‹ Les sèves originairesChapitre 44 sur 44 · NOCTURNE DES NOCTURNES · texte numérisé non relu

NOCTURNE DES NOCTURNES

Viens ; entends, par les chants d'une ronde emportés, Les couples aux vergers rire et danser à l'aise. Sais-tu rire et danser, encore ? ô passager. Comme il devient amer, ton sourire léger !

Et naguère pourtant, de cette plume heureuse. Tu traçais des vers frais, étincelants et drus, Essayais de saisir la couleur vigoureuse Dont Titien compose et dore ses corps nus ; Jordaens, qui t'exaltait par sa gaieté grossière. Ou Rubens, dont les chairs éclatent de bonheur. Rattachaient âprement ton art à la matière : Tu voulais d'après eux rythmer selon ton cœur ! Ce bel enthousiasme et ta chaude espérance D'enfermer dans le souple et solide tissu Des mots gras de couleur ta rêverie intense, C'est le mirage en feu d'un poème aperçu, De ton poème clair, jeune et brillant de joie, Naïf comme le jour, pur comme les torrents. Rieur, brutal — la force est brutale, elle broie ! — Et touffu de massifs de rosiers odorants...

NOCTURNES

Que de fois un sein blanc, émerveillé de vie,

Où courait le réseau si paisible du sang.

Une hanche, rondeur par soi-même ravie.

Que de fois un beau corps te retint frémissant !

Tel pli souple de chair, nacre voluptueuse.

Faisait naître ces chants, de ton désir jumeaux,

Et tes pinceaux couvaient la Femme sinueuse

D'un ambre où s'avouaient des frissons animaux.

Tu retenais longtemps une lumière exquise

Autour de son épaule épaisse, en ses cheveux,

Comme firent jadis les maîtres de Venise,

Peintres des contours gras et lents, des blonds séveux.

Une maturité somptueuse et pesante

Te charmait : la corbeille où croulent de beaux fruits,

Une vigne au vallon lourdement rougissante

Que les frelons goulus ravagent, et ces nuits

Dont la large lumière enveloppe les Formes ;

Mais surtout une automne en royaux apparats

Dont traîne le manteau de feuillages énormes,

L'hiératique Automne aux songes incarnats !

Bientôt, lassé déjà de cette pourpre humide

Où pourrissait l'orgueil écroulé des étés,

NOCTURNE DES NOCTURNES 2o3

Tu quittais les parcs roux d'Automne, cette Armide,

Et les cuivres des soirs sous ses arceaux captés.

Secouant la torpeur et la fîère agonie

Que les arbres pesants figurent, ton chant clair

Retrouvait, enivré de jeunesse infinie,

Le sourire premier du monde et de l'éther.

Le Torrent qui roulait dans l'Eden son écume

Virginale, parmi les Chœurs de la Forêt ;

La Grotte dont le jour violacé s'allume

Aux éclats des poissons rayant son lac secret ;

La lumière arrosant la terre blondissante,

En ce matin du monde ; Eve la traversant,

De ses maternités heureuse et gémissante.

Ces images couraient dans tes vers, s'y pressant !

Maintenant le décor qu'animait ta jeunesse Va-t-il laisser tomber dans l'oubli ses splendeurs, Les riches appétits de ton âme faunesse Ne henniraient-ils plus aux sauvages odeurs Que le retour nombreux des palingénésies Exhale de la terre en accords violents ? L'esprit chargé jadis de chaudes poésies

2o4 NOCTURNES

A-t-il perdu sa force et ses fougueux élans?

Jeune homme dont l'ennui veut courber les épaules,

Qui passes dans le soir comme un désenchanté,

Cette cendre te plaît dont s'argentent les saules.

Tu goûtes l'amertume éparse dans l'été...

Là-bas le flageolet répète sa cadence

Et les chants villageois, partis des vieux chemins.

Sur le piétinement rythmé qui recommence

Heurtent la pure nuit de leurs accents humains.

Quitte la solitude auguste et magnétique.

Les eaux ; va voir la ronde éparse en ce verger

Se mouvoir triviale aux sons d'un air antique ;

Danse et ris avec eux : c'est bien assez songer !

... Mais l'homme regarda glisser les traînes blanches

De l'astre, la fraîcheur aux ruisseaux s'exhaler

Et crut sentir, sous l'arc sombre et neigeux des branche

Une part de son âme en la nuit s'en aller.

Ses sens étaient subtils, une délicatesse

Inconnue aiguisait maintenant son vouloir

Et voici qu'il sourit longtemps à la sveltesse

D'un peuplier mystique érigé dans le soir.

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