‹ Les sèves originairesChapitre 12 sur 44 · SIESTE · texte numérisé non relu

SIESTE

Dans la maison fraîche et noire Dont l'été brille la porte, L'abeille en vibrant va boire La crème d'une comporte.

Elle traverse la salle Qui, bien close, s'enténèbre, Et sa fraîcheur sépulcrale Qu'un filet de rayons zèbre.

Leur jeu gêné par les graisses Et par les sucs qui l'engluent, Ses ailes lourdes, épaisses.

Avec peine se remuent.

Revient-elle des armoires Où les confitures fraîches Gardent l'arôme des poires Et l'or parfumé des pêches ?

Pendant que ce vol obèse Qui semble chanter l'automne Dans l'air noirci tremble et pèse, La cloche des vaches sonne

Et quelque trompe d'étable Répand aux plates prairies L'appel morne et lamentable De ses longues sonneries.

Qu'elle était haute, cet automne, la terrasse,' Et comme la vaUée, aux heures de midi, Scintillait dans l'azur, quand la rivière, lasse. Prenait son air rampant de serpent engourdi !

Nous aimions tant alors songer sous les corbeilles Du lourd rosier qui grimpe et qui retombe en fleurs Le charme monotone et doré des abeilles Y vibrait sans relâche en buvant leurs odeurs...

Que d'heures s'écoulaient ainsi devant l'espace A revoir le spectacle émouvant et changeant De ce même décor dont variait la grâce Sous le jeu des clartés ou des gazes d'argent !

Les prés larges et mûrs ondulaient, soie et moire, Les chiens en aboyant jouaient aux champs voisins Et le tabac flottait, vague, exquis, illusoire. Aux arceaux des rosiers ou sous l'or des raisins.

Se peut-il que tout soit passé, que rien ne reste Des précieux instants et de tout ce plaisir Qu'un fantôme de femme au bord du soir agreste, Souriant, les bras nus, dans notre souvenir?

Par les cendres crépusculaires de l'octobre

Les lointains s'effaçaient, vermeils et confondus ;

— Que vous nous fûtes chers dans votre beauté sobre,

0 lointains fraternels le long des nuits perdus !

Sur le vieux parapet ruiné par le lierre,

Tu t'accoudais parfois devant cette splendeur,

La main dans tes cheveux blonds comme leur poussière

Et ta robe adorable v semant son odeur.

Le bord de l'horizon arrêtait aux aiguilles

Des pins le sang nombreux des grands soleils couché:

Captant aux ors diffus derrière ses résilles

Tes rêves et les miens, vers ses fleuves penchés.

Souvenir, Souvenir, comme chantait Verlaine, Que me veux-tu ? Que cherches-tu vers l'autrefois ? A son rouet le Temps file une neuve laine, L'autre a suivi le vif mouvement de ses doigts.

Vous aimez revenir à nous, heures sereines, Et votre appel, semblable à quelque chant de cor, Vibre dans la forêt brumeuse de nos peines^ Se laissant exalter par ces lumières d'or :

Les rockings balançaient sous les pâles fumées, Les cristaux du repas jetant des reflets clairs; Les robes agitaient des traînes embaumées Aux pénombres des ciels irréellement verts...

0 les faciles jours passés dans ce « nid d'aigle », 0 les jours sans souci, sans espoir, sans raison, La volupté pour but, le désir comme règle. Dans le décor touffu de la chaude saison !

Mais, parfois, en retour de cette griserie, La fuite du bonheur impalpable, le soir. Venait confondre l'âme, et quelque songerie Traversait notre front d'un ravonnement noir.

Et j'évoquais alors ton grand souffle, Harmonie, Qui sur l'aile des vents et vers les couchants vains, Négligente jetais, superbe d'ironie.

Les éléments perdus des poèmes divins.

Dans ce déroulement fastueux de l'Automne, Quand le vallon tendait vers l'horizon confus Quelque corbeille immense, on eut dit de Pomone, Pleine de ceps roussis et de vergers herbus !

Et j'aspirais vers toi dans le parfum des roses, Songeant à rassembler toute cette beauté Pour fixer le long soir et ses métamorphoses Avec ce verbe humain, — ô triste volupté î

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