'environnaient ; une voix lui dit : « Mon vrai serviteur et vous vous aurez cette génération ; ce me sera une troupe élue; mais je veux qu'elle soit sainte.» Les merveilles se multipliaient ; le chemin par lequel elle devait marcher lui était montré distinctement. Elle entendit dans le fond de son cœur ces paroles : « Gomme mon Fils Jésus a

été obéissant, je vous destine à être obéissante. » C'est par l'obéissance, en effet, une obéissance complète, absolue, entièrement dépouillée de toute volonté propre, que sainte Chantai parvint à jouir du bénéfice de sa profession religieuse. Elle avait héroïquement pratiqué dans le monde toutes les vertus de renoncement et de charité ; après s'être arrachée à tant de liens si chers et si précieux à la nature et au cœur, avoir abandonné sa fortune, quitté sa famille, son père et ses enfants pour se vouer uniquement aux fatigues de la fondation nouvelle, à l'humilité et à la pauvreté d'une petite congrégation fort peu accommodée des choses du temporel, elle retrouva encore, dans le fond de sa retraite, ces travaux et ces peines de la maternité, qui sont grands ; elle eut sans cesse à sacrifier ses commodités spirituelles et ses contentements particuliers pour cultiver les âmes qui lui avaient été remises. Le saint, de son côté, ne lui allégeait pas les renoncements. Avant de lui communiquer ses desseins sur l'institut de laVisitation, il lui avait dit de se préparer à tout quitter pour Dieu. Le jour où il lui annonça que la résolution était prise, elle se mit tout aussitôt à genoux :

— Mon Seigneur et mon Père, je suis résolue d'obéir.

— Oui-dà, reprit-il en la laissant dans cette posture humiliée et se tenant debout devant elle, ouidà; or sus, il faut entrer à Sainte-Claire!

— Mon Père, je suis toute prête

— Non, dit-il, vous n'êtes- pas assez robuste ; il faut être Sœur de l'hôpital de Beaune.

— Tout ce qu'il vous plaira.

— Ce n'est pas ce que je veux : il faut être Carmélite.

Il lui proposa ainsi diverses religions sans que la multiplicité de ces changements étonnât la constance de cette âme, remise tout entière entre ses mains et décidée à obéir sans aucun goût propre. Alors, la trouvant comme une cire amollie par la chaleur divine et disposée à recevoir toutes les formes de la vie religieuse qu'il lui imposerait, il lui fit part de son dessein sur le cher petit institut. La sainte Mère disait qu'en l'entendant elle avait senti une lumière et une joie qu'elle n'avait pas éprouvée aux autres propositions, quoique son âme y fût toute soumise.

Le saint lui fit renouveler bien , des fois des actes de renoncement analogues, non seulement quand les affaires de l'Ordre, les nécessités des fondations, l'intérêt des âmes le pouvaient exiger, mais souvent dans des circonstances où il n'apparaissait pas d'autres nécessité que d'imposer un sacrifice inattendu. Ce sont, en effet, ces sacrifices quotidiens dans les petites choses qui attirent les grâces, vident complètement l'âme d'elle-même, la remplissent de Dieu et la rendent capable de grandes actions. Sainte Chantai n'avait rien de plus précieux au monde que

la direction du saint évêque. Elle recevait ses conseils comme les paroles de Dieu même. Les voyages à quoi les affaires de l'institut l'obligèrent, la privèrent souvent de cette douceur. Sa dernière entrevue avec le saint évêque fut l'occasion d'un dernier sacrifice. 11 y avait trois ans et demi qu'ils ne s'étaient vus et qu'elle n'avait conféré avec lui de son âme. Au retour d'une visite qu'elle avait faite des maisons de la Visitation, elle rencontra à Lyon le saint prélat, qui, en compagnie du prince et de la princesse de Piémont, était venu saluer le roi et les reines de France (1622). Au milieu du tumulte qu'occasionnait la rencontre des deux cours de France et de Savoie, et malgré l'empressement que les plus grands personnages témoignaient à se procurer son entretien, saint François parvint à ménager quelques instants pour les accorder à sa chère Fille.

— Ma mère, lui dit-il, nous aurons quelques heures libres; qui de nous deux commencera à parler ?

Elle, qui naturellement était ardente et avait plus soin de son âme que de toutes choses au monde, s'écrie impétueusement :

— Moi, s'il vous plaît, mon Père; mon cœur a grand besoin d'être revu de vous !

En voyant cet empressement, le saint la reprit doucement et avec gravité :

— Hé quoi! ma Mère, avez- vous encore des désirs

empressés et du choix ? Je croyais vous trouver tout angélique. Nous parlerons de nous-mêmes à Annecy, reprit-il. Maintenant achevons les affaires de notre petite congrégation.

Au rapport de l'historien qui raconte ce détail, le saint prélat savait que la digne Mère était de ces âmes parfaites qui n'ont pas besoin de direction, Dieu étant lui-même leur guide. La Mère de Chantai renonça immédiatement à la douceur qu'elle espérait : sans dire un mot déplus, elle quitta toute pensée personnelle pour s'appliquer aux affaires de l'institut, dont elle conféra avec le saint fondateur pendant ces heures qui furent les dernières qu'elle eût à passer auprès de lui sur la terre.

Les deux filles qui s'enfermèrent avec la bienheureuse Mère, le 6 juin 1610, dans la petite maison louée par saint François de Sales, au faubourg de la Perrière d'Annecy, étaient deux âmes depuis longtemps préparées au renoncement d'elles-mêmes et déjà nourries des leçons du saint. Le mode de leur vocation avait été différent. La Mère Marie- Jacqueline Favre, âgée seulement de vingt-deux ans, était douée de toutes les qualités qui séduisent le monde : c'était une grande et belle fille, d'un esprit clair et net, franche; sincère, unissant la solidité d'un jugement droit et ferme à tous les agréments que les bienséances du monde peuvent admettre. Elle les avait apprises dans la maison de son père, qui était premier président de Savoie et, à raison de

cette charge, recevait chez lui de nombreuses compagnies où se trouvait, dit-on, tout ce qu'il y avait de rare et de choisi dans la province. Ce père, Antoine Favre, était d'une de ces nobles familles de robe que les vertus, les charges, la simplicité des mœurs et la prudence du caractère rendaient dès lors comparables aux plus anciennes chevaleries. Jacqueline avait sans doute hérité de cette maison une certaine gravité, qui, alliée à la conversation la plus aimable qu'on puisse désirer, formait un si noble mélange et un si juste concert de modestie et de bienséance qu'il ne se pouvait imaginer rien de mieux.

Toutefois cet esprit gracieux et grave était piqué d'une prétention d'indépendance et de dédain qui la laissa longtemps en suspens sur sa vocation. Elle aimait trop sa liberté pour songer à être religieuse, et le mariage était à sa pensée un joug insupportable. Elle ne trouvait heureuses en ce monde que les veuves; et si on l'eût assurée, disait-elle, que celui qu'elle aurait épousé fût mort deux heures après la cérémonie, elle se serait résolue d'agréer un tel parti. Son imagination ne s'égarait cependant pas tout à fait dans ces folles aspirations d'indépendance; et dans le désordre de ses pensées, elle ne laissait pas d'être attentive aux inspirations divines, et de s'appliquer à correspondre à tous les mouvements de la grâce. Son dédain et un peu de mélancolie naturel à son humeur la rendait surtout

accessible aux pensées du néant de la créature et de la vie : elle y trouvait des sentiments de piété qu'elle s'efforçait énergiquement de nourrir et de fortifier en assistant les mourants à leur agonie : c'était là sa dévotion , et elle puisait surtout de grands enseignements en remplissant ce devoir de charité auprès des personnes encore jeunes et bien faites. Un pareil mélange de sérieux et d'enjouement, de force, de courage et de bonne grâce, uni à la perfection du visage et du corps, faisait de Jacqueline Favre une de ces personnes que le monde remarque et célèbre à l'envi.

Un jour, elle était allée à Ghambéry avec sa famille, et comme elle avait, dit son historien, la réputation aussi bien que l'effet de danser à ravir, les dames de la ville firent un bal afin d'en avoir la satisfaction et d'en porter le jugement elles-mêmes. Jacqueline connut que la compagnie s'.assemblait à sa considération et se sentit touchée d'une grande complaisance et d'un extrême désir de répondre à l'attente qu'on avait d'elle. Enflée de cette petite vanité, elle alla au bal, où le Saint-Esprit n'a pas coutume d'aller choisir ses épouses, et elle s'appliqua à y exceller.

Les honneurs furent en effet pour elle, et le gouverneur du pays vint la prendre pour la danse préférablement à toute autre. Sa vanité s'en accrut fort : en même temps l'esprit sérieux et sage qui était en ellQ et qui était déjà placé sous la direction de saint

François de Sales fit, selon l'avis du saint, un retour chrétien sur lui-même. C'était à ce simple acte de vertu et de docilité que la divine providence avait attaché le prix de la grâce. En rentrant ainsi en elle-même, cette fille enivrée trouva tout à coup dans le fond de son cœur ces sérieuses paroles :

— Pauvre Favre ! quelle récompense auras-tu de tous ces pas mesurés que tu fais avec tant d'attention ? Quels fruits en retireras- tu ? On dira : Cette fille a bien dansé ! Voilà ta récompense.

Elle se trouva alors si humiliée dans son intérieur que « je crois bien, disait-elle, que je ne dus pas avoir fort bonne grâce le reste du bal. »

Elle sentait tout le vide de son action : Dieu lui faisait voir clairement combien, par cette vanité, elle s'acquérait de confusions pour le jour de la mort. Elle s'étonnait d'elle-même au milieu des lumières dont le Saint-Esprit l'éclairait, et elle ressentit tout à coup un si grand refroidissement pour la danse, qu'elle commença à l'heure même de concevoir de l'horreur pour cet exercice qui l'avait toujours jusque-là si fortement passionnée. La grâce fortifiait cette impression à laquelle son cœur ne cherchait point à se soustraire, elle en vint à considérer combien la vie des mondains se passe inutilement ; elle désira fuir un glu si dangereux eu si attachant, et sortit du bal avec la résolution de se faire religieuse.

Ce n'est pas l'ordinaire des résolutions qu'on

puise dans ces divertissements. Celle de Marie-Jacqueline était ferme. Il y avait d'ailleurs longtemps que le saint évêque de Genève avait remarqué la force d'esprit et de caractère de cette âme, et il la destinait à son institut. Selon sa coutume, il avait laissé Dieu agir seul et n'avait pas cherché à presser les résolutions généreuses dont ce cœur lui paraissait capable.

A quelque temps de là, le saint évêque intervint auprès du président Favre pour obtenir à cette fille la liberté de refuser un parti honorable, auquel le président avait entendu d'autant plus volontiers qu'il s'agissait du frère du prélat. Le saint se chargea de donner à ce frère la nouvelle de sa déconvenue. Il le fît de la manière que ses historiens ont rapportée :

— Mon frère, lui dit-il en se mettant à table, mon frère, vous avez un terrible rival : il faut vous résoudre à lui céder votre maîtresse.

Comme le jeune seigneur, dans le cœur duquel le courage et l'honneur bouillonnaient également, s'écriait impétueusement qu'excepté Son Altesse le duc de Savoie, il ne connaissait personne assez hardi que d'oser lui disputer, le saint repartit en souriant que ce rival était cependant d'un si grand mérite, qu'on ne pouvait même avoir la hardiesse de le regarder au visage. Puis il calma toute cette fougue en découvrant l'énigme, et déclara que Jésus- Christ était le seul époux que voulût accepter Jacqueline Favre.

Le président, en respectant la résolution de sa fille, voulut l'éprouver et éviter aussi les occasions de la voir recherchée de nouveau ; il lui recommanda de vivre désormais conformément à son dessein et de quitter les compagnies et les parures. Malgré quelques contradictions de la nature, Jacqueline éprouva au fond de son âme une singulière suavité et une onction délicieuse à se soumettre à ces prescriptions.

— Ma fille, lui disait le saint évêque, il faut commencer à se défaire des haillons du vieil homme et changer d'habit comme de conversation.

— Monseigneur, répondit-elle, je suis entre vos mains, commandez, j'obéirai.

Elle s'appliqua dès lors à tous les exercices de la vie religieuse, visitant les pauvres, vaquant exactement à la méditation et à la prière, suivant en toutes choses la règle que le saint lui avait tracée ; toujours modestement vêtue de noir et la tète voilée, elle évitait les jeunes et brillantes compagnies dont elle avait fait le charme, et se rangeait scrupuleusement du côté des personnages sérieux.

Elle passa ainsi plus d'un an dans la maison de son père, trouvant à chaque instant l'occasion de pratiquer ces retranchements et de renouveler son sacrifice en présence même des plaisirs et des personnes avec qui il avait fallu briser.

Sa compagne, Charlotte de Bréchard, avait été conduite par un chemin bien différent : son père, un

gentilhomme de Bourgogne, était enclin aux nouvelles opinions religieuses, et sa maison servait de lieu de réunion aux huguenots de la contrée. L'an 1589, une peste horrible ravagea la* Bourgogne, et deux sœurs aînées de Charlotte moururent. Leur père, qui avait renié Dieu au fond de son cœur, abandonna sa famille et sa maison aux premiers symptômes du mal ; il était veuf, ses enfants restèrent sous le gouvernement d'une servante. Cette femme, voyant la petite Charlotte atteinte du fléau, la fit porter clans une maison du village où tout était mort de la peste et qui servait d'asile à deux hommes gagnant là leur vie à enterrer les corps pestiférés.

L'enfant y fut laissée sur un peu de paille. Les deux manières de vagabonds qui habitaient avec elle la maltraitaient souvent et lui enlevaient même la nourriture qu'on lui faisait passer. Une malheureuse servante, qu'on avait mise hors d'une maison parce qu'elle était atteinte de la peste, vint augmenter cette triste compagnie et mourut bientôt sur la paille qu'elle partageait avec Charlotte. Celle-ci resta tout un jour en face de ce cadavre qu'elle n'osait regarder. Sa frayeur était telle que, lorsque ses deux étranges compagnons de retour songèrent à enterrer le cadavre, elle apporta une si vive résistance à demeurer seule dans la maison, qu'ils la placèrent sur leur chariot à côté de la morte et la firent assister à ce lugubre enterrement.

Cette vie de souffrances, d'isolement et de terreur dura trois mois. Rentrée dans la maison paternelle, la pauvre fille ne reçut pas plus de soin pour son âme qu'elle n'en avait trouvé pour son corps dans la maison infecte. Pour avantager ses autres enfants, le père, bien que les huguenots condamnassent les vœux de religion, trouva bon de faire entrer sa fille dans un couvent. L'indifférence et le mépris de la foi que professait ce gentilhomme, lui firent attacher peu d'importance au choix de la maison qui devait le décharger de sa fille. Il la fit entrer dans un monastère du voisinage, dont les mœurs étaient de celles qui servaient de prétexte aux colères des dissidents. C'était ce qu'on appelait alors un monastère ouvert. Charlotte n'y trouva d'autres professes que trois jeunes dames, fort engagées dans la vanité et les galanteries du monde, qui passaient leur temps à faire des visites dans les maisons de noblesse voisines, à se réjouir et à recevoir ellesmêmes toute sorte de compagnie. Le peu de considération que le père de Charlotte témoignait à sa fille, engagea ces dames à ne pas la faire entrer dans leurs divertissements : on lui donna part au soin du ménage et des biens de la communauté. Malgré son jeune âge, sa qualité et sa naissance, elle se trouva ainsi à peu près réduite à la condition et aux travaux cl1 une servante.

Au bout de quelque temps, elle fut tirée de cet avilissement : ses frères étaient morts durant les

guerres de la Ligue, et pour tenir compagnie à une fille aînée qu'il avait toujours gardée à la maison, le père rappela Charlotte auprès de lui. Elle n'avait aucune instruction religieuse, et n'avait même reçu d'autre sacrement que celui de baptême; elle n'avait jamais entendu de sermon ni de catéchisme, et elle trouva dans la maison paternelle des hérétiques qui s'efforcèrent de lui enseigner l'erreur. Mais Dieu veillait sur cette âme : il endurcit ses oreilles contre les suggestions de l'hérésie et fortifia la foi qu'elle avait reçue au baptême.

Quelques livres de piété rencontrés par hasard dans cette maison, où ils étaient comme un vestige de l'ancienne piété qui l'avait animée, après avoir autrefois nourri la dévotion des ancêtres, servirent à faire naître celle de la fille. A l'aide de leur enseignement, et surtout de celui du crucifix, cette enfant privilégiée de la grâce résolut d'accomplir tous les préceptes de la religion dont on cherchait à la détourner. Vers l'âge de quinze ans, elle fut ainsi préparée par Tunique action de la grâce à approcher des sacrements de pénitence et d'eucharistie. Elle y puisa la force de s'adonner désormais tout entière aux œuvres de charité, et en même temps un désir ardent de se consacrer à Dieu. Elle ne connaissait pas d'autre ordre religieux d'observance régulière que celui de Sainte-Claire, et elle désira d'y entrer. Quand elle eut favt connaître son dessein, ceux-là mêmes qui avaient voulu se débar-

rasser d'elle en la plaçant naguère dans ce monastère scandaleux dont nous avons parlé, s'emportèrent comme si elle avait un désir insensé ; on la bafoua de telle sorte qu'elle n'osa plus parler de ce projet. Elle le gardait néanmoins dans le fond du cœur, et, sans direction et sans guide, se préparait à la vie religieuse par toutes sortes de mortifications : elle jeûnait au pain et à l'eau tous les vendredis et les samedis, et multipliait de toutes manières ses actes de pénitence ; le plus pénible étant de souffrir tant d'affronts et de rebuts dans la maison paternelle.

Un jour, après les avoir supportés patiemment pendant sept à huit ans, elle se trouva si lasse et si découragée, qu'elle se sentit sur le point de renoncer à un projet qui paraissait impraticable; et pour acquérir au moins un peu de repos, elle songea à accepter un parti qu'elle avait déjà refusé; mais une lumière plus vive du Saint-Esprit inonda son âme en ce moment ; les attraits de la vie religeuse se révélèrent à son cœur dans toute leur force et leur douceur ; l'honneur des épouses du Christ lui parut si relevé, qu'elle ne crut pas pouvoir jamais l'obtenir au prix de trop de fidélité et de constance. Avec un torrent de larmes, elle demanda pardon à Dieu de son peu de courage et de sa pensée d'infidélité; reportant ensuite ses regards sur la croix et méditant sur les humiliations du divin Maître :

— Seigneur ! s'écriait-elle d'un cœur outrepercé

de douleur et en frappant sa poitrine, Seigneur! je veux vous suivre partout où vous avez passé : venez, abjections, venez, douleurs extrêmes, je vous veux puisque mon Dieu vous a voulues et que vous êtes sanctifiées par ses souffrances : vous n'êtes plus le supplice des méchants ni le partage des criminels, vous êtes la riche portion des aimés de Dieu !

Vers cette époque, elle se sentit encore fortifiée dans ses espérances par un songe que la Mère de Ghaugy a raconté avec de précieux détails. Elle vit un jardin plein de fleurs et de fruits merveilleusement beaux et agréables ; et comme elle se tenait attentive à les considérer et y prenait un grand plaisir, en un instant, par une extrême vicissitude et métamorphose, tout lui parut flétri, noir et brûlé comme si le feu y eût passé. Saisie d'étonnement, elle s'écria :

— 0 mon Dieu ! c'est sans doute l'esprit malin qui agit ici.

En se retournant, elle vit derrière elle Satan, sous la forme d'un monstre effroyable, qui lui jetait des regards étincelants et furieux ; elle courut vers la porte du jardin, mais le malheureux s'opposait à sa sortie et s'efforçait de la retenir. Dans cette lutte, elle fit le signe de la croix et offrit son cœur à Dieu; le monstre disparut, et elle se trouva hors du jardin, au bas d'un beau et grand escalier de marbre blanc, d'une hauteur si excès-

sive, qu'il s'élevait par-dessus les nues. Elle n'osait y monter, car il lui semblait aussi qu'elle était toute nue, et cette nudité la remplissait de confusion ; elle se tenait cachée, ne voulant point se montrer ni montrer sa honte, lorsqu'elle vit venir à elle un personnage inconnu. Il descendait par ce degré, et s'approchant d'elle il la couvrit d'écarlate, en lui disant avec un visage riant :

— Montez !

Elle obéit, trouva un logis et une jolie salle : il y avait une forme de chapelle, avec un autel bien paré, proche duquel se tenait une religieuse d'un regard doux et bénin, vêtue de noir, qui faisait un certain office d'une méthode toute extraordinaire. Entre autres cérémonies, elle prit un cor comme celui des chasseurs, et sonna quelque chose d'un ton charmant et mélodieux; puis se tournant, elle lui dit :

— En voulez-vous être ?

— Jésus! oui, répondit Charlotte, et de tout mon cœur !

Sur quoi la religieuse lui donna pour arrhes de son bonheur une branche de fleurs bleues; puis sonnant derechef de son cor mystique, elle invita un nombre infini d'autres filles à la suivre.

L'historien ajoute que mademoiselle de Bréchard n'eut pas besoin, comme Nabuchodonosor, de faire assembler tous les mages de l'empire pour avoir T éclaircissement et l'intelligence de ce songe. Tou-

tefois, bien qu'elle reconnût dans le jardin et les beaux fruits subitement gâtés le monde et ses plaisirs, elle ne comprit pas tout de suite que le saint évêque de Genève était le personnage vénérable qui devait lui faire monter les degrés de la perfection ; elle ne pouvait non plus imaginer que la religieuse qui l'accueillit dans la chapelle, et qui jouait si mélodieusement du cor, invitant un si grand nombre de vierges à la suivre, fût madame de Chantai.

En poursuivant ces réflexions sur cette gracieuse vision, la Mère de Ghaugy remarque que ce n'est pas un petit honneur aux filles de la Visitation de savoir que si le Bien-Aimé s'est comparé à un faon de biche, les premières Mères, en sonnant par la suave odeur de leur cher institut comme d'un cor de chasse, les aient si heureusement invitées à suivre la piste de ce divin époux, ne se lassant pas de le poursuivre par les sentiers de leur sainte vocation, jusqu'à ce qu'elles Paient blessé, c'est-à-dire jusqu'à ce que ce daim mystérieux venant se rendre dans leur cœur, comme l'on dit, ajoute le naïf historien, que la licorne blessée se vient rendre dans le sein d'une vierge, elles lui puissent dire : « Je tiens celui que mon âme désire, et ne le laisserai point aller éternellement ! »

Pour en revenir à la Mère Charlotte de Bréchard, Dieu ne s'était pour ainsi dire pas encore servi du ministère des hommes pour l'instruire et l'éclairer. Elle avait plus de vingt-cinq ans lorsque, pour la

première fois de sa vie elle entendit un sermon. Son séjour habituel à la campagne, la maison de son père, et surtout l'état spirituel de la France (que cette histoire contribue à montrer sous un triste jour), expliquent cette effroyable disette de la parole sainte. Les enseignements de cette parole confirmèrent la résolution où était l'aimable fille de quitter le monde. De l'avis d'un saint personnage, elle se crut appelée à l'ordre du Carmel, et prépara toutes choses pour y entrer. Son père restant toujours inflexible et ne voulant point entendre à ce dessein, madame de Chantai, qui avait quelques liaisons de famille avec lui, se prêta à tourner la difficulté : elle invita sa jeune parente à venir passer quelque temps chez elle, pour la conduire ensuite aux Carmélites de Dijon. Le temps que mademoiselle de Bréchard resta près de madame de Chantai, fut un temps de joie : elle éprouvait une douceur inouïe de se trouver dans une maison où elle pouvait parler et s'occuper ouvertement et librement de Dieu et de son âme. Madame de Chantai lui donna quelques avis pour son avancement spirituel, et l'engagea à faire une confession générale pour réparer les imperfections et les ignorances de toutes celles qui avaient précédé. Le terme des angoisses de mademoiselle de Bréchard paraissait approcher, lorsque de nouvelles difficultés surgirent : sa chétive complexion empêcha les Carmélites de la recevoir. Son père lui donna avis que,

la croyant religieuse, il avait marié sa fille aînée et l'avait instituée son unique héritière. Mademoiselle de Bréchard ratifia généreusement le contrat, s'estimant trop heureuse d'acquérir au prix de tout son bien la liberté de suivre à son gré sa vocation. Elle demandait à Dieu de lui faire connaître Tordre dans lequel il voulait qu'elle le servît, et ne se sentait attirée vers aucun de ceux qu'elle pouvait connaître. Les choses en étaient là, lorsque saint François de Sales vint en Bourgogne pour le mariage de son frère, M. de Thorens, qui épousait mademoiselle de Chantai. On sait que ce mariage fut l'occasion et le prétexte de la retraite de madame de Chantai à Annecy. La sainte baronne engagea son amie à conférer de son âme et de sa vocation avec le serviteur de Dieu. Il reconnut en elle, au premier abord, un esprit capable de grands desseins, et lui demanda si elle ne se contenterait pas de courir le même prix que madame de Chantai. Transportée de joie à ces paroles, elle répondit que c'était un bonheur qu'elle n'osait espérer.

— Or, sus, ma fille, répondit le prélat, demeurez en paix et ne pensez qu'à bien aimer celui qui vous veut toute sienne.

Elle demeura donc avec madame de Chantai, et six mois après elle se renfermait au monastère d'Annecy avec la sainte fondatrice.

Outre la vision dont nous avons parlé, la Mère

Charlotte de Bréchard en avait eu une autre qui lui avait annoncé sa vaine tentative auprès du Carmel. Il lui semblait qu'elle entrait dans une église : elle vit une grande et grosse croix de pierre blanche; elle accourut les bras ouverts pour l'embrasser, et s'étant prosternée, elle entendit une voix qui lui dit :

— Cette croix n'est pas la tienne ; monte plus haut.

Elle obéit, s'achemina vers le maître-autel ; elle y trouva une autre croix moins grosse en apparence et moins pesante, mais aussi haute que la première ; comme elle l'embrassait, elle entendit la même voix qui lui disait :

— Cette croix est ton partage.

L'historien de la Visitation admet que ces songes étaient des manifestations de la Providence ; il n'y aurait pas lieu de s'étonner que cette aimable Providence eût voulu soutenir d'une manière spéciale la digne Mère de Bréchard dans l'isolement et le danger où la méchanceté des hommes l'avait réduite. Ces faits, attestés par cette pieuse femme elle-même, font admirer l'infinie miséricorde qui n'abandonne pas la créature et prend soin de nourrir son espérance. Sans parler ici d'autres merveilles que nous pourrons rappeler dans le cours de ces récits, la Mère de Bréchard ne fut pas la seule à qui la fondation de l'institut fut annoncée d'une manière surnaturelle. Au moment où les trois

premières Mères se renfermaient au petit monastère d'Annecy, une demoiselle du Genevois, qui ignorait toutes choses de leur entreprise, vit dans le ciel trois étoiles disposées en triangle. Celle qui formait le dessus était beaucoup plus grosse et plus brillante que les deux autres : elles étaient arrêtées sur la ville d'Annecy, d'où il semblait à notre demoiselle voir un chemin étoile venant jusqu'à elle. Dès qu'elle connut l'entreprise de madame de Chantai et de ses compagnes, elle ne douta plus du sens de cette apparition, non plus que de l'invitation qui lui était adressée. C'était la mère Adrienne Fichet : elle entra la septième au premier monastère de la Visitation. D'autres encore avaient été favorisées plus ou moins distinctement. Le saint fondateur avait eu lui-même une claire vision de son institut dans la chapelle du château de Sales, longtemps avant d'avoir rien arrêté dans son esprit: madame de Chantai lui avait été montrée alors, et de telle sorte qu'il la reconnut immédiatement lorsqu'il l'aperçut plus tard, à Dijon, dans l'auditoire qui entourait sa chaire.

Le dessein des pieuses femmes, qu'on ignorait ainsi dans le Genevois, était connu de toute la ville d'Annecy : le mérite de la baronne de Chantai y était fort considéré, et celui de Jacqueline Favre n'était pas dédaigné. Le projet du saint évêque avait rencontré bien des oppositions ; il paraissait d'ailleurs si extraordinaire, que tout le

monde en était ému. L'entrée des premières religieuses de la Visitation dans leur couvent fut un événement public. Les trois frères de saint François de Sales conduisaient les trois nouvelles épouses da Christ. Elles furent suivies, depuis le logis du prélat jusqu'à leur petit monastère, d'un grand concours de noblesse, et la presse du peuple était si grande par les rues, qu'à peine parvenaient-elles à se faire passage.

Elles trouvèrent en arrivant la sœur Anne-Jacqueline Goste, qui devait servir au couvent en qualité de tourière. Son nom est resté considérable dans la Visitation . C'était encore une âme privilégiée de Dieu, depuis longtemps connue du saint fondateur, qui l'estimait singulièrement et avait avec elle les rapports spirituels les plus singuliers et les plus charmants. Il disait qu'elle était si bonne dans la rusticité de sa naissance, que, dans sa condition, il n'en avait point vu de telle. Elle était d'abord servante dans une hôtellerie de Genève. Son exactitude et son activité à remplir les devoirs de sa condition la firent aimer et respecter de ses maîtres : et son zèle était tel, que, dans cette ville vouée à l'hérésie, elle conquit la liberté de suivre les préceptes de sa foi. Elle allait dans les paroisses voisines entendre la messe, dont la célébration était interdite à Genève ; aucune bonne œuvre ne lui était indifférente. Lorsque saint François de Sales vint une première fois à Genève défier har-

diment et confondre le ministre de la Faye, la conférence eut lieu en présence de tout le peuple sur la place du Molard : la bonne Anne Goste y était des premières. Dès qu'elle vit le serviteur de Dieu, une inspiration intérieure la pressa de lui confier la direction de son âme. Elle ne put lui parler qu'au bout de plusieurs années. Le saint étant revenu secrètement à Genève, pour avoir avec Théodore de Bèze ces conférences dont les détails sont rapportés dans son histoire, descendit à l'hôtellerie de Vécu de France, où servait Anne Goste. Elle le reconnut au premier abord, et respectant son incognito, attendit qu'il fût seul; elle lui dit alors :

— Hélas ! monsieur, qu'il y a longtemps que je demande à Notre-Seigneur de pouvoir vous parler ! soyez-vous le bienvenu ! et faites-moi la grâce de me dire ce que je dois faire pour bien servir Dieu.

Saint François, étonné de trouver au milieu de cette ville hérétique une catholique si fervente, qui y paraissait comme un beau lis entre les épines, confirma son bon cœur, entendit sa confession et lui demanda si elle ne voulait pas recevoir de ses mains la sainte Communion.

— Hélas ! ce serait bien ma consolation tout entière, répondit-elle ; mais comment puis-je espérer ce bonheur, puisqu'il n'est pas permis de dire la messe dans Genève ?

Le saint, appliqué alors aux missions duChablais, portait toujours le saint sacrement dans une boîte d'argent suspendue à son col, pour communier les malades. Anne Goste n'était cependant pas encore certaine de son bonheur, et pensant qu'on ne pouvait donner la sainte Communion sans être assistée de quelque clerc :

— Hé, monsieur, ajouta-t-elle, vous n'avez point de clerc ici pour vous assister ; comment pourrezvous faire ?

Le saint, de son esprit toujours gracieux et aimable, répondit en souriant :

— Ma fille, ne soyez pas en peine : mon bon ange, qui est ici entre vous et moi, et le vôtre pareillement, qui est présent à votre côté, nous serviront de clercs; aussi bien est-ce l'office des anges d'assister autour de la sainte Table.

A partir de ce moment les anges tutélaires de ces deux âmes eurent des intelligences et des communications particulières. Anne invoquait souvent l'ange de saint François, et elle recevait de lui toutes sortes d'assistances. Elle disait qu'il l'avait deux fois préservée de la mort : aussi le saint l'appelait-il la favorite de son bon ange. Quand elle lui racontait quelques bons offices qu'elle avait ainsi reçus :

— Suppliez votre bon ange, lui disait doucement, l'évêque, de me rendre la pareille et d'avoir la charité de m'assister.

Quand il était éloigné et qu'il écrivait au couvent d'Annecy, il ne manquait pas de saluer à part sa fille Anne-Jacqueline, et de lui mander de se souvenir plusieurs fois le jour de le recommander à son bon ange.

Anne, cependant, ne quitta pas Genève après y avoir été communiée des mains de saint François de Sales : le futur évêque l'avait engagée à rester dans cette malheureuse ville, à cause de tout le bien qu'elle y pouvait faire. Rien, en effet, n'était audessus de son zèle. Elle empêcha plusieurs filles qui servaient comme elle, de se laisser séduire à l'hérésie où on les voulait entraîner. Lors de l'escalade de Genève (1602) et du massacre de ceux des soldats catholiques qui pénétrèrent dans la ville, Anne, à elle seule, parvint à en sauver quatre-vingts; elle les cacha et les nourrit pendant plusieurs jours : elle les fit ensuite évader l'un après l'autre en leur procurant des déguisements. Elle convertit à la religion catholique sa maîtresse et la fit confesser : l'industrie de sa charité parvint même à faire célébrer la messe dans une cave, afin qu'avant de mourir sa maîtresse pût recevoir tous les sacrements de l'Église.

Après cette mort, Anne se fixa à Annecy : il y avait longtemps qu'elle désirait se placer sous la direction immédiate du saint évêque, à l'ange gardien duquel elle avait une si aimable dévotion ; mais elle n'aurait pas voulu quitter Genève, si la mort de sa

maîtresse et les circontances qui suivirent ne l'avaient laissée libre de faire à son gré une nouvelle élection. Les liens des serviteurs et des maîtres prenaient, à cette époque, leurs racines dans la conscience, et cette pieuse fille ne se croyait pas en droit de les briser. A Annecy, elle ne se pressa pas de se présenter au palais du prélat : elle savait attendre : la patience était une de ses vertus ; et elle la possédait dans un tel degré de perfection, que saint François disait que cette pauvre fille lui avait servi de modèle; il admirait comment elle pouvait, au milieu du tracas et du tintamarre de son service, conserver une paix profonde et vivre dans un recueillement intérieur merveilleux, unissant sans effort la quiétude et le repos de Marie à tout le travail de Marthe, sans mériter jamais le reproche que Notre-Seigneur adressa un jour à cette dernière.

En attendant la joie de voir le directeur qui lui avait été indiqué, Anne savourait la douceur de se trouver dans une ville catholique, où les exercices de la religion s'accomplissaient publiquement ; elle entrait avec délices dans les églises pour y goûter le chant et les autres cérémonies, admirer la modestie des prêtres et adorer le saint Sacrement. Les cloches étaient pour elle une harmonie du ciel; et toute la joie de son âme se renouvelait trois fois par jour à entendre sonner l'Angélus.

Cependant le saint évêque instruisait lui-même ses ouailles et multipliait ses soins à la partie la plus

délaissée et la plus ignorante du troupeau : il s'était imposé le devoir de faire le catéchisme aux enfants et au menu peuple toutes les fois qu'il le pouvait. Anne ne manqua pas d'y assister. L'évêque la remarqua dans la foule et ne méconnut pas sa brebis; il la regarda de manière à lui témoigner qu'il ne l'avait pas mise en oubli, et, portant la main à la croix suspendue sur sa poitrine, il fît le geste de la tirer de son sein et de l'ouvrir, rappelant ainsi le souvenir de la boîte d'argent et de la communion de l'hôtellerie de Genève. En descendant de chaire, il s'arrêta près d'Anne et lui recommanda de venir le trouver le lendemain.

Dès ce moment il prit la direction de cette âme, où il disait trouver tant de sujets d'édification. Il l'employait à toute sorte de bonnes œuvres, confiant à sa direction ses charités les plus secrètes, lui recommandant de l'instruire de l'état de son peuple, de lui rendre compte des désordres qu'elle pouvait remarquer, des jeux, des blasphèmes, des débauches qui avaient lieu dans les tavernes et les hôtelleries. Il profitait de ces renseignements pour adapter ses prédications aux vices de ses ouailles, et dressait toutes les actions de cette fille au salut du prochain. Un jour, elle avait rabroué une de ses compagnes qui avait l'haleine infecte, et qui voulait s'adresser au saint évêque; elle vint tout éplorée s'accuser de sa vivacité et de son orgueil :

— Votre charité, disait-elle, nous a enseigné qu'il

faut s'estimer toujours moindre que les autres.

— 0 ma fille, reprit le saint, la grande faute ! ne savez-vous pas que Dieu m'a destiné pour le service des pauvres et des infirmes? Amenez-moi cette fille : c'est de cette sorte de personnes qu'il me faut.

Apprenant ensuite que cette pauvre infirme avait été rebutée de plusieurs confesseurs, il donna pour pénitence à Anne Gostede s'informer des plus misérables infects et rongés d'ulcères, afin de pourvoir à leurs nécessités spirituelles et de veiller à ce que leurs infirmités ne les privassent pas de la participation aux Sacrements.

Pendant que, par ses charitables emplois et ses exemples, Anne-Jacqueline Goste faisait ainsi, au dire du saint prélat, plus de fruit pour les âmes que plusieurs prédicateurs, elle vint lui confier un jour son désir de quitter le monde pour avoir l'honneur de servir les épouses de Jésus-Christ. Gomme elle refusait d'entrer dans les couvents de la ville, son charitable directeur lui demanda où elle voulait servir les épouses de Jésus-Christ.

— Monseigneur répondit-elle, je veux engager mes services pour les religieuses que vous établirez.

— Hé! qui vous a dit que je voulais établir des religieuses? reprit le pasteur charitable.

— Personne du monde, répondit-elle; mais je ressens continuellement ce mouvementdans mon cœur, et je vous le dis.

Ce désir avait frappé saint François de Sales ; il n'avait parlé de son dessein à personne encore qu1 à madame de Chantai ; il lui confia aussi la proposition qu'il venait de recevoir, ajoutant qu'il y avait trouvé beaucoup do consolation. Anne revint, à ce qu'il paraît, plusieurs fois sur ce souhait; car, dans un autre billet de saint François, on voit qu'elle lui demandait souvent quand devait venir Madame.

En fondant son institut, saint François de Sales avait eu pour but d'ouvrir des maisons religieuses aux veuves et aux filles de petite complexion et de bon désir ; et quand on lui faisait des représentations sur l'état de débilité des personnes qu'il recevait à son monastère, il répondait en souriant qu'il était pour les infirmes! Il n'avait pas eu d'abord l'intention de cloîtrer ses filles; il voulait les appliquer à toute sorte de services de charité en faveur des malades. Dès l'origine, au monastère d'Annecy, ce ministère charitable fut surtout confié a la bonne Anne Coste ; elle s'en acquitta avec tant de joie, que madame de Chantai lui reprochait de trop aimer à se trouver au milieu des pauvres. Les dimanches et jours de fête, elle les réunissait à la porte du monastère, les instruisait des commandements de Dieu et de l'Église, leur apprenait leurs prières, la manière de se confesser, et ne leur donnait point d'aumône qu'ils n'eussent retenu au moins quelque instruction pour leur salut. Le plus souvent elle cherchait à leur faire gagner celles qu'elle était chargée de dis-

tribuer, prétendant que c'était alors faire une double miséricorde. Elle assurait que la plupart des pauvres, sous prétexte de mendicité, mènent une vie fainéante, libertine et vagabonde, n'ayant ni curé, ni paroisse, se tenant toujours aux portes des églises et ne sachant pas même prier Dieu : elle disait qu'il n'y avait point de personnes plus mal instruites ni plus ignorantes de la doctrine chrétienne, et que, pour rendre la charité entière, il fallait surtout leur enseigner les devoirs du bon chrétien et ne réclamer leur travail que pour trouver l'occasion de les instruire de leur salut.

Elle ne craignait pas de donner des avis à saint François de Sales sur ce qu'il était opportun de faire à ce sujet.

— Monseigneur, dans tous vos discours, lui disaitelle entre autres choses, vous exhortez avec un grand zèle à faire la charité; je voudrais bien aussi qu'il plût à votre charité d'enseigner comme il faut la recevoir chrétiennement, parce qu'en vérité si les riches ont besoin d'être excités à faire la charité, je crois que les pauvres n'ont pas moins de nécessité d'être instruits des motifs qu'ils doivent avoir en la recevant; la plupart la prennent comme les bêtes, sans réfléchir à la miséricorde de Dieu, qui en est le principal distributeur.

Le saint profita des avis de cette simple fille, et entra dans ses intentions en prêchant désormais sur les mauvais et les bons pauvres.

Lorsqu'au mois de novembre 1622, saint François de Sales partit pour la France, la bonne Anne-Jacqueline alla se mettre à genoux devant lui et demander sa bénédiction; elle pleurait à chaudes larmes, et le saint, la voyant si éplorée, lui dit :

— Ma fille, j'ai bien fait d'autres voyages, je ne vous ai point vue pleurer à l'heure de mon départ.

— Eh! répondit-elle, le cœur me dit que ce voyage sera le dernier, et que nous ne nous reverrons plus.

— Ma fille, reprit en souriant doucement le saint fondateur, le cœur me dit que, si je ne reviens pas, nous nous reverrons plus tôt que vous ne pensez : tenez-vous en paix proche deNotre-Seigneur, priez le souvent pour moi, et envoyez-moi tous les jours votre bon ange.

Il lui donna ensuite sa bénédiction et une image de la sain le Vierge. Anne ne se trouva point consolée par ses paroles, et elle pleura son père dès ce moment comme s'il fût mort. Le jour des saints Innocents, au moment où le serviteur de Dieu expirait à Lyon, la bonne fille priait pour lui et suppliait son bon ange de l'aller visiter de sa part, et de lui rendre toutes sortes de bons offices. Elle vit tout à coup une grande clarté, et entendit une voix qu'elle regarda comme celle de Fange gardien de son vénérable père, qui disait :

— Nous emmenons l'âme de ton père; loue Dieu! Au même moment, madame de Chantai recevait à

Grenoble une pareille communication, mais elle n'en

pénétrait pas le sens. Anne Goste le saisit clairement; elle annonça à la Mère Favrot sa supérieure, la mort du saint prélat, dont la nouvelle ne parvint à Annecy que le lendemain. Au milieu des vifs ressentiments de cette grande perte, la bonne tourière supporta sa douleur avec beaucoup de générosité et de constance, restant dans les termes d'une juste modération, et se soumettant humblement à la volonté de Dieu; mais toutes les fois qu'elle regardait une des premières Mères de l'Institut, quelqu'un de la famille du saint fondateur, ou simplement une des personnes qu'il dirigeait, les larmes lui venaient aux yeux, et on eût dit que son pauvre cœur allait se fendre de douleur. Quand la mère de Chantai revint à Annecy, son entrée parmi ses filles ne fut pas, comme autrefois, en allégresse et jubilation : ne pouvant parler à sa chère troupe tout en larmes, la digne Mère la conduisit faire un peu de prières devant le saint Sacrement. Dans les premiers moments de cette vive douleur, Anne s'appliqua surtout h consoler la sainte Mère, l'entretenant en simplicité de la perte immense qu'elles avaient faite, de la soumission et de la résignation à la volonté de Dieu; et on disait à la Visitation que cette bonne Sœur avait paru destinée de Dieu pour fortifier le cœur de la très digne Mère dans cette cruelle épreuve.

Comme saint François de Sales l'avait prédit, Anne Coste ne tarda pas à le rejoindre; elle mourut

six mois après le saint fondateur, dans les souffrances les plus vives, pleine d'humilité et de confusion de tous les soins que les Mères s'empressaient de lui porter. La Mère de Chantai ne la quitta pas durant sa maladie. Anne demanda qu'après sa mort on lui mît sur le cœur l'image de la sainte Vierge, que son charitable père lui avait donnée en lui disant adieu. Elle ne cessait d'invoquer le bon ange de ce charitable père, et elle mourut en prononçant les noms de Jésus et de Marie ; elle avait soixante-trois ans.

Nous nous sommes étendu sur les vertus d'Anne-Jacqueline Goste, non seulement à cause des liens si intimes et si édifiants qui unirent cette pauvre fille au saint évêque de Genève, mais aussi pour faire connaître tout ce qu'il y avait de généreux et de grand dans le petit monastère d'Annecy, le 6 juin 1610. On avait pourvu à tout ce qui devait en régler la vie spirituelle; on avait oublié le temporel. Le saint fondateur ne s'en était point mis en peine, et les filles n'y avaient pas même songé, si bien que le lendemain de la fondation, il n'y avait absolument rien au monastère pour dîner. Anne Jacqueline, un peu inquiète, alla s'enquérir auprès de madame de Chantai de ce qu'il faudrait faire pour pourvoir à cette nécessité ; la bonne Mère répondit qu'il fallait se confier à la Providence. En effet, la charité envoya bientôt les provisions indispensables à ces premiers jours; et Anne se trouva bien confuse, car

elle ne s'en était pas rapportée entièrement à la parole de la digne Mère, et elle s'était vainement tourmentée pour procurer ce qui lui paraissait tout à fait urgent.

Ces commencements de la Visitation ont donc été ainsi vraiment pauvres et petits; les Mères, Fune après l'autre, allaient garder dans l'enclos la vache qui nourrissait la communauté. Elles s'appliquaient aussi à tous les bas offices de la maison, et Anne, dans ses derniers jours, se vantait d'avoir appris à la Mère de Chantai et à ses compagnes à essuyer les écuelles, ce à quoi jusqu'alors elles n'avaient pas entendu grand'chose.

D'autres âmes, d'un mérite exquis, avaient été disposées par saint François de Sales pour prendre part à toutes les joies des premiers commencements; mais en restant unies d'intentions aux pieuses novices au milieu desquelles leur place était marquée, elles furent retenues quelque temps encore dans le monde par des circonstances imprévues. La Mère Marie-Péronne deChâtel ne put entrer au monastère que six semaines après l'installation des trois premières Mères, et la Mère Marie-Aimée de Blonay n'y vint qu'au bout de dix-huit mois.

La Mère Péronne était, pour ainsi dire, la joie de la Visitation; c'était un esprit gai, doux, libre, ouvert, jamais découragé et toujours en haleine. Pleine d'imagination et de vivacité, elle se plaisait à composer de saints cantiques que ses compagnes chan-

taient avec elle dans leurs récréations. Elle était de Savoie et de bonne maison. Sa mère, Marie-Jacqueline de Bonivard, qui se rangea sous la conduite de son aimable fille et prit le voile à quatre-vingtquinze ans, possédait, ce semble, toutes les qualités charmantes et solides qui firent tant aimer des religieuses de la Visitation la Mère Marie-Péronne.

La vie de madame de Ghâtel contient des leçons qu'il ne serait peut-être pas inutile de rappeler aujourd'hui pour faire voir l'énergie que les cœurs nourris de l'enseignement de l'Église peuvent montrer dans les moments critiques. Les affaires de la maison de madame de Ghâtel n'avaient pas prospéré pendant les guerres de la Savoie : un jour, le feu prit chez elle dans une couverture de chaume, on vint lui en donner avis; se prosternant aussitôt, cette pieuse femme s'écria :

« Mon Dieu! qui avez ôté la vertu de brûler au feu de la fournaise de Babylone, ne permettez pas que cet incendie consume le peu qui reste à votre servante. »

Elle prononça cette prière d'une foi si vive et si ardente, que, sans se mettre en peine de secours humains, elle se crut exaucée; le feu s'arrêta, en effet, au milieu d'un couvert de paille. Nous verrons que la chère Péronne-Marie avait hérité quelque chose de cette confiance. Pendant ces guerres de Savoie, au milieu des ravages des armées espagnole et française, madame de Ghâtel, toute seule avec ses filles

dans une maison ouverte (son mari suivait les armées), était le soutien et le refuge de toute la contrée; les paysans venaient s'abriter chez elle au moment du passage des troupes, et ils disposaient leurs biens dans ses granges et ses greniers. Elle mettait tout sous la garde de la Providence, et au milieu des plus grands désastres, son espérance ne fut jamais déçue. A force de présence d'esprit et de courage, elle parvint à protéger tous les intérêts qui lu furent confiés, et à les arrachera la fureur des soldats. Quand la présence d'esprit et le courage étaient inutiles, elle avait recours à la prière. Du blé, que des paysans avaient déposé cbez elle, fut dérobé la nuit : ces pauvres gens se désolaient; madame de Ghâtel les réprimande de leur peu de confiance, et prenant plusieurs femmes du village, à jeun, pieds nus, parles chemins de Savoie, elle s'en va, à plus d'une lieue de chez elle, à un célèbre pèlerinage. En route, on rencontre un passage tout couvert d'écorces de châtaignes; les bonnes femmes qui marchaient les premières en silence s'arrêtent, ne sachant où passer. Madame de Chàtel n'hésite pas à leur donner l'exemple, et elle s'avance tout au travers de ce chemin épineux. Elles firent leur dévotion à Notre-Dame-de-Myans. Au retour, le blé fut retrouvé dans une maison du voisinage où les voleurs l'avaient caché dans une cave.

La cavalerie espagnole étant dans ces quartiers : des coureurs se présentèrent aux portes de la mai-

son ; les paysans remplissaient la cour et se croyaient perdus :

— Ne craignez rien, ils ne vous feront pas de mal, dit madame de Châtel; j'ai une sauvegarde dans la grange.

En effet, les ennemis s'en retournèrent sans avoir fait aucune violence. On alla à la grange, et la gardienne était une pauvre vieille femme travaillée de dysenterie, dont personne n'osait s'approcher, sinon la charitable dame qui la soignait de ses mains.

Elle profita de ce temps de calamités publiques pour augmenter ses charités, instruisant les femmes et les filles de leur religion, et les interrogeant sur le catéchisme; elle multipliait aussi ses aumônes, et comme en ce temps de guerre et pendant la famine, on lui reprochait de trop donner, elle répondait :

— Laissez, celui à qui je donne est plus riche que tous les rois de la terre. C'est à lui de loger mes enfants, et je suis assurée qu'il n'y manquera pas.

La Mère Péronne-Marie de Châtel avait, avonsnous dit, hérité de quelque chose de ce caractère maternel, confiant et résolu. Toute petite elle se tenait ordinairement dans son berceau, les mains jointes et les yeux élevés au ciel comme une petite suppliante. Sa mère la voyant ainsi, la considérait avec respect :

— Voyez ma petite cadette, disait-elle, elle sera la plus grande de toutes.

Cette bonne mère ne pouvait s'empêcher de croire que cette petite Péronne ne fût quelque chose de rare en effet. Plus tard, comme cette chère fille s'étant laissée engager quelque peu aux vanités du siècle et aux attachements du monde, voyait avec peine que, pour assortir une de ses sœurs qui allait se marier, la mère se dépouillait considérablement de meubles et de linge, madame de Ghâtel lui disait :

— Ne te fâche point, ma fille; confie-toi en Dieu : il ne manque rien à la maison qu'il te destine.

Cette bonne disposition de ses parents n'empêcha pas Péronne-Marie d'avoir, comme les Mères Favre et Charlotte de Bréchard, à mériter et à obtenir la gloire de la vocation religieuse. La mort de son père en fut la première occasion, et la Mère de Chaugy pense que Dieu récompensa par cette faveur le dévouement avec lequel cette pieuse fille remplit tous ses devoirs en cette douloureuse circonstance. Une de ses sœurs aînées, qui entra parmi les religieuses de Sainte-Claire, l'engagea, au milieu des fatigues et des tristesses de cette dernière maladie, à se mettre sous la conduite d'un Père jésuite, qui connut tout soudain les grands dons que Dieu avait faits à cette âme ; il la mena doucement dans les voies de la vie intérieure. Le premier sacrifice qu'elle offrit à Dieu fut le détachement de la lecture des romans : ces livres frivoles charmaient et séduisaient sa jeune et vive imagination; elle eut beaucoup de peine à

s'en sevrer complètement. Dieu bénit l'énergie de ses efforts et les récompensa par une première inspiration du désirdela vie religieuse. Toutefois, après la mort de son père, sa mère étant retournée habiter la campagne, Péronne-Marie, privée des conseils de son habile directeur, se trouva insensiblement attirée dans les divertissements des compagnies et de tous les autres engagements du monde, que Ton colore si facilement du prétexte des bienséances et des civilités. Ces distractions ralentirent sa première ferveur; son dégoût des exercices pieux s'accroissant insensiblement, il lui sembla que le Saint-Esprit s'était retiré de son âme, et qu'elle n'y retrouvait plus le désir d'être religieuse. Elle était confuse de ce changement, et souvent, en rentrant en ellemême, elle pleurait à chaudes larmes, se répétant avec force :

« Il n'y a de salut pour toi que clans un cloître ! » Les faiblesses de la nature n'étaient pas toutefois vaincues , et elle flottait entre l'espérance et la crain te . Elle passa plusieurs années dans ces angoisses, et avait plus de vingt ans déjà lorsqu'une de ses parentes, s'en allant en Allemagne, où son mari était ambassadeur du duc de Savoie, demanda à emmener avec elle Péronne-Marie. Les relations de famille ne permettaient pas de refuser cette demande, et Dieu se servit de celte circonstance pour briser les liens qui retenaient cette pieuse fille au monde. Le résultat contraire eût été attendu par la logique

humaine. Séparée des compagnies où elle était habituée, Péronne commença à mener une vie assez ennuyeuse en Allemagne, dont elle ignorait la langue, et où elle ne pouvait avoir d'autre société que des gens du logis. Elle se retourna vers Dieu, dont le commerce est toujours suave et doux, et le supplia de diriger ses inclinations vers la vie religieuse. Elle s'appliquait aux pratiques de dévotion et fortifiait son cœur en se confiant à la sainte Vierge.

Elle avait besoin de force, car sa vocation allait éprouver un nouvel assaut. Il y avait à la suite de l'ambassadeur un jeune gentilhomme de bonne maison, doué de toutes les qualités des gens d'honneur. Il avait l'esprit vif, sage, aimable, et il ne demeura pas longtemps sans remarquer le mérite de la conduite réservée et modeste de Péronne, avec laquelle il avait certaines conformités de caractère. De son côté, Péronne soupçonna bien la recherche de ce cavalier ; il n'y avait là rien que d'honorable ; elle y trouva même une secrète douceur. Mais sitôt qu'elle reconnut que son cœur était touché de certaine complaisance, elle s'arma de courage et combattit résolument cette inclination. Autant que la bienséance pouvait le permettre, elle fuyait la conversation et même la rencontre du gentilhomme. Elle mit une bride à ses yeux, à sa bouche, à ses oreilles. N'étant pas assez forte toute seule pour anéantir cette affection naissante, elle s'appliqua à

l'oraison, et pour rendre sa prière plus efficace, elle eut recours à la sainte Vierge :

« Hélas ! lui disait-elle, si je vous fais des dévotions, ce n'est pas pour vous demander des honneurs, des richesses et des plaisirs; ce n'est que pour obtenir votre seul et unique Fils pour mon seul et unique époux ! »

Le résultat de cette lutte et de ses prières fut qu'elle entra plus énergiquement dans la voie des retranchements : elle lisait Grenade et conformait sa conduite à ses avis. Elle renonça à la danse, qu'elle avait aimée passionnément, et où elle excellait; elle quitta Fétude de la musique, qui lui était non moins agréable et qu'elle craignait de trouver trop affaiblissante ; elle s'appliqua à toutes les petites mortifications que recherchent les âmes touchées de l'amour divin, se refusant de goûter ou même de regarder les fruits des jardins où elle se promenait et d'en respirer les fleurs ; par les sacrifices de tous les moments, elle apprenait à triompher de son cœur et y installait Jésus-Christ comme unique maître et souverain.

Elle considérait la dignité de ce titre d'épouse du Seigneur, et sentait se renouveler son ardeur pour en obtenir la gloire. Trouvant ses mortifications insuffisantes et ses prières trop faibles, elle y ajoutait toutes les aumônes que lui permettaient ses petits moyens de fille, faisant ainsi demander à Dieu, par les mains et la bouche des pauvres, la grâce qu'elle

désirait recevoir. Elle ne laissait pas, du reste, de la demander elle-même, et elle faisait à Dieu toutes sortes de petits discours en distribuant ses aumônes. Quelquefois elle donnait à ceux qui ne lui avaient rien demandé :

« Mon Dieu, disait-elle, vous voyez que j'ai fait l'aumône à ce pauvre, quoiqu'il ne me l'ait pas demandée; pour l'amour de vous, j'ai prévenu son désir; j'ai eu pitié de lui, parce que j'ai vu sa nécessité; vous êtes bien plus clairvoyant, plus riche, plus puissant et meilleur que moi; vous êtes tout bon, je suis toute mauvaise : vous avez promis non seulement d'écouter nos prières, mais de prévenir nos désirs ; pourquoi, voyant mon indigence et mes larmes, et depuis si longtemps écoutant mes prières, ne m'accordez-vous cette grande aumône de la parfaite vocation à la vie religieuse que je vous demande? »

Elle était industrieuse à tirer parti de toutes les circonstances, et quand elle avait laissé un pauvre lui demander plusieurs fois la charité, elle retournait encore à Dieu :

« Vous voyez que je n'ai pas le cœur d'ouïr plus longtemps les clameurs de cette pauvre créature sans lui donner le peu que vous avez mis en ma puissance; que voulez- vous donc que je pense de votre bonté, qui me laisse si longtemps crier à la porte, demandant la parfaite grâce de la vocation religieuse, sans qu'il vous ait plu encore de m'ac-

corder cette riche aumône et d'imprimer dans mon cœur le sentiment d'une sainte confiance? »

Cette confiance cependant ne lui manquait pas, et elle se montrait sur ce point digne fille de sa mère. Dans la simplicité et la liberté de son cœur, en formulant ces plaintes, elle s'exprimait ainsi avec véhémence :

« Après tout, ne croyez pas que vos rebuts me découragent ; je sais qu'une Ghananéenne vous fléchit à force de se rendre importune : je le serai plus qu'elle; je m'obstinerai à vous suivre, et je crierai après vous encore plus opiniâtrement qu'elle n'a fait. Ne croyez pas que je me lasse : je persévérerai à jeûner tous les samedis, à faire autant d'aumônes que je pourrai; je ferai retentir mes cris et mes plaintes si haut, que vous ne pourrez plus différer de les ouïr, et il faudra que votre bonté, pour se défaire de moi, m'accorde l'aumône que je demande. »

Quand elle allait prendre dans sa cassette un teston ou un ducaton pour le distribuer en menue monnaie aux pauvres, elle ne manquait pas de parler encore à Dieu :

« Vous voyez, disait-elle, je veux encore vous donner ceci pour acheter mon entrée dans un cloître. Vous avez dit qu'un verre d'eau suffît pour acheter le ciel; ce que je veux vous donner vaut mieux que mille verres d'eau. Est-il possible que le séjour dans un cloître soit vendu plus chèrement que celui de votre Paradis? »

Il s'en fallait de peu qu'elle ne se scandalisât tout à fait, mais elle reprenait en se plaignant doucement et amoureusement :

« Je sais bien que ce que je vous offre est peu de chose, mais prenez moins garde à la valeur du don qu'aux sentiments du cœur qui vous le fait. Vous voyez bien que je ne prétends pas acheter ma vocation au prix de l'argent; vous ne le demandez pas, et vous nous avez invitées à acheter votre saint amour sans or ni argent. Je veux seulement vous offrir ce petit plaisir, dont je me prive afin de vous suivre. Avec ce ducaton, je pourrais acheter quelque ajustement, quelque petite parure de fille qui me donnerait de la complaisance et qui me ferait peutêtre considérer et briller dans les compagnies; j'y renonce de tout mon cœur, et je vous offre ce petit retranchement en sacrifice pour être le gage de celui que j'ai dessein de vous faire de moimême! »

Toutes ces paroles, ces allures, cette manière de traiter avec Dieu peuvent sembler étrange; leur simplicité étonne et l'esprit de nos jours ne comprend pas cette familiarité avec le Seigneur; les histoires des saints en offrent cependant plus d'un exemple; la mère Péronne-Marie ne calculait pas ses discours ; uniquement préoccupée de sa vocation, elle se laissait aller sans résistance à la fougue de ses désirs. Étant allée avec l'ambassadrice à Notre-Dame des Ermites, elle fit une dévote prière à la sainte Vierge,

lui demandant instamment son intercession pour obtenir la grâce qui lui paraissait si précieuse, et tirant de son doigt une bague fort riche que sa mère lui avait donnée, elle la jeta dans le tronc, tout en faisant, dans son innocence ordinaire, le discours suivant :

« Glorieuse Vierge, c'est la coutume des amants de donner des bagues à celles qu'ils aiment, et les maris en donnent à leurs épouses aux cérémonies de leurs noces ; puisque votre cher fils, que j'ai choisi pour amant, ne me faitpoint l'honneur de m'en offrir, je vous en offre une pour lui présenter en mon nom. Je sais que les filles bien nées n'en doivent recevoir qu'en présence de leur mère et que votre fils n'en peut agréer que de votre main ; c'est pour ce motif que je la présente à votre bonté. En lui donnant cette bague, je lui donne mon cœur. De quelque rigueur qu'il me traite, je veux être à lui; et comme cette bague ne doit jamais retourner entre mes mains, mais être employée en son honneur et au vôtre, sans qu'il me reste droit à l'avenir de m'y opposer nifaire la moindre résistance, faites que mon cœur ne revienne jamais en mon pouvoir, qu'il soit employé à votre service selon votre sainte volonté. Je veux être religieuse et l'épouse de votre fils; pour témoigner mon empressement, j'offre moi-même la bague pour être fiancée avec lui; je lui présente celle des promesses, j'espère qu'il me donnera celles des noces le jour de ma profession; je vous prie de ne ' t. n 14**

me plus faire languir, mais s'il vous plaît, que ce soit dans un an au plus tard. »

Ces petites allocutions, ces apostrophes naïves, ces sommations confiantes ne paraissaient pas déplaire à la divine majesté. Péronne-Marie recevait chaque jour des grâces plus abondantes; elle s'appliquait avec une plus grande énergie à se rendre digne du titre d'épouse de Jésus-Christ qu'elle ambitionnait si fort et dont elle appréciait de plus en plus l'honneur et la dignité.

L'année cependant était près de finir, et tout en sentant s'affermir ses résolutions , la pauvre Péronne ne voyait point comment ni où elle pourrait les mettre en pratique. Elle ne laissait pas d'espérer, et à son retour d'Allemagne elle n'hésita pas à déclarer son dessein à sa famille. Sa pieuse mère ne voulait pas y mettre d'obstacle; toutefois sa vieillesse était pour Péronne-Marie une cause d'attendrissement et de combat. Gomme la mère Favre, après avoir héroïquement fait à Dieu le sacrifice de son cœur et de toutes ses affections, elle trouva quelque peine à se dépouiller des ornements et des parures du monde : quand ses petites nièces vinrent lui demander de leur partager ses ajustements de fille, elle ne laissa pas de sentir qu'elle avait encore de l'attache à ces vanités. Elle se tournait alors, selon son habitude, vers Dieu.

« Recevez, mon Dieu, disait-elle, ces petits dépouillements ; je vous les offre comme des gages du

désir que j'ai de me dévêtir entièrement du vieil homme pour obtenir la grâce de me revêtir du nouveau. »

Elle avait désiré entrer dans un couvent de Sainte- Claire, et sa faiblesse de complexion l'en avait empêchée. Dans cette incertitude et cette angoisse, elle ne pouvait avoir de recours qu'à Dieu, et le suppliait à sa manière accoutumée, avec une confiance libre et naïve. Le jour de Noël, elle lui disait :

« Vous voyez, mon Dieu, mes travaux et ma faiblesse; permettez-moi, s'il vous plaît, de vous dire qu'il faut, dans la Pentecôte prochaine, que vous me montriez le lieu où vous désirez que je me consacre à votre service. Autrement, si vous ne me faites pas connaître le lieu que vous avez élu pour moi, je serai contrainte d'entrer dans une religion mitigée. »

Elle voulut résolument attendre le terme qu'elle avait ainsi fixé à Dieu, et elle refusa des propositions qui lui furent faites d'entrer dans une de ces religions mitigées. On appelait ainsi un monastère n'observant plus la discipline de la règle primitive. Toutefois, il ne faut pas les juger tous sur l'exemplaire où nous avons vu qu'avait été placée la mère Charlotte de Bréchard dans sa jeunesse. Il y avait, en effet, dans ces monastères, qui par l'adoucissement de la règle avaient quitté les voies ardues de la perfection, il y avait encore des mérites et des vertus qu'on ne peut pas nier.

Marie-Péronne se sentait néanmoins appelée ailleurs, et elle se tenait dans une confiance si ferme et si tranquille, que, regardant le soleil, elle disait sans hésiter :

« Mon Dieu, vous avez promis que l'espérance du chrétien ne serait pas confondue. A cause de la confiance qu'il vous a plu de me donner, je crois que vous arrêteriez le soleil plutôt que de ne pas m'assister dans le temps fixé. »

On était déjà arrivé à la veille de cette fête de la Pentecôte , et l'espérance de Péronne-Marie ne s'étonnait point. Madame de Chantai et les mères Favre et de Bréchard se préparaient à s'enfermer le jour de la Trinité. Péronne-Marie avait vaguement entendu parler de leur projet sans y avoir arrêté son esprit. La baronne de Villette, une des filles de saint François de Sales, allant le consulter, emmena sans dessein ni nécessité Péronne-Marie avec elle. Elles se trouvèrent au logis du prélat la veille de la Pentecôte, au moment même où arrivait madame de Chantai, revenant de conduire sa fille, la baronne de Thorens, dans son ménage. Sitôt que Péronne-Marie vit la sainte fondatrice, elle sentit son cœur tout embrasé, et se retournant vers Dieu :

ce Véritablement, mon Dieu, dit-elle, je crois que vous voulez à cette heure tenir parole à votre indigne servante, et que précisément au terme convenu vous me faites voir le lieu où vous me voulez. »

Plus elle s'arrêtait sur cette pensée, plus elle observait l'extérieur doux et modeste de la très digne Mère, et plus elle se sentait confirmée dans son désir. Elle en parla à saint François, qui n'hésita pas à lui accorder la place qu'elle demandait dans la petite congrégation. Elle se fût volontiers enfermée avec ses nouvelles compagnes le dimanche suivant, fête de la Sainte-Trinité ; mais elle se crut obligée d'aller prendre congé de sa mère et de ses sœurs. Une maladie la retint près d'elles pendant six semaines, et le 26 juillet seulement, elle reçut de madame de Chantai l'habit de novice de l'institut de la Visitation. Elle en fut la cinquième religieuse : la sœur Claudine-Françoise Roger l'avait précédée de quelques jours.

Nous nous étendons sur ces personnages, nous voudrions faire connaître ce qu'étaient les âmes sur lesquelles saint François fonda la Visitation. Parmi les plus précieuses, il faut encore citer la mère Marie-Aimée de Blonay, que nous avons déjà nommée. Lorsqu'en 1615 le saint fonda le second monastère de l'institut, qui fut celui de Bellecour à Lyon, il voulut y envoyer ce qu'il appelait la crème de la Congrégation : comme l'entreprise était grande, et que c'était d'ailleurs le premier essaim sorti de cette aimable ruche d'Annecy, il fit choix de ses quatre filles les plus aimées : c'étaient, avec la mère de Chantai, les Sœurs Marie- Jacqueline .Favre, Péronne-Marie de Châtel, et Marie-Aimée de

Blonay. La mère Charlotte de Bréchard, qui tenait bien aussi son rang dans Faffection du prélat, resta à Annecy pour avoir la garde et la direction du monastère.

La vie de la mère de Blonay, avant son entrée en religion, n'offre pas l'exemple de ces combats et de ces angoisses par où avaient passé ses compagnes. Elle fut une enfant privilégiée de la grâce : saint François de Sales l'avait bénie dans le berceau; dès son jeune âge, elle sembla dirigée par une droite raison et charité toute pure. Quand le saint fondateur faisait ses missions dans le Ghablais, il venait souvent chez le seigneur de Blonay, et cette petite enfant se blottissait dans un coin, derrière quelque tapisserie, pour le contempler à son aise. Elle avait dès lors pour lui une vénération égale à celle qu'elle aurait eue pour un ange. De son côté, saint François l'aimait comme s'il eût été son père. Il prenait plaisir à diriger ses pensées vers Dieu ; il l'interrogeait sur ses prières, et lui apprenait à chanter des cantiques. Dans les noms aimables dont il se plaisait à désigner affectueusement les âmes qu'il chérissait davantage, si madame de Chantai était sa fille, sa chère fille par excellence, la mère Favre sa grande fille, la mère de Blonay était sa chère cadette. Cette cadette montra toujours un esprit tranquille et confiant qui ne s'étonnait de rien, et venait à bout de toutes les entreprises. Elle était encore enfant, lorsqu'en l'absence de son père, elle

chassa des huguenots qui avaient surpris le château et y voulaient mettre le feu : elle les aspergea tout simplement d'eau bénite, en disant que c'était ainsi qu'on éloignait le diable. Ils se retirèrent, en effet, sans rien exécuter de leurs mauvais desseins. Elle avait une dévotion particulière à la sainte Vierge et à sainte Anne : elle avait placé leurs images dans un lieu retiré de la maison où elle allait apprendre ses leçons et s'appliquer en silence aux autres petits travaux qu'on lui donnait à faire. Sa vocation pour la vie religieuse se manifesta de bonne heure, et , après madame de Chantai, elle fut de toutes la première à qui saint François ait confié ses desseins. Elle n'entra cependant que la dixième de la Congrégation ; le saint, qui savait ménager toutes choses, la laissa pendant dix-huit mois auprès de son père, qui avait bien eu quelque peine à se décider à faire son sacrifice, et qui vint à perdre son fils dans le temps même du commencement de l'institut.

Sous la conduite de madame de Chantai et la direction de saint François de Sales, la mère de Blonay perfectionna si bien les grands dons de vertu et d'amabilité qui étaient son partage, que le saint évêque la nommait la bien-aimée de Dieu, des anges et des hommes.

Il n'est pas étonnant que l'institut de la Visitatation, établi sur de pareilles âmes, ait pris de rapides accroissements. La Providence le soutenait

par de nombreuses merveilles dont nous ne pouvons rapporter ici les détails. On connaît les histoires des diverses fondations religieuses ; elles sont toujours les mêmes et toujours touchantes. On se complaît à ces actes qui montrent la divine bonté répondant généreusement à l'abandon que les hommes font entre ses mains de tout le souci des choses de ce monde.

Rien ne manquait à ce premier monastère d'Annecy, dont les fondateurs avaient si complètement oublié les besoins temporels, et dont saint François de Sales disait que, si on voulait dépeindre au naïf la véritable pauvreté angélique, le total oubli des choses de la terre, et joindre à cela une protection visible de la providence céleste, il n'y avait qu'à regarder la naissance de la première maison de la Visitation Sainte-Marie. Nous avons déjà parlé de l'embarras où se trouvait la bonne Sœur tourière, Anne-Jacqueline Coste, pour préparer le premier dîner des Mères. Pendant plusieurs années, de pareilles perplexités auraient pu renaître, si on n'eut dès lors appris à compter sur la Providence. Elle se chargeait pour ainsi dire de pourvoir à toutes les nécessités qu'on négligeait. Un petit baril fournit pendant dix-huit mois tout le vin du monastère. Lorsqu'on songea à faire provision, on le trouva si desséché, qu'on admira comment on avait pu y trouver du vin la veille; mais la mère de Chantai ne s'étonna point, et elle assura que, si on n'avait

pas songé à s'approvisionner, le vin aurait continué de couler,

La confiance en la divine Providence et le détachement des choses de ce monde ne se manifestaient pas seulement par ces oublis involontaires ; ces âmes tournées à la contemplation et au désir des choses célestes, en témoignaient plus explicitement dans d'autres circonstances : la mère de Chaugy, supérieure d'Annecy, instruite par la Sœur boulangère que la provision de blé diminuait considérablement, et se trouvant sans argent, répondait sans s'étonner :

— Nous avons un pourvoyeur qui ne nous laissera manquer de rien.

Elle faisait planter une croix au milieu du blé, et ordonnait qu'on continuât les libéralités et les aumônes, sans s'inquiéter autrement.

Un autre jour, les Sœurs de la cuisine vinrent lui dire que l'économe avait délivré le matin à peine de quoi suffire à la moitié de la communauté ; il n'y avait rien de plus cependant au monastère. La bonne Mère répondit :

— Distribuez hardiment, tout ira bien.

En effet, le pain et la viande se multiplièrent entre les mains de la dépensière, de telle sorte que les religieuses eurent abondamment de quoi suffire. La confiance est toujours toute-puissante sur le cœur de Dieu.

. — Fille de peu de foi ! disait encore cette même

Mère à une Sœur économe qui témoignait des inquiétudes parce qu'il n'y avait de provisions au monastère que pour trois mois à peine, et qu'elle ne voyait pas où l'on pourrait prendre de quoi fournir à la dépense de Tannée ; Fille de peu de foi ! vous faites injure à la tendresse paternelle du Père céleste envers ses enfants ! Ne manquez point d'aller tous les jours devant le saint Sacrement exposer à Jésus-Christ nos pressants besoins, et réciter avec confiance la prière qu'il nous a apprise ; vous verrez les effets de sa protection ; je n'hésite pas à vous dire que nos provisions dureront autant qu'il sera nécessaire, et jusqu'à ce que nous ayons les moyens d'en acheter d'autres.

En effet, ce peu qui paraissait à peine suffisant pour trois mois , dura jusqu'à la fin de l'année.

Dans une circonstance analogue, mais plus pressante encore, la mère Anne-Catherine de Beaumont, qui avait travaillé avec madame de Chantai à la fondation du premier monastère de Paris et avait ensuite dirigé celui du faubourg Saint-Jacques, la mère Anne-Catherine de Beaumont disait tout simplement à ses filles :

— Mes chères Sœurs, nous voici sans pain, sans blé et sans argent; mais Notre-Seigneur n'est pas sans puissance, sans providence ni sans bonté; il faut dire chaque jour quelque Pater devant le saint Sacrement, pour demander notre pain quotidien à

notre Père céleste, qui n'en laisse jamais manquer à ses enfants.

Les prières furent exaucées, et les Sœurs eurent abondamment le nécessaire, bien qu'on fût dans un temps de disette, et qu'il n'y eût pas un sou dans la maison.

Cette même mère Anne-Catherine de Beaumont était supérieure au monastère de Pignerol, lorsque, dans un temps de terrible sécheresse, le puits du couvent vint à tarir ; elle fit faire une neuvaine à la sainte Vierge , et aussitôt l'eau commença à reparaître, et, tout le temps de la neuvaine, alla en augmentant chaque jour.

Une autre supérieure allait une fois en toute hâte puiser au coffre du couvent pour quelque nécessité grave et urgente : elle ne trouva qu'un misérable sou. Les Sœurs qui étaient avec elle ne purent se retenir de sourire de sa déconvenue, et lui demandèrent si l'ange Raphaël ne parferait pas la somme. La Mère, sans se troubler, leva les yeux au ciel comme pour réveiller l'aimable Providence, disent les annales de la Visitation; en ce moment, on frappa à la porte ; un inconnu apportait cent louis d'or, de la part de quelques amis de la communauté.

— Filles de peu de foi ! disait alors la supérieure à ses compagnes, eh bien ! serez-vous enfin convaincues de la fidélité de Dieu à tenir sa parole? Vous y seriez-vous attendues? Qu'est-il arrivé cepen-

dant? Ce qu'éprouvent tous les jours les pauvres qui n'ont pas d'autres ressources que le bon Dieu.

Cette intervention de la Providence se manifestait dans les plus petites circonstances. La mère Péronne-Marie de Châtel, faisant un jour la cuisine, fut chargée d'apprêter un bouillon pour un malade :

ce Hélas! mon Dieu, dit-elle à Notre-Seigneur, ce pauvre attendra bien longtemps ce petit soulagement; il n'y a point de feu et je ne sais où en prendre. »

Au même instant, le feu s'alluma de lui-même. La bonne Mère entra aussitôt dans une profonde révérence de la présence de Dieu, et admirant la divine bonté qui prévient les demandes d3 ceux qui le servent et passe les désirs de ceux qui l'aiment, se prosterna humblement à genoux, en s'écriant dans la simplicité de son langage dont nous avons déjà cité tant d'exemples :

« Vraiment, Seigneur, je savais bien que vous étiez ici; mais je ne savais pas que ce fût pour vous y rendre le serviteur de la cuisine, comme j'ensuis la servante ! »

Elle trouva tout sur l'heure dans son cœur, disent les historiens, la réponse de son bien-aimé :

« Je me plais en la bassesse des emplois de ceux

« qui s'élèvent en mon amour; je sers dans le ciel

« les bienheureux à table, et je veux bien encore

« servir dans la cuisine avec ceux qui m'aiment! »

Tant de faits merveilleux et charmants, dont on

pourrait multiplier les récits à l'infini, restaient enfermés dans les murs des divers monastères; à peine si quelque bruit en parvenait au monde; mais il apprenait chaque jour à connaître la vertu des filles en faveur desquelles la Providence se manifestait si gracieusement. Plus elles se recueillaient dans le fond de leurs cloîtres, s'y retiraient et y vivaient cachées, et plus s'augmentait leur renom et se répandait la bonne odeur de leurs vertus. Tout ce que la pratique chrétienne a d'aimable et d'héroïque, éclatait dans ces premières Mères. Et un Provincial de la Compagnie de Jésus écrivait à saint François de Sales qu'on voyait, dans le visage de son excellente première fille, madame de Chantai, ((qu'elle suivait vraiment le Sauveur pauvre, doux, bénin, cordial, caché, priant, conversant, aimant la solitude, servant au prochain, bref, glorifié au Thabor et crucifié au Calvaire. » Les mêmes traits se reproduisaient dans ses compagnes. Saint François leur apprenait .à marcher tranquillement et paisiblement sur leur propre cœur :

(( Ça, ma fille, leur disait-il souvent, ne voulons-nous pas être complètement et absolument à Dieu? »

Ces simples paroles suffisaient à animer le courage. Les sacrifices se faisaient à la Visitation suavement et amoureusement.

La même mèrePéronne, tourmentée d'une fièvre ardente, dévorée de soif, à ce point que sa langue

desséchée s'attachait à son palais, avait à côté d'elle un vase d'eau fraîche, et elle disait :

« Mon Dieu! il faut que l'empire de votre grâce soit bien grand, puisque, étant si altérée, vous me donnez la force de m'abstenir de boire pour vous obéir : soyez béni aux siècles des siècles ! »

En prenant cette eau, dont on lui avait permis de se mouiller les doigts et de se jeter quelques gouttes au visage, elle disait encore :

« Tu as bien soif, pauvre Péronne, mais tu ne boiras pas; ton Seigneur ne le veut pas. Serais-tu bien assez lâche pour un peu de soif, de perdre la gloire de lui avoir été toujours fidèle et obéissante?»

Tout ce qui pouvait contenter la nature, tout ce qui pouvait satisfaire les penchants du cœur humain était énergiquement retranché. L'esprit de saint François, cet esprit de grâce et de mortification intérieure, reluisait dans toutes ses filles. Nulle part d'ailleurs cet esprit ne se communiquait avec plus d'abandon et plus d'ouverture de cœur. Les lettres du saint évêque à madame de Chantai et à ses compagnes sont les plus charmantes qu'il ait jamais écrites. Il les encourage à la vertu et au sacrifice avec une parole douce et forte, qui aurait pu triompher de cœurs moins bien préparés. Il écrivait à la mère Péronne-Marie, combattue alors de mille travaux et tentations, cette belle lettre sur les deux Marie, dont Tune est fille d'Eve, et par conséquent de mauvaise humeur, et dont l'autre a très bonne

volonté d'être toute à Dieu, et d'être simplement humble et humblement douce envers le prochain ; celle-là, fille de bonne affection, est par conséquent fille de la glorieuse Vierge Marie. Le saint retraçait ensuite le combat de ces deux filles de diverses mères, disant que celle qui ne vaut rien est si mauvaise que quelquefois la bonne a bien à faire de s'en défendre; et alors il est avis à cette pauvre bonne qu'elle est vaincue, et que la mauvaise est plus brave. Le saint ajoutait :

« Mais non, certes, ma pauvre chère Marie, cette mauvaise-là n'est pas plus brave que vous, mais elle est perverse, surprenante et opiniâtre ; et quand vous allez pleurer, elle est bien aise, parce que c'est toujours autant de temps perdu; et elle se contente de vous faire perdre le temps, quand elle ne peut pas vous faire perdre l'éternité. »

Le saint tenait beaucoup à conserver dans ses filles l'esprit de paix et de joie; il leur recommandait de soulager, conforter et récréer leurs pauvres cœurs, le plus et le mieux qu'elles pourraient, afin de bien servir Dieu. Aussi ne se contentait-il pas de s'intéresser à leurs tribulations spirituelles, il ne les oubliait pas dans leurs afflictions corporelles. Gette mère Péronne-Marie, quelque temps après sa profession, fit une grave maladie dont elle pensa mourir ; elle en guérit miraculeusement à ce qu'on crut : elle avait perdu la parole et tout l'usage de ses sens; ses compagnes disposaient déjà toutes choses pour

sa sépulture, le saint prélat vint lui donner F extrêmeonction. Comme il lui appliquait les saintes huiles, la malade ouvrit les yeux, regarda paisiblement le bon évêque comme si elle fût revenue d'un profond sommeil, et puis, se rendormant tout aussitôt, continua un sommeil doux et tranquille jusqu'au lendemain matin, qu'elle se trouva parfaitement guérie. Notre-Seigneur s'était rendu son unique médecin, remarque l'historien de toutes ces grâces. On attribua cette guérison aux prières de saint François : il avait passé la nuit à demander à Dieu de ne pas retirer du monde un sujet si utile à sagloire et si précieux à l'institut naissant. Madame de Chantai était alors en Bourgogne, où, après la mort de son père, elle avait été appelée pour les affaires de sa famille. Le lendemain de cette guérison subite, le saint évêque écrivait à la convalescente afin d'encourager, au nom de Notre-Seigneur, sa pauvre très chère fille Péronne-Marie à se remettre du tout en vigueur pour servir de nouveau le divin Maître en sainteté et justice tous les jours de sa vie. Il lui recommandait de se tenir doucement en repos, pour reprendre ses forces de cette main divine, afin qu'à son retour la chère Mère trouvât toutes ses filles braves.

« Qu'aurait-elle dit, cette bonne Mère, ajoutaitil, si en son absence nous eussions laissé mourir sa chère Péronne? Sans doute son cœur en eût été maternellement affligé. Béni soit Dieu qui nous a

visités en sa douceur et qui nous a consolés. Amen.»

Les réprimandes mêmes du saint prélat conservaient ce ton de douce gaieté et de condescendance. Nous avons cependant cité des exemples de la manière sévère qu'il savait employer parfois. Un jour, madame de Chantai avait cédé aux sollicitations de ses deux premières compagnes, Jacqueline Favre et Charlotte de Bréchard; elles désiraient voir leur pauvre chapelle relevée de quelque pompe pour leur profession; le président Favre avait promis un parement d'autel, et il y avait dans le coffre du monastère quelques pièces d'or que saint François avait données, en recommandant de les employer aux aumônes. Les sœurs Favre et de Bréchard voulurent persuader à leur Mère d'acheter un parement d'autel et de replacer l'argent dans le trésor aussitôt que le président aurait payé selon sa promesse. La bonne Mère accéda à leur désir ; mais sentant ensuite que ce procédé blessait l'obéissance, elle s'en accusa à saint François. Celui-ci en fit gravement et froidement la réprimande, lui disant :

« Ma fille, voilà la première désobéissance que vous me faites; j'en ai bien du déplaisir. »

Il accentua ces paroles de telle manière, que la sainte Mère pendant longtemps, au seul souvenir de cette faute, avait les larmes aux yeux.

D'habitude le saint évêque, comme il avait affaire avec les filles de la Visitation à des âmes dont le zèle avait moins besoin d'être excité que retenu et

réglé, les encourageait doucement dans leur lutte avec elles-mêmes, et les conduisait avec suavité à Celui vers lequel elles aspiraient. Pendant que madame de Chantai et la mère Favre étaient à ce voyage de Bourgogne, et que la mère de Châtel était si gravement malade, la mère Charlotte de Bréchard tenait la place de supérieure à Annecy. Cette sainte fille n'était pas encore habituée au poids de la supériorité; elle le portait en s'agitant de mille manières, s'inquiétant et se mêlant de tout, voulant tout faire, tout voir, tout juger par elle-même. Le saint prélat lui écrivit de prendre du repos et du repas suffisamment, de laisser amoureusement du travail aux autres, et de ne pas vouloir pour elle toutes les couronnes. Le cher prochain sera tout aise d'en avoir quelques-unes, disait-il. Il ajoutait que l'ardeur du saint amour, qui presse à vouloir tout faire, doit aussi retenir, afin de laisser faire aux autres quelque chose pour leur consolation. Et il exprimait son désir devoir ses filles travailler avec un esprit ardent, mais doux, fervent, modéré, attendant le bon succès de toutes choses, non de leurs peines ni de leurs soins, mais de l'amoureuse bonté de leur époux.

Il voulait dans ses filles un esprit libre et ouvert, trouvant que ce n'était pas hasarder que se confier un peu extraordinairement à Notre-Seigneur es desseins de son service, dont il disait encore que l'accès est toujours difficile, le progrès un peu moins et la fin bienheureuse. Il recommandait à ses filles de

n'être pas pointilleuses avec le bon Dieu ! il désirait les voir marcher à la bonne foi par tout le beau milieu des belles vertus de simplicité et d'humilité, et non par les extrémités de tant de subtilités de discours et de considérations où. l'esprit s'entortille dans des toiles d'araignée.

Dans l'intimité et l'affection qu'il pratiquait avec elles, tout en leur donnant ses avis, le saint recevait volontiers les leurs. Nous avons vu qu'il ne dédaignait pas les lumières de la bonne Anne Goste. Les avis de madame de Chantai lui étaient fort précieux. Un jour, la bonne Mère lui recommanda la vertu d'humilité :

« Ah! ma chère fille, lui répondit-il, que vous me faites un grand plaisir! Car, savez-vous, quand le vent s'enferme dedans nos vallées, entre nos montagnes, il courbe les petites fleurs, il déracine les arbres, et moi, qui suis logé un peu bien haut dans cette charge d'évêque, j'en reçois plus d'incommodité qu'un autre. 0 Seigneur! sauvez-nous! commandez à ces vents de vanité, et une grande tranquillité se fera. »

En continuant ce discours, il ajoutait qu'il fallait se tenir bien ferme et serrer étroitement le pied de la croix du Sauveur ; la pluie qui en tombe de toutes parts abat bien le vent pour grand qu'il soit.

« Quand j'y suis, disait-il, mon âme est à recoi. Que cette rosée, rosine et vermeille, donne de sua-

vite ! mais je ne suis pas éloigné d'un pas que le vent recommence ! »

Le bon évêque entrait dans toutes les joies de ses filles. Il se chargeait lui-même d'annoncer à madame de Chantai la visite de son fils, et lui recommandait de ne pas être si cruelle que de mortifier terriblement ses caresses et de ne pas témoigner beaucoup de gré de sa venue à ce pauvre Gelse- Bénigne. Le saint donnait l'exemple de toute cette simplicité, de cette liberté et de cet abandon de cœur qu'il recommandait à ses filles. Il leur faisait naïvement part de ses joies. Tantôt, gai comme un petit oiseau, il était allé dans sa chaire, où il avait chanté plus joyeusement qu'à l'ordinaire à l'honneur de Dieu. Tantôt, étant à Sales, un matin où il avait fort neigé, la cour étant couverte d'un bon pied de neige, il vit un serviteur balayer une petite place et y jeter de la graine à manger pour les pigeons. Le saint les vit venir tous ensemble en ce réfectoire-là prendre la réfection, avec une paix et un respect admirables : il s'amusait à les regarder, trouvant dans ces petits animaux un grand sujet d'édification. Ils mangeaient tranquillement : ceux qui eurent plus tôt fait leur réfection s'envolèrent auprès de là pour attendre les autres. Quand ils eurent ainsi vidé la moitié de la place, une quantité d'oisillons, qui jusque-là les regardaient, vinrent au milieu d'eux. Ceux des pigeons qui mangeaient encore, se «retirèrent dans un coin pour laisser la

plus grande part de la place aux petits oiseaux, qui se mirent à table et commencèrent à manger sans que les pigeons s'en troublassent. Le saint admirait ce petit manège; il considérait la charité de ces pauvres pigeons qui avaient si grand'peur de fâcher les petits oiseaux, auxquels ils donnaient l'aumône, qu'ils se tenaient tous rassemblés en un bout de la table. Il était ravi de la discrétion de ces mendiants, qui ne venaient à l'aumône que sur la fin du repas et quand il y avait encore des restes à suffisance.

Son esprit tout en Dieu trouvait là mille enseignements, et il avoue qu'il ne put s'empêcher d'en venir aux larmes de voir la charitable simplicité des colombes et la confiance des petits oiseaux dans leur charité.

« Je ne sais, ajoute-t-il, si un prédicateur m'eût touché aussi vivement : cette image de vertu me fit grand bien tout le jour. »

On retrouverait dans cette impression de saint François de Sales la première inspiration de ce bel entretien sur les propriétés des colombes appliquées à l'âme religieuse sous forme de lois, où tout le modèle de la vie spirituelle est résumé dans l'affection simple, honnête et dévouée de la colombe pour le colombeau. Cet esprit de douceur et de grâce, cette habitude de voir dans la nature les exemples aimables des vertus et des préceptes recommandés ■ aux hommes, restèrent à la Visitation comme un

héritage de l'esprit de saint François de Sales. Toutes ces filles parlaient volontiers ce doux langage, où la spiritualité s'exprime avec un charme particulier, donnant les avis les plus solides et les leçons les plus hautes avec une familiarité qui n'exclut ni les agréments du discours ni les attraits de l'esprit. La mère Péronne-Marie, dont nous avons déjà tant parlé, était peut-être plus que toutes les autres disposée à pratiquer les exemples du saint sur ce point. Tout ce que Ton raconte, tout ce que nous avons cité des allures de cet esprit vif et charmant, la prédisposait naturellement à profiter des leçons du saint évêque et à trouver en toutes choses un enseignement pour nourrir sa piété et entretenir son âme. Lorsqu'elle était chargée de la cuisine ou des autres offices du ménage, elle n'avait pas besoin d'une intervention merveilleuse de la présence de Dieu pour converser avec lui au milieu du tracas où elle était appliquée. En allant à la cave puiser à ce petit baril qui dura si longtemps, elle pensait au cellier du roi du Cantique des cantiques, à ses mamelles plus suaves et plus odorantes que le vin, dont se souvenait la Sulamite.

« Roi de mon cœur, s'écriait elle, nous nous réjouirons et nous tressaillirons d'allégresse en vous au souvenir de vos mamelles ! »

En nettoyant les chambres, elle adorait la providence de Dieu, qui ne dédaigne pas de destiner et de donner une place au moucheron et à Ta tome.

En réunissant de petits bouts de paille pour allumer le feu, elle disait :

ce Mon âme, pour allumer le feu du céleste amour, il faut ramasser les plus petites choses et profiter des moindres occasions de vertus; si tu es fidèle à dresser ce petit bûcher, il ne manquera pas de s'embraser. Quand il sera allumé, si tu prétends qu'il continue de brûler, continue aussi de lui fournir la matière pour l'entretenir. »

En allant chercher de l'eau pour le ménage, elle ne manquait pas de chanter les premiers versets du psaume XLI : Quemadmodum deslderat cervus ad fontes aquarum; et en allant cueillir des herbes, elle invitait son bien-aimé de descendre dans le jardin de son âme pour le visiter et pour voir les fruits du bon désir qu'il entait sur son cœur.

Elle prenait ainsi occasion de tout pour s'élever vers Dieu, et trouvait mille rapports des choses matérielles à l'ordre spirituel. Elle avait conservé au couvent l'habitude de ces petits commerces de paroles qu'elle entretenait, étant dans le monde, avec Dieu et les habitants du Paradis, et où saint François de Sales remarquait une simplicité vraiment colombine. Lorsqu'elle fut au moment de faire sa profession, elle considérait au dedans d'elle-même que, lorsqu'une pauvre fille se marie, les gens de sa connaissance qui l'aiment ont coutume de lui faire des présents et de lui donner quelques petites choses afin qu'elle rougisse moins de son indigence •

« Mon âme, se disait-elle à elle-même, les saints et les saintes sont nos bons amis, quoique nous ne le méritions pas. Tu es si pauvre, ils sont si riches et si splendides ; puisque tu es sur le point d'être mariée, il faut les conjurer de te faire chacun un riche présent. »

Et se retournant vers la sainte Vierge :

« Ce n'est pas la coutume, lui disait-elle, que les filles se mêlent de rechercher les atours qu'elles doivent porter le jour de leurs noces ; elles en laissent toute la conduite et tout le soin à leur mère, et elles ne pensent qu'à bien aimer celui qui doit être leur époux. Vous m'avez fait l'honneur, sainte Vierge, de me recevoir pour votre fille, puisque vous avez eu la bonté de vouloir être ma mère. Prenez donc le soin de disposer tout l'appareil de mes noces, et faites-moi la grâce de préparer vous-même les atours dont vous désirez que je sois parée en cette grande solennité ! »

Cette innocence et cette naïveté ne déplaisaient pas au Seigneur. Dieu communiquait abondamment ses grâces à notre mère Péronne-Marie. Au milieu de ses compagnes, elle ressentait un contentemeut extrême, elle marchait dans la joie d'un enfant, goûtant Dieu avec allégresse, et le trouvant sans peine et sans fatigue ; elle ignorait absolument les sécheresses et les angoisses de tant d'âmes que Dieu veut éprouver, et qu'il semble abandonner à ellesmêmes, alors qu'elles le cherchent plus ardemment.

Elle ne concevait pas qu'il pût s'en rencontrer d'assez malheureuses pour ne pas jouir de la paix et des délices qu'elle trouvait à l'oraison. Un jour, sainte Chantai lui dit de profiter de toutes les grâces que le Seigneur lui faisait, parce qu'il viendrait un temps où elle le chercherait et aurait de la peine à le trouver. Cette âme candide s'étonna de cette parole :

« Mon Dieu, disait-elle, que vient de me dire notre Mère ? Quoi ! est-il possible, vous vous en iriez, et je vous chercherais avec fatigue un jour! Certes, si quelque autre que notre Mère m'avait dit cela, j'aurais peine à le croire ! »

Pendant qu'elle ne pouvait concevoir cet état d'abandon et de souffrances, où Dieu délaisse souvent les âmes les plus précieuses à ses yeux, une de ses compagnes à côté d'elle éprouvait toutes les angoisses de ce douloureux martyre. La mère Jacqueline Favre n'était pas conduite en effet par cette voie de naïve douceur où courait la chère Mère Péronne-Marie. La grande fille du saint évêque était livrée en proie aux tentations. Toutes ses inclinations s'étaient révoltées contre la vie qu'elle avait embrassée : ses humeurs indépendantes, son amour de vaine gloire, suscitaient dans son âme toute sortes de combats, au milieu desquels elle restait plongée dans les épaisses ténèbres des imaginations humaines que rien ne paraissait pouvoir dissiper. Elle était soutenue par les avis de saint François ; mais elle n'éprouvait même dans ces communica-

tions avec son saint directeur aucune des grâces sensibles que Dieu semblait se plaire à répandre par son ministère. Elle luttait néanmoins avec une persévérance admirable. Ses angoisses et ses souffrances intérieures ruinèrent sa santé et brisèrent son corps sans lasser sa persévérance. Ses ennuis et ses pressures de cœur étaient quelquefois si extrêmes, qu'elle semblait comme réduite à un anéantissement complet ; mais elle veillait toujours pour repousser les suggestions du démon ; elle avançait avec un merveilleux courage dans la voie de sa première proposition, inclinant avec adresse tous ses penchants au but où elle voulait tendre, triomphant de ses répugnances, étouffant les restes du vieil homme et marchant directement sans hésiter contre toutes les fantaisies que lui suscitait l'esprit de ténèbres. Des pensées vagabondes, des divagations de toutes sortes l'assiégeaient continuellement; elley répondit par un vœu de ne s'arrêter jamais volontairement ni délibérément à aucune pensée que de Dieu, ou tendant à Dieu, de son obligation, de ses devoirs ou de la charité. Saint François de Sales, entre les mains de qui elle le lit, estimait singulièrement ce vœu de sa grande fille. La sublimité, en effet, le rapproche de ceux que prononcèrent sainte Chantai et sainte Térèse, défaire toujours ce qu'elles jugeraient plus parfait. Dieu, qui ne reste jamais en demeure avec les siens et ne se laisse pas vaincre en générosité, sembla récompenser Jacqueline Favre en lui donnant une

vue distincte et un sentiment intime de sa présence qu'elle conserva toujours; elle profita de cette grâce précieuse, de telle sorte que madame de Chantai disait d'elle qu'en toutes sortes d'occasions d'affaires, d'affliction ou de joie, elle allait à Dieu par voie d'abaissement et réentrement en soi-même, se livrant simplement, elle et toutes choses, entre les mains de Dieu, par une confiance amoureuse, sans discours ni spéculations.

Ce sentiment intime et constant de la présence de Dieu ne débarrassa cependant pas cette bonne mère Favre de ses angoisses. Elles la rendaient un objet de si grande compassion, que la mère Péronne- Marie, qui était, comme nous avons dit, conduite si doucement par un chemin tout jonché de fleurs, disait à Dieu :

« Eh ! mon Seigneur, s'il plaisait à votre majesté de me priver de cette grande consolation que je reçois de vous et de la porter à ma pauvre sœur Favre, que je m'y accorderais de bon cœur ! »

Cette singulière charité de la mère de Châtel donna lieu plus tard à d'innocentes plaisanteries. Lorsque sur la fin de sa vie, cette bonne Mère assurait à la mère Favre qu'elle devait lui être fort obligée de cette prière, la mère Favre répondait avec cet esprit suave et libre que Dieu avait répandu et que saint François de Sales cherchait à entretenir entre les filles de la Visitation :

'« Hélas ! ma très chère Sœur, vous étiez si aise

de garder cette souveraine douceur que vous ne le pressâtes point trop de venir, et je m'imagine que d'un côté vous disiez : Seigneur, allez vers ma pauvre sœur Favre, et de l'autre : Mon roi, je ne vous quitterai pas. Et après tous ces témoignages de bonne volonté, chacun gardait ce qu'elle avait : vous votre repos, et moi mon trouble ! »

Ce trouble dont elle parlait ainsi, avec cet esprit gracieux, dura toute sa vie. Ses angoisses et ses tourments furent si violents qu'ils lui occasionnèrent des maladies étranges et avec d'incroyables renversements des lois de la nature. Cette fille, d'un jugement si grand au dire de madame de Chantai, si posé et si solide, cette âme blanche comme la neige et pure comme le soleil, se trouvait elle-même en toute rencontre abjecte et hébétée. Sans consolation, sans force pour ainsi dire, elle faisait tout avec dégoût et amertume, persuadée qu'elle n'entendait absolument rien aux charges qui lui étaient confiées. Elle contenait cependant les hésitations de son âme : rien n'en paraissait à l'extérieur ; les affaires les plus difficiles et les plus compliquées ne pouvaient altérer son recueillement religieux et son maintien grave, doux et attrayant. Au milieu de ses angoisses elle se démêlait paisiblement et parfaitement de toutes choses, et elle rendit à l'institut d'immenses services dans les divers monastères qu'elle fonda. La pensée de son insuffisance dans les charges n'était pas, chez elle, un sentiment d'humilité,

c'était une véritable tentation. Ce fut avec bonheur qu'étant rappelée de Dijon, où elle était supérieur^, elle s'imagina que son mauvais gouvernement en était cause, et que la mère de Chantai allait la remettre au noviciat pour lui apprendre quelque peu les pratiques religieuses. L'obéissance seule put la soutenir dans l'exercice des diverses charges où elle fut toujours appliquée. Ces filles de la Visitation mettaient de la sorte une vertu à la place de chacune de leurs imperfections naturelles. Nous avons parlé de l'esprit d'indépendance qui avait toujours animé Marie-Jacqueline Favre avant sa profession. Depuis elle l'avait senti se réveiller bien des fois, mais elle l'avait mortifié de manière à se rendre illustre dans l'institut par son obéissance prompte et simple. Aucun obstacle, aucune considération de personne ou de maladie ne pouvait l'arrêter lorsqu'elle avait reçu un ordre de ses supérieurs. Pendant qu'elle était à Paris, l'évêque de Genève lui commanda de se rendre à Rennes ; les médecins assuraient qu'elle ne pouvait se mettre en route sans un manifeste péril de mort ; mais elle se préparait tranquillement à partir, disant qu'elle n'avait que faire de vivre sinon pour obéir.

Malgré les révoltes de la nature et les attaques que l'esprit des ténèbres dirigeait contre elle, elle aimait par-dessus tout sa vocation; elle en aimait particulièrement les commencements, si pleins de douceur et de pauvreté, et disait souvent que, n'eût été

l'intérêt de la gloire de Dieu, elle n'eût pas voulu voir s'accroître le petit nombre de Filles qui, dès les premiers jours, s'étaient rassemblées sous la sainte direction de la mère de Chantai.

ce Ne plaignez pas votre peine à m'écrire, disaitelle un jour à la mère de Ghâtel ; vous me récréez toujours et me faites grand bien quand vous me souvenez de notre premier temps. »

Cette mère de Châtel, après avoir si longtemps goûté les douceurs que l'Amant céleste communique aux âmes qui lui sont dévouées, se vit aussi plongée dans cet état d'angoisse et de sécheresse qu'elle ne pouvait concevoir d'abord, et que la mère de Chantai lui avait prédit. Les âmes privilégiées doivent éprouver les mêmes souffrances, et la sainte fondatrice, malgré l'énergie et la tranquillité de son courage, n'en était pas à l'abri. Dès la première nuit qu'elle passa dans la petite maison du faubourg de la Perrière, pendant que ses deux compagnes, tout enivrées et paisibles d'avoir enfin commencé à se donnera Dieu, dormaient sans souci et sans inquiétude, son âme entra dans une extrême sollicitude, se trouvant environnée de ténèbres, ne voyant que des difficultés et des impossibilités à l'œuvre qu'elle commençait : une force inconnue et mystérieuse lui reprochait de tenter le Seigneur et d'agir en téméraire. La sainte âme ne répondait rien à toutes ces suggestions; elle se remettait constamment entre les mains de Dieu, qui la laissait ainsi

accablée sous le poids des prévisions humaines dont l'ennemi cherchait à épouvanter son courage. C'était sa coutume, celle que saint François de Sales recommande, de ne pas écouter les mouvements impétueux que le démon parvient à exciter en soulevant la raison et en frappant l'imagination humaine. Tout cela constitue la partie inférieure de l'âme, où le péché originel a donné à l'ennemi un accès toujours facile. Dans ces tumultes de l'imagination et des sens, la mère de Ghâtel, de son côté, se conformait à ce sublime enseignement; mais elle apportait même à ces paisibles retours et à ces suaves regards vers Dieu quelque chose de la vivacité et de la singularité de son humeur. Elle qui, dans les temps de paix et de lumière dont nous parlions tout à l'heure, avait eu une si claire vue de toutes les opérations de la grâce dans son âme, quand vint le temps des épreuves, ne pouvait plus rien démêler de ce qui se passait au fond de son cœur; dans les derniers temps de sa vie, lorsque l'expérience lui eut appris à mépriser, comme sa digne Mère, tranquillement et lentement, toutes ces diaboliques tentatives, elle exprimait gracieusement ses perplexités, en disant qu'elle avait perdu la clef de son intérieur ; ce cœur naïf, rond et sincère, comme disait saint François de Sales, cherchait à conserver alors dans la partie supérieure de l'âme cette paix inaltérable des amis de Dieu que le démon ne peut parvenir à troubler

qu'avec un consentement formel de la volonté humaine.

Mais d'après l'étonnement manifesté par Péronne- Marie lors de la prédiction de la mère de Chantai, on peut concevoir quelles furent au premier abord les angoisses de cette âme simple lorsqu'elle se trouva tout à coup jetée dans cette voie de ténèbres et de luttes. Elle y continuait tous ses discours et ses colloques adressés aux saints, à la sainte Vierge, à Dieu lui-même. En considérant l'Enfant Jésus entre les bras de sa Mère, elle lui disait :

« Divine Mère, cet Enfant, qui est sorti de votre chaste sein, est votre unique trésor ; mais souvenez-vous que, sans les pauvres pécheurs, vous ne seriez pas enrichie de cette belle enseigne ! Ma très chère et bonne Mère, vous qui ne l'ignorez pas, comment pouvez-vous laisser une pauvre pécheresse languissante loin de l'amour de votre Fils ? »

Un jour, plus agitée encore que de coutume, plus éloignée de ce qui faisait sa consolation, éperdue aux pieds d'une image ,de la sainte Vierge, elle lui disait d'un cœur contristé, brisé de douleur :

ce Ma très sainte Mère, séparée de mon doux Jésus, qui m'a laissée parce que je n'ai pas su chérir dignement l'honneur de sa divine présence, je ne puis m'adresser qu'à vous pour le trouver; permettez-moi de vous le dire, vous avez une charité si grande, vous ne devez pas manquer de faire aux autres ce que vous voudriez qu'on vous fît ; si votre

bien-aimé vous avait laissée, vous voudriez qu'on vous le rendît ; vous avez été dolente pour l'avoir perdu l'espace de trois jours, et il y a si longtemps que je le cherche sans en apprendre des nouvelles ! Or, très sainte Vierge, vous tenez toujours ce cher amour sur votre sein, et il faut que je vous fasse éprouver, au moins en figure, s'il fait bon d'en être séparé ! »

Sur cela, prenant des ciseaux, elle coupa l'image de l'Enfant Jésus, que la Vierge tenait entre ses bras ; l'ayant mise sur son cœur elle continua sa petite harangue :

« Ma douce Mère, pardonnez-moi si je vous ai pris votre Fils; vous m'y avez contrainte, puisque vous ne vouliez pas me le donner. »

Au même instant, elle fut saisie d'un si doux sentiment de compassion à voir l'image de la Mère séparée de celle du Fils, qu'elle se mit à pleurer.

« A la vérité, glorieuse Vierge, reprit-elle, je n'ai pas le courage de vous laisser sans votre précieux joyau! »

Et elle remit l'image du petit Jésus au lieu où elle l'avait coupée. L'historien qui raconte ce fait, et dont l'ouvrage fut imprimé par l'ordre du pape Alexandre VII, proteste que, conformément aux décrets d'Urbain VIII, il n'entend prêter aux faits qu'il raconte autre chose qu'une crédulité humaine; mais il ajoute, au récit que nous venons de rapporter, que Dieu fît connaître que tout est permis

à l'innocence d'une âme saintement amoureuse ; car la mère de Ghâtel se mettant en oraison après ce discours, fut honorée d'une faveur si rare, que la sainte Vierge lui remit entre les bras son cher Fils, lui faisant distinctement entendre cette phrase : ce Voilà mon Fils, fais ce qu'il te dira ! » Et tout aussitôt Péronne-Marie ressentit dans son âme la présence douce et sensible du Sauveur.

Ces faveurs, non plus que ces familiarités avec Dieu, ne constituent pas la sainteté ; ce qui la constitue, c'est cette obéissance prompte et entière dont nous avons déjà montré tant d'exemples, Pour la fondation du second monastère de l'institut, qui fut celui de Lyon, un des grands vicaires de l'archevêque était venu chercher à Annecy les Sœurs qui accompagnèrent la mère de Chantai. Péronne-Marie de Ghâtel était de cette petite troupe, où se trouvait, comme on sait, la crème de l'institut. C'est dans ce voyage, en approchant des frontières du royaume, que madame de Chantai reçut la visite des bons anges de la France, qui lui faisaient accueil, et confirmèrent toutes ses espérances du succès de la fondation qu'elle allait entreprendre. AT un des logis de la route, le grand vicaire, pensant à éprouver l'obéissance de ces nouvelles religieuses, dont on faisait beaucoup de récits, dit à la mère Péronne-Marie :

« Ma Sœur, prenez par charité ce fer qui est dans le feu. »

Il n'eut pas plus tôt parlé, que le commandement fut exécuté, et elle empoigna ce fer tout brûlant et tout rouge; on le lui fit quitter promptement, et sa main se trouva sans atteinte de brûlure. Un acte d'obéissance plus pénible et plus merveilleux, sans aucun doute, est celui dont nous avons parlé, que pratiquait la mère Favre, persuadée, tourmentée et honteuse de son incapacité, que le démon lui remettait sans cesse sous les yeux, et néanmoins s'acquittant doucement, tranquillement et courageusement des charges qui lui étaient confiées sans rien laisser paraître de ses perplexités.

La mère Péronne-Marie n'avait pas eu tout d'abord un tel courage : au milieu des troubles dont nous avons dit qu'elle fut agitée, faisant une revue d'elle-même et examinant son cœur, elle le trouva détaché de toutes choses, entièrement remis entre les mains de Dieu, prêt à tout, et heureux de tout souffrir, lorsqu'elle entendit une voix intérieure qui lui disait :

« Si tu étais nommée supérieure, serais-tu indifférente ? )>

Elle se trouva interdite et ne sut comment répondre ; car elle avait déjà résisté, par ses larmes, à la proposition qui lui en avait été faite. Elle frémit en tout son corps sur ce sacrifice ; néanmoins, ne voulant faire aucune réserve, elle se consacra entièrement à la volonté de Dieu, en lui disant, les yeux noyés de larmes :

ce Mon Roi, je suis à vous ! Quand il vous plaira de faire parler une ânesse et de choisir un enfant pour conduire votre peuple, vous lui donnerez les paroles et la raison pour ce ministère ; votre volonté soit faite ! »

Ce fut là le sacrifice le plus douloureux de cette âme innocente, et elle en fut récompensée en voyant ses afflictions se dissiper et en retrouvant une vue claire, sensible et joyeuse de la présence de Dieu. Néanmoins, elle ne prit pas tellement sa résolution qu'elle ne sentît parfois se réveiller sa répugnance pour les charges. Elle la confiait à la mère de Bréchard, qui lui répondait en lui donnant des conseils fameux à la Visitation, qui ne doivent pas seulement profiter aux supérieurs de cet institut, mais à tous ceux d'entre les chrétiens à qui la divine Providence a départi une part quelconque d'influence dans les œuvres de charité et de piété, et qui s'embarrassent trop souvent dans diverses sortes de scrupules et d'hésitations où le Diable trouve plus de profit que la perfection ne rencontre d'éclat.

Ces conseils de la mère de Bréchard témoignent aussi de la fermeté de langage dont usaient les saintes et fortes femmes que Dieu avait appelées à fonder la Visitation :

« Vous portez votre croix avec peine, votre aversion aux charges continue jusqu'à vous abattre presque l'esprit ; mon Dieu, ma très chère et cor-

diale amie, permettez-moi de vous dire que vous avez tort de ne pas vous accommoder à cette nécessité. J'ai été dans les mêmes travers; mais j'ai vu que le fardeau de lui-même était assez pesant sans ■l'accroître du chagrin, du désagrément et de l'ennui, qui lui ajoutent une si grande surcharge. Quand nous aurions le courage, l'allégresse et la tranquillité d'une douzaine plus fortes que nous, certes ce ne serait pas trop pour satisfaire aux diverses fonctions auxquelles nos charges nous obligent. Que sera-ce donc si nous laissons dévorer le peu que nous avons à l'inquiétude et au découragement ? J'ai connu par expérience que de la sainte joie et de l'égalité des Mères dépendent le courage et le contentement des Filles. Vrai Dieu, ma très chère Sœur, voudrions-nous, par pusillanimité et ravalement de cœur, prétendre une couronne moindre que celle que la divine majesté nous présente ? Saint Pierre s'excusa-t-il quand il fut fait lieutenant général du grand Dieu des armées, et qu'on mit le salut de tous les mortels entre ses mains avec les clefs du royaume céleste ? Il n'en était pas capable, certes, en qualité de pêcheur et d'homme pécheur; mais la vertu de Dieu se parfait dans l'infirmité de l'homme. Notre imagination nous déçoit maintes fois, nous faisant croire que nous profiterions davantage pour nous-mêmes, en faisant moins pour autrui. Hélas ! qui ne voit cet abus? Il y a beaucoup plus d'occasions de s'hut. ii 15**

milier, de se mortifier, de renoncer à soi-même et de se jeter tout en Dieu, ayant de telles charges que n'en ayant point. Il est vrai que c'est avec plus de peine, mais il faut semer en larmes si nous voulons recueillir en joie : il ne nous faut plus penser à nous, mais à ce que notre Maître veut de nous et à ce qu'il nous a commis, et sans propre intérêt ne chercher aucune consolation que d'accomplir la volonté de Dieu avec joie et de bon cœur. N'est-ce pas un vrai et solide contentement de voir que, par la grâce de Dieu, notre petit travail soit employé pour servir aux âmes pour s'avancer au saint amour, et que nous employons les talents que ce grand Père de famille nous a départis selon sa très sainte intention? Si la qualité de supérieure déplaît à votre humilité, hélas ! ma chère Sœur, regardez que c'est un titre vain et vide. L'on nous appelle supérieures, et nous sommes sujettes d'autant d'esprits que nous en gouvernons ; il faut que nous ayons plus de crainte de leur manquer qu'ils n'en ont de nous déplaire, et que nous soyons distraites et embrouillées de mille tracas comme servantes, pendant que les autres, comme maîtresses, se reposent, prient à souhait et goûtent le fruit de notre travail : vous appelez cela supérieures, parce qu'on nous fait des actes de soumissi3n; et c'est à Dieu, que l'on regarde en nous, auquel ces abaissements et ces révérences s'adressent. Ne pensons point à autre chose qu'à porter courageusement notre croix jus-

qu'au bout. J'ai bienfait autrefois ces doléances; mais maintenant je ne veux plus me soucier de ce que je deviendrai, où je serai, ni à quoi Ton m'emploiera, réservant toutes mes puissances pour faire le moins mal que je pourrai ce que Ton me commandera; et puis, s'il n'est pas si bien qu'il serait besoin, nous aurons de quoi connaître notre abjection et avoir la grâce d'être mortifiées et de retourner au noviciat Nous traitons avec un très bon

Dieu, qui connaît notre faiblesse, puisqu'il nous a formées de sa divine main ; quoique le péché nous ait déformées, il nous veut reformer par sa grâce, il est plus tendre à la compassion que sujet à l'indignation pour nos misères. Jetons nous avec nos fardeaux entre ses bras, et laissons faire à la Providence, qui gouverne si suavement ceux qui se confient en elle ! »

Quelle société que celle où, pour consoler les supérieures, il faut leur montrer les assujettissements et les abjections de leurs charges ! A la Visitation, les Filles étaient dignes de telles Mères, et plus d'une d'entre celles qui n'avaient aucune charge enrichissaient l'institut de mérites singuliers. Saint François de Sales avait fondé son Ordre pour les filles de petite complexion et de bon désir qui ne pouvaient entrer dans les religions austères : selon ses propres paroles, il était pour les infirmes et il accueillait dans son monastère des filles ou des veuves déjà âgées et de santé chétive, qui n'étaient pas moins d'un

salutaire exemple et donnaient à l'institut la vertu de ferventes prières. Parmi ces filles, les traditions signalent la sœur Marie-Denise de Martignat.

Elle était d'une noble maison de la Bresse et avait longtemps vécu à la cour de Savoie et premièrement à celle de France. Elle était dans un carrosse à quelques pas de celui où fut assassiné Henri IV. Son mérite et sa vertu était tellement considérés dans les deux cours, que les plus grandes princesses auraient voulu l'attacher à leur maison. Les duchesses de Montpensier (1) et de Nemours (2), les infantes de Savoie (3), voulurent l'honorer de leur intimité et l'avoir à leur service; elle refusa honnêtement leurs offres, et, tout en s'occupant cle l'éducation de mademoiselle de Saint-Trivier, dont le père, allié à la maison de Savoie, avait été ambassadeur en France, son cœur et ses désirs étaient loin des grandeurs de la terre. Orpheline et en âge de s'établir, elle s'était

(1) Henriette-Catherine de Joyeuse, fille du maréchal qui avait été capucin frère Ange de Joyeuse, unique héritière de sa maison » mariée en 1598 à Henri de Bourbon, prince de Bombes, duc de Montpensier, mort en 1607, remariée en 1611 au duc Charles de Guise, morte le 25 février 1656.

(2) Anne d'Est, petite-fille de Louis XII, morte à Paris le 17 mai 1607, veuve de François de Guise, remariée en 1566 à Jacques de Savoie, duc de Nemours, mère de Charles-Emmanuel de Savoie, duc de Nemours, qui prit une part très active aux guerres de la Ligue et mourut à Annecy en 1595, et de Henry de Savoie, marié en 1618 à Anne de Lorraine, fille du duc d'Aumale-

(3) Les filles de Charles-Emmanuel ; l'une d'elles, Marguerite, duchesse de Mantoue, était protectrice du monastère d'Annecy.

donnée à Dieu, renonçant à un mariage qui était sur le point de se conclure, et engageant le jeune gentilhomme qui la recherchait à imiter son exemple. Il le suivit généreusement, et soutenu par les prières et les conseils de cette étrange maîtresse, il entra dans l'Ordre des Récollets. Les dames de la cour de France savaient sans doute cette histoire lorsqu'elles recommandaient aux gentilshommes de ne rien prétendre auprès de mademoiselle de Martignat, s'ils ne voulaient devenir capucins. Après l'assassinat et la mort de Henri IV, mademoiselle de Martignat vit encore à la cour de France les diverses intrigues et les catastrophes qui signalèrent la régence de Marie de Médicis ; le nouveau renversement des fortunes et le rabaissement des grandeurs qu'entraînèrent les fins tragiques du maréchal et de la maréchale d'Ancre (1), confirmèrent tous les sentiments de compassion que lui inspirait la vie des grands. Ces pauvres esclaves du monde, qui passent leur vie dans des préoccupations de vanité et qui donnent au démon tant de facilités, dont il se prévaut pour leur faire perdre la bienheureuse éternité, lui faisaient véritablement pitié : toute sa vie, elle a fait profession d'adresser à Dieu des prières

(1) Concino Goncini, né à Florence, venu en France à la suite de Marie de Médicis, tué sur le pont du Louvre le 24 avril 1617; sa femme, Leonora Galigaï, fut jugée par le Parlement et con- •damnée au feu. Elle fut décapitée avant d'être livrée aux flammes, le 8 juillet suivant.

journalières pour les grands de la terre. Elle assurait que c'était une charité plus grande que de prier pour ceux qui languissent dans les hôpitaux et dans les prisons. Aussi célébrait-elle avec une dévotion particulière les fêtes des rois, des reines, des princes et princesses qui sont inscrits au catalogue des saints. Rien, à son avis, ne devait tant humilier et encourager les chrétiens que la sainteté de ces grands personnages qui ont conservé l'humilité au milieu de la gloire. Elle jeûnait la veille de leurs fêtes, et toutes ses prières étaient ces jours-là pour le salut des princes.

A Turin, mademoiselle de Martignat fit amitié avec une bonne femme fort sainte et assez bizarre, qu'on appelait la Mère Antée. Celle-ci avait employé tout son bien en œuvres pieuses, s'était réduite à la plus extrême pauvreté, vivait d'aumônes et mendiait son pain par la ville, aux portes des églises et dans les maisons. Touchée du zèle de la gloire de Dieu, vive en paroles et ayant secoué tout joug de respect humain, cette femme gourmandait les pécheurs, réprimait publiquement les blasphémateurs et les médisants, et les menaçait de la colère de Dieu. Ses vertes réprimandes lui attirèrent souvent de mauvais traitements qu'elle supportait avec joie et une admirable patience. Il lui eût été facile de se faire considérer. Le duc de Savoie (1) l'aimait

(1) Charles-Emmanuel, né en 1562, duc en 1580, mort le 26 juillet 1630.

et l'estimait. Il voulait qu'elle fut respectée, et il fit donner un jour Festrapacle à un de ses gardes qui l'avait frappée. La Mère Antée fut courroucée contre le prince et refusa ses aumônes. Le duc Charles- Emmanuel fit toutes les avances pour apaiser cette bonne femme. Il la fit amener à sa cour et la pria d'accepter désormais ses aumônes et se recommanda à ses prières. Elle le lui promit, et fit la paix avec lui, à condition que, de son côté, il lui promettait de lui laisser la liberté d'endurer quelque injure pour Dieu.

« Pourquoi, disait-elle, empêcher les hommes de me châtier, moi qui suis une si grande pécheresse ? »

La dévotion de cette femme était le soulagement des âmes du purgatoire : elle avait employé son bien et elle dépensait les aumônes qu'elle recueillait à fonder des messes et des chapelles pour ces pauvres âmes, dont elle inspira le souci à mademoiselle de Martignat, qui était faite d'ailleurs pour le partager. La Mère Antée communiqua ses divers trésors à cette chère fille : c'étaient de certaines méthodes de prières, plusieurs inventions d'austérités, et une attention extrême à la mortification : le tout appliqué au soulagement des âmes du purgatoire. Mademoiselle de Martignat embrassa avec ardeur cette dévotion. Mêlée à la cour, où depuis le mariage du jeune duc de Piémont, Victor-Amédée(l), avec Ma-

(l) Successeur de Charles-Emmanuel en 1630, mort en 1637.

dame Royale, Christine de France (1), qui était de belle humeur et que le duc cherchait à divertir, il y avait tous les jours bal, ballet ou comédie, mademoiselle de Martignat était obligée d'assister à ces récréations mondaines : elle sentait s'y accroître sa compassion pour le sort des grands et sa dévotion pour les âmes du purgatoire. Son corps était à la comédie ou au ballet, son àme était dans la contemplation.

a Seigneur ! disait-elle avec David, détournez mes yeux, afin qu'ils ne voient pas la vanité; gardez mon cœur de courir après le mensonge ! »

Faisant ensuite imperceptiblement un petit signe de croix sur ses yeux et sur son cœur, elle leur défendait de voir ni de penser qu'au purgatoire ; son âme s'abîmait dans cette ardente conciergerie de la justice divine, et elle restait sans rien savoir de tout ce qui s'était fait ou dit autour d'elle. Souvent elle employait ce temps à réciter un chapelet de trente dizaines, qu'on appelait le petit trentail, pour les âmes qui expiaient dans le purgatoire le vain plaisir qu'elles avaient pris autrefois dans les bals et les comédies. Ses compagnes riaient un jour de cette dévotion ; la bonne demoiselle répondit avec des larmes clans les yeux :

« Si Dieu vous avait fait voir seulement pour un

(1) Fille de Henri IV, née en 1606, mariée en 1619 fut régente de ses deux fils, François, mort en 1638 après un an à peine de règne et Charles-Emmanuel II, Elle est morte en 1663.

moment les peines que souffrent dans le purgatoire ceux qui ont perdu leur temps à la comédie, vous la fuiriez plus que la peste.

La Mère Antée admirait cette ferveur et cette dévotion de sa chère fille, et elle assurait qu'elle avait reçu une grâce particulière pour tirer les âmes du purgatoire. Au milieu des grandeurs humaines, où elle vivait comme n'en usant pas, mademoiselle de Martignat conservait son désir de se retirer du monde, qui lui était un vrai purgatoire, dit l'historien de sa vie. Elle communiqua ce désir à la Mère Antée, qui s'écria en l'embrassant :

ce Oui, ma fille, au cloître, à la cellule, à l'obéissance, au dénûment de toutes choses ! c'est de là que par vous-même et par les autres vous soulagerez véritablement les pauvres âmes du Purgatoire ! »

Désormais, toutes les fois qu'elle la rencontrait :

« Hé quoi; ma fille, lui disait-elle, vous êtes encore ici ! au cloître ! au cloître ! au désert d'une bonne religion pour servir Dieu sans partage ! »

En attendant la réalisation de ce dessein, la Mère Antée se chargea d'éprouver la vocation de sa chère fille : elle la mortifiait de mille manières, lui faisait des abjections publiques, et lui imposait toutes les petites pénitences, si dures justement par leur puérilité apparente, que les maîtresses des novices sont en usage de donner aux filles qui leur sont confiées. Elle lui imposait les austérités les plus pénibles, et pou-r lesquelles elle s'ingéniait jusqu'à trouver le

moyen, assure-t-on, de lui ôter les semelles de ses souliers et de la faire marcher tout un hiver les plantes des pieds nues contre terre, sans qu'on s'en aperçût. Tous ces exercices ne faisaient qu'animer l'ardeur de mademoiselle de Martignat : elle considérait véritablement la Mère Antée comme sa supérieure, et voulut savoir d'elle en quel couvent elle devait servir Dieu. Le bonne femme passa la nuit en oraison, et lui dit le lendemain :

« Ma fille, fuyez par delà les montagnes; allez à Annecy, auprès du tombeau du grand serviteur de Dieu, François de Sales. Dieu m'a montré ce petit lieu-là ; je le vois devant mes yeux comme si j'avais habité plusieurs années ce monastère. Allez, ma fille, ajoutait-elle, allez chercher la sainteté où elle est ; allez chercher la petitesse où Dieu veut manifester la grandeur de ses bontés ! »

Il y avait déjà longtemps que mademoiselle de Martignat pratiquait de son mieux les conseils de la Philothée et suivait sa direction. Elle avait eu le bonheur, à Paris, de voir saint François de Sales, et de se confesser une fois à lui ; le saint l'avait assurée qu'il l'aurait désormais comme sa très chère fille, toujours présente devant Dieu. Elle accueillit avec joie la proposition de la Mère Antée ; toutefois, ces deux âmes dévotes, ne s'en rapportant pas à leurs propres lumières, consultèrent dom Juste Guérin(l),

(1) Dom Juste Guérin, originaire du Bugey, barnabite, en 1578, contribua à l'établissement des maisons de son ordre à Turin, à

leur confesseur, qui fut plus tard évêque de Genève. Celui-ci entra dans leur dessein et en aplanit les difficultés. Les infantes auraient voulu tenter quelque effort pour retenir mademoiselle de Martignat auprès d'elles ; mais dom Juste leur recommanda de la laisser aller :

« Dieu la veut, disait-il, et les âmes du purgatoire ont besoin d'elle. »

Ces pauvres âmes, en effet, devinrent Tunique souci et la préoccupation constante de la sœur Marie- Denise de Martignat. Elle multipliait en leur faveur les prières et les austérités. L'âge et les infirmités ne purent ralentir son zèle. Dispensée des exercices de la règle, elle profitait de cette liberté pour rester toute la journée à genoux dans la chapelle; et elle répondait à ceux qui lui demandaient comment elle pouvait prier si longtemps, que Dieu ne l'avait créée que pour cela, et que quand même les jours seraient des années, et qu'elle aurait dix mille ans à vivre, elle n'aurait pas assez de temps pour s'entretenir avec Dieu.

« Son infinie bonté, ajoutait-elle, aura pitié de notre désir, et nous donnera la très sainte éternité pour le louer et demeurer toujours en sa sainte présence 1 »

Dieu récompensait cette assiduité à la prière par toutes sortes de grâces et de communications su- Annecy et à Thonon, se lia avec saint François et se montra dévoué à la Visitation; évêque de Genève en 1639, mort en 1645

blimes, qu'elle gardait secrètes, et dont elle ne s'ouvrit qu'à sa supérieure. Elle était morte au monde et à tout sentiment mondain ; elle aimait l'humilité et la mortification au delà de tout; sans cesse fortifiée par les austérités les plus grandes, ensevelie pour ainsi dire sous les voiles de l'humilité, toujours élevée par le commerce constant que ses prières entretenaient avec Dieu, elle semblait ne plus vivre sur la terre et n'avoir de relations qu'avec un monde supérieur. Les chères âmes du purgatoire étaient les ministres de ces relations : elle en était constamment entourée, elles lui dévoilaient leurs douleurs, elles lui demandaient des prières, elles la remerciaient des bons offices qu'elle leur avait rendus ; elle prenait plaisir à être visitée par ces pauvres âmes, et disait qu'il y avait plus de profit à converser avec les morts qu'avec les vivants. Il y avait mille choses saintes qu'elle disait que ces âmes lui avaient enseignées.

Elle avait longtemps été infirmière, et s'occupait activement non-seulement de soulager les malades, mais aussi de les tenir en joie et en ferveur. Souvent, dans la journée, elle les aspergeait d'eau bénite, disant que les âmes du purgatoire lui avaient fait voir qu'il n'y avait pas de lieu dans tout le monastère où le démon fût plus assidu que dans l'infirmerie, parce que c'est de là que les âmes partent pour aller en l'éternité : s'il ne peut la leur faire perdre entièrement, du moins, ajoutait-elle, il rend

leur purgatoire plus long en les sollicitant à faire plusieurs fautes et à faire mauvais usage de leur état de douleurs. Quand l'heure de l'agonie approchait, elle multipliait les aspersions :

ce Je sens par ici, disait-elle naïvement, tant de canailles de démons ; il faut les chasser ! »

Elle invoquait aussi les anges et les saints du paradis, les suppliant de prendre sous leur protection la pauvre agonisante. Elle avait encore à cet endroit une particulière compassion.

« Hélas ! disait-elle, que les agonies des malheureuses créatures sont d'étranges heures, et que ce moment décisif de l'éternité est bien notre seule affaire de conséquence ! »

Aussi ne manquait-elle jamais de dire deux fois par jour, matin et soir, les prières des agonisants.

« Mon Dieu ! disait-elle encore souvent, que c'est chose dangereuse à une âme affaiblie par les mauvaises habitudes, de combattre contre l'ennemi de son salut à l'heure de la mort ! Il faut le vaincre à l'avance par la charité, l'humilité et la dévotion : ce sont trois armes que le démon ne manie jamais, et avec lesquelles il est toujours défait. »

Au milieu de cette vie toute surnaturelle, et dans le détail des merveilles de laquelle nous ne pouvons entrer, cette bonne Sœur avait conservé pour les grands de la terre cette compassion que le spectacle de leur vie lui avait inspirée jadis; elle recommandait à sa supérieure de mettre toujours dans les t. 11 16

lettres aux personnes du grand monde quelque bonne parole de la sainte crainte de Dieu, de la souveraineté de sa majesté divine, de la grandeur de l'éternité, de la brièveté de la vie.

« Tant de gens flattent ces personnes-là, » disaitelle!

Elle priait qu'on n'hésitât pas à leur demander des aumônes.

« On fait une bien grande charité aux princes et aux grands de ce monde, assurait-elle, quand on leur fait faire quelques bonnes œuvres : le diable, le monde et la chair leur en font tant faire de mauvaises, qu'un jour ils rendront plus de grâces à ceux qui leur ont donné occasion de faire des aumônes, qu'on ne leur en a rendu en les recevant. »

Cette compassion pour les grands de la terre et cette dévotion aux âmes du purgatoire, se manifestèrent d'une façon merveilleuse dans les dernières circonstances de la vie de cette chère Sœur. Elle avait conservé aux princes, dont elle avait connu les maisons, un intérêt particulier. Il y en avait un que l'historien ne nomme pas, mais que diverses indications font supposer devoir être le duc de Nemours (1), pour le salut et la conversion duquel elle priait assidûment. On sait qu'il mourut en duel, à

(1) Charles-Amédée de Savoie, fils de Henry de Savoie et d'Anne de Lorraine, iille du duc d'Aumale, né en avril 1624, marié le 9 juillet 1643 à Elisabeth de Vendôme, petite-fille de Henri IV. mort le 30 juillet 1652.

Paris delà main du duc de Beaufort (1), son beaufrère, le 30 juillet 1652. La mort fut ins Lan tanée : la cause apparente du duel était une discussion de préséance qui recouvrait, dit-on, la jalousie des deux princes au sujet des prétentions que l'un et l'autre avaient aux bonnes grâces de la belle madame de Ghâtillon(2). La bonne sœur Marie-Denise était à Annecy. Le jour de Notre-Dame des Neiges (5 août), après la communion, priant, selon sa coutume, pour les âmes du purgatoire, elle se trouva tout à coup transportée au bord de l'abîme. Notre- Seigneur, lui en ouvrant la porte, lui fît voir tout au fond l'âme du malheureux prince, mais si bas, si profond et pour tant de temps, qu'elle en, demeura éperdue. Elle courut vers la supérieure : c'était la mère Françoise-Madeleine de Chaugy, l'historien de ces merveilles; elle la trou va écrivant tranquillement dans sa cellule, et, se précipitant à genoux devant elle, elle lui annonça avec volubilité que le duc de Nemours avait été blessé en duel, et qu'il était mort :

-— Mais ne craignez rien, ajouta-t-elle, il est en purgatoire !

Elle raconta ce quelle avait vu :

(1) François de Vendôme, duc de Beaufort, fils de César de Vendôme, né à Paris en 1616, mort à Candie le 25 juin 1669.

(2) Isabelle-Angélique de Montmorency-Bouteville,néeen 1625, mariée en 1645 à Gaspard de Coligny, duc de Châtillon; veuve le 9 .février 1649, remariée en 1664 à Christian-Louis, duc de Meckeibourg, morte en 1695.

— 0 ma Mère, disait-elle, que Dieu est bon clans ses justices ! oh ! combien ce prince a suivi l'esprit du monde et la lumière de la chair ! qu'il a eu peu de soin pour son âme et peu de dévotion pour les sacrements !

La mère de Chaugy, en voyant cette vénérable religieuse, âgée alors de près de quatre-vingts ans, tout éperdue et tout en larmes, voulait la faire asseoir auprès d'elle et l'entretenir à loisir; mais elle demandait avec véhémence qu'on la laissât à genoux :

— Il faut prier! il faut souffrir! disait-elle Je me suis offerte à Dieu pour le soulagement de cette pauvre âme !

Et suivant l'impétuosité de son esprit, elle continuait à parler avec une grande ferveur; elle n'était pas tant émue, disait-elle, du lamentable état des souffrances où elle avait vu cette âme, qu'occupée et ravie de la grâce qui a fait son salut :

— Je vois, disait-elle avec admiration, je vois ce bienheureux moment de grâce comme un écoulement de l'infinité de la bonté, douceur et charité divines. L'action dans laquelle ce pauvre prince est mort méritait l'enfer: la toute-puissance divine s'est amoureusement laissé fléchir par quelques bonnes âmes, et a fait ce coup au-dessus des lois ordinaires de sa sainte conduite : c'est un effet de la communion des saints.

— Ma Mère, disait-elle, il faut enseigner à tout le

monde de demander et de faire demander à Dieu, à la sainte Vierge et aux saints, cetinstant final degrâce et de miséricorde pour Pheure de la mort; il faut se préparer à l'obtenir par de saintes actions, parce que, si Notre-Seigneur déroge à Tordre ordinaire de sa sainte Providence, qui veut qu'une bonne vie produise une bonne mort, il ne faut jamais présumer d'avoir ce privilège ; il y a eu tant de combattants en Israël, et le soleil ne s'est arrêté que pour la bataille de Josué; un million d'âmes se sont perdues dans l'occasion où ce prince a été retiré du naufrage; il n'a eu qu'un instant de vie en la libre possession de son esprit pour coopérer au précieux moment de la grâce qui lui a inspiré une vraie contrition, et lui a fait produire un acte de vraie pénitence finale.

Comme la mère de Chaugy ne se rendait pas à tous ces discours et faisait quelques objections, la bonne Sœur développait cette magnifique et consolante théologie, si fondée en raison et si conforme à l'enseignement de l'Église :

— La grâce divine est plus active que nous ne saurions concevoir, nous n'avons pas sitôt fait un clin d'œil que Dieu a fait son coup dans une âme; le moment dans lequel l'âme fait l'acte de coopération à la grâce, n'estpas de beaucoup plus long que celui dans lequel elle la reçoit, et en cela l'âme fait une admirable expérience qu'elle est créée à l'image .et à la ressemblance de Dieu. Ce prince n'avait pas

perdu la foi, son âme était comme une mèche 'disposée à prendre le feu, en sorte que l'étincelle divine de la grâce miséricordieuse en ayant touché le centre chrétien, elle a pris le feu de la charité et en a produit un acte véritable.

Elle disait encore :

— Il avait conservé la racine delà foi; quoiqu'elle fût comme morte en lui et qu'elle ne fît pas des actions vitales, elle était cependant dans la capacité d'en faire; en sorte que, touché par le charitable rayon du soleil de justice qui luit sur les bons et sur les mauvais, cette racine produit en un moment le fruit pour la vie éternelle; Dieu s'est servi de cet instinct que nous avons naturellement d'invoquer notre principe quand nous sommes dans le danger de perdre la vie; enfin les jugements et les conduites de Dieu sont des abîmes; il ne nous appartient pas de les juger; mais, sans ce bienheureux moment de grâce, l'âme du prince descendait dans le profond des enfers, et depuis que le démon est démon, il n'a peut-être jamais été plus trompé dans son attente !

Ensuite de tout ce discours, la bonne Sœur demanda à sa supérieure de faire dire trente messes pour les âmes du purgatoire. L'Église ne permet pas d'offrir le saint sacrifice en particulier pour ceux qui sont morts dans le triste et déplorable acte où avait été tué le duc de Nemours, à moins qu'ils ne se soient confessés avant de mourir; et la mort avait été si

instantanée, que le duc de Nemours n'avait pas même pu prononcer une parole; toutefois, la bonne Sœur espérait que Dieu accepterait les prières pour le soulagement de l'âme à laquelle il avait fait une si grande grâce.

A partir de ce moment jusqu'à la fin de sa vie, la pensée de ce malheureux prince resta Tunique souci de la sœur Marie-Denise ; elle multipliait les prières et les austérités : elle souffrait tout, elle offrait tout à Dieu pour le soulagement de cette pauvre âme. À diverses reprises, elle la vit au milieu des flammes du purgatoire dans un supplice si effroyable et si ardent, que sa ferveur en était encore ranimée. L'ange du prince faisait souvent visite à cette chère Sœur et l'excitait à prier encore et à s'offrir en sacrifice. Dieu accepta cette généreuse offrande : la pauvre Sœur entra dans un état d'infirmités et de souffrances inouïes. Rien ne pouvait arrêter ses prières; elle était devenue enflée par tout le corps, et ne pouvait plus à peine plier les membres; elle n'en était pas moins assidue à la chapelle; à genoux, appuyée sur un pauvre bâton, plus d'une fois il lui arriva de ne pouvoir se relever, et elle dut attendre qu'on la vînt chercher et emporter, l'enflure et la fatigue empêchant ses pauvres genoux de s'étendre. Dès quatre heures du matin elle commençait à se lever et à s'habiller pour être prête à communier, à la messe de la communauté, sur les neuf heures. Elle avouait bien qu'elle était lourde et pesante;

mais elle ne s'en étonnait point; elle savait qu'elle portait un grand fardeau pour son pauvre prince. Cependant elle se faisait une telle violence et elle souffrait si extraordinairement, que la mère de Ghaugy ue put s'empêcher de lui dire un jour :

— Ma bonne sœur Marie-Denise, pourquoi vous levez-vous ?

— - Ah ! répondit-elle, il faut attendre d'être roide et froide dans le tombeau, pour ne pas s'efforcer d'aller trouver notre bon Jésus au très saint sacrement de l'autel. L'âme démon pauvre prince d'ailleurs me sollicite de me lever et ne me donne point de repos, sinon lorsque je prie ou que je souffre.

Cette âme en effet avait formé amitié, si l'on peut s'exprimer ainsi, avec cette amie dévouée ; sa présence était sensible et familière à la sœur Marie-Denise, et était devenue une consolation et un besoin pour elle. Elle demandait des prières à tout le monde, et elle avait recours à tous les moyens pour obtenir des suffrages pour cette pauvre âme. On devait dédier, dans l'église de la Visitation, un autel à saint Joseph ; elle pria à mains jointes la supérieure de le faire consacrer à saint Joseph mourant entre les bras du doux Jésus et de la sainte Vierge ; elle disait que cette dévotion à saint Joseph mourant attirait beaucoup de grâces aux personnes agonisantes et aux âmes du purgatoire, parce que, disait-elle, saint Joseph en mourant n'est pas allé au ciel que Jésus n'avait pas encore ouvert ; il est

descendu aux limbes, et il faut présenter à Dieu, au profit des agonisants et des âmes du purgatoire, cette résignation du grand saint laissant Jésus et Marie sur la terre, et offrir sa patience dans les limbes où il attendit jusqu'au glorieux jour de Pâques.

La bonne sœur Marie-Denise n'endurait pas seulement des douleurs corporelles depuis qu'elle s'était dévouée à souffrir pour le soulagement de l'âme du prince; elle souffrait aussi dans son âme des anxiétés et des peines inouïes : on l'avait toujours vue jusqu'alors d'une humeur gaie et ardente, ravie pour ainsi dire dans une continuelle extase durant ses longues prières; on la trouvait désormais languissante, triste, inquiète sur elle-même, appuyée sur son pauvre bâton, le visage tout baigné de larmes. Elle supportait intérieurement des perplexités qui jusque-là lui avaient été inconnues ; mais elle ne se décourageait pas et ne cessait de prier et de demander des suffrages; elle en demandait aux anges, aux Mères et aux Filles de la Visitation. Elle priait les anciennes, celles qu'elle supposait déjà dans le séjour de la gloire, d'intercéder auprès de la miséricorde divine, et un jour elle vint toute joyeuse annoncer à sa supérieure que la miséricorde de Dieu s'était laissé fléchir et lui avait donné à connaître que le tourment de cette pauvre âme,, qui devait durer jusqu'au jour du jugement dernier, était abrégé de quelques heures,

La mère de Chaugy témoigna de l'étonnement d'entendre parler avec tant de joie d'une diminution de quelques heures ; mais la bonne Sœur répondit avec un grand zèle :

— Le temps de cette vie et celui de l'autre n'ont pas une même mesure ; des années de tristesse, d'ennuis, de pauvreté et de grièves maladies ne sont pas comparables à une seule heure des souffrances qu'endurent les pauvres âmes du purgatoire !

Elle garda jusqu'à la mort ce tendre et charitable souci : en mourant, en se recommandant elle-même aux prières de la mère de Chaugy, elle la suppliait de continuer aussi ses prières pour les âmes du purgatoire.

Nous n'avons nommé jusqu'à présent que celles des Filles de la Visation qui avaient désiré leur sainte vocation, l'avaient poursuivie, et en avaient obtenu la grâce à force de prières. Toutes n'avaient pas agi de la sorte. Il y a des âmes qui, loin de rechercher la grâce, la fuient et la rejettent, ne veulent pas connaître les desseins de Dieu sur elles, et désirent conduire leur destinée à leur gré et selon leur bon plaisir.

Au commencement du dix-septième siècle, le libertinage n'était pas, comme de nos jours, dans les mœurs habituelles ; mais certains esprits en étaient déjà atteints. Quelques-uns de ces malheureux restent abandonnés à leur sens réprouvé, et vivent dans le monde, misérables ou glorieux, hors de leur place

et livrés à eux-mêmes. Sur certains autres, au contraire, la grâce s'obstine pour ainsi dire ; elle les frappe et les tourmente jusqu'à ce que, réduits et soumis, ils acceptent et embrassent les volontés de la Providence. Ce travail de Dieu sur la résistance de la volonté humaine se fait de diverses manières ; souvent la conduite naturelle des événements y suffit; d'autres fois, la puissance divine se plaît à marquer ses interventions par des faits extraordinaires et plus ou moins merveilleux.

Une des religieuses les plus actives de notre cher institut de la Visitation, une de celles qui avaient reçu les plus grands dons pour la conduite des âmes, la mère Marie-Marguerite Michel, d'une bonne famille de la Franche-Comté, avait d'abord résisté à l'attrait de la grâce et aux avertissements de Dieu. Toute jeune, elle avait vu en songe deux religieuses qui lui avaient dit de bien servir Dieu, et de se préparer à être un jour r épouse de Jésus-Christ. Un petit enfant qui les accompagnait s'était approché d'elle ensuite, et lui avait déchiré la figure en lui disant :

— Vous serez ainsi plus belle aux yeux de votre époux.

Peu de temps après, Marie-Marguerite eut la petite vérole, et son visage, qu'elle avait fort beau, en fut tout gâté. Il lui sembla que la vision se réalisait, et dans son cœur elle forma le dessein d'obéir et de se préparer à l'honneur qui lui avait été annoncé.

Cependant la jeunesse commença bientôt à lui faire du bruit et à parler plus haut que toutes les résolutions : elle ne pouvait plus désormais avoir de prétentions à la beauté, mais elle trouvait encore à satisfaire ses complaisances dans les agréments de l'esprit, qu'elle cultivait avec soin, et dans rélégance de la taille, qu'elle avait fort riche et avantageuse. Elle oublia ses premiers projets et s'abandonna au monde. Sa bonne grâce, le tour vif et heureux de son esprit la faisait aimer et rechercher de tous ceux qui l'avaient une fois connue. Comme les mères Favre et de Châtel, comme la plupart des jeunes filles, elle avait une forte inclination à la danse, et ce plaisir dangereux l'enivrait. Un jour qu'elle avait beaucoup dansé (car dans ce temps-là toutes les fêtes ne se donnaient pas la nuit), un jour qu'elle avait beaucoup dansé, rentrée dans sa chambre, elle s'endormit sur sa chaise et revit l'enfant qui lui était déjà apparu ; il avait le visage irrité :

— Tu t'écartes trop, lui dit-il, et je saurai arrêter les saillies insensées de ta jeunesse.

En même temps il lui prit les pieds et les serra d'une telle force, qu'elle s'éveilla en poussant de grands cris. Elle se garda d'avouer la cause de son effroi ; elle ne voulut même pas y voir un avertissement sérieux, et pensa à continuer son genre de vie accoutumé. Elle futbientôt obligée de l'interrompre: un accident la mit entre les mains des chirurgiens ; elle en sortit infirme, ayant les nerfs de la jambe tel-

lement détendus et brisés, que tous les remèdes humains furent impuissants à en rétablir le ressort. On conçoit le désespoir qui accompagnait les souffrances de Marguerite Michel en cette circonstance. L'enfant qu'elle avait déjà vu, lui apparut alors une troisième fois : elle eut peur à sa vue et se cacha le visage entre les mains, craignant d'éprouver encore de nouvelles douleurs ; l'enfant, tout rayonnant de lumière, lui dit en souriant :

— Je vous avais bien dit que je saurais arrêter les folies de votre jeunesse. Il ne tient qu'à vous désormais de donner votre cœur à Dieu, puisque votre corps est enfin soumis.

Dès lors elle s'avoua vaincue, et sans contester davantage, accepta ses souffrances pour satisfaire à la justice divine. La Providence ne demandait que cette soumission. Une relique de saint Ignace de Loyola calma les plus vives douleurs et lui donna assez de force pour marcher avec des béquilles. Malgré tant d'actions extraordinaires de la grâce, la nature n'était pas encore morte tout à fait, et lorsque la pauvre Marguerite Michel put ainsi marcher un peu dans sa chambre, elle se vit un jour dans un miroir, et se trouva si déformée et si défigurée qu'elle entra en grande compassion sur elle-même : elle se voyait désormais comme un objet de rebut pour tout le monde ; et oubliant ses résolutions, elle se laissa aller à un chagrin désordonné; elle n'osait se montrer aux personnes qui venaient la voir, et restait ac-

câblée de mille pensées de tristesse. Elle revit alors le même enfant : il portait un voile sur lequel était imprimé le visage du Sauveur, tel qu'lsaïe le dépeint, comme un lépreux frappé de la main de Dieu, sans forme ni beauté.

— Hélas! s'écria Marie-Marguerite, épouvantée à cette vue terrible, qu'est ceci ?

— C'est l'amant de votre âme, répondit l'enfant. Voyez où l'amour l'a réduit !

Cette vue rendit quelque courage à la pauvre infirme. Que ne souffrirait-on, en effet, pour un Dieu qui a tant souffert? La sainte Vierge s'était réservé d'ailleurs l'entière guérison de cette fille, qui resta toujours boiteuse, il est vrai, mais qui laissa ses béquilles à une chapelle dédiée à Notre-Dame, où elle était allée faire un pèlerinage. Elle alla ensuite à Annecy, elle avait deux tantes à la Visitation; c'était dans les premiers commencements de l'Institut. Le monastère n'avait pas de clôture; Marie- Marguerite eut la permission d'y entrer librement, et un jour le saint fondateur lui demanda si elle ne voulait pas bien être religieuse. Elle avoua que certaines difficultés qu'elle savait devoir naître au sujet de sa dot l'avaient jusqu'alors empêchée d'exprimer son désir à ce sujet.

— Si vous n'avez rien, reprit ce saint évêque, nous ne voulons rien : offrez à Dieu ces deux riens, et allez dire à mère de Chantai qu'elle vous reçoive.

Elle entra ainsi à la Visitation et fît de rapides progrès dans la connaissance des voies de Dieu.

« Ah ! disait saint François de Sales, que cette boiteuse marche droit dans les voies du Seigneur ! »

Si la mère Françoise-Madeleine de Ghaugy ne parut pas conduite au cloître par une voie aussi extraordinaire que celle que nous venons de raconter, du moins y fut-elle poussée par une action manifeste de la grâce et contre son propre désir. Alliée à madame de Chantai et nièce de son gendre, M. de Toulongeon, elle était d'un génie extraordinaire, d'un esprit plein d'impétuosité et de séductions. Cette fille ne paraissait avoir aucun attrait pour la vie religieuse; madame de Chantai la rencontra chez madame de Toulongeon et lui proposa cependant de la conduire à Annecy et de la loger quelque temps à son monastère. Mademoiselle de Ghaugy, dont le père, qui avait tenu un rang assez considérable à la cour de Marie de Médicis, venait de mourir, se trouvait alors dans une perplexité assez grande pour désirer s'éloigner un peu de son pays et chercher le loisir de réfléchir à son aise sur le parti qu'elle devait prendre. Toute jeune, elle avait alors dix-huit ans, elle n'avait jamais paru à la cour, mais elle avait assez brillé dans sa province pour que son cœur fût déjà attaché aux plaisirs du monde et aux chatouillements de la vanité. Elle était liée avec quelquesuns des beaux-esprits de l'époque ; ils n'étaient pas

de ceux qui pouvaient la conduire au couvent. Théophile deViau(l), un poète illustre en ces temps et fort soupçonné d'athéisme, lui avait expliqué les règles de la poésie. Elle s'y exerçait avec succès. Elle croyait avoir à se plaindre de sa famille et se trouvait ainsi sur la pente où glissent aujourd'hui la plupart desfemmeslibres. Sans doute cette espèce était rare au dix-septième siècle, et mademoiselle de Chaugy, qui était d'une noble famille et avait le cœur bien placé, n'en eût certainement pas montré le triste phénomène. Toutefois, elle avait encore ce trait de ressemblance, qu'elle s'amusait à composer de petites nouvelles et des contes, où elle dépeignait les sentiments de son âme et les aventures de sa vie. Rien de ces premiers essais de mademoiselle de Ghaugy ne nous est parvenu ; mais les écrits que la religieuse de la Visitation a composés, la vie de madame de Chantai et celles des premières et des plus illustres Mères de la Visitation, sont remplis d'une telle abondance d'images gracieuses et de fortes pensées, ils portent l'empreinte d'un tel génie et ont une telle grâce, que si cette mère de Ghaugy fût restée dans le monde, on peut bien croire qu'elle y eût occupé une certaine place et eût tenu son rang parmi les grands esprits de la cour d'Anne d'Autriche et de Louis XIV; elle y était assez bien apparentée, et par sa tante, madame de Toulongeon, elle touchait

(1) Théophile de Viau, né en 1590 en Agénois, mort à Paris en 1626.

à madame de Sévigné. Du reste, l'illustre religieuse en quittant le monde n'a pas laissé d'y éveiller certains retentissements. Il lui est arrivé ce qui est arrivé à beaucoup d'autres : en s'anéantissant et se donnant uniquement à Dieu, ' elle a rencontré la gloire. Si la cour de Louis XIV n'a pas été occupée de ses succès, la cour de Rome les a connus et y a applaudi. Elle avait épousé la gloire de saint François de Sales, et c'est elle qui a soutenu le procès de sa canonisation. Nous ne raconterons pas en détail tout ce qu'elle a fait à l'honneur de l'institut, et nous n'insisterons par sur la considération que le pape Alexandre VII portait à cette vénérable Mère.

Son premier dessein toutefois ne la conduisait pas au couvent; elle accepta avec chagrin l'offre de madame de Chantai. La vie intérieure du monastère ne la séduisit pas davantage; elle y demeura uniquement appliquée aux pensées de vanité, et la plupart des religieuses qui la connurent alors ne pouvaient croire que cette fille mondaine, d'un ton dominant et tranchant, dût jamais être de leurs Sœurs. Les Mères les plus anciennes et les plus sages reconnaissaient cependant chez elle une force de jugement, un talent de direction et une vigueur d'esprit si rares, qu'elles souhaitaient bien de donner à leur institut un sujet aussi capable. Personne cependant ne lui fit d'avances, et l'aimable mère Péronne-Marie de Ghâtel, qui était alors supérieure

de la Sainte-Source d'Annecy, se contentait de lui dire quelquefois d'un esprit enjoué :

— Quand vous plaira-t-il de donner audience à la grâce ?

Mademoiselle de Chaugy, toute occupée de ses billevesées de littérature et de poésie, n'entendait même pas que la grâce la sollicitât de quelque chose. Un jour, assistant à un exercice de la communauté, elle fut frappée de ces paroles de l'Évangile : « Jésus, voyant Simon et André, leur dit : Suivez-moi. Ils laissèrent tout, et le suivirent. » Le bon religieux qui prêchait, développait ce texte avec énergie, parlant de l'efficacité de ce regard de la grâce et de la prompte coopération des saints. En un instant, toutes les résolutions de mademoiselle de Ghaugy furent prises, et au Chapitre qui suivit le sermon, on la vit venir se jeter aux pieds de la supérieure, lui demandant la grâce d'être immédiatement admise à faire son premier essai. Nous avons déjà dit ce qu'elle devint sous la direction de madame de Chantai, en suivant l'esprit de saint François. Sa patience, son courage dans les adversités, son humilité dans tous les bas exercices où elle fut employée, et surtout son inaltérable confiance ne se démentirent pas pendant sa longue carrière.

L'influence de ces saintes Filles ne se bornait pas à l'intérieur du monastère. Saint François de Sales, en premier lieu, avait eu l'intention de mettre la Visitation au service du « cher prochain. » Sesreli-

gieuses devaient visiter les malades, soulager les pauvres, et remplir tous les offices que saint Vincent de Paul confia, quelques années plus tard, aux Filles de la Charité. Lorsque, sur l'insistance du cardinal de Marquemont (1), archevêque de Lyon, le saint évêque de Genève consentit à modifier sa première pensée et à clôturer ses monastères, il resta néanmoins quelque souvenir delà première inspiration; elle avait été mise en pratique à Annecy, et, après leur noviciat, les premières Mères s'étaient appliquées avec ardeur à tous les exercices de la charité : elles portaient de la viande, des remèdes et du linge aux malades, elles les changeaient et les pansaient elles-mêmes. La mère de Bréchard se distinguait entre toutes par son habileté et son zèle à ces œuvres. En souvenir de cette ancienne coutume, le monastère d'Annecy conserva toujours l'habitude de visiter plusieurs malades, du moins par le ministère des Sœurs tourières. On sait combien la sœur Anne Coste se plaisait dans cet office. Mais en dehors de ce ministère, en dehors des abondantes charités que tous les autres monastères eurent toujours soin de répandre pour accomplir le précepte que l'Évangile a donné du soulagement des pauvres, quelque chose de la première inspiration de l'institut subsista toujours. Saint François recommandait à ses Filles de ne point craindre de

(1) Denis-Simon de Marquemont, né à Paris en 1572, arche, vôque de Lyon en 1612, mort à Rome en 1626.

communiquer leur petit bien. Le petit bien des Filles de la Visitation, c'étaient les maximes du saint et les principes de la Philothêe qu'elles devaient pratiquer et faire aimer. Partout où elles allaient, elles les portaient avec elles, les communiquaient, les répandaient et travaillaient ainsi efficacement à la gloire de l'Église. C'est là qu'il faut voir la précieuse et véritable influence que Dieu donna à la Visitation. C'était un institut formé pour procurer aux filles cle chétive complexion et de bon désir l'avantage de servir Dieu aussi généreusement que dans les religions les plus austères. Saint François de Sales expliquait ce but avec sa grâce accoutumée, lorsqu'il répondait aux observations qu'on ne manqua pas de lui faire sur la santé et le peu de forces des premières Filles qu'il reçut : « Que voulez-vous? je suis pour les infirmes. » Mais il n'aida pas seulement celles qu'il recueillait dans ses monastères; il soulagea toutes sortes d'infirmités spirituelles qui affligeaient alors l'Église. Partout où les Filles de la Visitation se montraient, on voyait se renouveler avec vigueur la piété et se répandre la pratique des communions, des confessions, des saintes lectures. Les dames disaient qu'on leur avait fait jusqu'alors le chemin de la vertu si austère, si sauvage, si jonché d'épines qu'elles n'eussent osé l'entreprendre; mais la douce intelligence de la Philothêe et de sa pratique encourageait leur faiblesse. Dieu avait départi à toutes ces Filles de la

Visitation quelque chose de l'attrait de leur saint fondateur sur les âmes . Madame de Chantai exerçai t un véritable empire sur celles qui l'approchaient : empire de douceur et tout d'ardeur céleste, qui était en rapport avec la force dont cette sainte femme usait contre elle-même; car c'est là tout le secret de la puissance que Dieu donne aux hommes sur leurs] semblables; elle est en raison de celle qu'ils prennent sur leur propre cœur.

Toutes les filles de la Visitation étaient formées à se vaincre ; saint François de Sales leur avait appris à se dominer suavement, laissant dans les choses légitimes un libre cours à la nature, à condition de la maintenir en la présence de Dieu et dans une douce conformité à sa sainte volonté. Rien de rigoureux ni d'exagéré dans cette pratique du saint ; il savait qu'il y a des sacrifices qui ne peuvent être acceptés sans larmes, et que Notre-Seigneur les a sanctifiées en pleurant la mort de son ami Lazare. Lorsque Marie-Aimée de Chantai, la douce fille de la sainte fondatrice, devint veuve à dix-huit ans, le saint évêque ne chercha pas à arrêter les pleurs et les sanglots qu'elle répandait sur son cher ami; mais il fui faisait voir, au milieu de tous les tumultes de sa douleur, la main de Dieu appesantie sur elle et lui enseignait à la baiser avec amour. La Mère Favre disait que l'amour de Dieu doit faire dans une âme vertueuse, en peu d'heures, ce que la longueur du temps opère chez les autres : il modère la douleur et

fait retrancher les marques du déplaisir. Aussi raconte-t-on que, lorsqu'elle apprit la mort de son père et celle du saint fondateur, dans les premiers moments de surprise elle laissa son cœur, naturellement doux et bon, verser une grande quantité de larmes; mais, après s'être ainsi un peu soulagée, elle s'interdit avec une grande constance, une générosité et une force d'esprit inébranlables, toutes les pensées, les retours, les entretiens qui auraient pu nourrir et exalter ce chagrin.

Aussi cette Mère Favre, si maîtresse d'elle-même, exerçait une puissance à laquelle personne ne pouvait résister. De la grille de son parloir, elle convertit plusieurs hérétiques, eûgagea le commandeur de Sillery dans la dévotion et changea la face de plus d'une ville. La majesté et la suavité de sa conversation, la solidité de son jugement et la grandeur de son esprit frappaient et étonnaient tous ceux qui l'approchaient. On recherchait encore assez volontiers à cette époque les avis de la vie spirituelle; les principes de foi, qui survivaient au milieu des naufrages de toute sorte que les troubles et la Réforme avaient occasionnés, rendaient les hommes avides encore d'entendre les conseils du salut; mais il n'était pas inutile de les faire retentir, et on comprend le souhait de saint François de Sales désirant établir la Visitation dans toutes les villes. L'hérésie paraissait vaincue, la religion catholique avait été maintenue sur le trône de France et la paix était

rétablie; cependant la religion était dans un triste état, l'Église semblait à demi ruinée. La vie de M. Olier, celles de dom. Tarrisse, d'Alain de Solminihac, du cardinal de La Rochefoucauld, révèlent les tristes conditions où elle se trouvait dans la plupart des provinces.

Le bien qu'elles faisaient au cher prochain ne rendait pas les Filles de la Visitation plus empressées à se communiquer au dehors. Elles aimaient leurs monastères qui les cachaient aux yeux du monde. Après une petite absence pour les affaires de l'institut, la Mère de Ghâtel embrassait les murs de son couvent avec effusion.

a Oh! que ces murailles sont chères, disait-elle, et qu'il faut les regarder avec amour ! »

Aussi, lorsque cette bonne Mère était appelée au parloir, elle retournait volontiers vers Dieu et se plaignait amoureusement :

ce Mon Dieu, disait-elle, où m'envoyez-vous?*,. Sainte Vierge ! où va votre fille? dans un pays étranger dont elle doit ignorer la langue, les usages et les mœurs! »

Ce monde si méprisé cependant et dont les faveurs sont si difficiles à obtenir pour ceux qui les recherchent, ce monde était attiré par la grâce victorieuse de ces saintes Filles. Cette mère Péronne, en parlant de Dieu et de son amour avec le langage enflammé et le visage animé d'un chérubin, dominait et conduisait les âmes avec autant de facilité

et de succès que faisait la mère Favre dans sa simplicité majestueuse; ou la mère de Bréchard avec son intelligence fine et pratique de toutes les affaires de la vie. Dans toutes les villes où ces saintes Filles paraissaient pour fonder une maison, on s'attachait à elles, et on voulait essayer de les retenir quand l'obéissance les appelait autre part. A Grenoble, les dames complotaient et s'ingéniaient de toutes façons pour garder au milieu d'elles la mère de Ghâtel; à Lyon, la mère de Blonay était obligée départir sans prévenir personne; à Paris, toutes les puissances voulaient retenir la mère Favre ; on pourrait ainsi nommer tour à tour presque toutes les Mères de la Visitation. Sainte Chantai leur avait donné l'exemple à suivre en pareilles circonstances. A Bourges, l'archevêque, son propre frère, voulait l'empêcher de se rendre à Paris pendant la mauvaise saison; il lui disait qu'elle ne trouverait pas d'équipage et qu'il avait défendu de lui en procurer:

— L'obéissance a de bonnes jambes, répondait la sainte; nous irons bien à pied !

La grâce qui accompagnait ces humbles filles, le bien qu'elles accomplissaient du fond de leur retraite les faisaient désirer partout. Saint François de Sales n'était pas seul en ce temps à souhaiter à toutes les villes un monastère de la Visitation. On les accueillait avec une sorte d'enthousiasme qu'on ne s'explique pas aujourd'hui, en considérant qu'elles étaient de simples filles de prières, n'ayant

rien pour séduire les peuples de nos jours. Ceux du dix-septième siècle étaient capables de s'enivrer à la pensée du service de Dieu. Il est vrai que ces religieuses de la Visitation avaient appris du bon Dieu et de leur vénérable Père certaines aménités bien faites pour toucher les cœurs. Lorsque madame de Chantai alla fonder à Dijon, elle rencontra d'abord quelques obstacles de la part du Parlement. Il s'appuyait dans son opposition sur l'esprit populaire, peu favorable aux ordres religieux, disait-on, et qu'il fallait se garder d'émouvoir. Le Parlement se trompait assurément, car lorsqu'on annonça par la ville l'arrivée des religieuses, les marchands et les artisans fermèrent leurs boutiques et se mirent par les rues avec une telle acclamation de joie et une telle presse, qu'on ne pouvait avancer qu'à grand'peine. On comprend qu'à Dijon, il devait se passer pour madame de Chantai et ses filles quelque chose d'extraordinaire. « Ainsi le soir, dit la mère de Chaugy, il vint une innocente compagnie de plus de deux cents villageois et villageoises des environs faire la bienvenue à notre digne Mère, laquelle agréa si fort leur innocente simplicité qu'elle fît venir nos Sœurs dans une grande cour et les fît dévoiler pour accueillir plus cordialement cette nouvelle visite. Elle caressa fort ces bonnes gens, et après leur avoir dit plusieurs saintes paroles pour les exhorter à vivre en la crainte de Dieu et à gagner le ciel en travaillant à la terre, elle t. ii 16**

les renvoya non pas toutefois sans qu'ils eussent pris sa bénédiction, car ils se mirent à genoux et ne se voulurent point lever qu'elle ne la leur eût baillée. »

Partout, sans aucun doute, on ne rencontrait pas un pareil et si cordial accueil ; mais l'institut se développait néanmoins rapidement, et la Providence se servait de tous les instruments pour hâter sa propagation. Les plus grands comme les plus humbles lui étaient bons. Quelques-uns des monastères étaient dotés à leur fondation; d'autres, fidèles imitateurs de celui qu'on appelait la Sainte- Source, s'établissaient avec rien : tout leur succédait néanmoins aux uns et aux autres, et c'était partout la même histoire. Une riche veuve appelait les Filles de la Visitation à Lyon, les dotait et faisait profession parmi elles, sous le nom de Renée Trunel. Une pauvre fille, Elisabeth Rolant, les appelait à Tours, ne leur donnait rien et faisait aussi profession avec elles. Quelquefois l'arrivée des Sœurs, à Dieppe notamment, était pour elles, comme à Dijon, l'occasion d'un triomphe ; d'autres fois elles arrivaient sans bruit et au milieu de l'indifférence ; d'autres fois, encore, elles rencontraient une opposition acharnée. Elles s'accommodaient de tout, et s'établissaient sur la simple foi à l'obéissance dont elles faisaient profession.

Le monastère de Paris fut le sixième de Pinstitut. En 1619, saint François de Sales était dans

cette ville, à l'occasion du mariage de madame Christine de France, fille de Henri IV, avec le prince de Savoie. L'institut de la Visitation n'était encore établi en France qu'à Lyon, à Moulins, à Grenoble et à Bourges, où était alors madame de Chantai, occupée à la fondation faite sur la demande de l'archevêque son frère. La réputation de saint François était établie à la cour de France; mais ses filles y étaient encore inconnues. Quelques personnes, cependant, lui témoignèrent le désir de les voir à Paris, et le saint évêque se détermina, sous la providence de Dieu et la protection de la sainte Vierge et du glorieux saint Joseph, à tenter un coup de hasard et pire que cela. Il écrivit à madame de Chantai de venir le trouver avec le plus de religieuses qu'elle pourrait. Elle en amena cinq : en arrivant, elles n'avaient plus que dix testons dans leur bourse. Cet entier dénûment effraya beaucoup de personnes parmi les plus pieuses; on calcula les nécessités de ces filles, on supputa le tort qu'elles devaient faire aux autres monastères vivant de charité, et il y eut beaucoup d'opposition à leur établissement. On sollicita l'archevêque de Paris de ne pas l'autoriser. Madame de Chantai vécut ainsi plusieurs semaines dans l'attente, retirée avec ses filles dans une petite maison où elles s'accommodaient de leur mieux, faisant quelques emprunts pour vivre; elles répondaient à toutes les observations : • — Nous sommes venues par obéissance, et nous

sommes prêtes à nous en retourner par la même obéissance.

Au milieu de leur détresse et de leurs perplexités, une pieuse femme vint les visiter; elle avait retrouvé une somme de six cents écus, sur laquelle elle ne comptait plus, et elle avait pensé que ces nouvelles religieuses qui venaient d'arriver, dont on parlait beaucoup et qu'elle ne connaissait pas, pourraient s'en accommoder; elle venait les leur offrir. On subsista ainsi, par toutes sortes d'aides de la Providence, pendant plusieurs mois, jusqu'à ce que le cardinal de Gondi eût donné son autorisation à leur établissement, qui eut lieu au faubourg Saint- Jacques (1).

(1) On trouve aux Archives du royaume, à Paris, divers renseignements précieux sur la fondation du premier monastère de la Visitation à Paris.

a Vive Jésus! dit un des registres, nostre monastère de Paris (( en France fut estably le sixième de cet Institut, le 6 avril 1619, « qui fut le jour que nostre très honorée et digne mère Jeannece Françoise Fremiot y arriva et en fit l'établissement. »

Un autre ajoute : « Nostre digne mère de Chantai est venue de « Bourges à Paris avec nos très honorées sœurs Anne-Catherine « de Beaumont et Jeanne-Marie de la Croix, professes du pre- « mier monastère d'Annecy, d'où elles Tavoient accompagnée à « Bourges pour la fondation de nostre monastère en la mesme « ville. Elle lit venir nos chères sœurs Marie-Anastasie Pavillon « et Marie-Marguerite des Serpens, qui estoient novices en nostre « monastère de Moulins, et arrivèrent avec une fille de service à a Paris, le 6 avril 1619 ; celte bonne fille y a esté receue pour sœur « domestique et a pris le nom de sœur Marie- Jacqueline Vavin. »

Le monastère de Bourges était le cinquième de l'institut de la Visitation, Moulins en avait été le troisième. Le monastère de

Le monastère de Paris procura à tout l'institut de la Visitation un bien inappréciable par les bénédictions de saint Vincent de Paul. Ce saint prêtre, en effet, à la demande de saint François de Sales, se

Lyon en Bellecour, fondé en 16L4, avait été le premier essaim sorti de la petite et précieuse ruche d'Annecy, quatre ans après le premier et charmant établissement fait en cette ville, le sixième juin 1610, jour de la fête de la très adorable Trinité. Moulins s'est essaimé en 1616, Grenoble et Bourges en 1618. Cette dernière nouvelle petite ruche commençait donc à peine à bourdonner et à s'épandre dans les champs qui l'entouraient lorsque la sainte mère de Chantai partit pour Paris.

Cette grande fondatrice a laissé de son arrivée à Paris un récit écrit et signé de sa main qui se trouve sur un registre des archives, coté, il y a quelques années, L. 1689. Nous aimons à reproduire ce petit document.

Madame de Gouffier, qui y est nommée, avait été religieuse au Paraclet : elle était fort attachée à saint François et à la Visitation, et elle reçut avec une grande charité les sœurs à leur arrivée à Paris, dans une petite maison qui lui appartenait. Cette dame, assez difficile à conduire, d'un caractère et d'une imagination extrêmement pénibles au prochain, serait-elle celle qui, au dire de ia mère de Chaugy, après avoir prêté son assistance au commencement, se piqua de ce que la bienheureuse mère ne. lui voulut pas souffrir quelques libertés qui étaient entièrement contre la règle et la bienséance d'une maison religieuse, et dès lors prit sujet de tout pour ergoter et désapprouver les actions de la bienheureuse mère, l'invectivant même et l'injuriant, cherchant à éloigner les filles qui voulaient se présenter, et dont les violences et les récriminations faillirent égarer et détourner la vocation de la sœur Angélique Lhuillier?

Il est utile encore de remarquer que peut-être dix ans après leur installation à Paris, les filles de Sainte-Marie acceptèrent de rendre aux filles de Sainte-Madeleine, c'est-à-dire aux repenties, les soins dont elles n'avaient pas voulu accepter la mission en 1619, comme le note expressément et énergiquement notre petit

chargea de la direction des Filles de la Visitation, et la garda tout 1 temps de sa longue vie.

C'est du monastère de Paris que la mère Favre partit, en 1631, pour ïroyes; elle y était appelée par

document. Si Ton en croit Abelly en effet ( Vie du vénérable serviteur de Dieu, 2e partie, c. vu), lorsque la proposition fui faite à madame de Chantai, le bienheureux évêque de Genève avait prédit que cela pourrait se faire un jour, mais que le temps n'en était pas encore venu. En 1626, effectivement, saint Vincent de Paul, sur les instances de madame de Maignelay, persuada à la mère Angélique Lhuillier de députer quatre des es sœurs au gouvernement et à l'édification de ces repenties. Les religieuses de la Visitation restèrent de longues années chargées de cette grande œuvre de charité. Parmi les supérieures quelles donnèrent à la maison de Sainte-Madeleine, on peut signaler la mère Eugénie Bertaut, sœur de Mme de Motteville, qui avait paru à la Cour et dans les cercles privés d'Anne d'Autriche sous le nom de Socratine. Notre dernière remarque, avant de donner le petit récit de sainte Chantai, aura trait aux mots que nous soulignons dans le texte, relatifs à l'archevêque de Paris; ces mots, dans le manuscrit, forment une addition interlinéaire écrite d'une main différente. Cette addition contient une erreur manifeste. Le siège de Paris ne fut érigé en archevêché qu'en 1622, et Jean-François de Gondi, qui fut le premier archevêque, n'a jamais été cardinal. Son frère, le premier cardinal de Retz, que Sainte Chantai a désigné, était Henry de Gondi, évêque et non archevêque de Paris, de 1598 à 1622. Laissons à présent parler la Sainte dont le registre L. 1689 nous a conservé l'autographe et la signature.

« Nous sommes venues en cette ville de Paris, par l'obéissance « de monseigneur le révérend issime évesqne de Genève, nostre ( très honoré père et instituteur ; estant ici avec monseigneur le « cardinal de Savoye pour le mariage de madame Chrétienne a de France et du prince-major de Savoye, où plusieurs pera sonnes de calité luy ayant témoigné un grand désir de nostre « establissement en cette ville, et proposé divers moyens pour « cela, lesquels tirant un peu à la longue, et désirant en voir la

l'évêque, pour réformer une ancienne maison de Tordre de saint Augustin, nommée l'hôpital Saint- Abraham. Plusieurs religieuses y vivaient sans clôture, bien déchues de leurs premières observances,

« résolution avant son départ, qui estoit pressé, (il) nous escrivit « à Bourges, où nous estions pour la fondation du monastère de « cette ville, que nous prissions avec nous le plus de religieuses « que nous pourrions, et que nous le vinssions trouver pour <( essayer de nous establir ici, que c'estoit un coup de hasard et « pire que cela, mais qu'il l'entreprenoit sous la providence de « Dieu et la protection de la très sainte Vierge et du glorieux « saint Joseph.

« Ayant reçu cet avis au commencement de la semaine sainte « du carême dernier passé, nous avertîmes aussitôt monseigneur « l'archevesque de Bourges, lequel fit de grandes difficultés et dit a que nous ne trouverions point d'équipage pour cela. Mais luy « ayant repondu que l'obéissance avait de bonnes jambes, sa « bonté fut telle qu'il nous donna son carosse pour nous conduire « a Orléans. Cependant nous envoyâmes à notre maison de Mouce lins prendre nos sœurs Anastasie Pavillon et Marguerite des « Serpens, novices, et partîmes le vendredi-saint, passant le « jour de Pâques à Orléans, et vînmes avec extrême courage et « allégresse de nous voir embarquées dans la sainte obéissance « sans autre espoir ni appuy temporel pour une entreprise s^ « grande que celui de la divine Providence, n'ayant pour tous « moyens que dix testons. Nous arrivâmes ici le sixième d'avril « 1619, où nostre chère sœur madame de Gouffier nous reçut dans a une petite maison qu'elle avoit, où nous avons demeuré trois « mois, vivant et nous accomodant par le moyen de quelques a petits emprunts. Quand on a sçu nostre arrivée, plusieurs « maisons de religion et quantité de personnes de grande piété « se sont grandement alarmées, disant que la douceur de nostre « vie attireroit tout, et que les autres religions demeureroient « vuides, de sorte que l'on a fait ce que l'on a pu vers monsei- (( gneur le cardinal de Retz, pour lors archevesque de Paris, a ppur s'opposer à notre acception, luy faisant faire plusieurs

mais disposées à recevoir les Filles de la Visitation et à adopter leur règle. Aux barrières de la ville, la mère Favre et ses six compagnes trouvèrent les magistrats, qui arrêtèrent leur carrosse pour leur

« propositions qu'il nous estoit impossible de recevoir, et (même) « de bailler quinze mille escus pour aider un autre établisse- « ment, et plusieurs autres choses qui nous seroient tout à fait « contraires. Nommément un bon père de religion nous vint dire « de la part de mon dit seigneur que nous ne serions pas reçues a si nous ne voulions pas nous unir avec les filles de Sainte- « Madeleine et en avoir soin, ou de leur donner la somme sus- « dite ; à quoi nous avons respondu que nous estions venues par « obéissance, et que nous estions prêtes de nous en retourner « par la même obéissance plutôt que de nous assujetir à cela. « Enfin, après cette bourasque qui dura environ trois semaines, « mondit seigneur le cardinal revenant de la cour prit la plume « et le papier et escrivit luy-même nostre réception, ce qui a « esté tenu à miracle d'un grand père de religion.

« Aussitôt nous nous préparâmes pour l'exposition du Saintce Sacrement : ce qui fut fait le premier jour de may, feste de « S. Jacques et de S. Philippe (1619), par nostre très digne et « cher père instituteur, monseigneur de Genève, qui dit la sainte (( messe et communia quantité de personnes, et fit la predica- (( tion; il s'y rencontra grand concours de peuple avec beaucoup « de témoignages de joie et de bonne volonté : quantité de dames « contribuèrent à l'ornement de notre chapelle par le prêt de a divers beaux ornements. Mais à cette petite rejouissance suc- « céda bien d'autres peines; car n'ayant nul moyen, ni personne « qui nous aida pour seulement louer une maison, nous ne « savions que faire, et cela arriva par le bruit que quelques « personnes de nos amis firent courir à bon dessein que nous « estions grandement riches. Mais la divine Providence, qui ne « manque jamais aux besoins, eut soin de nous pourvoir par « des mains dignes de sa débonnaireté et de son amour pater- « nel, premièrement par une vertueuse demoiselle qui nous « assista fort cordialemeut de sa personne et de sa bourse.

dire de s'en retourner d'où elles venaient, et que la ville ne voulait point d'elles. L'évêque survint pour tâcher d'obvier à cet empêchement ; il y eut conteste de part et d'autre, où Ton dit beaucoup de pa-

« laquelle néanmoins n'estoit pas suffisante pour subvenir à nos a besoins. Elle fut secondée par une autre pieuse dame veuve « qui nous vint dire avec une grande bonté et ingénuité qu'un « homme tenant d'elle une rente de six cents escus, luy estoit « venue apporter ladite somme contre toute espérance et appa- « rence, ce qui lui avoit fait tomber dans la pensée que peut- « estre ces religieuses nouvellement establies (qui estoient nous) « en auroient à faire, et que pour cela elle nous venoit demander « s'il estoit vray, avec autres six cents escus qu'elle donneroit « dans quelque temps, et que nous envoyassions quérir les prea miers. Vraiment ce secours donné si à point dans nostre extrême « nécessité par la douceur et suavité paternelles de nostre bon « Dieu, me ravit le cœur et à nostre très bon père, et il en eut « un ressentiment incroiable de reconnaissance envers Dieu. « Par ce moyen, nous louâmes une maison où nous logeons à « présent, au faubourg Saint-Michel, et y sommes venues envi- « ron la Visitation, le jour de l'octave. Nostre très honoré et bon « père de rechef vint exposer le Saint-Sacrement, dit la messe « de communauté, lit le sermon, reçut le vœu de nostre sœur « Anastasie Pavillon, et a donné le'voile à six prétendantes. Voilà « ce qui s'est passé en cet establissement, sixième de l'ordre, « sur lequel je prie Dieu de répandre ses bénédictions, nous fai- « sant la grâce, et à toutes celles qui y seront appelées, de vivre « dans une véritable humilité, douceur et simplicité et exacte a observance.

« Sœur Jeanne-Françoise Fremyot, supérieure. »

Les traverses toutefois n'étaient pas terminées, et la mère de Ghaugy les énumère. La peste avait rendu Paris désert, les maladies sévirent, la pénurie des ressources se faisait sentir dans la petite maison du faubourg Saint-Michel, sise entre deux tripots, d'où l'on entendait nuit et jour le tintamarre des joueurs.. Saint François de Sales donna du renfort en 1620 et envoya à

rôles. Au milieu de tout ce débat, le maire s'adressant à Jacqueline Fa vre, lui demanda si elle voulait faire violence à la ville; à quoi elle répondit, avec sa majesté et suavité accoutumées, que ses reli-

Paris « nos très-honorées sœurs » Marie-Constance de Bressand, professe du premier monastère de Grenoble, et Marie-Gasparde Davisse, du premier monastère d'Annecy. Les prospérités vinrent entin. Au mois de février 1622, sainte Chanfal quittant Paris, remit le gouvernement du monastère à la très honorée mère Anne-Catherine de Beaumont. La communauté se composait de trente-quatre religieuses. Parmi elles se trouvait la mère Angélique Lhuillier, dont la dot et les ressources avaient permis d'acquérir l'hôtel et les écuries du Petit-Bourbon. Sainte Chantai avait présidé à cette acquisition ; Saint François de Sales avait été consulté à ce sujet, et dans une de ses lettres il parle des rapports qu'on doit avoir avec M. le curé de Saint-Paul. On s'installa rue Saint-Antoine, le jour de saint Alexis, 17 juillet 1623.

La mère Catherine de Beaumont fonda le second monastère de Paris, au faubourg Saint-Jacques, le 13 août 1626, et le gouverna, en même temps que celui de la rue Saint-Antoine, jusqu'au 18 juillet 1627, « qne les supérieures jugèrent à propos (( qu'elle restât supérieure au faubourg Saint-Jacques, et firent « procéder celles du premier monastère de Paris à une nouvelle « élection qui fut de nostre très-honorée mère Hélène- Angélique (( Lhuillier. » Celle-ci fut continuée en 1630, réélue en Î636 et encore continuée en 1639 ; mais sa santé ne lui permit pas d'achever ce quatrième triennat. Elle fut encore replacée à diverses fois à la tête de la communauté de la rue Saint -Antoine? et son nom et son influence sont signalés par tous les historiens religieux de ce temps.

« Nostre communauté de la rue Saint-Antoine, remarquent « nos registres, a eu l'avantage d'avoir pour fondatrice et prea mière supérieure nostre digne mère de Chantai » : ce ne fut pas son seul avantage. Elle eut saint Vincent de Paul pour direceur et père spirituel. C'est saint François de Sales qui avait fait ce choix, et il avait éprouvé de la part du saint prêtre de vive8

gieuses et elles savaient que la cité de Dieu n'était acquise que par les forts, et qu'elles voulaient se faire violence pour la ravir et pour y entrer, mais non pour les villes de la terre.

répugnances qui ne cédèrent qu'à un ordre formel de l'évêque de Paris. Les historiens de saint Vincent de Paul ont raconté les bienfaits de sa direction sur les quatre monastères du diocèse de Paris. Plusieurs fois le saint essaya de se décharger du fardeau que lui avait imposé un autre saint, mais sainte Chantai et les religieuses de la Visitation tenaient à la direction que leur avait donnée leur fondateur, celui qui disait qu'il faut choisir entre mille et dix mille. La commission de l'évêque de Paris conférant à saint Vincent des pouvoirs sur les filles de Sainte-Marie, fut souvent renouvelée. Les archives du royaume possèdent une de ses conlirmations du mois de mai 1628; nous la reproduisons à titre de pieuse curiosité.

« Commission de Monseigneur l'archevesque à M Vincent de Paul. »

« Jean-François de Gondy, par la grâce de Dieu et du Saintce siège apostolique, archevesque de Paris, à nostre chier et « bien-aymé en Nostre-Seigneur maistre Vincent de Paul prestre ce bachelier de théologie, salut en Nostre-Seigneur. Savoir vous ce faisons que, nous enclinans à la suplication et requeste qui « nous avoit été présentée par nos chieres et bien-aymées sœurs ce et filles, les supérieures et religieuses de la Visitation Saintece Marie de ceste ville de Paris, à ce qu'il nous pleust, conforcc mément à nostre autorité et à leurs règles et constitutions, ce commettre telle personne de suffisance et probité cogneue que ce jugerions à propos pour estre leur père spirituel et supérieur ce soubs nous ; à ces causes nous, à plein conlians en vos sens, ce expérience, capacité, piété et intégrité de vie, vous avons cornée mis et député, commettons et députons par ces présentes père ce spirituel du monastère des dittes filles de la Visitation, pour ce icelles régir et conduire de par nous suivant et conformément (( au pouvoir attribué aux pères spirituels de leurs monastères

* par les dittes règles et constitutions, tant et sy longuement

Elle refusa néanmoins de faire un pas en arrière, et demanda à coucher avec ses filles au faubourg. On n'osa le lui refuser, et elles s'établirent dans une misérable petite maison, où la mère Favre faisait remarquer à ses compagnes que leur logis était encore mieux accommodé que l'étable de Bethléem.

Cependant Messieurs de la ville tenaient conseil , et ils se raffermissaient dans leur décision de ne point recevoir les Sœurs. Ils avaient reconnu, disaient-ils, que la supérieure était prudente et accorte ; mais à cause de cela même , ils assuraient que, si elle entrait par supercherie, il la faudrait mettre à la porte avec honte. Les difficultés se prolongeaient ; en attendant qu'on pût les lever, l'évêque fit conduire les Sœurs dans une de ses maisons, située à deux lieues de la ville, appelée Saint-Lyé. Il fallut rester là six semaines. Pendant que la mère Favre était au milieu des traverses et des épreuves de cette fondation de Troyes, la mère

« qu'il nous plaira. En tesmoingde quoy nous avons fait signer « les présentes par nostre secrétaire soubssigné et sceller du scel (( de nostre chambre. Donné à Paris le neufviesme jour de may, « Tan mil six centz vingt-huit. Signé :

« Par Monseigneur l'illustrissime et reverendissime « archevesque de Paris.

■ ■•',., , « Signé : Baudouyn.

« Et scelle de cire rouge.

« Gollationné à l'original de la ditte commission à l'instant « rendu par les notaires du roy au Châteletde Paris, soubsignez, « l'an 1642, le 28« jour d'aoust.

«Renaut. Cousinet. »

de Chantai l'encourageait en lui écrivant que Dieu la récompensait de ses services largement et saintement dans la plus précieuse monnaie dont il paye ses serviteurs, celle qui doit être la plus aimable et la plus profitable. Les angoisses de la mère Favre s'augmentaient surtout quand elle pensait à toutes sortes de grandes affaires pendantes au faubourg Saint- Jacques de Paris, qu'elle avait interrompues par obéissance, pour venir perdre inutilement son temps aux champs ; mais elle ne le perdait pas de telle sorte qu'elle ne sût rendre service au prochain. Elle instruisait les villageois de leurs devoirs, leur enseignant le catéchisme, et le faisant avec tant de charme qu'ils venaient par troupes pour l'entendre. Ces bonnes gens étaient si touchés de sa charité et goûtaient tellement ses enseignements, qu'ils lui firent offre d'une maison pour elle et ses religieuses, s' engageant à l'accommoder de tout le nécessaire, si elle voulait demeurer au milieu d'eux.

Cependant Messieurs de la ville de Troyes revinrent enfin sur leur première décision : un d'eux, qui était le plus emporté dans son opposition, mourut subitement ; un ami des Sœurs plaça quelques reliques du saint fondateur dans la salle des délibérations, et ils changèrent si complètement d'avis et de procédés, qu'ils allèrent eux-mêmes quérir les religieuses pour les installer à l'hôpital Saint- Abraham.

La couronne que devait porter dans le ciel T. il 17

madame de Chantai et qu'elle avait liée et agencée avec tant de fatigue sur la terre, se divisait en près de cent monastères, lorsque la Servante de Dieu mourut en décembre 1641, plus de trente ans après la fondation de la Sainte-Source d'Annecy. Dieu, qui avait rendu fructueux les travaux de cette bonne Mère, n'avait pas épargné son cœur durant ses dernières années. Au milieu des joies de cette rapide et singulière propagation de la famille de saint François de Sales, sainte Chantai avait toujours eu des sacrifices à faire, et à pratiquer chaque jour un détachement nouveau. Elle avait vu mourir et partir devant elles ses anciennes compagnes, les premières Mères de la Visitation, celles qui avaient partagé avec elle les fatigues des commencements. Les trois mères Favre, de Bréchard et de Châtel étaient mortes toutes trois la même année (1637), Tune à Chambéry, l'autre à Riom, et la troisième à Annecy, entre les bras de sainte Chantai. Il est inutile de dire dans quels sentiments ces trois âmes retournèrent à Dieu. La mère Favre mourut la première. On lui avait conseillé d'aller prendre les eaux ; elle refusa en disant que sa vie était peu importante, mais qu'il y avait un grand intérêt, pour l'institut, à ne pas ouvrir la porte aux relâchements de la clôture. Elle souffrit des douleurs inouïes, qui lui faisaient pousser d'effroyables gémissements ; elle y mêlait toujours les noms de Jésus et de Marie. Quelque temps avant sa mort les douleurs cessèrent

et elle entra dans un calme qui fut Pavant-coureur de Téternel repos. La mère Péronne l'y suivit de près. Ces deux grands âmes étaient convenues que la première des deux qui aurait quitté le monde viendrait quérir et avertir sa compagne. Quelque temps après la mort de Jacqueline Fa vre, la mère de Châtel la vit belle, gracieuse, et tout investie de lumière ; elle comprit qu'il fallait se préparer à mourir. Elle tomba malade et passa tout le temps de son agonie dans des protestations de foi et d'amour.

« Je suis chrétienne! répétait -elle souvent avec sainte Blandine. Que Dieu est bon! disait-elle encore.

De temps en temps aussi, elle répétait une parole qu'on avait souvent surprise sur ses lèvres, même pendant son sommeil :

« Ma mère ! ma bonne mère ! »

Elle faisait ainsi appel à la mère de miséricorde :

« Car, disait-elle, j'ai deux bonnes mères, ma très sainte Mère qui est la Vierge qui est au ciel, et ma digne Mère qui a soin de moi sur la terre. »

Cette digne mère avait le cœur brisé d'être sur le point de se séparer de sa chère compagne et de sa fidèle amie; elle ne l'abandonnait pas dans les dernières angoisses ; lorsque la parole manquait sur les lèvres de la mourante, lorsque l'assoupissement la prenait, la digne Mère lui suggérait les paroles de confiance et d'amour.

■ — Vive Jésus ! disait la Mère de Chantai.

— Et mon âme vivra en lui ! murmurait l'agonisante.

— Jésus et Marie ! reprenait Tune.

— Et le grand saint Joseph encore ! ajoutait l'autre.

Elle avait toujours eu une grande dévotion à son ange gardien , et, comme tous les sentiments de son âme, elle l'avait durant sa vie exprimée avec une grâce exquise :

— Voyez, disait-elle à la Sœur qui l'accompagnait un soir, en traversant assez tard le dortoir, et en lui faisant remarquer l'image de l'ange gardien à la porte de chaque cellule, voyez jusqu'où la bonté de Dieu élève ses créatures : chacune de nos Sœurs, durant son sommeil, a un prince du ciel qui veille à à sa porte pour la défendre des puissances des ténèbres. Dans la cour des grands, ce sont les princes qui sont confiés à la garde et à la défense des peuples : Dieu en a disposé tout autrement, et, pour honorer les hommes, ila destiné les premiers princes célestes pour veiller à leur défense.

A cette dernière heure de sa vie, elle invoquait avec force ce prince céleste et pacifique, à l'abri duquel elle disait qu'on pouvait dormir sans crainte : privée de la parole, elle protestait encore de son amour pour Dieu par un petit mouvement de la main, qui était le signe dont elle était convenue pour témoigner de sa fidélité pour Notre-Seigneur. Les Sœurs entouraient son lit, et sainte Chantai, tout en

larmes, s'étant approchée de la pauvre agonisante, lui dit en l'embrassant :

— Allez, ma chère Mère, allez en paix entre les bras du Seigneur, et ayez souvenance de nous; emmenez par vos prières tous nos cœurs dans le ciel avec vous.

On eût dit qu'elle attendait cette permission de la digne Mère ; sitôt qu'elle entendit ces paroles, auxquelles elle répondit par un tendre et aimable regard, après avoir reçu la bénédiction delà sainte, elle s'endormit dans le Seigneur, le visage radieux, plus beau et plus majestueux encore qu'il n'avait été durant sa vie.

Trois semaines après, la mère de Bréchard mourait à son tour ; elle mourait comme ses compagnes, avec la même sérénité et la même joie. Elle était un peu malade à Riom, où elle était extrêmement vénérée, et rien n'indiquait aux Sœurs qu'elles fussent sur le point de la perdre, lorsque les médecins avertirent du danger imminent où elle se trouvait. La supérieure se chargea de la prévenir, et elle y apportait les ménagements qu'on croit toujours devoir prendre en pareille circonstance.

— Gomment ? ma chère Mère, interrompit la malade ; c'est peut-être qu'il faut mourir ? 0 la douce parole ! Il faut déloger du bannissement !

Et, après avoir embrassé la Mère, elle se tourna vers les Sœurs :

— Que dites-vous de cette aimable Mère, qui vient m'annoncer que je vais bientôt aller voir mon

Dieu? Eh! que de joie et de contentement mon âme reçoit de cette espérance!

Gomment, en effet, ces saintes âmes auraientelles pu envisager autrement la mort ? elle était le terme de leur attente. Leur foi n'était pas seulement une apparence, elle avait une réalité sérieuse, elle atteignait jusqu'aux dernières fibres de leurs cœurs; et tout le travail de ces héroïques filles avait été de la faire pénétrer chaque jour plus avant dans leurs âmes.

Le souvenir de toutes les Mères que nous avons nommées est resté précieux à la Visitation, et les sentiments les plus tendres et les plus affectueux y sont toujours conservés aux principales et dignes Filles de sainte Chantai. On honore leur vertu et on tient leur mémoire en grande vénération. Après la mort de la mère Favre, la ville de Ghambéry tout entière la proclamait sainte : les pauvres pleuraient à ses funérailles, et tout le monde s'empressait de faire toucher à son corps des médailles ou des chapelets. Les mêmes honneurs devaient entourer les mères de Bréchardetdë Ghâtel. Le corps de la mère deBréchard fut retrouvé en 1655 par Tévêque du Puy, Henri de Maupas (1), près de vingt ans après la mort de cette vénérable Mère, intact, sain, flexible,

(1) Henri de Maupas du Tour, né en 1606, filleul du roi Henri IV, abbé de Saint-Denis de Reims, grand aumônier de la reine Anne d'Autriche, évêque du Puy de 1641 à 1661, ensuite d'Evreux, où il est mort le 12 août 1686.

exhalant de suaves odeurs. On attribuait diverses grâces à son intercession. C'est à celle de la mère de Ghâtel que la sœur Marie-Denise de Martignat croyait devoir plusieurs des faveurs obtenues pour le soulagement de l'âme du prince dont nous avons parlé.

On ne s'étonne pas que la Visitation soit attachée à tous ces souvenirs : mais ne les ignore-t-on pas au delà des murs de leurs clôtures ? Peut-être cependant ne sont-ils pas dénués d'intérêt; et la gloire de l'aimable et douce famille de saint François de Sales peut toucher le commun des fidèles.

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