‹ Les siéges de ParisChapitre 10 sur 10 · AVRIL ET MAI · texte numérisé non relu

AVRIL ET MAI

Paris était délivré de l’occupation étrangère, qui, malgré sa courte durée, n’avait pas été la phase la moins douloureuse de nos cinq mois de souffrances morales et physiques. Le commerce et l’industrie commençaient à renaître. Le travail reprenait, les ateliers rouvraient leurs portes. Il n’y avait ou ne devait plus y avoir qu’une seule pensée, cicatriser nos plaies et effacer les traces horribles de la guerre en attendant l’heure de la revanche. Cependant il s’était passé dans l’ombre des faits qui, quoique d’abord inaperçus, étaient gros de nuages et de tempêtes. Des bataillons de la garde nationale s’étaient rassemblés sans aucun ordre supérieur apparent, et ils avaient pris possession des parcs d’artillerie, établis à la barrière d’Italie, à Monceaux, aux buttes Montmartre et place des Vosges. C’était par crainte, disaient-ils, que l’on ne livrât aux Prussiens les pièces de canon fournies pendant le siège par des dons patriotiques. Après la retraite des

Allemands et l’évacuation des forts de la rive gauche de la Seine, le prétexte avait disparu. Les gardes nationaux continuaient néanmoins à faire sentinelle autour de leurs batteries et prétendaient les conserver en leur pouvoir. Le gouvernement parlementa avec eux. Plusieurs fois on eut l’espoir de faire rentrer les canons dans les arsenaux de l’État. On y serait parvenu si un comité central, composé de membres gardant encore l’anonyme et rejeton sans doute du comité de vigilance, fondé dès le 5 septembre dernier, n’eût provoqué secrètement à la résistance. Il fallut songer à employer des moyens coercitifs pour que force restât à la loi.

Le samedi matin, 18 mars, le tambour battit le rappel, mesure dont on avait plus d’une fois abusé. Les gardes nationaux, ignorant par qui et dans quel but ils étaient convoqués, mirent peu d’empressement à se rendre à leur poste. Le général Yinoy, réduit aux faibles ressources de ses troupes régulières, fit cerner les buttes Montmartre, où était le principal parc d’artillerie ; la troupe s’en empara sans coup férir. On attendit des chevaux pour emmener les canons. Pendant ce temps, des bataillons de la garde nationale, opposés à cette mesure, se rassemblèrent et, s’étant mêlés ainsi que des femmes et des enfants aux rangs du 88e de marche, fraternisèrent avec les soldats, qui mirent la crosse en l’air. Un détachement de chasseurs d’A-

frique fut accueilli sur la place Pigale à coups de fusil. Un de leurs capitaines est tué et les insurgés comptent aussi quelques victimes. Après une courte lutte, la troupe est obligée de se replier devant les masses toujours croissantes. Le général Lecomte, tombé au pouvoir des insurgés, et Clément Thomas, arrêté par eux en bourgeois, sont conduits au Château-Rouge. De là, une bande de scélérats les entraîne derrière l’église Montmartre, dans une maison de la rue des Rosiers, où siège un prétendu sous-comité, et où ils sont fusillés après un court interrogatoire. Les tentatives, faites aux parcs de la place des Vosges et de la barrière d’Italie pour reprendre les canons à la garde nationale, ont aussi complètement échoué; mais là du moins, la lutte n’a pas été sanglante.

Que faire? Par suite de la défection d’une partie des troupes, le gouvernement se trouvait presque désarmé en présence de plus de cent mille gardes nationaux. C’étaient des membres de la Société internationale, des républicains de bonne foi, qui craignaient des dangers pour leur idole politique, des Parisiens vaniteux, dont l’amour-propre était froissé par le transfert de l’Assemblée nationale à Versailles ou qui, ne voulant pas s’avouer vaincus, attribuaient la capitulation à la trahison de leurs chefs1. Dans leurs rangs, depuis

t Dans son remarquable rapport, relatif à l'enquête sur l’insurrection de Paris, M. Martial Delpit signale comme causes de l’exaltation des uns

le 4 septembre et surtout depuis l’armistice de février, s’élaient glissés des milliers de repris de justice et plus de trente mille aventuriers de tous les pays. L’ouverture des prisons allait y ajouter trois mille détenus, dont six cenls forçats. Si le gouvernement tente immédialement la lutte, il risque de succomber, et il met la société elle-même en péril. Il aime mieux temporiser, dissimuler la faiblesse de ses ressources, attendre le retour des prisonniers d’Allemagne et la réorganisation d’une armée, dont les conventions avec la Prusse ne lui permettent pas d'élever le chiffre au delà de quarante mille hommes. Il se retire à Versailles auprès de fAssemblée nationale, avec les troupes restées fidèles et les principaux services administratifs.

Le Comité central prit alors possession de l’Hôtel de Ville, des ministères et de la plupart des mairies. Il révéla enfin, par des décrets et des proclamations, les noms de ses membres, dont les plus connus sont Assi, l’agitateur du Creuzot, et Charles Lullier, ancien officier de marine. J1 lève l’état de siège; il annonce les élections prochaines de la Commune qui, fixées

et de l’indifférence des autres, oulre le fanatisme des adhérents de l’internationale, « la surexcil ation causée par le siège, la longue durée de l’elfort, la rigueur des privations, la déception et la douleur d’une capitulation qu’on avait, jusqu’à la fin, espéré conjurer; l’habitude de vivre sur la place publique sans rien faire et de recevoir, comme nui refois la plèbe romaine, la solde et la nourriture sans les avoir gagnées. »

d’abord à trois jours de là, sont renvoyées ensuite au 26 mars. Les hauteurs de Montmartre et les buttes Chaumont, où l’on a monté T artillerie de la place des Vosges et que l’on avait fortifiées pendant le siège précédent, sont protégées par des canons braqués contre le centre de Paris. Les abords de l'Hôtel de Ville et ceux de la place Vendôme, où se trouve l’état-major de la garde nationale, sont défendus par des barricades.

Celte attitude menaçante répand la crainte, gêne la circulation et arrête les transactions commerciales. Elle ne saurait durer sans les plus funestes conséquences. Le 22 mars, une manifestation en faveur de l’ordre et un appel à la conciliation furent tentés par des citoyens sans armes, qui, au nombre de cinq ou six mille, se dirigèrent vers la place Vendôme. On les accueillit par un roulement de tambours suivi presque immédiatement d’une vive fusillade. Le vicomte de Molinct, le frère du baron Bande et une quinzaine d’autres généreux citoyens sont tués. M. Iloltinguer, banquier, M. Henri de Pêne et une cinquantaine de personnes sont blessés. Si les fédérés comptent aussi quelques victimes, c’est que leurs derniers rangs ont par maladresse tiré sur les premiers.

Le lendemain le gouvernement de Versailles, qui ne se sent pas en état de tenter le sort des armes, nomme l’amiral Saisset commandant supérieur de la

garde nationale de Paris avec le colonel Langlois pour chef d’état-major et le colonel Schœlcher à la tête de l’artillerie. 11 invoque le concours des bataillons dévoués à l’ordre; il cherche à ramener les autres par des concessions. Il promet le respect des franchises municipales, une loi sur les loyers, une modification du décret surles échéances. La partie saine de la population parisienne, dont l’indifférence n’était pas encore suffisamment stimulée par les excès des fédérés, répond mollement à toutes ces avances.

Les élections de la Commune, le 26 mars, ne laissèrent plus d’illusion possible. L’insurrection était maîtresse de la capitale. Le drapeau rouge flotta sur les principaux monuments publics. Les forts du Sud et celui de Yincennes, que les Prussiens avaient évacués après la ratification des préliminaires de paix, restèrent au pouvoir des sectaires de la Commune et furent remis par eux en état de défense. On proclama Garibaldi général en chef de la garde nationale parisienne, honneur qu’il refusa du fond de son île de Caprera.

Le Comité central, quoique ayant résigné son autorité entre les mains de la Commune, continua de fonctionner dans l’ombre. Il occupa à Montmartre, en face de la mairie, une maison déjà connue par le suicide de son propriétaire, Levasseur, qui s’était fait sauter la cervelle deux ans auparavant à Maisons-Laffite. Des

décrets proclamèrent l’abolition de la conscription; la remise aux locataires de trois termes de loyer ; la suspension de la vente des objets déposés au Mont dc- Piété ; la réorganisation des services publics ; la défense d’afficher désormais dans Paris les actes officiels du gouvernement de Versailles. Les visites domiciliaires, les arrestations se multiplièrent. Les institutions de crédit, les grandes compagnies industrielles et quelques administrations privées furent mises à contribution.

Que faisait pendant ce temps le chef du pouvoir exécutif? Il se préparait à la lutte en concentrant des troupes autour de l’Assemblée nationale, en réorganisant des régiments 'où étaient incorporés les prisonniers revenus d’Allemagne; en négociant avec les Prussiens une convention qui nous permît d’avoir plus de quarante mille hommes de troupes aux alentours de Paris. Il rappelait, le 50 mars, à Versailles, le service des postes pour isoler la capitale et pour mettre obstacle à la correspondance entre elle et les provinces, dont la Commune de Paris cherchait à soulever les populations.

Le 1er avril, les avant-postes de l’armée régulière furent signalés du côté de Rueil et de Ville-d’Avray par les éclaireurs des fédérés. Dans la soirée, quelques coups de feu avaient été échangés entre les gendarmes et les insurgés. Le lendemain, six bataillons de la

garde nationale furent envoyés à Puteaux et à Courbevoie, dont le rond-point était couronné par une forte barricade et par des travaux de terrassement. À peine y furent-ils installés qu’un détachement de troupes de ligne et de gendarmerie, soutenu par un escadron de chasseurs à cheval, fit une reconnaissance. Le chirurgien-major Pasquier les précédait en parlementaire ou, suivant une autre version, en directeur d’ambulance avec le brassard de la convention de Genève. Il est reçu à coups de fusil par les fédérés et tombe frappé mortellement. La troupe s’élance alors à l’assaut de la barricade et s’en rend maître. Les insurgés fuient en désordre, laissant quelques morts sur la place et près de deux cents prisonniers. Loin d’avouer leur ccbec, en rentrant dans Paris, ils n’accusent qu’une surprise. Ils prendront leur revanche en marchant le lendemain sur Versailles.

Toute la nuit on prépara un double mouvement. Les bataillons sortis par les portes du Sud se partageront en deux corps; l’un s’avancera par Meudon, l’autre par le Plessis-Piquet et Villacoublay. Ils attaqueront les troupes postées à Chaville et à Viroflav. A l’ouest, les fédérés, passant la Seine au pont de Neuilly, suivront l’ancienne route de Normandie, gagneront Nanterre, Rueil, Iss bois de Bougival et de la Celle-Sain t-CIoud. Il leur faudra passer au pied du Mont-Valérien ; mais les défenseurs de celte forteresse

se sont prononcés, affirme-t-on, en faveur de la Commune ou du moins de la neutralité. Versailles se trouvera donc attaqué à la fois de deux côtés.

La colonne des fédérés, qui se dirige vers le sud, est vivement accueillie par le feu de la division du général Faron. Elle est culbutée, chassée de Meudon et rejetée sur les Moulineaux, le Val-Fleury et les bois de Clamart. Les marins du général Bruat et la brigade Deroga enlèvent la position du Petit-Bicêtre (hameau situé entre Villacoublay et le Plessis - Piquet ). Ils poursuivent les insurgés et les forcent à se réfugier derrière la redoute de Châtillon.

L’attaque du côté de l’ouest parut débuter sous de meilleurs auspices. Le Mont-Valérien est muet. Les bataillons fédérés s’avancent sans obstacle. Leurs longues files s’étendent depuis Courbevoie jusqu’à Bueil et Bougival. Tout à coup le canon de la forteresse rompt le silence. En faveur de qui se prononce-t-il? L’incertitude n’est pas de longue durée. Les bombes et les obus portent la dévastation et la terreur dans les rangs du centre de la colonne qu’ils coupent en deux tronçons. Les derniers bataillons s’arrêtent et se replient en déroute sur Paris, où ils rentrent en criant : A la trahison! Ceux de l’avantgarde, attaqués de front par les troupes de Versailles et voyant que la retraite leur est fermée, s’enfuient vers le nord entre Rueil et A an terre et se réfugient dans

la plaine de Gennevilliers. Ils eussent été tous écrasés, si l’artillerie du Mont-Yalérien n’eût ménagé son tir pour épargner le carnage. C’est ce double désastre que transforme en une victoire le compte rendu d’un colonel Bourgoin, un de ces officiers supérieurs qu’improvisait la Comrmme. « Bergeret et Flourens, disait son rapport, ont fait leur jonction ; ils marchent sur Versailles. Succès certain. » Le ridicule se mêlait au mensonge. V Officiel de la Commune affirmait effrontément que les Vendéens de Charette et les Chouans de Cathelineau étaient dans les rangs des Versai liais, et qu’on avait enlevé deux drapeaux aux zouaves pontificaux, quoiqu’il n’y ait jamais eu une seule compagnie de ces divers corps dans l’armée de Versailles. Il ne parlait que de défections de la troupe, d’emploi de halles mâchées ou explosibles. Il nous annonçait que Bergeret opère lui-même à Neuilly et qu’il a eu deux chevaux tués, non sous lui, mais à l’attelage de sa calèche. Ce général de la Commune aime à guerroyer comme l’empereur, et il partage les goûts de son collègue. Vésinier, qui, proposant à un éditeur de publier une brochure politique, disait : Je tiens surtout au format de celles de Napoléon III.

Le lendemain, 4 avril, la journée fut encore plus désastreuse pour les insurgés. La division du général Pellé emporta à la baïonnette la redoute de Châtillon. L’artillerie s’y installa et ouvrit le feu contre les forts

d’Issy, de Yanves et de Montrouge. C’est de ce point et des hauteurs de Meudon que les Prussiens avaient naguère bombardé la capitale. Les communeux, refoulés vers Clamart, perdirent une centaine d’hommes et laissèrent entre les mains de l’armée un millier de prisonniers, au nombre desquels se trouve le général Henri Proudbomme. Le commandant en chef Duval est parmi les morts.

Du côté de l’ouest, les insurgés dispersés dans la plaine de Gennevilliers sont traqués par les troupes régulières. Flourens est tué à la gare de Rueil en résistant à ceux qui venaient l’arrêter, et près de deux mille hommes, ayant mis bas les armes, sont emmenés prisonniers à Vèrsailles.

La Commune garde le silence sur ces défaites; mais elle s’en venge par un redoublement de rigueurs. La Trinité, Saint- Augustin, la Madeleine et plusieurs autres églises sont envahies. Mgr l’archevêque de Paris, l’abbé Deguerry, l’ancien sénateur Bonjean1^ plus de trois cents membres du clergé sont jetés dans les cachots où ils sont gardés comme otages. On décrète

1 Tl est à remarquer que M. Bonjean est le seul membre du Sénat qui soit devenu une des victimes de la Commune. Il avait été après la révolution de juillet un des chefs les plus ardents de la société des droits de l’homme. Rallié à l’empire en 1852 et appelé à siéger au Luxembourg, il avait été chargé d’un rapport sur le projet de loi relatif à l’administration de la ville de I'aris et il avait vivement attaqué toutes les tendances à l’établissement d’une Commune. C’était un double titre de recommandation à la haine de ses anciens amis.

la levée en masse de tous les hommes valides de dix-sept à quarante ans; la mise en accusation de MM. Thiers, Jules Favre, Picard, Dufaure, Jules Simon et l’amiral Polhuau; la séparation de l’Eglise et de l’État ; la suppression du budget du clergé ; la saisie des biens des congrégations religieuses. Toute personne prévenue de complicité, c’est-à-dire de relations avec le gouvernement de Versailles, sera immédiatement incarcérée et traduite en jugement. Le drapeau rouge, arboré déjà sur plusieurs édifices publics, est le seul reconnu par la Commune.

Les troupes de Versailles, poursuivant leurs succès, s’emparèrent du rond-point des Bergères, qu’elles avaient d’abord négligé d’occuper. De là, l’artillerie braque ses canons sur l’avenue de Neuilly et la porte Maillot. Le lendemain, 6 avril, la caserne et la ville de Courbevoie tombent au pouvoir de la brigade du général Besson et d’un régiment de gendarmerie. Les insurgés y essuient des pertes considérables. Après une lutte de deux jours, le pont de Neuilly est à son tour enlevé ; mais ces avantages sont cruellement achetés. Le général Besson a été tué; les généraux Pechot et Montaudon sont blessés.

Pour bien comprendre le plan et la tactique du maréchal de Mac-Mahon, appelé alors au commandement en clie t de l’armée de Versailles, il faut se reporter, par un coup d’œil rapide, sur le théâtre de la lutte.

Les Prussiens, qui, au premier coup de canon de la guerre civile, s’étaient rapprochés de la capitale par un mouvement rétrograde, étaient maîtres de tous les forts du Nord, depuis celui de la Briche jusqu’à celui de Charenton. Leurs avant-postes occupaient la plaine Saint-Denis, les communes des Lilas, de Romainville, de Bagnolet, de Charonne. Ils n’étaient séparés de l’enceinte de Paris que par une zone qui devait rester neutre. Ainsi l’attaque des Versailles ne pouvait porter sur ces points. Il restait deux lignes abordables, dont Tune s’étendait du nord au sud, le long de la Seine depuis Asnières jusqu’au Bas-Meudon, et l’autre de l’ouest à l’est depuis Clamart jusqu’à Choisy-le- Roy. Le Mont-Yalérien, seul fort resté au pouvoir du gouvernement, surveillait et dominait toute la première , tandis que la seconde était, au contraire, défendue par les forts d’Issy, de Yanves et de Montrouge; Il fallait donc chasser les insurgés de leurs positions d’Asnières, de (llichy, de Neuilly et de Boulogne pour attaquer les remparts de l’Ouest; il fallait réduire les forts du Sud pour battre en brèche l’enceinte qu’ils protégeaient. On arrivait ainsi à pouvoir donner, avec succès, l’assaut sur ces deux points. Tel fut l’objectif que sc proposa le maréchal duc de Magenta.

Après la prise du pont de Neuilly les troupes s’étaient jetées dans les premières maisons de l’ancien parc et

l’avenue de la Grande-Armée. Elles auraient pu chercher à s’y maintenir et à s’y établir fortement. Mais les insurgés, encore maîtres d’Asnières et du pont du chemin de fer, menaçaient par un mouvement tournant de revenir sur Courbevoie, et de couper la retraite aux colonnes versaillaises engagées trop avant. Il fallut donc reporter ses plus vigoureux efforts du côté de la presqu’île de Gennevilliers, afin d’en chasser les fédérés et de les rejeter sur la rive droite de la Seine. C’est alors que Dombrowsld, appelé par la Commune à remplacer Bergeret (déclaré suspect et décrété d’accusation), voulut inaugurer sa campagne par un prétendu succès. Il télégraphia le 10 avril : « Nous occupons Asnières, T ennemi est en fuite. » La vérité, c’était que les insurgés n’avaient jamais cessé d’occuper Asnières et que jamais la lutte n’avait été plus vive de ce côté; c’était que, pour faire croire à de sérieux engagements et pour entretenir l’ardeur et l’espoir de leurs bataillons, lescommuneux multipliaient sans nécessité, sans but, le tir de l’artillerie des forts et des remparts. Voilà ce que nous apprenait une proclamation elle-même de Cluseret, qui le 19 avril blâmait la tendance à prodiguer les projectiles et les munitions.

Tandis que les bulletins de l’insurrection affirmaient que les assaillants battaient en retraite et qu’une de leurs colonnes se trouvait cernée dans l’île

de la Grande-Jatte, la brigade GallifTet, soutenue par le tir de l’artillerie du Mont-Valérien, gagnait chaque jour du terrain et s’installait, le 17 avril, au château de Bécon l, dont on faisait un poste important et ou l’on établissait trois étages de batteries. Le lendemain les fédérés étaient délogés de Bois-Colombes et le jour suivant ils étaient chassés d’Asnières, dont la gare recevait plusieurs pièces de canons pour foudroyer Clichy, Levallois et les remparts du côté du bastion 45.

Neuilly n’avait pas cessé d’être aussi un centre d’opérations militaires. Les Versaillais s’avançaient lentement, il est vrai; mais il leur fallait faire le siège de chaque maison, s’introduire d’une cour dans une autre et se faire jour à travers les murailles. Ils avaient occupé successivement la tête du boulevard Bineau, l’avenue du Château et le côté occidental de la rue Chézy qui était devenue la ligne de démarcation des avant-postes.. Les combattants se serraient de si près que le Mont-Valérien avait été obligé de suspendre son

1 Plusieurs journaux disent que le château de Bécon fut emporté d’assaut à la baïonnette. C’est une erreur. Les insurgés l’avaient visité, c’est à-dire pillé, à diverses reprises. Mais ils avaient négligé de s’y établir, parce que sa position, sur un versant tourné de leur côté, ne pouvait leur être d’aucune utilité. Quand le colonel Davout, duc d'Auerstædt, en prit possession, il n’y avait que le jardinier, sa femme et ses deux enfants. C’était sur les quais de la Seine et sur la route qui mène par la hauteur voisine de Courbevoie à Asnières qu’avait eu lieu une lutte sanglante pendant plusieurs jours de combats véritables et continuels*

feu pour ne pas tirer sur les siens. Dombrowski prétendait avoir repris le pont de Neuilly et avoir mis les Versaillais en pleine déroute. La suspension d’armes du 25 avril lui donna un cruel démenti. Lesmalheureux habitants de Neuilly, renfermés depuis 17 jours dans leurs caves, purent enfin sortir de leur asile. On reconnut alors que les deux tiers du boulevard Bineau et de l’avenue du Roule étaient au pouvoir de l’armée. Il existait une large brèche aux remparts voisins de la porte Maillot, qui ne présentait plus elle-même que des monceaux de ruines. On eut pu tenter immédiatement l’assaut, mais on espérait un mouvement dans l’intérieur de Paris; on recevait chaque jour de nouveaux renforts des armées que le général Ducrot, dans l’ouest, le général Clinchant, dans le Nord, réorganisaient avec les prisonniers d’Allemagne, les vainqueurs de Gravelotte et les glorieux vaincus de Wisscmbourg et de Reichshoffen.

La lutte au midi de la capitale avait^té jusque-là moins vive et les progrès moins rapides que du côté de Neuilly et du bois de Boulogne. Depuis le combat de Clamart du 6 avril, si l’on en excepte une tentative nocturne sur le fort de Yanves, restée infructueuse, et une attaque sur Bagneux, d’où les insurgés avaient été repoussés avec perte par deux compagnies du 46e de ligne, les faits militaires s’étaient bornés de ce côté à des feux de tirailleurs et à un duel violent d’ar-

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tillcrie entre les forts d’Issy, de Vanves et de Montrouge, et les batteries de Bellevuc, de Meudon et de Châtillon. On poussa alors plus vivement les opérations. Le c26 avril on dirigea avec succès une reconnaissance vers Villejuif, dont la barricade était défendue par le 185e bataillon de la garde nationale. Trois jours après l’on s’empara de la gare du chemin de fer à Clamart. Le combat avait été sanglant et avait duré quarante-huit heures; mais sur la fin une panique des fédérés avait été telle, qu’ils avaient abandonné le fort d’Issy et qu’il avait fallu envoyer pour le reprendre les turcos de la Gommune. Chaque défaite était marquée par des proscriptions et de nouvelles rigueurs. Cluserct, révoqué, décrété de prise de corps, est remplacé par Rossel comme délégué à la guerre. Le Comité de salut public est institué, sept journaux sont supprimés ; six autres ne tarderont pas à l’être. La destruction de la chapelle expiatoire de Louis XVI, amende honorable à la royauté; celle de la colonne Vendôme souvenir de l’empire ; celle de l’hôtel deM. Thiers, chef du pouvoir exécutif de la république, sont décrétées. Il n’est plus question que de complots, de perquisitions, d’arrestations, d’enrôlements forcés. On persécute, on expulse des écoles et des ambulances, les membres des congrégations religieuses et on les accuse ensuite d’avoir

abandonné leur poste. On fouille les anciens cimetières qui jadis entouraient les églises; on en déterre

les ossements que l’on prétend être ceux de victimes

récentes de la débauche ou du fanatisme.

Le 4 mai la redoute du moulin Saquet avait été emportée par la troupe. Le fort d’Issy, sommé de se rendre, résiste encore; mais des tranchées l’isolent des forts de Vanves et de Montrouge. La canonnade des batteries de Meudon et de Châtillon continue à les démanteler tous les trois. Le parc et le château d’Issy (incendié) sont au pouvoir de l’armée de Versailles. La position du fort n’est plus tenable pour les assiégés. Les obus ont réduit les murs en poudre et fouillé jusqu’au fond des casemates. Le 9 mai le drapeau tricolore flotte sur le fort d’Issy que les insurgés avaient abandonné la veille. Le 13 mai un bataillon du 46e de ligne, commandant de Pontécoulant, débusque les insurgés de la succursale du couvent des Oiseaux. La lutte a été des plus énergiques et des plus glorieuses pour la troupe. Les ruines de l’église d’Issy et des maisons qui l’avoisinent sont là pour l’attester.

Les canonnières des fédérés, embossées sous le viaduc du Point-du-Jour et maltraitées par l’artillerie de Montretout et de l’île Saint-Germain, remontent la Seine et vont jeter l’ancre près du pont de la Concorde, laissant V Estoc coulée en avant du pont de Grenelle. Le fort de Vanves est foudroyé par les feux convergents de celui d’Issy et- des batteries volantes deBellevue et

de Meudon. Le 16 mai la garnison forcée de l’abandonner se sauve par les catacombes. Cette perte entraîne celle des villages du Petit-Vanves et de Malakoff. De ce côté comme de celui du bois de Boulogne et de Neuilly les tranchées des assiégeants ne sont plus qu’à quelques mètres de l’enceinte. On craint que les troupes n’arrivent par des galeries à faire jouer la mine. Elles préparent, dit-on, des échelles pour un assaut qui doit être livré le 23 mai. L’explosion de la cartoucherie de l’avenue Rapp (19 mai) et une attaque sans grands résultats du côté de Bagneux, deBicêtreet des Hautes-Bruyères sont les derniers événements qui précèdent l’entrée de l’armée dans Paris.

La Commune est aux abois. Les suppressions de journaux s’étaient multipliées au nom de la liberté de la presse. On avait brûlé l’échafaud en lui substituant le revolver et la fusillade, aboli la conscription en décrétant une levée en masse, ravagé les églises, pillé lesbiens du clergé et des couvents, et emprisonné les prêtres en proclamant la liberté religieuse, supprimé le serment politique en exigeant l’adhésion à la Commune. On médita de terribles adieux en prévoyance d’une chute prochaine. Les otages, dont regorgeaient les prisons, furent voués à la mort. On organisa des compagnies defuséens, c’est-à-dire d’incendiaires qui, à l’aide du pétrole, de fourneaux de mine, de barils de poudre déposés dans les caves, devaient mettre le feu

ou faire sauter les monuments publics et brûler les maisons particulières (une sur trois seulement, laissant aux progrès des flammes le soin d’atteindre les deux autres).

Tel était, le dimanche matin 21 mai, l’état de la capitale, dont plus d’un tiers de la population avait fui devant rapproche de la lutte suprême. Dans l’aprèsmidi, la porte de Saint-Cloud était déserte. Les fédérés chargés de sa défense s’étaient repliés sur le Point-du- Jour, ou dispersés dans les maisons voisines pour la maraude, ou pour se met're à l’abri du feu des batteries volantes et des tirailleurs. Soudain les assiégeants aperçurent les signaux de Jules Ducatel, simple piqueur du service municipal, qui, du haut du bastion 64, les invitait à s’approcher. Entraînés par l'exemple du capitaine de frégate Trêve, les marins se glissent le long de la contrescarpe et franchissent l’enceinte. Des détachements de ligne de la division du général Douay volent sur leurs traces ; le drapeau tricolore Hotte sur les remparts. Ce premier mouvement, si inopiné, se borne d’abord à l’occupation de l’espace triangulaire entre la Seine, le viaduc et les fortifications. De nouvelles troupes surviennent, s’étendent à droite et vont donner la main à celles du général Cour tôt de Cissey, qui entrent par les portes du Bas-Meudon, de Sèvres et de Taugirard. Pendant la nuit, plus de quarante mille hommes se précipitèrent comme une avalanche par ces diverses issues.

Le lundi matin, 22 mai, l’armée de Versailles, devenue l’armée de Paris, poursuit sa marche dans l’intérieur de la capitale. La lutte prend un nouvel aspect; la ville se hérisse de barricades. Chaque coin de rue est un redan, chaque carrefour une batterie, chaque maison une petite forteresse. 11 est donc difficile d’embrasser d’un seul coup d’œil cette foule de combats partiels livrés sur tant de points différents. Presque partout ils présentent des caractères généraux. Si une position est faible et mal gardée, la troupe l’aborde en tirailleurs, et, après avoir débusqué ses défenseurs, s’en empare à la baïonnette. Mais si elle est défendue par des ouvrages munis de canons et par des masses nombreuses de communeux, on tire dessus à mitraille, et lorsque la mort et la fuite ont éclairci les rangs des insurgés, on l’attaque de fronts ou, si c’est possible, on la tourne en s’ouvrant une route de maisons en maisons. Souvent cette opération est d’autant plus facile que les fédérés eux-mêmes, eu prévision d’une retraite, se sont ménagé un chemin couvert à travers les murailles. D’ailleurs, si l’abus des liqueurs fortes, si la fatigue d’une lutte continuelle, si les exhortations des cantinières et de quelques femmes qui prêchent d’exemple et font même le coup de feu, ont surexcité les défenseurs de la Commune et leur ont donné le courage du désespoir, l’absence d’unité dans le commandement, la fuite d’une partie de leurs chefs, l’iso-

leraent de leurs divers bataillons, réduisent presque à l’impuissance leurs efforts ou, pour mieux dire, leurs accès de rage. C’est alors qu’ils signalent par la destruction, le pillage et l’incendie, leurs mouvements rétrogrades. Tandis que les soldats sont accueillis en libérateurs par la population parisienne, qui agite ses mouchoirs, crie : Vive la ligne ! et arbore aux fenêtres des drapeaux tricolores, c’est portant d’une main des bonbonnes d’essence minérale et de l’autre des torches allumées, que les insurgés s’éloignent du théâtre de leurs exploits, laissant derrière eux des 'ruines et des cendres. Les plus humains en apparence préviennent es habitants des maisons avant d’y porter la flamme. Mais il ne faut pas s’y tromper: c’est un moyen d’écarter de leurs déprédations tout témoin dangereux et de se livrer à leur aise au pillage pendant plusieurs heures. Quelques journaux anglais ont traité de fiction l’emploi du pétrole. Il leur suffirait, s’ils sont de bonne foi, de lire la lettre touchante que deux petits ramoneurs adressèrent au comte de C..., l’un des protecteurs de l’œuvre en faveur de cette classe d’enfants. Leurs maîtres ayant été chassés et leur institution ayant été fermée, ils furent armés de pétrole par les communeux. Pris en flagrant délit d’incendie, ils obtinrent, avant d’être fusillés, la grâce d’écrire à leur bienfaiteur : « Nous demandons bien pardon â Dieu et aux hommes de ce que nous avons fait. Nous re-

grettons vivement de nous être montrés si indignes de vos bons conseils. Les insurgés nous ont offert de l’or; nous en avions jusque-là si peu vu que nous nous sommes laissés séduire. »

La division du général Cissey, chassant devant elle les fédérés, avait occupé, le 22 mai, Yaugirard et Grenelle. Ses lignes s’étendirent depuis la gare Montparnasse jusqu’à l’Ecole militaire, où elle prit à revers les défenseurs de la Commune, qui, attaqués par une colonne du général Douay du côté du pont d’iéna, avaient formé une espèce de bataillon carré au centre du Champ de Mars autour de leur parc d’artillerie. Les insurgés cherchèrent à se retrancher derrière les décombres de la cartoucherie de l’avenue Rapp. Ils furent encore obligés d’abandonner le Gros -Caillou et de battre en retraite au delà des Invalides jusqu’à la hauteur de la rue du Bac. C’est là qu’un lieutenantcolonel de la garde nationale, le brave Durouchoux, ayant rallié autour de lui quelques partisans de l’ordre, tint en échec les fuyards et les rejeta du côté de la Seine. Les fédérés, pris entre deux feux, prolongèrent encore la lutte au faubourg Saint-Germain pendant vingt-quatre heures, et ne se retirèrent du côté des Tuileries et du Luxembourg qu’en faisant sauter les munitions entassées au manège de l’Ecole d’étatmajor, en brûlant des maisons dans la rue du Bac et au carrefour de la Croix-Rouge, en réduisant en cen-

dres le palais de la Légion d’honneur, les autres monuments publics du quai d’Orsay et plusieurs hôtels particuliers de la rue de Lille.

Le 25 mai, l’insurrection occupait encore le quartier du Luxembourg; mais elle perdait d’heure en heure du terrain. L’explosion de la poudrière de la rue de l’Ouest et l’incendie de plusieurs maisons au coin des rues Yavin et Notre-Dame-des-Champs signalèrent la retraite des partisans de la Commune. Du pétrole avait été préparé dans les caves du palais du Sénat, quoiqu’il fût transformé en ambulance pour les insurgés; mais les fédérés, surpris par la troupe, ne réalisèrent pas leur sinistre projet. Ils se retirèrent du côté du Panthéon, dont les approches étaient défendues par de formidables barricades et par des canons braqués contre le palais de Marie deMédicis. Mais, le lendemain, une colonne, qui débouchait par Montrouge et le faubourg Saint-Jacques, menaça de leur couper la retraite, et les marins montèrent quatre pièces de canon au troisième étage de l’aile gauche du Luxembourg pour plonger leur feu sur les barricades de la rue Soufflot. Après une vive résistance, les insurgés se retirèrent par la rue Mouffetard, où ils mirent le feu «à la manufacture des Gobelins.

De ce côté, leur dernier refuge, leur mont Aventin, fut la Butte-aux-Cailles, position élevée et dominant à pic le cours de la Bièvre et les marais de la Glacière.

Les assaillants, s’ils l’attaquaient de face par le boulevard d’Italie, avaient à gravir une rampe rapide et fortifiée pour en atteindre le plateau dont la possession ne pourrait être achetée que par des pertes sérieuses. Tandis que, par devant, une vive canonnade tenait les insurgés en haleine, le général du Barail, à la tête de la cavalerie, s’étant rendu maître des forts de Montrouge, de Bicêtrc et d’Ivry, aborde la Butteaux-Cailles par la langue de terre qui la relie de plainpied à la butte du Moulin-des-Prés et au sol avoisinant. Les fédérés sont alors écrasés et il en est fait un horrible carnage, punition exemplaire du massacre des Dominicains d’Arcueil, dont la barrière d’Italie venait d être le théâtre.

L’aile gauche du général Cissey avait poursuivi sa marche du côté du pont Neuf et du carrefour Buci. Après une résistance aussi vive qu’à la rue du Bac, il arriva par la rue Saint-André-des-Arts jusqu’à la place Saint-Michel, dont les puissantes barricades furent tournées en passant par les maisons qui la séparent de la rue Git-le-Cœur. Les fédérés, surpris là comme au Luxembourg et au Panthéon, n’eurent pas le temps d’exécuter leur plan de destruction. La prise du Jardin des plantes acheva la reddition des quartiers de la rive gauche.

L’armée du général Douay, chargée de l’attaque du centre, avait, dès le 22 mai, chassé les insurgés du

château de la Muette et des hauteurs d’Auteuil et de Passy. Le lendemain, elle s’était divisée en plusieurs colonnes. L’une, arrivée par le Trocadéro, avait uni ses efforts à ceux du général Cissey contre le Champ de Mars. L’autre s’était portée par un mouvement rapide vers l’arc de triomphe de l’Étoile. Là elle se fractionna de nouveau. Une partie descendit par l’avenue des Champs-Elysées et s’installa dans le palais de l’Industrie, d’ou son artillerie riposta à celle des deux terrasses des Tuileries et battit en brèche les barricades élevées à l’entrée des rues Royale et de Rivoli. L’autre colonne suivit les boulevards Friedland et Haussmann, où elle soutint une lutte sérieuse contre les communeux, retranchés avec canons et mitrailleuses devant la caserne de la Pépinière, la Trinité, Notre- Dame-de-Lorette et la mairie de la rue Drouot. Elle atteint le nouvel Opéra, d’où elle attaque, par la rue de la Paix, le quartier de la place Vendôme et prend en flanc les défenseurs des barricades de la rue de Rivoli

et du palais des Tuileries.

Les fédérés battent en retraite ; mais ils se vengent de leur défaite en procédant à la destruction du ministère des finances, des Tuileries et du Palais-Royal. Toujours poursuivis par les troupes du général Douay, ils sont attaqués en flanc par celles du général Cissey, qui s’est emparé de la Cité, sans toutefois arriver à temps pour sauver de la ruine le Palais de Justice et

la Préfecture de police. L’Hôtel de Ville et plusieurs

maisons du voisinage sont livrés aux flammes par les insurgés avant de se retirer vers la place de la Bastille.

De leur côté, les généraux Clincliant et Ladmirault avaient occupé dès la matinée du 25 les Batignollcs, le quartier des Martyrs et la gare du Nord. Les buttes Montmartre, protégées par l’avantage de la position et par une nombreuse artillerie, offriront sans doute une vive résistance. Le général Montaudon, venu par Clichy et Saint-Ouen prend à revers la montagne du côté du nord, monte par la rue du Ruisseau et surprend les fédérés tellement à l’improviste qu’il n’est pas tiré un seul coup de fusil. Aussitôt l’artillerie tourne ses canons contre les buttes Chaumont et le Père-Lachaise, où les fédérés ont de puissantes batteries. La prise de la porte Saint-Martin, d’où une mitrailleuse de la Commune balayait les boulevards jusqu’à la rue Richelieu, coûta la ruine du théâtre et d’une maison attenante, devenus la proie du pétrole.

Le 25 mai, l’insurrection n’est plus maîtresse que des quartiers situés entre le Château-d’Eau, la Bastille et les hauteurs de Belleville et de Ménilmontant. Le cercle où elle est renfermée se resserre de plus en plus. Les troupes redescendent de Montmartre par Clignancourtetle boulevard Magenta. Dombrowski, blessé rue Myrrha, expire à l’hospice de la Riboisière en déclarant qu’il est tombé sous les coups d’agents de

Berlin, chargés de faire disparaître par sa mort les traces de ses connivences avec la Prusse.

La place du Château-d’Eau, attaquée de trois côtés, par les boulevards Magenta et Saint-Martin, et par la rue Turbigo, fut défendue avec énergie et ne fut évacuée que la nuit suivante. La prise des barricades de la Bastille exigea des efforts encore plus terribles. Il fallut revenir à l’assaut à plusieurs reprises. Le général Leroy de Dais fut frappé mortellement. Le commandant Segoyer du 26e bataillon de chasseurs à pied étant tombé au pouvoir des insurgés du côté de Ménilmontant, fut inondé de pétrole et brûlé vif. Défoulés le long du canal, les fédérés ne quittent le champ de bataille qu’après avoir incendié les greniers d’abondance, les bâtiments delà direction des poudres et salpêtres, et plusieurs maisons des place Mazas et de la Bastille. Leur quartier général est établi à la prison de la Roquette, où ils ont emmené leurs otages et où ils ont fusillé Mgr l’archevêque de Paris, l’abbé Deguerry, le sénateur Bonjean, une dizaine de prêlres et une cinquantaine de gardes de Paris.

Du haut des buttes Chaumont et du Père-Lachaise les batteries des insurgés, sous prétexte de riposter à celles de Montmartre ou de déloger les Versaillais de leurs principales positions, lançaient des bombes et des obus à toute volée et au hasard sur les divers quartiers de la capitale. Le 25 et le 26 une trentaine

de leurs projectiles avaient, même malgré !a distance, atteint le Panthéon et trois étaient tombés sur la Bibliothèque de Sainte-Geneviève. Il faut, coûte que coûte, éteindre ce feu dévastateur. Le général Douay monte vers les hauteurs de Belleville par le faubourg du Temple \ tandis que le général Clinchant arrive par la Villette, dont les docks viennent d’être incendiés par les pétroleuses ; car dans l’accomplissement de leur œuvre infernale ils s’adjoignent des femmes et des enfants. Il y avait là à peu près pour trente millions de marchandises, et, un mois plus tard, le feu couvait encore sous les décombres.

Les buttes Chaumont étant tombées au pouvoir de l’armée le 27 mai, il ne reste plus à réduire que le Père-Lachaise, et les quartiers Ménilmontant et Popincourt. Dans le cimetière se sont retranchés des communeux , au nombre desquels on compte beaucoup de Polonais. Le mausolé conique du baron Félix Beaujour leur sert de cantine. Dans la tombe du duc de Morny qui lui fait face, on a placé des barils de poudre. Heureusement, là encore, les horribles plans de la Commune échouèrent faute de temps ou peut-être aussi par les hésitations et les répugnances

1 C'est clans celte circonstance que le colonel Davout, autorisé le 17 septembre 1804 à relever le tilre de duc d’Aucrslædt, de son oncle le maréchal Davout, prince d’Eckmulh, s’est distinguo par l’intrépidité avec laquelle il a conduit l’attaque. 11 a été mis à l’ordre du jour et mentionné dans le rapport fait à l’Assemblée nationale.

invincibles que leur exécution inspirait aux scélérats les plus endurcis. Le cimetière fut abandonné par les insurgés qui, après avoir engagé une vive fusillade avec la troupe, s’échappèrent pendant la nuit en escaladant les murs du côté de Charonne.

Le dimanche 28 mai , des groupes d’insurgés occupaient encore le quartier de Ménilmontant ; sans canons, ils ne pouvaient soutenir une longue lutte. Vers le milieu de la journée, des coups de fusils échangés furent les derniers, sauf cependant quelquesuns tirés isolément le soir et le lendemain contre des officiers ou des sentinelles.

Le fort de Vincennes avait une garnison de fédérés, sous les ordres de La Cécilia. Le général Yinoy fait des préparatifs de siège. Mais le lundi 29 mai, avant de commencer les opérations, il somme la place de se rendre. Un des principaux chefs, La Cécilia, avait pris la fuite; un autre s’était brûlé la cervelle. Les communeux ouvrirent les portes et se rendirent à discrétion.

Ainsi furent terminés ce siège de deux mois et cette bataille d’une semaine, qui coûtèrent à l’armée cinq à six mille hommes tués ou blessés, aux insurgés vingt à vingt-cinq mille morts et plus de quarante mille prisonniers*

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