LA VÉNÉRABLE THÉRÈSE DE SAINT-AUGUSTIN
Février 1858.
Les dernières années du xvne siècle, marquées par les effroyables catastrophes, dont le retentissement dure encore et dont les suites désolent toujours les nations, ont été signalées aussi par d'admirables dévouements. Je ne parle pas du martyre qui trouva tant d'âmes prêtes et qui, en versant sur toute la France tant de sang généreux, montra combien, en dépit du progrès et de la diffusion des doctrines philosophiques, la patrie contenait encore de hautes vertus et de cœurs fidèles. Avant ces témoignages sanglants, malgré les scandales extérieurs, malgré .l'affaiblissement du lien qui ratta- ■ chait la discipline de l'Église de France au centre
de la vérité, malgré les désordres et les faiblesses qui pouvaient déparer certaines congrégations religieuses, malgré toute la puissance conquise par Féconomie et la philosophie dans les conseils des rois, où elles semblaient disposer de la destinée des peuples ; les vertus, la piété, la prière et ses plus sublimes inspirations ne manquaient pas à la terre. Il est utile de les contempler et de les connaître pour comprendre combien les droits de la justice divine, qui n'ont pu être désarmés par ces merveilleux efforts, sont impérieux et puissants, ou plutôt pour pénétrer dans les mystères de cette justice, qui est si souvent une miséricorde, et qui, en retranchant aux peuples les avantages qu'ils poursuivent trop uniquement, leur prépare de plus brillantes et de plus sublimes couronnes. Nous avons déjà remarqué plusieurs fois dans ces volumes que, malgré les scandales de la Cour, le mauvais esprit de Paris et les corruptions d'une grande partie du peuple, la société, aux dernières heures de l'ancienne constitution de la France, conservait un grand sentiment de foi et produisait de hautes et touchantes vertus.
Pour juger l'état moral d'un peuple, il suffit presque toujours de connaître l'état moral de ceux qui le gouvernent ; il y a entre les princes et leurs sujets des ressemblances extraordinaires et frappantes. La maison de Bourbon donne comme un raccourci énergique et sincère de la société du
xviiie siècle. On ne Faura pas jugée quand on aura décrit les scandales de Louis XV, ni même quand on aura pénétré les illusions et les faiblesses de Louis XVI; qui ne se refusa, hélas ! à aucune expérience, et dont la foi si ferme et si sincère dans le fond du cœur et si bien obéie dans la conduite privée, ne guida pas la volonté royale abandonnée aux lumières philosophiques et livrée aux empiriques ; il faut encore compter les fleurs et les fruits merveilleux d'héroïsme et de sainteté que cette royale et grande maison de Bourbon produisait dans le moment même où s'amassait contre elle et contre son peuple une si redoutable tempête, fleurs et fruits qui ont brillé sur le trône, sur l'échafaud et dans le cloître. L'Église a déjà rendu témoignage aux héroïques vertus de la reine de Sardaigne : on la sollicite en outre de décider sur les mérites de madame Louise de France, fille de Louis XV, et tante de la Vénérable Glotilde de France (1).
Marie-Louise était la huitième fille de Louis XV. Elle est née en 1737 ; le roi avait déjà commencé la vie déplorable qu'il continua jusqu'à la mort. On a dit beaucoup de mai de ce roi ; et, quand on examine les scandales de sa conduite privée et tout le désordre qu'il causa dans le royaume, peut-être ne saurait-on en dire trop. Sous son règne le pou-
(1) La décision rendue le 19 juin 1793 et analysée à la fin de cette notice, nous autorise à donner à la fille de Louis XV le titre de Vénérable, attaché désormais à son nom de religion.
voir royal, entouré d'une auréole éclatante, était l'objet d'un respect trop grand, puisqu'il allait jusqu'au mépris et à l'oubli de Dieu. L'avocat Barbier, déplorant le mauvais exemple donné par le roi, qui n'avait pu remplir le devoir pascal (1739), trouvait que la cour de France était assez puissante et assez élevée pour obtenir de la cour de Rome une dispense telle que le fils aîné de l'Eglise, le Roi, pût en tout état et sans sacrilège, faire ses pàques en sûreté de conscience (1). Quand les gens de robe, qui se prétendaient les conseillers et les modérateurs de la royauté, en étaient là, faut-il s'étonner que le prince n'eût qu'une idée confuse de la haute mission qui lui était confiée et de cette sorte de sacerdoce dont son sacre l'avait revêtu ? Louis XV ne manquait ni d'intelligence ni même de bons instincts. Les sentiments de foi qui semblaient étrangers à ce cœur livré à tant d'abjections, n'y étaient cependant pas morts. Toutes les fois que le roi fut malade, ils reparurent avec vivacité et énergie. Lorsque la santé revenait, les bonnes dispositions étaient bientôt oubliées, il est vrai, et le prince retournait avec une nouvelle frénésie vers son vomissement. Il détestait néanmoins les maximes philosophiques qui abaissaient les obstacles devant sa passion, et tout en en tirant le plus triste profit, il ne dissimulait pas l'horreur qu'elles lui causaient.
(1) Journal historique et anecdotique du règne de Louis XV, tom. II.
Il les laissait se développer-autour de lui ; il profitait, pour l'assouvissement de ses désirs, de l'abaissement où elles réduisaient les caractères, et du succès qu'elles avaient à effacer du cœur et du front de ceux qui l'approchaient, ce noble et fier caractère de chrétien, dont il ne pouvait s'empêcher de reconnaître la grandeur. Il aimait et admirait l'archevêque de Paris, Christophe de Beaumont (1); mais il le laissait insulter, et l'exilait. Le prélat avait cependant grand crédit auprès de la famille royale; et il ne faut pas croire Barbier quand il affirme que l'archevêque était mal reçu à Versailles par la reine, le dauphin, la dauphine et Mesdames. L'époque où Barbier attribue ces mauvaises réceptions, qui auraient précédé le premier exil du prélat à Gonflans, se rapporte justement au temps où l'archevêque était le directeur de madame Louise, et lui faisait éprouver sa vocation en silence. Dans plusieurs occasions, Louis XV manifesta la plus vive répugnance contre les doctrines et les actes d'impiété propagés sous son règne, et montra son respect pour la doctrine qu'outrageait sa conduite. Un jour qu'il entrait à Gompiègne revenant de la chasse, il rencontra le saint Sacrement qu'on por-
(1) Christophe de Beaumont du Repaire, né au diocèse de Sarlat en 1703, chanoine-comte de Saint- Jean, à Lyon, évêque de Bayonne en 1741, archevêque de Vienne en 1745 et de Paris en 1746, mort le 12 décembre 1781, après avoir durant son long et charitable épiscopat confessé sa foi et son attachement à l'Eglise de diverses manières.
tait à un malade : il arrêta son équipage et suivit le saint Sacrement; il voulait même entrer clans la maison du pauvre agonisant, et ne s'arrêta que sur les représentations qui lui furent faites du caractère contagieux de la maladie. Il resta du moins à la porte de la maison à genoux, par terre, tout le temps que dura l'administration des sacrements.
Ce qu'il y avait de plus vivant dans le cœur du roi, était l'affection qu'il portait à ses enfants. Madame Louise et sa sœur Sophie avaient été élevées à Fontevrault ; lorsqu'elles revinrent à Versailles (1730), le roi « les a embrassées l'une après l'autre pendant un quart d'heure, même en pleurant comme un bon père de famille bourgeois de Paris », dit Barbier (1). Toute cette nombreuse famille royale était désolée de la conduite du roi et avait reçu de la rein3 une impression de piété que les exemples paternels n'affaiblirent jamais. Il est inutile déparier de la reine elle-même et du dauphin. L'aînée de la famille, Madame Henriette, morte à vingt-quatre ans, était une sainte, selon Madame Louise, qui se connaissait en sainteté. Les autres sœurs n'étaient indignes ni de leur aînée ni de leur admirable cadette.
Celle-ci, dès ses premières années, avait témoigné, au milieu d'une vivacité extrême de caractère, une grande disposition à aimer Dieu, Elle avait pour
(1) Journal historique du règne de Louis XV, loin. HT.
les enseignements de la religion une docilité charmanie et un vif désir de- les pratiquer clans leur intégrité. Tout enfant, elle priait un jour dans son petit oratoire : elle vint à se rappeler cette parole de l'Évangile : Lorsque deux ou trois seront rassemblés pour prier en mon nom, je me trouverai au milieu d'eux. Aussitôt, appelant ses femmes, elle leur dit :
« Mettez-vous à genoux et priez avec moi, alors Notre-Seigneur sera au milieu de nous. »
Quand on parle de l'éducation des princes, on est assez disposé à croire que leurs caprices sont toujours respectés et que Ton fait d'eux des enfants gâtés. Les véritables enseignements de l'histoire ne sanctionnent pas précisément cette première vue de l'éducation royale, que les libéraux de la Restauration se sont appliqués à certifier et que la démocratie ne néglige pas. Ce qu'on sait de l'éducation de Louis XIV n'est pas pour faire croire à l'existence de ce jeune compagnon destiné à recevoir le fouet pour les fautes du roi. Les Mémoires deDubois suffisent à édifier complètement sur ce point (1). Ce que les mêmes Mémoires rapportent du régime auquel était soumis le Dauphin sous le gouvernement de Bossuet et de M. de Montausier, serait pour faire
(1) Les Notices historiques sur le XVIIe siècle (1 vol. in-8, Paris, 1859, chezGaume) contiennent sur l'éducation du dauphin des extraits très curieux de ces mémoires inédits de Dubois de Lesfourmière, valet de chambre de Louis XIV.
croire à une rigueur excessive plutôt qu'à une excessive douceur. L'éducation du duc de Bourgogne par Fénelon est assez connue pour qu'il soit inutile de la rappeler. Nulle part on ne trouve trace de ces excès de condescendance dont on a trop cherché à évoquer les fantômes. Le grand art de l'éducation auprès des princes consiste justement à les prémunir contre la flatterie, qui doit les entourer et qui se prépare à les corrompre. L'éducation donnée à Fontevrault à Madame Louise n'eut sans doute pas besoin du moyen de rigueur qu'Anne d'Autriche employait auprès de Louis XIV (1) et que Montausier et Bossuet n/ont remplacé que fort peu avantageusement auprès du dauphin. Toutefois, les vivacités de la princesse étaient réprimées et les saillies de son orgueil étaient contenues. Les principes de religion venaient surtout en aide.
Un jour la princesse s'emporta contre une de ses femmes,
— Je suis la fille de votre roi, dit-elle arrogamment,
— Et moi, je suis la fille de votre Dieu, lui fut-il répondu plus heureusement que n'aurait su faire le plus insolent des démocrates.
La jeune princesse tenait aux cérémonies de l'étiquette et voulait qu'on gardât vis-à-vis d'elle toutes les formes réglées pour son service. Quand elle
(1) Les Mémoires de Dubois signalent quelques circonstances où le roi reçut le fouet ou en fut menacé.
s'était laissée aller à quelque mouvement de hauteur, la gouvernante ordonnait aux femmes de s'abstenir de ces déférences; et si la princesse se plaignait, on lui répondait qu'une princesse doit d'abord être sans hauteur et parler toujours avec bonté aux gens de son service, qui oublieraient ainsi avec raison sa qualité toutes les fois qu'ellemême y dérogerait. J'insiste sur ces petits détails, moins à cause de la princesse qu'ils concernent qu'à cause des préjugés qu'on se fait sur l'éducation des
princes.
Madame Louise, d'ailleurs, profitait des bons soins qu'on avait d'elle. Sa piété était ardente, sa foi vive ; elle s'intéressait à la gloire de Dieu, et sa jeune imagination cherchait tout ce qui pouvait l'exalter. On connaît l'anecdote de ce péché bizarre, dont la princesse, au moment de faire sa première communion, s'accusait avec honte, ayant souhaité d'être née turque, disait-elle, afin d'avoir la gloire de faire une abjuration éclatante du mahométisme pour embrasser la religion catholique. On lui dit alors que, sans abjurer le mahométisme, sa naissance lui procurerait un jour l'avantage de manifester son zèle pour la gloire de Dieu et la religion, en abjurant à la cour les maximes du monde.
Déjà son jeune cœur allait plus loin dans ses désirs ; elle se promettait d'être uniquement au céleste Époux. Elle ignorait vers quelle famille religieuse la . porterait la volonté de Dieu. Elle avait quatorze ans
lorsqu'elle parut à la cour ; ce qu'elle vit alors confirma les secrets désirs de son âme. Les scandales de la conduite du roi la poussaient et la pressaient de faire pénitence. Les mémoires contemporains nous la dépeignent moins belle et moins blanche que sa sœur Sophie, petite et jolie néanmoins, gaie et pleine d'esprit. La princesse, dans sa correspondance, ne se montre pas sous un jour aussi avantageux : elle parle du défaut de sa taille comme d'une difformité complète ; mais je crois que sur ce point on peut repousser son témoignage. Sa volonté était de se vaincre et de se vaincre en tout. La vivacité de son caractère, le secret orgueil de son esprit, lui donnèrent à travailler. Elle était si appliquée à se contenir, à se prêter à tout, qu'on ne pouvait s'empêcher de reconnaître qu'elle était plus faite pour le couvent que pour la cour.
« Voyez ma Louise, disait la reine, elle finira par se faire Carmélite. »
Ce n'était pas un simple hasard qui mettait ce nom sur les lèvres de la reine. La Providence avait déjà tourné vers le Garmel les désirs et les intentions de la fille du roi. Habituée aux délices et aux splendeurs de Versailles, elle tentait sans doute une entreprise hardie en voulant se soumettre aux austérités et aux humiliations du Garmel. L'archevêque de Paris, le grand et courageux Christophe de Beaumont, avait conseillé à la princesse de garder le silence sur cet attrait et d'éprouver sa vocation avant
de l'annoncer. La princesse s'était mise à l'œuvre avec intrépidité ; avec une admirable patience, pendant dix-huit ans elle travailla sans cesse à rapprocher sa vie royale et magnifique des pauvretés qu'elle ambitionnait. Elle s'appliquait à quitter toutes les délicatesses où elle avait été nourrie : sa table avait été longtemps difficile à servir, et la faiblesse de son estomac ajoutait peut-être aux exigences de son goût. Elle voulut triompher des uns et des autres, n'avoir plus de choix et se satisfaire de tout ce qui lui était présenté. Aucune privation ne semblait devoir lui être plus douloureuse que la privation du linge : elle s'y essaya à l'avance, et s'étant procuré la tunique de serge portée par les Carmélites, elle la revêtait souvent : elle employait les instruments de pénitence. Elle avait la règle de Sainte-Thérèse ; elle la lisait, la méditait, cherchait à en accomplir dans le secret toutes les prescriptions. Elle usait de ruse et de prudence ; personne ne soupçonnait son dessein ni surtout ses essais. Chaque jour elle se proposait un nouveau retranchement. La délicatesse de ses organes avait été exagérée encore par tous les raffinements de sa vie splendide. Elle redoutait extrêmement les mauvaises odeurs : celle du suif lui était particulièrement désagréable ; elle songea qu'au Carmel on n'usait point de bougie ; elle se procura de la chandelle, et quand elle était seule elle l'allumait et faisait souffrir ses répugnances. Elle avait un rè-
glement de vie, elle multipliait ses prières, elle demandait avec larmes et avec insistance la grâce d'embrasser la vie des Filles de Sainte Thérèse. Son goût pour le sacrifice s'augmentait du désir de s'offrir a Dieu comme victime et comme holocauste pour obtenir la conversion de son père.
À cette époque, le Carmel avait subi de cruelles épreuves : l'hérésie s'y était introduite, y avait suscité des désordres, et on avait eu beaucoup de peine à l'en bannir. Les monastères recommençaient à édifier le monde, et la reine les visitait souvent. Gomme elle eût fait au xvne siècle, elle rencontrait souvent dans leur enceinte les membres des plus nobles familles de France. Elle se vantait d'avoir une affection spéciale pour le couvent de Gompiègne; le dauphin aimait surtout celui de la rue de Grenelle, à Paris ; et le roi disait aussi porter un intérêt particulier aux Carmélites de Saint-Denis.
« Ce sont les miennes, » disait-il.
L'affection qu'il leur portait était peu active et surtout peu aumônière. Le couvent de Saint-Denis, un des plus réguliers et des plus austères, était dans un grand besoin. L'iasuffisance du temporel ajoutait de grandes privations aux austérités des religieuses, et on craignait même qu'elles ne fussent obligées de le quitter et de chercher ailleurs des moyens de vie, qui leur manquaient absolument. La supérieure, dans cette détresse, avait fait un vœu pour obtenir de la divine Providence un sujet doué
d'une excellente vocation et pourvu d'une dot assez considérable pour payer les dettes de la maison, assurer sa subsistance et faire réparer l'église. Une des sœurs disait à ce propos qu'il ne fallait rien moins assurément qu'une Fille de France.
Le 8 février 1770, on commença, au monastère de Saint-Denis, une neuvaine pour obtenir la réalisation du vœu de la supérieure.
La reine de France était morte; et dans la gloire où ses vertus l'avaient sans doute portée, elle attirait les bénédictions les plus précieuses sur ses enfants. L'archevêque de Paris autorisa enfin Madame Louise de France à suivre une vocation si longtemps conservée et éprouvée, et il se chargea d'en porter la parole au roi. Louis XV fut surpris et frappé au cœur : il chancela et se récria à plusieurs reprises sur la cruauté de cette détermination :
« Si c'est Dieu qui me demande ma fille, ajoutat-il enfin, je ne puis ni ne dois la lui refuser ! »
Il apprit avec étonnement les longues préparations de la princesse, et s'assura que son projet était définitif. Il demanda cependant quinze jours avant de donner sa réponse. Le 16 février 1770, tandis qu'on faisait à Saint-Denis la clôture de la neuvaine dont nous avons parlé, le roi donnait à Madame Louise la permission de suivre son attrait.
Libre de son choix, l'heureuse fille du roi, tout *en remerciant Dieu avec effusion, promenait sa
pensée sur les divers monastères dont les portes lui seraient désormais ouvertes. Divers liens semblaient l'attacher au monastère de la rue de Grenelle, à Paris: c était là que sa vocation s'était déterminée, et elle portait une vive affection à plusieurs des religieuses de cette communauté. Mais cette âme jalouse de la perfection craignait justement de mêler quelques consolations de la nature et partant de mettre quelques réserves au sacrifice absolu qu'elle voulait faire d'elle-même. Elle eut recours à l'obéissance, et sans rien déterminer, voulut voir le supérieur des religieuses de la rue de Grenelle. Il était malade et dans l'impossibilité de se rendre à Tappel de la princesse. A son défaut, celle-ci, dans son impatience de profiter des permissions du roi, s'adressa au supérieur des Carmélites de Saint- Denis, qui était à Versailles, mais avec qui la princesse n'avait eu jusque-là aucune relation. Elle croyait, d'ailleurs, n'avoir pris aucune détermination ; et rien ne lui avait encore recommandé le monastère de Saint-Denis. Néanmoins, sitôt qu'elle vit l'abbé Bertin (1), elle lui dit :
— Je vais me faire Carmélite : ce sera dans le couvent de Saint-Denis, dont vous êtes supérieur ; j'ai besoin de votre permission pour y entrer, et je désire y entrer sans délai.
(1) L'abbé Bertin, conseiller d'État, était frère de l'ancien contrôleur général des linances (novembre 1759-décembre 1763), et ministre d'Etat, né en Périgord en 1719 et mort à Paris en 1792.
Rien n'avait transpiré jusque-là du projet de la princesse. Le roi et l'archevêque de Paris étaient ses seuls confidents ; et on comprend Fétonnement de l'abbé Bertin à cette brusque confidence. Ses objections portèrent sur la vocation même qui avait besoin d'être éprouvée, sur la nécessité de ne rien décider sans conseil, sur la difficulté d'obtenir le consentement du roi ; madame Louise avait réponse à tout. Les réponses furent encore victorieuses sur les obstacles qu'on pouvait tirer de l'état de santé de la princesse, de la rigueur du Garmel, des austérités particulières en usage clans le monastère de Saint-Denis, et de l'extrême pauvreté où était réduite cette maison. L'exécution, cependant, dut souffrir encore quelques lenteurs, au gré du zèle de la prétendante. Elle ne quitta Verseilles que le 11 avril. L'abbé Bertin voulut prendre ses ordres, afin de faire préparer pour son arrivée un logement un peu plus convenable que la cellule des pauvres Carmélites de Saint-Denis. L'héroïque princesse, jalouse, dès les premiers pas, de marcher sur toute la nature, s'opposa à la moindre modification en sa faveur: quelques dispositions, néanmoins, parurent indispensables au supérieur; et il fit à l'avance préparer dans l'intérieur du couvent un petit logement pour le roi quand il voudrait visiter sa fille.
Le secret le plus absolu avait été conservé sur les projets de la princesse : elle craignait en les révélant d'alarmer l'affection de ses sœurs, qui auraient
pu tenter de faire revenir le roi sur sa détermination. Les Carmélites, de leur côté, ne comprenaient rien à l'esprit de dépense manifesté tout à coup par leur supérieur; quoique ces dépenses fussent bien minimes, elles excédaient tellement leurs ressources, que les saintes filles faisaient acte d'abnégation en se soumettant à ses volontés.
Le 11 avril 1770, jour du mercredi saint, Madame Louise ayant terminé ses préparatifs, quitta Versailles de grand matin, annonçant qu'elle allait entendre la messe à Saint-Denis. M. l'abbé Bertin l'avait précédée; il fit assembler la communauté, lui adressa une pieuse exhortation et prévint les religieuses que Madame Louise allait venir entendre la messe clans leur chœur et qu'elle désirait être reçue sans cérémonie.
« On remarquait de rémotion dans la parole de l'excellent supérieur, dit un historien, et il paraissait n'être pas exempt de quelque préoccupation non étrangère à son discours. Le bruit d'une voiture vint l'interrompre : c'était celle de la princesse. Après avoir recommandé aux religieuses d'ouvrir sans délai, M. l'abbé Bertin sortit du parloir ; mais déjà le carrosse était entré dans la cour. Madame Louise en était descendue et demandait à entrer aussitôt. La bonne tourière, sœur Marianne, bien éloignée de soupçonner la présence d'une princesse, lui répondit :
ce — Ah ! mademoiselle, nos mères n'ouvrent pas
comme ça leur porte; dites-moi qui vous voulez voir, et d'ailleurs elles sont au parloir avec M. le supérieur.
« n est absolument nécessaire que j'entre sans retard, répétait Madame Louise.
« Elle prévint sa dame d'honneur que, pour ne pas troubler le silence du monastère, elle y entrerait seule, et qu'ensuite elle irait la rejoindre. M. le supérieur se présenta alors à la princesse et lui dit qu'on allait ouvrir à l'instant. Les minutes lui étaient aussi longues que des heures. Craignant toujours qu'on ne la découvrît et ne l'arrêtât dans ses projets, elle croyait ne pouvoir être protégée que par les murs du cloître contre l'affection des siens.
« je pourrai, au besoin, dit-elle à M. l'abbé Bertin, certifier l'exacte clôture de vos filles, qui est telle que par vos ordres mêmes et vous présent, on a bien de la peine à pénétrer chez elles.
« Enfin la porte s'ouvre, et Madame Louise de France, pénétrée d'un profond mépris pour toutes les pompes du siècle et ses pauvres joies, le cœur rempli d'une tendre affection pour Jésus crucifié, entre à sa suite clans la voie du Calvaire : heureuse, a-t-elle dit, comme si elle entrait au ciel, parce qu'elle a compris que le souverain bonheur ici-bas est de consacrer sa vie à donner à Dieu des marques de son amour et de sa reconnaissance.
« Elle salua les religieuses avec bonté et demanda ♦ à parler seule au tour à sa dame d'honneur et à son
écuyer. Elle leur annonça qu'elle ne devait plus sortir du monastère, où elle n'était venue qu'afin d'y être religieuse, A cette nouvelle, madame de Chistel pousse un cri perçant, les tourières accourent et voient la dame et l'écuyer livrés à une étrange désolation; celle-là se trouve mal, tout le monde à l'extérieur de la maison est informé de ce qui se passe, chacun est troublé, saisi, tremblant, stupéfait...
ce Aussitôt que la princesse eut congédié son monde, la communauté fut introduite au tour pour lui offrir ses hommages. Elle parla à toutes les religieuses avec une amabilité ravissante; puis s'adressant à la Mère prieure :
« — Il paraît, lui dit-elle, que votre communauté n'est pas des plus nombreuses?
« . — Non, Madame ; il y en a une raison bien naturelle.
« — Et quelle raison donc?
« — C'est, Madame, que nous sommes excessivement pauvres.
« — Avez-vous des novices?
« — Aucune, Madame, depuis plusieurs années.
« — Et des postulantes?
« — Nous en avons deux.
« — Sont-elles bien âgées?
ce — L'une est fort jeune, l'autre a quarante ans ; elles doivent se présenter précisément aujourd'hui.
« — Aujourd'hui, c'est fort heureux! je voudrais
bien, par l'amitié que j'ai pour les Carmélites, vous porter bonheur en venant vous voir... Mais, mesdames, c'est l'heure de votre messe, et je suis venue pour l'entendre avec vous. Nul dérangement, je vous prie ; suivez vos usages et vos cérémonies sans songera moi que pour me recommander à Dieu; je prie celles d'entre vous qui auront le bonheur de communier à cette messe de le faire à mon intention.
« Pendant que la communauté se rendait au chœur, Madame Louise demanda M. l'abbé Bertin au parloir; elle lui recommanda particulièrement de bien informer nos Mères que son dessein était de suivre la règle en tout point, sans accepter la moindre distinction. Elle alla ensuite à la messe et refusa le prie-Dieu qu'on lui avait préparé. Durant le saint sacrifice, elle versa d'abondantes larmes ; mais c'étaient des larmes de joie, ainsi qu'elle l'avoua elle-même. Il lui semblait qu'elle n'avait plus rien à souhaiter sur la terre : ses fers étaient brisés, elle se voyait dans l'asile vers lequel elle avait si longtemps et si ardemment soupiré; enfin, elle était tout à Dieu ! Le frémissement de la nature en présence de tant de moyens préparés pour sa destruction, se fit, il est vrai, sentir; mais ce ne pouvait être qu'un sujet de joie pour la courageuse princesse, parce que cette souffrance, inhérente à la vie qu'elle embrassait, était l'objet de son choix.
« La messe fut célébrée par M. l'abbé Douzan-
ville, chapelain du monastère : il avait appris peu auparavant l'entrée et le projet de Madame Louise, et était vivement attendri à la vue d'une marque si touchante de la protection de la sainte Vierge sur sa famille désolée. Son émotion l'interrompit plusieurs fois durant le saint sacrifice, et son cœur s'élevait ardent vers le ciel en offrant la victime eucharistique pour un si digne sujet. Au lieu des distractions que cause la réception des grands, toutes les religieuses sentirent pendant la messe une ferveur inaccoutumée.
« A l'issue de ce saint exercice, la communauté fut appelée au parloir par M. le supérieur, tandis que la princesse demeura seule à prier. Il était enfin permis à ce bon père de verser dans le cœur de ses filles les consolations surabondantes dont le sien était inondé. Par quelques paroles de feu, il excite dans leurs âmes les plus tendres sentiments d amour envers Jésus et Marie, et leur apprend qu'elles ont obtenu de la bonté divine ce qu'elles imploraient avec tant de sollicitude : Madame Louise ne devant plus sortir du monastère, où elle n'était venu# qu'à dessein de se faire Carmélite.
« A ces paroles, nos Mères demeurent interdites d'étonnement; elles lèvent les yeux au ciel, et n'ont que des larmes et des soupirs pour exprimer l'excès de leur joie. Quelques-unes croient s'être méprises.
« — Oui, reprend M. l'abbé Bertin, Madame
Louise veut être Carmélite et veut l'être ici : le roi y consent; et ce qui doit augmenter votre bonheur, c'est que la princesse m'a chargé de vous prévenir qu'elle voulait être Carmélite sans adoucissements et sans distinctions, et que le plus grand chagrin que vous pouviez lui donner serait de vous souvenir du rang élevé d'où elle ne descend que pour être en tout votre égale et vraie fille de sainte Thérèse. Ce sentiment d'humilité est tellement dans son cœur, qu'elle voulait exiger que je vous fisse un devoir cle la traiter en tout comme une postulante ordinaire. Au reste, vous allez l'entendre elle-même, cette auguste compagne, et vous apprendrez de sa bouche les motifs de sa retraite parmi vous : je suis convenu avec elle que je la ferai prévenir lorsque vous seriez assemblées.
ce On peut imaginer quels furent surtout les sentiments de la mère Anne cle Saint-Alexis (1) à la vue de cette effusion des miséricordes divines... A l'invitation de M. le supérieur, elle se lève, prend avec elle quelques-unes des religieuses et se rend au chœur. Dès que la princesse l'aperçoit, elle se met en devoir de la suivre. Les cœurs sont si émus que
(1) Marie-Anne Greay, d'origine irlandaise et dont le père était attaché à Jacques II, née à Saint-Germain le 22 août 1702, entra au Carmel de Pontoise en 1728 : maîtresse des novices à Saint- Denis en 1745 et ensuite à Paris et à Troyes ; elle avait été élue prieure de Saint-Denis en 1758, et elle ne quitta plus cette maison dont elle fut plusieurs fois encore supérieure et où elle est morte le 10 novembre 1777.
de part et d'autre on garde le plus profond silence en allant au parloir. Madame Louise y entrant tombe à genoux aux pieds des religieuses, qui se prosternent de leur côté, et elle leur dit d'un ton ferme et affectueux :
« — Je vous supplie toutes, mesdames, de me faire la grâce de me recevoir parmi vous, de me regarder comme votre sœur, d'oublier ce que j'ai été dans le monde et de prier Dieu pour le roi et pour moi. Je désire de tout mon cœur être Carmélite, et je tâcherai, avec la grâce de Dieu et le secours de vos prières, de devenir bonne Carmélite.
ce A peine eut-elle uni de parler, que les sanglots comprimés éclatèrent de toutes parts : les pleurs ne tarissaient pas. La mère prieure s'approcha de la princesse, lui baisa les mains avec les marques de la plus respectueuse tendresse, et la pria de se relever. Madame Louise l'embrassa, et puis tour à tour chacune des religieuses, auxquelles elle dit :
« — Eh bien ! mesdames, c'est ma belle humeur qui rend vos pleurs intarissables ?
« Puis, s'approchant de-la grille, elle ajouta :
« — Et vous aussi, monsieur le supérieur, vous pleurez !
« M. l'abbé Bertin, témoin de ce qui venait d'avoir lieu, était si fort attendri qu'il ne put répondre un seul mot. »
Voilà un intérieur de couvent aussi digne d'arrêter l'attention, assurément, que celui de la fameuse
journée du Guichet, à Porl-Royal, dont les littérateurs de notre siècle ont célébré l'héroïsme.
Il y avait dix-huit ans que Madame Louise aspirait après ce jour ; si l'accomplissement cle ces longs désirs remplissait son cœur de joie, les vœux des Carmélites de Saint-Denis étaient aussi comblés et l'avenir de leur pauvre maison paraissait assuré. Une appréhension cependant tourmentait encore ces âmes énergiques au milieu de leurs joies : elles redoutaient que la présence de la princesse n'apportât quelques adoucissements à raustérilé de leur vie. Dès les premiers moments ces scrupules se dissipèrent. Madame Louise, ou plutôt, pour la nommer du nom qu'elle connut uniquement désormais, la sœur Thérèse de Saint-Augustin montra que sa longue préparation n'avait pas été vaine. Tout lui agréait et tout lui sourait au couvent.
« On respire ici la gaieté du ciel, » écrivait-elle.
Elle supportait avec peine les petits adoucissements que la sagesse des supérieurs accorde aux postulantes pour les familiariser peu à peu aux rigueurs de la règle. Dès le premier jour, elle supplia qu'on la laissât expérimenter de la paillasse piquée qui compose tout le lit des Carmélites, et elle montra son obéissance en sacrifiant la mortification qu'elle ambitionnait. Mais, si elle était privée de la couche dure des Carmélites, ses autres petits meubles étaient tout à fait réguliers, et l'usage dut lui, en paraître assez étrange, remarque son aimable
historien. Toutes les mortifications de Versailles étaient, en effet, peu de chose devant la pauvreté du Garmel. Pour la première fois de sa vie, le soir de son arrivée au couvent, la princesse mit la main à sa toilette : une Sœur lui aida un peu, mais elle fut bientôt à même de se passer de secours. Ce premier jour, dans rémotion oh son départ avait jeté la cour et surtout sa maison, les femmes de la princesse oublièrent de lui envoyer les petits effets à son usage.
— Je prie la Sœur portière, dit la postulante, cle me procurer un bonnet cle nuit des tourières, ne croyant pas qu'il me soit permis de porter ceux des religieuses.
Ces sentiments d'humilité ne se démentirent pas. La sœur Thérèse de Saint-Augustin prit son rang : elle occupait la dernière place au chœur comme au réfectoire et dans tous les endroits où se réunissait la communauté : elle se mettait à genoux devant la Mère prieure pour demander la moindre permission. Elle éclairait les religieuses, allumait leurs lampes, ouvrait et fermait les portes du chœur, balayait et frottait les planchers.
Dans ces divers emplois de Marthe où elle était si complètement novice , il lui arriva quelques petites aventures ; et son avidité pour les œuvres les plus basses était contenue par l'obéissance qui lui ordonnait cle s'en abstenir. Elle avait demandé comme une grâce d'aider les Sœurs du voile blancà
laver la vaisselle : la Mère prieure lui avait répondu qu'on dispensait de ces fonctions les postulantes en robes de soie : l'esprit de pauvreté ne permettant pas d'user dans ce travail des vêtements qui pouvaient servir utilement à la sacristie. La sœur Thérèse de Saint-Augustin écrivit tout de suite au roi pour le prier d'ordonner qu'on lui envoyât un costume en rapport avec les travaux auxquels elle voulait s'exercer.
Les dames de la cour, sans doute, ignoraient à quels travaux pouvait s'employer une Carmélite, et une Carmélite du sang royal; elles crurent exécuter les ordres du roi en envoyant à la sœur Thérèse de Saint-Augustin ce qu'on appelait alors un manteau de lit en taffetas couleur de rose. Comme cette nuance ne peut être employée à la sacristie et que l'habit n'avait pas beaucoup d'ampleur, on laissa à la princesse la liberté cle travailler à la cuisine. Dans ce milieu tout nouveau pour elle, son premier soin fut de considérer ce que faisaient les autres ; elle vit ses Sœurs occupées à récurer les casseroles. Un peu téméraire peut-être dans son zèle, elle s'embarqua aussitôt dans une grande entreprise, et s'empara d'un énorme chaudron; croyant les instances qu'on lui fit de le quitter, dictées par les égards qu'on gardait pour ce qu'elle appelait son immortification et sa délicatesse, elle défendit son choix et se mit à l'œuvre, frottant avec ardeur l'intérieur et l'extérieur de ce chaudron
comme elle avait vu faire pour les casseroles : l'habit de taffetas couleur de rose se trouva bien de fête, et les forces de la princesse s'usèrent en vain, le vilain chaudron s'obstina à rester noir. Les Sœurs étaient édifiées, confuses et récréées en même temps de voir l'embarras de la princesse. Elles l'avertirent enfin que les chaudrons ne se lavent que d'un côté !
— Je ne m'en serais pas doutée, répondit la postulante, et j'espère, en m'appliquant, pouvoir mieux vous aider dans la suite.
Elle ne se décourageait pas; et pour la détourner des travaux les plus pénibles qu'elle eût voulu toujours entreprendre, il fallait l'humilier et lui dire qu'il était inutile de l'employer à des besognes qu'on était obligé de recommencer après qu'elle les avait faites.
Tout le désir de la sœur Thérèse de Saint-Augustin était d'oublier et de faire oublier ce qu'elle avait été dans le monde. Dans les premiers temps, on eut quelques attentions pour elle; mais ces attentions ne comblèrent pas l'abîme qui séparait la vie du Carmel de celle de la cour. Le surlendemain de l'arrivée de Madame Louise était le vendredi saint ; ce jour-là on ne fait qu'un repas au Carmel : assises par terre, les religieuses prennent un peu de pain et d'eau. On ne voulut pas soumettre la nouvelle postulante à une telle extrémité; on la fit asseoir sur un banc de bois, et on lui servit une
soupe à l'eau et des lentilles qu'elle mangea sur ses genoux. Quelquefois les attentions qu'on voulait avoir pour elle devenaient de nouveaux sujets de mortification. Ainsi, pour lui adoucir les rigueurs du maigre, les supérieurs ordonnèrent qu'on lui servît du poisson ; ils ignoraient la répugnance de la princesse pour cet aliment; la Carmélite n'en témoigna rien, et on ne se douta pas qu'elle eût à vaincre son goût.
Néanmoins, toute distinction lui était pénible ; son grand désir était de se voir confondue avec ses Sœurs. Le roi entrait dans les désirs de sa fille. Sa volonté fut invoquée plus d'une fois par les religieuses, qui tenaient à ménager la santé de leur postulante, et par la postulante, qui tenait à être affranchie de tous les égards jusque-là dus à sa naissance. Ces appels à l'autorité séculière étaient tout pacifiques ; et il faut rendre justice à l'esprit de sagesse et de foi qui dirigea les décisions de Louis XV. Dès les premiers jours, et sans attendre que sa fille eût reçu le voile, il approuva le retranchement des honneurs qu'on aurait voulu rendre quelque temps encore h la princesse. Il trouvait juste qu'elle fût placée après les religieuses, mais il reconnaissait l'utilité des ménagements qu'on prenait de sa santé, afin, disait-il, qu'elle puisse aller jusqu'au but qu'elle s'est proposé en quittant la cour, et qu'en en faisant trop tout d'abord elle ne se mette pas hors d'état de remplir cette vocation.
Dans toutes les relations du roi avec sa fille, on remarque une tendresse, un respect même et un esprit de foi qui étonnent de la part de ce malheureux prince. Il était bien éloigné des coutumes de saint Louis, et le Carmel de Saint-Denis fut le premier couvent où Louis XV ait pénétré. Il y apporta de la réserve et de la délicatesse. Il entrait seul dans le monastère, ne laissant pénétrer aucun homme de sa suite au delà de la clôture, pas même le capitaine de ses gardes, à qui il disait qu'il serait bien gardé par les Carmélites. Il allait jusqu'à la cellule de sa fille : elle était, nous le savons, tout à fait régulière : les premières fois, il en admira avec étonnement la pauvreté : le lit, après les premiers huit jours, était devenu tout conforme à la règle, et le roi le trouvait bien dur. Dans une de ses visites, passant près de la cuisine, il voulut voir ce qu'on préparait pour le souper. Mais on lui dit que le repas étant à six heures, on allumait le feu à cinq seulement. Il s'étonna beaucoup, mais comme, ajoute l'historien, sa fille l'assura en même temps qu'elle se portait mieux qu'à Versailles, il ne garda aucun ressentiment contre la froide cuisine des Carmélites. Tout le siècle était aussi éloigné que le roi des sentiments et des habitudes de saint Louis. Les pieuses princesses, sœurs de la postulante, trouvaient étranges et nouvelles les coutumes qu'elles voyaient au Carmel quand elles venaient visiter leur sœur.
La sœur Thérèse de Saint-Augustin modérait d'ailleurs les visites royales .autant qu'elle pouvait ; et tout en s'acquittant de ce qu'elle devait à la bienséance et à sa famille, elle était surtout jalouse de toutes les observances qu'elle avait embrassées. Au milieu du respect que les religieuses avaient peine à vaincre, et que la princesse appelait l'expiation de sa naissance, une d'entre elles, la sœur Julie, s'était fait remarquer par une certaine facilité à la prévenir de ses défauts et des manquements qu'elle pouvait faire à la règle et aux usages. La princesse s'attacha à elle, et sa reconnaissance était si vive pour les vérités et les humiliations, qu'on ne lui épargnait pas, que le supérieur lui exprima un jour la crainte qu'elle ne tombât dans un attachement particulier pour cette religieuse :
— J'aime toutes mes Sœurs avec tendresse, répondit la sœur Thérèse de Saint-Augustin, mais je ne puis me défendre d'une affection de préférence pour celle qui a le courage de me faire connaître mes défauts.
La sœur Julie (1), de la famille Mac-Mahon, à l'arrivée de la princesse, lui avait été donnée pour ange, et avait été pendant huit jours chargée d'initier la postulante aux usages du Garmel. Gette reli-
(1) Julienne-Julie de Jésus, née en 173:2, entra au monastère de Saint-Denis en 1747, on fut élue prieure en 1779, y mourut dans d'excessives souffrances le 27 septembre 1785.
gieuse, d'une âme énergique et heureusement douée, considérant toujours son but, savait y tendre à travers les obstacles.
« Ne soyez pas Carmélite à demi, » disait-elle à la princesse dont l'âme était si bien préparée à entendre ce conseil.
La sœur Julie ne se contentait pas d'un conseil vague : elle entrait dans le détail, et quand l'occasion s'en présentait, tout en approuvant ce qu'avait fait madame Louise de France, elle montrait ce qui restait à faire à la sœur Thérèse de Saint-Augustin. Celle-ci, avide de perfection, demanda que la sœur Julie fût chargée de surveiller toute sa conduite; elle croyait, disait-elle, ce secours nécessaire à une ci-devant princesse, qui a tant de mauvaises habitudes et que tout le monde craint d'avertir. La sœur Julie crut reconnaître que la princesse était destinée à devenir un modèle d'humilité et d'abnégation religieuse ; et elle s'appliqua à seconder ce dessein de la Providence, s'attachant à montrer à cette généreuse novice la mortification perpétuelle comme l'âme et l'essence de la vie qu'elle voulait embrasser, comme le glaive à deux tranchants dont parle l'Apôtre, attaquant d'une part tout l'extérieur et le sensible, et atteignant de l'autre jusqu'à l'intime de l'âme, pour immoler ainsi la victime dans toutes ses parties.
L'âme de la princesse était faite pour comprendre ces leçons : elle entra dans cette voie avec une
énergie et une volonté admirables. Toutes les Sœurs étaient émerveillées de l'humilité, de la dépendance, de l'obéissance, de la mortification et de l'assujettissement de cette fervente postulante.
« Heureuses d'en être les témoins, nous ne nous y accoutumons pas, disait l'une d'elles, et nous allons toujours, nous frappant la poitrine de confusion. »
Sur un signe de la sœur Julie, et sans même savoir en quoi elle avait failli, la princesse s'humiliait et tombait à genoux. Tandis que les postulantes ordinaires ébauchent dans ces commencements le travail de leur perfection, remarque notre historien, Madame Louise ne faisait qu'ajouter des traits précieux au tableau déjà parfait de ses incomparables vertus.
On pourrait multiplier les détails sur les retranchements de toutes sortes que s'imposait la sœur Thérèse de Saint- Augustin, et en dépeignant l'héroïque physionomie d'une sainte religieuse, montrer aussi tout l'intérieur de la vie du Garmel. Si les membres de la famille royale au xvme siècle étaient étonnés de ces austérités, les bourgeois du xixe pourraient participer à cet étonnement. Le sensualisme, la délicatesse, la mollesse, qui semblaient l'attribut des princes et des grands, se sont propagés aujourd'hui jusque parmi le peuple. Les lois de l'étiquette et de la représentation pouvaient flatter la vanité des puissants; elles leur imposaient
des devoirs qui les astreignaient à une vie de contrainte qui eût pu passer pour mortifiée, si elle eût été offerte à Dieu, Madame Louise, dans sa jeunesse, avait souvent admiré l'esprit d'abnégation et l'égalité d'âme témoignés par la reine au milieu de ses diverses obligations ; pour elle, elle trouvait plus douces les austérités du Garmel ; elle y sentait du moins une aide efficace qui lui faisait surmonter tous les obstacles ; elle supportait les jeûnes; son estomac s'accommodait des choux et des carottes qui étaient devenus son régime habituel. Elle avait, dans les commencements de sa vie de couvent, à souffrir de vives douleurs pour se mettre à genoux. Le bon Dieu céda à ses prières, la fortifia et lui donna la facilité de se tenir dans cette posture aussi longtemps que le désirait sa piété, sans en ressentir la moindre incommodité.
Tout le but de ses efforts était de s'unir à la vie commune ; mais les secours providentiels ne lui en diminuaient pas toutes les rigueurs : elle craignait le chaud, et son habit de bure l'accablait ; souvent elle le retrouvait le matin encore tout imprégné et humide des sueurs de la veille; elle craignait le froid, et le poids de cet habit ne l'en garantissait pas ; cependant, la règle ne souffre pas de feu au Garnie!, si ce n'est au temps de la récréation. La princesse souffrait du froid jusqu'à verser des larmes.
« Mais, disait-elle, ne faut-il pas offrir quelque chose à Dieu ? »
La sandale aussi la blessait, et ses jambes enflèrent ; on voulut la lui faire quitter.
ce Ah ! ma Mère, répondit-elle, il faudrait bien y revenir tôt ou tard ; laissez passer mon mal tout de suite. »
Ce ne fut pas une des moindres mortifications pour elle d'avoir à s'acquitter des charges de la communauté. Maîtresse des novices, elle prenait modèle sur ce qu'avait fait pour elle-même la sœur Julie, et tout en compatissant à leurs faiblesses, tout en leur rendant avec une complaisance toute maternelle les devoirs les plus bas, elle ne craignait pas de les mortifier et de les abaisser. Si les honneurs que cet emploi lui conférait l'humiliaient, ils étaient néanmoins moins pénibles pour elle que ceux qui lui furent imposés avec la charge de prieure, et ensuite avec celle de dépositaire.
L'état de délabrement de la maison imposa à la sœur Thérèse de Saint-Augustin des travaux dont les détails étaient contraires à son humeur et avaient été jusque-là tout à fait étrangers à son esprit. Il s'agissait de réparer ou de reconstruire la plupart des bâtiments du monastère. La prieure voulut s'acquitter de ces entreprises avec toute l'application qu'elles comportaient. Elle entra dans les plus petits détails des travaux, des comptes et des calculs, voulant apporter partout l'ordre et l'économie, et trouvant que l'esprit de pauvreté exigeait d'elle la plus grande vigilance. Tout en étant appliquée à ces
travaux, elle ne négligeait pas l'édifice spirituel. La régularité, l'austérité, l'humilité régnaient dans toute la maison, et nulle part autant que dans le cœur et dans la vie de l'héroïque prieure. La présence des ouvriers ne nuisit en rien à Tordre de la communauté. Les soins que prit l'admirable prieure pour empêcher la profanation du dimanche pendant toute la durée des travaux du couvent, montrent que sous les provocations de la philosophie, la discipline de la France était déjà bien relâchée sur cette observance. Lorsque, par ordre de la reine, on avait bâti une église et un couvent à Versailles, on n'avait jamais pu empêcher les ouvriers de travailler les dimanches et les fêtes.
« J'aimerais mieux mille fois, disait la mère Thérèse de Saint-Augustin, ne voir jamais notre église rebâtie, et courir le risque d'être écrasée ainsi que toutes nos Sœurs par sa chute, que de laisser commettre dans notre domicile une profanation comme celle-là. »
Ce ne fut pas une des moindres marques de la volonté et de la puissance de Madame Louise d'avoir écarté ce scandale du couvent de Saint-Denis. La profanation du dimanche était déjà une des plaies de la France.
« Ces pauvres gens, disait la mère Thérèse de Saint-Augustin en parlant des ouvriers, ces pauvres gens n'auraient pas même cette pensée, si elle n'était dans la tête des chefs qui les emploient. »
Les choses ont marché depuis ce temps : l'on peut dire que la coutume de la violation du repos dominical a pénétré jusqu'aux ouvriers, et que si les chefs ont fait violence pour implanter cet usage fatal, il ne disparaîtra pas aujourd'hui si la puissance civile ne s'en mêle et n'impose à tous, comme c'est son devoir, le respect de la loi de Dieu.
A la fin du xvme siècle, tout en profanant le dimanche, on demandait des concessions à l'Église, on la priait de s'accommoder aux idées de la philosophie et au progrès des moeurs, on lui demandait de se relâcher de sa discipline, de diminuer le nombre de ses fêtes, de supprimer tantôt une branche et tantôt une autre de l'arbre monastique, dont on s'appliquait en même temps à affaiblir la sève. La cognée est à la racine de l'institution monastique, s'écriait l'archevêque d'Arles, Dulau (1), qui devait plus tard confesser la foi de son sang. Il examinait alors en 1780 et flétrissait les travaux d'une commission royale instituée depuis 1766 pour travailler à la réforme des ordres religieux, sans recourir au Souverain Pontife, et dont tous les efforts n'avaient que fomenté des désordres et amené des ruines. Madame Louise n'était pas indifférente à ces atteintes portées à l'Église. Elle ne se contentait pas de multiplier ses prières et ses pénitences, de recomman* der à ses Filles et à ses Sœurs tant de sujets de
(1) Jean-Marie Dulau, né en 1734, archevêque d'Arles en 1775, massacré à Paris le 2 septembre 1792 dans la maison des Carmes. * T. II 12**
larmes et de gémissements. Du fond de son cloître elle élevait la voix avec énergie; elle réclamait les privilèges et les droits du sacrifice et de la prière, avec une éloquence qui sera surtout appréciée lorsque les Carmélites de l'ancien monastère de Saint-Denis, transporté aujourd'hui à Autun (1), auront, selon leur promesse, publié le recueil des divers écrits de leur vénérée mère. Elle s'attachait à montrer que les concessions faites aux passions du jour ne profitaient pas à l'Église et n'arrêtaient pas ses ennemis dans leur marche.
« WT de Beaumont, il y a trois ans, nous a ôté, écrivait-elle, quatorze fêtes sous la promesse que la police tiendrait la main à l'observation des autres. Tous les abus ont recommencé avant la première année ; et hier, fête des Rois, les boutiques de Paris étaient ouvertes et l'on criait tout dans les rues. »
La France n'était pas seule à faire cette guerre à l'Église, La souveraineté, qui, dans notre patrie, préludait avec une certaine modération à l'œuvre que la Révolution devait mener plus hardiment, la souveraineté, dans d'autres pays, agissait avec plus d'audace; l'empereur Joseph II ouvrait en Belgique une persécution déclarée contre les couvents. L'his-
(1) Le monastère de Saint-Denis a été rétabli ces dernières années. La première prieure a été la mère Thourel, principale instigatrice de cette restauration et auteur de la Vie de la mère Térèse de Saint-Augustin* (2 vol. — Lecoifre.)
toire est admirable de tout ce que déploya dans cette circonstance de charité et de courage la mère Thérèse de Saint-Augustin. Elle s'intéressa surtout aux Carmélites, leur multiplia les conseils et les encouragements ; elle soutint ses Sœurs dans les traverses extérieures et dans les tentations, les sollicita de rester fidèles à leur vocation, de ne pas rentrer dans le monde, et leur prépara des asiles en France. Elle reçut à Saint-Denis toute la communauté des Carmélites de Bruxelles : leur générosité, encouragée par la princesse, leur départ de Belgique, leur voyage et leur arrivée à Saint-Denis forment un des beaux épisodes de l'histoire des persécutions de l'Église dans ces derniers jours.
Les conseils que la mère Thérèse de Saint-Augustin donna dans ces circonstances aux Carmélites de Bruxelles, furent plus tard pratiqués par ses Filles elles-mêmes lorsque la Révolution vint profaner et renverser l'asile de Saint-Denis. La mère Louise- Maurice de Saint-Raphaël (1), surtout, qui avait été
(1) Louise-Maurice Hesselin de Mergé, née à Paris, le 6 février 1746, revêtit l'habit duCarmel à Saint-Denis le 20 octobre 1771, en présence de Mesdames Glotilde et Elisabeth de France; elle reçut le voile le 20 octobre 1773, des mains de Madame Elisabeth. Elue en 1780 prieure du Garmel de Besançon, elle y résista énergiquement à la Révolution et au schisme. Le 29 septembre 1792, elle fut expulsée par la force armée de son couvent, et quelque temps après mise en prison. Elle en sortit, mais ne voulut pas quitter des lieux où l'obéissance l'avait envoyée et où la retenaient ses vœux ; elle y vécut du travail de ses maius, dans la plus extrême pauvreté, jusqu'à ce qu'elle fût chassée de la ville. Elle s'installa
une des élèves de cette grande princesse, se conduisit selon les sentiments de son ancienne supérieure. Cette mère Maurice de Saint-Raphaël avait bien profité des leçons de l'auguste Carmélite ; elle avait reçu son esprit, et après les troubles de France, ce fut elle qui eut le bonheur et la gloire de réunir les anciennes de la communauté et de relever l'édifice spirituel où avait travaillé la princesse. Les Carmélites de Bruxelles formèrent, avec celles de Saint-Denis, une seule communauté, jusqu'au jour où la révolution française les chassa de leur pays d'adoption pour les renvoyer en Belgique D'autres communautés, fuyant les persécutions de Joseph II, avaient été déjà reçues à Saint-Denis, et de là s'étaient dirigées sur les divers monastères de France, qui leur avaient préparé un refuge.
dans le village de Beure auprès de Besançon et s'y signala encore par sa résistance au schisme et sa fidélité à l'Eglise. Elle n'en partit qu'en 1797, au mois de septembre, emmenant avec elle, en Piémont, auprès de la reine Clotilde, quelques carmélites du monastère de Dôle que la sainte reine fit entrer dans divers monastères de Savoie. En 1802, la mère Louise-Maurice de Saint- Raphaël put rentrer à Paris ; mais ce ne fut qu'en 1803, et grâce à une portion de l'héritage de sa mère qu'elle parvint à recueillir, qu'elle put convoquer quelques-unes de ses anciennes compagnes de Saint-Denis, et reformer une manière de Carmel régulier à Paris, rue Gassini. Elle mourut au sein de cette communauté restaurée, le 17 novembre 1837, à l'âge de 91 ans. Vingt ans environ après sa mort, la communauté du Carmel de Saint-Denis, après s'être transportée à Aulun, venait reprendre à Saint-Denis possession de l'ancien Carmel qu'avait habité et où avait régné la vénérable Thérèse de Saint-Augustin, Madame Louise de France.
Au milieu de toutes ces prières et de ces mortifications, la mère Thérèse de Saint-Augustin était inspirée par un désir continuel d'expiation. Quelque temps avant sa profession, le roi son père s'apitoyait sur la vie dure qu'elle allait mener.
« Il est vrai, ma vie est austère, répondit la novice, mais la pensée que je suis venue ici pour le salut de ceux que j'aime a quelque chose de consolant ! »
Toutes les fois qu'elle voyait le roi, elle trouvait moyen d'insinuer quelques mots sur les comptes à rendre à Dieu, sur la passion et l'agonie de Notre- Seigneur et autres matières utiles à rappeler aux puissants et aux débordés. Elle était prieure depuis quelques mois lorsque le roi tomba malade. Elle redoubla alors ses prières. Elle réclama celles de toutes les communautés du royaume. Elle demandait moins la vie que la conversion de son père. Elle multiplia aussi ses austérités, et comme on craignait qu'elle ne compromît sa santé, on lui fit quelques observations. »
« J'obéirai, dit-elle, à tout ce que vous me prescrirez; mais songez, je vous prie, que le roi se meurt ; songez que je suis venue ici pour son salut et pour le mien, et dites si je puis en faire trop pour une âme qui m'est si chère ! »
Tout en étant si bonne fille, elle restait prieure ; l'affection et les inquiétudes de son âme ne l'empêchaient pas de vaquer en paix et en liberté aux de-
voirs de sa charge. Après la mort du roi, en chantant l'office des morts, les religieuses, voyant l'affliction de leur Mère, fondaient en larmes et plusieurs fois la psalmodie eût été interrompue si l'héroïque prieure n'eût persévéré, paisiblement en apparence, à soutenir sa voix et à continuer le chant.
Elle eut la consolation d'entrevoir des gages de la miséricorde divine dans la mort du roi; mais à ses actions de grâces se mêlaient d'autres supplications. L'état général des affaires devenait de plus en plus inquiétant ; chaque assemblée du clergé faisait entendre des paroles prophétiques et réclamait avec instance l'intervention efficace du pouvoir pour protéger la foi du peuple et s'opposer aux ravages de la presse et aux entreprises de la philosophie. Le roi Louis XVI était excellent, plein de bonnes intentions ; il venait visiter sa vénérable tante, il assistait et prenait part au chant des offices ; mais il laissait dominer dans ses conseils la philosophie et l'économie, et comme le lui reprochait plus tard l'évêque de Glermont, M. de Bonal (1), il concourait à la Révolution. La victime était condamnée. Les prières et les vertus ne manquaient pas pour intercéder en sa faveur. Outre les mérites de la vénérable mère Thérèse de Saint-Augustin, les deux sœurs du roi, Glotilde etÉlisabeth, rivalisaient
(1) François de Bonal, né en 1734, évêque de Clermonten 1776, mort en Angleterre pendant l'émigration en 1800.
de grâces et de piété. Elles venaient souvent visiter leur tante, et madame Elisabeth surtout y trouvait un attrait qui faisait croire que le Garmel serait son partage. La Providence lui préparait de plus redoutables rigueurs. Un jour, la princesse avait manifesté le désir de servir le dîner de la communauté, et elle voulut remplir cet office selon les formes religieuses. Après avoir mis un tablier et baisé la terre, elle prit la planche sur laquelle étaient placées les portions des Sœurs et commença à les distribuer ; mais elle laissa glisser une portion à terre, et la prieure, élevant la voix, lui dit :
« Ma nièce, après une telle gaucherie la coupable doit baiser la terre. »
La princesse aussitôt accomplit la pénitence et continua son office sans autre accident.
Si les vertus de la famille royale pouvaient consoler le cœur de l'auguste Carmélite, elles ne suffisaient pas à tirer son âme de l'amertume. Elle ressentait toutes les atteintes portées aux communautés religieuses : les entreprises de la commission créée pour réformer les ordres monastiques paraissaient avoir pour but de les détruire; on procédait malgré l'avis des évoques , qu'on se gardait de consulter d'ailleurs : la mère Thérèse souffrait tout à la fois à cause des outrages prodigués à Dieu, à cause du péril où elle voyait les âmes, à cause de l'amour qu'elle portait aux familles monastiques, et aussi à cause de son affection pour la France. Aimer
sa patrie est un sentiment naturel aux cœurs généreux; combien ce sentiment ne doit-il pas être plus fort dans ces familles royales, dont le sort s'est identifié, pour ainsi dire, avec celui de la patrie entière?
Les douleurs de Madame Louise étaient si vives, que, selon son premier historien, l'abbé Proyart, elle mourut du brisement de son âme en apprenant qu'un dernier coup était porté à l'Église par l'archevêque de Toulouse, Loméniede Brienne, devenu ministre de Louis XVI. La nouvelle était prématurée. Un nouvel historien (1) que nous suivrions de préférence, sans nier le brisement cle l'âme de son héroïne lorsque cette nouvelle lui fut en effet donnée, croit néanmoins que sa mort, arrivée le 23 décembre 1788, fut le résultat d'un crime. Les traditions du monastère de Saint-Denis assurent que la vénérable prieure fut empoisonnée ; les conseils pervers qui s'agitaient en France croyaient voir en elle et dans son influence un obstacle à leur succès. Malgré les plus vives douleurs, la mère Thérèse de Saint-Augustin persévéra jusqu'au dernier jour dans ses austérités et sa régularité. Elle ne se mit au lit que la veille de sa mort. Sur son lit même, elle voulut rester Carmélite et craignait qu'on ne songeât à
(1) La Révérende Mère Thourel, première prieure du monastère restauré de Saint-Denis. Son livre, dont nous avons donné le titre et cité quelques extraits, est un véritable chef-d'œuvre; il contient des renseignements historiques des plus précieux.
raccommoder en princesse. Quand, selon sa demande, la sœur de Saint-Raphaël lui annonça que sa fin était proche, la joie delà malade ne connut plus de bornes. Toujours armée contre elle-même, elle refusa d'envoyer chercher un des directeurs du couvent en qui elle avait une confiance particulière. « Je suis tranquille par la grâce de Dieu, répondit-elle; sa présence ne pourrait servir qu'à me donner un peu de consolation : il ne convient pas qu'une Carmélite occasionne un voyage dispendieux à sa communauté. »
Un moment avant d'expirer, elle s'écria : « Il est donc temps : allons, hâtons-nous d'aller en paradis! »
Le décret de V introduction de la cause de la vénérable servante de Dieu sœur Térèse de Saint- Augustin, moniale professe de V ordre des Carmélites-Déchaussées, a été signé parle Souverain Pontife Pie IX, le d 9 janvier 187 S, après décision favorable de la sacrée congrégation des Rites, sur la proposition de V Êminentissime et Révérendissime cardinal Prosper Caterini, et aux instances du R. P. Fr. Hippolyte de S. Calcédoine, prêtre profès et postulateur de toutes les causes de béatification et de canonisation des serviteurs de Dieu de tordre des Carmes-Déchaussés.